Je n'attendais que toi - Elodie Strong - E-Book

Je n'attendais que toi E-Book

Elodie Strong

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Beschreibung

Londres, 1920. Le jour où Eliza Scott rencontre le taciturne et torturé comte Andrew Campbell dans sa librairie, elle ne se doute pas que sa vie est sur le point de basculer à jamais. Car le comte, qui a combattu durant la Première Guerre Mondiale, reste hanté par la mort de sa famille et par la guerre. D’abord révulsée par le comportement d’Andrew qui vend des créatures magiques aux enchères pour régler ses dettes et venger l’assassinat de sa soeur, Eliza va peu à peu découvrir la vraie personnalité du comte. Eliza et Andrew pourront-ils se rejoindre alors même que tout les sépare ?

À PROPOS DE L'AUTRICE

Diplômée d’une Licence d’Histoire et d’un DUT Information-Communication, Elodie Strong, 24 ans, écrit des histoires depuis son adolescence. Passionnée par les romans fantastiques et les classiques anglais, elle a mis à profit ces romans pour inventer ses propres histoires. Aujourd’hui, elle souhaite travailler en bibliothèque ou en librairie.

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Seitenzahl: 496

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Elodie Strong

Je n’attendais que toi

 

Prologue

Une étrange trouvaille au large de Liberty Island

 

La sirène se débattait. Elle ne voulait pas aller sur ce bateau à voile qui ne paraissait pas solide et qui avait l’air de tanguer un peu trop à son goût. La créature aux longs cheveux verts cracha des insultes à l’homme qui la maintenait dans ses filets. Malheureusement, hors de l’eau, ses insultes restèrent de longs rugissements incompréhensibles. L’homme la frappa violemment sur la tête avec une rame. Des étoiles dansèrent devant les yeux de la sirène puis ce fut le noir complet.

Satisfait au vu de sa proie évanouie, l’homme parvint à faire monter la femme poisson sur son bateau. La créature devait mesurer un mètre soixante et était très mince. Ses joues étaient creuses et son ventre laissait apparaître ses os. Seule sa poitrine bien dessinée contrastait avec sa maigreur. De même qu’elle possédait des cheveux couleur algue, ses yeux étaient immenses et émeraude. Les écailles de la créature ensorceleuse, tirant sur toutes les nuances de vert, étaient assez glissantes entre les doigts du jeune homme. Lorsque la lourde charge toucha le sol en bois, le navire tangua dangereusement de gauche à droite. Les deux pieds bien en appui des deux côtés de sa victime, l’étranger parvint à maintenir la barque sur les flots. Il s’en était fallu de peu pour qu’il se retrouve dans les eaux froides de la Liberty Island. De plus, la baignade était interdite… Quelle aurait été sa défense si on l’avait surpris nageant dans ces eaux aux côtés d’une femme qui n’avait rien d’humain ? !

En levant les yeux il croisa ceux inertes, inexpressifs de la Statue de la Liberté. Le jeune homme se sentait si minuscule à côté de cette géante de presque cent mètres de hauteur. Il avait l’impression qu’elle le jugeait pour tous les actes affreux qu’il accomplissait depuis la tragédie survenue un an plus tôt. À ce souvenir, ses poings se serrèrent à l’instar de ses lèvres. Il refoula les larmes qui lui piquaient les yeux. Ce n’était pas le moment de craquer. Il aurait tout le temps de s’apitoyer sur son sort lorsqu’il serait dans sa cabine pendant la traversée jusqu’à Liverpool. Pour le moment, il devait ramener cette sirène à bord du paquebot le Celtic. L’homme la porta dans ses bras musclés mais eut des difficultés pour la placer dans le coffre qu’il s’était procuré en Angleterre. La peau flasque de la sirène lui échappait des mains et il faillit la refaire tomber dans l’eau. Le coffre était sur roulettes, ce qui était plus pratique quand on avait quelque chose de lourd à l’intérieur. Il mesurait un mètre quatre-vingt de longueur sur un mètre trente de hauteur. La créature serait un peu à l’étroit mais du moment qu’elle pouvait se tourner et se retourner il n’y avait pas d’inquiétude à avoir. Tout le tour du coffre était en bois (pour que personne ne puisse en distinguer le contenu) mais les parois intérieures étaient faites de verre et contenaient de l’eau à mi-hauteur. Il le ferma à double tour. Une fente sur le haut permettrait à sa locataire de respirer. Cela fait, il plia le filet qui lui avait servi à attraper la sirène, et le rangea dans un coin du petit navire. Ensuite, il s’empara des deux rames et entreprit d’amener son bateau jusqu’au port de New York. Devant lui s’étalaient les buildings si célèbres de la ville américaine. Malgré cette grandeur évidente, l’homme préférait la douceur et le calme de l’Angleterre. À la pensée de sa chère patrie, il rama de plus en plus vite. Comme si ce simple geste pouvait le ramener plus tôt chez lui. Le Celtic devait partir dans deux heures mais n’atteindrait Liverpool que dans une semaine.

Trente minutes plus tard, l’homme attacha le petit navire à une bitte d’amarrage. Un petit homme tout rond et à la figure rougeaude l’accosta aussitôt, la main tendue. L’Anglais avait loué cette embarcation au nouveau venu pour lui permettre de se rendre à Liberty Island à moindre coût.

– Alors Monsieur, avez-vous trouvé ce que vous êtes venu chercher ? l’apostropha-t-il avec un fort accent américain en jetant un vif coup d’œil à la malle posée dans l’embarcation.

L’homme eut un faible sourire, chercha son portefeuille dans la poche interne de son habit et en sortit un shilling pour son aller-retour à la Statue de la Liberté.

– J’ai trouvé, merci bien, répondit-il en lui donnant sa pièce de monnaie. Pouvez-vous m’aider à sortir le coffre d’ici ?

Le marin acquiesça. L’étranger lui lança une corde qui était attachée à la caisse par l’anse de droite, pour qu’il tire dessus. De son côté, il se baissa vers le fond de sa barque et prit le bas du coffre à deux mains. Les traits de son visage se tirèrent tandis que les deux hommes levaient la boîte suspecte. Ses muscles se tendirent au maximum pour lui permettre de tenir le coup. Il serra les dents et au bout de quelques pénibles secondes ils parvinrent à le poser sur la terre ferme. L’anglais détendit ses bras tandis que le marin reprenait son souffle avec difficulté.

– Je suis curieux de savoir ce qu’il y a là-dedans ! s’exclama le marin entre deux expirations.

– Votre curiosité restera insatisfaite, j’en ai bien peur, répliqua son interlocuteur sans une once de regret dans la voix. Puis-je récupérer mes affaires à présent ?

– Bien entendu mon cher Monsieur ! Bien entendu !

Le navigateur, après avoir retrouvé son rythme cardiaque, se dirigea vers les bureaux qui se trouvaient à quelques mètres du port. Il revint quelques minutes plus tard avec un manteau noir et une valise tout aussi sombre.

– Bon retour en Angleterre, Sir !

Le jeune homme lui fit un signe de tête et prit congé. Il mit son manteau, posa la valise sur le coffre et attrapa la corde pour le faire rouler sur le sol inégal. Le Celtic était amarré dans l’espace réservé aux paquebots qui se situait de l’autre côté du port. L’Anglais espérait que la créature aquatique ne se réveillerait pas entre-temps, sinon il aurait du mal à garder une bonne trajectoire. Au bout de pénibles minutes, il arriva enfin aux abords du paquebot. Ce dernier avait une longueur de plus de deux cents mètres. Ses deux cheminées étaient entourées de quatre mâts, couleur ocre brun et noir. Sa coque comportait la même couleur que l’ébène ainsi qu’une pure couleur blanche. Devant l’embarquement, on le délesta de son coffre qui irait rejoindre tous les gros objets dans la soute. Avant de s’en débarrasser, l’homme jeta un regard dans la fente et fut soulagé de voir que la sirène ne s’était pas réveillée. Il monta ensuite sur le petit pont qui lui permettrait de rejoindre l’intérieur du paquebot. Il montra son titre de transport aux deux stewards. Avec un sourire de bienvenue, ils s’écartèrent pour le laisser passer. Sa cabine se trouvait en deuxième classe. Avant, il aurait voyagé en première classe mais ça… c’était avant la guerre et avant les dépenses incontrôlées de son père. Le jeune Anglais traversa de longs corridors vernis de rouge et de vert, dont le sol était muni d’une douce moquette feutrant les pas des passagers. Il arriva bientôt devant sa cabine. En pénétrant à l’intérieur, il découvrit une chambre comportant un lit, un bureau et une vue lointaine sur New York. Le petit lit se trouvait face à la porte d’entrée et au-dessus de celui-ci il y avait le hublot qui permettait de respirer un peu d’air frais et d’avoir une jolie vue. Les meubles étaient en bois, de même que les murs. C’était une cabine très sommaire et rustique. Rien à voir avec celles des premières classes qui souvent pouvaient se comparer à des suites royales.

Il posa sa valise sur le lit et enfouit son visage dans ses mains. Celles-ci étaient ornées de deux bagues : l’une camée qu’il portait à l’index droit et l’autre de deuil qu’il mettait au pouce gauche. Il se releva d’un coup sec et s’approcha du miroir qui se situait au-dessus du petit bureau. Une barbe commençait à voir le jour sur ses joues, ce qui n’était pas très convenable pour un gentleman. Sa bouche, aux fines lèvres, invitait aux baisers, mais il y avait bien longtemps qu’il ne caressait plus l’espoir de trouver une épouse. Ses grands yeux aux longs cils, d’un doux mélange entre le vert et le bleu, ne brillaient d’aucun éclat à part celui de la fatigue. Ses cheveux bruns, coupés au ras des oreilles, formaient une raie au milieu et étaient légèrement ébouriffés après son escapade sur Liberty Island. Tout, dans son visage fin, exprimait une profonde tristesse et la volonté que tout redevienne comme avant. Comme avant la guerre qui avait décimé des centaines de milliers de soldats. Comme avant la guerre, que tous appelaient la Der des Ders. Comme avant la guerre, où il avait vu mourir son frère sous ses yeux horrifiés. Cette guerre, qui avait fait de sa vie un enfer et qui avait bouleversé le monde entier.

Nous étions le 15 avril 1920, huit ans jour pour jour que le Titanic avait sombré, et le comte Andrew Campbell aurait préféré ne jamais avoir vécu ce qui devait être appelé plus tard, la Première Guerre Mondiale.

Chapitre 1

Une matinée chez les Scott

 

Dans le petit appartement de Tottenham Court Road, à Londres, la famille Scott commençait à s’éveiller.

L’appartement mesurant cinquante mètres carrés avait la faculté d’être occupé par cinq personnes. La plus grande des chambres était partagée entre les trois sœurs et la plus petite appartenait aux parents. Il n’y avait ensuite qu’une toute petite cuisine, où Mrs. Scott se plaignait souvent de ne pas avoir suffisamment de place pour cuisiner tous les mets délicieux dont raffolaient ses filles et son mari. Le salon, quant à lui, possédait suffisamment de fauteuils pour les cinq personnes et des étagères remplies de livres décoraient le mur attenant à la cuisine. On y trouvait des reliures en cuir appartenant aux romans de Jane Austen, Orgueil et Préjugés était en présentation. C’était le roman favori des filles Scott depuis la première fois qu’elles l’avaient lu. Fitzwilliam Darcy avait été leur premier amour à toutes les trois. Il y avait aussi les plus grands succès de Charles Dickens, des sœurs Brontë et d’un nouvel auteur que Mary aimait beaucoup : Thomas Hardy. Une petite étagère était aussi consacrée aux auteurs étrangers : notamment Notre Dame de Paris, du français Victor Hugo et Les Nouvelles Histoires Extraordinaires de l’Américain Edgar Allan Poe. Charlie, quant à lui, possédait les œuvres complètes de Shakespeare.

La salle de bains, où un seul individu pouvait rentrer, n’avait qu’une seule douche très étroite et un lavabo. Tous deux n’avaient pas d’eau chaude. Il fallait en faire chauffer à la cuisine avant de se doucher. Cela représentait une gêne quand l’hiver apportait sa fraîcheur glaciale qui s’infiltrait à travers les vitres et les portes de l’appartement. Pour le moment le problème ne se posait pas vu que nous étions à la moitié du mois d’avril.

Mary et Charlie, les parents, furent les premiers debout. Mary était de petite taille, ses trois filles la dépassaient de quelques centimètres et son mari avait une bonne tête de plus qu’elle. Ses cheveux blonds ramenés en chignon étaient indissociables de son physique. À part son mari et ses filles, personne ne l’avait jamais vu sans chignon. Des taches de son venaient parsemer ses joues et son petit nez. Son mari lui avait toujours dit que c’était cela qui l’avait séduit en premier chez elle. Mary possédait de jolis yeux bleus assez clairs pour qu’on puisse s’y noyer à l’intérieur.

Du haut de son mètre quatre-vingt, Charlie s’installa dans son fauteuil du salon. Le matin était le moment de la journée qu’il appréhendait. Toutes les nuits il s’endormait avec un nœud à l’estomac. Pourquoi ? Charlie Scott était un mineur et tous les jours il se rendait à quelques kilomètres de Londres pour descendre sous terre afin d’exploiter du charbon. Les conditions si difficiles le rendaient malade. S’il tenait le coup depuis toutes ces années, c’était grâce à sa famille. Le travail à la mine était leur seul revenu mensuel. Sans cela, ils ne pourraient pas habiter dans un appartement. Heureusement, depuis peu, Eliza, l’une des trois filles avait trouvé un emploi. Charlie secoua sa tête grisonnante en esquissant un sourire. Oui, la pensée de ses trois filles était vraiment réconfortante. Il leva ses yeux émeraude vers son épouse qui était directement allée à la cuisine pour préparer le petit déjeuner de toute sa petite famille. Comme d’habitude la table était très peu garnie, car ils n’avaient pas les moyens de s’acheter beaucoup de nourriture. Ils se contentaient donc d’œufs brouillés et de scones. En boisson il y avait seulement du thé vert.

Au moment où Mary apportait le plateau du petit déjeuner dans le salon, ses deux plus grandes filles firent irruption dans la pièce. Emily et Eliza vinrent saluer leurs parents d’un baiser sur la joue, puis s’assirent sur deux fauteuils à côté de Charlie.

– Tu vas bien, Daddy ? Tu sembles préoccupé, remarqua Eliza d’une voix douce en approchant son joli visage de celui de son père.

– Tout va bien chérie, ne t’en fais pas. Tu sais bien que le matin n’est jamais un bon moment pour moi.

Eliza acquiesça doucement faisant rebondir ses longs cheveux blonds sous ses épaules. Elle avait hérité de sa mère ses yeux bleus mais la couleur était plus foncée reflétant une mer en pleine tempête et ses taches de son sur le haut des joues et sur le nez. De son père, c’était sa haute stature. Elle était la plus grande de ses deux sœurs, ce qui avait tendance à ennuyer son aînée, Emily. Fiancée depuis deux semaines à peine, celle-ci avait révolutionné la famille quand son fiancé lui avait offert en guise de cadeau de mariage un fer à friser. Depuis, elle l’utilisait tous les jours sur ses cheveux courts de couleur châtain. Elle se faisait une coiffure crantée donnant la forme de vagues à sa chevelure. C’était la mode en ce moment à Londres. Emily était heureuse d’avoir enfin quelque chose à la mode, son fiancé la connaissait déjà si bien !

– Elsie dort encore je présume ? demanda Mary en se servant une tasse de thé vert.

– Tu sais bien qu’elle ne se lève pas avant neuf heures, répondit Emily. Quel est le programme de la journée ?

– Travail, dirent en chœur Charlie et Eliza.

Ils se sourirent, complices.

– Et toi, Mommy ? interrogea Emily avant de tremper ses lèvres dans son thé.

– Je vais me balader du côté de Hyde Park et cet après-midi je suis invitée chez Mrs. Perplebetton. Je ne rentrerai pas avant dix-neuf heures je pense. Et toi Emy, tu as prévu de faire quelques emplettes pour ton mariage ?

Emily rougit de plaisir. Elle avait peine à réaliser que ce mariage devait avoir lieu dans quelques mois. Bientôt elle quitterait le cocon familial pour s’installer avec son mari. Cela l’effrayait autant que ça l’excitait. Ces dernières années n’avaient pas été propices au bonheur, alors chaque occasion était bonne pour célébrer sa joie. Son fiancé, George Carley était avocat et avait servi pendant la guerre, mais pas assez longtemps pour être traumatisé comme beaucoup de jeunes hommes de son âge. Il n’avait pris part à aucune des grandes batailles qui avaient ensanglanté la France. Le jour où il était parti à la guerre, il avait promis à Emily de rentrer car, lui avait-il dit : « J’ai quelque chose à vous demander depuis plusieurs années ». Il avait tenu parole… deux ans plus tard. En rentrant de France, une affaire l’avait envoyé dans les Indes où il était resté vingt-quatre mois. De quoi désespérer la jeune fille. Il avait débarqué en Angleterre deux semaines plus tôt et était aussitôt venu frapper à la porte des Scott afin de demander Emily en mariage. Depuis, elle vivait sur un petit nuage et ne pouvait s’empêcher de sourire à tout va. Le bonheur qui s’inscrivait sur les traits de sa fille, empêchait Charlie d’être malheureux. Il ne pouvait pas se permettre ce sentiment alors qu’Emily était si heureuse. Il préféra manger son bacon et ses œufs en vitesse pour échapper à la conversation entre son épouse et sa fille aînée. Les préparatifs de mariage le rendaient nerveux. Quand il eut fini de déjeuner, il se leva et alla se préparer dans la salle de bains.

– Où est Sunshine ? questionna soudain Eliza après avoir croqué dans son scone. Je ne l’ai pas vu depuis hier soir.

– Il dort encore sur notre lit, déclara Mary. J’ai commencé à le caresser hier avant de me coucher et il n’a pas voulu se séparer de moi. Il a donc dormi entre votre père et moi !

– Oh ! s’exclama Eliza qui ne demandait pas tant de détails dans la vie intime de ses parents.

Sunshine était le chat de la famille. Il était de la race Chartreux, à la robe gris-bleu et aux yeux orangés. Il était très affectueux et réclamait très souvent des caresses. Charlie l’avait recueilli vers la mine alors qu’il était âgé d’un an. Aujourd’hui il en avait six.

– Bonne journée mes chéries ! s’exclama Charlie devant la porte d’entrée.

– Parle moins fort, tu vas réveiller Elsie ! protesta Mary.

– Mais c’est aussi à elle que je m’adresse, répondit son époux en souriant.

– Bonne journée Daddy, dirent les deux sœurs en venant vers lui en quête d’un dernier geste d’affection.

Il les prit dans ses bras en respirant profondément le doux parfum floral de leurs cheveux et de leur peau. Il aurait bien besoin de cette odeur lorsqu’il serait enfermé dans les mines. Après un dernier baiser sur chacune de leurs joues, Charlie ouvrit la porte puis la claqua derrière lui. Une nouvelle journée en enfer commençait.

 

Quelques instants plus tard ce fut au tour d’Eliza de quitter le petit appartement familial pour se rendre à la librairie Stanfords qui se situait à Covent Garden. Elle avait le choix d’y aller en métro ou à pied. Mais quand elle pouvait éviter d’aller sous terre, elle le faisait. Eliza était une jeune fille de vingt-deux ans, pleine de vie et qui voyait toujours le côté positif des situations. Être enfermée dans un métro à l’heure de pointe, la rendait claustrophobe. L’air de Londres n’était pas plus pur avec toutes ces cheminées qui rejetaient des fumées nauséabondes, mais au moins il n’y avait pas de plafond au-dessus de sa tête.

Eliza avait tressé ses longs cheveux vénitiens, qui comportaient d’ailleurs différentes nuances de blonds, dans son dos. Sa robe d’un bleu pâle avait une taille basse mais laissait entrevoir ses chevilles. Sur sa route, elle croisa nombre d’hommes qui baissèrent les yeux sur cette partie dénudée de son anatomie. La mode pouvait aussi avoir ses inconvénients… Le trajet jusqu’à la librairie ne lui prenait qu’une quinzaine de minutes et Eliza aimait regarder ce qui se passait autour d’elle. Les ladies déjà levées, qui se promenaient avec leurs ombrelles et leurs robes affriolantes, en jetant des discrets coups d’œil au sexe opposé qu’elles croisaient pour voir quel effet elles leur faisaient. Les hommes qui roulaient sur la chaussée avec leur voiture flambant neuve qui pétaradait dans les rues, faisant sursauter ceux qui dormaient encore. Les vendeurs de journaux ambulants qui hurlaient à tue-tête les titres d’actualité : « Le Mexique au bord de la crise ? Le président Venustiano Carranza serait-il en danger ? ». Les enfants qui mendiaient dans un coin sombre d’une rue, les vêtements tachés de noir et la figure noircie de suie. En passant près d’eux, Eliza leur donna trois pennies et fut satisfaite en voyant un sourire éclairer leur visage. Elle eut une pensée émue pour Oliver Twist, le personnage créé par l’auteur Charles Dickens, et pensa qu’il aurait été heureux de recevoir cet argent lorsqu’il était à la solde de Fagin.

La jeune fille arriva bientôt devant la devanture de la librairie Stanfords qui était déjà très réputée. Elle se félicitait toujours intérieurement d’avoir réussi à obtenir ce travail dans cette librairie. Elle aimait déjà l’atmosphère feutrée des librairies et adorait y passer du temps à bouquiner, à découvrir de nouveaux auteurs, à lire des traductions d’auteurs français, allemands et italiens. En passant par Covent Garden, un jour de mars, elle s’était retrouvée devant la façade de Stanfords. Un écriteau indiquait qu’ils avaient besoin d’une libraire à plein temps et pour une durée indéterminée. Eliza n’avait pas hésité une seconde de plus en pensant à son père dans les mines. Elle était entrée, s’était présentée, avait passé un rapide entretien avec la directrice. Quelques jours plus tard, une lettre l’avait enjoint à venir à la librairie pour une période d’essai d’une semaine. Grâce à son entrain habituel, à sa motivation et à son goût d’aventure, Eliza avait obtenu le travail haut la main.

Stanfords avait ouvert ses portes en 1853 et se consacrait aux cartes et livres de voyage. Eliza aimait beaucoup cette boutique car les personnes qui s’y aventuraient étaient pour la plupart des globe-trotters, et, avaient pour habitude de leur raconter leur dernier périple dans tel ou tel pays. Cela faisait rêver Eliza de découvrir de nouveaux paysages, de nouvelles contrées et de nouveaux peuples à travers la voix de celui qui contait ses aventures. La boutique était toujours prise d’assaut du matin au soir, elle ne désemplissait jamais. Eliza, qui travaillait à Stanfords depuis un mois à peine, connaissait déjà le nom des habitués. En effet, certains ne venaient dans la librairie que pour consulter des ouvrages et partir découvrir le monde, assis confortablement dans un fauteuil. De plus, la librairie était royale puisqu’elle était la cartographe de feu le roi Edward VII, décédé dix ans plus tôt. C’était donc cette librairie qui envoyait à la monarchie toutes les cartes qui intéressaient le roi.

Le bâtiment dans lequel se situait la librairie avait trois étages ainsi que deux étages pour les domestiques. Les trois derniers étages avaient une façade de brique rouge tandis que le reste était beige. Le fronton en haut de la porte d’entrée indiquait « STANFORDS ». De chaque côté de la porte, il y avait une vitrine qui mettait en valeur les nouvelles arrivées en matière de livres, de cartes ou d’outils d’aventures. La librairie était située dans une petite ruelle piétonne à la route pavée. Des petits commerces de proximité côtoyaient Stanfords, de même que des bâtiments de briques marron abritaient des habitants. La longue avenue Long Acre passait non loin de là et on pouvait entendre le ballet incessant des voitures.

Eliza prit une grande inspiration et pénétra dans la librairie avec un sourire accroché aux lèvres. L’odeur des livres en cuir l’assaillit dès son arrivée, de même que cet arôme de mappemonde. Le plancher en bois qui grinçait un peu sous les pieds avait un doux parfum d’écorce qui embaumait l’air avec délice. L’atmosphère était un peu ténébreuse, le soleil ne pénétrant pratiquement jamais à l’intérieur, mais on s’y sentait aussitôt chez soi.

– Bonjour tout le monde ! s’exclama-t-elle en entrant.

Sa patronne était déjà derrière le comptoir. Il s’agissait de Mrs. Joanne Grankey, une gentille bonne femme qui avait beaucoup d’affection pour tous ses employés. Son visage rond, aux yeux marron globuleux, inspirait la confiance tout comme sa voix très douce.

– Bonjour Liz, avez-vous passé une agréable soirée ? demanda Mrs. Grankey en lui jetant un coup d’œil.

– Oui très bonne, merci. Et vous-même ?

– Oh pas tellement, non. Max ne voulait pas s’endormir avant que je lui lise Tom Pouce. Les enfants sont vraiment capricieux à cinq ans ! Vous verrez quand vous aurez des enfants !

Eliza sourit en allant se débarrasser de sa veste. Mrs. Grankey se plaignait pratiquement tous les jours de son fils, et pourtant elle l’aimait de tout son cœur. C’était une maman très attentionnée et très affectueuse avec un cœur en or. En entendant Eliza, les deux autres employés se dépêchèrent de ranger les livres sur les étagères avant de venir la saluer.

– Bonjour Alice, bonjour Mark ! Comment allez-vous ? demanda Eliza en les voyant approcher.

Mark s’inclina devant elle avant de lui répondre :

– Très bien. Nous venons juste de terminer les rangements. Nous sommes fin prêts pour l’ouverture, ajouta-t-il à l’adresse de Mrs. Grankey.

– On ouvre dans cinq minutes, déclara-t-elle en remettant une chaise à sa place.

Le jeune homme alla se placer devant l’entrée, droit comme un « i ». Ses cheveux étaient d’un roux flamboyant et son visage criblé de taches de son. Son regard vert pouvait parfois être troublant quand il se lançait dans de grandes discussions. Alice, quant à elle, avait un visage très fin, des yeux bleus et un sourire éclatant. Ses cheveux blonds très courts brillaient toujours autant.

Eliza et Alice se mirent chacune à leur place respective, en fond de magasin, pour être présentes si un client cherchait quelque chose de précis. Les étagères étaient pleines à craquer de manuels, de récits de voyages. Des cartes de pays, de villes, du monde étaient accrochées aux murs, et des globes se tenaient par terre soutenus par un pied. Le parquet, au sol, avait une fâcheuse tendance à grincer dès que quelqu’un se mettait à marcher.

– Et voilà, c’est l’heure d’ouvrir ! annonça la patronne. Bonne journée à tous, soyez aussi aimables qu’à l’accoutumée et n’hésitez pas à recommander nos nouveautés aux clients.

– Oui Mrs. Grankey, répondirent les trois employés.

Satisfaite, cette dernière alla ouvrir la porte d’entrée. Il y avait déjà un vieux monsieur qui attendait, les mains noueuses posées sur sa canne. Il eut un grand sourire quand il put entrer dans la librairie.

 

***

 

Emily était en train de faire la vaisselle, lorsque sa plus jeune sœur émergea dans la cuisine. Ses cheveux dorés courts étaient encore tout ébouriffés de la nuit qu’elle venait de passer et ses yeux verts tombaient de fatigue.

– Eh bien, n’as-tu pas dormi ? demanda Emily en guise de bonjour.

– Mal, grogna Elsie en se préparant un thé vert. J’ai fait un cauchemar.

– Quel était-il ? interrogea sa grande sœur, soucieuse du bien-être de sa cadette.

– J’ai rêvé qu’on était toutes condamnées à aller vivre dans les mines avec Père. Il faisait tout noir, ça sentait mauvais et c’était immense.

– Oh ma pauvre chérie ! s’exclama Emily en allant l’enlacer. Tu sais bien qu’une telle chose est impossible. Personne ne vit dans les mines, il y a juste ceux qui y travaillent. Père revient tous les jours à la maison. Qu’est-ce qui t’a donné ce vilain cauchemar ?

Elle prit sa sœur par les épaules pour pouvoir la regarder dans les yeux.

– Je crois que c’est parce que j’ai entendu Daddy et Mommy discuter hier soir. Daddy disait qu’il en avait marre d’aller dans les mines et qu’il espérait qu’un jour il pourrait changer d’emploi. Je n’avais encore jamais entendu autant de tristesse dans sa voix. Ça m’a fait beaucoup de mal de l’entendre parler ainsi.

Emily se mordit la lèvre inférieure. Que pouvait-elle faire pour enlever cette pensée de l’esprit d’Elsie ? Qu’est-ce qui ferait plaisir à sa petite sœur ?

– J’ai une idée, dit-elle. Pour te remettre de tes émotions nous allons passer la journée ensemble, d’accord ? Nous allons flâner du côté des boutiques de bijoux et nous irons faire un tour à Harrods, qu’en dis-tu ?

– Mais tu ne devais pas faire des achats pour ton mariage ? Hier tu étais tout excitée à cette idée !

– Oui je sais, mais je peux les repousser à demain. Aujourd’hui je préfère te changer les idées et passer du temps avec toi. Alors, est-ce que tu es d’accord ?

– Tu sais parfaitement que je suis incapable de résister au luxe et à Harrods, mon magasin préféré !

Emily sourit.

– Bon alors, hâte-toi de prendre ton petit déjeuner pendant que je finis de faire la vaisselle et de me préparer.

– Mommy est déjà partie ? demanda Elsie après s’être servi des œufs brouillés.

– Oui, elle est allée à Hyde Park et a ensuite rendez-vous chez Mrs. Perplebetton.

– Oh, cette grosse dame qui s’habille à la mode des années 1910 ? persifla Elsie.

– Sois plus gentille, veux-tu ? Elle n’a que l’héritage de son mari mort à la guerre comme revenu.

Pour toute réponse, Elsie retroussa son petit nez tandis qu’Emily levait les yeux au ciel. Cette dernière quitta la cuisine pour aller se vêtir décemment.

 

Trente minutes plus tard, les deux sœurs quittèrent l’appartement pour aller à Harrods. Pour ce faire, elles allèrent à la station de métro de Leicester Square. La ligne Piccadilly était directe jusqu’à Knightsbridge. Tandis qu’Emily achetait deux tickets de métro pour la journée, Elsie ne s’arrêtait pas de tarir d’éloges sur Harrods.

– Et tu ne sais pas ? J’ai entendu dire, la dernière fois que j’y suis allée, qu’ils vont l’agrandir sur les deuxième et troisième étages ! Oh dieux, comme j’ai hâte que ça se fasse !

Elles dévalèrent les escaliers pour arriver sur un long passage jusqu’à la rame de métro. Elsie faisait tourner nombre de têtes à cause de tous les bijoux qu’elle portait. Des bracelets, des colliers et deux bagues plus grosses l’une que l’autre, qu’elle avait inséré à ses deux majeurs. Bien sûr, ces trésors-là n’avaient aucune valeur. La famille Scott ne pouvait pas se permettre d’acheter de tels objets. Mais Elsie était une jeune fille au tempérament rêveur et qui souhaitait se comporter comme une Lady. Le fait d’acheter des bijoux en toc lui procurait au moins le plaisir d’en porter même s’ils ne valaient rien. Son chapeau à plumes touchait presque le plafond bas. Un chapeau qu’elle avait confectionné elle-même en ramassant des plumes de pigeon à Kensington Gardens et en les peignant dans des couleurs différentes. Sa robe d’un violet criard ne manquait pas de piquer les yeux.

– Tu sais que tu es une proie facile pour les voleurs ? commenta Emily en entraînant sa sœur dans la rame qui venait d’arriver.

– Le premier qui essaiera de me subtiliser le moindre bijou aura affaire à ma colère ! répondit Elsie dans un chuchotement.

Mais sa sœur remarqua deux plaques rouges qui venaient de faire apparition sur les joues de la jeune fille. Elsie aimait se montrer et aimait davantage exhiber ses soi-disant richesses. Elle avait toujours eu ce goût pour le luxe, qui s’amplifiait avec l’âge. Du haut de ses dix-neuf ans, c’était certainement la plus coquette des trois sœurs.

Quatre arrêts plus tard, les deux sœurs descendirent de la rame et regagnèrent la surface avec joie. Harrods trônait juste en face de la sortie de métro. Il était tellement imposant qu’on ne pouvait pas le manquer. Elsie sautillait sur place, et Emily dut la calmer en lui disant qu’elle se faisait trop remarquer. Tout au long de la route, les vitrines recelaient des dernières nouveautés en matière de parfums, de bijoux, accessoires pour femmes, robes de marques etc. Il y avait déjà une grande affluence aux portes de l’immense boutique. Emily n’allait pas souvent à Harrods, contrairement à sa cadette qui y allait une fois par semaine, car elle se sentait gênée par tant de richesse. Quand on la regardait, on devinait aisément que sa famille n’était pas riche et que les robes qu’elle portait n’étaient pas une marque internationale. Elsie ne devait pas se rendre compte du regard de toutes ces dames qui les dévisageaient de haut avec un air de supériorité qui faisait mal au cœur d’Emily. Mais comment ne pas sourire devant l’enthousiasme d’Elsie ?

– Allez viens, entrons, dit Emily en prenant sa sœur par la main.

Toutes deux pénétrèrent dans l’antre d’Harrods sachant que tout était trop cher pour elles, mais le plaisir des yeux était tout aussi important. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Elsie venait aussi souvent dans ce magasin. Même si elle ne pouvait rien dépenser, elle était au moins au courant des dernières nouveautés et de la dernière mode.

 

***

 

Loin du luxe et de la richesse d’Harrods, Charlie était muni d’un marteau perforateur pour extraire le charbon dans la galerie qui lui avait été assignée. Son front était moite de sueur et ses mains tremblaient sous l’effort qu’il effectuait depuis plusieurs heures. La chaleur était étouffante, à quelques mètres de la surface de la terre. La température frôlait les trente-cinq degrés. La lampe posée non loin de lui permettait d’éclairer son travail et de retrouver la lumière du jour à la fin de la journée. Elle comportait aussi un numéro : celui de Charlie. Le matin, en arrivant, il devait donner son jeton avec un numéro au lampiste, et en échange ce dernier lui donnait la lampe. Le soir en partant, c’était le même schéma mais en sens inverse. Dans ce cas, le lampiste était certain que tous les mineurs étaient bien partis. Charlie changea de position. Ses galoches lui faisaient mal. Cela faisait à peine trois jours qu’il avait de nouvelles chaussures. Avant, tous les mineurs étaient munis d’une paire de sabots. C’était depuis le début de l’année que certains mineurs commençaient à venir avec des galoches : c’étaient des chaussures en cuir avec une semelle en bois. D’après eux, elles étaient plus confortables et ne glissaient pas comme les sabots. Charlie expérimentait donc ces galoches depuis quelques jours à peine, mais ses pieds étaient déjà couverts d’ampoules et saignaient de temps en temps. Il se passa une main sur le front pour essuyer la sueur qui glissait sur ses paupières. Cela faisait seulement trois heures qu’il raclait le mur et il lui semblait qu’une vie entière s’était écoulée. En pensant à tout le travail qui l’attendait l’après-midi et en début de soirée, Charlie poussa un profond soupir. L’après-midi était réservé au remblayage : on rebouchait les galeries dont on avait terminé l’exploitation avec les déchets provenant de la terre des galeries encore en train d’être exploitées. C’était un travail laborieux et très lent à faire. Le travail de début de soirée, quant à lui, se faisait appeler boisage. Il était crucial de bien le faire car il évitait les éboulements. Pour ce faire, il fallait dans un premier temps renforcer les galeries avec du bois puis avec des arceaux métalliques. Heureusement pour Charlie, il ne restait qu’une heure pour ce dernier travail contrairement à certains de ses camarades qui y passaientla nuit. Charlie bénéficiait de cet avantage car il avait trois filles et une épouse. La plupart des mineurs qui restaient la nuit étaient des hommes célibataires, sans enfant à charge et étrangers. En effet, avec la guerre qui avait fauché bon nombre de mineurs partis au front, il avait fallu remplumer les mines avec des étrangers venus de l’est et du sud de l’Europe. Ils n’avaient donc aucunes attaches, car leur famille n’avait pas pu les suivre. Charlie les plaignait beaucoup. Il s’imaginait à leur place, loin de sa petite famille qu’il chérissait tant. Il ne pourrait pas supporter cet éloignement.

– Charlie, attention ! hurla soudain une voix dans son dos.

M. Scott cligna des yeux et vit le danger. Une petite étincelle bleue scintillait au cœur de la galerie qu’il était en train de travailler. Sans réfléchir, il prit sa lampe dans une main et s’éloigna en toute hâte de la galerie. Mais pas assez vite. L’explosion le rattrapa en quelques secondes et il fut projeté contre la paroi d’une autre galerie. De la poussière tomba du plafond qui se fendit en deux. Charlie était effondré sur le sol, sa lampe brisée dans l’éboulement qui recouvrit rapidement son corps. Le mineur qui avait essayé de l’avertir attendit que la galerie soit sécurisée avant de s’y aventurer à son tour. Il se précipita à l’endroit où il avait vu son collègue pour la dernière fois. Une main dépassait des cailloux et grattait la terre avec faiblesse.

– M’entends-tu ? questionna-t-il le cœur battant tout en commençant à enlever tous les débris.

 

***

 

– M’entends-tu ? demanda Elsie à Emily alors qu’elles se pavanaient devant une boutique de robes de bal.

– Excuse-moi, que disais-tu ? Je pensais à ma robe de mariée, qui ne sera jamais aussi belle que toutes ces robes, avoua son aînée de quatre ans en jetant un regard envieux à la boutique.

Elsie se mordit la lèvre en se souvenant qu’Emily l’avait accompagné pour lui changer les idées concernant leur père. Elle aurait dû poursuivre ses achats de future mariée, et au lieu de cela… bavait devant des robes qu’elle ne pourrait jamais acheter.

– Oh Emy, ne dis pas ce genre de chose veux-tu, pria Elsie en lui tirant le bras pour se diriger vers une autre boutique. Tu seras toujours superbe, qu’importe la robe que tu porteras.

– C’est gentil, répondit sa sœur en haussant les sourcils.

En effet la benjamine de la fratrie était la plus avare en compliments. Il était rare qu’elle en fasse et la plupart du temps ils étaient destinés à sa petite personne. Emily fut soulagée de constater qu’Elsie pouvait être intéressée par une autre personne qu’elle-même.

– Quittons Harrods, décida Elsie. Je vais t’accompagner faire tes emplettes de mariage.

– Oh ! Ce serait tellement bien ! s’exclama Emily en prenant sa sœur dans ses bras. Tu vas voir, tu vas beaucoup t’amuser, je te le promets.

Elsie sourit devant l’enthousiasme de sa sœur. Au moins, Emily ne se lamenterait plus sur sa robe de mariée !

 

***

 

Le corps de Charlie apparut enfin aux yeux du mineur. Il était couvert de poussière et avait une légère éraflure sur la joue. Un filet de sang coulait de sa blessure et tombait goutte à goutte sur le sol. Charlie battit des paupières et son regard vitreux se posa sur son collègue.

– Peux-tu te lever ? Il ne vaut mieux pas rester ici, c’est encore dangereux ! cria le mineur dans l’oreille de Charlie.

Il acquiesça lourdement en grognant de douleur. M. Scott s’assit en se massant le corps et fut soulagé de constater qu’il n’avait rien de cassé. Il put enfin se lever en s’appuyant sur l’épaule du mineur. Tous deux firent plusieurs mètres pour quitter la galerie et se mettre enfin à l’abri. M. Scott se laissa tomber sur le sol inégal de la mine tandis que le mineur allait donner l’alerte.

– Ça va Charlie ? demanda le mineur quand il revint dix minutes plus tard. Il n’y a aucune victime si c’est ce qui t’inquiète. Tu étais le seul à travailler dans ce périmètre ce matin.

– Je suis rassuré dans ce cas, répondit-il d’une voix rauque. Comment se fait-il que tu sois passé par là, alors ?

– Je venais t’apporter de l’eau… dans ce four il faut se déshydrater souvent et tu n’avais pas quitté ton poste depuis ton arrivée.

– Merci Marco, sans toi je serais mort dans cet éboulement… comment auraient fait ma femme et mes filles sans moi ? Oh mon Dieu ! J’ai été tellement inconscient !

Marco s’agenouilla devant Charlie, dont les yeux étaient injectés de larmes qui se déversaient sur ses joues noircies par la terre et qui se mélangeaient à son sang séché.

– Comment ai-je fait pour ne pas faire attention au grisou ? se lamenta-t-il.

Le grisou était l’une des principales menaces de la mine. Il s’agissait d’un gaz incolore et inodore, contenu dans les veines du charbon et qui pouvait exploser à la moindre étincelle, si la galerie était trop étriquée.

– Tu n’es pas le premier qui ne fait pas attention, et tu ne seras sans doute pas le dernier, le réconforta Marco en posant sa main sur l’épaule de Charlie. Et tu es très chanceux de t’en être sorti. J’ai entendu que dans une mine en Écosse, il y avait eu une trentaine de morts la semaine dernière à cause du grisou. Tu vois, ici il n’y a eu aucune victime. Pense plutôt à cela au lieu de penser à ce qui aurait pu arriver.

– Oui tu as raison, répondit Charlie en chassant ses larmes.

– Maintenant va te rafraîchir un peu. Le responsable t’assignera sûrement une nouvelle galerie pour les jours à venir.

Charlie se releva, les membres endoloris.

– Tu crois qu’on s’en sortira vivants, Marco, quand sonnera l’heure de notre retraite ?

– C’est une chose à laquelle je ne veux pas penser. Vis au jour le jour et ne pense pas à demain. Demain est encore loin.

M. Scott acquiesça. Marco était mineur depuis trois mois ici et ils s’étaient rapidement pris d’affection l’un pour l’autre. Il venait d’Espagne et avait laissé sa femme et sa petite fille de deux ans dans son pays. Il reviendrait les voir quand son salaire le lui permettrait. Sa chevelure de jais était cachée par le chapeau de cuir qui recouvrait la tête de chaque mineur. Mais ses yeux noirs luisaient dans l’obscurité et sa peau brune se confondait avec la suie du charbon.

Muni de sa lampe, Charlie remonta quelques étages, inspirant de grandes bouffées d’air à mesure qu’il remontait vers la surface. C’était la première fois dans sa carrière de mineur qu’il ne faisait pas attention à son travail et qu’il laissait le grisou s’infiltrer dans la galerie. Il râlait souvent après les mineurs qui avaient la tête ailleurs et qui laissaient se produire ce genre d’événement. Aujourd’hui il ne valait pas mieux qu’eux. Aujourd’hui il s’était laissé aller à sa tristesse et à sa fatigue. Aujourd’hui il avait failli mourir. Aujourd’hui sa femme aurait pu devenir veuve et ses filles devenir orphelines. Même si les mines lui nouaient le ventre, il ne devait plus penser à autre chose qu’à son travail. Il devait éloigner de ses pensées sa famille et rester concentré sur son marteau et son charbon. Il ne parlerait pas de cet incident aux quatre femmes de sa vie. Elles auraient trop peur de le laisser repartir, or, il avait vraiment besoin de ce travail pour subvenir aux besoins des Scott. Arrivé à la surface, il alla se chercher à boire. Il prit de l’eau dans ses deux mains et but de lentes gorgées fraîches. Il se rafraichit aussi le visage tout en s’essuyant son sang et le cou. Puis, il se retourna vers l’obscurité des galeries en quête du responsable qui devait être sur le lieu de l’explosion.

Les ténèbres le rappelaient dans son antre.

Chapitre 2

Une rencontre malvenue

 

Andrew Campbell attendait en tapant du pied, impatient. Sa valise était posée sur l’énorme coffre qui contenait la sirène attrapée à Liberty Island. Durant la traversée de l’Atlantique, il n’avait pas pu la surveiller, car la soute était interdite aux plaisanciers. Dès que le paquebot avait accosté à Liverpool et qu’Andrew avait retrouvé son coffre, il s’était empressé d’aller dans son hôtel. Il avait laissé le coffre dans une salle qui servait à placer tous les gros bagages, puis était allé acheter des poissons crus. Il avait entendu la sirène pousser contre les parois de verre mais heureusement, elle ne criait plus dans son langage incompréhensible. Une fois qu’il lui avait glissé sa nourriture dans la fente située sur le haut de la caisse, la sirène s’était enfin calmée. Elle devait être en bon état pour sa mise aux enchères.

L’hôtel dans lequel il avait passé une unique nuit n’était pas conforme à son rang de comte. Il ne possédait que trois étoiles, mais quand on était noble on ne dormait que dans des hôtels de luxe. Malheureusement, Andrew ne possédait plus que le titre de comte. Et il se battait pour le conserver de même que son domaine, Burkeley House, situé à trente kilomètres de Londres. Durant la guerre, son père avait été seul pour gérer les dépenses de Burkeley et avait trop donné. Transformé en hôpital pour les blessés de guerre durant quelques années, il avait fallu payer beaucoup de personnes, de matériels etc. Anna Campbell, la mère d’Andrew, était morte en 1916 emportée par le chagrin d’avoir perdu son fils aîné. Elle n’avait donc pas pu arrêter son mari de dépenser sans compter. Bien sûr, Viktor Campbell, n’avait pas fait exprès de débourser autant d’argent. Il avait juste été au-dessus de ses moyens. Grâce à la chasse aux créatures magiques, Andrew avait réussi à garder à flot son domaine et son titre, mais de justesse. Il lui faudrait d’autres ventes aux enchères pour effacer complètement ses dettes et pour vivre aussi confortablement que possible.

Après sa nuit à l’hôtel, il était allé à la gare de Liverpool avec son encombrant fardeau, et avait pris le premier train à destination de Kings Cross, Londres. Maintenant il attendait son chauffeur, Edmond O’Consor. En effet, il avait pu prendre un train en avance et il n’avait pas pu avertir son chauffeur qu’il serait à Londres plus tôt que prévu.

Le comte se passa une main dans ses cheveux ébène en veillant toutefois à ne pas trop se décoiffer. Le voyage avait été long et éprouvant. Fin avril était déjà au rendez-vous et une légère brise amenait une douce température sur la capitale. Quelques nuages fins masquaient les rayons du soleil qui chauffaient agréablement l’atmosphère. M. Campbell recula soudain d’un pas lorsqu’une voiture passa près de sa personne en pétaradant et en envoyant derrière lui un jet de fumée noire. Andrew toussa deux fois en éloignant la fumée de son visage. Il lança un juron que l’automobiliste ne put bien sûr pas entendre.

Le visage fermé, Andrew attendit cinq minutes de plus avant qu’une Rolls Royce ne s’arrête à son niveau, transportant une remorque derrière elle. La voiture avait une carrosserie noire rutilante. Le capot, très long et très fin, se terminait par deux phares circulaires. Deux roues de secours étaient placées de chaque côté du capot. La toiture ébène avait été relevée, pour conserver un peu d’intimité à l’intérieur.

Un jeune homme sortit du véhicule. Il devait être âgé d’une trentaine d’années mais avait déjà le crâne dégarni. Il possédait de jolis yeux verts qui illuminaient tout son visage quand il souriait.

– Bonjour Monsieur le comte, dit Edmond O’Consor en venant s’incliner devant M. Campbell. Le voyage s’est bien passé ?

– Un peu long, répondit laconiquement Andrew en regardant la remorque. Merci d’avoir pris cette remorque, elle est parfaite pour ce que je ramène.

– C’est ce que vous aviez demandé, Monsieur.

Le chauffeur alla à l’arrière de la remorque pour baisser la trappe qui permettrait de faire monter le coffre. Andrew le tira grâce à la corde juste devant la remorque. Il marcha sur la trappe en faisant rouler son coffre, pendant que son chauffeur l’aidait en poussant la caisse de l’autre côté. Une fois placé au centre de la remorque, Andrew l’attacha avec des cordes pour être sûr de ne pas le perdre durant le trajet. Les deux hommes entendirent des cris de protestations ce qui signifiait que la sirène était réveillée. Tant mieux. De cette façon le commissionnaire serait plus impressionné par une créature vivante qu’endormie. En entendant le petit cri, Edmond sursauta mais ne posa aucune question à son maître. Il ouvrit la portière de la voiture pour qu’Andrew puisse prendre place sur la banquette arrière. L’intérieur de la Rolls Royce était tapissé de cuir sombre et cette odeur emplissait l’habitacle jusqu’à donner la migraine. Edmond prit place derrière le volant.

– Chez Christie’s à Covent Garden, annonça M. Campbell.

– Très bien, Monsieur.

Edmond s’inséra sur la chaussée à la suite d’une petite voiture et se mit en route pour Covent Garden, à une vingtaine de minutes de la gare.

– Comment va mon père ? demanda Andrew après plusieurs minutes de silence.

– Aussi bien qu’il le peut quand vous n’êtes pas à la maison, Monsieur, dit Edmond en lui jetant un regard à travers le rétroviseur interne.

– Je rentre à Burkeley ce soir. Comment va le personnel ?

– Les jardiniers se dépassent pour vous offrir de beaux jardins pour l’été, M. Eliott a tenu des réunions pratiquement tous les jours depuis votre départ pour que tout se passe au mieux durant votre absence. Votre père n’a manqué de rien.

M. Eliott était le majordome de Burkeley mais pas seulement. Depuis qu’Andrew avait dû se séparer de son valet de pied (M. Wakeborn) et de son valet de chambre (M. Grazerby), près d’un an plus tôt, M. Eliott devait remplir aussi ces fonctions. Grâce à la vente de la sirène, Andrew espérait les reprendre à son service

 

– Je n’en doute pas, marmonna Andrew en reportant son attention sur la route.

La différence était saisissante avec New York. Là-bas ce n’était que buildings et trafic incessant. Ici, les bâtiments ne comportaient pas plus de cinq étages et le trafic était plus fluide.

Arrivés à Covent Garden, Andrew donna ses instructions à son chauffeur :

– Attendez-moi ici, je ne sais pas pour combien de temps j’en ai. Quand j’ai fini à Christie’s, je passerai à Stanfords pour me documenter sur ma prochaine destination.

– Vous pensez déjà à repartir… Monsieur ? demanda le chauffeur en rougissant fortement, se maudissant de son audace, sachant pertinemment qu’il n’avait aucunement le droit de poser des questions si personnelles à son maître.

Andrew se contenta de le regarder sévèrement en pinçant ses lèvres fines l’une contre l’autre. Il jeta ensuite un vif coup d’œil à sa bague camée qu’il portait à son index droit.

– Attendez-moi, répéta-t-il seulement.

Edmond acquiesça en baissant les yeux, toujours rouge de honte. Andrew sortit de la voiture et se dirigea vers la remorque. Le coffre n’avait pas bougé d’un pouce. Il défit les nœuds qu’il avait faits puis fit descendre sa caisse à roulettes. Une fois posé au sol, le comte n’eut qu’à tirer la corde pour faire rouler la grande caisse jusqu’à la porte d’entrée de Christie’s, la plus populaire des salles d’enchères. Un portier lui ouvrit et il fut directement accueilli par le commissionnaire, un homme d’un certain âge à la moustache grisonnante et aux lunettes rondes qui agrandissaient ses yeux noirs.

– Quelle joie de vous revoir Monsieur Campbell ! s’exclama-t-il en s’inclinant devant lui. Vous êtes sans aucun doute mon meilleur client ! Venez, venez, nous allons voir ce que vous nous rapportez de votre nouveau voyage.

Il l’emmena dans une petite pièce qui servait à estimer les lots confiés par les clients.

– Alors qu’avez-vous dans ce coffre Monsieur Campbell ? Vous faites bien des mystères ! dit le vieil homme, le visage éclairé par la joie.

– Je vous conseille d’abord de vous reculer, je crains que la demoiselle soit très en colère, répondit Andrew dans un petit sourire qui fit apparaître une légère fossette.

– Oh ! Bien sûr, je me recule !

Joignant le geste à la parole, le commissionnaire fit quelques pas en arrière, en fixant le coffre derrière ses grosses lunettes.

Le comte prit la clé dans la poche de son vêtement et l’inséra dans la serrure. Il entendait la sirène grogner et griffer les parois de sa prison. Il retint sa respiration puis ouvrit le coffre d’un coup sec, libérant la fabuleuse sirène qui rejeta ses cheveux en arrière en hurlant sa fureur dans un langage incompréhensible. Le vieil homme recula sous l’effet de la surprise et retint une exclamation. La sirène ne perdit pas de temps. Sa queue la projeta en dehors du coffre et elle tomba sur le sol en se contorsionnant comme un ver. Privée d’eau, elle ne pouvait aller nulle part. Andrew s’accroupit vers elle, une seringue à la main et l’autre posée sur le ventre de la créature. La sirène se débattit avec force et griffa violemment la joue du comte de ses longs ongles crochus. Andrew jura et n’attendit pas plus longtemps pour injecter son somnifère à la sirène. Il fallut quelques minutes supplémentaires pour que le médicament fasse effet. La sirène cessa soudain de bouger et sa tête retomba mollement sur le sol, ses cheveux verts s’éparpillant autour de son visage creux.

– Où avez-vous trouvé cette… chose ? ! s’écria le commissionnaire en remettant ses lunettes qui avaient un peu glissé sur son long nez aquilin durant le duel entre la sirène et Andrew.

– Cela doit rester secret. Mais je peux vous dire que cela n’a pas été de tout repos, je peux vous l’assurer, dit Andrew en prenant la sirène dans ses bras pour la remettre dans le coffre.

C’est à cet instant qu’il se rendit compte de l’odeur écœurante de ce dernier. L’eau de mer combinée aux restes de poissons ne donnait pas un bon mélange. Il plissa le nez et sentit quelque chose lui brûler la joue. Il passa ses doigts sur son visage et constata que les griffes de la sirène avaient entaillé sa peau, laissant trois marques sanguinolentes et distinctives.

– Grand Dieu ! murmura le commissionnaire en se laissant tomber sur la première chaise qu’il vit. Vous avez fait fort cette fois… ce n’est plus des petits lutins ou des petites fées. Les scientifiques vont s’entredéchirer pour l’obtenir. Voulez-vous un mouchoir ? ajouta-t-il en sortant de sa poche un tissu brodé à la main.

Andrew secoua la tête, d’un geste impatient, se contentant d’essuyer le sang avec ses doigts.

– C’était mon intention. À combien l’estimez-vous ?

– On commencera les enchères à 50 000 £, mais je suis certain que ça va vite grimper, dit le commissionnaire après une petite minute de réflexion.

–  Bien. Mais quand pensez-vous pouvoir organiser la vente ?

– Le temps de faire de la publicité dans les milieux scientifiques du pays et de mettre des articles dans les journaux… il faut compter une semaine. J’espère que cela vous convient ? D’habitude c’est plus tôt, mais ce que vous avez là nécessite plus de préparation de notre part.

– Je comprends. Tenez, ajouta-t-il en sortant une boite de somnifère de la poche intérieure de sa veste, vous en aurez sans doute besoin durant la semaine à venir.

– Oui effectivement, répondit le vieil homme en repensant à la façon dont la sirène s’était débattue. Comment voulez-vous la présenter aux acheteurs ?

Andrew lança un regard au coffre où la sirène gisait, inanimée. Ses cheveux verts pendaient tristement sur ses épaules et quelques écailles de sa queue étaient abîmées. Sa poitrine dénudée restait cachée derrière sa chevelure.

– Dans une cage avec des vitres blindées, il ne faut surtout pas qu’elle puisse s’échapper. Ce serait un désastre. Il faudra aussi remplir la cage d’eau à mi-hauteur pour qu’elle puisse mieux respirer et se mouvoir. Les scientifiques devraient être épatés par sa présence. Espérons qu’elle sera de bonne humeur. Durant la semaine il faudra bien la traiter… mieux que ce que je n’ai fait depuis sa capture.

– Nous ferons le nécessaire Monsieur Campbell.

– Je vous remercie, vous êtes bien aimable. Je suis désolé pour la frayeur que je vous ai causé en ouvrant le coffre, s’excusa Andrew en inclinant légèrement la tête à droite.

– Ah ! C’était une belle surprise. J’ai hâte de voir la réaction de tous ces gens ! Bien, à présent, allons dans mon bureau pour régler les derniers détails.

Le comte hocha la tête, referma le coffre et tourna la clé dans la serrure qu’il remit ensuite dans la main du commissionnaire.

 

***

 

Pendant ce temps-là, à la librairie Stanfords, tout était calme. Il y avait eu beaucoup de monde une heure plus tôt, mais à présent les lieux étaient seulement investis par deux ou trois personnes. Mark s’occupait de ranger les livres qui avaient été mal remis à leurs places par les clients. Voyant qu’il y avait peu de monde, Mrs. Grankey était partie à la remise, une petite pièce au fond de la librairie, pour trier les nouvelles arrivées. Alice avait eu pour mission de réorganiser les deux vitrines. Heureuse d’avoir cette responsabilité, elle s’y employait avec tout son cœur et toute son énergie. Eliza, quant à elle, se trouvait derrière le comptoir et observait d’un œil joyeux le remue-ménage d’Alice. Cela la détendait de voir la jeune fille si heureuse. Eliza avait bien besoin de ce sourire si éclatant d’Alice.

Deux semaines s’étaient écoulées depuis l’accident de Charlie à la mine, et conforme à sa promesse il n’en avait pas parlé. Cependant, il était plus grognon que d’habitude, mangeait moins et ne souriait pratiquement plus. Eliza s’inquiétait pour son père. Elle en avait touché un mot à sa grande sœur quelques jours après avoir remarqué son comportement. Emily lui avait juste dit que le travail dans la mine devait être difficile en ce moment. Mais Eliza était certaine qu’il y avait autre chose. Comme Charlie parlait peu de la mine en tant normal, elle n’avait pas osé aborder le sujet avec lui. Alors, elle se contentait d’être plus affectueuse avec lui et de se montrer joyeuse pour qu’il puisse constater qu’elle était heureuse et qu’il n’avait pas à s’inquiéter pour elle. Mais dès qu’il quittait le domicile familial, elle abandonnait rapidement son sourire et c’est le cœur lourd qu’elle prenait la direction de la librairie. Elle était donc contente de pouvoir divertir ses pensées grâce à Alice et Mark ainsi que grâce aux clients, tous plus gentils les uns que les autres.

– Crois-tu que je devrais placer davantage de cartes devant les récits de voyages ? demanda Alice en se tournant vers Eliza.

– Mets seulement les cartes qui correspondent aux pays dont parlent les récits, ce sera plus compréhensible, répondit-elle en contournant le comptoir pour mieux voir la vitrine de sa camarade.

Aujourd’hui Eliza avait laissé ses cheveux lâches qui lui arrivaient sous les épaules. De belles boucles dorées ajoutaient de la folie à sa coiffure. Elle avait vêtu une longue robe rose très claire qui faisait ressortir la couleur de ses yeux. Les manches lui couvraient les bras jusqu’aux poignets, qui étaient ornés de bracelets. Un joli collier de la couleur de sa robe pendait à son cou et rebondissait sur sa poitrine quand elle marchait. Cette robe était démodée et datait de quelques années en arrière. Grâce aux dons de couture de sa sœur aînée, Eliza avait pu la conserver tout ce temps. Ses bijoux, tout comme ceux d’Elsie, avaient juste l’apparence du luxe. Au moment où elle s’approchait d’Alice, la porte d’entrée s’ouvrit brusquement et un client entra. Eliza sursauta en le voyant. Il était très grand et sa stature droite laissait présager que ce n’était pas simplement un gentleman. Ses cheveux d’un noir profond étaient impeccablement coiffés avec une raie bien nette au centre de son crâne. Quelques mèches rebelles, cependant, retombaient sur ses grands yeux. Ses pupilles étaient un mélange de vert et de bleu qui donnait un splendide résultat. Sa bouche était mince mais sa lèvre inférieure semblait plus pulpeuse que la lèvre supérieure. Trois griffures perceptibles et encore fraîches marquaient sa joue droite. Il était vêtu d’un pantalon noir, d’une chemise blanche où une cravate enveloppait son col et d’une veste sombre. En quelques secondes, Eliza avait perçu tous ces éléments mais la faible luminosité de la librairie ne lui permettait pas de détailler en intégralité le nouveau venu. Elle remarqua bien vite que l’homme la regardait avec curiosité. Au moment où elle ouvrait la bouche pour lui souhaiter la bienvenue, il lui dit :

– Vous êtes nouvelle ici ?

Sa voix était grave mais agréable à entendre.

– Oui… enfin je suis ici depuis un mois à peu près.

Eliza remarqua que le travail d’Alice était soudainement devenu calme. Elle se tourna vers la vitrine et constata qu’Alice s’était détournée de son travail pour regarder l’homme avec des yeux ronds. Quand elle croisa le regard d’Eliza, elle essaya de lui faire passer un message par le regard, mais Miss Scott ne comprit pas.

L’homme fit un pas de plus dans la librairie et ne prêta plus attention à Eliza. Il regardait les étagères autour de lui. Alice en profita pour appeler Eliza en chuchotant. Cette dernière s’approcha de la jeune fille.

– Qu’est-ce qu’il y a ? Tu le connais ? interrogea Miss Scott à voix basse.

– Oui, je n’ai pas eu le temps de te prévenir. Il s’agit du comte Campbell, il a une résidence dans le Buckinghamshire. Quand tu t’adresses à lui, tu dois toujours finir ta phrase par : Monsieur ou Monsieur le comte.

Eliza haussa les sourcils.

– Il vient souvent ici pour avoir remarqué que j’étais nouvelle ?

– Oui assez. Il peut venir toutes les deux semaines ou une fois par mois. Apparemment c’est un globe-trotter.

– Oh d’accord ! Il paraît un peu taciturne, tu ne trouves pas ?

Alice lui fit signe de se taire car Andrew revenait vers elles. Il ignora superbement Eliza et ne s’adressa qu’à Alice :

– Miss McMitton, je cherche des livres sur une contrée où il y aurait beaucoup de forêts, de verdure…, pouvez-vous me renseigner ?

Les deux filles échangèrent un regard. Alice eut un sourire aimable puis répondit :

– Je suis certaine que nous avons ce que vous demandez. Je laisse Eliza vous guider, Monsieur le comte, comme vous le voyez j’ai beaucoup de travail.

De la frustration sembla passer sur le visage d’Andrew, rapidement remplacé par un visage impassible. Il jeta un regard à Eliza puis acquiesça. Elle eut un geste de la main, l’invitant à la suivre vers la droite de la librairie.

– Je suis désolée pour tout à l’heure, Monsieur, j’ignorais que vous étiez comte, déclara Eliza qui sentait le regard d’Andrew brûler sa nuque.

– C’est vrai que je ne le porte pas sur moi.