Jardin d'été - Abigail Seran - E-Book

Jardin d'été E-Book

Abigail Seran

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Beschreibung

Élé et Charles accueillent leurs petits-enfants pour l’été, dans leur grande maison de Bourgogne. Les cousins adolescents passent des vacances joyeuses, entre baignades, jeux et brocantes…Mais les non-dits des adultes viennent entacher ce mois de juillet idyllique, lorsqu’un incident fait remonter le passé à la surface. Le fragile équilibre familial vacille alors.

Transmissions invisibles et cheminements personnels sont au coeur de ce roman polyphonique, aux personnages fins et attachants.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Auteure franco-suisse, Abigail Seran vit en Valais. Elle a publié cinq romans ainsi qu’un livre de chroniques illustrées et a aussi écrit pour la scène. En 2018, le prix de la société des écrivains valaisans (SEV) lui est remis pour son recueil de nouvelles. En outre, elle est l’initiatrice et porteuse du projet d’écrire ma ville et dirige la Maison des écrivaines, des écrivains et des littératures à Monthey.




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Seitenzahl: 219

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Jardin d’été

Ce livre a bénéficié du soutien du Service de la culture de l’État du Valais

ABIGAIL SERAN

Jardin d’été

Roman

De la même auteure

Marine et Lila, Plaisir de Lire, 2013

Une maison jaune, Plaisir de Lire, 2015

Chroniques d’une maman ordinaire, illustré par Jenay Loetscher, Favre, 2015

Un autre jour, demain, Luce Wilquin, 2018

D’ici et d’ailleurs, BSN Press, 2020

Le journal d’Antigone, BSN Press, 2022

Le Big challenge, BSN Press, 2022

À Thierry, Celui à qui j’ai dit Oui.

The aim of Love is to love : no more, and no less.

Oscar Wilde.

Prologue

Elle replia la robe une dernière fois. Non sans en avoir caressé l’étoffe. Elle n’avait plus rien à faire suspendue dans l’armoire. Ce n’était clairement plus sa place.

En la glissant dans le carton avec une grave précaution, elle sentit sous ses doigts la petite bosse. Elle en fut douloureusement satisfaite. Ces deux objets s’appartenaient, qu’ils demeurent désormais au rang des souvenirs.

I Arrivage

— Je te rappelle qu’on ne pouvait pas faire autrement.

Le gravier crissait sous les pneus. Cette allée était toujours sans fin. Le temps de se dire les dernières phrases avant le sourire de circonstance.

— Je me demande de quelle couleur sont ses cheveux cette année ?

Cela eut pour effet de dérider un peu Agathe. Les cheveux de sa mère, une plaisanterie familiale, une manière pour son mari d’enterrer la hache de guerre.

— Allez ! Je parie pour le turquoise.

Du coin de l’œil, Florent vit qu’il avait fait mouche. Elle avait souri.

— Moi, je dis vert, on n’a pas encore eu, vert.

— Tu es réveillée, toi ?

Agathe se tourna vers sa fille. Iris se réveillait toujours au moment où les petits cailloux du chemin chaotique venaient frapper la carrosserie. Elle adorait l’endroit autant que sa mère le redoutait.

— Tu crois que les J sont déjà là ?

June et John, Agathe les avait presque oubliés dans la précipitation à trouver en urgence une solution de garde pour Iris en ce mois de juillet.

— Je ne sais plus si Élé m’a dit qu’ils arrivaient un jour avant ou un jour après toi.

– Je me réjouis, je me réjouis, mais je me réjouis tellement !

Iris, malgré ses yeux embrumés de sommeil, avait sur le visage la joie d’un enfant qui découvre les cadeaux de Noël sous le sapin. Agathe en eut le cœur serré. Elle espérait tellement que sa puce ne soit pas exclue. Elle avait trop de souvenirs d’été de recluse dus au fait que ses cousins soit l’ignoraient, soit la prenaient pour bouc émissaire, ce qui avait fait d’elle une férue de lecture et peut-être même la documentaliste qu’elle était devenue. Elle aurait tellement préféré que, comme toutes les années, Iris aille passer ces quelques semaines chez ses grands-parents paternels. Là-bas, tout était organisé, encadré. Iris allait au musée, au concert même parfois.

— Rose ! Tout le monde a perdu !

En même temps que la voix joyeuse de sa fille, Agathe aperçut, devant la grande maison en pierre, son neveu et sa nièce, son père et sa mère avec les cheveux effectivement teints en rose.

Elle n’eut pas le temps de soupirer. Iris avait déjà ouvert la fenêtre du véhicule et crié des bonjours sonores au comité d’accueil qui les attendait. Florent arrêta le moteur, et Iris bondit hors du véhicule pour se jeter dans les bras grands-maternels.

Ils étaient à peine arrivés que la jeune fille, charmante et bien élevée, s’était déjà transformée en sauvageonne. Agathe fit mine de chercher quelque chose dans le sac à main qui était à ses pieds. Florent lui glissa un baiser dans le cou en lui murmurant : « J-30 ! ». Il avait donné le compte à rebours pour la rassurer. Elle n’était pas tout à fait certaine du succès de l’effet recherché. Elle rajusta ses lunettes de soleil et sortit dignement de la voiture, son plus beau sourire de façade inscrit sur son visage pâle.

— Vous avez fait bon voyage ? Bonjour ma chérie, bonjour Florent !

Agathe embrassa sa mère, qui semblait ne plus vouloir la lâcher. Cramponnée ainsi à son bras, elle la guida vers l’intérieur de la maison. Agathe étouffait déjà.

— J’aimerais bien me rafraîchir si tu permets.

— Mais bien entendu. Je t’en prie. Nous vous avons installés dans la chambre du haut, cette fois. Papa et Florent vont monter les bagages. Veux-tu y aller tout de suite ?

— C’est qu’on avait pensé reprendre la route et s’arrêter à l’hôtel…

— Il est déjà vingt heures, vous serez bien mieux ici.

Iris, qui avait entendu la discussion entre sa mère et sa grand-mère, sautilla autour des deux femmes.

— Oh oui, maman, comme ça on a encore la soirée tous ensemble !

Elle se jeta dans les bras de sa maman pour appuyer son enthousiasme. Élé sourit, cette gamine avait toujours su faire plier sa mère.

— Bon alors d’accord, mais on ira se coucher tôt, nous avons beaucoup de route demain et…

Iris avait déjà filé annoncer la bonne nouvelle à son père. Élé vit que Florent cachait un demi-sourire. Il savait que sa fille gagnait toujours.

Quand Agathe redescendit dans le jardin, tout le monde avait déjà pris place. Florent et ses beaux-parents autour de la table en fer blanc sous le parasol, et les enfants sur la couverture sous le grand arbre. Agathe ne put s’empêcher de penser aux tenues qu’elle avait soigneusement rangées dans la valise de sa fille. Elle douta soudain du bien-fondé des petits hauts à brillants et des robes légères mais élégantes. June était en short, les jambes très blanches, un haut de maillot de bain cachant une poitrine naissante en guise de top. Elle regarda les deux filles. Douze ans toutes les deux. Iris avait encore l’air d’une petite fille avec ses longs cheveux noirs, alors que June, rousse flamboyante comme sa mère, était déjà une ado. Derrière elles, sur la première branche qui leur servait d’abri, John, le jumeau de June. Encore un peu enfant, mais un corps qu’on voyait déjà changer. À cette distance, on pouvait déjà distinguer les épaules carrées. Comme son père, pensa Agathe. Dans la fulgurance d’un regard que John posa sur Iris, Agathe entrevit l’homme qu’il deviendrait. La carrure de son père et la douceur de sa mère. L’appel de Florent la tira de sa contemplation.

— Un verre d’eau gazeuse, ce sera parfait.

Elle avait répondu sans avoir écouté la question.

— Tu vas bien ?

— Oui, pourquoi ?

— Je viens de te demander si tu allais bien, et tu me réponds « un verre d’eau gazeuse »…

Agathe se rapprocha et s’assit sur le banc à côté de son mari. Elle vit que son père et sa mère l’observaient et attendaient, tout comme Florent, une explication.

— Excuse-moi, je regardais les enfants. Qu’est-ce qu’ils ont grandi.

— Il faut dire que cela fait bien deux ans que tu ne les as pas vus.

Agathe voulut entendre un reproche dans la voix de son père. Elle allait se justifier quand Florent coupa court.

— J’ai fait la même remarque ! Incroyable, la dernière fois c’étaient des gamins et maintenant ce sont presque des ados.

Du regard, Élé remercia son gendre d’avoir évité la polémique et embraya.

— Il va falloir qu’on vous montre les nouveautés de la maison.

Agathe réprima un soupir. Il y avait toujours des éléments nouveaux. Quatre ans plus tôt, cela avait été la terrasse sur le toit du salon d’hiver ; il y a trois ans, le terrain de pétanque. Que réservaient donc les deux dernières années ? Elle se demanda quelles lubies avaient encore eues ses parents.

— Nous verrons cela après le repas. À table ! Vous devez mourir de faim.

Élé avait repris le contrôle, la troupe fit mouvement vers la table sur la terrasse en teck qui dominait le jardin, élément nouveau d’il y a cinq ans, pensa Agathe en prenant place entre sa fille et son mari, pour le dernier repas avec eux avant un long mois.

II Démarrage

— Viens te baigner avec nous. Come on !

Iris prit une mine boudeuse et dit un « pas envie » du bout des lèvres. Elle avait les larmes aux yeux.

Les jumeaux regardèrent leur cousine assise sur le muret bordant la maison. Ils échangèrent quelques mots dans leur langue maternelle. Iris parlait un peu anglais, mais ils s’exprimaient trop vite pour qu’elle puisse les comprendre. Élé envoya les J se baigner en leur indiquant qu’Iris les rejoindrait dans un instant. June fut un peu déçue d’abandonner la partie, John lança un sourire encourageant en direction d’Iris.

Élé vint prendre place à côté de sa petite-fille aux grands yeux bleus tristes. Le même regard qu’Agathe. La même mine boudeuse que sa fille.

— Un coup de blues ?

Iris détourna la tête.

Sa grand-mère l’attrapa tendrement par les épaules.

— Ton papa a dit que, s’ils le pouvaient, ils viendraient pour le week-end de la mi-juillet, dès son retour d’Afrique du Sud.

Iris haussa les épaules en signe de dédain.

— Tu as le droit d’avoir du chagrin et…

— Je ne suis pas triste, je ne suis pas un bébé qui est triste parce que ses parents partent. Je ne veux juste pas me baigner, c’est tout.

— D’accord, excuse-moi, j’avais mal interprété.

Iris haussa les épaules à nouveau. De derrière les grands arbres on entendit deux gros plouf et un éclat de rire. Iris avait passé la matinée à lire dans sa chambre après le départ de ses parents. À midi, elle avait, en petite fille sage, pris place à table, mais n’avait pratiquement pas touché à son assiette. À la fin du repas, la table débarrassée et la cuisine remise en état, elle était venue s’asseoir sur le muret. Cela faisait bien une heure qu’elle avait l’air d’un petit chiot perdu attendant le retour de son maître, postée en direction de la grande allée. Elle s’était réjouie de ce séjour, mais, hier soir, elle avait entendu les soucis de sa maman. Agathe avait dit qu’elle espérait que ses parents surveilleraient bien les enfants. Une piscine en Bourgogne… Avaient-ils vraiment besoin d’une piscine pour quelques dizaines de jours par année. Son papa avait rétorqué que les enfants allaient bien s’amuser, que par les journées caniculaires annoncées ce serait rafraîchissant. Les inquiétudes d’Agathe avaient contaminé sa fille. Cette maison pouvait être dangereuse. Élé, depuis la vente de sa société, était devenue irresponsable. Florent avait cessé d’argumenter, il savait que les peurs irraisonnées de sa femme étaient irraisonnables. Ce qu’Iris, en revanche, elle, ne savait pas.

— Bonjour Marcel !

Iris leva les yeux pour voir qui sa grand-mère saluait.

— Iris, je te présente Marcel. C’est le petit-fils de nos voisins. Il vient passer presque tous ses après-midis à la piscine.

— Bonjour Élé, salut Iris.

Iris détailla le nouvel arrivant. Il devait être un peu plus âgé qu’elle. Grand, bronzé, les cheveux en bataille. Un short de bain et un tee-shirt bleu et blanc, des tongs rouges. Un drapeau français à lui tout seul.

— Les J sont à la piscine ?

— Oui, tu peux y aller.

— Tu viens te baigner, Iris ?

À la grande surprise d’Élé, Iris répondit à Marcel qu’elle allait chercher son maillot et les rejoindrait dans cinq minutes. Élé se retrouva en un instant médusée sur le muret, laissée ainsi seule par une Iris montant quatre à quatre l’escalier à la recherche de l’indispensable tenue de bain.

*

Agathe raccrocha le combiné.

— Elle a l’air d’aller bien.

Ton perplexe.

— C’est une bonne nouvelle, non ?

— Oui, oui, répondit-elle distraitement.

Florent leva le nez de son ordinateur.

— Tu aurais pu me la passer tout de même !

— J’aurais bien voulu, mais elle a dit qu’elle devait y aller. Ils allaient commencer une partie de scrabble, les autres l’attendaient. Elle a filé avant même que j’aie eu le temps de lui proposer de te parler.

— C’est qu’elle s’amuse.

— Ce n’est que le premier jour…

— Tu vas arrêter de jouer les oiseaux de mauvais augure !

Agathe prit une mine boudeuse. Florent tendit le bras et attrapa la cheville de sa femme posée à l’autre bout du canapé.

— Nous aussi nous pouvons nous amuser…

Agathe se sentait trop préoccupée par le bien-être de sa fille.

— Surtout que, je te rappelle, demain je m’envole pour un autre continent…

Elle détendit la jambe qu’elle était en train de retirer des mains de son époux.

— S’amuser, dis-tu ?

*

Le rideau voletait. Agathe avait faim. Leurs activités apéritives, si elles avaient nourri ses sens, ne lui avaient pas rempli l’estomac. Le clocher sonna, elle compta les coups : onze. Plus aucun restaurant ne les servirait à cette heure-ci. Il allait falloir se rabattre sur les restes du frigo.

— Tu as faim ?

Un « mmhh » engourdi lui répondit. Elle sortit du lit sans même prendre la peine de se vêtir. L’absence de sa fille avait au moins cet avantage. Elle évita soigneusement de regarder dans la chambre vide d’Iris et profita de l’air frais dégagé par le Frigidaire quand elle l’ouvrit. Une botte de radis, du beurre. Il restait du pain que sa mère avait absolument tenu à lui donner quand ils étaient repartis ce matin. Et du fromage. Ça ferait son festin. Elle embarqua son butin et alla s’installer, toujours nue, sur le canapé. Elle aurait voulu que sa fille n’envahisse pas ses pensées, elle aurait voulu être dans l’instant. Retourner pique-niquer dans le lit conjugal pour entendre sa moitié râler sur l’odeur et les miettes. Comme quand ils étaient, à l’état civil, tous deux célibataires. La noisette de beurre trop ambitieuse pour le radis miniature glissa sur sa poitrine. Elle la rattrapa du bout des doigts. En se léchant les mains, elle se revit en maillot de bain chez sa grand-mère, à manger des confitures trop coulantes, impossibles à faire tenir sur la tartine. On finissait inéluctablement par devoir grimper dans la fontaine qui servait de piscine. Les goûters avaient des avant-goûts de baignade. Au point que, parfois, on faisait exprès, en inclinant la tartine, de faire couler la gelée sur la peau découverte. Elle se demanda si Iris jouerait aussi à ça. Mais sa mère n’était pas du genre à faire des confitures. Quoique. Sa mère n’avait pas été du genre à faire des tas de choses et, depuis qu’elle avait pris cette préretraite, elle s’était mise à des activités qu’on n’aurait pas pu imaginer comme hobby d’une propriétaire et directrice de cabinet de gestion de fortune. La poterie, par exemple. Quand elle avait acheté un tour, un four et de la glaise, tout le monde avait cru à une plaisanterie. « Et pourquoi pas des moutons ? » avait dit son frère. Éléonore Von Brill n’avait pas écouté les sarcasmes. Et dans ce qui devait avoir été une grange, elle avait installé son atelier. Toute la famille avait pensé que sa lubie passerait vite. Que c’était le côté « retour à la terre » qui allait avec l’achat de cette immense maison à rénover. Mais Élé avait persisté, pris des cours, et, sur les étagères de ce qui était devenu son atelier, on pouvait voir qu’elle avait même, après des années de pratique, été capable de produire quelques pièces pas trop vilaines.

Le petit courant d’air qui faisait frétiller les plantes vertes la fit frissonner. Elle ne sut pas à cet instant si elle s’inquiétait vraiment pour sa fille ou si, finalement, elle ne l’enviait pas un peu.

*

— Demain, on jouera à autre chose. C’est trop difficile, le scrabble en français.

June boudait. John voulut lui rappeler qu’Élé et Grandpa les avaient aidés, mais June avait toujours été une très mauvaise perdante. Il connaissait trop bien sa sœur pour argumenter.

— Je dors.

— Non, tu ne dors pas puisque tu me réponds.

— J’essaie de dormir.

— Oui, eh bien moi, je ne pourrai pas dormir parce que c’est trop injuste. Iris ne devait pas gagner. Je suis certaine qu’ils ont fait exprès de la laisser gagner parce qu’elle avait le cafard ce matin. Je ne jouerai plus. C’est tout.

— D’accord, c’est tout. Je peux dormir maintenant ?

June poussa un énorme soupir et se retourna ostensiblement contre le mur. Il s’en fichait, John, que l’on passe tout à Iris. Déjà, June n’avait pas été vraiment ravie de l’arrivée de sa cousine. Tous les ans, elle était invitée à venir et tous les ans, après des mois de « peut-être », « éventuellement quelques jours », elle ne venait finalement pas. La version officielle disait qu’elle devait se rendre chez ses autres grands-parents dont elle était la seule petite-fille, mais June avait aussi eu vent de l’interprétation officieuse. Elle connaissait les tergiversations qui finalement débouchaient sur l’absence de sa cousine aux retrouvailles d’été. Sa tante Agathe n’aimait pas la savoir dans cette grande maison sans règles. Sa mère l’avait dit à son père. Il avait, avec force, défendu sa sœur, mais June avait bien compris que ses dénégations trop vives confirmaient les accusations maternelles. Et June trouvait que, finalement, ce n’était pas plus mal. Ses craintes quant à la venue d’Iris s’étaient avérées justifiées. Iris, en ce premier jour, s’était conduite en petite princesse. D’abord chipotant sur son mur, ensuite, lorsqu’elle avait décidé de venir se baigner, en demandant qu’on ne la mouille pas, qu’on ne la gicle pas. Elle avait poussé des petits cris à chaque fois que l’un ou l’autre sautait dans l’eau. Tant et si bien que le concours de saut s’était transformé en démonstration de natation. June n’aimait pas les concours de natation. Elle n’aimait pas que Marcel et John changent le jeu pour « faire participer » Iris. Iris n’avait qu’à se glisser dans leur groupe et s’adapter. Ils étaient là avant elle, même si cette année c’était d’un petit jour. Ils prenaient possession de cette maison tous les étés, selon des rituels bien à eux. Demain, elle proposerait de continuer la cabane commencée lors des vacances de printemps. Et on verrait bien si, avec ses sandales argentées, mademoiselle Iris arriverait à grimper à la corde jusqu’à la plateforme de la hutte en construction.

III Acclimatation

— Bien dormi ?

John ne put répondre que par un borborygme à son grand-père. De fait, il dormait encore.

— Tu es le dernier debout. Les filles sont déjà à la piscine. John haussa les épaules. Elles pouvaient être où elles voulaient, lui avait déjà fait l’effort de descendre jusqu’à la cuisine et avait besoin de carburant avant de pouvoir véritablement émerger et prendre pied dans la journée.

Charles lui ébouriffa les cheveux en lui livrant un bol de lait. John aurait voulu râler, mais il aimait beaucoup trop son grand-père pour se rebeller contre ce geste somme toute amical. Et puis, avec l’arrivée d’Iris, il commençait à y avoir beaucoup de filles dans cette maison. « Ne pas perdre un allié sur un coup de tête. »

Quand le bol fut bien entamé et que le petit déjeuner eut effacé les brumes nocturnes, John jeta un coup d’œil à la grande horloge. Milieu de matinée. Pas étonnant que la maisonnée soit déjà active.

— On pensait aller à la brocante. Elle se termine à treize heures, il faudrait qu’on se bouge si on veut pouvoir en profiter.

La brocante. Un truc un peu ringard qui consistait à déambuler de stand en stand à la recherche d’objets dont on ne connaissait pas l’existence avant de les avoir découverts et dont, en principe, on n’avait nulle utilité.

— Et on pourrait aller boire l’apéro chez Moulin.

Même pas besoin d’un clin d’œil. La brocante, c’était en fait surtout l’apéro chez Moulin. Entre hommes. John et Charles savaient qu’après une voire deux allées, ils arriveraient à manœuvrer pour filer au café du village. C’était l’arrêt obligatoire à chaque passage. Que ce soit lorsqu’on allait chercher le pain ou parce qu’on devait aller à la pharmacie, chez Moulin était l’étape qui donnait à la virée à six kilomètres de la propriété tout son piquant. Pour John le Londonien, chez Moulin rimait avec art de vivre à la française. Un café au long zinc poli, des habitués, les parasols publicitaires, les cendriers en plastique qui claquaient sur les tables, la commande criée depuis la grande porte qui donnait sur la place. Et les jours de brocante, on pouvait y perdre tout repère temporel. Jusqu’à ce qu’Élé se soit assurée qu’elle n’avait raté aucun objet ni aucun vendeur ou acheteur de sa connaissance. Autant dire de longs quarts d’heure à naviguer dans ce fascinant microcosme français. Chez Moulin, c’était aussi le baby-foot. Charles était très fort au baby-foot. Quand ils trouvaient des partenaires, John savait qu’ils avaient toutes les chances d’emporter la partie. Quand ils jouaient l’un contre l’autre, John tentait de grappiller des points. Chaque but marqué était une victoire en soi.

— Je monte m’habiller.

Lorsque Charles vit disparaître son petit-fils dans l’escalier, il réprima un sourire. Chaque fois, au début des vacances, il se demandait si les traditions des années précédentes perdureraient encore un été. Pour cette année, c’était gagné. À moins qu’Iris ne préfère le bistrot à la brocante.

*

Comme on allait au village, Iris choisit une jolie robe. Un nœud dans le dos, pas trop courte, un petit volant élégant sur chaque épaule. Chaussures vernies. Elle hésita.

— Iris, tu viens ? On t’attend.

Iris cria un « j’arrive » qui résonna dans l’escalier en pierre. Il faisait déjà chaud, elle troqua les chaussures fermées pour des sandales plates argentées, attrapa son chapeau et se précipita dehors. Ils étaient déjà tous dans la voiture, une petite camionnette qu’Élé conduisait. Sa couleur jaune pétante ne laissait place à aucun doute quant à son propriétaire précédent. Iris fut un peu déçue, elle préférait, et de loin, la voiture « pour la ville ». Une limousine du temps où Élé était cheffe d’entreprise. Noire, racée.

Quand elle pénétra dans la voiture, elle vit que ses cousins lui avaient laissé la place du milieu. Celle inconfortable qui vous donnait l’impression d’avoir la tête collée au toit. Iris ne broncha pas, mais nota que, la prochaine fois, elle serait la première dans le véhicule. Il fallait tuer dans l’œuf toute velléité de lui imposer pour l’été cet espace où il faut négocier avec ses voisins le droit de poser ses pieds près des leurs.

— Tout le monde est attaché ?

À la réponse unanimement positive, on s’élança sur la longue allée. Comme toujours, on était ballotté de gauche à droite au fil des creux et des bosses du chemin. Sortir ou entrer dans la propriété était une aventure en soi. Au quatrième trou, Iris se dit que les shorts de June, s’ils étaient peu gracieux, étaient bien plus adaptés. Elle n’aurait pas l’air d’avoir une robe avec laquelle elle aurait dormi à l’arrivée au village. Iris soupira. Dans le rétroviseur, Charles lut son dépit. Au trou d’après, il lança un « olé ! » de stentor. Cela eut pour effet de tirer June et John de leur contem­plation du paysage. Au nid-de-poule suivant, après un échange du coin de l’œil, Élé et Charles lancèrent un deuxième « olé ! ». Il n’en fallut pas plus pour que les enfants lancent une ola de « olé ! » pour scander chaque victoire des roues sur les aléas territoriaux de la route accidentée.

À la vue des voitures garées le long de la route et des piétons sac au dos ou panier à la main, on sut qu’on était près du but. Iris redouta de devoir marcher longtemps sur l’accotement. Les J avaient chaussé des baskets. Personne ne lui avait dit que c’était ce dont il fallait s’équiper pour une telle virée. Au moins avait-elle opté pour les sandales. Moindre défaite.

Élé continua à rouler dans le village. Iris n’osa pas demander pourquoi elle ne s’était pas garée plus tôt. Les autres semblaient trouver naturel qu’on se faufile dans les rues étroites.

Devant une grande grille, Charles descendit et ouvrit le portail. La voiture s’arrêta dans la cour d’une belle maison de maître. Un monsieur d’un certain âge en sortit. Il colla des bises sur les joues de chacun, Iris y compris. Après quelques mots échangés, la troupe prit congé. On contourna la bâtisse et, par le portail du fond du jardin, on débarqua au milieu d’une place qui, en cette fin de matinée ensoleillée, était peuplée de tables, chaises, armoires, tableaux et autres mobiliers au minimum quinquagénaires. La chasse pouvait commencer.

*

On entendait uniquement le petit bruit sec et court du papier de verre sur le meuble. John était concentré, Élé regarda son petit-fils appliqué. Les portes de la baie vitrée avaient été entrouvertes pour évacuer la poussière. Les deux premiers jours, ils avaient travaillé juste devant, à l’extérieur. Ce matin, le temps semblait vouloir tourner à la pluie. Après avoir longuement scruté le ciel, il avait été décidé de s’installer à l’intérieur. Et puis, cela éviterait que la peinture fraîche soit agrémentée de moustiques ou de feuilles et de fleurs de la végétation alentour. John était le seul des trois enfants qui l’avait rejointe de manière enthousiaste. Élé en avait été surprise. June aimait beaucoup travailler la terre, et elle s’était attendue à ce que ce soit elle qui vienne dans son espace de travail trans­formé pour quelques jours en atelier de restauration. Les filles avaient préféré des parties de pétanque et de jeux de société avec leur grand-père. Elle s’était donc retrouvée avec ce jeune homme assidu à poncer, et bientôt à peindre et vernir, les deux commodes trouvées à la brocante. John avait demandé s’il pouvait en rénover une, seul. Élé n’y avait vu aucun inconvénient. En apprenti studieux, il avait lu le mode d’emploi des produits et le livre qui servait à sa grand-mère de bible autant que de guide pour ce type de travail. Le soleil passa soudain à travers les grandes vitres. John plissa les yeux, leva le nez et, s’adressant à sa grand-mère autant qu’à un public imaginaire, lança un « ça ne va pas durer », qui signifiait que ce n’était pas la peine de tirer les grands rideaux perle pour les protéger d’une lumière envahissante. Les minutes qui suivirent lui donnèrent raison.

— J’ai soif. Je vais aller me chercher un verre d’eau. Want something ?

— Oh, je veux bien un café, s’il te plaît. Lait et sucre.