Jacques Cartier - Émile Chevalier - E-Book

Jacques Cartier E-Book

Émile Chevalier

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RÉSUMÉ : "Jacques Cartier" d'Émile Chevalier est une biographie captivante qui plonge dans la vie et les explorations de l'un des plus célèbres navigateurs français du XVIe siècle. Le livre retrace les voyages audacieux de Cartier, qui a été mandaté par le roi François Ier pour trouver une route vers l'Asie par l'ouest. À travers ses expéditions, Cartier a cartographié le golfe du Saint-Laurent et a posé les bases de la colonisation française en Amérique du Nord. Ce récit détaillé met en lumière les défis qu'il a rencontrés, des conditions climatiques rigoureuses aux interactions complexes avec les peuples autochtones. Chevalier dépeint également le contexte historique de l'époque, où les ambitions territoriales et commerciales de la France étaient en pleine expansion. Le livre explore les motivations personnelles et professionnelles de Cartier, offrant une perspective enrichissante sur sa détermination et son ingéniosité. Par une narration rigoureuse et documentée, Émile Chevalier réussit à capturer l'essence d'un homme dont les découvertes ont profondément marqué l'histoire du Canada et de la France. Ce livre est une lecture essentielle pour quiconque s'intéresse à l'histoire des grandes explorations et à l'héritage de Jacques Cartier. L'AUTEUR : Émile Chevalier est un auteur et historien français dont les travaux se concentrent principalement sur les figures emblématiques de l'histoire de France. Bien que peu de détails soient disponibles sur sa vie personnelle, son oeuvre témoigne d'une profonde connaissance et d'un intérêt marqué pour les explorateurs du passé. Chevalier est reconnu pour sa capacité à rendre l'histoire accessible et engageante, en alliant rigueur académique et narration vivante. Ses recherches sont souvent basées sur des sources primaires et secondaires fiables, ce qui confère à ses écrits une authenticité et une précision remarquables. En plus de "Jacques Cartier", il a écrit plusieurs autres biographies qui explorent les vies et les exploits de figures historiques importantes. Son style est apprécié pour sa clarté et sa capacité à situer les événements dans leur contexte historique plus large, offrant ainsi aux lecteurs une compréhension enrichie des sujets abordés. Chevalier continue de contribuer à la littérature historique française, inspirant tant les amateurs d'histoire que les chercheurs académiques.

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Veröffentlichungsjahr: 2020

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TABLE DES MATIÈRES.

DÉDICACE.

AU LECTEUR.

PROLOGUE.

CHAPITRE Ier. —Saint-Malo, patrie de Jacques Cartier.

II. —Le départ.

III. —Le sauveur.

VI. —La sorcière.

V. —Georges de Maisonneuve.

VI. —Le tête-à-tête.

VII. —«Au cochon à monsieur saint Anthoine».

VIII. —Les Tondeurs.

IX. —Le Chariot.

X. —L'enlèvement.

XI. —La prison.

XII. —Tentative d'évasion.

XIII. —Le Saint-Laurent.

XIV. —Terr i ben.

XV. —Hochelaga.

XVI. —Fragments de mémoires.

XVII. —Retour à Saint-Malo.

XVIII. —Les Portes-Cartier.

XIX. —Conclusion.

A M. LE Dr. A. GUÉRIN

CHIRURGIEN DE L'HÔPITAL SAINT-LOUIS

La dédicace de ce livre, mon cher docteur, vous revient de droit. Ce m'est un plaisir autant qu'un honneur et un devoir de vous l'offrir. Esprit initiateur, distingué non-seulement parmi les plus distingués de votre noble profession, mais encore parmi ceux qu'on estime dans les sciences, les arts et les lettres; membre du conseil général d'un des principaux départements de la vieille et glorieuse Bretagne, Breton vous-même, vous ne refuserez pas à mon héros, à votre compatriote, Jacques Cartier, la faveur que je revendique pour lui.

Laissez-moi, mon cher docteur, rappeler ce que j'en disais, il y a quelques mois :

«Saluez avec moi, saluez, je ne dirai pas le premier découvreur, mais le premier colonisateur français,—un Breton, homme du forte souche, de coeur haut et droit,— qui ait baisé la terre d'Amérique!

«Jacques Cartier! l'une de nos illustrations. Ah! le mot est chétif: un de nos génies, devrais-je dire. Et, pas une statue ne lui a été érigée chez nous! A lui pas un monument, pas une inscription, un symbole de la reconnaissance générale! O Athéniens! Athéniens! En France, il ne se trouve peut-être pas cent mille personnes sachant qu'il a existé un Jacques Cartier!

«Un jour, je me pris du pieux désir d'aller visiter la ville natale de ce hardi marin, à qui nous dûmes la moitié de l'Amérique. Je m'attendais à ce que là au moins, à Saint-Malo, je rencontrerais quelque chose, un buste, un morceau de pierre à l'angle d'une rue, un signe qui me rappelât notre Jacques Cartier, lui que connaissent, que vénèrent les plus ignorants des Canadiens-Français, à qui tous ont élevé un autel dans leur coeur; lui dont j'avais vu le portrait, le nom, en vingt endroits, dans les édifices publics, sur les places, les routes, les navires, soit à Montréal, soit à Québec. Et a Saint-Malo rien! je n'ai rien trouvé!... Si..... Dans la cour d'une auberge, vous apercevrez une misérable effigie de plâtre, qui se dégrade et demain tombera en poussière..... Athéniens! Athéniens!

De vrai, les édilités de Saint-Malo et de Saint-Servan ont, depuis quelques années, donné son nom à deux rue.

«Et cette cour d'auberge, qu'est-ce encore? La cour de l'ancien hôtel de Chateaubriand !

De même, à Vitré, l'habitation occupée jadis par madame de Sévigné est aujourd'hui convertie en hôtellerie.

«Douleur sur douleur!

«A une heure de distance, si votre âme n'est point navrée assez, vous pourrez voir, enfouie dans le fumier, les immondices une ferme, une masure s'en allant, elle aussi, de décrépitude.

«On la nomme les Portes-Jacques-Cartier .

«C'est là tout ce qui reste de l'habitation, de la mémoire du grand homme, de celui que François Ier n'appelait jamais que «nostre cher et bien-amé Jacques Cartier.»

Eh bien, mon cher docteur, ce que je demande pour Jacques Cartier, notre Christophe Colomb à nous Français, l'un de ceux qui devraient faire marque dans nos annales historiques, l'un des plus ignorés pourtant; ce que je demande, c'est un monument élevé soit à Saint-Malo, soit à Rennes, soit même à Paris,—pourquoi non?—qui transmette désormais à la postérité le souvenir de ce grand homme. Ce que je vous demande à vous, mon cher docteur, pour l'honneur de nos compatriotes, et au nom d'un million de Français reconnaissants qui, de l'autre côté de l'Atlantique, béniront votre oeuvre, c'est de vous mettre à la tête d'un mouvement ayant pour but de rendre à l'un de nos plus illustres, de nos plus vertueux citoyens, à Jacques Cartier, l'hommage que la légèreté, plus encore que l'ingratitude, a négligé de lui rendre jusqu'à ce jour.

Une statue à Jacques Cartier, au découvreur du Canada!

H. EMILE CHEVALIER.

Paris, 2 janvier 1866.

AU LECTEUR.

Dans un cadre de pure imagination, l'auteur de ce livre a tenté de mettre en relief la belle et noble figure de Jacques Cartier; il a tenté aussi de tracer une esquisse des moeurs bretonnes et de Saint-Malo au seizième siècle. Néanmoins, autant qu'il a été en son pouvoir, il s'est, avec grand scrupule, conformé à la vérité historique. Facilement, il l'espère, le lecteur discernera la réalité de la fiction à travers la gaze légère répandue sur l'ensemble de l'oeuvre, pour en marier toutes les parties. En cela, l'auteur s'est proposé de faire lire le récit de nos grandes découvertes maritimes aux personnes qui se sentent peu dégoût pour les anciennes chroniques. Puisse la réussite égaler son intention!

19 février 1868.

JACQUES CARTIER

PROLOGUE. LA MORT D'UN AVENTURIER.

Le soleil brille dans toute sa glorieuse splendeur; le ciel est pur, d'une sérénité parfaite; pas un nuage léger, cotonneux, pas une tâche ne trouble son éblouissant azur; la transparence de l'atmosphère ne saurait être surpassée que par son incroyable sonorité; calme, immobile, l'air semble comme arrêté dans l'espace; jamais les heureuses contrées napolitaines n'offrirent au regard enchanté des régions éthérées plus brillantes; jamais Olympe plus souriant n'inspira la Muse antique; jamais d'une main plus délicate, plus caressante, l'Aurore aux doigts de rose n'ouvrit les portes de l'Orient.

Saisissant, effroyable contraste, toutefois!

Ce ciel, il a l'éclat, l'inflexibilité, je pourrais dire le tranchant du métal. Que de sa voûte immense, incommensurable, votre œil s'abaisse sur la terre, et, partout autour de lui, à la place d'opulentes frondaisons, aux nuances diverses, harmonieusement fondues, à la place de fleurs chatoyantes et variées, de fruits savoureux, de pourpre et d'or, il ne rencontrera, que désolante uniformité; il s'aveuglera aux brûlantes réverbérations d'une nappe d'argent mat, qui s'allonge, s'allonge monotone et s'allonge encore, jusqu'aux bornes de l'horizon.

Alors, vous maudirez les magnifiques rayons de l'astre diurne; alors, vous alliez horreur de ce bleu intact qui lui sert de cadre, de la solennelle quiétude dont vous êtes environné; alors, peut-être, vous surprendrez-vous à faire des vœux pour que les nuées, les brouillards, la bruine, voire les ouragans, les tempêtes de neige succèdent brusquement à ces décevantes promesses d'une belle journée de juillet.

C'est que, hélas! nous ne sommes ni en été, ni sous le fortuné climat de l'Ausonie, mais, en plein hiver, dans le vestibule même du sauvage empire hyperboréen.

Cette plaine d'albâtre, qui sans fin se déploie devant nous, c'est l'océan Atlantique, au 50° parallèle de latitude nord environ; c'est la mer figée, solidifiée par le froid, sur une étendue de plusieurs lieues, dans une des vastes baies septentrionales de l'île de Baccaléos ou Terre-neuve .

Et quel froid!

Malgré ce soleil si insolemment provocateur; ce ciel si railleusement en tenue de fête; malgré cette atmosphère si traîtreusement séduisante, il gèle à pierre fendre, sans métaphore aucune:—le thermomètre est descendu à 33° au-dessous de zéro.

Aussi, quoique la vue porte loin et très-loin, n'aperçoit-on d'abord signe de vie humaine ou animale dans cette vaste solitude, dont la blancheur marmoréenne, la rigidité sépulcrale apparaissent comme un suaire jeté sur la création terrestre, immolée aux rigueurs de quelque farouche divinité polaire.

Mais regardons encore, regardons mieux. Ne semble-t-il pas que, là-bas, tout là-bas, du sein d'un monticule de glaçons, jaillit un mince filet de vapeur? Avançons. Cette vapeur prend des formes, dessine ses contours; elle monte en spirale; de grise elle devient bleuâtre. Ce n'est donc pas une de ces brumes follettes que l'on voit souvent, dans le royaume boréal, surgir des crevasses ouvertes par le froid à travers les congélation?. Mais c'est de la fumée, la fumée d'un feu de branchages. Le désert est habité. Poursuivons notre route dans cette direction et, bientôt, nous nous heurtons au pied d'une véritable bastille de glace. Une rayure brunâtre, serpentant jusqu'au sommet, indique un sentier. En deux minutes, ce sentier est parcouru et voici se présenter un bien curieux spectacle.

Dans l'enceinte des banquises, entassées les unes sur les autres, à plus de cinquante pieds de profondeur, se trouve pris, scellé comme dans une inébranlable muraille de granit, un navire jaugeant soixante dix à quatre-vingts tonneaux, sur le pont duquel est construite une cabane provisoire, qui occupe tout l'espace compris entre les deux gaillards. Du milieu de cette cabane s'élance une haute cheminée, et aux deux extrémités se dressent les deux mâts du vaisseau, dont on a abattu les huniers jusqu'aux chouquets.

Inutile d'ajouter que les parties visibles du bâtiment, la cabane, les mâts, la cheminée même, sont revêtues d'une épaisse couche de cristaux superposés, qui scintillent comme des milliers de pierreries aux rayons du soleil.

Si la pauvre embarcation court grand risque d'être, lors de la débâcle, écrasée, réduite en pièces, par les effrayantes masses qui la surplombent, elle a au moins en ce moment, l'avantage de se trouver quelque peu abritée contre les mortelles intempéries de la saison.

Aussi les garnissaires du navire, qui possèdent abondance de provisions de bouche et de combustible, attendent-ils patiemment que le du printemps leur permette de sortir de cette baie, dans laquelle les a surpris et emprisonnés un hiver trop précoce. Disons plus: n'était la crainte d'être, chaque jour, investis et massacrés par une bande de sauvages qui les harcellent continuellement ils s'estimeraient, pour la plupart, heureux comme pas un mortel sur notre planète sublunaire.

Voyez-les réunis dans l'entrepont, avec leurs mines réjouies autant que hardies; voyez-les affublés de grossières mais chaudes fourrures, et pressés autour d'un énorme poêle de fonte, qui ronfle comme un soufflet de forge ou une personne trop bourrée d'aliments. Les uns jouent aux dés, d'autres sommeillent, ceux-ci grignotent un morceau de biscuit; ceux-là babillent.

Tous sont Bretons,—Normands tout au plus, j'en jurerais.

Prêtons l'oreille, aux causeries.

—Min Gieu, disait Jean Morbihan, min Gieu, nous avons encore, à bord de la Catherine , six barriques de gwin ardant 5 et vingt-cinq de cidre... tant qu'il en restera une goutte, je ne demanderai pas à m'en aller d'ici, non da!

—Tu as, ma foi, bien raison, appuya Charles Guyot; puisque nous avons pris le poisson, vaut mieux le manger entre compagnons que de le rapporter sans profit pour nous, aux bourgeois...

—Le fait est, fit un troisième, que la pêche a été miraculeuse, cette année, en l'an de grâce mil cinq cent vingt...

—Dis mil cinq cent vingt-un, l'Enrhumé, interrompit Jean Morbihan; mil cinq cent vingt-un, da oui; car nous sommes aujourd'hui le dix-huitième jour de l'année suivante, ajouta-t-il d'un ton convaincu.

—De vrai, reprit Charles Guyot, il y aura un an, le 11 mars prochain, que nous avons démarré du hable de Saint-Malo, et l'on espérait être de à la mi-octobre.

—Min Gieu, c'est pure, vérité, confirma Jean.

—Pourquoi diable aussi le capitaine s'est-il obstiné à faire la chasse aux loups marins! marronna un nouvel interlocuteur. N'avions-nous pas une assez forte cargaison de molues ? mais c'est un ambitieux que le capitaine!

—Un ambitieux! peux-tu parler comme ça, Grogne-Toujours! s'écria Morbihan avec indignation. Maître Jacques est le plus digne, le meilleur des pilotes et des chefs, poursuivit-il avec un accent qui défiait toute contradiction.

—Jean a raison, affirmèrent plusieurs voix.

—Oh! ce que j'en dis, c'est histoire de parler, repartit Grogne-Toujours. Du reste, moi je suis aussi mal ici qu'ailleurs. Et si ce n'était ce brigand de froid...

—Et ces brigands de Peaux-Rouges de l'enfer, qui ont tué et dévoré sans doute nos deux pauvres camarades...

A ce moment, un coup de sifflet impératif retentit.

—C'est maître Jacques qui m'appelle, dit Jean Morbihan se levant et se dirigeant précipitamment vers la poupe du navire.

Un jeune homme de belle prestance, de mine audacieuse et intelligente, se tenait au seuil de la cabine ou chambre, qu'une mince cloison séparait de l'entrepont.

—Entre, dit-il, au matelot.

Celui-ci obéit et, se courbant, pénétra dans une petite pièce, chétivement meublée d'un poêle, une table, une couchette étroite, une horloge marine, des instruments de mathématiques et quelques cartes rudement dessinées, où la mer était figurée par de gros bouillons.

Le jeune homme rentra dans la cabine, dont il ferma la porte. Puis il s'assit, s'accouda à la table, et plongeant ses regards dans les yeux du matelot, qui demeurait respectueusement debout, immobile, attendant des ordres:

—Nos gens sont-ils toujours de bonne humeur? demanda-t-il en bas-breton.

—Toujours, maître Jacques, toujours.

—Ils ne se plaignent pas?

—Non da! De quoi est-ce qu'ils pourraient se plaindre! Min Gieu! ils seraient donc bien difficiles!

—C'est vrai! proféra maître Jacques, comme s'il se parlait à lui-même; pourvu qu'ils aient à boire, à manger, peu de besogne, ils se trouvent contents. La gloire, ni l'amour ne les tourmente, eux! Ah! si je ne rêvais de conquêtes, de découvertes et surtout de ma chère Catherine....

—Et que vous pouvez y penser à notre patronne! elle est, ma foi, bien assez accorte pour qu'on ne l'oublie pas, après un au de mariage! dit familièrement le matelot.

—Oui, mon vieux Jean, j'y pense souvent, trop souvent! soupira maître Jacques.

—Trop souvent! Min Gieu! capitaine, si j'avais jamais eu pour épouse une créature comme ça: une taille comme la plus fine corvette qui oncques débouqua du port de Saint-Malo; des yeux grands comme des écubiers, et un visage, un visage, que...

—N'est-ce pas qu'elle est charmante? dit maître Jacques, en souriant de l'enthousiasme du vieux marin.

—Charmante comme notre goëlette, dont dame Catherine a été la marraine! si charmante, s'écria celui-ci, qu'à votre place, je ne l'aurais pas quittée pour venir pécher la molue? N'êtes-vous pas assez riche?

—Tu aurais donc renoncé à la mer, hein! si j'étais resté à Saint-Malo, toi qui m'as élevé et enseigné l'art de piloter un navire?

—Min Gieu! maître, ç'aurait été dur d'abandonner le métier où je suis né; mais, voyez-vous, pour demeurer avec vous et la patronne, qu'est-ce que je ne ferais pas?... Da oui!

—Tu es un brave, Jean, donne-moi la main, dit le jeune homme, qui pressa chaleureusement dans les siens les doigts calleux du matelot..

Puis il ajouta:

—Allons, de la patience! dans trois mois, nous reprendrons la route de Saint-Malo. Au surplus, je n'aurai pas perdu mon temps, ici. J'ai exploré la côte septentrionale de cette terre à peu près inconnue, et découvert plusieurs îles qui pourront être un jour très-productives... Bien! Que le roi de France, mon maître, m'accorde l'autorisation de reconnaître tout le pays, et, sous peu, nous n'aurons plus rien à envier à la gloire de ce Génois, ce Colomb dont le nom m'importune autant qu'il m'enivre!

—Ah! min Gieu! vous avez encore des projets de voyage! vous voulez encore délaisser...

—Catherine!... j'aurais tort! n'est-ce pas? Oublions mes présomptueux desseins... Cette expédition sera ma dernière... Pourtant je touche à peine à ma vingt-septième année!

—Da oui, vous êtes venu au monde le jour de la Saint-Sylvestre, le 31 décembre 1494; je m'en souviens comme d'hier, et que votre père, maître Jamet...

—Bah! laissons cela, mon vieil ami... Je t'ai mandé pour que tu ailles, avec quelques hommes de corvée, faire du bois et battre les environs... Je crains que ces sauvages, qui ont enlevé deux des nôtres, ne renouvellent leurs agressions...

—C'est entendu maître. Je partirai tout de suite.

—Surtout armez-vous bien, car ces bandits sont vigoureux et très-adroits. De la prudence, Jean, de la prudence. Si nous perdions encore quelqu'un, la panique se glisserait dans l'équipage... Tu me comprends?

—Vous pouvez être tranquille, capitaine, vos recommandations seront suivies, comme si elles venaient du bon Gieu, répondit le matelot en sortant de la cabine.

Il communiqua les ordres qu'il avait reçus, et aussitôt dix de ses compagnons s'offrirent à l'envi pour les exécuter.

S'étant armés de longues piques à glace, d'arquebuses et de haches d'abordage, nos hommes montèrent par l'échelle de la construction en planches qui recouvrait le pont du navire, et qu'on avait élevée autant pour abriter l'intérieur contre les rigueurs du climat que pour renfermer des approvisionnements.

Chef de timonerie à bord de la Catherine , Jean Morbihan occupait le premier rang, après maître Jacques. Il distribua un verre d'eau-de-vie et quelques vivres à ses hommes; puis tous quittèrent le vaisseau pour commencer leur expédition.

En dépit du froid, ils s'étaient mis gaiement en route, quand le premier qui parvint au faîte du môle de glace dont le bâtiment était fortifié, poussa un cri d'émoi.

—Qu'y a-t-il? interrogea Jean Morbihan, pressant le pas.

Pour toute réponse, l'autre étendit son bras vers le sud.

Dans cette direction, on distinguait, à plusieurs milles de distance, une horde d'individus qui couraient vers le navire.

—Ce sont les sauvages! lit Jean, en portant un sifflet à ses lèvres.

A son appel, les matelots restés dans le vaisseau arrivèrent précipitamment. Maître Jacques les suivit de près.

—Regardez! lui dit Morbihan.

Le capitaine avait la vue excellente. Il distinguait les objets A des distances prodigieuses. Ayant porté ses yeux à l'horizon, il s'écria:

—Par ma Catherine! ce sont les sauvages! Les coquins sont nombreux et s'avancent de notre coté. Mais voici qui est étrange, bien étrange! On dirait qu'ils pourchassent l'un des leurs qui les précède d'une, centaine de pas, autant que je puis juger... Oui, c'est cela... Le poursuivi file à toutes jambes... Il porte quelque chose dans ses bras... Les autres lui décochent des flèches. Ah! le malheureux trébuche; il tombe... Ses persécuteurs vont l'atteindre... Non; le voici qui se relève... Bravo! courage! volons à son aide!...

En prononçant ces mots, maître, Jacques se jetait en bas du monticule et s'élançait, accompagné de ses matelots, au secours du misérable, dont il venait, en quelques mots, de peindre la périlleuse situation.

Bientôt, on le put voir parfaitement, et l'on put entendre les infernales vociférations de ceux qui lui donnaient la chasse.

—Arrêtons-nous et préparez vos arquebuses, ordonna maître Jacques. Mais visez juste et de façon à ne pas toucher ce pauvre hère.

Quoique les sauvages fussent encore éloignés de plus d'un mille, cinq minutes après, ils arrivèrent à portée des armes à feu.

Une décharge fut commandée et exécutée à l'instant.

Au bruit de cette arquebusade, les Peaux-Rouges épouvantés, se débandèrent et prirent la fuite, en laissant plusieurs morts et mourants sur le théâtre de l'action.

Parmi ces derniers, mais en avant d'eux, était tombé l'individu dont la cruelle position avait si fort soulevé l'intérêt de maître Jacques.

Instinctivement, poussé par sa bienveillance naturelle, le capitaine s'approcha de lui. L'infortuné était étendu immobile sur le dos.

—Sauvez ma fille! pour l'amour de Dieu, si vous êtes chrétiens, sauvez ma fille! murmura-t-il, en français, d'une voix faible.

Et ses yeux se portaient avec anxiété vers une sorte de paquet de pelleteries qui, lui ayant échappé dans sa chute, avait roulé sur la glace.

Surpris au dernier point, car cet individu était vêtu, comme les sauvages, de peaux de caribou, et avait le visage peint en rouge comme le leur, Jacques demeura un moment interdit; mais, reprenant bien vite son sang-froid, il demanda au blessé qui il était.

—Sauvez ma fille, sauvez mon enfant! répétait celui-ci avec égarement.

Maître Jacques ramassa le paquet de fourrures. Il contenait une charmante petite fille blanche, d'environ deux ans, qui souriait dans toute l'heureuse insouciance de son âge.

—Min Gieu! que voilà-t-il une jolie petite créature! Que c'eût été dommage de la laisser entre les griffes de ces satanés hérétiques! da oui! s'écria Jean Morbihan.

—Allons, garçons, dit Jacques, nous n'avons pas perdu notre matinée. Chargez-moi doucement ce blessé sur vos épaules et regagnons le navire... Quant aux autres, leurs compagnons viendront assurément les chercher lorsqu'ils ne nous verront plus.

Dès qu'il eut parlé, deux robustes matelots se saisirent du corps de l'inconnu; maître Jacques prit l'enfant dans ses bras, et l'équipage de la Catherine na rapidement à ses quartiers.

En y arrivant, le capitaine voulut que son protégé fut déposé dans sa cabine. Celui-ci s'était évanoui. Après avoir reconnu qu'il était mortellement frappé d'une flèche dont la pointe avait glissé sur la colonne vertébrale et traversé le poumon gauche, Jacques coucha le blessé dans son lit et lui fit avaler quelques gouttes d'un puissant cordial.

Le moribond ouvrit les yeux.

—Où est ma fille? balbutia-t-il.

—Rassurez-vous; on a soin d'elle, répondit le capitaine.

—Ah! soyez béni!... Vous la conduirez en France.. n'est-ce pas?

—Et vous aussi, si vous le désirez.

—Moi! dit l'inconnu, en secouant la tête... non! c'est fini de moi, je le sens. Mais écoutez: vous êtes Français?...

—De Saint-Malo.

—Et moi de Dieppe...

—Comment?...

—Laissez-moi parler. Les moments que j'ai à vivre sont comptés... Vous pouvez me rendre un grand service, je puis vous être utile aussi... Ne m'interrompez pas... Et d'abord sachez qu'à cinq degrés plus haut, il existe à l'ouest un détroit qui borde une grande terre où l'on trouve de l'or...

—De l'or! fit Jacques avec dédain, la gloire me suffit.

L'étranger continua:

—On m'appelait le capitaine Guillaume Dubreuil. J'ai découvert cette île... les côtes voisines... et d'autres pays encore... dès 1494 ... L'honneur de ma découverte, les Anglais me l'ont volé... mais vous me vengerez, n'est-ce pas?... je compte sur vous... A boire! j'ai soif... donnez-moi à boire, je vous prie.

Jacques approcha de ses lèvres la liqueur qui l'avait déjà ranimé.

Le patient avala difficilement une gorgée. Cette potion sembla lui rendre des forces, car il reprit d'une voix plus assurée:

—Oui, vous serez mon vengeur! Après avoir découvert ce pays et épousé une brave créature qui m'arracha aux mains des Anglais, je m'étais établi avec elle à Dieppe, où j'attendais qu'il plût au roi de m'octroyer la permission de remettre à la mer. J'attendis plus de dix ans et la permission un vint pas. Ma femme était originaire de cette île. Elle regrettait son pays, se mourait de langueur. Je résolus de la ramener au lieu de sa naissance. Mais j'avais un fils, âgé de quelques mois seulement. Mon père et ma mère désirèrent le conserver près d'eux, à Dieppe; je le leur laissai. Ma femme et moi nous nous embarquâmes sur un bateau affrété pour la pêche de la morue, et nous abordâmes à l'île, où Constance, mon épouse, avait, par sa famille, des droits souverains sur une tribu d'indigènes... Elle fut reine et je fus roi... Mais les sauvages appréhendaient que nous ne les quittassions de nouveau... Ils nous gardaient à vue... Et jamais, depuis lors, je ne pus entrer en communication avec les navires européens qui venaient, de temps en temps, faire la traite des pelleteries sur nos côtes...

Le blessé se tut un moment et, du regard, indiqua la fiole de spiritueux. Maître Jacques lui en versa quelques gouttes dans la bouche.

—J'achève, dit faiblement le malade, rassemblant un reste de vie; j'achève mon récit et mes jours aussi... Soyez attentif... Ma femme mourut, en me donnant une fille... Je l'appelai Constance, du nom que sa mère avait reçu au baptême... C'est cette enfant... J'ai voulu m'échapper avec elle, en apprenant qu'il y avait ici un navire pris dans les glaces... Les insulaires m'ont poursuivi... pendant trois jours... Près de m'atteindre, ils m'ont tué... Mais elle est sauvée, elle... N'est-ce pas qu'elle est sauvée?... Oh!... Mon fils... Si, lui aussi, je le savais sain et sauf! Mais pas de nouvelles, depuis que je l'ai quitté... Et mes parents étaient vieux, bien vieux... il doit avoir douze ans maintenant... Un mot... un mot encore... Dieu, prêtez-moi la force pour finir! On le nomme Olivier... Olivier, entendez-vous?... Veillez sur lui...et sur elle...Vous y veillerez, dites... C'est un mourant qui vous bénit... Ils portent tous deux le même signe de reconnaissance... un...

—Un? répéta maître Jacques, vivement impressionné! et se penchant vers son interlocuteur.

Mais le malheureux avait rendu l'âme.

Sur le soir de cette mémorable journée, le temps se radoucit. Du sud il s'éleva des brises comparativement tièdes. Le lendemain matin, par une de ces brusques révolutions, si communes sous les hautes latitudes, le thermomètre était remonté de plus de vingt degrés. A midi, il marquait 1° au-dessus de zéro. Le ciel était gris, sombre. Il tombait une pluie fine et pénétrante. De longues bandes de canards et autres palmipèdes sillonnaient les airs en tous sens. Sur le navire volaient, en se croisant et poussant des cris aigus, des nuées de noirs corbeaux et de vautours à tête chauve. Par intervalles, l'un de ces oiseaux voraces fondait effrontément sur quelque détritus, rejeté du vaisseau et mis à découvert par le dégel; il happait le morceau et se renlevait rapidement dans l'espace, en disputant sa proie aux moins audacieux que lui.

Tout à coup, un bruit formidable comme le roulement d'une avalanche du haut des sommets alpestres, ou plutôt comme un tremblement de terre tropical, se fait entendre. L'atmosphère est ébranlée, la mer brise son pont de glace et bondit, mugissante, terrible, blanche de courroux, autour de la goëlette, qui, déjà parée pour cet événement, se balance, maintenant svelte, légère et coquette, avide de reprendre sa course sur l'onde écumeuse.

Si l'on voulait profiter de cette débâcle inespérée et ne pas s'exposer à être de nouveau renfermé dans les banquises en mouvement, que le du froid ne tarderait pas à agglomérer une seconde fois en un tout compacte, il fallait appareiller immédiatement.

Aussi, ce jour-là même, débarrassée de sa cabane surnuméraire, remâtée, regréée, en un mot, la Catherine levait les ancres et partait gaiement pour Saint-Malo, trois mois au moins avant l'époque où elle aurait pu, dans les conditions ordinaires de température, compter raisonnablement briser les entraves dont l'hiver l'avait chargée.

—Min Gieu, ça ne fait rien, disait le vieux Morbihan, en berçant la petite Constance dans ses bras, quand dame Catherine, notre patronne, verra quel amour de cargaison nous lui rapportons là, elle ne nous en voudra plus de nous être attardés si longtemps en mer! da non; n'est-ce pas maître?

—Oh! fit, sans l'entendre, Jacques soucieux, et tenant ses yeux attachés ver l'ouest, je ne tarderai sûrement pas à revenir dans ces parages, et je profiterai des avis du pauvre Guillaume Dubreuil.

FIN DU PROLOGUE

CHAPITRE PREMIER SAINT-MALO, PATRIE DE JACQUES CARTIER.

Existe-t-il en France, ou même dans le monde entier, une ville qui, relativement à sa population, puisse s'enorgueillir d'avoir enfanté autant de célébrités que Saint-Malo? Quelle pépinière, quelle pléiade d'illustrations dans tous les genres! Ses seuls marins fameux, on en pourrait compter cent, non compris les Jacques Cartier, les Porée, les Duguay-Trouin, Mahé de la Bourdonnais, les Surcouf, les de Coisy, et, comme dit leur excellent biographe, M. Ch. Cunat: «Tous donnèrent plus d'une fois sujet aux ennemis de la France de leur appliquer ce mot de Philippe, roi d'Espagne, en parlant de Turenne: Voilà un homme qui m'a fait passer de bien mauvaises nuits.»

Mais à ces beaux noms, consignés au premier rang dans les fastes de notre histoire nationale, ne se borne pas la liste des grands hommes qui ont honoré Saint-Malo par leur bravoure à toute épreuve ou leurs vastes talents. Des philanthropes, comme Jacques Vincent, seigneur de Gournay, Alain Magon de la Gervesais, Pierre de la Haye; des savants, comme Nicolas Trublet, le P. Alain de Large, le physicien Maupertuis, l'érudit Joachim Porée, l'historien Nicolas Frottet, le médecin Broussais; des administrateurs comme Pierre-Louis Boursaint, Féron de la Féronnays; des poètes comme François-Marie Lescaut, Marie-Jeanne Bougourd (l'auteur de la Jeune Mère ), Michel de la Morvonnais et l'immortel Chateaubriand; des philosophes comme Offroy de Lamettrie ut Robert de Lamennais, vingt autres enfin, renommés dans les sciences, les arts et les lettres, viennent encore enrichir le catalogue des glorieuses, personnalités auxquelles la cité malouine servit de berceau.

Que rapporter des actions d'éclat dont elle fut le théâtre? qui les pourrait citer toutes? «Cet îlot de Saint-Malo, dit en son noble langage Jules Janin, cet îlot de Saint-Malo, fils de l'Océan, est un véritable navire à l'ancre, bercé par les tempêtes; les arbres ressemblent à des mâts qui attendent la vague lointaine. L'air, le ciel, le nuage, le bruit, la nuit, le jour, tout rappelle, à Saint-Malo, la vue du matelot des lointains rivages.

«Vie de matelot, passion de la mer, amour de l'orage, orgueil de l'écume salée, pêche et bataille, amour, abordage! Honneur à Saint-Malo! Ce vaisseau est assuré par une ancre éternelle qui touche au fond de la mer.»

Comparaison d'aussi haut style que de haute justesse surtout si l'on examine les anciennes Vues de Saint-Malo: le rocher sur lequel s'élève la ville a la forme d'un navire, qu'une chaîne énorme,—le Sillon,—retiendrait à la terre ferme.

Cette ville, si légitimement réputée, et dont tout coeur français a droit d'être fier, ne date guère que du huitième siècle. Fondée par les évêques d'Aleth, avec les décombres mêmes de la cité de ce nom, voisine alors aujourd'hui disparue, elle se composa d'abord d'un monastère, placé à la crête du rocher Saint-Aaron, et protégé par une forte muraille, dans l'enceinte et autour de laquelle s'élevèrent peu à peu des cabanes de pêcheurs. Maintenant encore il est, je crois, facile de reconstruire par la pensée cette enceinte primitive, qui devait être circonscrite par les rues actuelles du Boyer, Sainte-Anne, Saint-Benoît, Danican et une partie de la rue consacrée à la mémoire de ce Porcon de la Babinais, que M. Cunat qualifie si proprement de Regulus malouin.

Quoi qu'il en soit, favorisé par la bonté de son port et son heureuse situation à l'embouchure de la Rance, Saint-Malo, qui avait été baptisé du nom de son premier évêque, crût rapidement en grandeur, en prospérité sous la domination et la juridiction cléricales.

«Grâce, dit son historien, à la modicité du prix exigé par les seigneurs ecclésiastiques pour accorder ce que l'on a appelé depuis congé d'amiral , le commerce maritime prit bientôt de l'extension.» Dès le milieu du treizième siècle, les Malouins allaient en course et méritaient le titre de troupes légères de la mer; en 1241, ils s'associaient à la Ligue anséatique; sous saint Louis, ils prenaient une part active aux Croisades; puis ils se lançaient vaillamment, opiniâtrement dans cette lutte sanglante qui, pendant près de deux cents ans, désola la France et l'Angleterre.

Plusieurs fois assiégée, prise et saccagée durant ces guerres formidables, la ville de Saint-Malo ne développa pas moins sa population, sa richesse, sa puissance. Tandis que le pavillon britannique flottait sur Paris et sur toutes les forteresses normandes, le cardinal-évêque Guillaume de Montfort arma quelques nefs à Saint-Malo, battit et dispersa la flotte anglaise qui bloquait le Mont-Saint-Michel. En récompense de cette victoire, Charles VII rendit, le 6 août 1425, un décret par lequel les vaisseaux malouins seraient exempts pendant trois années de toute imposition dans les ports soumis à la couronne.

Cet édit et les lettres de franchise accordées par le duc François Ier de Bretagne, en 1446 et 1447, aux habitants de Saint-Malo furent très-avantageux au commerce. Aussi l'agrandissement de la ville nécessita-t-il bientôt des fortifications nouvelles.

Suivant une tradition, dont l'autorité me paraît suspecte, les Malouins étendaient déjà si loin leurs excursions maritimes que, dès 1492, l'année même de l'arrivée de Colomb dans la mer des Antilles, ils auraient, «de concert avec les Dieppois et les Biscayens,» découvert l'île de Terreneuve et quelques côtes du bas-Canada. A cette époque, cependant, les navigateurs de Saint-Malo s'étaient acquis une notoriété rare, et leur havre passait pour l'un des plus considérables du continent.

Deux ans plus tard, le 31 décembre 1494, naissait

Jacques Cartier, le futur explorateur du Saint-Laurent—le héros de ce récit.

Saint-Malo, dont la population monta (en 1700) jusqu'à près de 20,000 âmes, intra muros , et dont les relations se prolongeaient dans toutes les mers connues; Saint-Malo qui, avant la paix honteuse de 1763, avait, en quatre années, armé 40 navires pour les Antilles, 33 pour la côte de Guinée, 438 pour Terre Neuve et le Canada, non compris de nombreuses expéditions pour les Grandes-Indes et la Chine; Saint-Malo, à présent déchu de sa splendeur, et dont, le vaste port, à demi désert, les somptueux bâtiments abandonnés et noircis par le temps, semblent en deuil de la vie absente, de leurs hôtes disparus; Saint-Malo, dont le recensement donne à peine aujourd'hui 10,000 habitants, était tout aussi peuplé, mais bien autrement animé, bien autrement affairé au milieu du seizième siècle.

Que, sous le rapport du pittoresque, du l'élégance, la ville de la Renaissance ou du moyen âge eût paru a un poète, supérieure à la ville moderne! Malgré ses quais magnifiques, ses superbes remparts, sa Bourse, son Intendance, ses monumentales constructions rectilignes, de la défunte Compagnie des Indes, sur les rues de Chartres et d'Orléans, ses hautes maisons du temps de Louis XV, son beau chantier de marine, son môle des Noirs, les bassins grandioses qu'on a substitués à son havre de marée, malgré son Casino, ses bains de mer, malgré même son railroad,—celle-ci peut faire regretter celle-là, avec ses grèves abruptes, ses ruelles escarpées, hérissées ça et là d'escaliers branlants; ses places étroites, mais bigarrées de gens de toutes les nations, ses bâtisses multiformes, aux étages surplombant, aux pignons aigus, ornementés, aux vitraux de couleur; et ses nombreuses tours, et ses dômes, et ses clochers, et ses campanilles, et ses pyramides égarées dans les nues, et, en un mot, le mouvement qui, du matin au soir, régnait à l'intérieur comme au dehors des murs.

Qu'est-elle devenue, cette noble cathédrale, commencée par les picoteurs aléthiens vers le huitième siècle? Qu'en subsiste-t-il? Un tronçon, avec un méchant portail, relevé sous Louis XIII ou Louis XIV. Où sont aussi ces trois gigantesques colonnes-phares, surmontées de flèches effilées, qui se dressaient fièrement près de cette basilique? Où l'église des Récollets avec son clocheton ouvré en dentelle? Ou l'hôpital Saint-Thomas et ses gothiques arceaux? Où ce vaste couvent des Bénédictins dont la chapelle, dans le style byzantin, était un chef-d'oeuvre d'architecture? Où encore le joli moutier des religieuses du Calvaire? Où donc enfin le palais épiscopal, qui rivalisait, disait-on, de luxe, de somptuosité avec celui de Rennes?

De tous ces édifices, si remarquables à un titre ou à un autre, il ne reste plus à cette heure que l'église Saint-Sauveur. Encore n'a-t-elle rien conservé des admirables sculptures qui faisaient autrefois son orgueil et y attiraient la foule des visiteurs.

Mais si Saint-Malo a vu tomber en poussière tous ses vieux monuments, il en a été un peu partout de même; et non pour le malheur de l'humanité. Si attrayant que soit le tableau rétrospectif de leurs beautés détruites, il ne doit point nous faire pleurer le passé et calomnier le présent. Notre âge vaut décidément, forcément et NATURELLEMENT mieux que ceux qui l'ont précédé: de même ses successeurs vaudront mieux que lui, car la loi du progrès nous emporte. Les arts produits délicats du sentiment contemplatif et extatique ont cédé le pas aux arts fruits de la civilisation industrielle; l'utile a succédé à l'agréable, l'application pratique à l'application idéale. Le droit du plus grand nombre s'est imposé aux prétentions de la minorité. Saint-Malo y a perdu peut-être; mais combien d'autres y ont gagné!

Soyons juste et véridique, d'ailleurs: Saint-Malo possède encore, valide et menaçant, son fort château féodal, que nous aurons bientôt l'occasion de décrire, et qu'on achevait d'édifier en 1534, au moment où commence notre narration.

A cette époque, vis à vis du château, à quelques pas du pont-levis qui en garde l'entrée et «jouxte l'hospital Saint-Thomas,» dit un document du temps, devant l'hôtel de Chateaubriand, métamorphosé, hélas! aujourd'hui en une auberge, l'Hôtel de France , on voyait une maison de bois entrecroisés et de moellons, d'un seul étage, projeté à au moins deux pieds en avant sur le rez-de-chaussée. Cette maison, vieillotte, ratatinée, péchant quelque peu contre les lois de l'équilibre, mais proprette au dehors comme au dedans, avait trois entrées: l'une, la principale, sur une petite place, ombragée d'arbres, en face du château; les deux autres devant l'hôtel de Chateaubriand. Rien ne la distinguait de la généralité des habitations de Saint-Malo. Comme la plupart, elle était couverte en tuiles rouges, courbes, et ses portes et les volets de ses fenêtres à guillotine étaient bardés de fortes plaques de tôle, assujetties sur les panneaux au moyen de boulons en fer rivés. Seulement, l'une de ses portes de derrière s'ouvrait sur un perron, abrité par un appentis que supportaient deux colonnettes, et auquel montait un escalier en équerre, de quelques marches, muni d'une rampe en pierre pleine. Ce perron servait, pour ainsi dire, de vestibule aux appartements de l'étage supérieur.

C'est dans cette maison qu'était né Jacques Cartier; c'est là qu'il vivait avec sa femme, Catherine Desgranches, fille de Jacques Desgranches, «connétable de la ville et cité de Saint-Malo;» c'est à que nous le trouverons dans la soirée du dimanche 19 avril 1534.

Quoiqu'on soit au printemps, le froid est pénétrant au dehors; il tombe une pluie fine et glaciale.

Soulevons le lourd marteau de bronze, à tête de lion, posé à la porte du rez-de-chaussée, et entrons sans façon dans cette hospitalière demeure, où l'étranger honnête est toujours sûr de trouver franc accueil.

Descendant une marche, nous voici dans une longue et large salle basse: tout y annonce le séjour habituel du marin. C'est qu'en effet, fils de marin, Jacques Cartier est marin lui-même. Si son père fut l'un des riches armateurs de Saint-Malo, Jacques a encore augmenté le patrimoine qu'il lui a laissé. Mais, fidèle aux anciennes coutumes, il ne dédaigne ni le lieu où il poussa son premier vagissement, ni les habitudes de ses aïeux. Dans cette salle enfumée, aux solives noires comme le charbon, dans cette salle dallée, où, en plein midi, le jour filtre parcimonieusement à travers des vitres verdâtres, enchâssées dans des losanges de plomb, vous remarquez des filets, des instruments de pêche, des avirons, des ancres, des armes rangés ça et là ou accrochés à la muraille, ou suspendus au plafond. Une table massive, carrée, luisante, en bois bruni par l'âge et flanquée de deux bancs solides à défier la pesanteur d'un Gargantua, occupe tout le milieu de la pièce et réfléchit les capricieuses clartés réverbérées par une large et profonde cheminée, dans laquelle, sur un âtre plus élevé que le sol de la pièce, flamboient, en pétillant avec bruit, deux troncs de châtaignier, couchés horizontalement l'un contre l'autre. De là, ces rayons fantastiques vont se réfléchir sur une immense vaisselière, chargée de bassines en cuivre et de faïences coloriées qui renvoient la lumière jusqu'au fond de la salle où l'on distingue un lit monumental. Ce lit ressemble à une armoire sans battants; ses épaisses cloisons sont couvertes de sculptures, aux arêtes desquelles se joue la lumière, qui vient mourir enfin par l'ouverture de l'alcôve, en jetant un dernier reflet sur un grand Christ d'ivoire, fixé au fond et dont l'aspect, dans cette pénombre flottante, impose à l'esprit de hautes et graves pensées.

La pièce sert à la fois de cuisine, salle à manger, de travail, de réception et de chambre à coucher. On y sent circuler cet air patriarcal si rare aujourd'hui et qu'il fait si bon respirer.

En épousant Catherine Desgranches, en 1519, Jacques Cartier avait fait meubler, à l'étage supérieur, un dans un goût plus moderne et plus en harmonie avec sa fortune. Il l'avait même habité du vivant de ses père et mère; mais, après le décès de ceux-ci, il était revenu s'installer dans la salle où avaient vécu et étaient morts ses ancêtres. Il espérait bien, lui aussi, y rendre l'âme à son créateur, si la mer, sa perfide maîtresse, lui en laissait le choix.

Huit heures venaient de sonner au beffroi du château.

Cartier, sa famille et quelques hôtes étaient groupés près du feu.

Assis dans une chaire en jonc, dans le coin de droite, sous le manteau de la cheminée, notre marin causait avec un brillant seigneur placé près de lui, sur un siège aussi primitif.

Ce seigneur était Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye, vice-amiral de France.

Vis avis de Cartier, dans l'autre angle de la cheminée, on remarquait sa femme, Catherine Desgranches, qui achevait de tricoter un long bas de laine, mais dont les yeux rougis, les paupières gonflées par les larmes, annonçaient que, si ses doigts besognaient agilement, son imagination était absorbée par des réflexions bien étrangères à son modeste travail.

Près d'elle se tenaient Antoine Desgranches, son frère; Marc Jalobert, son beau-frère, et Me Julien Lesieu, notaire royal de la cour de Rennes. Derrière eux, la nourrice de dame Catherine, la mère Manon, filait à la quenouille, en marmottant des patenôtres; le timonier de Jacques Cartier, Jean Morbihan, raccommodait une paire de bottes de pêche; un domestique, Charles Guyot, faisait des filets; puis un gourmette 7 , le jeune Lucas, dit Saute-en-l'Air, fourbissait, en baillant, le poignard de son maître. Enfin, à un bout de la pièce, devant une petite lampe, aux lueurs fuligineuses, s'agitait une servante, en train de ranger de la vaisselle sur une étagère.