J’ai tué papa - Mélanie Richoz - E-Book

J’ai tué papa E-Book

Mélanie Richoz

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Beschreibung

Antoine n'est pas un enfant comme les autres : il est handicapé. Mais c'est pourtant un enfant, comme les autres enfants...

Confronté à l’hospitalisation de son père, le jeune Antoine livre ses réactions, auxquelles font écho celles de ses parents.

Un roman bouleversant, à trois voix, qui nous plonge dans le quotidien d’un garçon autiste.

EXTRAIT

« C’était donc lundi. Un lundi trois. C’est mon chiffre favori parce que je suis né en mars, le trois justement, et que mars est le troisième mois de l’année. Ma date de naissance, c’est le lundi 3.3.2003. Et aussi, nous sommes trois à vivre à la maison. Papa, moi et maman. L’homme, l’enfant et la femme. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Le tyrannosaure Rex, le diplodocus et le stégosaure. Les trois mages de la constellation d’Orion. »

CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE

"Antoine a 12 ans, aime les dinosaures et est autiste. Un matin, alors que son père doit être hospitalisé, le garçon nous raconte sa perception de l’événement, et celle du monde tel qu’il le ressent dans sa vie quotidienne. Dans ce roman à trois voix, son père et sa mère nous font eux aussi partager leur vision de cette tragique histoire, et des difficultés qu’ils rencontrent depuis la naissance d’Antoine. Mélanie Richoz nous offre un texte bouleversant, drôle et tendre sur les relations familiales et sur la différence." - Librairie Payot

"J’ai tué papa réussit le pari d’aborder avec délicatesse le thème difficile de l’autisme, tout en évitant l’écueil du misérabilisme." - Audrey Bovet, Sept Info

"Tristement réaliste, le drame à trois voix de cette attachante famille génère pourtant une étrange petite musique pleine d'espoir." - Marie-Claire

"J'ai tué papa reste avant tout un roman, avec un équilibre réussi entre le langage enfantin du jeune narrateur et la langue littéraire." - Éric Bulliard, La Gruyère

À PROPOS DE L’AUTEURE

Mélanie Richoz signe ici son troisième roman après Tourterelle (2012) et Mue (2013). Elle est aussi l’auteure du Bain et la Douche froide (2014), recueil de nouvelles sélectionné pour le Prix du public de la RTS 2015. Ces livres ont tous été publiés aux Éditions Slatkine.

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Seitenzahl: 81

Veröffentlichungsjahr: 2016

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À mes petits patients

« Suppose que toute ta famille pense comme ton fils.

Alors, le fou, ce serait toi. »

Josef Schovanec,

Je suis à l’Est ! Savant et autiste : un témoignage unique,

Plon, 2012

J’ai tué papa.

Il a posé sa main ouverte sur son cœur et sa bouche a grimacé en émettant le cri de celui qui meurt. Il a cessé de respirer. Son corps a glissé de la chaise, et sa tête, après avoir cogné le coin de la table, a tapé contre le carrelage vert de la cuisine. Ça a résonné très fort, le sol a vibré sous mes pieds. J’ai fini mon assiette – je suis un garçon obéissant, je ne sors pas de table sans avoir fini mon assiette et m’être essuyé la bouche,

puis je me suis couché à côté de papa sur le carrelage.

J’aime bien le carrelage de la cuisine parce qu’il est vert comme le diplodocus et que le diplodocus est mon dinosaure préféré. Comme moi, il est mince et allongé, il enfouit sa tête entre les épaules et ne lève pas le cou, et comme moi, il est une proie facile pour les autres espèces. Heureusement que papa, lui, est un tyrannosaure Rex et qu’il prend ma défense en toute circonstance. Samedi dernier, quand les fils du voisin, des vélociraptors rapides et malins, m’ont bondi dessus dans le jardin, il a bien failli les dévorer tout crus. Si maman n’avait pas crié « Les garçons, dîner ! », il n’en resterait plus rien. Papa a un gros appétit et il adore la viande. Le voisin aurait dû appeler la police pour signaler la disparition de ses enfants et afficher des avis de recherche dans le quartier comme pour Bleuette, ma petite chatte siamoise qu’on n’a jamais retrouvée, à qui, chaque matin, j’adresse une pensée.

Maman, elle, est un stégosaure. Elle a un plus petit cerveau que papa et des cuisses dodues, mais elle est très jolie et coquette avec ses cheveux bouclés qui changent de couleur et lui désobéissent sans cesse. Et surtout, surtout, elle a toujours chaud. Quand elle vient se coucher dans mon lit le soir pour me raconter une histoire, sa chaleur imprègne mon matelas et m’enveloppe. J’aime ça, la chaleur et les histoires, elles me réconfortent. Alors chaque soir, j’essaie de prolonger ce moment avec maman pour retarder l’attaque du sommeil. J’ai peur de m’endormir parce que j’ai peur de me réveiller mort. Tellement peur que chaque nuit est un cauchemar à répétition où des monstres et leur ombre polyforme me coursent avant de s’abattre sur moi. Je me réveille en sursaut dans mon lit mouillé de sueur.

Pour couvrir

le bruit du silence

qui me terrifie autant que l’idée de mourir, je me râpe les poings contre le mur de ma chambre.

Jusqu’au sang.

Si je saigne, je sais que je suis vivant. Alors je n’ai plus peur. J’ai mal, mais je n’ai plus peur.

Épuisé, je me rendors.

Je tue papa tous les lundis matins au petit déjeuner.

Quand il annonce, entre deux gorgées de café qui brunit sa langue et jaunit ses dents : « Et encore une semaine à tuer, Antoine ! », je tends le bras gauche – parce que je suis gaucher –, et je fais « pan ! » avec ma bouche comme si une balle partait de mon index et de mon majeur qui forment le canon de mon pistolet imaginaire.

C’est notre blague à nous.

J’aime bien blaguer… et j’aime bien que les blagues soient toujours les mêmes ; comme ça je sais exactement à quel moment rigoler. Et surtout comme ça, je sais qu’il s’agit d’une blague.

C’était donc lundi.

Un lundi trois.

C’est mon chiffre favori parce que je suis né en mars, le trois justement, et que mars est le troisième mois de l’année. Ma date de naissance, c’est le lundi 3.3.2003. Et aussi, nous sommes trois à vivre à la maison. Papa, moi et maman. L’homme, l’enfant et la femme. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Le tyrannosaure Rex, le diplodocus et le stégosaure.

Les trois mages de la constellation d’Orion.

Et ce lundi-ci, je me suis allongé trois minutes près de lui, mon corps à vingt centimètres du sien. Je n’aime pas toucher les gens et je déteste que l’on me touche. Même avec les yeux. Un regard trop insistant m’irrite la cornée, me fait mal. Papa comprend et, ensemble, nous passons du temps chaque semaine à regarder le plafond de la cuisine. Il me cite alors un certain Saint-Exupéry qui porte le même prénom que moi : « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. » Puis il ajoute : « Je t’aime, mon petit prince. » Je ne lui réponds rien parce que, de un, je ne suis pas le Petit Prince, et de deux, l’amour est un vaste domaine que je ne maîtrise pas. C’est compliqué l’amour. Un jour, les gens prétendent s’aimer et le suivant, ils se convoquent au tribunal pour se quitter.

Je ne réponds pas mais je suis bien avec papa.

Il le sait.

Je n’ai même pas besoin de le lui expliquer.

Ensuite, il me raconte Le Petit Prince. Il emploie toujours les mêmes mots, assemblés de manière rigoureuse et musicale dans un récit que je connais par cœur ; s’il se trompe dans une phrase ou dans la chronologie des péripéties, s’il saute une page, je m’énerve rouge. L’histoire ne me convainc pas vraiment parce que je ne suis pas certain de la comprendre. Mais j’aime la voix de papa. Et quand il est là, couché sur le sol avec moi, j’ai l’impression de l’inviter sur ma planète. Et je suis bien. Bien comme si j’avais apprivoisé le renard, comme si j’avais un vrai copain.

À moi.

La plupart du temps, en particulier à l’école, je suis seul.

J’aime être seul.

Personne ne me traite alors de mauviette ou de pédale comme dans la cour de récréation.

La première fois que c’est arrivé, j’ai pensé que c’était gentil ; alors j’ai rigolé. Je me suis appliqué à reproduire les sons et les grimaces des grands avec leur casquette et leurs habits trop larges – car ce sont les grands qui s’intéressent à moi –, et à rire exactement comme eux en haussant les épaules par à-coups. Comme je suis peu doué pour l’imitation, ils se sont fâchés. Ils se sont approchés de moi,

tout près,

tout tout près,

avec leur boutons d’acné et leurs lèvres tordues et maléfiques, parsemées de petits poils blonds qui brillaient dans le contre-jour,

et m’ont crié dans les oreilles : « Tu vas te la coincer, le psychopathe, sinon tes jolis petits dinosaures, on va te les foutre dans le cul ! »

J’ai eu très peur. Mes figurines, j’y tiens plus que tout. Surtout que ce jour-là, c’est le diplodocus que j’avais emmené avec moi. Autrement dit, moi. Et moi, je ne veux pas disparaître. Je suis contre la mort,

je veux vivre toute la vie.

Alors, j’ai hurlé, et hurlé encore en me roulant par terre. Ils ont tous foutu le camp. Dans ma colère, j’ai frotté mes poings contre le béton. Mes croûtes se sont arrachées. J’avais du sang sur la figure, dans le cou et sur ma veste verte à capuchon. Soudain, j’ai aperçu la maîtresse qui s’agenouillait à mes côtés. Son parfum aux huiles essentielles de géranium m’a donné envie de vomir ; j’ai failli m’étouffer. Je déteste les huiles essentielles, elles sentent la vieillesse et la maladie ; leurs molécules envahissent l’espace. Si les femmes continuent avec ces horreurs, la planète finira par être intoxiquée. Un nouveau Big Bang se prépare. Quand elle s’est penchée vers moi, j’ai hurlé encore plus fort. Je me suis débattu comme un requin dans un filet et j’ai essayé de la mordre. Il ne faut pas me toucher lorsque je suis en crise parce que je ne contrôle plus rien. Tout ce qui vient de l’extérieur est une agression, un danger auquel mon corps, qui semble ne plus m’appartenir, réagit. Par réflexe de survie. Elle est repartie avec son odeur de ranci qui la suivait comme un chienchien-fantôme, et m’a laissé dans la cour.

C’était mon deuxième jour d’école ; je portais mon jean bleu, mon T-shirt vert, ma veste verte à capuchon et mes vieilles espadrilles à Velcro.

Puis papa est arrivé. Il m’a dit : « Je suis là » et s’est couché à côté de moi. En silence. Sans me toucher. Comme j’avais épuisé mon stock de cris, ma gorge a cessé de produire des sons et mes lèvres gercées d’avoir hurlé ont recouvert mes dents. Sur mon ventre, j’ai lâché et posé le diplodocus qui avait planté ses pattes crochues dans ma paume. J’ai soupiré par saccades, mes organes ont petit à petit arrêté de tressauter et se sont dénoués. J’ai écarquillé les paupières et senti le béton dur et froid sous mes fesses, mes épaules, mon occiput et mes talons.

J’ai respiré.

Mon corps, lui, avait chaud dans mes vêtements humides, et mes tempes cognaient.

Tout en haut, loin, très loin,

les nuages nous ont joué une pièce de théâtre muette et improvisée, à papa et à moi. C’était une tragédie noire, si triste que l’auteur lui-même, le ciel, s’est mis à pleurer. C’est un sacré artiste, le ciel ; il réinvente l’histoire du monde de nanoseconde en nanoseconde sans jamais proposer deux scénarios identiques, et offre à l’humanité sa permanence et son infinitude.

J’ai ouvert la bouche pour goûter ses larmes qui tambourinaient dans mon palais. C’était rigolo.

Je n’avais jamais goûté de larmes auparavant parce que mon canal lacrymal n’en produit pas.

Je ne pleure pas,

moi.

Je m’énerve et je rage, mais je ne pleure pas.