Marine et Lila - Abigail Seran - E-Book

Marine et Lila E-Book

Abigail Seran

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Beschreibung

Deux femmes, seules. Leur rencontre va bouleverser toute leur existence...

Lila peine à trouver des équilibres satisfaisants entre son travail de médecin hospitalier, son fils Antoine, âgé de huit ans, et son mari. Marine est une veuve retraitée, dont la vie est une longue attente faite de quiétude ordrée et de silences partagés avec son chat.

D’une rencontre fortuite et au fil d’un échange de correspondance, la complicité s’installe entre les deux femmes. Le petit Antoine s’attache aussi à cette dame qui lui fait découvrir ses récits d’antan. Lila et son fils suivront alors les traces d’un passé qui les emmèneront jusqu’aux montagnes des Diablerets.

Ces relations harmonieuses seront toutefois ébranlées par la maladie. Au-delà des liens forts qui se sont tissés, Marine et Lila vont devoir s’interroger sur la vie et les choix qu’elle nous impose.

Ce roman raconte avec pudeur et sensiblité l'histoire d'une amitié, indéfectible jusque dans la maladie.

EXTRAIT

La semaine suivante, Lila réalisa que son lèche-vitrines dans le quartier n’était, ce matin-là, pas tant mû par l’intérêt de faire du cabotage commercial que par celui de rencontrer fortuitement Marine. Elle avait à plusieurs reprises pensé à cette dame bien comme il faut avec laquelle elle avait échangé rires et anecdotes le mercredi précédent. Elle prit conscience de son errance à but précis lorsqu’elle se retrouva par un hasard non fortuit devant le bistrot où elles avaient partagé un café trop fort. La terrasse était vide, et Lila se dit, que, tant pis, ce serait pour une autre fois. Au moment où elle s’apprêtait à poursuivre son chemin, elle vit une femme derrière la vitre avec un sourire joyeux qui lui fit un petit signe. Marine était assise près d’une fenêtre et avait l’air de l’attendre.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Abigail Seran, une Suissesse qui signe là son premier roman, y livre un récit vivant et émouvant, dont l’écriture témoigne d’un certain amour des mots. – Les Lettres et les Arts

Une incursion délicate et pleine de tendresse dans le monde impitoyable des greffes – et donc du don d’organes. - Marie-Claire Suisse

Une histoire simple que nous pourrions tous vivre un jour. Un style qui se resserre au fil des pages. Le verbe juste et le mot précis. Une tension forte qui prend le lecteur. Un ouvrage qui nous livre une auteure à la fois forte et fragile, sensible et déterminée, aimante des siens. GD, La Feuille de Bourg-en-Lavaux

À PROPOS DE L'AUTEUR

D’origine valaisanne, Abigail Seran a passé son enfance à Monthey. Elle habite depuis quinze ans dans le Canton de Vaud, en Lavaux. Après des études de droit, elle a travaillé dans le monde bancaire. Poursuivant ses activités de conseils, elle assume également une charge d’enseignement. Elle est l’auteure de Marine et Lila et Une Maison Jaune aux Éditions Plaisir de Lire et des Chroniques d’une maman ordinaire, aux Éditions Favre.

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Seitenzahl: 213

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Cet ouvrage n’aurait pu paraître sans le soutien de la Fondation Coromandel et la Commune de Bourg-en-Lavaux, auxquelles va toute la reconnaissance de l'éditeur et de l’auteure.

ISBN : 978-2-940486-26-7

© Éditions Plaisir de Lire. Tous droits réservés.

CH – 1006 Lausanne

www.plaisirdelire.ch

Couverture : Lucie Ryser – www.benitoandco.ch

Version numérique : NexLibris – www.nexlibris.net

ABIGAIL SERAN

MARINE et LILA

ROMAN

Table des matières
Titre
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
Postface
Remerciements

À Maxime, à Thierry, à Romain,

éternellement

I

Lila, Lila Belezam, avec z comme… zèbre.

Elle réprima un sourire, la guichetière leva les yeux mi-amusée, mi-dubitative. Lila salua et se retourna pour partir. Un point pour elle, la journée commençait bien.

– Mademoiselle ! Vous oubliez votre bourse… Lila effectua un revirement et aperçut une femme souriante qui lui tendait son portemonnaie. Elle s’apprêtait à lui dire merci et à s’en aller quand elle se ravisa.

– Puis-je vous offrir un café pour vous remercier ?

Lila vit passer un doute sur son visage, elle la jaugeait, ou, peut-être, pesait-elle le pour et le contre d’une telle proposition. Pour : la curiosité ; contre : le temps qui lui restait avant le prochain rendez-vous ou le souci des convenances : n’était-ce pas une offre un peu incongrue simplement parce que vous aviez permis à une personne de ne pas perdre ses affaires.

– Au diable l’avarice ! Je vous suis, Mademoiselle.

Sur le court chemin qui menait au café de l’autre côté de la rue, Lila se demanda ce qui lui avait pris, un mercredi matin déjà bien rempli, d’offrir un café à une anonyme qui avait, de fait, juste été charitable.

– Marine Drehan, c’est très aimable à vous de prendre ce moment. Vous devez pourtant être bien occupée.

Effectivement, si Lila ne se dépêchait pas, elle n’aurait pas le temps de cocher toutes les choses non passionnantes, mais néanmoins essentielles, qui s’étaient inscrites à son insu sur sa liste de courses.

Lorsqu’elles se furent assises à l’étroite table de la terrasse d’un bistrot de quartier, Lila détailla son interlocutrice. Cheveux auburn, de grands yeux bruns, très distinguée, elle devait avoir un peu plus d’une soixantaine d’années, et avait ce même sourire que lorsqu’elle lui avait tendu son portemonnaie, aimable, presque suranné. Elle réalisa que Madame Marine Drehan était, elle aussi, en train de la regarder et se demanda quel portrait cette inconnue pouvait bien dresser d’elle : blonde, trentenaire, fatiguée. Elle fut interrompue dans son analyse.

– Vous savez, je n’ai accepté que parce qu’il eût été dommage de refuser un geste si empreint de gentillesse, glissa-t-elle comme pour s’excuser.

– J’ai trouvé votre comportement si généreux et spontané, que je me suis permise d’acquiescer à votre proposition. Je ne vous prendrai pas longtemps, je sais comme les jeunes femmes d’aujourd’hui sont pressées.

Lila voulut répliquer, mais se retint. Voilà pourquoi elle avait proposé : elle était curieuse de cette femme qui, en une phrase, avait utilisé des expressions si désuètes.

– Lila Belezam, merci de l’avoir fait. Sans vous, j’aurais perdu bien plus de temps à courir après mon portefeuille ! Ce temps est donc un temps précieusement gagné.

Madame Drehan s’assit très droite sur sa chaise. On eût dit qu’elle était posée là un peu par hasard. Lila lui décocha son plus beau sourire, ce qui eut pour effet de détendre l’atmosphère.

– Je n’ai pas bien l’habitude de me rendre dans les troquets à pareille heure, qui plus est avec quelqu’un que je ne connais pas, reprit Marine Drehan afin de justifier sa gêne.

– Vous savez, je n’ai pas non plus pour habitude de proposer un café à quelqu’un que le destin me fait croiser.

L’arrivée du serveur interrompit le début de l’échange.

Quand il fut reparti avec la commande, Marine, avisant le cabas de courses aux pieds de Lila, reprit :

– Vous habitez le quartier ?

– En fait, je n’y viens que pour le cours de musique de mon fils, et comme c’est un temps un peu creux, je profite toujours de faire quelques achats, musarder dans les boutiques du coin.

Et la discussion s’embraya sur les divers commerces et leurs mérites comparés.

Au bout de vingt minutes, sur cette terrasse, deux inconnues ne l’étaient plus tout à fait.

– A bientôt, j’espère. Ce fut un plaisir de faire votre connaissance et de discuter avec vous. J’ai été ravie de ce moment. Peut-être aurons-nous l’opportunité de poursuivre cette conversation…

Lila sentit que ses propos étaient sincères. Marine avait un sourire qui ne demandait qu’à s’agrandir à l’idée d’une nouvelle rencontre. Lila, en se penchant pour attraper son sac, lui dit :

– Comme je passe presque tous les mercredis matins par ici, nous nous recroiserons sûrement. Maintenant, il faut que je file, sinon Antoine, mon fils, va se demander où je suis.

D’un geste de la main, elle salua Marine et s’en alla d’un pas alerte.

La semaine suivante, Lila réalisa que son lèche-vitrines dans le quartier n’était, ce matin-là, pas tant mû par l’intérêt de faire du cabotage commercial que par celui de rencontrer fortuitement Marine. Elle avait à plusieurs reprises pensé à cette dame bien comme il faut avec laquelle elle avait échangé rires et anecdotes le mercredi précédent. Elle prit conscience de son errance à but précis lorsqu’elle se retrouva par un hasard non fortuit devant le bistrot où elles avaient partagé un café trop fort. La terrasse était vide, et Lila se dit, que, tant pis, ce serait pour une autre fois. Au moment où elle s’apprêtait à poursuivre son chemin, elle vit une femme derrière la vitre avec un sourire joyeux qui lui fit un petit signe. Marine était assise près d’une fenêtre et avait l’air de l’attendre.

– Bonjour Lila, vous permettez que je vous appelle Lila, je dois avouer que je n’ai pas retenu votre nom de famille, hormis qu’il s’écrit avec un z , dit-elle dans un clin d’œil. Je me suis mise à l’intérieur, le temps est frisquet ce matin. Vous avez le temps pour un café ? C’est à mon tour aujourd’hui.

Comme un rendez-vous qui n’en était pas un, Marine et Lila prirent l’habitude, les semaines suivantes, de se retrouver pour un bref café, le mercredi matin. Une petite bulle où Marine entrevoyait la vie trépidante de Lila et où Lila prenait un bain de temps passé. Leurs conversations avaient eu pour sujet, d’abord Antoine, puis leurs familles respectives. Marine avait une fille qui vivait outre-mer et qu’elle voyait peu. Progressivement, Lila se laissa aller à lui raconter un peu de son travail, de sa vie.

Un mercredi de juin, Lila annonça à Marine le début des vacances scolaires prochaines. Marine lui répondit qu’il serait quand même préjudiciable de perdre un si joli moment pour de bêtes raisons de calendrier. Lila eut envie de rétorquer qu’elles pourraient toujours se revoir à l’automne, mais se retint lorsqu’elle sentit le vide qu’elle allait laisser pendant tout l’été. Depuis plusieurs semaines qu’elles se voyaient, elle réalisa à quel point ce rendez-vous comptait pour Marine. Et pour elle-même aussi. Marine sourit, de ce sourire si désarmant et dit :

– Lila, et si vous veniez, lors des vacances, prendre le café chez moi avec Antoine. J’habite au coin de la rue, et je serais ravie de faire sa connaissance.

Et c’est ainsi, qu’un mercredi matin de juillet, Lila et un Antoine bien peigné, comme aurait dit Marine, arrivèrent dans la petite cour où elle habitait. Il y avait là quelques chaises en métal bleu pâle et deux petites tables sur lesquelles étaient posés des biscuits dorés. Des géraniums débordaient de leurs pots et un chat languissait au soleil.

De la baie vitrée entrouverte, Marine sortit avec une cafetière fumante. En descendant les trois marches qui menaient à la cour, elle leur souhaita la bienvenue.

– Bonjour Lila et bonjour jeune homme. Tu dois être Antoine ? Un Antoine poli mais renfrogné lui répondit un bonjour du bout des lèvres. Avant que Lila, quelque peu mal à l’aise face à l’attitude peu avenante de son fils, n’ait le temps de dire quoi que ce soit, Marine s’adressa à l’enfant :

– Oh, je sais, venir prendre le thé chez une vieille dame, un beau mercredi matin de juillet, cela a à peu près autant d’intérêt que d’aller chez le dentiste, n’est-ce pas ?

Antoine n’osa pas bouger, il regardait sa mère de biais en se demandant ce qu’il devait répondre.

– Quel âge as-tu, Antoine ?

– J’ai huit ans, prononça une petite voix.

– Est-ce qu’à huit ans on aime les aventures ? reprit Marine.

– Euh, oui, un peu, dit Antoine, ne sachant pas si c’était du lard ou du cochon.

– Alors, j’ai quelque chose pour toi ! Suis-moi.

Antoine jeta un coup d’œil à sa maman qui lui fit un signe rassurant et escorta, un peu à reculons, cette dame qui ne lui disait rien de bon.

– Laisse-moi t’expliquer : à l’intérieur, dit-elle à Antoine devant une porte de l’autre côté de la petite cour, se trouve tout un bric-à-brac. Cette maison a appartenu à ma grand-mère et au fil des ans nous avons empilé plein de souvenirs dans ce débarras. Autant de trésors dont je ne me suis pas souciée depuis longtemps. Je sais qu’il y a, par exemple, un vieux vélo ayant appartenu à ma fille. S’y trouvent aussi des tas d’objets du siècle passé, et même du siècle précédent !

Antoine écoutait maintenant attentivement Marine, les yeux ronds.

– Du siècle avant celui d’avant ?! Mais toi, tu es du siècle encore d’avant ?

– Antoine ! Intervint vivement Lila, combien de fois t’ai-je déjà dit que l’on ne tutoie pas les grandes personnes et que l’on ne pose pas ce genre de questions ?!

Marine eut un rire sincère et dit :

– Les explorateurs ne font pas tant de manières et se tutoient, non ? Je considère que j’ai moi-même, en quelque sorte, été une exploratrice. Et le jeune Antoine ici présent, m’a fort l’air de l’être également, n’est-ce pas Antoine ?

Antoine acquiesça timidement.

– D’ailleurs, Antoine, ta maman n’appartient-elle pas aussi à cette catégorie-là ?

Antoine n’osa pas répondre.

– Eh bien, décréta Marine d’un ton péremptoire, je pense que ta maman est une héroïne de tous les jours étant donné toutes les épreuves qu’elle doit surmonter au quotidien, reprit-elle en lançant un regard lumineux à Lila.

– Ceci étant donc admis, je propose que, dorénavant, le tutoiement soit de rigueur.

Lila apprécia cette manière élégante de les rapprocher.

– Et, en ce qui concerne mon âge, reprit Marine, non, je ne suis pas du siècle encore d’avant comme tu dis, mais juste celui passé. Mon grand-père, lui, était du dix-neuvième siècle, et il a laissé bien des choses dans ce débarras que je te propose d’aller découvrir. Mais attention, il a y une règle, ajouta-t-elle la main sur la poignée et baissant le ton.

– Tu dois être prudent, il pourrait y avoir des choses dangereuses. Alors pour y voir plus clair, voici un objet qui devrait t’être utile.

Et elle sortit de derrière les géraniums un petit paquet qu’elle lui tendit. Antoine déchira l’emballage et découvrit une lampe frontale toute bleue. Conquis, il fit un sourire rayonnant à Marine et souffla un grand merci. Lila, qui s’était rapprochée, tout en ajustant la lampe sur le front de son fils, adressa un regard chaleureux à Marine. Marine, un peu gênée de tant d’émotion, prit une grande inspiration et, en un geste théâtral, ouvrit la porte de la remise.

– Bonne exploration, Antoine !

Antoine mit quelques instants à se familiariser avec la lumière surgissant de son front. Il y avait tant à voir qu’il tournait la tête trop vite pour que ses yeux aient le temps de fixer un objet. De cet endroit émanait une odeur particulière. Un mélange de cave, de naphtaline et d’humidité. Marine ne l’avait pas trompé, il régnait un capharnaüm difficilement descriptible. Là des livres, là une malle, là un vieux fauteuil. Tout ce qu’Antoine distinguait était une espèce de chemin qui menait au fond de cette sorte de caverne.

Antoine entendit les voix de Marine et de sa mère s’éloigner. Elles étaient toujours audibles, mais comme épaissies par la poussière. Au travers d’un jour qui se faisait entre les jointures de la porte, il entraperçut sa mère et cette drôle de dame qui s’installaient autour des petites tables de la cour.

Il hésita un instant à ressortir, mais la tentation d’aller à la rencontre du passé qui s’étalait devant lui fut plus forte et il se mit à avancer au milieu des objets hétéroclites. Il était un peu perplexe de se trouver nez à nez avec des éléments si quotidiens qui semblaient avoir pris là, depuis longtemps, leurs quartiers dans cette remise au fond d’une cour. En croisant une valise, sur laquelle il faillit trébucher, il se demanda s’il osait l’ouvrir. Il allait faire sauter les loquets lorsqu’un éclat de rire, qu’il considéra comme un signe d’arrêt, lui parvint. Il laissa la valise et avança précautionneusement pour déterminer la topologie de son nouveau terrain de chasse.

Le grenier faisait un virage. Il balaya de sa lampe-torche le sol, puis le plafond et entreprit d’aller voir ce que ce tournant pouvait bien révéler. Avançant à pas de velours, il se rendit soudain compte que les voix s’étaient faites plus lointaines. Il allait déboucher sur le coin qui l’intéressait, quand un énorme bruit dans son dos le cloua sur place.

Tremblant, il se retourna et se trouva face à deux billes brillantes qui le regardaient. En sursautant, il avait décalé sa lampe frontale et ne voyait donc pas à qui appartenaient ces yeux inquisiteurs. Le cœur battant, il rajusta sa lampe et mit en lumière un gros chat noir aussi terrorisé que lui. Ils se jaugèrent, se rassurèrent et le chat entreprit de grimper à toute vitesse sur une poutre, près de l’entrée.

Antoine entendit sa mère lui demander si tout allait bien.

– Oui, oui, c’est juste le chat qui a fait tomber une sorte de casserole, lui cria Antoine.

– Si Fenouil t’embête, fais-le sortir, lui répondit Marine.

– Pas de problème, cria Antoine, d’une voix qu’il voulait assurée, je maîtrise la situation.

Le chat regardait l’enfant d’un air qui lui expliquait qu’il ne maîtrisait rien du tout et que lui, chat, pouvait bondir sur ce beau parleur à tout instant. Antoine n’en avait cure : il regarda le chat fixement et, bravache, lui dit à mi-voix :

– Quand on s’appelle Fenouil, on n’est pas en position de faire le malin ! L’explorateur ici c’est moi et je vois aussi bien que toi dans le noir, donc si tu veux rester, tu peux, mais tu suis mes consignes.

Le chat se mit à ronronner et le pacte fut scellé.

Lila regardait Marine qui versait un café odorant dans de petites tasses de porcelaine à fleurs. Elle hésita, huma l’air, l’odeur des fleurs, de ce moment d’été où il ne fait pas encore chaud, mais durant lequel les pierres amassent la chaleur qu’elles vont rendre jusque tard dans la nuit. Elle entrouvrit la bouche pour parler, se ravisa cependant. Marine sourit, elle attendait la question. Lila prit un air dégagé et demanda nonchalamment :

– Pourquoi le chat s’appelle Fenouil ?

Un second gros bruit, suivi de l’apparition d’un enfant et d’un chat poussiéreux, ne laissa pas le temps à Marine de répondre. Elles se regardèrent, fixèrent Antoine et Fenouil et éclatèrent d’un rire qui se répercuta en cascade dans la petite cour.

Antoine annonça solennellement qu’ils avaient été victimes d’une attaque d’objets non identifiés.

– Je pense que tu as dérangé le temps, Antoine, les laissés-pour-compte du grenier n’aiment pas qu’on les importune... Je t’avais prévenu : pour que la remise livre ses secrets, tu dois te faire accepter, les apprivoiser. Comprends que, pour certains, ces ustensiles sont là depuis plus de cent ans. Ils ont été déposés il y a fort longtemps par des gens qui n’en avaient plus besoin. Cela a souvent dû être un déchirement de ne plus servir à rien. Et toi, jeune homme fringant, tu débarques, un beau matin, et, d’un coup de lampe frontale, sonnes leur réveil… Il semble donc forcé qu’ils se révoltent. Si l’on te réveille en sursaut le matin, je devine que tu n’apprécies pas ?

Antoine dut en convenir.

– Alors, reprit Marine sur le ton de la confidence, vas-y doucement, laisse-les comprendre que tu ne leur veux pas de mal, sois respectueux de leur histoire, et je suis persuadée que, peu à peu, ce petit monde t’accueillera.

Lila écoutait fascinée. Elle regardait Marine, elle regardait son fils. D’habitude si impulsif, Antoine se laissait emmener par les mots de Marine. Et Marine, si distinguée, sortait à chaque explication supplémentaire un peu plus de son carcan. Elle l’envia.

Antoine prit un biscuit, une grande inspiration et entreprit un retour dans le débarras, suivi de Fenouil qui, en lieutenant désormais fidèle, couvrait ses arrières.

A nouveau, Lila eut envie de poser une question. Marine mit légèrement sa main sur celle de Lila et tournant la tête vers la remise dit :

– Il faut toujours du temps pour apprendre à se connaître et alors les questions coulent de source et les réponses viennent d’elles-mêmes.

Elles parlèrent de l’été qui commençait, des vacances, et de l’automne à venir. Quand le moment du départ fut proche, Antoine demanda s’il pouvait revenir, le temps de poursuivre son apprivoisement. Marine lui répondit que, non seulement il pouvait, mais, qu’en plus, il le devait, sans quoi les objets allaient se sentir abandonnés à nouveau. Lila lui fut si reconnaissante de ce moment que, sans se poser de question, elle embrassa Marine sur les deux joues. Marine rosit de plaisir et caressa les cheveux d’Antoine affectueusement. De la rue, on put voir une dame et un chat noir regarder tendrement partir un enfant qui tenait joyeusement la main de sa mère. Au moment de quitter la cour, Antoine se retourna et cria :

– Au revoir, Marine, au revoir Fenouil, je reviendrai très vite.

Et Lila d’ajouter :

– Oui, très vite.

II

Cet été-là, dans la maison de l’île, on entendit souvent résonner les noms de Marine et Fenouil. Qui à la suite d’une phrase élégante, qui au croisement d’un chat malicieux, tous deux se matérialisaient au détour d’un chemin, au détour d’un récent souvenir.

La liste de ce qu’il faudrait raconter à Marine et Fenouil ne cessait de s’allonger au fil des jours qui raccourcissaient et les rapprochaient de la rentrée. Ce fut un été étrange, peuplé de cartes postales qui racontaient balades et exploits, qui faisaient partager moments banals et uniques.

Cet été-là, dans la petite cour, le facteur n’en finissait plus de livrer du courrier. Il avait même fait la remarque à Madame Drehan que, décidément, elle avait beaucoup d’amis. Marine lui avait répondu que ce n’était pas le nombre d’amis qui était important, mais le nombre de pensées. Les premiers mots étaient des découvertes dont Lila lui avait parlé, puis vint le partage des moments : la pluie qui les avait douchés en rentrant du marché, le bateau qui avait démâté juste devant la maison, les courbatures d’une trop longue balade à vélo. Comme un rituel tous les jours recommencé, les cartes disaient l’endroit, l’événement, les vacances.

Marine les avait d’abord entreposées sur la crédence de l’entrée. Au bout de quelques jours, l’espace venant à manquer, elle entreprit de tendre un fil le long du corridor et accrocha consciencieusement les cartes avec des pinces à linge en bois. Trois murs étaient déjà tendus de cartes postales quand arriva la dernière. C’était une carte à l’ancienne, où figurait en noir et blanc une famille toute droite devant une petite maison bretonne. Au dos était inscrit d’une écriture d’enfant appliqué « Viendras-tu avec nous l’année prochaine ? Antoine et Lila ». Marine resta longtemps dans le petit vestibule à regarder cette carte. Elle tremblait presque, souriait, avait le cœur qui battait très fort. Elle relut ces mots une dizaine de fois. Elle passa ses doigts sur les lettres bien formées, elle passa sa main sur son front et posa cette carte dans un cadre sur la cheminée.

En étalant les serviettes de plage sur le fil à linge, Jules demanda nonchalamment à Lila, qui écrivait une énième carte postale, ce qu’elle avait cette Marine. Lila sentit percer un air de reproche et d’agacement dans sa voix.

– C’est que, je ne sais pas, elle me touche. Et cela remplace nos rencontres du mercredi. Et puis, elle est seule dans cette grande ville qui doit être bien vide et j’ai juste envie de lui faire partager nos moments ici. Tu sais comme j’aime cet endroit, les odeurs d’embruns, le temps qui s’écoule, les mouettes, tout…

Jules, s’étant retourné, regarda sa femme mi-excédé, mi-attendri.

– Eh bien, il faudrait qu’elle vienne le voir de ses propres yeux, ça nous ferait des économies de timbres !

Lila en resta le stylo suspendu, et Antoine déboula la bouche emplie de Nutella en disant :

– Oh oui ! Qu’elle vienne, et avec Fenouil ! Dis, maman, on l’invite pour l’an prochain, Papa, merci ! C’est pire cool !

Jules se trouva bien emprunté, il hésita à retirer sa phrase, à expliquer que ce n’était qu’une boutade, mais en se trouvant nez à nez avec deux paires d’yeux si confiants, il se dit qu’en un an, il aurait bien le temps de gérer la situation et d’éviter une intrusion étrangère dans ses prochaines vacances d’été. Là, tout de suite, il n’eut pas le cœur de décevoir l’enthousiasme qu’il avait déclenché.

– Maman, je peux l’écrire à Marine ? Dis, tu m’aides, je ne voudrais pas laisser de fautes d’orthographe, elle n’aimerait pas, Marine.

Et Antoine s’était attelé à écrire la carte dont Lila avait déjà rédigé l’adresse.

Lila la balada longtemps dans son sac, elle hésitait à la poster, ayant senti que cette invitation n’était pas vraiment réelle pour Jules et la dernière chose dont elle avait besoin en ce moment était de rajouter des tensions dans son couple.

Et Marine, que dirait Marine, peut-être était-ce trop tôt, peut-être n’était-ce pas la bonne forme, peut-être... Ce n’est que le dernier matin des vacances, lorsqu’elle alla au village chercher les victuailles pour le trajet du retour, qu’elle retrouva au fond de son sac, la carte postale qui attendait son destin. Lila caressa l’écriture de son fils des yeux, elle pensa à Marine, elle pensa à Jules, là, au milieu de la place, elle tergiversa. Si elle la jetait dans la corbeille à sa droite, personne n’en saurait rien, elle pourrait toujours dire que la poste l’avait perdue et, même si Antoine en reparlait, ce ne serait qu’un mot d’enfant. Mais si elle la déposait dans la boîte à sa gauche… Elle était suspendue, sur cette esplanade, sous un platane, à l’ombre de l’église, elle regarda la poubelle, elle regarda la boîte aux lettres. Au diable l’avarice, l’expression de Marine lui revint soudain ; le cœur battant, elle glissa la carte dans la bouche jaune et gloutonne.

Sur la route du retour, Lila pensa à cette carte, à son parcours : l’employé de la poste venant relever le courrier ; sa missive se perdant parmi toutes les autres correspondances, factures, publicités ; le centre de tri qui lui fait retrouver son chemin ; le convoyage dans le TGV jaune. Antoine aime tellement ce train-là… elle eut un sourire en apercevant le clin d’œil des champs ambrés qui s’étalaient devant ses yeux… puis la besace du facteur. Sa carte arriverait-elle à vélo, en voiture ou à pied ? Et Marine ? Elle avait tellement hâte de la retrouver.

Il ne s’était passé que trois semaines, mais elle avait l’impression d’un temps bien plus long. Avant les vacances, elles avaient plutôt échangé des banalités, du quotidien, et à travers toutes ces cartes, les émotions s’étaient peu à peu invitées. Comment allait réagir Marine ? Cette dame si « comme il faut » avait-elle bien vécu ce qu’Antoine et elle lui avaient transmis ? Dans son métier de médecin, Lila avait appris à mettre de la distance dans ses sentiments envers ses patients notamment, à ne pas les « ramener à la maison » comme disait Jules. Mais là, petit à petit, elle avait franchi ces limites. Peut-être que Marine n’avait pas compris, peut-être que Marine n’allait pas poursuivre leur relation sur ce style-là, peut-être que cette guimauve était inconvenante. Lila était accrochée à ses questions qui défilaient dans sa tête aussi vite que le paysage. Elle eut presque un regret de tant de cartes postales envoyées.

– Maman, on va voir Marine demain ?

Jules soupira. Encore Marine…

– Non, pas demain, mon bonhomme. Tu sais ce que c’est quand on rentre de vacances, il y a toujours tant à faire. Et puis, demain c’est dimanche, et on ne dérange pas les gens le dimanche, et on ne reçoit pas les cartes postales le dimanche, ajouta mentalement Lila.

– Mais c’est pas les gens, Marine, rétorqua Antoine déçu et insistant.

– Maman a dit pas demain, demain ce sera repos, rangement et journée en famille. N’insiste pas, Antoine ! ajouta Jules fermement.

Et Lila lut dans le rétroviseur, sur les lèvres de son fils, « Marine, c’est presque comme la famille ». Elle pensa très fort « oui, Antoine, Marine, pour nous, maintenant, c’est presque notre famille, mais papa ne le sait pas encore et peut-être que même Marine ne le sait pas non plus ». Cette pensée la figea.

« Pourvu que Marine veuille appartenir à notre famille. »