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Parmi les mangas shōnen à succès, tels que One Piece, Naruto ou Spy x Family, une série se démarque particulièrement, tant par son originalité que dans son rythme de sortie erratique. Il s’agit bien sûr de Hunter x Hunter, création du génial Yoshihiro Togashi, déjà auteur du culte Yu Yu Hakusho.
Depuis plus de 25 ans déjà, le manga "Hunter x Hunter" fascine par son approche radicale du genre, alternant entre scènes de combat parfaitement chorégraphiées et personnages à la morale grise.
Pour analyser toute la richesse de l’oeuvre de Togashi, il ne fallait pas moins de deux volumes complets, ce premier tome s’arrêtant après l’arc de York Shin City, l’un des moments préférés des lecteurs.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Peu après ses études au Centre de Formation des Journalistes à Paris,
Baptiste Peyron se consacre à sa passion du jeu vidéo en devenant rédacteur chez Consoles+ et Joystick.
Cofondateur du média en ligne Ulyces, il œuvre désormais au sein du groupe de presse Link Digital Spirit, et s’attelle à l’écriture de ses premiers livres « "Hunter X Hunter l’apothéose du shonen" », « "Les coulisses de Devolver" ».
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Seitenzahl: 706
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Hunter ✖ HunterL’apothéose du shônenVolume 1 : Ombrede Baptiste Peyronest édité par Third Éditions10 rue des Arts, 31000 [email protected]
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Tous droits réservés. Toute reproduction ou transmission, même partielle, sous quelque forme que ce soit, est interdite sans l’autorisation écrite du détenteur des droits.
Une copie ou reproduction par quelque procédé que ce soit constitue une contrefaçon passible de peines prévues par la loi n° 92-597 du 1er juillet 1992 sur la protection des droits d’auteur.
Le logo Third Éditions est une marque déposée par Third Éditions, enregistré en France et dans les autres pays.
Directeurs éditoriaux : Nicolas Courcier et Mehdi El KanafiAssistants d’édition : Ken Bruno, Ludovic Castro et Damien MecheriTextes : Baptiste PeyronPréparation de copie : Pierre Van HoeserlandeRelecture sur épreuves : Sylvie BernardMise en pages : Bruno ProvezzaCouverture classique : Marion MillierCouverture « First Print » : ZzyzzyyMontage des couvertures : Marion MillierPictogrammes : Frédéric ToméTraduction : Fabien Nabhan
Cet ouvrage à visée didactique est un hommage rendu par Third Éditions au manga Hunter ✖Hunter.
L’auteur se propose de retracer un pan du manga Hunter ✖Hunter dans ce recueil unique, qui décrypte les inspirations, le contexte et le contenu du manga à travers des réflexions et des analyses originales.
Hunter ✖Hunter est une marque déposée de Shûeisha.Tous droits réservés.
Les visuels de couverture sont inspirés des mangas Hunter ✖Hunter.
Édition française, copyright 2024, Third Éditions.Tous droits réservés.ISBN 978-2-37784-486-9Dépôt légal : août 2024
BAPTISTE PEYRON
À Akira Toriyama.Et à Shibby.
« TOME 29, CHAPITRE 306 »
J’ai rencontré Bardya en septembre 1998. C’était le temps du lycée Charlemagne, l’insouciance totale, 75004 Paris. Et aussi loin que je m’en souvienne, il n’y avait que trois choses qui importaient vraiment pour moi à cette époque :
1. Tenter de séduire des filles – c’est-à-dire me prendre des vents à une fréquence olympique.
2. Sécher les cours de sciences éco en mode furtif pour poncer le multijoueur de GoldenEye 007 sur Nintendo 64 avec mes camarades Bardya, Édouard, Haissam, Koya et Slimane.
3. Découvrir des nouveaux mangas dans lesquels je pourrais m’aventurer de toute mon âme.
Et voilà qu’un jour, Bardya me tend ce truc. C’est un connaisseur, Bardya. Un fin gourmet qui m’avait précédemment converti à l’eau de rose des DNA² et Video Girl Ai de Masakazu Katsura. « Lis ça », me martèle-t-il donc ce matin-là. Hunter ✖Hunter ? Par Yoshihiro Togashi, l’auteur de Yû Yû Hakusho ? Yû Yû, je connaissais. Mais de loin. Je ne jurais alors que par Akira, Dragon Ball, Gunnm et Saint Seiya, qui incarnaient autant de valeurs sûres de l’époque. Soit parce que leurs adaptations animées étaient diffusées en boucle à la télévision, soit parce que leurs versions imprimées avaient miraculeusement survécu au lynchage politico-médiatique dont pâtissaient les mangas en France en cette fin de XXe siècle.
Reste que malgré cette carence originelle, je me suis quasi instantanément converti aux tribulations de Gon – né un 5 mai1 tout comme votre serviteur –, Kirua, Kurapika et Léolio. Au point qu’Hunter ✖Hunter est devenu, aussitôt achevée la lecture de son tome 1, mon objet de fascination fondamental, un phare incandescent dans mon quotidien vacillant d’adolescent mutant. Mon épiphanie introspective.
Et bien que je n’aie jamais eu le cran de lui confier de vive voix, mon ami Bardya a toujours incarné à mes yeux une sorte de Léolio réel : même stature longiligne, même franc-parler, même profondeur à l’instant d’aborder les sujets existentiels. Et surtout, cette même bienveillance chevillée au cœur. Dans les plis de nos heures creuses – et tout Carolingien de l’époque savait combien le laxisme de l’établissement en allouait –, nous avions pris l’habitude d’aller zoner du côté de la boutique Tonkam, rien que pour saliver au-devant de figurines import japonaises hors d’atteinte pour nos budgets de néo-lycéens.
Entre-temps, les années ont passé, et les sinusoïdes de l’existence nous ont quelque peu éloignés, Bardya et moi. Mais pas séparés : nous avons, je crois, toujours gardé une place pour l’autre dans nos palpitants respectifs, tel un petit sanctuaire intact, inaltéré. La rythmique de parution aléatoire d’Hunter ✖Hunter étant ce qu’elle a toujours plus ou moins été – maudits hiatus ! –, Bardya a fini par lâcher ce fil narratif auquel je n’ai pour ma part jamais cessé de m’arrimer. À sa décharge, Bardya est devenu papa très jeune, par deux fois, ce qui peut infléchir le curseur de certaines priorités, surtout lorsqu’elles se traînent en longueur comme c’est lourdement le cas ici.
Puis, dans une restitution poétique dont la vie a le secret, j’ai fini par convaincre Bardya de reprendre sa lecture d’Hunter ✖Hunter là où il l’avait interrompue – vers le tome 24, soit un mode opératoire assez récurrent chez ceux qui ont ghosté Togashi. « Le tome 29, mec, chapitre 306 : tu vas juste te coltiner le truc le plus zinzin que t’as jamais vu dans un manga », lui ai-je asséné tout à trac, sûr de mon lobbying forcené. Cela n’a pas raté : toutes ces années de hiatus renouées d’un coup d’un seul, tel un Nen trop longtemps concentré, l’ont uppercuté comme jamais. Enfin, je pouvais partager avec mon ami cette frénésie qui m’animait et dont je ne pouvais divulgâcher aucun aspect en amont. Bardya aura emprunté la voie rapide, à la Gon – à rebours, il a eu fichtrement raison –, moi la voie lente, à la Zushi, considérant au fil des hiatus la pesanteur absolue de ce mot. (Voie lente, voie rapide : ne sont-ce pas là tout bien médité les deux méthodes les plus courues pour appréhender le Nen ? D’ailleurs, mon Bardya, je suis sûr que tu es de l’émission… Moi ? Ha, ha, je me suis soumis à la divination par l’eau. Devineras-tu alors, ami, l’affinité qui est mienne ?)
Tout cela pour dire que j’ai vécu plus de deux décennies durant à travers Hunter ✖Hunter, maudissant et révérant tour à tour – parfois les deux en même temps – son si fuyant auteur et sa si fuyante continuité. On dit que le temps est une donnée abstraite. Mais s’il s’étire au long cours lors de ces sempiternels hiatus, je peux presque le sentir se rétracter à l’impact de ces parutions devenues dans le meilleur des cas annuelles, comme suspendu à cette stupéfaction fondamentale : « Dans quelle autre dinguerie Togashi va-t-il encore nous embringuer cette fois-ci ? »
Hunter ✖Hunter a toujours été du voyage. Mon voyage. Un fumet de madeleine à jamais mêlé à mon sillage. Mais de là à proposer à un lectorat intraitable un carnet de bord qui prétendrait restituer sa quintessence totale ? Que d’horizons circulaires parcourus ! Un contrat paraphé plus tard, je m’affairais déjà à reparcourir tous ses arcs narratifs. À détourer ces petits détails invisibles en première instance de lecture. À élucider les mystères de ce que nous devons bien appeler le grand œuvre de Togashi. Et, accessoirement, à trancher des controverses de la plus haute importance comme : « Peut-on épeler le “ixe” d’Hunter ✖Hunter à voix haute sans passer pour une buse ? » (Et la réponse est : oui, c’est tout à fait possible, puisque votre humble raconteur continue de servir du « Hunter “ixe” Hunter » lors des rencontres mondaines, tandis que vous tenez ce livre entre vos appendices fébriles tel Kuroro Lucifuru brandissant un Hatsu mystificateur.) Voilà un gloubi-boulga qui avait du sens pour moi à l’instant de défricher le sujet en compagnie de mon éditeur.
Hunter ✖Hunter est une œuvre si complexe, aux résonances si multiples qu’il se révèle impossible de la réduire à un unique concept. Mais parce qu’il faut bien partir de quelque chose pour vérifier si une telle entreprise a un sens, pourquoi ne pas débuter par cette énigme imposée à trois de nos personnages principaux en préambule à l’examen de hunter :
« Votre fils et votre fille ont été kidnappés et vous ne pouvez en récupérer qu’un.Lequel choisissez-vous : 1) la fille, 2) le fils ? »
« Vous vous foutez de nous ! Qu’est-ce que c’est que ce quizz tordu ?! » devraient s’indigner à son énoncé les Léolio tapis chez certains d’entre nous. Ce serait négliger que cette énigme, en dépit de son apparente binarité, sous-tend l’entièreté de l’équilibre narratif, émotionnel, pour ne pas dire existentiel, d’Hunter ✖Hunter.
Tome 29. Chapitre 306.
Toujours tu perceras de côté.
Toutes les textures sont trompeuses.
L’auteur
Baptiste Peyron a été imprégné de l’univers du manga et du jeu vidéo dès son plus jeune âge. Il était donc écrit que son parcours personnel et professionnel serait marqué par ces deux arts. Il a entamé sa carrière en tant que journaliste pour des revues emblématiques de jeux vidéo, telles que Consoles+ et Joystick. Par la suite, il a coécrit Les Coulisses de Devolver. Business et punk attitude, paru chez Third Éditions, narrant les débuts de l’éditeur de jeux vidéo au style barré et renommé pour des titres comme Hotline Miami et Fall Guys. Il ne lui restait plus qu’à trouver le manga idéal pour rendre hommage à sa deuxième passion viscérale.
1. Le 5 mai est célébré au Japon, Kodomo no Hi (子供の日), « le jour des enfants ». On y honore les garçons et les filles, et exprime gratitude et reconnaissance envers les mamans.
La scène se déroule à une date indéterminée chez Shûeisha, centrifugeuse du manga2japonais où les talents du magazine Weekly Shônen Jump se sont rassemblés pour la traditionnelle photo de groupe annuelle. La bonne humeur est de mise, les sourires sont de sortie pour tous les mangakas3présents. Tous, sauf un : « Le simple fait de nous réunir et d’être pris en photographie constituait pour moi une véritable épreuve », confesse Yoshihiro Togashi à l’évocation de ce souvenir embarrassant. « À cette époque, nous avions l’habitude de prendre la pose avec des combinaisons de pilote de Formule 1 ou des costumes du même genre. Mais si l’on m’avait fait revêtir un déguisement moins recouvrant, je me serais probablement enfui d’ici avant de mettre fin à ma collaboration avec le Weekly Shônen Jump4. » Même déclaré avec humour, cet aveu en dit déjà si long sur le don d’effacement et l’art de la dérobade du mangaka – un peu à la façon d’un Jin fuyant sa paternité aux confins du monde connu – qu’il aurait pu couper court d’entrée à toute tentative de restitution de sa vie et de son œuvre.
Une fuite en avant, aussi perpétuelle soit-elle, ne saurait toutefois nous détourner de notre ambition originelle. Au contraire : plus un mystère paraît épais, et plus notre curiosité d’en explorer les tréfonds s’en trouve démultipliée. Alors, qui est Yoshihiro Togashi ? Quelles sont les palpitations spécifiques d’Hunter ✖Hunter ? En quoi celles-ci sont-elles viscéralement liées à son créateur ? Et qu’est-ce qui s’avère réellement tapi derrière celui que détracteurs comme admirateurs se plaisent à surnommer, à tort ou à (dé) raison, « le déconstructeur du shônen » ? Autant de zones d’ombre que nous essayerons d’éclaircir au gré des chapitres qui reposent entre vos mains. Pour ce faire, pourquoi ne pas commencer par le commencement ? Histoire de vérifier vers où ces fils conducteurs – entortillés, cela va de soi – pourraient bien coïncider.
« TOUJOURS UN ÉLÈVE PLUS FORT QUE MOI »
Yoshihiro Togashi est né le 27 avril 1966 à Shinjô, dans la préfecture de Yamagata. C’est dans cette ville de taille moyenne, sise à quatre cents kilomètres au nord de Tokyo, que les parents du jeune Yoshihiro vivent d’un commerce spécialisé dans la fourniture de papier et d’accessoires d’arts graphiques. Et si peu de détails ont filtré sur la vie de ses parents, il se murmure que durant ses heures creuses, le père de Yoshihiro Togashi se serait adonné à une passion bien spécifique : le dessin. « Mon père dessinait lui-même beaucoup, et cela m’a donné envie de l’imiter5 », atteste l’intéressé sans détour. Mais de là à admettre l’idée d’une transmission héréditaire ? D’un destin de mangaka encré dans les lignes de la main ? Il y a un interligne que nous ne franchirons pas de suite. C’est un fait, il y a un monde qui sépare Shinjô, la provinciale, de Tokyo, mégapole-hôte des plus éminentes maisons d’édition du pays. Shûeisha, la société éditrice du Weekly Shônen Jump soclée au cœur du quartier privilégié de Chiyoda, figure à ce stade hors de portée.
Au moment où sont composées ces lignes, la modeste papeterie de M. et Mme Togashi a toujours pignon sur rue à Shinjô. Il est possible de s’y procurer le dernier exemplaire en date du Weekly Shônen Jump, des mangas de Yoshihiro Togashi, des sacs tamponnés de visuels de Yû Yû Hakusho, des goodies à l’effigie de ses personnages principaux et même des carnets de notes décorés par le mangaka que l’on ne peut trouver ailleurs sur l’Archipel. Mais là, on s’avance un peu. Puisqu’à cette section de notre frise chronologique, Yoshihiro Togashi n’est encore qu’un gamin de 6 ans qui passe la plupart de son temps à s’amuser. En intérieur, comme nous pourrions être amenés à le préjuger ? « Malgré ce que l’on peut imaginer de moi, je vivais constamment à l’extérieur pendant ma période à l’école primaire. Je ne restais quasiment jamais à la maison », rectifie tout de go Togashi. « Les jours où il neigeait, par exemple, je m’amusais à cumuler toute la neige dans le caniveau pour créer un barrage. J’attendais que l’eau s’accumule jusqu’à un certain point, puis j’enlevais la neige parce que j’adorais voir l’eau s’écouler en masse. On appelait ça “le jeu d’effondrement du barrage”. De même, on adorait, avec les amis, lancer des boules de neige dans la rivière qui longeait le chemin menant à l’école. Il faut dire qu’à la maison, il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire pour s’amuser6. » L’été venu, l’attrait pour les rigoles de caniveau se redirige au profit d’eaux plus profondes. « On allait souvent s’amuser avec les amis à la rivière d’Izumita, qui était proche. Mais moi, je ne m’y baignais pas. Car pour tout dire, je ne savais pas nager. Ce qui fait que j’enviais beaucoup mes amis qui prenaient beaucoup de plaisir à s’amuser dedans. Moi, je devais me contenter de jouer aux ricochets ou chercher des petites grottes en bordure de rivière. »
Selon ses propres dires, Yoshihiro Togashi aurait donc vécu une enfance normale – mais qu’est-ce qu’une enfance « normale » après tout ? –, l’événement le plus disruptif de ses primes années restant l’irruption d’un certain Hideki Togashi, ou ce frère cadet à la personnalité tous azimuts que nous nous ferons une joie d’introduire bien assez tôt dans ces lignes. D’un naturel imaginatif, le petit Togashi consacre ses journées d’école élémentaire à des penchants espiègles, comme retoucher les images qui figurent dans ses manuels. Un troisième œil sur le front, des broussailles sur les sourcils, du poil aux oreilles, un groin de cochon, des dents en forme de pics : voilà comment métamorphoser en quelques coups de crayon une vénérable personnalité japonaise en authentique monstre.
À 8 ans, Yoshihiro est stimulé par l’un de ses amis d’école primaire dont le hobby consiste justement à dessiner. Il n’en fallait pas plus pour que la frénésie picturale gagne le jeune garçon, qui truffe ses carnets de croquis de personnages et de démons en tous genres – une légende tenace circule, il aurait imaginé les contours de ses protagonistes dès cette époque. Les deux camarades consacreront alors la majorité de leur temps à se montrer leurs créations respectives. « Si l’on raisonne en termes de capacités picturales pures telles qu’on les apprend en cours d’arts plastiques, je n’étais probablement que le deuxième meilleur de ma petite classe de ma petite ville de province de Yamagata7 », minore à ce propos Yoshihiro Togashi au détour d’une interview croisée avec le créateur de Naruto8Masashi Kishimoto. « Je tombais toujours sur un élève plus fort que moi, poursuit-il. Si bien que lorsque je dessinais, mon but était de devenir aussi bon que lui. » Une telle confidence résonne forcément d’une façon particulière pour quiconque a parcouru l’œuvre de Togashi. Car Gon ne dit-il pas à peu près la même chose lorsqu’il confie à l’un de ses mentors, maître Wing, qu’il ne fait « que rencontrer des gens tous plus forts les uns que les autres », au point de se demander, dans un soupir, s’il ne serait pas « le moins fort de tous les hunters9 » ? À première vue, l’analogie pourrait paraître un brin tirée par les cheveux. Ce serait pourtant faire fi du puissant complexe d’infériorité qui a, depuis ses balbutiements, si souvent infusé le parcours personnel et professionnel de Yoshihiro Togashi. Une facette de sa personnalité, vous vous en doutez désormais, que ce récit sera amené à éclaircir et rectifier par petites touches successives.
« HÉ, J’AI PEUT-ÊTRE DU TALENT ? »
1975, année charnière pour Yoshihiro Togashi. Car c’est à partir de ce millésime que commence à s’insinuer en lui une détestation. Une détestation pour cette neige qui, de décembre jusqu’à mars, recouvre Shinjô d’un épais manteau blanc. Conditions farouches conduisant à une réduction significative du spectre d’activités : cours à l’école primaire, télévision, dessin. Le jeune garçon se considère alors comme un piètre illustrateur, mais c’était sans compter sur la tenue d’événements a priori mineurs et néanmoins décisifs : des concours de dessin, organisés par l’école, à la faveur desquels sont exposées les esquisses les plus prometteuses. Parmi celles-ci figurent alors certains travaux de Togashi, qui peine toujours à comprendre sa sélection malgré l’écoulement des décennies. « Je pensais vraiment que j’étais nul. Mais on en revient toujours à l’opinion des autres. C’est quand vos camarades de classe lâchent un “waouh !” devant vos gribouillis que vous commencez à vous dire : “Hé, j’ai peut-être du talent à faire valoir dans ce domaine10 ?” »
Qu’est-ce qui pouvait bien figurer sur les « gribouillis » de Yoshihiro Togashi ? Des combats d’arts martiaux ? Des monstres livrant bataille ? Sans doute, mais pas uniquement. Car tandis que les années collège s’égrènent, le petit Yoshihiro voue un culte de plus en plus palpable pour une désignation de mangas qu’un amateur biberonné aux seuls Yû Yû Hakusho et Hunter ✖Hunter ne soupçonnerait pas forcément : le shôjo (少女) manga, littéralement « manga pour jeune fille ». Si ses variables d’expression se veulent plutôt diversifiées – on recense des shôjo manga lorgnant du côté de l’horreur, du polar ou de la science-fiction –, le public visé est donc clairement censé se constituer de jeunes filles et d’adolescentes. Parmi les lectures de Yoshihiro Togashi, on repère alors un certain Patalliro!11de Mineo Maya, mais surtout Urusei Yatsura12de Rumiko Takahashi. Urusei Yatsura, ou l’histoire d’une espèce extraterrestre invasive, les Oni, venus sur Terre pour adresser un ultimatum à ses habitants : ceux-ci doivent désigner un champion qui aura sept jours pour attraper les cornes de la princesse Lamu, qui n’est autre que la fille du roi des envahisseurs. Faute de quoi, les Oni s’empareront de la planète sur-le-champ. Ce n’est qu’à la faveur d’un subterfuge tordu – que nous ne divulgâcherons pas ici – qu’Ataru, champion de la poisse et de la lubricité avant tout, relèvera le défi fixé. Cette entrée en matière n’étant finalement qu’un prétexte pour développer un triangle amoureux drolatique entre Lamu, entre-temps tombée raide dingue d’Ataru, et la petite amie de ce dernier, Shinobu. Et si une chose est sûre, c’est que ce micmac de romance et d’invasion extraterrestre enrobé d’un script un peu foutraque ne sera pas sans exercer une certaine influence sur Togashi. Puisque non content d’éprouver un intense plaisir à dévorer Urusei Yatsura et autres comédies romantiques du même acabit, le mangaka en devenir y puisera des codes qui lui permettront de s’ajuster, tout du moins en théorie, à une audience friande de shôjo manga13.
« IL N’Y AVAIT PLUS D’AUTRE OPTION POSSIBLE »
Mais une fois encore, ne brûlons pas les étapes. Car l’image d’un Togashi né pour accomplir son destin d’auteur-dessinateur de mangas, et rien d’autre, ne résiste pas à l’examen impartial du passé. Même après avoir intégré le club d’art de son lycée, il nourrira de prime abord le fantasme d’écrire pour le petit écran, et, plus précisément, de devenir concepteur-rédacteur pour des programmes de variétés. « En tant qu’amateur d’émissions télévisées, je me disais qu’il serait amusant de devenir cette personne qui imagine les sujets en amont14 », condense-t-il au sujet de cette chimère avortée. « Devenir joueur de base-ball professionnel15 » est cette autre utopie qu’il ne matérialisera jamais, même si, comme nous le verrons, ce vif attrait pour la discipline se répercutera ici et là dans ses œuvres. Non, de tous les métiers idéalisés par Yoshihiro Togashi, c’est bien celui d’enseignant qu’il aura été le plus près de concrétiser, à cette fraction de notre récit où le jeune homme a quitté sa bourgade de Shinjô pour rejoindre la ville de Yamagata et son université. Le projet : suivre un cursus pour devenir professeur d’arts plastiques au lycée. « Mon quotidien à cette époque se résumait à aller en cours, et c’était à peu près tout. Je me sentais à l’aise dans cet environnement, et il me fallait donc un job qui me permettrait d’aller dans ce sens. Voilà pourquoi j’ai voulu devenir enseignant, restitue-t-il. Je n’étais pas sûr d’en avoir l’étoffe, mais je me suis accroché à cette idée. »
Tout bascule le jour où Togashi entre pour la première fois dans une classe pour un stage pratique. « Je n’aurais jamais pu imaginer à quel point faire face à des personnes qui vous fixent du regard serait incommodant. Cette simple idée de transmettre un mauvais conseil, de mal enseigner au point d’affecter leur existence, me pétrifiait. Alors, j’ai fini par renoncer16. » Et même s’il avait persisté dans cette voie-là, Yoshihiro Togashi n’aurait peut-être jamais été en mesure de valider son diplôme, pour la simple raison qu’il ne savait toujours pas nager à ce moment-là17. « Or pour enseigner dans les écoles, vous devez être capable de nager sur une distance de 50 mètres, détaille-t-il. Et aussi savoir jouer du piano », rebondit Masashi Kishimoto au cours du même entretien, lequel ajoute que son parcours fut très similaire : « J’ai joué au base-ball au collège, et puis j’ai effleuré l’idée de décrocher mon diplôme d’enseignant à l’université. Mais je suis arrivé en retard à un cours où vous n’aviez pas le droit de l’être, pas même une seule fois, ce qui a mis un terme à mon cheminement vers l’enseignement. » C’est dire combien les voies qui mènent au Nen et au Chakra ne tiennent pas à grand-chose !
Mais alors, quel a été le déclic ? L’élément déterminant qui l’a conduit à embrasser cette carrière qu’on lui connaît ? Prenons d’abord ce renseignement factuel, horodaté par Togashi lui-même : « Ça m’est venu durant ma deuxième ou troisième année d’université. Mon petit frère voulait lui aussi devenir mangaka à cette époque, ce qui n’a pas été sans m’influencer. […] Ça m’a pris sur le tard, tant et si bien que je me suis demandé : “Pourquoi maintenant, et pas depuis le commencement ?” Je n’ai pas encore trouvé de réponse à cette question18. » Et puis il y a ces deux sursauts émotionnels, lesquels, retenus isolément, pourraient s’apparenter à une complainte d’étudiant empêtré dans sa crise d’adolescence, mais qui, raccordés bout à bout, expliciteraient presque pour moitié le motto qui a animé la trajectoire de Togashi – et, nous le verrons, irradié son œuvre jusqu’à son pinacle Hunter ✖Hunter. Sursaut numéro un : « Lorsque j’étais plus jeune, on m’interdisait de faire des choses que j’aurais vraiment aimé faire19. » Sursaut numéro deux : « Je suis arrivé où j’en suis en esquivant tout ce que je ne voulais pas faire20. » Autrement dit, tout part de ce besoin viscéral de superviser sa vie à sa manière que Togashi explicite ainsi : « Avant de rejoindre la vie active, je pensais que le concept du travail se résumait à obéir à des ordres donnés par une autre personne. Je ne pouvais pas imaginer pire repoussoir. Mon désir était d’exercer un travail […] où je pourrais me concentrer sur ma tâche sans avoir à interagir avec d’autres personnes. C’est là que j’ai réalisé que parmi tous mes jobs rêvés, mangaka était celui qui me correspondait le mieux. […] C’était devenu si concret en mon tréfonds qu’il n’y avait plus d’autre option possible21. »
L’idée que ce seul désir d’isolement et d’autodétermination aurait commandé à notre auteur d’opter pour la voie du mangaka paraît toutefois hautement inconcevable, quand on sait l’investissement majuscule qu’il consacrera à son œuvre par la suite. Il reste que cette prédisposition à la misanthropie, couplée à cet « art de la dérobade » évoqué en préambule, ne peut s’abstraire du portrait de l’auteur-dessinateur d’Hunter ✖Hunter que nous aspirons à brosser. « Quand j’étais au collège, j’étais un gamin brillant et optimiste. Et quand j’étais au lycée, j’étais un adolescent sombre et pessimiste22 », confiait-il par ailleurs, un brin elliptique, comme pour nuancer cette enfance qu’il avait qualifiée lui-même de « normale ».
Cette histoire d’adolescence « sombre et pessimiste » : c’était peut-être juste une posture, une simple tournure stylistique ? À moins qu’il ne se tapisse là quelque chose de plus insidieux.
« 3,6 MILLIONS PAR AN ? ÇA VAUT LE COUP D’ESSAYER »
1986. Togashi a 20 ans lorsqu’il expédie ses tout premiers manuscrits aux maisons d’édition tokyoïtes. On pourrait croire que c’est jeune, 20 ans. À cela près que dans cette sphère du manga professionnel où la longévité d’un mangaka s’avère hélas toute relative, Togashi ferait déjà presque figure d’ancien – ce qui est plutôt cocasse, quand on sait que notre auteur-dessinateur aura souvent l’impression d’apercevoir un vieil homme lorsqu’il s’observera dans une glace, mais nous y reviendrons. Des retours d’éditeurs, notre aspirant mangaka en réceptionnera peu. Car c’est ainsi que la mécanique de sélection fonctionne : pléthore de candidatures spontanées, très peu d’élus. (Il se dit même que la rigueur des éditeurs de revues est telle qu’une vignette mal fignolée, une page tachetée de la moindre salissure peuvent conduire à la disqualification de l’entièreté du manuscrit, sans un regard pour le reste.)
Mais que l’on invoque le manga de jadis ou celui d’aujourd’hui, le processus est fondamentalement le même. Le meilleur moyen pour être publié, et par extension rémunéré pour ses efforts, reste encore d’être repéré par l’œil averti d’un comité à la faveur d’un concours. Le prix Hop Step (Hop Step Shô, ホップステップ賞), organisé par le fleuron de Shûeisha Weekly Shônen Jump, figure l’un de ces tremplins occasionnels qui viennent récompenser certaines œuvres d’auteurs à fort potentiel. La dotation en cas de première place ? 300 000 yens23. Tout sauf un montant dérisoire quand on ambitionne de vivre de sa passion comme c’est le cas de Yoshihiro Togashi. « Le plan est simple : j’ai envie de m’amuser et gagner de l’argent. Si je suis lauréat tous les mois, cela me fera 3,6 millions par an ? Allez, ça vaut le coup d’essayer24. » Et s’il ne se révélera pas toujours aisé de fixer avec exactitude l’instant de confection et la date de soumission de certains manuscrits de Togashi – pour la simple raison que notre mangaka, parfois, ne s’en souviendra pas lui-même ! –, ce sont bien les quinze pages d’un one-shot25humoristique intitulé Sensei wa Toshishita!! (センセーは年下 !!, inédit en français) qu’il soumet aux jurés du prix Hop Step. Pour tout mangaka en devenir, il y a là une réelle chance à saisir, le Hop Step figurant une antichambre tout ce qu’il y a de plus concrète du Weekly Shônen Jump.
Ça raconte quoi, Sensei wa Toshishita!! ? Tout est dans le titre, que l’on pourrait traduire par « Le professeur est un cadet26 !! » Ou quand une classe de lycéens apprend à sa grande stupéfaction que leur professeure principale, enceinte, va être remplacée par le dénommé Tsuneharu Toshishita, lequel n’est autre qu’un élève… d’école primaire ! Mais le galopin grimé en enseignant est aussitôt entré en classe qu’il se livre à des agissements gênants : exhibitionnisme, pressions incessantes sur l’élément récalcitrant Igarashi… La tension monte inexorablement, tandis que le reste de l’équipe pédagogique se retrouve indisposée par d’étranges maux amenant Toshishita à prolonger l’intérim. Quelle résolution pour cette embarrassante affaire ? Nous vous inviterions bien volontiers à le découvrir par vous-mêmes pour ne pas gâcher la surprise, si ce n’est que la consultation de Sensei wa Toshishita!! pourrait s’avérer mission quasi impossible pour un motif que nous établirons par après. Alerte spoiler, voici comment la pantalonnade s’achève : les lycéens réalisent que leurs professeurs ne sont pas tombés malades, mais que c’est bien Toshishita qui les a assommés l’un après l’autre avant qu’ils n’entrent en classe. Laissant libre cours à sa furie, Igarashi se métamorphose alors en batteur de base-ball et accomplit un magistral home run27avec sensei Toshishita en guise de projectile.
— Tome 29, chapitre 306.
— Quoi ? Qui a parlé ?
— …
— Personne ? J’ai dû rêver.
Que vaut ce Sensei wa Toshishita!! que nous citerons désormais en tant que « tout premier manga de Yoshihiro Togashi28 » ? Disons que si l’exécution de ces quinze pages29s’avère on ne peut plus rudimentaire, leur résonance n’en demeure pas moins tout à fait saisissante. Bien conscient qu’il n’était pas taillé pour la fonction d’enseignant – « Je ne comprenais même pas moi-même ce que j’essayais de leur apprendre30 », confessera-t-il encore à propos de son stage avorté –, Togashi en est venu à matérialiser un one-shot catharsis mettant en scène un professeur… usurpateur ! Il est comme ça, Togashi. Pour sa toute première soumission, il n’hésite pas à envoyer du métarécit31. Mais à l’heure où son manuscrit s’achemine par voie postale vers les locaux du Weekly Shônen Jump, le jeune Togashi ne s’abreuve d’aucune illusion vaine. Il reste pleinement conscient qu’il n’a pas tout donné avec ce one-shot et sait son ébauche nettement perfectible, pour ne pas dire tout à fait indigne d’être examinée. C’est tout du moins en ces termes qu’il évaluera Sensei wa Toshishita!! a posteriori : « Il faut dire que durant les quinze pages de cette première œuvre inédite, c’est comme si j’avais oublié l’existence des trames […]. J’en ai honte. Très. C’en est même déshonorant32. » Quant à la dimension cathartique, il ne fait nul doute qu’elle aura tout bonnement échappé aux jurés de l’époque, alors à quoi bon fantasmer un coup de fil ? Non, Yoshihiro Togashi ne s’abreuve d’aucune illusion vaine… Mais voilà qu’entre deux allées et venues entre son domicile et l’université, la sonnerie de son téléphone fixe retentit. Qui est à l’autre bout ? Toshimasa Takahashi33en personne, responsable éditorial du prix Hop Step.
Toshimasa Takahashi. Un personnage qui aura, croyez-le bien, une importance décisive dans la trajectoire de notre aspirant. Si décisive, même, que nous nous voyons dans l’obligation de lui consacrer les quelques lignes qui vont suivre. Les vieux clichés sur les éditeurs ayant la peau dure, il serait facile de s’imaginer Takahashi tel un vétéran à la chevelure clairsemée, au pas trébuchant et à la vue déclinante, mais cette perception ne saurait être plus éloignée de la réalité. Né en 1958, Takahashi ne chiffre que huit années de plus que Togashi, et n’est pour ainsi dire qu’un jeune éditeur de 28 ans en cet instant où les deux hommes échangent pour la toute première fois. Or, si l’on en croit le témoignage de Hiroki Gotô34, l’un des mythiques rédacteurs en chef du Weekly Shônen Jump, Takahashi fut tout sauf une pioche ordinaire pour le magazine. À tel point que parmi tous les éditeurs qu’il aura vus défiler en son sein, Toshimasa Takahashi demeure celui qui lui aura fait la plus forte impression : « Je crois que je n’oublierai jamais l’entrée de Takahashi à Shûeisha. Les nouvelles recrues de 1981 à la rédaction du Shônen Jump étaient au nombre de deux, Takahashi et Kensuke Itô. Takahashi rejoignit l’équipe éditoriale dont j’étais le capitaine. Dans le cadre de sa formation, je lui indiquai sur un papier un nombre important d’anciens titres à lire. Il parcourut la liste du regard et me dit qu’il les avait déjà lus en me la rendant. J’étais franchement surpris, et je me suis demandé s’il en était de même pour les étudiants actuels. Moi qui étais rentré à Shûeisha sans vouloir particulièrement éditer de mangas, je réalisai que les temps avaient changé. » Et ce que raconte Gotô est bien vrai : à partir des années 1980, la plupart des recrues qui viennent renforcer les rangs de la maison-mère s’avèrent issues de cette génération de jeunes Japonais qui n’ont jamais été biberonnés à autre chose qu’au manga. Qui mangent, boivent, s’endorment, se réveillent, s’émerveillent manga, et qui entreprennent de rejoindre la société avec l’objectif assumé de n’éditer que cela. Une nouvelle donne qui aura toute son importance, comme nous serons amenés à le vérifier plus loin.
Revenons-en à notre fameux coup de fil. Yoshihiro Togashi n’en croit toujours pas ses oreilles : c’est bel et bien Toshimasa Takahashi, éditeur au Weekly Shônen Jump, qui est à l’appareil. L’aspirant mangaka trépigne d’impatience. Car si un ponte de Shûeisha et responsable d’un concours de jeunes talents a pris la peine de l’appeler, lui, cela ne peut vouloir dire qu’une seule chose. Et Takahashi de notifier à Yoshihiro Togashi le verdict tant espéré : « Vous avez intégré notre sélection. »
« CE N’EST QU’UN DÉBUT »
« “Oui ! oui ! oui !” Je ne sais pas combien de fois j’ai tonitrué ce mot35 », tressaille l’intéressé à l’évocation de cet impérissable souvenir. Certes, Togashi n’a pas remporté la première place du prix Hop Step et doit par conséquent se contenter d’une gratification de 26 000 yens36. Qu’importe : son nom sera bientôt visible dans les pages du Weekly Shônen Jump à l’occasion de la publication des résultats du concours, et cela suffit à booster sa motivation. « Ce n’est qu’un début37 », prophétise l’aspirant mangaka. Avant de se remettre aussitôt à l’ouvrage.
Profitons du fait que Togashi est affairé à sa prochaine histoire courte pour revenir sur un point nébuleux. C’est entendu, Sensei wa Toshishita!! n’était qu’un galop d’essai. Mais c’était, de l’aveu même de son auteur, loin de constituer un morceau de choix. Alors, qu’est-ce qui aura permis à Sensei wa Toshishita!! de se signaler parmi la multitude de one-shots en lice ? Ses quelques fulgurances drolatiques, comme lorsque le professeur Toshishita confie qu’il a beau posséder un corps d’athlète, il ne peut s’endormir sans son doudou ? Peut-être. À moins que nous n’envisagions de considérer une explication un peu plus cryptique. Pour ce faire, étudions de plus près la façon dont Togashi a croqué Toshishita. Ce sourcil épais, ce visage joufflu : voilà deux aspérités graphiques qui ne sont pas sans rappeler un énergumène méconnu dans nos contrées francophones, mais tenant d’une sulfureuse réputation du côté de l’archipel japonais. Cet énergumène, ce n’est nul autre que l’agent Komawari, l’antihéros du manga humoristique Gaki-Deka38commis par Tatsuhiko Yamagami. Pourquoi « antihéros » ? Parce qu’il ne faut pas se fier à son képi de gardien de la paix. Obsession pour l’argent, manie de dévoiler son postérieur à tous les passants, Komawari est mû par des instincts plus que déviants. Et tout comme Toshishita, Komawari s’avère trop juvénile pour endosser la fonction qu’il prétend représenter, ce qui n’est pas sans ajouter une touche de malaise à l’ensemble. Et puis, cette histoire de professeur qui n’a de cesse de harceler ses élèves, ce qui nous rappelle un certain manga qui participa grandement au succès du lancement du Weekly Shônen Jump : L’École impudique39, de Gô Nagai, dans laquelle un corps enseignant sadique et pervers passe son temps à martyriser, déshabiller (?), séquestrer et même prendre en otage (!) des classes entières. Et quand on connaît le rapport pour le moins conflictuel qu’entretient Togashi avec l’enseignement, il ne fait nul doute que cette œuvre culte a dû l’influencer sensiblement lors de la conception de Sensei wa Toshishita!!
Là où nous voulons en venir, c’est qu’autant il ne semble pas évident de déceler un « style Togashi » au détour de Sensei wa Toshishita!!, autant cette double œillade à L’École impudique et à Gaki-Deka40n’a pas pu passer inaperçue auprès des jurés du prix Hop Step. Oui, rien de tel qu’un hommage référencé à des mangakas de renom41pour se distinguer, et tant pis si l’inspiration ayant présidé à l’esquisse de Toshishita se révèle être l’antihéros qui a contribué à propulser le sous-courant irrévérencieux du « shônen manga scatologique ».
« RAFFINER UNE FOIS ENCORE AVANT DE SE METTRE À L’OUVRAGE »
Être détecté par un éditeur du Weekly Shônen Jump, c’est fait. Voir son nom imprimé dans le magazine, fait aussi. Mais cela est encore insuffisant pour Togashi. Objectif à suivre : faire figurer l’une de ses créations dans le Jump. Et pour cela, pas d’autre choix que de grappiller des places au Hop Step. Ce qui passe par l’élaboration et la livraison d’un travail plus abouti, par plus d’étoffe et d’audace, fond et forme confondus. Parce que nous savons désormais ce qui faisait défaut à Sensei wa Toshishita!! : une véritable patte de mangaka identifiable au premier regard. Le prochain essai sera-t-il celui de la reconnaissance ? C’est ce que nous allons voir. Sauf que cette fois, Togashi a un plan. Plutôt que d’expédier ses jets au débotté comme il l’avait fait jusqu’ici, le jeune homme entend mettre à profit un atout dont il dispose depuis sa précédente soumission. Cet atout, c’est Toshimasa Takahashi. Celui qui a décelé un je-ne-sais-quoi chez l’aspirant mangaka, et qui consentira peut-être à jeter un œil sur ce nouveau storyboard en cours d’élaboration. Takahashi est un éditeur très occupé. Mais accepte, au grand étonnement de Togashi, de lui dispenser ses conseils avertis. De ce renfort inespéré, le jeune homme tirera un enseignement : « S’il y a un secret pour remporter un prix ? Je dirais qu’il faut tenir compte des différents avis sur son ébauche préparatoire, afin de raffiner le script une fois encore avant de se mettre à l’ouvrage42. » Et tandis que l’année 1987 se poursuit, c’est un Togashi bien plus sûr de son fait qui envoie au jury du Hop Step un one-shot de trente-six pages. Son intitulé : Jura no Mizuki (ジュラのミヅキ).
Alors de quoi ça parle, Jura no Mizuki ? Dans l’artère reculée d’un lycée, un couple d’étudiants sur le point de faire un gros câlin est soudain attaqué par une ombre. Lorsque leurs corps sans vie sont retrouvés le lendemain, momifiés comme s’ils avaient été drainés de leur énergie vitale, deux lycéens se décident à mener l’enquête. Le duo est vite rejoint dans ses investigations par une étrange fille, qui les informe que des démons assoiffés de sang peuvent parfois se tapir parmi les humains. Ensemble, ils finissent par établir que le vice-proviseur, en fait un monstre grimé en homme, s’avère responsable du double meurtre. Un combat s’engage. Et alors que les étudiants figurent en fâcheuse posture face au faux vice-proviseur qui a révélé son apparence de monstre, la fille mystérieuse fuse sur le démon non sans brandir une étrange épée de bois.
Vous voulez savoir comment l’intrigue se conclut ? Alors, n’hésitez pas à consulter ce one-shot d’un peu plus près. Nous préférons toutefois vous avertir : à l’instar de Sensei wa Toshishita!!, Jura no Mizuki demeure inédit en français, et même en ratissant bien, il ne nous a pas été possible de dénicher la moindre scantrad43en anglais. Seuls trois vecteurs de lecture coexistent à l’instant où nous écrivons ces lignes : une galerie de scans en version originale matérialisée à l’arrache sur un obscur site web, à laquelle nous préférerons une version imprimée dans deux recueils uniquement sortis au Japon que nous introduirons par après. Un tel degré de confidentialité s’avère tout à fait regrettable, tant Jura no Mizuki abonde en aspérités signifiantes dans le cadre de l’étude qui nous mobilise. Les zélés qui ont poussé le vice jusqu’à la lecture dudit scan, ou qui ont la chance de disposer de la précieuse archive, n’auront pas manqué de relever comme une impression de déjà-vu, ou, à tout le moins, de référentiel connu à l’aperçu de certains détails visuels. Le lycéen auréolé de sa coiffure en banane44n’est ainsi pas sans préfigurer Kuwabara, l’un des personnages iconiques de Yû Yû Hakusho – œuvre cela va sans dire majeure de Yoshihiro Togashi que nous ne cesserons d’invoquer à la courbure de ce livre. Quant à la lame brandie par la fille mystère, sa forme vient nettement annoncer l’épée spirituelle confiée au même Kuwabara. Et puisque l’on évoque la fille mystère : mise à part sa ressemblance pas si étonnante avec certaines héroïnes signées Rumiko Takahashi45, elle ne vous rappellerait pas quelqu’un de bien précis ? « Kurama », répondront en chœur les inconditionnels de Yû Yû Hakusho. C’est tout à fait exact, et nous reviendrons plus loin sur cet aspect-là. Mais en attendant, vous ne pensiez pas à quelqu’un d’autre ? Essayez de substituer sa chevelure brune par une teinte beaucoup plus claire. N’auriez-vous pas la sensation d’avoir affaire à… Kurapika d’Hunter ✖Hunter ?
Quoi de plus banal, nous direz-vous, puisqu’il s’agit là d’œuvres nées d’un seul et même auteur, et qu’il demeure courant qu’un mangaka reproduise telle quelle la texture de ses protagonistes d’un manga à l’autre. Un exemple ? Disposons côte à côte Ryûji de Ring ni Kakero, Kojirô de Fûma no Kojirô, Teppei de B’t X et Seiya de Saint Seiya46, tous créés par Masami Kurumada. Pas facile de les distinguer, n’est-ce pas ? (Les fans de Kurumada, on vous voit rager : n’y décelez aucune critique de fond, c’est juste un pur constat esthétique.) Partant de là, il serait aisé de suspecter Yoshihiro Togashi de donner dans le recyclage oisif, le degré zéro de la réinvention stylistique. Ce serait se livrer à un regrettable contresens. Puisque chez notre mangaka, nous relèverons que la redondance d’une texture se nappe d’une résonance fondamentale, comme si la renouvellement de la chair se doublait d’une sorte de continuité karmique. Oui, dites-vous bien que l’œuvre de Yoshihiro Togashi est comme un vaste entrelacs où les personnages entretiendraient un réseau de correspondances non seulement physiques, mais aussi psychiques. Des transmissions s’opèrent d’un récit à l’autre, même si ceux-ci semblent soclés dans des univers différents. Un héritage parfois difficile à endosser pour les personnages dépositaires de cette texture. Car si l’on admet que celle-ci véhicule la psyché (Ψυχή/ psukhế, c’est-à-dire « l’âme » en grec ancien) du précédent porteur, c’est qu’elle vient aussi transmettre ses tourments internes. Ses démons. Et même, parfois, certaines obsessions de l’auteur. Pour Togashi, il y a donc là quelque chose qui touche à la plus pure transcendance.
« LE FONDEMENT DU DESSINATEUR QUE JE SUIS AUJOURD’HUI »
La transcendance, c’est très bien. Mais cela ne nous dit pas si l’aspirant mangaka a, avec Jura no Mizuki, davantage laissé libre cours à son style personnel. Verdict : c’est bel et bien le cas. Tout n’y est bien sûr pas parfaitement dégrossi, mais certaines aspérités que nous retrouverons dans ses réalisations futures ressortent net, à commencer par ce démon assoiffé de sang humain qui préfigure certaines abominations de Yû Yû Hakusho. Ce que laisse toutefois surtout entrevoir Jura no Mizuki, c’est cette fascination de Yoshihiro Togashi pour le macabre. Ou, plutôt, cette idée peu rassurante, pour ne pas dire tout à fait repoussante et inacceptable, d’un macabre qui viendrait s’insinuer d’un coup d’un seul dans la normalité de notre quotidien, comme l’illustre cette scène de charme introductive violemment interrompue par l’apparition monstrueuse. Or, ce penchant pour le macabre, ce n’est pas une conception que l’aspirant mangaka a improvisée au débotté en amont du Hop Step, mais bien une inclination très subjective qu’il a affinée depuis un certain temps déjà. « Je crois que c’était au collège. C’est à peu près à cette époque que j’ai commencé à trouver de l’attrait dans le côté sale, répugnant des choses, et non plus uniquement dans la beauté extérieure. J’étais ainsi capable de dessiner, dans une même image, un magnifique hortensia poussant à côté d’un caniveau décrépit. Je suis incapable de vous expliquer pourquoi, mais c’est cette façon de penser qui est le fondement du dessinateur que je suis aujourd’hui47. » Un malaise qui surgit de nulle part pour nous saisir irrémédiablement aux tripes ? Nous tenons bien une singularité stylistique propre à l’aspirant mangaka.
Est-ce parce que, cette fois, Togashi a laissé s’exprimer le créatif tapi en lui et non l’enseignant raté ? Ou parce qu’il a su appliquer les bons conseils de Toshimasa Takahashi ? Toujours est-il que Jura no Mizuki séduit six jurés du prix Hop Step, et non des moindres, puisque l’on identifie parmi eux des pointures comme Masami Kurumada, Yôichi Takahashi48 (Captain Tsubasa49), Tsukasa Hôjô (City Hunter50) ou encore Motoei Shinzawa (Haisukûru! Kimengumi51). Appuis de taille qui valent à Jura no Mizuki d’intégrer la sélection du prix Hop Step et d’être imprimé dans le volume 1 de la Hop Step Shô Selection, compilation flambant neuve regroupant les one-shots les plus prometteurs de ce cru52. Ce n’est pas tout : dans le Weekly Shônen Jump n° 21 daté du 4 mai 1987 qui consacre les récompensés du Hop Step, Yoshihiro Togashi se voit crédité d’une « mention encourageante » par le jury. Voilà une première distinction de taille ! Il se trouve même sur la page conçue dans ce but un encart, offrant au lauréat de tout juste 21 ans de s’exprimer pour la première fois en tant qu’aspirant mangaka. On ne peut alors qu’imaginer la jubilation du jeune homme, qui va sans doute saisir l’occasion pour dégainer sa plus belle saillie. Sauf que pas du tout. En bon Yoshihiro Togashi, le voilà qui se fend d’un timide : « J’ai fait ce que j’ai pu pour créer des effets d’arrière-plan qui cadrent avec l’atmosphère du manga. » Une dérobade qui n’atteste pas de la plus grande confiance en soi. L’essentiel est toutefois ailleurs : ne vient-il pas d’effectuer une approche décisive vers ce Saint Graal que constitue le Weekly Shônen Jump ?
« STORY MANGA »
Weekly Shônen Jump. Un nom que nous agitons depuis le début de ce récit, mais est-ce que tout un chacun ici mesure la résonance de cette publication mythique qui fait autorité dans la sphère du shônen – cet autre terme fondamental que nous expliciterons aussi d’ici quelques lignes ? Dans le doute, permettez-nous de nous livrer à un petit laïus contextuel, lequel nécessitera toutefois de renouer avec les instants parmi les plus tragiques de la Seconde Guerre mondiale.
Les 6 et 9 août 1945 resteront comme les jours tristement célèbres où les bombes atomiques américaines Little Boy et Fat Man ont rasé les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki. À l’épouvante sans précédent de l’holocauste nucléaire vient s’ajouter l’humiliation de la capitulation, annoncée le 15 août 1945 par l’empereur Hirohito lors d’un discours radiophonique devenu célèbre. Pour les habitants de l’Archipel, c’est une longue période d’occupation administrée par les États-Unis qui débute, tandis que les retombées des deux déflagrations continuent de se faire ressentir parmi les survivants des deux villes atomisées. Peu de mots suffiraient à restituer la dévastation qui a littéralement irradié leurs résidents. Mais pour toute personne qui aspirerait à effleurer ce ressenti, il existe un musée, celui du Mémorial de la paix d’Hiroshima, érigé en 1960 à quelques hectomètres de l’épicentre de l’explosion.
Ce mémorial, je l’ai visité avec mon épouse Hélène au mois d’octobre 2019. Parce que quelque chose en moi avait besoin de se rendre compte. Je pensais être prêt. Je ne l’étais pas. Une stupéfaction, semblable à celle qui m’a accablé au vu d’anciens camps de concentration en Europe, m’a envahi de tout son plein. Personne n’est prêt, en fait. J’en veux pour preuve ces quelque écoliers japonais qui, à l’aperçu de certains clichés de personnes irradiées ou de tenues d’enfants laissant deviner les petits êtres débordants de vie qui les remplissaient la fraction d’avant la déflagration, se sont affaissés sous nos regards, d’un seul bloc.
L’occupation américaine durera sept ans – c’est plus long que la guerre elle-même. Mais en septembre 1945, nul ne sait quand la nation pourra recouvrer sa souveraineté. Sa dignité. Tout au long de ce hiatus, les Japonais éprouveront le besoin de s’évader par la pensée, et l’avènement d’un manga dit d’après-guerre tombe à pic en vue de réenchanter le quotidien. Exsangues, les réseaux d’impression et de distribution de bandes dessinées optent pour des recours malins. L’akahon (« livre [à couverture] rouge ») et le kashihon (« livre de prêt ») permettent une diffusion rapide et bon marché d’une nouvelle vague du manga qui prend racine à Osaka, et dont le fer de lance n’est autre que le pas encore illustre Osamu Tezuka.
Né le 3 novembre 1928 à Toyonaka dans la préfecture d’Osaka, Osamu Tezuka est le dessinateur de La Nouvelle Île au trésor (Ikuei, 1947, avec Shichima Sakai au scénario). Cette réécriture de L’Île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson et du Robinson Crusoé (1719) de Daniel Defoe devient la figure de proue de ce que la postérité intitulera le story manga, dernière évolution fondamentale en date du média. Il faut en effet savoir qu’avant Tezuka, le manga se donnait principalement des allures d’estampes figées dans la forme, quand, dans le fond, les scénarios se cantonnaient surtout à des one-shots classés sans suite et sans rapport les uns avec les autres, y compris lorsqu’ils s’avéraient signés du même auteur53. Or, c’est bien le natif d’Osaka qui infuse dans le manga ce souffle narratif au long cours, cette récurrence de personnages et cet expressionnisme visuel énergique inspiré des films d’animation de l’époque, alors apanage des frères Dave et Max Fleischer (Betty Boop) et de la Walt Disney Company. Ligne claire et généreuse, alternance de valeurs de plan, découpage à l’unisson d’une mise en images cinématographique, le bouleversement impulsé par Tezuka est un saisissement de chaque vignette. Non pas que Tezuka ait été le premier artiste japonais à s’inspirer d’imageries occidentales : en amont d’une ère Meiji (1868-1912) marquée par l’ouverture précipitée du Japon au reste du monde54, Utagawa Yoshitora (disciple d’un certain Utagawa Kuniyoshi que nous évoquerons d’ici peu) s’était essayé vers 1860 à des estampes représentant des points de vue de certaines grandes villes européennes55. Façon de préciser que le monde n’a pas attendu l’éclosion du manga d’après-guerre pour étoffer les vases communicants entre Japon et Europe. Des échanges culturels entre l’un et l’autre monde, il y en a eu, et pas qu’un peu. Mais avec le brassage opéré par Tezuka, c’est la première fois que s’insinue, autant au niveau de la digestion des influences que des ambitions affichées de fond et de forme, cette sensation de bond quantique.
Jadis destiné aux plus jeunes, le manga gagne en étoffe. La popularité de Tezuka explose à mesure qu’affleurent ses œuvres qui, aussi divertissantes soient-elles en apparence, se révèlent dotées d’une charge politique retentissante. Même les âmes les plus récalcitrantes au manga connaissent forcément sa relecture maison de Pinocchio, à savoir Astro, le petit robot56, jeune garçon alimenté à l’énergie nucléaire devenu porte-étendard de la culture japonaise à l’international et matérialisation quasi explicite d’un traumatisme dont l’Archipel ne s’est jamais remis. Et si l’objet de notre livre n’est pas de s’adonner à une apologie de Tezuka, auteur-dessinateur parmi les plus importants de la bande dessinée mondiale, force est de reconnaître que son influence est telle que, quand on pense manga, on pense, par métonymie, Tezuka.
« HISTOIRES À SANG CHAUD »
Bien entendu, nous évoquons là une période que n’a pas connue Yoshihiro Togashi. À l’heure où paraissent les premiers succès fulgurants de Tezuka, notre auteur n’est même pas encore de cette terre. Mais le voilà d’ores et déjà tributaire de ce creuset culturel qu’est le manga, pigmenté de cette fascination pour les films d’animation américains57, de projections fantasmées d’Occident et de messages politiques vibrants. (De relectures d’estampes maison antédiluviennes aussi, et soyez sûrs que nous y reviendrons au vu de ce que Togashi nous réservera plus tard.)
Avec l’ascension de Tezuka qui coïncide avec la levée de l’occupation américaine en septembre 1952, c’est toute l’économie du manga qui connaît un essor fulgurant. Produits dérivés, adaptations animées sont autant de jaillissements concrets de ce que l’on appelle « le miracle économique japonais ». Le pays connaît une croissance à pic, jusqu’à devenir la deuxième puissance économique mondiale. Les voyages et les loisirs se développent. La culture du divertissement s’institutionnalise, même si les disparités persistent et que tout un chacun, cela va de soi, n’y a pas accès de manière égale. Jadis établi à Osaka, le cœur de l’édition du manga transite vers le levant, du côté de Tokyo. De nouveaux paradigmes de publication s’imposent avec le lancement, dès 1959, de deux magazines consacrés au shônen (少年) manga ou « manga pour jeunes garçons » : le Weekly Shônen Magazine aux éditions Kôdansha, ainsi que le Weekly Shônen Sunday chez Shôgakukan. Tous deux sont vecteurs d’un changement qui fera date dans l’histoire de la prépublication de mangas : le passage à une rythmique de parution hebdomadaire, qui ringardise la bonne vieille fréquence de sortie mensuelle. Si elle vient fidéliser un lectorat avide de découvrir la suite des aventures de ses personnages fétiches, cette périodicité s’assortit toutefois d’un effet pervers : une intensification de la cadence de travail pour tous les mangakas, soumis à des impératifs de rendu toujours plus épuisants58.
Et puisque nous l’évoquons, précisons d’emblée que ce qui retiendra notre attention dans ce récit n’est pas le shônen manga au sens strict, mais bien l’un de ses épithètes qu’est le nekketsu. Comme nous venons de le spécifier, shônen manga signifie « manga pour jeune garçon », de la même façon que shôjo manga peut être traduit par « manga pour jeune fille » ou seinen (青年) manga par « manga pour jeune homme ». Que l’on soit familier ou non de ce type de nomenclature, il s’agit donc de garder à l’esprit que lorsque l’on parle de shônen, il ne faut pas y voir un genre à proprement parler, mais avant tout une désignation éditoriale très vaste, pour ne pas dire un fourre-tout marketing normatif agglutinant les récits ciblant de jeunes garçons âgés de 7 à 15 ans. Nekketsu (熱血), « sang chaud » en japonais, se veut de fait plus spécifique en ce sens qu’il cristallise à merveille ce feu sacré qui irradie des héros personnifiant cette subdivision. En d’autres termes : les nekketsu font partie du shônen, mais pas inversement puisqu’un shônen peut très bien relever de la comédie, de la romance ou du récit policier.
Le nekketsu, c’est ce genre très codifié où il sera souvent question d’un jeune garçon résolu à partir à l’aventure et réaliser ses rêves les plus fous. Au détour de ses pérégrinations, il croisera des alliés, des ennemis, s’évertuera à les dépasser, et surtout à se dépasser pour triompher des embûches se dressant sur sa route. Rayon thématiques, il y en a pour toutes les sensibilités (baston, sport, cuisine…), le souffle narratif du nekketsu s’avérant alimenté par des valeurs fortes comme l’héroïsme, le sens du sacrifice, l’optimisme en toute circonstance. Inspirant, le personnage principal est fidèle en amitié, épris de justice. Pétri de détermination, il sera toujours capable de puiser en lui un second souffle pour surmonter la gradation des défis. Or, saviez-vous qu’avant 1945, il circulait au Japon une catégorie de romans censés exalter la fibre battante des jeunes Japonais ? Ces romans n’arboraient pas n’importe quelle appellation : les nekketsu shôsetsu. Des « histoires à sang chaud » qui constituaient autant d’incitations à la prouesse et à la consécration sportive ou militaire. Mais c’était sans compter sur l’occupant américain, bien résolu à circonscrire tout éventuel sursaut de l’esprit combatif et patriotique local, dont le jusqu’au-boutisme sera si tragiquement retranscrit dans le film Le Jour le plus long du Japon (1967) de Kihachi Okamoto. Conséquence, tous les récits véhiculant les valeurs du bushidô (« la voie du guerrier ») sont interdits à la vente pour une période de censure qui s’étend jusqu’en 1950. Le fait que le nekketsu bouillonne à nouveau à partir des années 1960 n’a donc rien d’un heureux hasard. Résolument cathartique et vecteur de dépassement de soi, il répond au désir de rebond d’un peuple émoussé par l’atomisation de deux villes, la capitulation de sa nation et la mise sous tutelle prolongée de son territoire.
« COMME S’IL Y AVAIT UN YIN ET UN YANG QUI COEXISTAIENT EN MOI »
Les années passant, la charge patriotique du nekketsu s’est peu à peu atténuée pour faire place à du contenu, disons, plus allégé, ou, à tout le moins, davantage orienté vers le pur récréatif. Pourquoi ? Il ne nous appartient pas ici de relater dans le détail les raisons de ce basculement – parce qu’il ne fait pas de doute qu’un tel questionnement nécessiterait un développement qu’un pavé entier peinerait à contenir –, mais une chose est sûre : à partir des années 1970, la part dédiée aux récits dramatiques, qui sont autant de stigmates des désolations passées ou des dysfonctionnements politiques et sociaux de l’époque, se réduit à peau de chagrin dans les magazines de shônen manga.
Gen d’Hiroshima59, cela vous évoque-t-il quelque chose ? Il s’agit de ce manga à dominante autobiographique, signé Keiji Nakazawa, qui croque les répercussions des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. Non seulement les retombées radioactives, mais aussi les effets plus insidieux : exclusion des victimes irradiées réduites à un statut de pestiférés, éclosion d’un marché noir et du crime organisé, versement dans le banditisme pour les orphelins de la catastrophe, humiliations perpétrées par l’occupant américain, etc. Et même si le texte de Nakazawa semble nous souffler que, oui, il est toujours possible de se reconstruire après avoir enduré les pires tragédies, Gen d’Hiroshima voit sa parution suspendue dans le Weekly Shônen Jump dès l’automne 1974, soit à peine un an et demi après avoir intégré les pages du magazine. Encore trop douloureux, trop lancinant ? Toujours est-il que l’œuvre de Nakazawa poursuivra sa prépublication dans d’autres revues dites plus adultes, à l’image de bon nombre de récits eux aussi jugés trop durs par certains éditeurs de shônen manga60.
Qu’on se le dise, le shônen nekketsu post-occupation n’aura pas la portée politique et sociale de son précurseur. Place à des histoires moins écrasantes, soutenues par des héros plus consensuels, obsédés par la progression de leurs performances individuelles, pour du nekketsu plus en phase avec les adages capitalistes qui ont été infusés dans l’Archipel. C’est qu’avec l’enrichissement sonnant et trébuchant de la nation, l’écho des exaspérations des « enfants de la bombe » se fait moins grondant. Le traumatisme refluerait-il à mesure que la miniature du champignon atomique s’efface dans le rétroviseur du temps ? Pas si sûr… Raison pour laquelle nous avons introduit le postulat d’un nekketsu plus « récréatif », et non pas plus « superficiel ». (Puisse la lecture de ce livre vous convaincre qu’avec des auteurs de la trempe de Yoshihiro Togashi, le genre qui nous intéresse ici n’a pas revu ses ambitions à la baisse de façon systématique !) Aussi, s’il fallait trouver une raison à la suprématie croissante du Weekly Shônen Jump pourtant lancé dix ans plus tard (1968) que ses prédécesseurs – au point de culminer à 6,53 millions d’exemplaires tirés au cours de son âge d’or des nineties –, c’est peut-être parce qu’il est parvenu, mieux qu’aucun autre, à saisir l’air de son temps en adaptant son offre à une jeune génération en demande de récits, répétons-le, plus candides et insouciants61.
Ce qui nous amène au point de bascule suivant : Yoshihiro Togashi, né deux ans avant l’avènement du Weekly Shônen Jump, a-t-il puisé la plupart de ses influences dans ce nekketsu « récréatif » qui n’a, depuis, cessé d’irriguer le shônen manga ? « J’ai toujours aimé le Shônen Jump ainsi que les bandes dessinées pour garçons en général. Mais je nourrissais aussi une passion profonde pour des magazines comme Garo et Hana to Yume », renseigne-t-il. Des références en rien anodines, quand on sait que ce sont des mensuels comme Garo (1964-2002, Seirindô) qui ont hébergé certains des plus grands chefs-d’œuvre du gekiga (劇画), cette forme de « dessin en proie au réel » inspiré de la détresse d’une frange de la jeunesse japonaise, révoltée entre autres contre la guerre du Vietnam. Dans un premier temps destiné aux enfants, Garo a opéré une mue rapide pour se transformer en authentique magazine d’avant-garde. Un repère de « gauchistes » – c’est du moins en ces termes qu’il fut désigné en son temps – dont les récits écorchés venaient de front pousser la société japonaise à se remettre en question tout en s’adressant à un lectorat engagé. Enrichi d’inspirations visuelles et picturales tirant vers la photographie et l’abstraction, Garo est LA revue qui a donné sa vibration au manga d’auteur, au point que sa formule finit par être contrefaite sans vergogne par d’autres éditeurs – c’est là un sujet à part entière, ne nous égarons pas.
Jusqu’à quel point Togashi a-t-il été marqué par Garo, dont certaines plumes se réclamaient d’une forme de prolétariat ? C’est l’une des questions auxquelles ce livre essayera de répondre. C’est en tout cas un autre Yoshihiro, Tatsumi de son nom62, qui se fait en ces années-là le porte-voix des grands oubliés du « miracle économique japonais ». Quant à Hana to Yume (1974, Hakusensha) ? Il s’agit rien de moins qu’un magazine spécialisé dans le shôjo manga, ce qui ne devrait plus guère nous étonner après ce que nous avons relaté plus tôt. « C’est comme s’il y avait un yin et un yang qui coexistaient en moi. Le yang m’a conduit au Weekly Shônen Jump, mais le yin a toujours revêtu une place importante pour moi. J’ai beau faire partie intégrante du Weekly Shônen Jump, ce n’est pas pour autant que cela me définit63
