Je veux aller dans cette île - Lim Chul-woo - E-Book

Je veux aller dans cette île E-Book

Lim Chul-woo

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Beschreibung

Découvrez les épisodes dramatiques, pittoresques, ou franchement comiques, qui émaillent la rude existence des îliens.

Sur l'île de Nag'ildo, le grand-père de Ch'ôr'i lui révèle que la naissance voit les humains descendre sur Terre, puis retourner au milieu des constellations lorsqu'ils meurent. Lorsqu'il devient père à son tour, il le révèle à la petite Song'i.

Ce que Lim Chul-woo restitue ici avec une immense tendresse, c'est l'authenticité des relations humaines dans ces communautés villageoises isolées du monde moderne qui apparaît à l'évidence et nous touche infiniment.

EXTRAIT

– L’esprit descend chez une personne qui va devenir mudang fidèle… ça, je l’a déjà entendu, mais pas possible que ç’arrive chez la mère Ŏpsun. Je veux dire, qui aurait pu imaginer ça ?
– Vraiment, qualle histoire étrange ! Est-ce qu’y aurait pas déjà eu des antécédents de mudang du côté eud sa famille à elle ?
– Y a pas eu du tout ce genre d’ascendance, à ce qu’y paraît. D’après la rumeur, c’est plutôt les esprits eud sa belle-famille qui l’ont possédée, pas ceux eud sa propre famille.
– L’esprit eud sa belle-famille l’a possédée, tu dis ?
– C’est ça. Il paraît que les esprits eud feu son beau-père et eud feu sa belle-mère et, en plus, l’esprit eud feu sa belle-sœur, la jeune fille qu’est morte noyée3, ils l’ont possédée tous à la fois. Hé, paraît que c’est la mère Ŏpsun alle-même qu’alle a dit ça.
– Oh, mon Dieu ! C’est mâme pas un seul, mais trois esprits qu’ils l’ont possédée, mais ça alors, comment fare ?
– Tu parles de fare quoi, toi ! Nous, on a qu’à regarder le spectacle et à manger du gâteau eud riz, et c’est tout ! En tout cas, ce soir, la partie de kut, ça va être vraiment qualque chose ! »
Dès potron-minet, les parages du grand puits bruissaient de rumeurs. Les femmes, venues chercher de l’eau, avaient posé leurs cruches et, par petits groupes, faisaient du tapage, se racontant les unes aux autres l’histoire de la mère Ŏpsun.
C’était en effet réellement une histoire surprenante et passionnante. Dans notre village vivaient côte à côte une centaine de foyers dont les toits, semblables à des coquillages, se touchaient. Le village entier semblait être agité par la curiosité et l’attente du kut qui devait avoir lieu cette nuit-là. La grave affaire de la mère Ŏpsun semblait soudain provoquer une agitation étrange chez les habitants, qui d’ordinaire vivaient dans la lassitude et le désœuvrement.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Un livre étonnant, drôle et tendre, et terriblement authentique. On a devant les yeux un village traditionnel de Corée en dehors de tout circuit touristique. L'auteur n'édulcore pas la réalité souvent difficile, mais en même temps on sent une nostalgie et un attachement à ce moment de sa vie et à cette vie ainsi qu'à ses valeurs. Et l'humour est omniprésent. L'écriture est étonnante et participe beaucoup à la réussite de l'ensemble, une grande part doit en revenir à la traductrice. Une réussite et un grand plaisir de lecture. Je ne vais pas tarder à me procurer le deuxième livre de l'auteur disponible en français. - 5Arabella, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Lim Chul-woo, né en 1954, publie sa première nouvelle, Voleur de chien en 1981 et se fait rapidement connaître grâce à de nombreuses œuvres (dont La Terre de mon père, publié en français sous le titre Terre des ancêtres chez Imago en 2012). Je veux aller dans cette île (publié en français à l'Asiathèque en 2013) lui a gagné les suffrages du public coréen et un film en a été tiré ( To the Starry Island) dont il a été le coscénariste avec Lee Chang-dong et le réalisateur, Park Kwang-su. Il est l'auteur du Phare (publié en français à l'Asiathèque en 2015).

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Seitenzahl: 378

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

L’ASIATHEQUE – MAISON

DES LANGUES DU MONDE

Domaine coréen

Manuel de coréen,

par André Fabre et Shim Seung-ja

Dictionnaire français-coréen,

par Shim Seung-ja

Le Saule aux dix mille rameaux,

anthologie de la poésie coréenne médiévale et classique(bilingue)

poèmes traduits du sino-coréen et du coréen par Ok-sung

Ann-Baron, avec la collaboration de Jean-François Baron

Titre

Copyright

Ouvrage publié avec le concours

du Literature Translation Institute

of Korea (LTI Korea)

Couverture : Jean-Marc Eldin

Photographie en couverture : © Lim Chul-woo

Composition et mise en pages : Jean-Marc Eldin

Titre original :Geu seom-e gago sipta (Kŭ sŏm’e kago sipta)

Édition coréenne : © Lim Chul-woo (Im Ch’ŏr’u), 1991

Traduction française : © L’Asiathèque, 2013

Le prologue et le mot de l’auteur ont été adaptés dans

la version française avec l’accord de Lim Chul-woo.

L’Asiathèque – maison des langues du monde,

11 cité Véron, 75018 Paris

www.asiatheque.com

[email protected]

ISBN : 978-2-36057-118-5

Avec le soutien du

Préface

Im Ch’ŏr’u (임철우, Lim Chul-woo) est né en 1954 à l’extrême sud-ouest de la Corée, dans l’île de Wando, aujourd’hui reliée au continent. Il est donc originaire de la région du Chŏlla, dont il est question dans ce livre, région à l’époque misérable, ruinée par la guerre, encore peuplée de maquis communistes, phénomène qui ne fera qu’accentuer le sectarisme millénariste dont elle a été la victime de la part des autres régions et des gouvernements. Il n’y a qu’un an que l’armistice a été signé, trois ans que la région voit passer et repasser les troupes ennemies, quatre ans que la guerre civile dans sa phase militaire a éclaté, vingt ans que la guerre civile proprement dite a pris forme sur la base de la question nationale (le Japon colonial et l’ouverture moderne ne sont qu’une seule et même chose).

C’est la clé de ce que lui et les autres écrivains du Chŏlla disent : au Xe siècle, une sorte de constitution a été rédigée par le nouveau régime à peu près unificateur du pays, la dynastie Koryŏ, répercutant de toute évidence des idées et des pratiques acquises et très antérieures. On y lit qu’il faut absolument exclure de toutes fonctions publiques les gens originaires de notre province. Tout y est, danger, éloignement, paysannerie, chamanisme, refus d’accepter les religions et pratiques venues d’en haut, à commencer par le bouddhisme et le confucianisme.

L’occupation des sols au Chŏlla illustre la question. Descendons à une vingtaine de kilomètres au sud de la capitale provinciale, à Unjusa, le plus étonnant des monastères coréens. Enfin… monastère… disons que des dizaines de statues1et quelques pagodes attestent d’une étrange présence. Nous sommes dans le Chŏlla du Chŏlla, au sud-ouest du sud-ouest, une sorte de Finistère coréen, incompréhensible pour le reste du pays et les responsables que la capitale y envoie. Les têtes du Chŏlla résistent, à tous les sabres et à tous les goupillons. Ah ces paysans, ah ces ploucs, ah ces Jacques ! Il faut donc pour le pouvoircentral prendre possession des lieux, économiquement et militairement, bien sûr, mais surtout symboliquement. Alors on plante des pagodes et des statues sur toutes les failles géomantiques qui attestent d’une énergie incontrôlable. Incroyable ? Mille ans après, la soldatesque japonaise va passer des années à planter des pieux à chaque angle géomantique afin de bloquer l’énergie coréenne. Il ne s’agit pas d’y croire, mais de croire qu’ils y croient. Mille ans après, lesa prioriconcernant les habitants de la région restent profondément ancrés dans le reste du pays.

Im fait des études d’anglais dans sa région, puis à l’université Sogang à Séoul. Son début dans les lettres a lieu en 1981, avec la nouvelleKae toduk, « Voleur de chien », distinguée comme « nouveau printemps » par le quotidienSŏul Shinmundans sa sélection annuelle, puis sa première anthologie, en 1983,Abŏji’ŭi ttang, « la Terre de mon père ». Il se fait vite connaître par ses textes nombreux, très marqués par ses origines, comme « Sud regretté » en 1985 ou « la Chambre rouge » en 1988, qui lui vaut le prestigieux prix Yi Sang.

SiJe veux aller dans cette îlerelève de la même veine régionaliste (ce n’est pas un terme péjoratif en Corée, où le pays natal est une valeur indiscutée, où la région est la nation première), les lecteurs ont bien senti que son auteur franchissait un cap avec cet ensemble de nouvelles omnibus. Comme si la plaque de béton posée sur les souvenirs, les frustrations, les drames enfouis, se soulevait enfin. En cela fidèle héritier du plus grand écrivain coréen moderne, Yi Ch’ŏngjun, né à quelques encablures, il fouille le seul sens possible à donner au mothan, qui est tout sauf ce sentiment national fondé sur la victimisation et façonné par le régime dictatorial de Pak Chŏnghŭi (Park Chung-hee). Chez Im Ch’ŏr’u, Yi Ch’ŏngjun ou le poète Hwang Chi’u (Hwang Ji-woo), il ne s’agit pas de confondre dans un discours national fumeux bourreaux et victimes, mais de rendre la parole à ces dernières, privées du droit à la mémoire et obligées de se réfugier dans les mythes, les rumeurs, les récits chamaniques. Lehan, c’est le refus de continuer à se complexer de sa réputation de paysan, d’avare, de borné, de la revendiquer même, car en elle gît l’essentiel de la mémoire collective. La vraie question, c’est qu’être du Chŏlla c’est être coréen, mais c’est tout autant être le seul vrai Coréen, pendant que les autres pactisaient et collaboraient avec tous les nouveaux puissants de l’histoire.

Il n’est sans doute pas exagéré d’affirmer que toute la carrière littéraire de Im Ch’ŏr’u a été déterminée par le massacre de Kwangju2, qui n’a pas été le seul de ce siècle dramatique, mais le premier à être indiscutablement imputable à des Coréens (militaires) contre d’autres Coréens (civils). Dans chacun de ses textes ou presque, il a relié cette tragédie à la catastrophe de la guerre de Corée, syllogisme facilement lisible. Bien avant les historiens, les écrivains ont compris que le cœur du problème était une guerre civile, qu’il était inutile d’en rendre responsables les puissances étrangères, sauf à recourir à l’increvable victimisation qui n’explique rien. Des textes comme « Montagne rouge, Oiseau blanc » (1990) ou la série de cinq volumes « Jour de printemps » (1998), sont faits de ces drames historiques.

Un film a été tiré de ce texte, éponyme, dont il faut signaler que le scénario, intéressant, n’a pourtant plus grand-chose à voir avec la fiction de Im Ch’ŏr’u.

*       * *

La traduction du dialecte est une sorte de monstre du Loch Ness de la traduction. Quand on veut embarrasser ( ?) un traducteur, on lui demande comment il s’en est tiré avec ce dialecte, et la réponse manque souvent, il faut le dire, de clarté.

Il en va pourtant, d’abord, avec le dialecte comme avec le reste du texte : on traduit un texte précis, un dialecte dans un texte précis, et non un texte ou un dialecte en général.

Naturellement, le dialecte pose un problème général, dans une langue donnée, ici le coréen, celui du statut du (des) dialecte(s) dans cette langue. En termes sociocritiques, il est à la fois trace, indice et valeur. Trace de la réalité linguistique de la province du Chŏlla, indice d’une inscription du social dans le texte, qui permet au dialecte d’être interprété, valeur en relation avec les autres valeurs du texte. C’est en tant que tel que le dialecte doit être traduit. Dans un texte spécifique.

Qu’est-ce queJe veux aller dans cette île ? Un regard rétrospectif – et autojustificatif autant qu’autocritique – sur l’île de son enfance posé par un adulte séoulite. Les écarts sont donc multiples : vérité – justification, Séoul –province, continent – île, rêve d’enfant – compromission d’adulte. C’est le dialecte qui est, largement, chargé de signaler ces écarts, sachant que le récit reste l’apanage du narrateur adulte séoulite se replongeant dans son enfance. Le texte n’est donc pas en dialecte ; il utilise le dialecte comme marque, en particulier dans les dialogues, selon une distribution littéraire, c’est-à-dire un choix effectué entre les personnages. Le dialecte est donc un phénomène littéraire avant d’être un phénomène linguistique.

C’est d’ailleurs aussi un phénomène en littérature. Molière,Dom Juan, II, 1, Pierrot : « Aga guien, Charlotte, je m’en vas te conter tout fin drait comme cela est venu : car, comme dit l’autre, je les ay le premier avisez, avisez le premier je les ay. » Où il s’agit plutôt d’un jargon, c’est-à-dire à la fois un dialecte (celui des environs de Paris), un sociolecte (celui des paysans) et un parler (attribué au peuple dans la littérature). De ce point de vue, tout dialecte littéraire peut prétendre à cette triple fonction, qui rejoint trace, indice et valeur. La complexité de la chose apparaît à tout moderne : comment faire prononcer cela par un acteur sans ridiculiser ni le personnage ni les paysans ?

Chez Im Ch’ŏr’u, la présence du dialecte, comme trace, vaut diplôme d’authenticité ; il renvoie à une réalité extérieure aussi clairement que la mention d’un lieu fictif (Nag’ildo) ou le recours à un lieu commun spécifique (traits de caractère supposés des gens de la province du Chŏlla et des îliens). Comme indice, il nous renvoie à la quantité de réalité que tout lecteur coréen d’aujourd’hui pourra y mettre, c’est-à-dire essentiellement les représentations induites par Séoul et l’île, autrement dit aujourd’hui/hier, richesse/pauvreté, industrialisation/authenticité, et surtout l’ostracisme séculaire (mille ans en vérité) subi par cette province martyre de tous les régimes, confucianistes ou porteurs d’uniformes. Comme valeur, nous sommes au cœur du texte, ce qui nous oblige à nous demander qui parle, comment, de quoi. Quels sont les personnages, pour quelles fonctions, qui ont droit au dialecte ?

La parole autre, de l’autre, est d’abord un accent. Molière dansDom Juan, ou le Nucingen de Balzac.

« Cela nous remontera, dit-il, il nevautbas que nous ayons l’air te téfaillir tevant ces gens ; quoiqu’à notre blace, il y en a plus d’un qui se serait drouvé mal », dit Strengbach dansles Besoigneuxd’Hector Malot. Même cela est problématique, sans exiger d’études de phonologie de la part de l’auteur. Pourquoi vaut est-il en italiques ? et surtout pourquoi cette hésitation t/d ? Qu’importe, cela signifie « germanique » : « […] un directeur, un Alsacien, que je crois Allemand […] » chap. I.XVIII.

Mais l’auteur s’explique (I.XX) : « Quant à sa prononciation, elle avait cela de particulier qu’elle remplaçait partout les v par des f et les f par des v ; de même elle remplaçait les b par des p, les p par des b, les t par des d et les d par des t, sans qu’on pût savoir pourquoi, puisqu’il prononçait ces lettres aussi bien les unes que les autres. » Il y a donc plus qu’une information dans ce phénomène, il y a quelque chose qui ne s’explique que dans le texte, une valeur qui lui est propre.

La traductrice de Im Ch’ŏr’u a ici levé l’essentiel des obstacles en s’inspirant des solutions choisies par Serge Quadruppani pour rendre compte du sicilien littéraire d’Andrea Camilleri : la langue de Camilleri joue à trois niveaux, l’italien officiel transcrit par un français standard familier ; le dialecte pur, toujours dialogué, traduit simplement ou bien doublement, le dialecte d’abord puis le français familier (commefada). La difficulté vient du troisième niveau, de l’italien sicilianisé, truffé de régionalismes, compréhensible par le contexte ou la sonorité.

Cela ne peut être traduit par des régionalismes français : soit désuets, soit incompréhensibles. Ce serait traduire une langue vivante par une langue morte ou sans rapport.

Donc on utilise quelques mots du français du Sud pour l’italien du Sud :escagasser,la boîte futgangassée,il resta àpensotter ; l’ordre littéral des mots :Montalbano, je suis ; la déformation de prononciation,pinserau lieu depenser ; la conjonctionqueutilisée systématiquement : un ronflementquec’était pire ; un autre temps verbal que le temps généralement utilisé : tufisbien.

Dans ce texte-ci, le relatif populaire analogiquequesystématique au lieu des autres pronoms relatifs et en soutien, le typequeje te parle, un typequ’il est grand. Fortement méprisé par le bon usage, sauf si c’est chez Céline, on sait (avec Duneton,la Puce à l’oreille, par exemple), qu’il est d’un usage analogique ancien, depuis Rabelais au moins ; le redoublement insistant du sujet par un pronom : le soleililva se lever ; l’inversion articulatoire dudeeneud,à la picarde, si l’on veut ; les formes pronominales : ellesele mange,sefaire un rêve, forme qui reprend de la vigueur dans le français oral actuel ; conservation de l’ordre des mots coréens, lorsque la phrase est en dialecte. Cela constitue donc un déplacement, en gros, de la morphologie à la syntaxe ; des mots traduits mot à mot, s’ils font effet de localisation ; même chose avec des métaphores ; des déformations de prononciation,rin, ben ;des changements de terminaison : ondira /ondirait,je m’envas, jevas, vousfaisez ; les interjections et onomatopées d’origine :Aïgŭ, ŭma, wak wak...

Voici un exemple qui résume assez bien la technique employée (dans la limite des contraintes de l’orthographe française) :

« Pŏlttŏngnyŏ, je m’en vas te le dire. Et d’où que c’est d’abord qu’il te vient, ce courage inouï eud venir là si tôt ? Oh ça, ce matin, le soleil il va sûrement se lever tout à coup à l’ouest, comme ton nom il l’indique. »

Patrick MAURUS

1 Il y en avait des centaines auparavant, mais le bouddhisme et les marchands ont fait le ménage.

2 Du 18 au 27 mai 1980, la ville se soulève contre la dictature. L’armée, que le gouvernement de transition ne contrôle pas, massacre à qui mieux mieux, sans que les USA interviennent.

Mes remerciements particuliers à Patrick Maurus pour sa relecture attentive et son regard critique d’expert, ainsi qu’à Henri Bossea et à ceux qui m’ont d’une manière ou d’une autre aidée à mener à bien cette traduction.

NOTE SUR LA TRANSCRIPTION UTILISEE POUR LE COREEN

J’ai utilisé le système McCune Reischauer, comme Patrick Maurus dans sa préface, pour transcrire les mots et les noms propres coréens. Le système McCune Reischauer restitue quasi scientifiquement la sonorité de la langue coréenne, ce qui n’est pas le cas de la transcription version 2000. Le système McCune Reischauer, grâce à la présence des signes diacritiques, fait entendre telles quelles par exemple les onomatopées, très abondantes dans l’œuvre de Lim Chul-woo et, d’une manière générale, dans la langue coréenne. La restitution exacte des sons coréens permet de suivre un texte dans sa spécificité prosodique et d’en saisir la force en son matériau langagier. De plus, le système McCune Reischauer, largement employé en Occident, a l’avantage d’aider les lecteurs français à aller chercher des connaissances essentielles, notamment sur l’histoire et la littérature coréennes, dans des ouvrages de référence qui, tous, utilisent le système McCune Reischauer. On notera que « j » se prononce comme « dj », « ch » comme « tch », « ŭ » comme « eu », « ŏ » comme « o » ouvert etque l’apostrophe sert à séparer deux voyelles successives, à signaler des consonnes finales ou à marquer des consonnes aspirées.

Cho Soomi

Aux noms regrettés de mon enfance

que je ne peux oublier,

je dédie

Prologue

Tout le monde l’a oublié, et c’est pour cela que personne ne veut y croire, que personne ne veut plus s’en souvenir, mais cela reste la vérité.

À une époque, nous avons tous été des étoiles.

Chacun d’entre nous brillait, avec une beauté, une clarté et une taille à sa mesure, quelque part dans le ciel crépusculaire, dans sa propre constellation et en son seul nom, chacun, sans exception, a été une splendide étoile.

Mais nous ne sommes pas les seuls à avoir été des étoiles.

Ceux qui sont venus vivre sur cette terre et l’ont quittée depuis longtemps, ceux qui naîtront dans un proche avenir ou bien les nombreux visages qui sont assis, roulant des yeux de tous côtés, attendant leur tour dans une gare d’un futur très lointain… tous sont aussi des étoiles.

Si par hasard vous ne me croyez pas, refermez ce livre à l’instant même et allez voir dehors. Si votre maison n’a pas de cour, une ruelle sans réverbère suffira. Si vous habitez dans un appartement étroit et solide comme une cage à poules, la terrasse de l’immeuble devrait convenir.

Puis, penchant la tête en arrière, observez le ciel nocturne.

Votre regard un peu terne ayant trempé un bon moment dans l’ombre, respirez profondément, sans bruit, comme en priant, et restez-là, même un court instant. Quand la vague propre et claire de l’obscurité commencera à éclaircir vos pupilles, vous pourrez sans doute voir la mer des étoiles s’étendre indéfiniment devant vos yeux…

Alors, en prenant davantage de temps, avec une respiration un peu plus maîtrisée que tout à l’heure, sans bouger, choisissez une étoile quelconque, ajustez votre regard sur elle, puis attendez patiemment.

À un certain moment, vous verrez les petites nageoires transparentes de cette étoile. Chaque fois qu’elle secoue ces nageoires, transparentes comme des billesde verre et douces comme de petites plumes, c’est qu’indiscutablement – bien qu’insensiblement – elle se déplace.

À ce moment enfin votre regard commencera à briller de surprise et de mystère et, quand vous découvrirez le banc de poissons d’argent des étoiles couvrant le ciel tout entier, vous pousserez un cri de joie, sans vous en rendre compte.

C’est cela. Dans la mer nocturne, les étoiles vivent ensemble. Depuis la nuit des temps jusqu’à l’instant présent, d’innombrables bancs d’étoiles vivent et vivront, éternellement.

Cependant ces étoiles sont en vérité les hommes innombrables qui ont vécu un moment sur cette terre et s’en sont retournés, et cette vérité-là, vous ne pouvez pas la connaître.

À y réfléchir justement, même en ce moment précis, ah, combien de nouvelles vies d’hommes sont-elles en train de naître, continuellement, quelque part dans le monde, et, ailleurs encore, ah, combien de vies sont-elles en train de quitter la Terre sans même laisser de trace ?

Dans une maternité, à côté d’un berceau dans la chambre d’un nouveau-né, un jeune couple chuchote tout ému, prenant précieusement dans les bras cette vie qui vient de commencer. Oh, oh, cette nouvelle vie toute petite et chaude, d’où vient-elle et comment donc est-elle venue à nous ?

Sortant de la cour pour suspendre une lampe de condoléanceschodŭng, ces pauvres gens encore, qui ont perdu un proche, se frappent la poitrine en pleurant. Ah, ah, ma mère si chérie, maintenant, où donc est-elle partie brusquement ?

Comme c’est stupide !

Ils ne savent rien du tout. Rien du fait que, justement, au même moment, quelque part dans un coin de cette mer nocturne d’étoiles éternelles qui coule au-dessus de leur tête, une étoile familière a disparu tout d’un coup, rien du fait qu’une étoile inconnue a surgi brusquement, en un endroit encore vide la veille, et a commencé à clignoter timidement.

C’est cela.

Chaque fois qu’une nouvelle vie naît sur cette terre, là-bas, dans le ciel, une étoile disparaît subitement, et chaque fois qu’une faible lampechodŭngest suspendue dans une ruelle devant une maison, une étoile inconnue surgit soudain dans le ciel nocturne.

Et nos nombreux enfants qui ne sont pas encore nés… car, en attendant pour l’instant leur tour, nos étoiles chéries font, elles aussi, scintiller leurs nageoires argentées, quelque part dans cette très lointaine mer de la nuit.

Nous sommes donc tous des étoiles.

Grands ou petits, rayonnants ou ternes, laids ou jolis, carrés ou ronds, longs ou courts, peu importe, nous sommes tous ces mêmes étoiles qui sont descendues, qui sait quand, de cette très lointaine mer nocturne et qui viennent du même pays natal.

L’étoile stupide

Quatre heures du matin.

M’étant recouché et ayant éteint la lumière, je me tournai et me retournai dans mon lit pendant un bon moment avant de me relever.

Il était inutile d’essayer de me rendormir. Ma femme et mon enfant dormaient à poings fermés. Quand je reçus ce coup de fil dans ma somnolence, je pensai d’abord à réveiller ma femme, mais je décidai aussitôt de la laisser dormir. De toute façon, le matin au plus tard, elle apprendrait la nouvelle.

À vrai dire, ce ne fut pas pour cette seule raison. C’est qu’une idée me vint subitement : avant d’annoncer à ma femme la mort de Grand-Mère, il me restait peut-être une chose à faire. Même si j’en étais un peu navré pour ma femme, je savais que c’était une charge qui n’incombait qu’à moi et que personne ne pouvait m’y aider.

Je cherchai à tâtons le pyjama que j’avais laissé sous mon oreiller, l’enfilai et, sans bruit, sortis de notre chambre pour entrer dans mon bureau. C’était une pièce minuscule. Sans allumer la lampe, je m’approchai de la petite fenêtre qui donnait vers le nord, l’ouvris et regardai vers le bas.

La ville n’était pas encore éveillée. C’était l’heure où l’aube approchait, mais où la nuit pesant lourdement au-dessus des maisons était toujours solidement amoncelée en une masse obscure, dense et profonde, résistant avec ténacité, comme si elle se refusait à reculer sans lutter.

À cette heure-là, les gens devaient être immergés dans un sommeil embrumé, chacun enseveli sous sa couette.

Silence.

Comme enfouie dans le lit lointain du fleuve, la ville était écrasée sous le volume épais de l’obscurité. Même le bruit de sa respiration avait faibli.

La route, aperçue du treizième étage de l’immeuble, était totalement déserte, et l’obscurité, collante comme de la glu, s’était allongée au-dessus de l’asphalte,qui se devinait vaguement. Les policiers en patrouille devaient en avoir, eux aussi, terminé avec leur journée et rentrer chez eux, bâillant sans arrêt, traînant leurs pas éreintés, eux qui faisaient leur ronde par deux, donnant de temps en temps des coups de sifflet ; ou peut-être étaient-ils en train d’allumer tranquillement leur cigarette au poste de police, après avoir défait les lacets de leurs chaussures. Au vrai, c’était l’heure où l’homme sentait le plus la fatigue de la journée, c’est-à-dire deux ou trois heures avant le lever du soleil. Même les insomniaques, qui se retournent toute la nuit dans leur lit, commencent à ronfler faiblement à cette heure-là. Certains d’entre eux rencontrent dans leur rêve des personnes qu’eux seuls connaissent et ils tissent chacun leur histoire.

Peut-être, dans leur lit d’hôpital, des malades qui, tout fiévreux, avaient poussé des gémissements douloureux jusque tard dans la nuit, étaient-ils exténués à cette heure-là et sombraient-ils dans un sommeil léger, sans avoir conscience du temps.

Ou encore, dans la chambre isolée d’une auberge discrète d’une ruelle perdue, des parieurs, assis en groupe, jouaient-ils aux cartes tout en crachant sans arrêt la fumée épaisse de leurs cigarettes. Vers cette heure-là, les yeux rouges, peut-être usaient-ils leurs dernières forces à déchiffrer les cartes bariolées étalées en désordre sur le sol et, pour combattre le sommeil pleuvant sur eux comme une averse, frottaient-ils d’un revers de main leurs paupières qui tombaient lourdement.

S’agissait-il seulement des hommes ? À la même heure, dans le grenier d’une maison pauvre, les petites souris malignes, jouant sans relâche à cache-cache, agaçant l’occupant de la chambre, se calmaient, enfin fatiguées. Et même le chat voleur, qui, à la recherche d’une proie, avait couru en tous sens toute la nuit entre le toit et le faîte du mur, regagnait nonchalamment son coin douillet, la queue basse, à la dérobée.

Ainsi, dans les rues de la ville qui ressemblait à un énorme animal carnivore, à l’heure où hommes et bêtes sombraient tous dans un sommeil profond et embrumé, seuls les réverbères de haute taille regardaient le sol, leur long cou étiré et leurs yeux ternes comme s’ils avaient eux-mêmes sommeil.

C’est cela. C’était justement à ce moment-là qu’une journée de la Terre rendait enfin son dernier souffle.

Mais, bien sûr, ce n’était pas la fin de la Terre. Parce qu’après un silence extrêmement court, et une fois levé le voile de l’obscurité la plus profonde, avec l’aube, un autre jour naissait.

Cette énigme mystérieuse et étonnante de l’univers, nul parmi les hommes ne peut la comprendre. Ils ont fini par oublier complètement ce cycle infini de la mort et de la résurrection que produisent le jour et la nuit, la lumière et l’obscurité.

Ils ouvrent tout grand leur bouche pour bâiller, frottant paresseusement d’un revers de main leurs paupières sur lesquelles reste collé, telle la croûte d’un furoncle, leur sommeil inachevé. Puis, à peine levés, toujours en pyjama, ils commencent par chercher leur brosse à dents et par se la fourrer dans la bouche. Le matin, apparaît un visage de vieillard dans ces yeux ternes, au coin desquels des mucosités jaunâtres sont pitoyablement coagulées.

Si l’on ne peut vaincre les autres, on ne peut que tomber soi-même et, si l’on ne peut les dévorer, on finit soi-même par se faire avaler. Peut-être ces règles cruelles et impitoyables de la ville ont-elles fini par les aveugler et les assourdir tous, et même par leur obstruer les narines…

Je cherchai une cigarette, la plaçai dans ma bouche, puis exhalai longuement une bouffée.

Bientôt, cette ville allait se réveiller. Les gens, après s’être plaqués sur le visage des masques enduits pêle-mêle de lassitude, de fatigue et d’insensibilité, allaient affluer dans les rues et, l’air affairé, commencer à gesticuler. Cette gigantesque ville allait commencer à souffrir, presque à la folie, de grande fatigue, étreignant une fois de plus ces bruits lassants, ces poussières et ces gaz d’échappement sales. Et moi et ma femme, traînant notre fille, nous allions nous rendre jusqu’à la station de bus, nous débattant pour nous frayer un chemin au milieu de ces gens-là. Puis, enfin, nous nous embarquerions dans le bus qui allait partir vers mon pays natal dans le Sud.

Il y avait environ une heure que j’avais reçu ce coup de fil.

Complètement ivre, je m’étais endormi. La nuit d’avant, j’avais bu très tard avant de rentrer. C’était la soirée d’adieu d’un ami qui devait émigrer dans un pays lointain. À cette occasion, d’autres amis que je n’avais pas vus depuis longtemps nous avaient rejoints, et nous avions bu bruyamment, changeant de lieu à plusieurs reprises.

« Ne me faites pas de reproches. Au fond, vous vous moquez sans doute de moi, mais mon cœur qui a décidé de partir comme ça, personne ne le comprend, sans doute. À mon âge, je n’aime plus cette terre, ce pays où un homme ne peut plus faire confiance à un homme, où un homme ne peut plus être traité en homme, et où la vie d’un homme ne vaut rien, pas même celle d’un porc ou d’unchien… ce pays qui me fait horreur, dont j’ai peur, maintenant je ne l’aime plus. C’est pour ça que je veux partir, je vous dis. Je ne veux pas vous dire que j’abandonne et que je pars parce que je cherche une oasis ou un paradis, mais seulement parce que je n’en peux plus… parce que maintenant je n’ai plus de force, ni de rêve pour tenir bon, je veux seulement me sauver. Pardonnez-moi. Moquez-vous de moi. Puisque de toute façon tout m’est égal, les gars… »

L’ami qui émigrait, ivre mort le premier par ses propres soins, hurlait fort, et avait fini par éclater en sanglots tout seul. Nous tous, confus et embarrassés, n’avions rien pu faire que de laisser ce copain pleurer dans son coin.

Chacun avait dissimulé son angoisse et son inquiétude devant sa décision de s’en aller mais nous avions aussi l’impression de comprendre les raisons de son départ et son urgence. Il était d’une nature particulièrement gentille et fragile. Et c’était justement à cause de cela que les gens qui l’entouraient profitaient de lui. Nous nous étions sentis infiniment vides en le laissant partir, lui qui s’en allait vers un pays étranger, emmenant sa famille, après avoir perdu son emploi et s’être fait soustraire la majeure partie de ses biens.

J’étais revenu à la maison après minuit, puis je m’étais écroulé. Mais le téléphone avait sonné. À ce moment-là, à cause d’une soif terrible, j’étais réveillé. C’était donc moi qui avais répondu au téléphone, qui se trouvait dans le salon. À ma surprise, c’était mon grand frère qui était au pays natal.

« C’est moi, Grand-Mère est morte. Tout à l’heure.

– Hein ? Grand… Grand-Mère ?

– Cette nuit, elle est allée se coucher normalement, mais ça s’est produit tellement brusquement que, moi non plus, je n’arrive pas encore à y croire. Elle a fermé les yeux, très paisiblement, comme si elle s’endormait. Tu descends demain je pense. Bon, je te laisse, j’ai beaucoup de gens à avertir. »

Puis il avait raccroché. Subitement. Le récepteur toujours collé à l’oreille, j’étais resté assis pendant un bon moment, effondré sur le sol, perdu. Dire que Grand-Mère est morte, Grand-Mère est…

À cet instant, j’avais entendu un bruit étrange, qui provenait de l’autre côté du récepteur. Le bruit du vent. Un bruit de vent froid était en train de frapper mes tympans vides. C’était exactement le bruit du vent doux et des vagues qui venait toujours de la mer au pays natal, dans mon enfance, et qui était vaguement familier à mon oreille.

Les bras sur le rebord de la fenêtre, je penchai la tête à l’extérieur. L’air froid de la nuit vint me fouetter vigoureusement le visage. Inspirant profondément, je portai sans raison les yeux vers le haut de l’immeuble d’en face. J’aperçus un petit coin de ciel au-dessus de la terrasse. Les étoiles indistinctes se laissèrent soudain capturer par mon regard.

Ce fut à ce moment-là.

« Mon petit. Ne l’oublie pas : avant, tu étais une étoile. Tu brillais en flottant dans ce ciel, si vaste et si haut, et un jour, tu es descendu sur la terre, et tu es né dans notre maison. Tu étais cette étoile chère et précieuse. Cette vérité-là, tu ne dois pas l’oublier. D’accord ? »

Je fus tellement surpris que je faillis laisser tomber la cigarette que je tenais à la main. En rentrant les épaules, je parcourus des yeux l’intérieur de la chambre, mais seule l’obscurité déambulait dans les alentours déserts. Soudain je sentis mon cœur se glacer.

Grand-Mère. C’était l’esprit de Grand-Mère qui était venu à moi.

Sous le coup de la peur, je marmonnai inconsciemment. C’était cela. C’était incontestablement la voix de Grand-Mère. Cette voix avait résonné trop clairement à mes oreilles pour disparaître après, pour que je la prenne pour une voix imaginaire.

Poussant un petit gémissement,aâ…,je tendis le cou au maximum vers l’extérieur, m’appuyant à la fenêtre, comme si je voulais au moins essayer d’attraper la dernière vision du dos de Grand-Mère… Mais seul le ciel opaque de la nuit citadine était accroché en haut de la terrasse de l’immeuble d’en face, et nulle part la silhouette du dos courbé de Grand-Mère n’entra dans mon champ de vision.

Ah, ah, j’en suis certain : Grand-Mère était venue me voir une dernière fois avant de partir. Le petit voyou polisson que j’étais, il n’y en avait pas deux au monde. Maintenant, même après avoir simplement pris de l’âge avec insouciance, j’étais à bout de souffle, toujours écrasé, dans un état lamentable et complètement exténué. Puisqu’elle ne pouvait être rassurée par cette étoile stupide, elle était venue la voir, en coup de vent, puis elle était repartie, j’en étais certain…

J’appuyai le front, doucement, contre la vitre.

Enfin l’eau qui affluait sans bruit au bord de mes yeux commença à couler sur mes joues. Je laissai finalement les larmes s’épancher. Et je m’efforçai de me souvenir de cette « histoire d’étoile » que Grand-Mère m’avait racontée la première fois dans la cour de la maison, au pays de mon enfance, déjà si loin.

Tous les hommes sont des étoiles.

Grand-Mère fut la personne qui me révéla pour la première fois cet étonnant secret. C’était une nuit d’été où de belles étoiles, transparentes comme des billes de verre, semblaient prêtes à tomber abondamment sur nos têtes. Le feu de bois destiné à chasser les moustiques était allumé. Tout en regardant le ciel, sur les genoux de Grand-Mère, j’avais écouté cette histoire.

Depuis cette nuit d’été, j’avais toujours vécu avec les étoiles.

Avant de m’endormir, le petit que j’étais sortait souvent seul dans la cour. Lorsque je penchais la tête en arrière, je voyais les étoiles nager dans le ciel nocturne, remuant toujours comme d’habitude leurs ravissantes nageoires couleur d’argent. Les mains jointes sur la poitrine, les yeux brillants, je comptais ces étoiles.

D’après ce que m’avait dit Grand-Mère, le ciel de la nuit était mon pays natal, que j’avais quitté. Et c’était un lieu de repos regretté, vers lequel, dans un avenir plus ou moins lointain, tous nous devions retourner, lorsque nous aurions terminé notre voyage fatigant sur cette terre. Par conséquent, ces innombrables étoiles étaient en réalité les visages affectueux de mes chers voisins. Et moi aussi j’étais une simple étoile errante, moi qui m’étais un instant éloigné d’eux.

Cette réalité-là, jamais je ne m’en étais douté. C’était devenu un secret splendide, qui m’appartenait, que je n’avais transmis à personne, et, en même temps, quelque chose comme une foi. Mon cœur, dans lequel je tenais dissimulé un secret étonnant que les autres ignoraient, se gonflait de fierté et de satisfaction. Quant à mon âme, qui conservait en elle un grain de cette foi secrète et splendide, elle coulait tous les jours en abondance, claire et fraîche comme l’eau d’une fontaine.

Ainsi, toutes les nuits, je rêvais d’étoiles. J’étais un enfant heureux, au moins dans cette période-là, quand je pouvais trouver, le regard brillant, ces étoiles qui surgissaient toujours dans le ciel nocturne.

Mais depuis quand était-ce ? J’en étais arrivé à ne plus croire à des choses comme cette « histoire d’étoiles » que Grand-Mère m’avait apprise.

Entre-temps, notre famille avait quitté l’île, mon pays natal, pour s’installer dans une ville qui nous était inconnue.

C’est sûrement après avoir quitté l’île que les étoiles commencèrent à s’éloigner de moi.

Je n’aimais pas la ville. Dans son ciel gris poussaient aussi des étoiles ternes, mais qui me paraissaient, sans que j’en connaisse la raison, étrangères et lointaines. Regarder le ciel de la nuit, je commençais à avoir peur de le faire et à détester cela sans savoir pourquoi. Puis je finis par oublier complètement les étoiles.

J’en étais arrivé à penser que je n’étais plus l’enfant qui avait cru à cette « histoire d’étoiles » complètement puérile. Je décidai, sans regret, de laisser tomber complètement les étoiles. Ce n’était plus une foi, ni un secret. C’en était arrivé à ne plus avoir de valeur, ni de sens, moins encore qu’une sandale à la lanière cassée ou un chewing-gum qui aurait perdu son goût de sucre. Cette période-là fut celle de la puberté.

C’est alors que ces étoiles que j’avais laissé tomber descendirent inopinément sur mon visage. Elles poussaient sans trêve, chacune en un bouton laid et affreux, puis suppuraient pour éclater enfin, et ça recommençait. Tout en pressant de mes doigts ces cadavres jaunâtres d’étoiles, sales et terriblement vilains, je pensais à la foi enfantine de mon enfance et à l’« histoire d’étoiles » de Grand-Mère. Je fronçais le nez, ironiquement. À l’endroit où se balançaient toujours des gouttes de pus jaunâtre, des poils noirâtres se mirent à pousser petit à petit. Et, entre les cuisses, un maïs mûr, potelé, méconnaissable, joliment orné de barbe. Ma carte d’identité me le certifia : j’étais devenu adulte. À la place des étoiles de l’enfance, j’accrochai, telle une médaille, cette carte d’identité, et je me mis à errer, sans conscience, dans les lumières de la ville qui scintillaient, plus éclatantes et éblouissantes que la Voie lactée.

Cependant, ma jeunesse resta quelque chose de misérable et de pénible.

Pendant que j’errais dans les taudis des quartiers pauvres, et dans des ruelles oubliées, sales, sombres et humides, la plante de mes pieds enfla à mon insu et se durcit, et cela se répéta d’innombrables fois. Pendant ce temps, la peau de mon âme se faisait chaque jour plus aride, plus épaisse.

Je n’étais déjà plus seul. Je m’étais marié et avais une fille, j’étais devenu chef de famille, la trentaine presque dépassée. J’avais tant changé pendant cette période que j’avais du mal à y croire moi-même.

Ces nombreux rêves merveilleux qui avaient bourgeonné pour la première fois dans mon cœur pendant mon enfance et ces graines de questionnements et de curiosités qui s’ouvraient à cet univers immense et infini et à ce monde avaient fini par mourir, desséchés, avant même de donner leur première feuille. Cette fontaine de joie infinie, d’amour et d’espoir, qui jaillissait avec force dans mon cœur, avait disparu sans laisser de trace.

Pourtant je n’avais pas de regret. Au contraire, c’était dix fois, et même cent fois, plus sage, intelligent et pratique pour subsister dans ce monde-là, et cette nouvelle philosophie, je l’apprenais assidûment.

Malgré cela, pour quelle raison…

Ivre, je rentrais titubant, seul, par une ruelle détournée et obscure. Et si parfois, inopinément, je regardais le ciel, je voyais les étoiles somnoler encore là-bas, dans le ciel gris. Un poteau électrique dans les bras, je vomissais des saletés en abondance. Puis, penchant subitement la tête en arrière, je regardais ces étoiles ternes. Alors, quelquefois, deux larmes, dont j’ignorais la cause, se formaient timidement. Mais cela ne durait qu’un instant. Le lendemain matin, une fois l’ivresse disparue, il n’en restait aucune trace, aucun souvenir.

Même en ce temps-là, j’ai d’innombrables fois rencontré d’innombrables personnes, que j’ai d’innombrables fois quittées. Des personnes dont je ne me rappelle pas vraiment les noms, ni les visages. La plupart du temps, la séparation, comme cela avait été le cas pour la rencontre, ne me laissait que des traces floues et vagues, comme dans une somnolence. Comme ces personnes ne se souvenaient pas de mon visage et n’essayaient pas de s’en souvenir, il m’était égal, à moi aussi, de ne pas me souvenir d’elles.

Il en fut ainsi. Ainsi, sans raison, je parus de plus en plus vieux pour mon âge. La vie dans la ville s’écoula comme une ombre, des moments dans la somnolence, des rencontres dans la somnolence et des relations dans la somnolence, tout cela brouillé. Et moi, dans cette somnolence de la ville, à mon insu, je pris progressivement l’aspect d’un vieil homme somnolent et terne.

Mais… mais Grand-Mère était venue me voir. Grand-Mère, dont on disait qu’elle avait fermé les yeux paisiblement, comme pour s’endormir, était venue me voir une dernière fois, sur le chemin du retour vers son ancienne constellation, une fois terminé ce long voyage sur cette terre.

Je m’efforçai de tendre le cou vers l’extérieur de la fenêtre, puis je finis par sortir de la chambre. J’ouvris ensuite avec précaution la porte d’entrée, passai dans le couloir et, toujours en pyjama, grimpai précipitamment l’escalier. Celui-ci débouchait au quinzième étage. La sortie, qui donnait sur la terrasse, était barrée d’une porte en fer très lourde. Après avoir défait la barre qui grinçait, j’ouvris tout grand la porte et je courus vers la terrasse. L’air frais de la nuit de décembre m’enveloppa. Tremblant violemment, appuyé sur la balustrade, je penchai la tête en arrière.

Ah, ah ! là-haut, il y avait encore le ciel. Le ciel nocturne, que j’avais trop longtemps oublié, flottait, obscurément terni, complètement imbibé des lumières et des gaz d’échappement de la ville.

À plusieurs reprises, j’ouvris grand mes deux yeux, si faibles, comme s’ils étaient chassieux.

C’était parce qu’il me fallait à tout prix repérer l’étoile de Grand-Mère qui, à cette heure, devait se trouver dans cette mer immense de la nuit, brillant de toute sa splendeur dans sa propre constellation.

Mais ce fut étrange. Jusqu’à la fin, le ciel et les étoiles restèrent simplement flous, comme s’ils s’étaient cachés de l’autre côté du brouillard. J’eus beau cligner des paupières et me frotter les yeux… Ce fut inutile. Ma vision resta floue.

Finalement, je versai des larmes abondantes.

Ah, ah, que faire ? J’avais vécu pendant trop longtemps dans l’oubli des étoiles. J’en étais au point d’être incapable de les voir…

Mes yeux étaient, depuis déjà longtemps, envahis par la crasse et ternis par les péchés. Par conséquent, je ne pourrais peut-être jamais retrouver cette constellation que j’avais jadis quittée, même quand viendrait l’heure où ma respiration s’arrêterait et où je serais obligé de quitter ce monde.

Accablé, je sanglotai, tournoyant seul, comme un fou, sur la terrasse déserte.

Mais je savais…

À cet instant précis, certainement, Grand-Mère scintillait de toute sa splendeur, flottant quelque part dans ce ciel… comme elle me l’avait appris, dans mon enfance, laissant déborder des sourires de sa bouche creuse où manquaient les dents de devant, quand nous regardions les étoiles, dans la cour intérieure de la maison du pays natal. Elle devait à cet instant même m’observer silencieusement, moi qui, vêtu d’un pyjama, errais seul sur la terrasse d’un immeuble de la ville, en pleine nuit, grimaçant, le visage complètement abîmé, écrasé et enlaidi par la pauvreté, le ressentiment, les soupirs, l’avidité et les plaintes. Moi, l’« étoile stupide »…

Matin d’anniversaire

Il y a environ trois cents ans, dit-on, des hommes commencèrent à s’installer sur l’île de Nag’ildo.

Naturellement, avant cela, quelques pieds durent parfois la fouler. Des bateaux de pêche durent s’arrêter un moment pour échapper à un typhon ou en repartir après avoir fait provision d’eau. Des bateaux qui faisaient le va-et-vient entre la terre et l’île de Chejudo, car le passage vers Chejudo n’était pas loin, furent parfois drossés vers elle par le courant. En réalité, au bout de notre île, c’est-à-dire dans la vallée profonde au bas de la colline où se dresse aujourd’hui le phare, il y a encore des traces, datant de plusieurs siècles, des gens de la terre qui s’y arrêtèrent, puis en repartirent.

Mais, il y a trois cents ans, Nag’ildo était une île complètement déserte. Les trois premières familles à défricher la terre et à cultiver les champs, les gens de l’île les appellent Iptojo, les pères fondateurs de l’île. C’étaient des gens du nom de Kim, Cho et Ch’ŏn, et la majeure partie des habitants de l’île sont aujourd’hui encore leurs descendants.

La première chose que firent les pères fondateurs de l’île en arrivant dans notre village, ce fut, disait-on, de creuser un grand puits qui existe encore. C’est pour cela qu’on érigea un temple juste au-dessus du grand puits, et que, chaque année, le premier jour du premier mois, les gens venus des environs se rassemblaient pour célébrer une cérémonie. Celle-ci était en même temps consacrée à la Grand-Mère sainte patronne de l’île et aux fondateurs devenus esprits protecteurs.

Grâce à cette sincère dévotion, sans doute, et à la différence des autres puits du village, vides après seulement trois ou quatre mois de sécheresse, ce grand puits n’avait jamais cessé de fournir de l’eau.

Le jour de mon septième anniversaire, dès l’aube, Grand-Mère se leva et se dirigea vers la cuisine. Elle chauffa de l’eau pour se laver les cheveux, puis termina sa toilette, s’habilla élégamment avec des vêtements qu’elle gardait dans un coffre et, après avoir déposé dans un grand bol en porcelaine propre une poignée de riz, elle sortit de la maison, munie d’une bougie et d’allumettes.

C’était une aube où une obscurité de suie traînait encore çà et là. Grand-Mère parvint au bord du grand puits en faisant le tour par le long chemin qui serpente. À sa surprise, quelqu’un l’avait devancée d’un pas, et Grand-Mère en fut d’abord irritée intérieurement. Elle était fâchée, car elle était accourue dès l’aube pour offrir la première eau pure du matin, celle que personne n’avait touchée, à la Grand-Mère sainte qui lui avait permis d’avoir ce petit-fils bien-aimé, et, à son vif étonnement, quelqu’un lui avait pris son tour.

Elle s’approcha pour voir, et s’aperçut qu’en plus c’était Pŏlttŏngnyŏ, sa voisine.

« Holà, mais c’est-y pas la mémé au Ch’ŏr’i ! Quoi t’est-ce qu’alle fait là de si bonne heure ? », dit Pŏlttŏngnyŏ en se retournant avec un air quelque peu décontenancé. Elle venait sans doute juste d’arriver car, accroupie sur le rebord du puits, elle s’apprêtait à sortir une chose qu’elle avait apportée dans un baquet.

« Pŏlttŏngnyŏ, je m’en vas te le dire. Et d’où que c’est d’abord qu’il te vient, ce courage inouï eud venir là si tôt ? Oh ça, ce matin, le soleil, il va sûrement se lever tout à coup à l’ouest1, comme ton nom il l’indique ! »

Grand-Mère, comme à son habitude, avait commencé en lançant une méchanceté. À vrai dire, s’il y avait bien des gens que Grand-Mère détestait dans le village, c’était Pŏlttŏngnyŏ et Twitkanne. Mais, étrangement, ces deux femmes habitaient les maisons en face et derrière la nôtre. Un simple muret de pierre, qui nous arrivait au cou, nous séparait, et nous connaissions le nombre de cuillères rangées dans le placard de la cuisine de chacune, ou même le niveau de l’huile de sésame dans les bouteilles ou du riz dans les sacs, aussi parfaitement que le creux de nos propres mains.

Pour cette raison, quand parfois nous voulions tuer une petite poule pour la manger tranquillement entre nous, nous entendions d’avance déglutir et renifler de l’autre côté du mur. Aussi ne pouvions-nous rien avaler sans leur avoir passé à chacune, par-dessus le mur, au moins un bol de soupe claire de poulet.

Mais ce n’était pas la raison pour laquelle Grand-Mère les détestait. Il me semblait que le problème était purement celui de Grand-Mère. C’était que ces deux femmes avaient la cuisse légère.

À en croire Grand-Mère, la rumeur concernant Pŏlttŏngnyŏ de la maison d’en face et affirmant qu’elle était coureuse s’était répandue depuis déjàlongtemps sur centlien direction de chaque point cardinal, et les hommes, pas seulement ceux du village voisin, mais aussi ceux de l’île voisine, Saengwŏlto, la regardaient tous bouche bée lorsqu’ils la croisaient par hasard au marché et continuaient à l’observer dans son dos.

Quant au nom ridicule de Pŏlttŏngnyŏ, les gens du village le lui avaient donné pour se moquer des choses scandaleuses qu’elle avait faites quelquefois. On lui avait collé le nom de Pŏlttŏngnyŏ, la mère Tout-à-Coup, parce qu’à peine avait-elle posé les yeux sur le premier venu que, tout à coup,pŏlttŏk pŏlttŏk, elle couchait avec lui, n’importe quand, sans choisir.