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Avis de recherche : on a perdu l'écrivain la veille du Prix Goncourt !
Pourquoi un célèbre auteur parisien disparaît-il sans laisser de traces la veille de recevoir la récompense suprême pour les écrivains ? A-t-il un lien avec cet enseignant français engagé dans l’alphabétisation au Sénégal ? La journaliste lancée à sa recherche arrivera-t-elle à sonder les cœurs et les âmes ?
Mêlant habilement le passé et le présent, le temps et l’espace, le style de la confession et celui du suspense, Willy Deweert nous offre une prodigieuse double histoire dont les fils se croisent et s’entrecroisent. On s’y passionne pour les destins liés d’un homme au passé trouble et celui d’Oulimata, jeune beauté noire émancipée en butte aux traditions ancestrales et aux dérives islamistes dans son pays.
Willy Deweert est ici au sommet de son art, fait d’une attention extrême à l’intime des êtres et de la jubilation à raconter leurs vies tumultueuses !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Willy Deweert a été professeur de rhétorique au Collège jésuite Saint-Michel à Bruxelles. Il est notamment l'auteur du best-seller
Les Allumettes de la sacristie. Il vit à Bruxelles. Auteur du
Manuscrit de Sainte-Catherine et du
Maître de la vigne, il est l'inventeur du thriller mystique.
EXTRAIT
En cet après-midi de décembre 2006, Julia Grangier, grand reporter au Soir, est concentrée sur un dossier que sa patronne, Béatrice Smets, lui a transmis ce matin. Belle, blonde, intelligente et obstinée, elle est un fleuron du journal. Ses chroniques ne passent jamais inaperçues et lui valent un abondant courrier. Le mot NATO, qui revient à plusieurs reprises sur son écran, lui rappelle une demande qu’elle a adressée, trois semaines auparavant, à son oncle et parrain, le colonel Martin Grangier qui occupe un poste important dans les Services Secrets de cette organisation.
Celui-ci avait promis de faire diligence, concernant un renseignement qui permettrait peut-être à Julia de résoudre un problème vieux de deux ans.
Elle perçoit une présence. Elle lève la tête. Un inconnu accompagné d’un vigile se tient en face d’elle. Il lui tend une enveloppe et repart aussitôt. Aucun mot n’est prononcé. Le cœur de Julia bat la chamade. Serait-ce la réponse de son colonel d’oncle ?
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Seitenzahl: 411
Veröffentlichungsjahr: 2014
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Ce roman se passe dans un Sénégal imaginaire.
Toute ressemblance avec des personnes réelles est pure coïncidence.
Merci à Nathalie Dubois, alchimiste du verbe dont l’écriture absorbe la banalité, la transfigure et la réverbère dans l’âme du lecteur.
À Jacques-Emmanuel, moine trappiste, un saint homme dont je suis fier d’être l’ami.
Il appelle Edmonde Charles-Roux, la présidente du jury. Elle tombe des nues.
— Vous vous retirez alors que vous êtes sûr de l’emporter. Je ne vous comprends pas, Fabrice.
— Moi, je me comprends, chère Edmonde.
En cet après-midi de décembre 2006, Julia Grangier, grand reporter au Soir, est concentrée sur un dossier que sa patronne, Béatrice Smets, lui a transmis ce matin. Belle, blonde, intelligente et obstinée, elle est un fleuron du journal. Ses chroniques ne passent jamais inaperçues et lui valent un abondant courrier. Le mot NATO, qui revient à plusieurs reprises sur son écran, lui rappelle une demande qu’elle a adressée, trois semaines auparavant, à son oncle et parrain, le colonel Martin Grangier qui occupe un poste important dans les Services Secrets de cette organisation.
Celui-ci avait promis de faire diligence, concernant un renseignement qui permettrait peut-être à Julia de résoudre un problème vieux de deux ans.
Elle perçoit une présence. Elle lève la tête. Un inconnu accompagné d’un vigile se tient en face d’elle. Il lui tend une enveloppe et repart aussitôt. Aucun mot n’est prononcé. Le cœur de Julia bat la chamade. Serait-ce la réponse de son colonel d’oncle ?
mardi 12 décembre 2006
Ma chère Julia,
Nous avons mis un peu de temps à localiser ton homme, mais, réjouis-toi, nous y sommes parvenus. Je te passe les détails. Fabrice Monclar vit depuis deux ans à Dakar sous le nom de Jacques Berlière. Il apprend à lire à des jeunes analphabètes du Centre Yallah, une école technique de la capitale sénégalaise. Notre agent n’a recueilli que des éloges à son sujet. Il vit sur place et n’a pas le téléphone. Pour le contacter, il suffit d’appeler le directeur, Latif Moussa, un homme affable, paraît-il, au numéro 00 221 338 285 112. Bonne chance. Je t’embrasse. Parrain.
Il s’est donc réfugié au Sénégal, le bougre ! Elle consulte sa montre. Vérification faite, il y a une heure de différence entre Paris et Dakar où il est actuellement 14 heures 12. Elle repousse son siège. Elle réfléchit les mains derrière la nuque : « J’attaque Monclar ou ma patronne ? Si Monclar refuse, il ne sert à rien de me colleter avec elle, à moins d’y aller quand même et de tenter de le circonvenir sur place ». Sa décision est vite prise : « J’attaque Monclar ». Julia appelle Dakar.
*
En guise de plaisanterie, Jacques Berlière s’est présenté un jour à un nouveau coopérant comme professeur de belles lettres. Depuis, tout le monde l’appelle ainsi et ça lui plaît beaucoup. Il est bénévole. Il alphabétise une vingtaine d’ados des deux sexes. Il leur apprend à lire et à écrire, à compter, à s’exprimer, à se respecter les uns les autres. C’est un travail harassant parce qu’il faut s’adapter au rythme de chacun et de chacune, et que les locaux sont exigus et surchauffés. Quand sonne la fin des classes, la chemise trempée, la tête comme une soupière, il a hâte de se précipiter sous la douche avant de s’étendre sur son lit… Mais il ne lui est pas facile de s’arracher à l’essaim de jeunes qui a encore des questions à poser et des opinions à émettre. Pour rien au monde, malgré sa fatigue, il ne les repousserait. Bref, la fin des cours est un moment privilégié qui permet d’approfondir sa relation avec eux. Monsieur Jacques est leur héros et leur confident. Relation difficile entre deux mondes complètement différents. En deux ans, il a eu le temps de mesurer la distance qui le séparait de ces enfants pour qui chaque jour est un combat, au propre comme au figuré. Ils sont avides d’accéder à la connaissance qui leur donnera la liberté ; ils sont en manque d’une tendresse qui leur conférerait le sentiment d’exister. Toutefois, ils sont musulmans et il doit s’en tenir à une stricte neutralité. Derrière chaque enfant, il y a un imam qui a réponse à tout. Ce n’est pas la moindre difficulté de sa position. Être présent, enseigner et écouter.
Ce mardi 12 décembre, il a mal au dos à force de s’être penché pendant des heures sur les lettres tremblantes qu’ils tracent en tirant la langue. Leur zèle est touchant. Que de patience pour obtenir qu’ils parviennent à écrire : « Je vis au Sénégal » ! Il discipline leurs gestes pour leur apprendre à former les majuscules et les minuscules. Il admire le courage et la persévérance de ces ados qu’il prépare à entrer dans une première primaire subsidiée par l’ambassade de France, « la porte d’une vie décente ». En ce début d’après-midi, la secrétaire du directeur, Oulimata Boye, vient l’avertir qu’on le demande au téléphone. Comme les élèves de Yallah sont capables de rester sans surveillance, il se rend dans le bureau de Latif Moussa pour prendre l’appel :
— Jacques Berlière.
— Mon nom ne vous dit certainement rien. Je m’appelle Julia Grangier. Je vous téléphone de Bruxelles. Je travaille au journal Le Soir. Un vent favorable m’a appris que vous étiez Fabrice Monclar. Accepteriez-vous de m’accorder une interview ?
Un long silence succède à cette demande formulée sans préambules. Il finit par répondre.
— Fabrice Monclar, dites-vous ? Je m’appelle Jacques Berlière. Pourquoi faire un si long voyage alors que je n’ai rien de particulier à vous apprendre ? J’exerce une profession, très importante certes, mais des plus modestes. Nombre d’instituteurs plus chevronnés que moi répondront à vos questions sur l’austère bonheur de forger de jeunes esprits.
Il s’exprime d’une voix douce qui ne cadre pas avec l’idée qu’elle s’était faite du personnage, décrit par la presse de l’époque comme arrogant, amoral, aigri, prétentieux et colérique.
— Vous parlez de Jacques Berlière. C’est Fabrice Monclar qui m’intéresse.
Nouveau silence. Depuis deux ans qu’il est ici, il a cru s’être fait oublier. Impossible de nier qu’il est Fabrice Monclar.
— C’est de l’histoire ancienne.
— Peut-être, mais, dans la seconde partie de votre vie, vous avez rebondi en vous mettant au service d’une communauté scolaire. À 66 ans, un tel revirement n’est pas monnaie courante.
Sa voix reste égale. Seule perce la lassitude d’une journée de travail. Il ne s’irrite pas, comme s’il lui reconnaissait le droit d’une telle démarche.
— Vous m’avez retrouvé… Vous voulez savoir pourquoi j’ai renoncé au Goncourt ?
— Tout le monde veut savoir parce que personne n’a compris.
Son rire la prend au dépourvu.
— Si je vous disais que je hais le Goncourt, que ma dérobade fut un pied de nez au jury, vous ne me croiriez pas ?
— Effectivement je ne vous croirais pas.
Il s’esclaffe à nouveau.
— Rappelez-moi à 16 heures, heure locale, dans trois jours. Je vous donnerai ma réponse.
Il a raccroché. Elle est convaincue qu’il va accepter parce qu’il n’est plus le même homme. C’est le moment d’entreprendre Béa.
*
L’ovale parfait d’un visage éclairé par deux yeux mordorés, un corps admirablement proportionné font d’Oulimata Boye, dans la fleur de ses vingt-cinq ans, une merveille de la nature. Elle est la secrétaire du directeur Latif Moussa. Elle ne se souvient pas qu’on ait appelé Jacques de l’étranger.
— J’espère que ce ne sont pas des mauvaises nouvelles que tu as reçues.
Il sourit.
— Couci-couça.
Il n’en dit pas davantage et retourne en classe. Pendant l’après-midi, il n’est pas à son affaire. C’est à ce point qu’il libère ses élèves un quart-d’heure avant la sonnerie. Il s’enferme dans sa chambre. Il se douche longuement, allume sa pipe et se sert un whisky bien tassé. Il s’étend tout nu sur son lit. La chaleur moite et suffocante est annonciatrice d’un orage. Le ventilateur, à sa puissance maximale, fait s’envoler les papiers, brasse de l’air torride, mais ne le rafraîchit en rien. D’habitude, une température élevée ne le dérange pas. Cette fois, il sue à grosses gouttes.
Quelle décision prendre ? S’il refuse, elle informera ses lecteurs de ce qu’est devenu Monclar, l’homme qui a disparu la veille de la proclamation du Goncourt 2004. Donc il dit la vérité. Le modeste Berlière d’aujourd’hui s’efface devant le célèbre Monclar d’autrefois, cet homme qui avait besoin comme d’une drogue qu’on parle de lui. Sa disparition sera interprétée de diverses manières. Peut-être est-il préférable qu’il fût aussi bien Jekyll que Hyde !
Il transpire de plus belle. Il faut être fort pour se regarder droit dans les yeux en présence d’un tiers. Aura-t-il cette force ? Ses élèves ne manqueront pas de l’interroger. « Est-ce vrai ce qu’on raconte sur vous ? » Il ne mentira pas. Avec quelles conséquences ? Si les adultes, dont la conscience est lourde, comprendront plus facilement, les jeunes, pour qui les dieux sont infaillibles, ne le croiront plus.
Il a beau se convaincre qu’il ferait mieux de se taire, il sait déjà qu’il acceptera.
Il y a une demi-heure qu’il est dans sa chambre. On a déjà frappé deux fois à sa porte. Il accroche un écriteau à la poignée : « Ne pas déranger ». Encore un verre et il finit par s’endormir. Il se réveille en sursaut. Il fait noir. Il est 20 heures 10. L’heure du dîner est passée depuis longtemps. Il se confierait bien à Charles Gallois, le médecin du dispensaire, un sage, pour qu’il puisse le conseiller à bon escient, mais cela supposerait qu’il lui ait tout dit. Non, ce soir, il est seul face à son destin et le bon sens penche du côté du refus.
À 6 heures, le soleil lui caresse le bout du nez. Il tente de se soulever ; comme s’il était lesté de plomb, il retombe lourdement sur son lit. Il a quatre heures de cours aujourd’hui. Son esprit embrumé, sa bouche pâteuse, son corps vacillant porteraient un coup fatal à son prestige. Ses élèves l’adorent, mais il y a quelques chipies qui n’ont pas leur langue en poche et ne manqueraient pas de le brocarder en wolof. Le musulman méprise le soiffard. Il parvient à se mettre debout. Les murs tanguent. Il se recouche, se relève, ouvre sa fenêtre, avise un élève et lui demande de faire venir le directeur. Pourquoi est-il dans un état pareil ? Il n’a pourtant bu que deux whiskys hier. La bouteille vide, sur sa table de chevet, prouve le contraire. Il n’a même pas entendu l’orage. Par chance, Latif est pressé. Il lui accorde volontiers une journée de repos. Il doit quand même être étonné. D’habitude, Fabrice boit avec modération. Après avoir vomi, il se couche sur le dos. On frappe. Oulimata vient lui demander s’il n’a besoin de rien. « Pourquoi cette beuverie, Jacques ? Ce n’est guère ton style. » Dans l’espoir d’une réponse, elle s’assied au bout du lit, mais Fabrice demeure muet. Elle se retire avec tristesse. Elle éprouve beaucoup d’affection et de respect à l’égard de ce blanc, venu de son pays de cocagne alphabétiser des jeunes auxquels il ne doit rien, alors que lui-même pourrait vivre dans l’opulence. Elle a vu les sommes qu’il a versées occasionnellement à Latif et comme tout le monde, elle suppose qu’il est retraité, mais, pas plus que les autres, elle ne sait rien de son passé.
« Nous sommes le deuxième jour », se remémore Fabrice. Oulimata a posé la bonne question : pourquoi me suis-je soûlé? Pourquoi se soûle-t-on si ce n’est pour anesthésier une douleur morale ou physique ? pense-t-il avec anxiété après le départ de la secrétaire. Il a sans doute imaginé les questions de la Belge, et ses réponses l’ont terrorisé. Il a bu en état second. « Bon ! Elle vient. Elle m’interroge comme une psy. Chaque jour, pendant des semaines, je m’enlise dans ces zones fangeuses de ma conscience qu’aucun disciple de Freud n’a draguées. Avec quel résultat ? » Il a remis l’écriteau « Ne pas déranger ». Il boit beaucoup d’eau. Il se sent mieux. Il avale une pilule que le docteur Gallois lui a fait parvenir par l’intermédiaire d’Oulimata. Il s’endort. Lorsqu’il se réveille, il est 16 heures 50. Son mal de tête a disparu. Son esprit est lucide, mais toujours aussi irrésolu. D’un autre côté, s’il boit le calice jusqu’à la lie, ne pourrat-il pas rompre définitivement avec son passé, même si la cicatrice de sa culpabilité ne disparaîtra jamais ? Elle subsistera comme un avertissement permanent des dangers de l’absence de conscience… Il a déjà fait une petite révolution en renonçant au Goncourt et en s’installant à Dakar, mais il manque encore l’aveu. S’il était chrétien, il se confesserait, mais il ne l’est pas et considère d’ailleurs la confession comme une lâcheté. C’est trop facile de s’adresser à Dieu et non à tous ceux auxquels on a nui. À Dakar, jusqu’à aujourd’hui, il a fait figure de preux. Il a cru pouvoir compenser ses fautes par une générosité sans limites. Après en avoir délibéré pendant des heures, il lui reste une question : ses aveux engendreront-ils le mépris et devra-t-il s’exiler pour y échapper ? Au contraire, seront-ils perçus comme un acte de courage ? Impossible de prévoir son avenir qui dépend d’un oui ou d’un non.
Il va dormir avec ce dilemme. Il décidera, au réveil, en fonction de la manière dont son subconscient aura cheminé.
*
Comment cela se passe-t-il quand deux femmes d’une force de caractère égale s’affrontent ? Dès le début de l’entretien, Béa n’en démord pas, elle veut un rapport sur le dossier qu’elle a remis à Julia et qu’elle juge bien plus important que les révélations d’un scribouillard hasbeen.
— L’actualité est notre mission.
— La recherche de la vérité l’est également. Réfléchissez, Béa. Si je découvre la raison du désistement de Monclar, le dimanche 7 novembre 2004, il y a deux ans, à la veille du Goncourt, ce sera un scoop qui fera baver les Parisiens.
— Il a peut-être fui par peur panique.
— Il est richissime. Pourquoi serait-il allé dans une école où l’on apprend à lire aux analphabètes ? S’il avait paniqué, il se serait réfugié dans un paradis exotique. Son choix est intrigant. Tout ce que j’ai lu sur lui le contredit.
Julia sent qu’elle hésite. La discussion dure encore un quart d’heure. Béa capitule.
— Comme tu n’en feras qu’à ta tête et que tu m’embêteras avec ton Monclar jusqu’à ce que je cède, je t’accorde quinze jours pour me ramener un gros titre.
*
À l’aube du troisième jour, Fabrice est guéri. Sa décision est prise ; il va passer aux aveux. Qu’il se soit soûlé signifie qu’il savait déjà au fond de lui-même qu’il accepterait, tout en le déplorant. Il a tranché en faveur de sa conscience au détriment de sa réputation. Ce n’est pas le choix le plus facile, mais c’est le plus humain.
À 16 heures, depuis le bureau d’Oulimata, il faxe sa réponse : « D’accord. Prévenez-moi de votre arrivée. Comme hôtel, je vous recommande La Croix du Sud. Le Centre Yallah se trouve à dix kilomètres. FM ».
La réponse ne se fait pas attendre :
« Arrivée à Dakar lundi 18 décembre à 15 heures 12. D’accord pour l’hôtel. Merci de votre complaisance. Julia ».
Ainsi, elle avait prévu qu’il accepterait. Elle avait déjà son billet d’avion.
— FM. C’est quoi ces initiales et qui est cette Julia ? demande Oulimata d’un ton acidulé.
— Autant que tu le saches, FM sont les initiales de Fabrice Monclar, mon vrai nom. Quant à Julia, c’est une journaliste belge qui vient m’interviewer.
— Si je comprends bien, ton passé renferme des secrets, sinon tu n’userais pas d’un pseudonyme et cette journaliste ne ferait pas un si long voyage pour te rencontrer !
— Si tu veux des réponses, va la chercher à Sédar Senghor. Je m’occupe de l’hôtel et d’une voiture de location. Elle t’expliquera elle-même ce qu’elle vient faire à Dakar et qui est FM. Ce sera pour toi l’occasion d’ouvrir de grands yeux.
*
Fabrice invite la journaliste au restaurant de La Croix du Sud. Pour la circonstance, il s’est mis sur son trente-et-un. Julia est vêtue de l’emblématique saharienne de la femme blanche sous les tropiques. Pour le menu, il suit le conseil du maître d’hôtel : en entrée, des huîtres chaudes gratinées au four, auxquelles un Vouvray apporte sa plénitude ; ensuite, arrosés d’un Sauternes, des canapés aux avocats et des boulettes de poissons ; au dessert, le Monbazillac va à merveille avec les bananes flambées. Ils se régalent tout en s’épiant l’un l’autre. À la fin du repas, Fabrice suggère à Julia de commencer mercredi. Elle se récrie.
— Ma rédac’ chef m’a donné quinze jours.
— Quinze jours ! Je crains que nous n’ayons pas assez de temps. Demandez plus, un mois, deux mois ?
Le visage de Julia s’allonge.
— Des mois ! Vous perdez la tête. Jamais elle n’acceptera.
— Vous voulez cette interview ?
— Oui, mais…
— Appelez-la demain. Jacques Berlière est un homme très occupé qui ne peut vous consacrer qu’une heure par jour. Je vous garantis que l’histoire qu’il a à vous raconter passionnera vos lecteurs.
— Qu’avez-vous donc à raconter qui vaille tout ce temps ? Est-ce donc si terrible ? J’essaierai de la convaincre, mais je ne garantis rien.
Mercredi 20 décembre 2006
— Béa était de bonne humeur ce matin, elle a accepté de considérer une demande exceptionnelle à propos d’une histoire qui le soit aussi. Mais elle s’arroge le droit de me rappeler à tout moment et me demande d’autres papiers sur la situation actuelle à Dakar.
Pendant la journée, Julia visite le Centre en compagnie d’Oulimata. La comparaison avec l’ancien appartement de Monclar, avenue Foch, que son nouveau propriétaire lui avait permis de visiter, et cette chambre monacale où Fabrice vit désormais l’impressionne vivement. Pendant le déjeuner, Latif l’a présentée au corps professoral comme une journaliste belge venue faire un reportage sur les expatriés qui enseignent dans les écoles africaines.
Leurs entretiens se déroulent après les classes, à l’hôtel, dans un salon climatisé dont les murs sont tendus de tentures de velours rouge. On y a disposé deux sièges confortables et une large table, l’endroit idéal pour des conversations privées. Julia enregistre à l’aide d’un magnétophone. Sur son portable, elle ouvre un fichier qui contient la liste des questions à poser, les témoignages qu’elle a recueillis ainsi qu’une compilation d’articles parus dans les médias. Au pied de la table, elle a déposé un sac contenant une dizaine de romans de Fabrice Monclar.
Fabrice lève le doigt comme un écolier.
— Ai-je le droit de poser la première question ?
La beauté intérieure de Julia affleure sur ses traits sous la forme d’un sourire cordial qui fait miroiter l’espérance d’un monde meilleur.
— Bien sûr !
— Comment m’avez-vous retrouvé?
— Par hasard ! Lors d’une réception organisée à l’occasion de l’inauguration du Salon du livre, j’ai fait la connaissance de l’éditeur Bernard Brunel. Pendant que nous parlons, un confrère l’apostrophe : « Toujours sans nouvelles de ton fugueur ? » Le visage de Brunel vire au gris. Je l’interroge. Il cite un nom avec colère. Je me souviens alors de cette affaire rocambolesque qui a fait couler beaucoup d’encre. À l’époque, toutes les hypothèses avaient été envisagées à propos du grand favori du Goncourt, qui s’était désisté à la veille du scrutin et était demeuré introuvable. Aux environs de neuf heures trente, il avait téléphoné à Edmonde Charles-Roux, la Présidente du jury, pour lui dire qu’il se retirait. Aussitôt, celle-ci avait alerté son éditeur, qui s’était précipité chez lui. Trop tard. L’oiseau s’était envolé. Il n’avait commis aucun délit. La police ne s’en donc pas mêlée. Quelques journalistes firent de vaines recherches. Certains enquêtèrent même du côté de l’aéroport Charles De Gaulle, puis renoncèrent, happés par d’autres prix littéraires. Le temps passa. Le Mythe d’Éson fut emporté par le vent. J’ai conservé cette étrange disparition dans un tiroir de ma mémoire. Voilà un écrivain qui réalise le rêve de tous les autres et qui tire sa révérence au dernier moment. Pourquoi ?
Je me mets en chasse d’informations. Elles se recoupent, elles se contredisent. Il y a une énigme Monclar. Béatrice Smets, ma rédactrice en chef, se montre sceptique. Je tiens bon. J’enquête. Mon dossier s’épaissit. Je mets mon oncle dans le coup et la lumière jaillit. Me voilà prête à vous écouter… toutefois à force de vous regarder, je me demande si vous êtes bien la bonne personne, si je ne me suis pas complètement trompée et si vous ne vous payez pas ma tête.
Fabrice rit d’un rire joyeux.
— Vous vous attendiez à trouver un atrabilaire revanchard ?
— Quelque chose comme ça. Hier soir, je vous ai observé pendant le repas. Depuis, la question revient, obsédante : comment se fait-il que vous ne correspondiez en rien à tout ce que j’ai lu et entendu sur vous ? Vous étiez laid, vous êtes beau. Cela tient du miracle.
— On dit souvent que l’âge mûr convient à certains hommes. Voyez Belmondo. Nous allons nous rencontrer tous les jours pendant plusieurs semaines. Que nos rapports soient simples et cordiaux. Commençons par nous tutoyer. Une dernière chose : qu’a exigé de toi ta patronne en échange de sa mansuétude ?
— Un article hebdomadaire envoyé par agenda électronique.
— Quels sujets vas-tu aborder ?
— La réalité de l’Afrique, la condition féminine, l’islam…
Fabrice la coupe.
— As-tu songé à un congé sabbatique ? Au lieu d’être pressée par le temps, demande-lui une rallonge. Fais un peu d’esbroufe.
Haut-le-corps de Julia.
— Je suis incapable de feindre.
— Tu peux quand même lui dire que le Sénégal est le pouls de l’Afrique, et que tu reprendras le boulot à Bruxelles avec une manne pleine. Quant à tes frais et à ton salaire, j’y pourvoirai. De l’audace, Julia, toujours de l’audace.
Ils discutent encore dix minutes. Il finit par la convaincre. Elle n’est pas à l’aise, mais elle se rend à sa proposition.
— Je t’écoute.
« Julia Grangier. Depuis Dakar. Nous sommes le mercredi 20 décembre 2006. J’ai en face de moi Fabrice Monclar qui travaille et loge au Centre Yallah, en banlieue de Dakar, à la lisière d’un bidonville. Cet habitué du confort et du luxe s’est adapté au dénuement. Une chambre de quinze mètres carrés équipée d’un frigo, d’une douche, d’un ventilateur de plafond, d’une table, de deux chaises et d’un lit avec moustiquaire lui suffisent amplement. Il y a une télévision commune au réfectoire. Il ne la regarde jamais. Sa vie est austère et ses moments de détente rares. Il se consacre corps et âme à alphabétiser une vingtaine de jeunes. Outre sa transformation physique et morale, on est frappé et dérouté, dès les premiers contacts avec l’auteur du Mythe d’Éson, par ce changement radical de cadre de vie chez un homme fortuné. As-tu une explication, Fabrice ?
— Oui, mais elle suppose tellement de préalables qu’il vaut mieux commencer par le commencement.
— Il est donc nécessaire de remonter le temps pour comprendre la raison de cette mutation. Bien. Revenons alors à ton appartement de l’avenue Foch à Paris, à ton réveil, ce fameux dimanche. La nuit s’est-elle bien passée ou au contraire fut-elle agitée ?
— Il est vrai que la veille, je me suis couché, très nerveux, avec la hantise d’une nuit blanche.
— Tu vis seul. Tu es veuf, sans enfants et… sans fil à la patte.
Il éclate de rire.
— Une pléthore de maîtresses dont j’ai fait une telle consommation que je dois être saturé.
— Voilà, cher Fabrice, un de ces éléments biographiques qui rend immédiatement le personnage peu sympathique. Par définition, le cavaleur méprise les femmes. À notre époque, le sexisme est très mal vu. Donc pas de cauchemar, tu ne t’es pas réveillé à tout moment, angoissé à l’idée de perdre ?
— Pas la moindre appréhension. De la prétention à revendre, du genre grenouille qui se fait plus grosse que le bœuf. Je ne me souviens plus, mais je crois que je n’éprouvais aucune susceptibilité aux émotions comme doivent en ressentir la plupart des personnes appelées à connaître des heures glorieuses dans un bref délai.
Il éclate soudain de rire.
— Comme je devais être ridicule ! J’ouvre les yeux. Il est 8 heures 18. Les cloches de Paris sonnent à toute volée. Je me sens bien. Tu devines comment cela se passe. Une légère euphorie et on est debout, plein d’entrain. Prouvost, mon médecin traitant, m’a prescrit toutes sortes de pilules contre toutes sortes de maux. En ce jour, je ne les prends pas. Ma gloire imminente est une potion magique. Donc, ma chère Julia, pas de fièvre, mais une bonne dose de vanité. Je me souviens m’être contemplé dans le grand miroir de ma salle de bain en beuglant : « Monclar, me voilà ». Tu ris. De fait, c’est plutôt risible, ce tonnelet, tout nu, prenant des poses comme une diva sur le point de monter en scène. Pauvre vieux Fabrice dont j’ai été le compagnon de route pendant soixante ans. Quelle déchéance ! Je fais ma toilette et je prépare mon petit déjeuner qui est toujours la grande affaire de mes débuts de journée. Tant pis pour mon diabète, je confectionne un english breakfast. Le rideau se lève sur une tragédie shakespearienne lorsque le téléphone sonne vers neuf heures.
Fabrice constate qu’il se fait tard. Demain, il doit être en forme. C’est désormais chez lui une habitude de vivre au rythme de l’Afrique en se couchant et en se levant tôt. Julia est déçue, mais elle s’incline. Sous une lune géante, à la fois satisfait et anxieux, il regagne Yallah, au volant de la vieille 404 de l’école.
Jeudi 21 décembre.
Les cours commencent à sept heures. Pendant un exercice d’écriture, Fabrice dévisage ses élèves l’un après l’autre. Comment réagiront-ils quand ils sauront que leur Clint Eastwood n’appartenait pas à la CIA dans sa vie active et qu’il n’a pas démantelé des tas de nids d’espions ?
Le soir venu, pendant qu’on leur sert une collation de fruits de mer, il reprend son récit.
« Donc aux environs de neuf heures du matin, le téléphone sonne. Sans doute mon éditeur, le pauvre homme que tu as rencontré à Paris. Je lui ai fait un virement hier qui, je l’espère, sera de nature à lui permettre de remonter la pente. Je me suis contenté de signer sans autre commentaire. Une fois rentrée en Europe, tu seras mes yeux et mes oreilles et, si tu es d’accord, tu m’informeras sur l’évolution de sa situation financière. Je veux qu’il s’en sorte. Mais reprenons.
Depuis une semaine, Bernard Brunel m’appelle tous les jours avec l’opiniâtreté d’un entraîneur s’enquérant de la forme de son champion. Mais ce n’est pas Bernard. Ce timbre, légèrement fêlé, m’est inconnu.
— Fabrice Monclar ?
— Lui-même.
— Nous nous sommes connus à Pierre-Fabre. Je viendrai ce soir à neuf heures…
La communication est brusquement interrompue. Mon correspondant ne s’est pas présenté, pas plus qu’il n’a énoncé le but de sa visite. Il doit s’agir d’un de ces innombrables quémandeurs littéraires qui escomptent des exclamations admiratives, l’assurance d’un grand talent et une promesse d’intervention. Au contraire de plusieurs confrères et d’éditeurs, je méprisais cette faune. Non seulement j’avais tort, mais je ne comprenais rien à la nature humaine. Écrire est le rêve de milliers d’hommes et de femmes. Pour s’en persuader, il suffit de voir les piles de manuscrits qui s’entassent sur les bureaux des lecteurs des maisons d’éditions. Beaucoup d’appelés et peu d’élus. Un à deux pour cent seront publiés. Ce désir intense de laisser une trace de soi-même est pourtant bien légitime et mérite d’être accueilli avec le plus grand respect. Par ailleurs, que de livres publiés, comme les miens, qui ne le méritent pas, que de Mozart assassinés… Le téléphone sonne à nouveau. Cette fois, c’est Bernard. Il m’encourage. Il a effectué un sondage d’où il ressort que je suis assuré de sept voix sur dix. Il ajoute qu’il n’aurait pas fait imprimer trois cent mille exemplaires si ce n’était pour les vendre.
— Qu’est-ce qui lui permettait une telle assurance ?
— Les prix littéraires ressemblent à des matchs de foot truqués. Un arrangement entre petits copains. Le Mythe d’Éson n’aurait eu aucune chance s’il n’avait été coédité par Brunel et Brissac ; tu ne l’ignores certainement pas, Brissac est une des trois maisons qui raflent les prix.
— Je peux rapporter ce que tu viens de dire ?
— Non. C’est hors antenne. J’ai assez nui à Bernard.
Il se tait un instant.
— Son optimisme est fondé. J’ai connu l’épreuve douloureuse d’être recalé deux fois, mais demain, ce sera différent. Le Goncourt ne m’échappera pas. C’est du moins ce que je crois. Vers neuf heures trente, coup de téléphone de madame mère ! Sidonie Bourrin de son nom de jeune fille. Tu aimes la tienne ?
— Je l’adore.
— Ma mère et moi sommes deux morts-vivants. Notre relation manquée est sans doute le grand désastre de ma vie. Il est contre nature de haïr sa mère, mais c’est ce qui s’est passé. Elle voue un véritable culte à son premier enfant, victime d’une méningite, deux ans avant ma naissance. Tout au long de ma jeunesse, elle a crucifié mon insignifiance par l’éloge en boucle de ce parangon de vertu. À force d’enfoncer le clou, elle aurait fait de moi un autiste si je n’avais été aussi méchant et aussi retors qu’elle. Vu d’Afrique, cet affrontement est dérisoire et affligeant. Ma chance fut d’être extraverti, je me suis blindé contre elle. J’aurais été autre si un père avait servi de tampon. Hélas, j’avais dix ans lorsque Sébastien Monclar disparut de mon paysage. Il laissa une veuve non éplorée et immensément riche.
Au téléphone, elle me tutoie, je la voussoie. Sa voix est gutturale et sèche comme d’habitude :
— Il paraît que tu vas obtenir le Goncourt. J’espère que tu ne déshonoreras pas la famille une fois de plus.
En utilisant ce terme, c’est à elle qu’elle pense. Je lui demande en quoi je pourrais lui faire honte.
— Tu ne respectes rien. Ton frère n’aurait pas supporté tes romans de gare.
Cette fois, la coupe est pleine, j’explose. Un big-bang qui couve depuis cinquante ans, d’autant plus violent qu’elle dit la vérité. Des romans de gare !
— Voilà un demi-siècle que vous me faites chier avec ce sale con, que vous me reprochez de n’être pas lui, que j’endure votre méchanceté et votre bêtise. Votre place est à l’asile ou au cimetière. Désormais, je ne veux plus ni vous voir, ni vous entendre.
Bouillant de rage, je raccroche brutalement et je décroche aussitôt le téléphone. Qu’on me fiche la paix !
— Tu rapportes la scène sans guère t’en émouvoir. Tu n’as plus de colère ?
Julia lui fait remarquer qu’il part de très loin pour en arriver au fait. Il répond que la recherche du temps perdu est toujours une expédition dans la jungle des souvenirs, où il faut y aller à la machette.
— En réalité, c’est Pierre-Fabre qui a déclenché, ce jour-là, un phénomène de réminiscence. Jamais je ne m’étais retourné, ni bilan, ni examen de conscience. Tout au présent. Et voilà qu’en ce jour particulier, peut-être parce qu’il est particulier, un coup de téléphone interrompu que j’aurais ignoré en temps normal me renvoie aux confins de mon inconscient. Je viendrai ce soir à neuf heures. Cette phrase m’a servi de fil d’Ariane.
Ma mère m’avait emprisonné dans un bagne dirigé par les bons pères. Une discipline de fer, des retenues pour des broutilles, du latin et du grec à la pelle, des heures d’études, une nourriture exécrable, la messe quotidienne et la confession tous les samedis étaient censés forger notre caractère et faire de nous de bons chrétiens. Un souvenir remonte à la surface. J’avais écrit un quatrain en alexandrins raillant la religion des jésuites qui feraient mieux de jeter leur froc aux orties puisque Dieu n’existait pas. Il passa sous le manteau jusqu’à ce qu’un ami qui me voulait du bien le remît à Himmler, sobriquet du préfet, la terreur de Pierre-Fabre. Il me laissa le choix entre le séquestre, le cachot si tu veux, ou quinze jours de renvoi. N’importe quoi de préférence à Sidonie. Il m’aurait proposé les galères, j’optais pour les galères. J’écopai de huit jours, au pain sec et à l’eau, à copier en latin des pages et des pages du missel romain de six heures du matin à sept heures du soir. Je suppose que tu as rendu visite à madame mère ?
— Elle a refusé de me recevoir sous prétexte qu’elle n’avait pas de fils.
— Elle a raison. Le seul qu’elle ait eu est mort avant la deuxième guerre mondiale.
20 heures 25. Il est éreinté. Il est temps pour lui de regagner ses pénates. Il rentre avec beaucoup de choses dans la tête et une sourde angoisse à l’estomac.
*
Vendredi 22 décembre
« Je suis étendu sur le divan de mon bureau. L’allusion à Pierre-Fabre ne me quitte pas. De ces années carcérales, je n’ai conservé que des photos. À l’époque, les classes restaient homogènes de la sixième à la terminale. Au fil des ans, des gamins en culottes courtes se métamorphosaient en petits messieurs. Moi-même, je suis aisément repérable. Au premier rang en raison de ma petite taille, l’air renfrogné, je suis assis le plus loin possible du jèze trônant au centre, en soutane noire, les mains jointes sur les genoux, figurant le Christ entre une quarantaine de larrons. Je m’attarde sur la terminale. Mon mystérieux correspondant est un de ces quarante-trois visages. Je ne suis resté en relation avec aucun d’entre eux. Je me le remémore à cet instant, lors des années qui suivirent notre levée d’écrou, je laissai sans réponse des invitations à se retrouver. En réalité, j’avais déjà largué les amarres avec les jésuites. Ma mère déménagea. Je déménageai. Ma trace se perdit. Quand parurent mes premières publications, nul, semble-t-il, ne fit le rapprochement entre le disgracieux du premier rang et l’adulte en vogue. Un demi-siècle plus tard, est-ce un ancien codétenu qui se manifeste ? À l’aide d’une loupe, je scrute une physionomie, m’y attarde, passe à une autre ; une balance, Brèche-dent, se détache. Au-dessus de lui, Biquette, un boulimique hilare. Voilà Balanchon, le bigleux, primus perpetuus, chouchou du titulaire.
— Le titulaire ?
— Le père de Gerville, despote éclairé qui enseignait toutes les matières littéraires. Il était responsable de la bonne marche de la classe.
— À t’entendre, de ton temps, l’école n’était pas drôle.
— Certainement pas drôle, mais peut-être plus éducative que celle de l’enfant-roi contemporain. Habitude de milieu fermé, nous avions tous un sobriquet ; moi, c’était Pruneau. Là, au centre, j’identifie Patate, un gros cancre, grand ordonnateur de chahuts ; à sa gauche Nimbus, un lunatique qui se prenait pour Rimbaud. Au-dessus de lui, Caniche, Kopa, Planchet. J’avise celui qui se tient à l’extrémité gauche de la dernière rangée. Je tressaille. Son visage m’est plus familier que celui des autres. Est-il mon voisin en classe ? Avons-nous fumé en cachette, préparé le BAC ensemble ? Alors que mes anciens condisciples reprennent vie l’un après l’autre, pourquoi celui-là se dérobe-t-il ? Je braque ma loupe sur ses traits fins qu’un regard pénétrant ennoblit. Il se démarque des petits bourgeois en herbe dont on pressent les adultes qu’ils deviendront. Chaque fois que je le fixe, je me trouble. La photo à la main, je m’étends à nouveau sur le canapé. Je ferme les yeux.
Je suis à Pierre-Fabre. Le collège s’anime. Les cris des enfants en récréation. La cloche, les rangs, le réfectoire avec l’immense portrait de saint Ignace de Loyola émergent de ma mémoire ainsi que l’église de style néo-roman où six surveillants, tels des miradors, nous tenaient en respect pendant les offices, les longs corridors grouillant d’élèves, les classes, les bancs tailladés par des générations de potaches, les études, les dortoirs et les chambrettes à partir de la seconde. Je sens même l’odeur de choux et d’encaustique. Personnages, ambiance, décor arrivent à la surface de ma conscience à l’exception de l’inconnu du dernier rang.
Un serveur apporte un plat de crustacés et remplit leurs verres d’un Pinot blanc.
— Tu es tout pâle, Fabrice.
— Oui. Parce que je suis à nouveau dedans. Le nœud est à trouver à Pierre-Favre, du côté de l’inconnu sur lequel je n’arrive pas à mettre un nom. Depuis mon enfance, je souffre d’une amnésie innée. Je vis dans l’instant. Le passé meurt tous les jours. Si pour d’aucuns, c’est un lourd handicap, pour moi, vu ma relation avec ma mère, ce fut un avantage. J’oubliais et je ne ruminais donc pas. D’où cet inconnu avec lequel j’ai quelque chose en commun. Il détient la clé d’une porte fermée.
En désespoir de cause, parce que ce coup de fil me perturbe, malgré ce que j’en pensais tout à l’heure, j’appelle un journaliste de mes amis pour lui demander si Pierre-Fabre existe toujours. Il m’apprend, ce que je savais sans le savoir, que mon ancien collège a été vendu à un promoteur qui l’a rasé et remplacé par un centre commercial. Il me suggère que les archives du collège sont probablement à l’archevêché. Un coup de téléphone m’apprend qu’elles sont à la Maison provinciale des jésuites. « C’est exact, me répond le père Savary, secrétaire du père provincial, mais le bibliothécaire ne rentre que ce soir ». Qu’est-ce que je désire ? La liste de mes corhétoriciens. Il promet de faire diligence. Quand je me nomme, il pousse de hauts cris : « Quel honneur pour la Compagnie d’avoir un Goncourt parmi ses anciens élèves ! »
Après le BAC, réussi sans mention, j’entreprends des études de Droit par obéissance à ma mère. À vingt-quatre ans, grâce à l’intervention d’un ancien ami de mon père, je décroche un emploi rémunérateur dans une société d’import-export. Chose étonnante, le patron apprécie la qualité de mon travail et mon esprit « maison ». Dans les grosses boîtes, tu le sais aussi bien que moi, ce sont les intrigants qui prédominent. Il faut tracer son sillon à coups de Jarnac et d’encensoir.
Quelques mois plus tard, un dimanche midi, ma mère a fait des invitations. Je ne me souviens pas d’un précédent. Elle a donc une idée derrière la tête. Nous sommes cinq à table : Sidonie, les Marcillac, leur fille et moi qui sommes assis l’un en face de l’autre. Yolande n’est pas attirante, mais, en elle, quelque chose d’indéfinissable ne laisse pas indifférent. Je sens, posé sur moi, le regard maternel m’intimant d’être aimable, de ne pas commettre d’impair, de saisir l’occasion. Cette rencontre est un traquenard. En 1964, la mode n’est plus aux mariages de raison, mais dans l’esprit des grands bourgeois, certaines alliances prévalent sur les élans du cœur. La révolte gronde en moi. Pas question de mariage. Dès qu’ils sont partis, ma mère me demande comment je trouve Yolande. Je ne pipe mot. « Tu imagines la fille unique du patron de la banque Marcillac te pourvoyant d’une dot somptuaire ? » J’ai encore peur d’elle. Je n’ose rétorquer qu’elle-même est florissante et que, si elle se soucie de mon bien-être, elle n’a qu’à y aller de sa poche. Je connais sa réponse. Pire qu’Harpagon, elle se défendra d’avoir de l’argent caché.
Julia esquisse un léger sourire.
— J’en ai marre de l’import-export, mais j’ai besoin de sous. Avec les millions de la fille du banquier, je pourrais réaliser mon rêve : exploiter L’Ombre de la nuit s’avance, un manuscrit que je traîne avec moi depuis le collège.
— Tu épouses Yolande ?
— En grande pompe à La Madeleine.
— Tu ne l’aimes pas. C’est un mariage arrangé et tu dis oui !
— C’est à cause de l’argent. Mon plan : je démissionne d’un métier assommant, je me débarrasse de ma mère et je me consacre à l’écriture sans personne pour me le reprocher. Afin de donner le change, je ne quitte pas immédiatement mon emploi. Je m’aperçois rapidement que je me suis fourvoyé. Sitôt qu’elle m’a harponné, Yolande révèle sa vraie nature. Ce n’est pas la marionnette que j’imaginais actionner à ma guise. Elle sait ce qu’elle veut. Me voilà contraint de poursuivre dans l’import-export. En réalité, ma mère m’a vendu aux Marcillac. En m’humiliant de la sorte, elle m’a donné carte blanche. Désormais, tous les coups sont permis.
— Et Yolande ?
— Quoi ! Yolande ?
— Elle rêvait d’un mariage d’amour, elle aussi a été vendue, mais c’est le cadet de tes soucis.
Cette remarque atteint Fabrice de plein fouet. Il n’y avait jamais songé. Julia poursuit sur sa lancée.
— Tout cela n’est pas joli, joli. Ta mère te refile aux Marcillac, enchantés de caser leur fille, et toi, l’insensible, tu acceptes par opportunisme. Ton histoire est déplaisante. Si tu n’étais pas ce que tu es devenu, je serais déjà en route pour la Belgique.
— Et c’est loin d’être fini. Toutefois, tu as raison. Renonce. Rentre chez toi. Tu éviteras peut-être de gros ennuis.
Elle le dévisage avec une mine butée. Elle restera à n’importe quel prix.
— L’exhibition du mal est stérile, Julia. Les gens d’aujourd’hui ont besoin de textes toniques, différents de ce qu’ils vivent au quotidien, de ce qu’on leur montre à la télé, de ce qu’on leur prédit. Si tu décides de rester, je m’efforcerai de faire la distinction entre les actes et les intentions d’un misérable, ce qu’il est réellement et s’il a des circonstances atténuantes. Il y a deux points de départ possible : Fabrice est un malheureux. On ne lui a pas appris à rire, mais à ricaner. On ne lui a pas appris à aimer, mais à obéir. On ne lui a pas appris à partager, mais à prendre. Ou Fabrice est un pervers, un menteur et un manipulateur dont les actes et les paroles n’ont d’autre but que lui-même. Si c’était le cas, même ce qu’il raconte sur sa mère et son enfance est sujet à caution. Tu commences peut-être à entrevoir la difficulté de pénétrer dans le brouillard épais qui dissimule Fabrice Monclar. Et toi, qui es-tu ? J’ai besoin de savoir jusqu’à quel point je puis te faire confiance.
— Il n’y a pas grand-chose à dire de moi. Un père très sérieux, cadre supérieur dans une grosse boîte américaine. Toujours absent. Une mère psychologue avec laquelle les heurts sont fréquents, car elle ne supporte pas qu’on soit d’un autre avis que le sien. J’ai trente ans. Je suis l’aînée de cinq enfants. Bertrand est médecin, Erwan para-commando, Milène prof de math et la dernière, Anita, termine sa rhétorique. Milène et moi sommes célibataires. Mes parents ont cinq petits-enfants.
Une famille bourgeoise typique, songe-t-il.
— J’ajoute que nous sommes juifs. Mes parents sont même ultra-orthodoxes. En ce qui me concerne, on me voit de moins en moins à la synagogue.
— Ces précisions te situent. Elles ne me disent pas qui tu es, Julia Grangier.
— À toi de le découvrir, Fabrice Monclar.
Quand il se retrouve dans sa chambre, Fabrice se dit que cette interview tourne en rond, et qu’elle est sans intérêt à moins d’un élément nouveau, tapi dans un coin de sa mémoire, qui éclaterait et accélérerait soudain l’expansion de ses souvenirs.
*
Samedi 23 décembre
« Nous résidons dans une luxueuse demeure avec vue sur le Parc Monceau, don des parents de Yolande le jour de son mariage. L’endroit idéal pour satisfaire mes rêves d’écriture, mais Yolande ne l’entend pas de cette oreille. J’ai un travail que je ne puis abandonner. Je sens que je devrai attendre le moment opportun pour essayer de la convaincre de laisser son mari suivre sa vocation. C’est au cours de cette discussion que je comprends qu’elle est intelligente et que je dois renoncer à en faire ma chose. Fille de banquier, elle me voit, après une solide formation, seconder son père, président-directeur général de la banque Marcillac et, en temps voulu, le remplacer lorsqu’il sera trop âgé. En un mot, elle a vite perçu que je n’avais aucun talent. Ce n’était pas le moment de parler de L’Ombre de la nuit s’avance, ni catholique, ni apostolique.
— Tu évoquais l’absence de dialogue entre vous.
— Non seulement de dialogues, mais de relations intimes partagées. Tout ce qui touche au sexe la dégoutte. Elle subit mes assauts quotidiens parce qu’elle désire avoir des enfants, mais son ventre reste désespérément plat. Je ne supporte plus de chevaucher une morte. Pourtant, j’ai l’impression qu’il suffirait d’un rien. Bien sûr, sa mère, ma mère, m’imputent l’infécondité de notre couple.
— Pour une femme normale, la relation sexuelle est avant tout l’expression d’une relation de tendresse. L’as-tu prise dans tes bras, cajolée, valorisée ? Tu te plains de sa froideur, mais qu’as-tu fait pour elle, si ce n’est la mépriser, la rejeter ou l’ignorer ?
— Ne retourne pas le fer dans la plaie, chère Julia. Je vois aujourd’hui tout ce que j’aurais pu être pour elle. Le butor a compris trop tard. Puisqu’il s’agit d’une interview réalité, tout en buvant ma honte, je te narre un épisode choquant. Je suis à la cafétéria en compagnie d’un boute-en-train, grand consommateur de courtisanes. Il vante les mérites de ces prêtresses d’Aphrodite, toujours disponibles, jamais contrariantes, que la déesse a mises en circulation pour le bonheur des paternels cocufiés par leur progéniture. Je retiens la leçon. Chaque mardi, je prends mes habitudes chez madame Pauline.
— Au bordel ! s’écrie Julia. Comment est-ce possible ? Tu n’avais aucune pudeur ?
— Ni pudeur, ni morale, ni religion. Prends ton mal en patience. Les occasions de te scandaliser ne manqueront pas. Pendant que je pratique l’amour vénal, l’humeur de Yolande s’aigrit. Elle se résigne à consulter. Le verdict du gynécologue est sans appel : malformation génitale des trompes. Elle n’a aucune chance d’être enceinte. Lorsque nous rentrons à la maison, son désespoir est tel que j’appelle un médecin qui lui fait une piqûre sédative. On est jeudi. Réjoui à la perspective de ne jamais être père, je vais célébrer l’événement chez madame Pauline. J’offre le champagne à la cantonade. Je me souviens de mes ignobles paroles : « C’est un grand jour, mes chéries, ma bourgeoise est stérile ». Silences consternés, regards courroucés. J’aurais été mieux avisé de me taire. Les prostituées manifestent leurs passions de commande en même temps qu’elles revêtent leurs perruques flamboyantes, leurs jupes moulantes, leurs cuissardes, mais sitôt ôtés ces oripeaux, elles sont des femmes comme les autres qui aspirent à fonder une famille et à être mamans. Elles me battent froid, me rabrouent, me congédient. Cela dit, ma vie est simplifiée. Nous faisons désormais chambre à part. Yolande sombre dans une profonde dépression qu’elle va soigner en Suisse, puis à Honfleur dans la villa familiale. Sous la contrainte de sa mère, pour qui un ménage chrétien se doit d’être uni, ne fût-ce qu’en apparences, après trois mois de séparation, elle réintègre le domicile conjugal avec une pathétique gueule d’atmosphère.
Ils sont dans le petit salon de l’hôtel.
— Elle est chouette, Yolande.
Il rit.
— À cause de la chouette qui ne voit rien pendant la journée ?
— Tu veux dire qu’elle est aveugle sur tes pensées, tes intentions et tes comportements ?
— Comme je suis aveugle sur tout ce qui la concerne. Je crois que c’est même plus fort que cela, elle n’existe que lors d’une confrontation. Viens, allons prendre l’air. Laisse ton matériel.
Elle le regarde avec étonnement. Il l’emmène au bord de la piscine. Ils s’asseyent sur un banc. Dans le ciel, la Croix du Sud scintille joyeusement.
Dimanche 24 décembre
C’est une tradition chez Latif Moussa : chaque année, à la veille de Noël, il invite ses collaborateurs célibataires non musulmans à dîner. Cette année, il s’est contenté de Fabrice, Jacques Gallois et Julia, en faisant une exception pour Oulimata, sa secrétaire particulière. Il cherche notamment à resserrer les liens entre ceux-là.
Tout à l’heure, Julia les conduira chez Latif. Ils ont donc du temps devant eux. Pendant que Julia installe son matériel, elle pose à Fabrice une question qui concerne son service militaire.
— À propos, je n’en vois aucune trace dans ta biographie ?
— Un an dans les bureaux à Oran en 1960 avant d’être réformé pour cause de faiblesse pulmonaire. Où en étais-je ?
Elle consulte son agenda électronique : « Elle réintègre le domicile conjugal avec une pathétique gueule d’atmosphère. »
Yolande est anéantie. Rien que d’en parler aujourd’hui, ses larmes, son visage douloureux me font mal, alors qu’à l’époque, ils m’exaspéraient. Je passe mes loisirs à faire semblant d’écrire alors qu’il n’y a rien à changer à L’Ombre de la nuit s’avance.
Chaque soir, nous dînons dans un silence sépulcral. Le spectacle de sa déchéance physique m’indiffère. Son œil droit est agité par un tic nerveux. Elle touche à peine à sa nourriture. Amaigrie, Yolande n’est plus que l’ombre d’elle-même.
Julia est hors d’elle.
— Quel monstre tu faisais ! Comment est-il possible de rester les bras croisés face à une telle détresse ? Salaud ! Goujat !
— C’est le mot propre. Goujat ! Je profite de son hébétude pour lui proposer de mettre un terme à ces repas qui « nous » infligent une souffrance inutile. Elle accepte d’un signe de tête, se lève et quitte la table. Je suis aux anges.
La Belge est au bord de la crise de nerfs. Fabrice a pitié d’elle.
— Pardonne-moi de te soumettre à une si rude épreuve, mais une journaliste doit être vaccinée contre le malheur. Elle doit être capable de tout entendre et de tout voir en contrôlant ses émotions. Elle rapporte les événements et n’interfère pas. Imagine la présentatrice du JT éclatant en sanglots en commentant un accident d’avion.
Ils se changent pour se rendre avec la voiture de Julia chez Latif en compagnie d’Oulimata. Comme Fabrice, le docteur Gallois et Ramata, elle loge au Centre dont la sécurité est assurée par trois vigiles. L’épouse du directeur, une femme épanouie qui n’a d’yeux que pour son mari et leurs enfants, a confectionné le thiep bou dien, un plat traditionnel sénégalais à base de poisson farci, de légumes variés et de riz. Julia a apporté des jus de fruits. Oulimata a préparé un gâteau aux ananas. Fabrice offre une bande dessinée à chacun des trois enfants de la famille, du tabac à Latif et des fleurs à la maîtresse de maison. À la fin du repas, la conversation porte sur le mariage. Julia consacre toute sa vie à son métier. Oulimata déclare avec emportement qu’elle préférerait se tuer plutôt que d’épouser le candidat de ses oncles, une fripouille maffieuse. Déchaînée, hors d’elle-même, elle dévoile un secret familial dont même Latif n’a pas connaissance.
— Que je vous parle de mes oncles Khadir et Taylor ; de mon refus catégorique de me marier avec un candidat de leur choix, de leur exaspération parce qu’ils comptent rembourser leurs dettes avec le bénéfice de l’opération.
Julia la regarde avec horreur.
— Ils veulent te vendre !
— Joueurs, tricheurs, voleurs, membres de la Triade, trafiquants d’armes, ils sont sous les ordres de l’impitoyable Li Pen dont le titre est la « Tête de dragon », l’équivalent du Parrain. Chaque fois qu’un prétendant se présente, ils font monter les enchères, oublieux, les imbéciles, qu’ils font partie d’une pègre, mélange détonnant de mafia et de salafisme, qui n’hésite jamais à faire parler la poudre. J’ai cru comprendre qu’ils ont placé la barre très haut et que ma valeur marchande était d’un million de dollars.
Latif et son épouse sont atterrés. Julia et Fabrice n’en reviennent pas. Qu’au XXIe siècle de telles pratiques soient tolérées dans un pays qui se veut démocratique les dépassent. Un long silence succède à cette véhémente déclaration. Fabrice souffre dans son âme. Belle comme elle est, comment, dans une société machiste, échapperait-elle à un funeste destin ? C’est Julia qui propose la fuite. Oulimata se cabre.
— Plutôt mourir que de céder aux exigences de ces deux larves. Qu’ils y viennent, ils connaîtront leur douleur. Je crois d’ailleurs qu’ils me craignent. Ils ne savent pas de quoi je suis capable. L’islam progresse dans le monde en propageant la peur. Refuser la peur est l’arme pour combattre les fous d’Allah, tout autant que les néonazis et les maffieux.
