Je n'avale plus ça! - Staf Henderickx - E-Book

Je n'avale plus ça! E-Book

Staf Henderickx

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Beschreibung

Vache folle, lait pour bébé contaminé, animaux maltraités, pesticides
et antibiotiques massifs… Les scandales alimentaires se multiplient.
Que mangeons-nous exactement ? Le docteur Staf Henderickx nous alerte : l’agrobusiness épuise la terre, gaspille l’eau, ruine les petits paysans… En outre, sa malbouffe affaiblit notre résistance aux virus. En détruisant les forêts, il rapproche dangereusement certains animaux de l’être humain. Le Covid-19 a été favorisé par un modèle malsain de la production de nourriture.
Mais ce livre nous offre aussi l’antidote. D’abord, mieux se nourrir. Cinq conseils simples pour mieux résister. Et une stratégie pour contrer l’agrobusiness. Guérir, c’est bien. Prévenir, c’est mieux.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Staf Henderickx, médecin belge, auteur de Docteur, je vais craquer! Le stress au travail. Ses nombreux livres en néerlandais étudient le lien entre les maladies et les problèmes de société.

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Je n’avale plus ça !

Ouvrages déjà parus chez Investig’Action :

Jude Woodward, USA-Chine. Les dessous et les dangers du conflit, 2020

Johan Hoebeke et Dirk Van Duppen, L’Homme, un loup pour l’Homme ?, 2020

Michel Collon et Saïd Bouamama, La Gauche et la guerre, 2019

William Blum, L’État voyou, 2019

Ludo De Witte, Quand le dernier arbre aura été abattu, nous mangerons notre argent, 2019

Jacques Pauwels, Les Mythes de l’Histoire moderne, 2019

Robert Charvin, La Peur, arme politique, 2019

Thomas Suárez, Comment le terrorisme a créé Israël, 2019

Michel Collon, USA. Les 100 pires citations, 2018

Edward Herman et Noam Chomsky, Fabriquer un consentement, 2018

Saïd Bouamama, Manuel stratégique de l’Afrique (2 Tomes), 2018

Ludo De Witte, L’Ascension de Mobutu, 2017

Michel Collon, Pourquoi Soral séduit, 2017

Michel Collon et Grégoire Lalieu, Le Monde selon Trump, 2016

Ilan Pappé, La Propagande d’Israël, 2016

Robert Charvin, Faut-il détester la Russie ?, 2016

Ahmed Bensaada, Arabesque$, 2015

Grégoire Lalieu, Jihad made in USA, 2014

Michel Collon et Grégoire Lalieu, La Stratégie du chaos, 2011

Michel Collon, Libye, Otan et médiamensonges, 2011

Michel Collon, Israël, parlons-en !, 2010

Michel Collon, Les 7 péchés d’Hugo Chavez, 2009

Staf Henderickx

Je n’avale plus ça !

Comment résister au virus de l’agrobusiness

Traduit du néerlandais par Jean-Marie Flémal

Investig’Action

© Investig’Action pour la version française

Chargé d’édition : David Delannay

Mise en page : Simon Leroux

Couverture : Joël Lepers

Traduction : Jean-Marie Flémal

Correction : Sonia Étignard, Céline Lambert, Patrick Noireaut, Odile Brizon et David Delannay

Recherches pour la version française : Johan Hoebeke et Michel Brouyaux

Merci à tous.

Édition : Investig’Action – www.investigaction.net

Distribution : [email protected]

Commandes : boutique.investigaction.net

Interviews, débats : [email protected]

ISBN : 978-2-930827-34-6

Dépôt légal : D/2020/13.542/3

Table des matières

Introduction 7

Chapitre 1

La pandémie du corona n’a rien d’une catastrophe naturelle 13

Chapitre 2

Comment nous sommes-nous retrouvés dans cette galère ? 37

Chapitre 3

Notre mère la Terre est gravement malade de l’agrobusiness 65

Chapitre 4

La situation est grave, mais pas désespérée 95

Chapitre 5

Des leviers en vue de solutions 115

Chapitre 6

Que diable pouvons-nous encore manger ? 127

Chapitre 7

Les régimes, c’est mieux sans faux prophètes 163

Chapitre 8

Manger pour vivre et pour survivre 181

Chapitre 9

Du mammouth au Big Mac 195

Conclusion

L’être humain est le père de la richesse, la terre est la mère de la richesse 215

Remerciements 223

Annexe : Groupes d’action et d’information 225

Bibliographie des ouvrages consultés 234

Introduction

« Nous mangeons à nous en rendre malades et cette nourriture est occupée à détruire notre planète. » C’est ce que je dois constater en permanence dans ma pratique quotidienne. Une transition alimentaire est par conséquent nécessaire ! Et il vaut mieux nous y mettre tout de suite que de reporter la chose à demain.

De ce fait, en tant que médecin, je me sens souvent frustré.

Naguère, je voyais surtout des mineurs atteints de silicose, des travailleurs du zinc avec des maladies provoquées par les métaux lourds et des ouvriers de la construction avec le dos en capilotade. Aujourd’hui, tous les travailleurs médicaux sont salués comme des héros et c’est magnifique. Mais nous raclons l’eau alors que le robinet reste ouvert. D’où la question : qui ouvre le robinet de ces pandémies ? Aujourd’hui, nos salles d’attente débordent de ce qu’on appelle les maladies de civilisation. Belle civilisation ! Des patients luttant contre le diabète, le surpoids, le cancer, les troubles du sommeil, la dépression, le burn-out et toutes sortes de douleurs psychosomatiques comme la migraine, l’ulcère à l’estomac, les palpitations. Un très grand nombre de ces maladies, et cela vaut aussi pour la pandémie du coronavirus, trouvent leur origine dans la façon dont nous produisons la nourriture et la consommons.

Il en a toujours été ainsi. Car chaque sorte de société apporte ses propres maladies. Les médecins sont en permanence confrontés de près aux problèmes et, aidés de leur stéthoscope, ils prennent le pouls de la société. La nourriture transformée est trop grasse, trop sucrée et trop salée, elle contient trop d’additifs chimiques. L’air que nous respirons est saturé de particules fines et se réchauffe. Le travail que nous accomplissons est sédentaire et trop stressant. Il en résulte, comme dit précédemment, une épidémie d’obésité, de cancer, de burn-out, mais aussi de nouvelles épidémies. En tant que médecin, on voudrait aider tous ces gens, mais cela se résume souvent à des emplâtres sur des jambes de bois.

De ce fait, certains médecins passablement déçus jettent même leur blouse au milieu du ring pour chercher un autre travail et, dans le meilleur des cas, ils s’engagent dans un groupe d’action. Chez bien des confrères, j’entends toute une litanie de frustrations. Ils se sentent de plus en plus impuissants à endiguer le tsunami des prétendues « maladies de civilisation ». Un confrère de la région d’Anvers m’a adressé le courriel suivant : « Je me demande ce que je fabrique quand je vois apparaître un tantième diabétique avec douze médicaments et un solide surpoids. On ne peut en vouloir au [à la] patient[e] considéré[e] individuellement, mais notre système ne vaut rien. » Ce confrère pose la bonne question clé. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond du tout, avec notre système ? C’est de cela que traite le présent livre.

L’aliénation

Selon moi, le problème central est l’aliénation. Je m’explique. Déjà, dès le début de notre histoire en tant qu’humanoïdes, voici 2,4 millions d’années, nous avons vécu en chasseurs-cueilleurs et en étant les plus intelligents des animaux. Voici à peine 11 600 ans, dans le Croissant fertile, nous avons commencé, par l’agriculture, à aménager la terre à notre main et il n’y a que 250 ans que les sociétés industrielles ont pris leur essor. Cette période ne représente que quelques secondes seulement de notre histoire. Mais l’humain moderne a toujours le même ADN que nos lointains ancêtres les chasseurs-cueilleurs. Depuis le début de l’agriculture, seuls quelques petits ajustements biologiques ont été effectués pour permettre la digestion de l’amidon et du lactose. Notre alimentation, notre environnement, notre liberté et notre biorythme se sont toutefois modifiés complètement, et encore, à un tempo que nos gènes n’ont jamais pu suivre. Résultat : nous nous sommes aliénés vis-à-vis de notre nature.

Je vois la chose se produire de cinq façons : nous sommes aliénés vis-à-vis de la nature, du mouvement, du travail créatif autonome, de la nourriture et du contact social étroit.

Pourquoi la promenade, le jogging ou le vélo dans la nature aident-ils contre le stress ? À l’hôpital de Duffel, le service psychiatrie a pris l’initiative très louable d’engager un thérapeute du mouvement afin de traiter de cette façon les personnes souffrant de dépression et de troubles de l’angoisse.

Pourquoi nous sentons-nous bien quand nous pouvons discuter agréablement à table avec la famille ou nous engager ensemble dans une association ? L’isolement rend les gens malades. Notre véritable nature est sociale.

Pourquoi y a-t-il une épidémie de burn-out suite à des conditions de travail trop stressantes ? Bien des travailleurs sont aliénés vis-à-vis de leur travail.

Mais, dans ce livre, nous voulons parler de l’aliénation face à notre nourriture. Durant des dizaines de milliers d’années, notre corps s’est adapté à un régime alimentaire typiquement humain, alors qu’aujourd’hui, une nourriture industrielle, transformée fournit trop de matériaux de base, et mauvais de surcroît, pour la construction d’un corps sain. Les méthodes de production mafieuses de l’agrobusiness sont coresponsables des pandémies catastrophiques.

Nous mangeons à nous rendre malades

Le contenu de ce livre n’est pas de la science-fiction et il n’a rien du langage sloganesque de gauche. Bien des experts agricoles se rendent compte eux aussi que cela ne peut plus continuer de la sorte. Progressivement, on est de plus en plus conscient que cette forme de production de masse et de consommation de masse a atteint les limites de la capacité de la terre. Un groupe de trente-sept éminents chercheurs de seize pays, sous la direction du professeur Johan Rockström, a examiné comment l’humanité pouvait rester en état de pourvoir tout un chacun d’une nourriture suffisamment saine. Leur rapport concluait que, pour cela, « la grande transformation de la nourriture du XXIe siècle était nécessaire » et il plaidait en faveur d’un régime de santé planétaire.

Ce que nous produisons et mangeons aujourd’hui nous rend malades et est occupé à détruire la planète. Malgré la révolution industrielle, qui nous a fourni de magnifiques applications pour l’agriculture, le transport de la nourriture, sa conservation et sa production, huit cents millions d’humains meurent encore de faim et souffrent en même temps de maladies imputables à une mauvaise alimentation.

La grande révolution alimentaire dont rêve le professeur Rockström ne se réalisera pas sans coup férir. Prendre ses propres responsabilités, exercer des pressions politiques en vue d’une autre politique agricole et d’accords agricoles internationaux qui rendront obligatoire le passage à une agriculture durable, devront contribuer à réaliser ce revirement. La terre est ronde, la production est mondiale et, par conséquent, les problèmes sont également mondiaux. Qu’il s’agisse maintenant de l’actuelle pandémie du coronavirus, du réchauffement de la planète, de la pénurie en eau, des déficits alimentaires, de la pollution par le plastique ou de la dégradation des océans, tous ces problèmes sont liés et c’est donc également le cas pour leurs solutions. Ce ne sont pas les gouvernements récents qui ont assumé là un rôle de pionnier, mais bien nos jeunes. Leur cri d’alarme à propos de leur avenir doit requérir toute notre attention. Quelle espèce de planète vont-ils hériter de nous ?

Chapitre 1

La pandémie du corona n’a rien d’une catastrophe naturelle

Manger de la viande ne vous fera pas attraper le corona. Mais le fait qu’elle soit produite si massivement contribue toutefois à la propagation de certaines épidémies. Nous savons qu’un grand nombre de personnes vivant dans un espace clos constitue un creuset de germes pathogènes et, pourtant, c’est précisément la façon dont on garde aujourd’hui un très grand nombre d’animaux.

Il n’y a pas que l’économie, à être globalisée, les maladies le sont aussi. Quand une épidémie se propage au niveau mondial, nous parlons d’une pandémie, comme c’est le cas du coronavirus aujourd’hui. Si le virus Ébola en Afrique voyageait encore à bicyclette, le coronavirus, lui, a pris l’avion. Bien des pandémies sont des zoonoses, des maladies infectieuses qui se transmettent des animaux aux humains. Parfois, un autre animal ou un insecte joue le rôle d’intermédiaire. Les premières pandémies sont nées dans des villes densément peuplées où des animaux domestiques cohabitaient étroitement avec la population. L’auteur de Sapiens, l’écrivain Yuval Noah Harari, appelle cela « la catastrophe sanitaire de la première révolution agronomique ». Ainsi, les gens du Moyen Âge étaient-ils massivement contaminés par des morsures de puces, qui transmettaient la bactérie de la peste des rats à l’humain.

Plus de deux tiers de toutes les maladies infectieuses doivent être ramenés à une telle transmission de l’animal à l’humain. Kate E. Jones, professeure de biodiversité à l’université de Londres, met en garde : « Si le nombre de personnes souffrant de maladies infectieuses n’a cessé de diminuer, le nombre d’épidémies en revanche a augmenté depuis 1940. Des 335 maladies infectieuses émergentes apparues entre 1940 et 2004, 60 % d’entre elles trouvaient leur origine dans la faune. » Le virus Marburg apparut en Allemagne en 1967, le virus Ébola en 1976 au Congo, le virus Sida en 1981 aux États-Unis, Nipah en 1998 en Malaisie, Hendra en 1994 en Australie, le coronavirus SARS en 2002 en Chine, le coronavirus MERS-CoV en 2012 en Arabie saoudite...

Récemment, en décembre 2019, la ville chinoise de Wuhan a connu une épidémie de pneumonie. Bien vite, les chercheurs ont pu isoler le nouveau coronavirus, appelé Covid-19, comme agent pathogène. Il s’avéra que divers patients avaient visité un marché aux animaux où, outre des poulets, on vendait aussi des serpents et des chauves-souris. Le virus de la chauve-souris, qui est le plus proche du Covid-19, a été découvert pour la première fois dans le Yunnan, une province du sud de la Chine qui jouxte la Birmanie, le Laos et le Vietnam et qui est connue sous l’appellation de « Triangle d’or ». La contrebande et la déforestation y sont les activités principales. Le déboisement y a provoqué une migration de chauves-souris et d’autres animaux de la jungle. En 2013, dans son livre, Zomia, Land without State, James C. Scott répertoriait déjà les conséquences désastreuses de cette intervention humaine. La virologue chinoise Zheng-Li Shi, qui reçut le surnom de bat woman (la femme chauve-souris) en raison de ses nombreuses expéditions dans des grottes à chauves-souris, avait déjà prouvé en 2005 que le virus SARS-CoV, qui avait provoqué l’épidémie de SARS en 2003, provenait des chauves-souris en fer à cheval. En 2017, Shi mettait en garde contre le fait que dans les grottes vivaient des chauves-souris porteuses de nouvelles variantes du SARS-CoV.

Pourquoi les chauves-souris sont-elles porteuses de tant de virus dangereux ? Pour le comprendre, nous devons savoir que, pour survivre, certaines espèces comme les chauves-souris, les souris et les rats ont investi au cours de leur évolution dans une reproduction rapide et nombreuse de progénitures. De ce fait, ces espèces s’adaptent plus rapidement à un environnement nocif ou contaminé. Elles-mêmes sont souvent pleines de substances toxiques, de bactéries pathogènes et de virus et ce n’est que via leur reproduction rapide et nombreuse qu’elles peuvent survivre plus aisément que les grands mammifères. L’abattage de la forêt tropicale et de bois pour faire place à des monocultures pousse bien des animaux à quitter leur habitat naturel. Cela débouche alors sur un risque plus élevé de maladies infectieuses qui peuvent se transmettre à l’être humain. Souvent, ce passage s’effectue par l’intermédiaire d’un hôte et, dans ce cas, les animaux domestiqués en masse sont souvent des victimes idéales. La totalité du bétail ne consiste qu’en une quinzaine d’espèces, alors que, par exemple, il existe mille deux cents sortes de chauves-souris. L’épidémie de corona n’a rien d’une plaisanterie, mais imaginez ce que pourrait provoquer un virus avec la contagiosité du corona et le taux de mortalité de 70 % d’Ébola. En l’espace de quelques mois, la survie de l’humanité se retrouverait compromise.

Pourquoi ce coronavirus est-il si dangereux ?

Au contraire de la grippe, par exemple, personne n’est à même d’opposer une résistance à ce nouveau coronavirus. Il n’existe aucune immunité de groupe et, au moment de rédiger le présent ouvrage, nous ne disposons encore d’aucun vaccin. De plus, pendant une petite quinzaine de jours, une personne contaminée ne révèle que peu de symptômes, mais peut toutefois contaminer d’autres personnes. Si l’on ne prend pas des mesures, de grandes parties de la population pourraient se retrouver malades en même temps et mourir par la même occasion. Cela signifierait que non seulement les soins de santé imploseraient, mais aussi les services essentiels comme l’approvisionnement alimentaire, la fourniture de l’énergie, la collecte des immondices, etc. Dans le cas d’une grippe saisonnière, la mortalité mondiale se situe à 0,1 %, alors que pour le coronavirus, les chiffres de mortalité semblent se situer entre 2 et 4 %. Mais imaginez que la mortalité ne s’élève qu’à 1 % en moyenne. Cela signifierait alors que, sur une population mondiale de 7,2 milliards d’habitants, il y aurait 72 millions de cas de décès.

Le chiffre de la mortalité dans un pays donné dépend fortement de l’efficacité avec laquelle est organisée la sécurité sociale. Les gens peuvent-ils rester en quarantaine parce qu’ils reçoivent un revenu de remplacement ? Chacun, quel que soit son revenu, a-t-il accès aux soins de santé ? Ces soins de santé ont-ils été bien mis sur pied, avec des équipements suffisants ? C’est pour cette raison que le chiffre de la mortalité dans des pays comme l’Inde et les États-Unis sera bien plus élevé. Les épidémies révèlent dans la pratique l’énorme importance de la sécurité sociale et des soins de santé en particulier. Les chances individuelles de survie dépendent surtout de votre âge, de votre condition et de votre système immunitaire. Les gens atteints d’autres maladies comme l’hypertension, le diabète, les affections pulmonaires, etc. courent davantage de risques. Vient également s’ajouter à cela le fait que, pour la médecine, une épidémie de corona constitue un phénomène nouveau. Comment le virus va-t-il se comporter au cours de l’épidémie ? Va-t-il disparaître avec le soleil d’été ? Ou va-t-il se montrer plus virulent au cours de la pandémie ? Ainsi, la première vague de grippe espagnole au printemps 1918 fut assez douce, alors que la deuxième et la troisième vague, en hiver, allaient tuer des millions de personnes.

Les nouvelles pandémies sont la peste de l’agrobusiness

Toutes ces nouvelles pandémies ne sont pas qu’un problème médical, mais bien un problème écologique, social et politique. Le fait que de plus en plus d’épidémies provoquées par des virus et des bactéries apparaissent a essentiellement trait à la façon dont l’agrobusiness produit la nourriture. L’agrobusiness est constamment à la recherche de nouvelles régions agricoles pour y imposer des monocultures. Pour ce faire, il vole sans vergogne et à l’échelle mondiale les terres des petits paysans et il détruit les dernières forêts vierges. Les germes pathogènes chez les animaux sauvages qui, dans le temps, n’entraient pas en contact avec les êtres humains, peuvent ainsi se transmettre à d’importantes concentrations de bétail, comme dans les élevages industriels aux vastes étables. Certains virus et bactéries parviennent ensuite à faire le saut vers les masses humaines importantes des villes. L’agrobusiness met le feu à la mèche qui allumera de nouveaux foyers d’épidémie.

Qui se souvient encore de la panique suscitée par la « grippe aviaire » de 1997, quand une variante du virus de la grippe s’est avérée en mesure de passer de la volaille aux êtres humains ? Ou de la grippe mexicaine de 2009, qui a tué 17 483 personnes en tout dans le monde ? Cette dernière a été surnommée « peste porcine », parce qu’un virus similaire de la grippe avait été découvert chez des cochons. L’apparition de l’encéphalite et de pneumonies en Malaisie en 1998 illustre la façon dont le virus Nipah a pu provoquer cette épidémie chez les humains. Ce virus était hébergé par des chauves-souris frugivores du nord du pays. À cette époque, des élevages porcins industriels sont établis dans la région. Les éleveurs plantent également des manguiers et d’autres arbres fruitiers. Chassées des forêts où elles vivaient, en raison notamment de l’exploitation de l’huile de palme, les chauves-souris s’installent dans ces arbres. Les fruits à demi consommés, leur salive ou leurs excréments tombent dans les enclos et les porcs mangent tout. Le virus Nipah se propage d’un cochon à l’autre, d’un élevage à l’autre, puis infecte aussi l’homme. Solution des autorités malaisiennes pour venir à bout de l’épidémie : plus d’un million de porcs sont abattus.

En quarante ans, plus de 250 millions d’hectares de forêts tropicales ont disparu. Ces forêts sont particulièrement riches en biodiversité. Et aussi en micro-organismes qui ont des fonctions essentielles. Là, d’innombrables virus sommeillent chez leurs hôtes naturels. Par le déboisement de ces forêts, l’agrobusiness élimine l’habitat naturel de ces animaux. Les virus cherchent de nouveaux hôtes et ce sont de préférence le bétail, les animaux domestiques et les humains.

De ce fait apparaissent chez l’homme de nouvelles maladies comme, récemment, le virus Zika et le virus du Nil occidental. Le premier a été découvert en 1947 chez des macaques rhésus de la forêt de Zika, en Ouganda. C’est au Nigeria, en 1954, que, pour la première fois, on a constaté une contamination humaine par ce virus, mais, par la suite, on a perdu sa trace jusqu’en 2007. En 2015, une épidémie de Zika éclatait au Brésil, se traduisant par la naissance de nombreux bébés atteints de microcéphalie. L’année suivante, il y eut d’importantes poussées de fièvre Zika dans les régions tropicales de l’Amérique du Sud, de l’Afrique et de l’Asie, de sorte qu’il fut possible de parler de pandémie du Zika.

Le virus du Nil occidental fut isolé pour la première fois en Ouganda, mais sa première apparition remarquée eut lieu en 1999 aux États-Unis lors d’une période de mortalité massive par encéphalite parmi les chevaux. Le virus est transmis par des piqûres de moustiques et il peut également affecter les oiseaux et les humains. En 2010, il connut d’importantes éclosions en Grèce et en Russie. Heureusement, ces deux virus ne se transmettent pas d’un humain à l’autre.

Pour l’agrobusiness, désireux d’étendre en permanence les monocultures de soja, palmiers, maïs, café, etc., les forêts tropicales sont un obstacle à cette expansion. L’agrobusiness ne peut penser qu’à court terme pour réaliser ses marges bénéficiaires. À ses yeux, la nature – tous les animaux et plantes, qui peuvent perturber ou détériorer sa production – est le grand ennemi, qu’il aborde à l’aide de pesticides, de bulldozers et de fusils. Le spécialiste français de la biodiversité, Philippe Grandcolas, se rend particulièrement bien compte que notre connaissance de l’importance de la biodiversité est encore très limitée : « Je ne voudrais pas avoir l’air de prêcher pour ma paroisse, mais l’étude des écosystèmes est le parent pauvre de la science et de la biologie. »

Maladies sans frontières

L’élevage industriel de bétail n’est pas un creuset idéal pour les seuls virus dangereux, mais aussi pour les bactéries. Plus on entasse d’importantes quantités de bétail dans de gigantesques étables, mieux une infection peut se propager parmi les bêtes affaiblies. Toutefois, les virus ne sont pas des cellules. Ils ne peuvent se reproduire par division cellulaire comme les bactéries. À l’instar d’autres parasites, ils ne peuvent se reproduire que chez un hôte. Plus il y a d’hôtes, plus élevé est le risque de survie et de reproduction.

C’est ainsi qu’éclata, surtout aux Pays-Bas, mais aussi en Belgique, entre 2007 et 2010, une épidémie de fièvre Q dans le voisinage des étables et enclos à chèvres. Les gens vaquant dans les parages souffrirent d’une forte fièvre et, parfois, d’hépatite. Dans 2 % des cas, la maladie eut une issue fatale. Il s’avéra que la coupable était la bactérie Coxiella burnetti, qui provoquait une fausse couche chez les chèvres contaminées. Le liquide amniotique contaminé se mêlait au fumier qui, une fois séché, diffusait la bactérie dans l’atmosphère. Depuis, les chèvres sont vaccinées contre la maladie et le problème semble avoir disparu, mais les personnes qui s’affairent dans les parages d’étables à chèvres de grandes dimensions ont toujours aujourd’hui 50 % de chances en plus de contracter une pneumonie.

La solution selon l’élevage industriel du bétail ? Y balancer d’énormes paquets d’antibiotiques. La moitié de tous les antibiotiques au monde sont utilisés aujourd’hui dans l’élevage. Les fermiers américains vont même encore plus loin : du fait que la présence des médicaments dans l’alimentation assure entre 5 et 15 % de poids à l’abattage en plus, aux États-Unis, ce sont même trois quarts des antibiotiques qui prennent la direction du bétail destiné aux abattoirs.

Ces pratiques douteuses sont heureusement interdites en Europe. Les fermiers européens doivent satisfaire à toutes sortes de règles, en fait. Ainsi, la législation européenne prévoit une limite maximale de résidus (LMR) pour les antibiotiques. Quand un éleveur les utilise malgré tout, il doit ensuite prendre en compte un temps d’attente avant l’abattage. La publicité pour l’utilisation des antibiotiques, directement adressée aux fermiers, est interdite. Mais il s’avère que tout cela n’est que théorique.

Dans la pratique, le recours aux antibiotiques dans l’élevage a en effet diminué d’un tiers en Belgique, depuis 2007, mais cela n’empêche toujours pas la Belgique de figurer dans le peloton de tête européen. En 2010, au moins quatre-vingt-neuf tonnes de sulfamides, quatre-vingts tonnes de pénicilline et septante-quatre [soixante-quatorze] tonnes de tétracyclines ont été administrées. Et il existe toujours la mauvaise habitude de traiter tout le troupeau alors qu’il n’y a que quelques bêtes malades.

Le poisson dans notre assiette n’échappe pas non plus à la production industrielle massive. La côte occidentale de l’Écosse est envahie par les exploitations piscicoles de quatre grandes sociétés : Marine Harvest, Sea Farms, Lighthouse Caledonia et Grieg Seafood Hjaltland, toutes quatre étant notées à la bourse d’Oslo. Du fait que les poissons sont entassés dans des cages, ils sont également très sensibles aux maladies. Une infestation de poux ? Dans ce cas, l’éleveur sort ses insecticides. Des infections ? Il sort ses antibiotiques.

Des bactéries résistantes

Souvent, l’industrie alimentaire prétend que les doses d’antibiotiques dans la viande sont minimes et, par conséquent, inoffensives. Mais ce n’est pas le cas. L’utilisation massive d’antibiotiques dans l’industrie de la viande fait que de plus en plus de bactéries résistent aux antibiotiques. En un jour, une bactérie peut produire quatre trilliards de descendantes, soit 4 suivis de 21 zéros ! D’où le risque très élevé d’une mutation susceptible d’opposer une résistance à un antibiotique. L’agrobusiness et ses installations géantes ont créé les circonstances idéales pour la percée de pandémies bactériennes. Aujourd’hui, au sein de l’Union européenne, le nombre annuel de décès imputables à des microbes hyperrésistants est estimé à 25 000, pour un coût de 1,5 milliard d’euros par an. Pour l’instant, la contamination ne se fait encore que par contact direct avec la bactérie résistante ou par la consommation d’une nourriture contaminée. Mais le danger qui guette au coin, c’est que certaines bactéries se transmettent directement de l’animal à l’humain... et de l’humain à l’humain. Cela constituerait une catastrophe mondiale.

La production en masse de bétail comporte encore d’autres dangers. Beaucoup de bétail signifie qu’il faut beaucoup de nourriture aussi. L’histoire nous a déjà enseigné à plusieurs reprises que cette production peut faire en sorte que des substances toxiques se retrouvent dans la chaîne alimentaire. En 1999, la Belgique a été confrontée à un scandale de ce genre. Il s’avéra alors que des PCB et de la dioxine – des substances qui sont cancérigènes même en quantités minuscules – en provenance d’huile de transformateur s’étaient retrouvés dans des aliments pour animaux. D’énormes quantités de viande de poulet et de porc, de produits laitiers et d’œufs ont dû être écartées des rayons des magasins. 7 millions de poulets et 60 000 cochons ont dû être détruits et la production fut bloquée pendant plusieurs mois dans quelque 2000 entreprises agricoles.

Big Pharma is small in prevention

Mars 2020. La société Bayer décide que 140 employés de son secteur médical bénéficieraient d’un congé payé de quatre semaines pour participer à la lutte contre le virus. Cependant, la société s’est retirée depuis longtemps de la recherche sur les vaccins. Pourquoi aucun effort de prévention n’a-t-il été consenti par le business pharmaceutique vers les vaccins contre les épidémies ? Le PDG de Novartis AG, Vasant Narasimhan, a donné la réponse : « Lorsque ces épidémies se produisent, il y a beaucoup d’intérêt [...], mais, ensuite, l’intérêt se perd à nouveau et les investisseurs se retirent. C’est ainsi qu’il en va de la conduite des affaires. » Cette pandémie est néanmoins la troisième alerte au coronavirus : auparavant, il y a eu SRAS 2003, MERS 2012, et aujourd’hui SRAS-Covid-19. La recherche et la production du Big Pharma se dirigent vers les profits. Même comme producteurs les plus importants de pesticides, ils partagent la responsabilité de la destruction de la biodiversité. Moins de 20 % des insecticides néonicotinoïdes sont utiles pour tuer les insectes ; le reste se répand dans l’environnement et tue tout ce qui vit alentour.

Depuis les années 90, les entreprises pharmaceutiques US appuient les opioïdes comme traitement des douleurs chroniques. Cela leur a rapporté des bénéfices fabuleux. Entre-temps, 2,5 millions d’Américains dépendants en consomment, autrement dit, 5 % de la population mondiale consomment 80 % de la production mondiale d’opioïdes. Ces vingt dernières années, 40 000 personnes sont mortes d’overdose. Les entreprises pharmaceutiques responsables ont racheté les procès intentés contre elles pour 270 millions de dollars. Chaque année, cette épidémie de drogue coûte quelque septante-huit [soixante-dix-huit] milliards de dollars aux États-Unis. Le parent d’une des victimes a dit des entreprises pharmaceutiques qu’elles n’étaient ni plus ni moins que des « tueuses en série ». À peine 10 % des efforts mondiaux dans la recherche vont au traitement de maladies qui représentent pourtant 90 % des maladies mondiales. En mars 2016, des instituts tropicaux associés à Médecins sans frontières lançaient à Genève l’organisation non marchande Drugs for Neglected Deseases Initiative (DNDi). Celle-ci se donne pour but de développer des médicaments pour le traitement de maladies qui touchent les groupes de population les plus pauvres du monde. Il est scandaleux que des maladies comme la tuberculose, la malaria, la maladie du sommeil et autres maladies tropicales fassent des millions de victimes et que la recherche pour des médicaments meilleurs ou nouveaux soit surtout sponsorisée par des dons bénévoles. Encore une preuve éclatante de la faillite du libre marché dans les soins de santé mondiaux. Chaque année, le sommet du G8 (les huit pays les plus industrialisés de la planète) promet invariablement de s’atteler à la lutte contre la malaria, la tuberculose et le sida, mais ses contributions sont chaque fois négligeables. Entre-temps, DBDi peut déjà se targuer d’un succès dans le traitement du kala-azar et de la maladie de Chagas.

C’est l’argent qui fait tourner le monde

À la fin du siècle dernier, dans sa quête permanente d’investissements lucratifs, le secteur bancaire, Goldman Sachs en tête, a jeté son dévolu sur l’agriculture à grande échelle. Il prévoyait qu’il y avait là encore bien du profit à réaliser et on a donc investi massivement dans l’agrobusiness : depuis la production à la consommation, en passant par la transformation. Vu l’afflux des capitaux, ce business connaît aujourd’hui une extension fulgurante. Les grandes entreprises de l’alimentation absorbent les plus petites. Cette tendance a même été baptisée d’un néologisme : foodopoly. C’est une monstrueuse machine à fric, qui distribue ses bénéfices aux CEO et aux actionnaires et les coûts des épidémies et autres calamités aux 99 % restants de la population mondiale. Les animaux, les paysans, l’écosystème, les gens et surtout les plus démunis paient la facture avec leur santé et leur porte-monnaie. Si la facture de ces dégâts devait être présentée aux multinationales, le secteur ne serait absolument plus rentable.

Ensemble, les quatre principales industries agroalimentaires (Cargill, Tyson Foods, BRF et Alltech) contrôlent environ 42 % du marché mondial de l’alimentation, 82 % de la viande de bœuf, 63 % de la viande de porc et 53 % des poulets rôtis. En 2011, l’industrie américaine de la viande brassait un chiffre d’affaires de 186 milliards de dollars, soit plus que le PNB de la Hongrie. L’industrie de la viande et celle du poisson sont constituées de multinationales notées en bourse et la bourse est par excellence un endroit où, plus que partout ailleurs, prévaut le langage du profit maximal. C’est l’argent qui fait tourner le monde, mais dans la mauvaise direction!

Et, désormais, que faut-il faire ?

Quelle conclusion devons-nous tirer de tout cela ? Qu’il nous faut en tout cas être prudents dans le contact direct avec des animaux exotiques. Il devrait être totalement interdit au niveau mondial d’en faire le commerce. Le 24 février 2020, en Chine, était décrétée une interdiction de consommer la chair d’animaux sauvages, mais, en raison de toutes sortes d’obstacles sociaux et culturels, il ne sera pas évident de faire cesser très rapidement cette consommation. Jusque dans les années 60, la Chine a été le cadre de vagues de famine qui se sont soldées par des millions de morts et, de ce fait, les gens s’étaient mis à tuer ces animaux et à les consommer, vu l’absence d’autres sources de protéines. C’est ainsi qu’est née dans la cuisine chinoise la tradition de tuer et de consommer à peu près tout ce qui vit.

Mais l’Europe ne doit pas pointer du doigt la Chine et l’Afrique et leur faire la leçon. Une grande partie du commerce illégal trouve sa voie depuis l’Afrique vers la Chine et l’Amérique en passant par l’Europe. Dans son livre Spillover, daté de 2012, le scientifique américain David Quammen prévoyait déjà tout ce qui vient de se passer et montrait tout le monde du doigt :

« Toute personne avec un téléphone est responsable. Car, dans chaque téléphone et chaque portable, il y a du coltan, qui provient d’une mine de la République démocratique du Congo. Pour extraire, le coltan, on abat la forêt tropicale dans laquelle vivent des gorilles en voie d’extinction et des chauves-souris. Et les pauvres diables qui travaillent dans les mines de coltan mangent cette viande de brousse pour survivre. Toute cette situation accroît le risque d’un transfert d’un virus pathogène vers l’être humain. »

Cette exploitation perturbe l’équilibre entre les animaux sauvages et leur environnement. Partout, nous sommes occupés à détruire des animaux, des champignons, des arbres et des plantes et, ce faisant, nous forçons en même temps les virus uniques dont ils sont porteurs à se mettre en quête de nouveaux hôtes. Pour survivre, de petites mutations parviennent parfois à transformer certains virus en virus humains. Un virus peut subir une mutation à une vitesse stupéfiante. Des virus comme corona et Ébola constituent des signaux d’alarme de la nature : il est moins une !

Heureusement, la science médicale a fortement progressé. Nous avons des antibiotiques contre les bactéries et des vaccins contre les virus. De ce fait, nous avons maîtrisé bien des pandémies ou les avons même éradiquées de la surface de la planète. Hélas, le développement d’un vaccin requiert vraiment beaucoup de temps et, progressivement, de plus en plus de bactéries acquièrent une résistance aux antibiotiques. Nous ne devons donc pas nous faire trop d’illusions en pensant que la science médicale finira toujours bien par trouver une solution. Jusqu’à ce jour, nous ne disposons toujours pas d’un vaccin contre les virus SARS, HIV et Zika.

Il existe un consensus parmi les scientifiques disant qu’en raison de la désorganisation permanente de la nature, bien plus d’épidémies et de pandémies viendront frapper à nos portes. Wim van der Poel, professeur à l’université agronomique de Wageningen aux Pays-Bas, coordonne le projet One Health, un concept qui perçoit comme un tout la santé des humains, des animaux et de leur habitat. Dans ce cadre, il collabore à un projet scientifique mondial, appelé Global Vironome Project, qui entend répertorier les 300 000 virus qui circulent actuellement et calculer le risque de les voir se propager. C’est bien beau, mais l’économiste de l’agriculture Gert van Dijk, qui a évalué le fiasco de la fièvre Q aux Pays-Bas, relativise les choses : « One Health a beau avoir apporté quelque chose sur le plan scientifique, il n’a pas amélioré notre approche. » Floor Haalboom, historienne et spécialiste de la lutte contre les zoonoses, décrit la critique de Gert van Dijk et ne rejette pas la faute sur la collaboration défectueuse entre les vétérinaires et les médecins :

« C’est une forme de dépolitisation. Si cela ne tenait qu’à la collaboration ou la communication, personne n’est vraiment responsable. Cela détourne l’attention du problème sous-jacent : que les intérêts économiques de l’agriculture pèsent chaque fois plus lourds que l’intérêt de la santé publique. » (Interviews, De Groene Amsterdammer, 16 avril 2020).

Nous pouvons aussi nous-mêmes prendre le taureau par les cornes. Dans sa vie, on estime qu’un Belge moyen consomme 1800 animaux (891 poulets, 789 poissons, 42 porcs, 7 moutons, 5 bœufs, 24 lapins, 43 dindons et le tiers d’un cheval). Chaque année, tous les Belges mis ensemble se délectent de 247,5 millions d’animaux. Bien trop, quoi qu’il en soit. Admettons-le : la consommation de viande du Belge a baissé de façon significative ces dernières années. En ce moment, nous mangeons 72 kilogrammes de viande par an, soit plus d’1 kilogramme par semaine, alors que la médecine conseille de s’en tenir à 300 grammes. L’élevage industriel du bétail constitue une menace pour la santé publique. Il est grand temps que l’humanité, et surtout sa frange la plus riche, commence à se poser des questions sur ce qu’elle compte entreprendre au niveau de sa production et consommation massive de viande.

Les perdants de la pandémie du corona

Dans un rapport du 9 avril 2020, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a prévenu qu’en raison de la pandémie de coronavirus, les échanges commerciaux dans le monde allaient devoir chuter de 13 à 32 %. L’OMC estime qu’une reprise du commerce mondial de 21 à 24 % pourrait être envisagée en 2021, mais uniquement si l’on parvient à maîtriser la pandémie.

Après un quatrième trimestre dans le rouge, la France est en récession avec un gigantesque plongeon de 6 % au premier trimestre de 2020. Le chômage partiel touche un salarié du privé sur quatre, soit 5,8 millions de personnes. Aussi l’Allemagne est-elle confrontée à une « grave » récession. Selon des instituts allemands, le produit intérieur brut (PIB) devrait diminuer de 4,2 % cette année. D’après ces prévisions, les conséquences économiques de la pandémie feront également grimper le taux de chômage officiel à 5,9 % et le nombre de travailleurs en chômage partiel à 2,4 millions. La presse espagnole fait état de 900 000 emplois perdus. En tout, en Europe, les travailleurs licenciés et ceux envoyés au chômage sont au nombre de six à dix millions de personnes. Aux États-Unis, le cortège des chômeurs a brutalement grossi jusqu’à dix millions de personnes. Des millions d’Indiens sans emploi redoutent de ne plus pouvoir nourrir les membres de leurs familles. Aujourd’hui déjà, 38 % des enfants indiens souffrent de malnutrition.

Derrière ces conséquences économiques et sociales désastreuses se cache un monde de misère, principalement chez les personnes se trouvant au niveau le plus bas de la société. Un rapport de l’ONG Oxfam intitulé Le prix de la dignité estime qu’un demi-milliard de personnes supplémentaires pourraient basculer dans le dénuement. Des millions de pauvres ne peuvent plus aller dans la rue en quête de quelques sous pour les besoins de leurs familles. Ils consacraient déjà 60 % de leurs revenus à l’alimentation. Selon Oxfam, la pandémie pourrait coûter la vie à plus de quarante millions de personnes. Du fait que, dans des situations de guerre, les villes sont les maillons faibles de la chaîne alimentaire, elles dépendent à 99,9 % de l’importation de denrées produites ou cultivées en dehors de leur territoire. Imaginez une crise majeure dans les moyens de livraison à Paris, par exemple. Aujourd’hui, quelque 55 % de la population mondiale vit dans des zones urbaines, lesquelles consomment 80 % de toute la nourriture mondiale (rapport de l’ONU sur les objectifs de développement durable, ODD).

Les gagnants de la pandémie du corona

Dans la Corn Belt, surtout dans les États du Minnesota, du Missouri et du Dakota du Sud, les agriculteurs américains roulent sur leurs puissants tracteurs avec un écran à côté de leur volant. Cet écran affiche en permanence les variations des prix du blé et du maïs au marché à terme de Chicago. Les agriculteurs sont en mauvaise posture, actuellement. Les prix sur le marché à terme ont baissé. Auprès de leur banque, les fermiers peuvent toutefois recevoir une garantie de prix sur leur récolte en concluant un contrat à terme. Conformément à ce contrat, ils doivent vendre leurs produits dès maintenant à un prix fixe inférieur, alors qu’ils ne procéderont pas à la livraison avant six mois.

Dans le passé, ils vendaient directement aux minoteries ou aux fabriques d’aliments pour bétail et les contrats de vente étaient négociés via des bourses à terme comme le fameux Board of Trade de Chicago, le cœur du grenier à blé américain. Mais, à la fin du siècle dernier, les banques elles-mêmes se mirent à conclure des contrats à terme avec les entreprises agricoles. Les grandes banques les ont fourrés dans un petit panier avec d’autres contrats et les ont vendus à un assureur au Japon, un fonds levier en Angleterre, un spéculateur en Inde ou un fonds de pension aux Pays-Bas. Ces acheteurs achètent du grain, mais ne veulent absolument pas avoir ce grain ou ce maïs sous la main. Ils espèrent une chose, c’est que le prix monte très rapidement, de sorte qu’ils puissent faire du bénéfice. Et c’est ainsi que la récolte de l’agriculteur du Minnesota fait le tour du monde via Internet : du Japon vers l’Europe, l’Australie, l’Inde et de nouveau en Amérique, où la minoterie l’achète en fin de compte, mais à un prix bien plus élevé.

On peut comparer ce commerce aux fameuses subprimes– hypothèques à risque – qui, en 2008, tels des virus, ont contaminé la totalité du monde bancaire. Ces hypothèques « camelote » ont provoqué une crise bancaire dont nous payons toujours la facture aujourd’hui. Par ce biais, les investisseurs cherchaient d’autres produits à marges bénéficiaires élevées. Les commodities (marchandises, matières premières), aussi bien les hard commodities (les matières premières « dures » : or, argent, cuivre et pétrole) que les soft commodities (les matières premières « douces » : céréales, cacao, café, soja et autres produits agricoles) sont devenues la toute nouvelle mode. En cinq ans, des centaines de milliards d’euros et de dollars ont afflué vers le maché des marchandises. Les prix sur ces marchés ont monté et descendu tel un yoyo, mais ces fluctuations ne pouvaient plus s’expliquer par des facteurs réels tels que l’offre et la demande, la sécheresse ou l’humidité, les fluctuations des cours et le stockage. D’une enquête de l’université d’Utrecht commanditée par Triodos, il ressort qu’un tiers de la constitution du prix des commodities