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Le soir de sa rencontre avec Philippe Marelle, le jeune reporter Andreas ne se doute pas un seul instant que sa vie et sa carrière professionnelle vont s´en trouver chamboulées. Porteur d´un projet radiophonique philanthropique qu´il souhaite voir produire par le magnat de la presse, ce dernier lui impose une condition sine qua none à une étroite collaboration, celle de coopérer en parallèle avec une société secrète nommée Hélice. Mais cette clause obligerait Andreas à révéler un drame familial survenu à l’âge de ses dix ans, à ouvrir les portes d´un passé douloureux dont il ne veut confier les clés à personne.
Philippe Marelle réussira-t-il à guider le jeune journaliste sur le chemin de la réussite et de la félicité ? Parviendra-t-il à cicatriser les blessures de celui qui partage sa vie entre des entretiens radiophoniques et des chambres à coucher pour jouir de ses nombreuses rencontres érotiques ?
Entre impudeurs et confidences, Andreas raconte l´enfant qu´il n´a jamais cessé d’être.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Fabrice D. Martin, homme de radio, a travaillé pour le groupe Radio-France durant vingt-deux ans. Il a réalisé de nombreux reportages, puis a produit des feuilletons radiophoniques pour le compte de radios privées. Il se consacre aujourd´hui à la littérature. Impudeurs et confidences est son premier livre.
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Seitenzahl: 309
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Roman
ISBN : 979-10-388-0676-4
Collection : Alcôve
ISSN :2678-2553
Dépôt légal : mai 2023
© couverture Ex Æquo
© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
À mon amie d’enfance, Carole B.
À Jean-Louis qui m’a connu presque enfant.
À Lydia et Benoit, amis-hébergeurs Landais.
À Martine, couturière de mes blessures.
À mon fils, Diégo. (Voleur de manuscrit)
À toi qui me regardes peut-être de là-haut.
À toi, ici-bas qui lira mes impudeurs et mes confidences.
« Je crois que nous allons faire un bout de chemin ensemble », m’avait dit la voix au téléphone avant de raccrocher.
Il était question d’une production radiophonique dont la ligne éditoriale était de mettre en exergue les changements de mode de vie de tous ces citadins partis vivre à la campagne. Philippe Marelle, responsable du groupe audiovisuel Marelle Productions, avait été séduit à l’écoute de ma maquette, il avait apprécié mon empathie à l’endroit de ces citoyens qui ne voulaient plus être bunkérisés.
Je le remerciai de ses compliments, puis après consultation de nos agendas respectifs, il fut entendu que nous dînerions ensemble le 13 juillet au Bateau ivre, un restaurant situé sur les bords de Marne.
Seul dans ma voiture, je savourais encore notre conversation. J’avais le pressentiment que quelque chose allait se produire, qu’une valve allait sauter, s’ouvrir pour me libérer d’un trop-plein qui étouffait ma vie depuis si longtemps. Fermant les yeux, j’imaginais un mur de briques exploser devant moi pour laisser place à un immense verger aux fruits multicolores. L’image peut paraître saugrenue, mais la métaphore est pourtant exacte, car j’étais assoiffé de culture, nourriture spirituelle si difficilement accessible pour les milieux sociaux désavantagés tels que le mien. Moi, je rêvais d’apprentissage, de partager avec le monde entier tout ce que l’on pourrait m’enseigner.
Mon sixième sens me disait que Philippe Marelle était l’homme providentiel, celui qui pourrait changer le cours de mon existence. Le communicant œuvrait dans son domaine depuis plus de quarante ans, je le connaissais de réputation, c’était un homme d’une grande discrétion, qui ne se montrait que très rarement dans les médias. Le peu d’interviews qu’il accordait ne portaient que sur son métier, il n’était pas question que sa vie privée fuite dans les magazines à sensations. Je lui vouais une véritable admiration. J’étais envieux de ses succès, de sa connaissance du métier. Sa richesse ne m’intéressait nullement, je ne voyais en lui qu’un moyen d’assouvir mes ambitions radiophoniques, pour devenir un reporter digne de ce nom, car je me destinais à devenir un acteur incontournable dans le milieu radiophonique.
J’ai vingt-trois ans, je suis un garçon passionné par le monde de la radio. Je suis en perpétuelle recherche de nouvelles expériences professionnelles. Je ne cesse de rajouter à mon curriculum vitae les nombreuses radios avec lesquelles je collabore, qu’elles soient locales, régionales ou nationales. Mes horaires de repas se décalent en fonction de mes rendez-vous, mes nuits trop courtes sont le fait de voyages interminables pour rejoindre mes invités et je quitte facilement le lit d’une femme aimante ou amante pour vivre de ce métier.
De cette passion qui me dévore, je déplore les rachats de fréquences locales par de grands groupes qui, au détriment des identités culturelles régionales, prônent la diffusion d’un programme musical identique sur tout le territoire français. Cependant, certaines radios locales issues du service public ont la bonne idée de faire appel à mes compétences, j’entends par là qu’elles représentent une partie relativement importante de mes revenus. Je pourrais être plus présent sur leurs ondes, mais, sans vraiment l’avouer, elles apprécient fort peu l’idée que je flirte avec le démon du privé.
Quelle est donc cette idée sectaire de croire qu’un reportage sur la vie d’un boucher ou d’un médecin serait moins bien traité dans le secteur privé que sur le service public ? Les propositions d’adhésion à un syndicat m’indiffèrent, les invitations à la grève ne sont pas faites pour moi, je n’en ai ni les moyens ni le temps. Je suis occupé à comprendre la vie des êtres humains lors des entretiens que je mène. Je plonge dans leur passé pour être un témoin mémoriel de leur existence, je les scrute, les espionne pour comprendre les conséquences des actes de leur vie. Je fouille leurs âmes pour en connaître les blessures, pour comprendre comment ils en guérissent. Je cherche une réponse salvatrice à l’épitaphe inscrite sur la pierre tombale de mon enfance, à cette tragédie survenue à l’âge de mes onze ans. Je suis Andreas, reporter indépendant.
Il est 19h45, je stationne mon véhicule en pleine campagne, devant l’entrée du Bateau ivre. Je coupe le moteur, éteins les phares, puis grille nerveusement une cigarette pour tenter de calmer mes angoisses. Je pénètre dans les jardins, admire la riche façade champêtre ornée de sculptures longiformes blanches qui offrent au parc de l’établissement une certaine magnificence. Visibles depuis la terrasse, de gigantesques arbres centenaires accompagnent les convives attablés. De leurs feuillages abondants émane une force discrète, presque mystérieuse, leur charme opère à chaque souffle d’un vent que j’imagine venu d’un autre monde. Leurs bruissements sont accompagnés d’une douce musique diffusée par des haut-parleurs dissimulés dans les branches. Je reconnais Trouble in mind, joué par Archie Shepp et Horace Parlan. Je me laisse entraîner par le saxo du vieil Archie en admirant les ifs qui semblent enlacer de leurs ombres les agapes sagement posées sur les tables rondes du restaurant. J’avais lu quelques ouvrages sur les forêts, révélant que les arbres, pour se protéger des dangers extérieurs, sont capables de communiquer entre eux grâce à des émanations d’odeurs ou par des signaux électriques envoyés de leurs racines. Se servir de nos racines pour ne pas chuter, voilà une leçon dont nous ferions bien de nous inspirer.
Les derniers rayons du soleil se faufilent discrètement dans le feuillage, offrant aux gourmets un ballet de danses flamboyantes sur les nappes blanches du Bateau ivre. Enfin, quelques éclairages scintillants apportent un air de fête, célébrant avec élégance la gastronomie française. Perdu dans mes pensées, je n’entends pas le chef de rang m’informer que Monsieur Marelle m’attend à notre table. Je suis confus de mon égarement qui pourrait être pris pour un retard, mais le serveur m’assure lui avoir précisé que j’étais arrivé depuis plusieurs minutes. Me voilà apaisé, malgré mon anxiété du fait de rencontrer Philippe Marelle, le grand PDG de Marelle Productions.Le chef de rang me précise que nous dînons dans le carré VIP de la maison, Monsieur Marelle est un habitué, me précise mon interlocuteur en voyant mon étonnement à l’annonce de la place choisie. J’avais bien tenté une certaine désinvolture que le garçon avait feint de ne pas avoir remarquée à l’annonce de ce que je considérais comme un privilège, puis tendant le bras comme on le fait pour un grand invité de marque, il m’indique la direction à suivre tout en me précédant. Je me dirige vers la lumière, celle de la salle principale du restaurant que je traverse en détaillant chacun de ses recoins. Je substitue cet espace à un grand théâtre dont je suis l’unique spectateur. Je me déplace au milieu d’une pièce de boulevard, côtoyant de près ses artistes, ses comédiens et ses figurants. Je suis l’observateur de leur jeu, invisible dans la lumière. Le va-et-vient des serveurs costumés s’apparente à une chorégraphie orchestrée par le timbre des couteaux et des fourchettes en argent qui s’entrecroisent. Le tintement clair des coupes de champagne rythme les éclats de rire des amateurs de bonne chère. Partout, dans une ambiance feutrée, les tables fleuries permettent aux clients, confortablement installés sur d’imposantes chaises recouvertes de velours rouge, de jouir en toute intimité des plats à déguster. Là, un monsieur sexagénaire tente de séduire une trentenaire sans intention d’en faire sa moitié. Sans doute voit-elle en lui l’opportunité de doubler son train de vie. Il n’est pas dupe et ils sauront tous deux en profiter. Plus loin, un couple de bourgeois cherche à retrouver un bonheur perdu dans les méandres de l’habitude, ils ne sont pas naïfs et ne profitent plus de rien. Côté cour, derrière un grand rideau pourpre, une cheminée crépitante annonce les futures mises en bouche des clients. Les pièces de viande grillée sur lesquelles sont jetés différents aromates viennent dompter les flammes du foyer attisées par un chef cuisinier rougi par son feu.Côté jardin, sous un éclairage feutré, Philippe Marelle est attablé. Afin de mieux dissimuler mon émotion, je cherche une contenance en me retournant vers mon guide pour le remercier, mais ce dernier a déjà disparu dans les coulisses du restaurant. On ne louera jamais assez la discrétion et le professionnalisme des grandes Maisons françaises. Cherchant alors à adopter une attitude détendue, je m’avance à petits pas en direction de la table de mon hôte, occupé à relire des notes sur un calepin de papier. La distance à parcourir n’est que d’une vingtaine de mètres, mais, comme dans une vision onirique, une illusion d’optique me procure l’étrange sensation de voir le carré VIP foncer sur moi à une vitesse supérieure à laquelle je me déplace. Je continue d’avancer lentement, raclant discrètement ma gorge à plusieurs reprises avant de me présenter d’une voix grave, une fois arrivé à sa table. Le grand patron se lève, me salue, me fait signe de m’asseoir. Je viens de serrer pour la première fois de ma vie la main de Monsieur Philippe Marelle. Je tente de cacher mon émotion face à cet homme que je sais très intuitif. Cherchant une diversion, je jette un œil en direction d’une splendide brune installée à quelques encablures de nous, mais Monsieur Marelle ne se donne pas la peine de regarder notre vis-à-vis, car le vin commandé, est déjà posé sur la table.
Le serveur nous annonce L’Oriental, issu des cépages de la Rectory, puissant et dense en bouche, nez riche et complexe. Posant sa serviette blanche sur son avant-bras gauche, notre maître d’hôtel déverse quelques gouttes dans le verre du patron de presse qui acquiesce, par un simple mouvement de tête, de la qualité du breuvage. Je m’empresse de le remercier pour son invitation dans ce lieu qui m’était jusqu’alors inconnu. L’endroit énigmatique est composé de murs épais, de poutres anciennes, d’un sol de pierres de Bourgogne qui ont vieilli avec le temps. Ses petites fenêtres me font penser à un sanctuaire que je suppose chargé d’histoire. Celui dont je suis l’invité m’apprend que cette immense bâtisse fut, durant de nombreuses années, un monastère où une confrérie de moines vénérait la planète Mercure. Déserté pendant la Seconde Guerre mondiale, il fut laissé à l’abandon jusqu’à ce que l’actuel propriétaire le rachète pour en faire un temple de la gastronomie. Aujourd’hui, poursuit Philippe Marelle, on vient ici pour le plaisir des sens, goûter des recettes originales, s’initier à de nouvelles expériences.
Nous éprouvons maintenant le besoin de nous désaltérer. Je saisis mon verre, observe la robe du vin avant d’en goûter les saveurs. Sûr de son choix, Philippe me ressert en tenant la bouteille d’une poigne assurée pour y déverser le liquide dont je vais à nouveau me délecter. Il se redresse, porte un toast à notre rencontre, puis gonfle sa poitrine sous une chemise floquée du logo MP, me laissant deviner au passage un ventre légèrement arrondi. Un épicurien sans aucun doute. Mais cet homme à la carrure athlétique n’est certainement pas de ceux qui se laissent aller et je suppute qu’un grand nombre de séances de sport ont été nécessaires pour obtenir de tels abdos. Est-ce lui ou le vent qui a ouvert les deux premiers boutons de sa chemise ? Quoi qu’il en soit, quelques voisines de notre table profitent de cette petite négligence pour épier à de multiples reprises le torse velu de mon futur employeur.
Après quelques échanges sur la qualité du vin et du choix des plats, nous en arrivons rapidement au sujet qui nous réunit. Philippe me questionne sur l’intérêt de diffuser des reportages sur les citadins exilés à la campagne. J’avais anticipé cette question, aussi, m’inspirant des penseurs du XVIIIe siècle, je me lance dans une tirade nullement improvisée. Citant Voltaire, je lui réponds que ces hommes et femmes sont venus à la campagne chercher un remède pour leur âme et leur corps. Qu’ils viennent y goûter le vin, trouver une forme de quiétude ou bien encore, comme écrivait Jean-Jacques Rousseau, que ces rêveries reflètent sans doute leurs propres adversités.
— Vous avez raison Andreas, nous sommes tous dans l’adversité. Chacun de nous possède ses démons intérieurs. D’ailleurs, la plus grande des batailles est celle que nous menons contre nous-mêmes, contre ces monstres qui nous perturbent, qui nous harcèlent. Croyez-vous, Andreas, que nous cherchons sincèrement à nous extirper de nos plus viles perversions enfouies au plus profond de notre subconscient ? N’avons-nous pas plutôt le désir secret de voir éclore en nous ces diables qui exploitent sans vergogne la plus funeste intimité de notre âme ?
Il s’interrompt un instant pour me fixer droit dans les yeux. Sa peau mate fait ressortir son regard vert, impressionnant de lumière, qui voudrait pénétrer mes pensées. Par pudeur, je souris, mais baisse les yeux pour ne pas jouer à découvert. Face à mon embarras, sa réaction ne se fait pas attendre, il me présente aussitôt ses excuses, justifiant son attitude par le fait d’être un passionné de l’échange, que cette manière directe d’aborder les sujets est un gain de temps pour tout le monde. Reprenant sa stature de chef d’entreprise, il me spécifie que toutes ses collaborations doivent être accompagnées d’une confiance mutuelle entre ses partenaires et lui. D’une voix plus basse, il me prie de revenir à mes argumentations concernant mon projet, il veut savoir si je suis LA personne qui correspond à ses attentes, celle qu’il veut emmener jusqu’au bout d’une aventure professionnelle que je ne peux soupçonner.
— Velouté d’asperges du bois Bernard et son beurre noisette, pour vous, Monsieur Marelle. Pommes de terre en robe des champs accompagnées de leur vol-au-vent, pour vous, jeune homme, nous interrompt le serveur.
Philippe entreprend la dégustation de son plat avec délicatesse. On observe la sensibilité d’un être à sa façon de porter les aliments en bouche, de déguster les mets, on devine sa finesse d’esprit à sa manière de boire. Il incarne la virilité subtile d’un homme délicat, d’un être attaché à ses racines, il se révèle être un excellent connaisseur de la gastronomie. À mon tour, je prends en main mes couverts pour briser délicatement la pâte feuilletée de mon vol-au-vent, puis laisse glisser les saveurs de sa sauce que je fais discrètement claquer sur le bout de ma langue. Notre silence est de courte durée. Il me faut continuer à développer les raisons pour lesquelles je crois au caractère social de cette production radiophonique. Appliquant par petites touches la serviette de table sur mes lèvres, je laisse tout le temps nécessaire à mon interlocuteur de finir sa fourchette d’asperges, afin qu’il soit plus attentif à mes argumentations.
— L’idée du retour à la terre s’explique par le fait que les Hommes cherchent à obtenir des réponses à leur présence sur terre. Je parle ici d’existentialisme, quand leur vient le désir de se diriger vers les choses essentielles qui font le sens de leurs vies. Le sujet de mes reportages n’est pas le travail de la terre, mais de comprendre les raisons pour lesquelles ces hommes et femmes ont opté pour un retour aux sources. Je veux remonter le temps avec eux, connaître leur parcours, qu’ils me révèlent leurs plus grands sacrifices, mais aussi leurs plus beaux et intimes secrets. Je les pousserai dans leurs retranchements sans oublier de mettre en exergue le courage d’avoir tout abandonné pour atteindre leur rêve. Ces entretiens doivent être pensés comme un échange rétroactif entre les néo-terriens et les auditeurs, que les expériences narrées à mon micro par les premiers interrogent les seconds sur leurs choix de vie, qu’ils se posent la question de ce que pourrait être leur bonheur, que derrière leur poste de radio, ils puissent creuser leurs fondations pour bâtir leur propre cathédrale. Je suis moi-même un architecte qui se construit de l’expérience de ses invités. Ces derniers ne savent pas combien je tire profit de leurs confessions. Ils ignorent être pour moi des lanternes qui éclairent chaque jour mes chemins les plus assombris.
Le regard clair de Philippe se fait à la fois interrogateur et complaisant, peut-être pense-t-il que je ne suis qu’un iconoclaste réfugié derrière un micro, qui se crée un monde idéal par crainte d’affronter la cruauté du monde réel. Ce n’est pas tout à fait faux : si parfois le dégoût des Hommes m’envahit, si j’ai l’envie de m’isoler en m’enfermant dans un château aux murailles épaisses, je continue malgré tout de croire en une humanité meilleure. Parfois, je souhaite qu’une entité divine exige de nous la réconciliation du genre humain, qu’elle nous délivre, dans une lumière venue du fin fond de l’univers, de nos querelles séculaires pour qu’enfin nous croyions en nous. Nous serions soulagés de nos colères, je serais tellement apaisé des turbulences de mon enfance.
Je plonge dans mon assiette pour avaler avec difficulté un minuscule morceau de vol-au-vent, car je perçois toujours le regard insistant de mon hôte sur mes mains agitées, qui ne savent plus quoi faire de cette fourchette, de ce couteau qu’elles font jongler. Pour me redonner un peu d’aplomb, je renchéris sur la passion que j’éprouve pour mon métier.
— Sans aucune prétention, je crois pouvoir rendre les gens heureux en m’intéressant à leurs vies. J’irais plus loin en affirmant qu’une interview vaut bien tous les examens de conscience du monde. Toute la passion de mon métier est là, la soif de comprendre, d’apprendre de l’autre, de saisir la quintessence de ce monde aux multiples entités, et tel Mercure qui fut vénéré autrefois dans cet ancien monastère, je veux tenir le rôle du messager.
Philippe Marelle n’a pas touché à son velouté d’asperges durant mon monologue. Après avoir bu une gorgée de vin, il me confie que notre métier n’est rien d’autre qu’un exutoire. Tout comme moi, il porte un regard bienveillant sur les personnes, cherchant à tirer le meilleur d’elles-mêmes. Au milieu de ce carré VIP, je crois être le centre du monde parce que cet homme que je respecte tant, partage avec moi la même philosophie de vie.
— Je suis maintenant sûr que nous allons faire un grand bout de chemin ensemble, me dit Philippe sur le ton de la confidentialité.
Ce sourire et ce regard qu’il m’envoie en prononçant ces paroles figent mon visage. Je ne veux rien laisser paraître de mon émotion, mais je fonds en larmes, intérieurement. Philippe Marelle a souri en voyant avec quelle intensité, lèvres pincées, je tirais une bouffée de cigarette pour m’interdire une quelconque réaction de joie, de satisfaction.
— Êtes-vous libre pour moi demain ?
Sa formulation tient de l’ambiguïté, mais la proposition me ravit.
— Je n’ai rien de prévu, ai-je répondu en simulant une hésitation, faisant semblant de réfléchir à mon emploi du temps. Philippe Marelle a souri une seconde fois.
Évidemment que je serai libre pour lui, je veux saisir toutes les opportunités qui rempliront ma vie des plus belles réponses que j’attends d’elle. Tout comme notre première approche, le repas touche à sa fin. Nous nous sommes apprivoisés et fumons à présent une cigarette en dégustant un excellentissime caffe italiano.
Notre serveur attitré vient à notre table pour nous signaler que la loge Auguste Renoir est prête. Je marque un étonnement, car je ne sais ni ce qu’est cette loge, ni ce que nous devons y faire.
— Parfait, déclare Philippe. Maintenant, Andreas, je vous invite à la dégustation d’un bon vieux rhum de Cuba, un alcool que j’apprécie particulièrement.
Je reste coi, car je suis également un amateur de cette boisson des Caraïbes. En se levant de table, Philippe s’enquiert auprès de notre barman de savoir si nous pourrons profiter de ces cigares qu’il a pour habitude de fumer après un excellent repas, mais je n’ai aucune idée de la réponse du serveur, car un sentiment étrange que je ne sais expliquer m’envahit. Bercé par le bruissement du feuillage des arbres, j’écoute l’intonation avec laquelle se parlent les deux hommes.
Pourquoi ai-je l’impression que leurs échanges sont surjoués ? Le vouvoiement entre eux ne me paraît pas naturel, ils s’imposent une distance qui n’a pas lieu d’être. Qu’est-ce qui se trame dans ces jardins des bords de Marne ? Suis-je un nouveau Monsieur Jourdain pour Philippe Marelle ? Certes, j’évolue depuis plusieurs années dans le milieu de la communication, mais je n’avais jusqu’à présent jamais tutoyé les sommets de la caste en question. Paranoïaque, me direz-vous ? Sans doute, mais je ne voudrais pas être le dindon de la farce.
Cette rage de susciter le désir m’a toujours obligé à jouer les équilibristes. J’ai trébuché maintes fois sur une corde distendue en tentant de me raccrocher à un trapèze. Sans filet de secours dans mes bagages, j’ai chuté dans d’innombrables fosses aux lions sans que personne ne me donne la clé pour en sortir. J’ai persévéré sur des pistes aux étoiles éteintes, encerclées de gradins vides et d’orchestres fictifs. Quand ma solitude se transformait en désespoir, je me réfugiais en coulisses sous mon propre chapiteau de bois, une forêt qui jouxtait ma maison. J’y escaladais ses plus hauts mâts, j’y étais seul, invincible, à l’abri des railleurs que je haïssais. Alors que les enfants de ma génération tempêtaient dans les rues du village en jouant à la guerre, moi je cherchais déjà une paix intérieure que je ne trouvais pas à cause de leurs cris qui imitaient le bruit des armes fictives tenues entre leurs mains. Je ne voulais pas participer à leur jeu, je connaissais déjà les réalités de ce que les vraies guerres engendrent. Je ne croyais pas à la chance que nous avions de vivre sur cette terre, car à la manière d’un Dorian Gray, j’avais soulevé très tôt le voile du tableau noir peignant l’intermittente laideur de notre monde.
Philippe m’interpelle à deux reprises avant que je sorte de mes pensées. Il semble apprécier l’idée de finir cette soirée avec moi autour d’un verre, puis, prenant un air faussement trivial, il me demande ce que j’aimerais bien m’enfiler dans le gosier. Enchanté de pouvoir lui répondre sur le même ton, je singe un vieil ivrogne pour qui le rhum fait partie de ces liquides qu’il aime avaler avant d’aller se pieuter. Réjoui de ma réponse, il pointe du doigt une direction, celle du salon Renoir, vers lequel il se dirige déjà. Ce soir, dans ces jardins limitrophes de la Marne, je convoque électriciens et musiciens pour tenter un autre tour de piste, avec cette fois-ci, Philippe Marelle dans le rôle de Monsieur Loyal.
Nous empruntons un long couloir qui mène à une foultitude de salons. Certains sont conçus pour de grandes fêtes, d’autres s’apparentent à des bureaux privatisés où des hommes d’affaires signeraient de juteux contrats. J’observe les regards gourmands que les femmes portent sur mon directeur de production. Je les avais auparavant espionnées, assises à proximité de notre table, ressentant le magnétisme qu’il exerçait sur elles. Certaines ne se donnaient plus la peine de participer aux conversations tenues à leur table, l’une d’entre elles a même fait tournoyer durant de longues minutes son majeur sur le bord de son verre en détaillant son visage. Il paraît que ce geste est un signe de désir, mais ce n’est peut-être pas vrai. Une autre, pour terminer son repas, a commandé un simple digestif, mais s’est offert, en dessert, la vision de l’entrejambe de mon boss lorsqu’il parlait cigares avec le serveur.
Maintenant, les coquines se délectent discrètement des déhanchements de son corps athlétique. Ses hanches parfaitement moulées dans son pantalon de costume paraissent presque étriquées par rapport à la largeur de ses épaules. Debout à l’entrée de l’une des portes d’un salon, cette jeune femme brune s’empresse de signaler à son amie le passage du bel éphèbe au cul musclé. Du moins, ce sont ces mots qu’il m’a semblé lire sur ses lèvres humectées. Qu’auraient-elles donné pour être servies d’un verre de vin comme je le fus ? Qu’auraient-elles imaginé pour le voir passer la porte de leur salon, telle Uranie vantant l’œuvre de Molière dans la critique de L’École des femmes ?
Accoudé au bar, Philippe cherche lequel des rhums proposés sur la carte pourrait le satisfaire. Il a découvert ces breuvages à l’âge de dix-sept ans lors d’un voyage aux Antilles, en compagnie d’un ami plus âgé que lui. Trente-sept ans se sont écoulés, soupire-t-il. Dans un geste d’une grande intimité, Philippe me pose la main sur l’avant-bras pour que je fasse mon choix parmi les bouteilles sagement alignées sur les étagères noires, pigmentées d’une lumière dorée, dont le but décoratif fait aussi scintiller l’alcool dans les fioles. Il ne m’aura pas fallu longtemps pour dénicher le fameux Legendario, rhum travaillé selon la méthode solera, un procédé de vieillissement en fût de chêne, dont mon futur patron en ignore toute l’histoire. Je m’en félicite secrètement, heureux de lui avoir donné l’envie de déguster mon rhum préféré.
Choisissant deux fauteuils crapaud pour nous installer confortablement l’un en face de l’autre, je commence par lui expliquer que ce rhum est élaboré depuis 1946 dans un quartier historique de Cuba. Curieux de mes connaissances, mon pirate du Bateau ivre me presse de lui narrer cette histoire. Mais avant cela, il faut nous imprégner des effluves qui se dégagent de nos verres pour voyager avec lui et trinquer à notre future collaboration. Ce rhum est raffiné dans le quartier de Bocoy. Contrairement à tous les autres, il n’est pas élaboré à partir du sucre de canne, sa macération est principalement effectuée à base de grappes de raisin, sans omettre le rajout de quelques autres fruits. Au fur et à mesure des années, on y rajoute des rhums plus jeunes. Voilà ce que l’on nomme la solera.
— En bref, cet assemblage de rhum mature avec un plus jeune lui amène cette excellence, un mélange entre la fougue et la maturité. Le second cherche l’expérience chez le premier tout en lui apportant une folie, la nouveauté, la vivacité, ai-je conclu.
— Il lui procure une fraîcheur, en déduit Philippe, la nostalgie d’une époque révolue.
— Le jeune rhum vient plutôt lui redonner force et vigueur. Ils ne sont pas incompatibles puisqu’ils poursuivent le même but, celui de s’offrir l’un à l’autre pour une fusion remplie d’éclats.
D’un clin d’œil complice, Philippe me pointe discrètement une jeune femme brune aux longues jambes qui expérimente la méthode solera auprès de cet homme mature qu’elle accompagne.
— Nous sommes des êtres spirituels, venus ici-bas pour vivre des expériences humaines, ai-je ironisé en omettant volontairement de citer Teilhard de Chardin.
La forme ovale du salon apaise les esprits. Tout est rondeur dans cet espace, les tables basses sont serties du même éclairage que les étagères du bar, lui-même de forme arrondie. Nous trinquons à cette soirée autour de nos verres qui se vident rapidement.
Le mot rhum viendrait d’un dialecte aux lointaines racines anglo-germaniques, Rumbullion qui signifie bagarre, faisant surgir à cet instant le cliché évident, mais séduisant, de pirates arsouillés sur des îles paumées ou sur un quelconque continent sauvage.
Intrigué par mes connaissances, Philippe me suggère de nous enivrer encore un peu avec un second Legendario. L’alcool ayant la faculté de me désinhiber, je me lève avec entrain pour commander notre début d’ivresse. Le miroir apposé contre le mur du bar me laisse entrevoir subrepticement le regard de Philippe qui se pose sur moi. Et si je jouais la provocation, si je jouais au con, comme je sais si bien le faire ? Je glisse mes deux mains dans les poches de mon pantalon, relevant ainsi le dos de mon veston, en prenant le temps de rejoindre notre barman occupé à astiquer les flûtes de champagne près de la machine à café. Arrivé au comptoir, je pointe délicatement ma chaussure gauche sur la moquette couleur crème, laissant apparaître de façon ostentatoire la jeunesse de ma fine jambe. Je suis en mode insolence, à vingt-trois ans je n’ai pas encore atteint le niveau de maturité de mon rhum préféré. Je repasse une main dans les poches arrière de mon pantalon pour y chercher mon portefeuille, sachant pertinemment que je l’ai rangé dans la poche droite de mon veston. J’échange des banalités avec l’employé de la maison, laissant tout loisir à mon voyeur de me mater le bas du dos. Je règle l’addition par carte bancaire, puis reviens tranquillement sur mes pas. Philippe caresse doucement le bord de son verre, son regard n’est plus le même lorsque je me rassois dans mon fauteuil, il semble ne plus vouloir imposer cette position de chef d’entreprise. Je reste sur mes gardes, jette un œil au bar pour m’assurer que le serveur ne nous surveille pas. J’aperçois son ombre dans la réserve vitrée, il est occupé à choisir un grand cru.
Philippe et moi sommes tous deux silencieux. Que se passe-t-il, ma provocation lui aurait-elle déplu ? Ce regard différent est-il devenu synonyme d’un désintéressement total de ma candidature ? Il réfléchit, plongé dans le reste de son rhum. Je me sens mal à l’aise, ce silence est trop long. Je suis peut-être en train de fumer ma dernière cigarette avant que ne tombe le verdict qui signera ma condamnation. Philippe relève la tête, me regarde de ses yeux plissés et me suggère de déposer un projet radio sur l’histoire des rhums du monde entier. Dans un soupir de soulagement masqué par une énorme bouffée de fumée que j’expire, je me redresse pour lui souffler l’idée qu’il serait peut-être plus judicieux, plus intéressant, de rapporter les légendes liées à tous ces buveurs de rhum que sont les pirates, avec l’une des plus grandes histoires de la flibuste, celle du grand Bartolomeu Português.
— Quelle est son histoire ? me demande Philippe.
Parti de son pays natal, il avait accosté sur l’île de la Tortue qui faisait office de quartier général pour de nombreux pirates. De cette base, vers 1660, le brigand des mers décida de s’attaquer à l’un des plus gros navires de la péninsule ibérique, mais lui et ses quelques hommes n’avaient pour richesse qu’une modeste embarcation. Malgré ce handicap, sa technique de conquête fut d’une très grande intelligence.
Le jeune pirate commença à naviguer en direction de l’immense navire marchand espagnol, à l’équipage composé de simples marins, peu aguerris aux techniques de combat. Le mastodonte s’étant laissé suffisamment approcher, le commandant hispanique montra sa force en tirant une salve de boulets de canon. Impressionné devant une telle puissance, l’intrépide boucanier n’en eut que plus d’appétit. Il voulait posséder coûte que coûte ce grand mât qui lui faisait tant envie. Acculé, le Portugais, ne parvenant pas à le conquérir aussi facilement qu’il l’aurait souhaité, dut se replier momentanément. Tout homme, si puissant soit-il, finit toujours par montrer son talon d’Achille. Il fallait que Bartolomeu attende une opportunité pour repartir à l’assaut du magnifique galion, qu’il trouve une feinte lui permettant de combattre à armes égales, car l’assaillant ne possédait rien d’autre que des coutelas, pistolets et mousquets.
— C’est effectivement peu face à des canons, commenta Philippe.
— C’est vrai, mais sa technique fut de ne jamais perdre de vue le grand mât et de pointer avec ses pistolets chaque homme qui montrerait le bout de son nez. Il en tua beaucoup, puis parvenu à presque égalité avec ses hommes, il sauta à l’abordage une seconde fois pour saigner chacun des membres de l’équipage. Le bateau devint le sien quand de son mousquet, il toucha le capitaine en plein cœur.
— Et qu’est devenu ce pirate des Caraïbes ? s’enquiert Philippe.
— Le bateau fut récupéré rapidement par un autre capitaine espagnol. Bartolomeu Português fut fait prisonnier, mais réussit à prendre la fuite, à retrouver ses amis après un long périple de deux cent vingt kilomètres au travers de marécages, de gigantesques forêts de palétuviers. Par la suite, il s’est vengé de ceux qui l’avaient mis aux fers en reprenant un autre bateau espagnol. Ce dernier fut pris dans une terrible tempête dont le pirate réchappa. Il est, selon certains historiens avisés, retourné travailler la terre.
— Décidément, on revient toujours à la terre avec toi, Andreas, me fait remarquer Philippe dont l’usage du tutoiement était maintenant de rigueur.
Je lui avoue mon affection pour la vie de ce Portugais, j’y vois, dans une moindre mesure, un parallèle avec la mienne. Les marécages sont pour moi semblables aux espaces de mes origines familiales, un embourbement social, avec peu d’espoir de rejoindre d’immenses collines verdoyantes. Les forêts de palétuviers sont mes embûches, mes difficultés à trouver le chemin de la connaissance. Leurs racines ostentatoires ont le handicap de ne pas pouvoir vivre dans une trop grande salinité, aussi ont elles trouvé la parade en se répartissant de manière aérienne pour survivre, laisser aux autres le droit d’exister.
À l’image de ces racines, j’ai souvent déploré que peu de personnes aient songé à me faire une place, à vouloir partager leur culture avec un pauvre enfant des marais comme moi. L’égoïsme de ceux qui possèdent le savoir plonge bien souvent le reste de la société dans une colère qui engendre des violences. Enfin, les auberges, lieux de communauté où je me cherche sans parvenir à m’y établir. Je franchis leurs pas-de-porte sans trouver mon temple rédempteur, mon port d’attache. Je n’ai plus envie d’entrer dans ces geôles sociétales pour que l’on me marque au fer rouge, je ne veux pas marcher au pas pour le compte d’une société coercitive, incapable de proposer à chacun une émancipation personnelle. Il n’y a point de liberté à se comparer à l’autre, se trouver soi-même est un long chemin qu’il nous faut tous accomplir sur cette terre pour revendiquer notre indépendance d’esprit.
Me regardant avec tendresse pour la première fois, Philippe me souhaite sincèrement de pousser un jour la porte d’une de ces auberges pour y trouver le gîte et le couvert qui me rassasieront. Touché de cette attention, je le remercie de m’offrir la possibilité de vivre la belle aventure radiophonique que je pressens en sa compagnie. Ce soir, je choisis de faire confiance, de me laisser porter sur cette mer qui semble soudainement moins agitée, attendant qu’une lame de fond me ramène sur la berge. J’ose croire que Philippe est ce phare qui me permettra prochainement de pouvoir crier : terre !
Dans le bourdonnement incessant du bar, j’entends au loin le roulement d’une vague salvatrice quand mon interlocuteur me demande de l’écouter attentivement à partir de cet instant. Il me dit que ses mots seront d’ordre confidentiel, qu’ils ne devront jamais être répétés, qu’il me faudra les considérer tel un secret d’État dont je serais le garant. Ce brusque changement de ton me surprend, m’effraie, mais j’acquiesce de la tête en jurant de respecter le silence demandé. Avant cela, il veut m’inviter à prendre un dernier verre. Sans attendre ma réponse, il se dirige d’un pas décidé vers le bar pour y passer une troisième commande.
Je reste seul, assis dans ce fauteuil, regardant le bout de mes chaussures, faisant craquer nerveusement les dix doigts de mes mains. Mon regard plongé sur la moquette du salon se brouille, je suis en panne d’imagination, incapable de deviner la teneur des propos que Philippe Marelle s’apprête à me tenir. Je suis pris de vertige dans l’attente de cette révélation. J’ai la sensation d’être observé par toute la clientèle du bar, d’être le sujet principal de ses chuchotements. Mais une fois les yeux levés sur les consommateurs assis à leurs tables, j’observe que chacun d’eux vaque tranquillement à ses occupations, sans se soucier de moi. Étrangement, le sentiment de solitude se fait encore plus grand. Je me résous à attendre les confidences de mon futur patron.
Pour l’heure, c’est avec ce barman omniprésent qu’il ne cesse de converser. À n’en pas douter, il y a une complicité entre eux. Je devrais trouver normal qu’un habitué de la maison échange des propos banals avec un serveur qu’il connaît depuis longtemps, peut-être que je ne devrais pas m’inquiéter autant. Ils ne savent rien de moi, ils ne peuvent être de ces gens qui profiteraient avec cynisme de ma tragédie familiale. Le temps me paraît long, je n’ose pas regarder en direction du bar. Je ne dois pas perdre de vue la seule raison pour laquelle je suis venu jusqu’ici. Je dois savoir gérer mes émotions, ne pas succomber à la suspicion, cette incapacité à faire confiance aux autres. Il me faut avancer avec précaution, ne pas faire le moindre faux-pas, ne pas céder à ce trouble émotionnel qui m’incommode depuis cette rencontre avec Philippe Marelle. Je le vois régler les consommations puis revenir les bras chargés de doubles doses de Legendario, 15 ans d’âge.
— Pardon si j’ai été un peu long.
— Ce n’est rien, j’étais tranquillement dans mes pensées.
