Le manuscrit de Sainte-Catherine - Willy Deweert - E-Book

Le manuscrit de Sainte-Catherine E-Book

Willy Deweert

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Beschreibung

Ce nouveau thriller mystique, d'un maître du genre, entraîne le lecteur au bout de ses questionnements sur la nature, le monde et l'Homme. 
Le père Hieronymos, bibliothécaire du monastère Sainte-Catherine – un des plus anciens de la chrétienté (IIIe – IVe siècle) –, dans le Sinaï, découvre par hasard un livre d’une trentaine de pages qu’il n’a jamais vu. De lecture en relecture, il se convainc de son caractère exceptionnel. Comme ni son supérieur, intégriste et tyrannique, ni aucun de ses confrères n’est capable d’en mesurer l’importance, il décide de le soumettre à un saint moine copte du monastère Saint-Antoine, situé de l’autre côté du Golfe de Suez.

Un an auparavant, Salvo, chirurgien éminent, est victime d'un attentat dans lequel périt sa fille Flora, journaliste d’investigations. Depuis lors, amnésique, il végète chez sa sœur à Cefalu, en Sicile, jusqu’au jour où des indices l'amènent à reprendre ses esprits et à entreprendre, en compagnie de Tiziana, une amie de sa fille, également journaliste, la recherche du Livre qui s'est révélé être l’objet de son enquête.

L’Internationale intégriste veut détruire le Livre parce que l’image qu'il donne de Dieu n’est pas conforme au Dieu vengeur qui se prépare à châtier une humanité en perdition.
Du Sinaï à Washington, de Panama à Heidelberg s'engage une course poursuite endiablée et meurtrière.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- "Haletante, aux rebondissements insolites, subtile, [l'intrigue] mêle habilement Église, Mafia, le tout saupoudré d'une érudition éblouissante qui fait de cet ouvrage une véritable bombe mystico-philosophique truffée de petites perles sacrées et profanes. Une gourmandise pour l'intelligence et l'esprit." - Le vif/L'express


EXTRAIT 
Ces pages ne sont pas une dissertation. Leur spontanéité surprend, irrite, réjouit. Inspirées par Myriam, elles révèlent l’exubérante cohérence, l’humour, la subjectivité absolue de ma vraie nature, à cent lieues de celle qu’on me prête habituellement.

Jardinier amoureux de mon jardin, j’aime éperdument les Hommes même lorsque leurs manières d’être et de penser m’indisposent. Ainsi je supporte mal que certains s’expriment en mon nom ; d’aucuns subjuguent les âmes en m’attribuant les pires horreurs ; je serais un être effrayant, tyrannique, insensible à la consolation et au réconfort, à approcher en rampant. « Faites pénitence. Versez votre obole. » D’autres m’enterrent au nom de la modernité ; aux oubliettes le barbu archaïque, teigneux, gâteux ; dehors l’artificier irresponsable ! 

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Seitenzahl: 572

Veröffentlichungsjahr: 2014

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À Zoé, Juliette et Guillaume, mes adorables petits-enfants.

Ce roman est une parabole.

Si les lieux sont réels, la plupart des personnages sont fictifs.

Le Dieu du Livre est Celui auquel je crois.

« Il y eut devant le Seigneur un vent fort et puissant qui érodait les montagnes et fracassait les rochers ; le Seigneur n’était pas dans le vent. Après le vent, il y eut un tremblement de terre ; le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre. Après le tremblement de terre, il y eut un feu ; le Seigneur n’était pas dans le feu. Et après le feu, le bruissement d’une brise légère. »

(Premier Livre des Rois, 19, 11-12)

« Je suis l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin. »

I

Ces pages ne sont pas une dissertation. Leur spontanéité surprend, irrite, réjouit. Inspirées par Myriam1, elles révèlent l’exubérante cohérence, l’humour, la subjectivité absolue de ma vraie nature, à cent lieues de celle qu’on me prête habituellement.

Jardinier amoureux de mon jardin, j’aime éperdument les Hommes même lorsque leurs manières d’être et de penser m’indisposent. Ainsi je supporte mal que certains s’expriment en mon nom ; d’aucuns subjuguent les âmes en m’attribuant les pires horreurs ; je serais un être effrayant, tyrannique, insensible à la consolation et au réconfort, à approcher en rampant. « Faites pénitence. Versez votre obole. » D’autres m’enterrent au nom de la modernité ; aux oubliettes le barbu archaïque, teigneux, gâteux ; dehors l’artificier irresponsable ! Paradoxalement, dans leurs livres et leurs débats, ils s’acharnent avec une constance agressive à démontrer mon inexistence comme si le cadavre remuait encore et risquait à tout moment de se réveiller. « Ma mort » a créé un vide difficile à combler ; elle laisse le monde orphelin d’une transcendance innée. Innée et incontournable ! « Aime et fais ce que tu veux », « invente ton chemin », « vis sans contrainte » ne sont pas à la portée du premier venu. Ailleurs, en revanche, omniprésent, je fulmine, je fustige, je sanctionne. Gare à celui ou à celle qui transgresse mes commandements ! Quoi qu’il en soit, la nature qu’ils me prêtent m’est étrangère. Peu importent les noms qu’ils me donnent – Allah, Jéhovah, Elohim, El Shaddaï, Adonaï, Rabbi, Dieu, Brahmâ, Amon-Râ –, ils font tous l’objet d’un besoin irrépressible de fléchir mon intransigeance, d’apaiser mon courroux, d’obtenir mon intercession, d’implorer mon pardon. Ils ignorent que le « tout-puissant » l’est si peu au sens où ils l’entendent. Ils ignorent que ce qu’ils définissent « éternité » n’est pas ce qu’ils conçoivent. Une durée sans temps maîtrisé. D’avance, je saurais l’évolution de l’Histoire, de la genèse à l’apocalypse finale. Sitôt qu’il pointerait le nez hors du ventre de sa mère, le destin du nouveau-né serait fixé. Pendant des siècles, des théologiens ont usé leur salive à propos de la prédestination. Mais qu’en savent-ils, nom d’une pipe ? Je suis comme ceci, comme cela, ma volonté est telle, non elle est autre ! Tiens ! Je vais les abasourdir. Je suis moi aussi dépendant d’une durée à laquelle je suis soumis pour l’avoir créée ; je ne puis esquisser le proche avenir de chacun qu’en fracturant la porte dérobée derrière laquelle sont cachées ses intentions réelles. Semblable à un écrivain qui sait la fin de son roman, mais ignore la manière dont ses personnages l’y mèneront. Par quels chemins tortueux les Hommes iront-ils vers le terme ? Si terme il y a ! Ils sont libres. J’ai voulu la création telle, avec sa part d’imprévisibilité et ma part d’inconnaissance. Le savoir ignorant. Je suis donc régulièrement tiraillé entre soulagement et consternation. Plutôt consterné par le futurqui s’ébauche. Jusqu’où ira le chaos ? La Terre résistera-telle à leur inconscience ?

Partager mon existence fut une évidence. Lorsque, sous mon regard émerveillé, l’Homme émergea des ténèbres de l’animalité, je l’ai aimé séance tenante. Mais mon émerveillement se teinta bientôt de perplexité. S’il se servait des premières lueurs de l’intelligence pour améliorer son environnement, pour fabriquer des armes, indispensables à sa survie, il les utilisait également pour exterminer ses congénères. Au début, il me voyait partout. Lentement mon être se simplifia jusqu’à ne plus être qu’un. Progrès considérable. Des millénaires se succédèrent sans qu’il songe à remettre mon existence en cause. Puis ce « un » se dilua ou s’imposa d’une manière excessive. Quelle image se faisait-il de moi ? Mis à toutes les sauces, un fossé se creusa lentement entre nous. Il découvrait l’écriture et entreprenait de raconter « mon histoire ». Il édifia des temples, érigea des idoles, adressa des prières et des sacrifices à des simulacres ; quant à moi, je me morfondais, victime d’un malentendu fondamental ; quand je me tais, me retire par respect de sa liberté et pour la promouvoir, l’Homme dit et pense que je suis absent, que je suis un mythe. L’Homme en fait son deuil. Quand j’agis, viens à sa rencontre, donne des signes de ma présence, l’Homme dit et pense que je l’opprime, que je l’aliène, que je le réduis en esclavage. L’Homme s’indigne, se récrie, se révolte. Ce que je vise : une relation de liberté. Mon action ne se substitue jamais à la sienne. Mon silence n’est pas une absence, mais une présence respectueuse et vivifiante. « Difficile liberté. » Pendant que la violence s’accroissait, par leur exemple, leurs paroles, leurs écrits, des sages jetèrent lesbases d’une autre manière d’être au monde. Situation paradoxale. Le bien et le mal se confondirent. Chacun devint capable du meilleur et du pire. J’inspire des êtres de l’intérieur, ce sont des médiations, de légères impulsions qu’ils acceptent ou négligent. Qu’il est difficile d’être un dieu méconnu, assimilé à un personnage de conte de fée. S’ils percevaient ma largeur d’esprit, ma compassion, ma bienveillance, mon amour, l’assurance d’une vie éternelle à mes côtés les aiderait à endurer les calamités naturelles, la fatalité, la malignité humaine source de tant de malheurs. Mais aujourd’hui une époque égocentrique, pessimiste, obscurantiste, cruelle, âpre au gain, dominée par une lutte impitoyable pour s’approprier les ressources et manipuler les esprits, favorise l’expansion du mal et plonge l’Humanité dans un hiver crépusculaire. Pauvres petits !

1.

Sinaï, monastère Sainte-Catherine, 2016

L’archevêque2 Joachim du Sinaï, de Pharan et de Rathu, autorité suprême du monastère Sainte-Catherine était un homme de pouvoir. Il feignait une sainteté dont seuls les naïfs étaient dupes. Ses homélies, proférées d’une voix grave, laissaient accroire à une profondeur spirituelle que ses actes démentaient. Ce matin d’octobre, par une chaleur accablante, il exhortait la trentaine de moines figés sur leurs bancs à confesser leurs pensées les plus intimes ; sous sa direction, ils épureraient leurs âmes et goûteraient à la rosée céleste. Son ton se fit brusquement plus dur. Afin de favoriser leur intériorisation, dorénavant, sauf en cas d’extrême nécessité, les sorties étaient prohibées. « Le monde extérieur est le domaine du diable. Ici vous êtes en sécurité, à l’abri des tentations, sous le regard bienveillant du Saint Dieu. » Et d’illustrer sa harangue d’arguments massue. « Plusieurs pères, en apparence solides dans leur foi, contaminés par la vie moderne défroquèrent pour des raisons évidentes. Cherchez la femme, persifla-t-il. Quatre-vingt-dix-neuf saints vécurent ici. Qu’ils soient vos modèles. » Sans transition, il s’en prit à l’usage immodéré des téléphones portables multifonctionnels, au courrier trop abondant, aux visites intempestives, au bavardage stérile, au laisser-aller. La lecture des journaux, source de dissipation, était désormais proscrite. Hieronymos l’écoutait d’une oreille distraite. Ces interdits le laissaient de marbre. Joachim ne pourrait opposer son véto aux fréquentes sollicitations à donner des conférences ou à participer à des congrès internationaux. Un refus de sa part le déconsidérerait ; il tenait à sa réputation comme à la prunelle de ses yeux. Depuis belle lurette, Hieronymos avait percé les ambitions secrètes de son supérieur ; accéder au poste prestigieux de patriarche de Constantinople. Il regrettait amèrement son prédécesseur, le père Stavros, avec lequel il avait entretenu une relation privilégiée. Sous sa houlette, les moines bénéficiaient d’une liberté épanouissante. Stavros pensait qu’il revenait à chacun de trouver son chemin suivant son rythme propre. C’est lui qui, vingt ans auparavant, l’avait nommé bibliothécaire. Tâche considérable mais ô combien gratifiante. Conservateur de trésors inestimables : trois mille manuscrits, des enluminures, des codex, plus de six mille ouvrages anciens à gérer. À lui seul, le Codex sinaiticus, une version de la Bible du quatrième siècle, valait tous les autres. Savant et érudit, Hieronymos pratiquait une dizaine de langues dont le copte, le syriaque, l’araméen, l’arabe, l’arménien, l’hébreu, le sanscrit, outils indispensables à l’hagiographe. Quand Joachim prit la direction du monastère, non sans intrigues et manigances, l’existence de Hieronymos bascula. Le nouvel archevêque ne prisait guère les esprits forts. Encourageant la délation, inaccessible à la critique, hostile au dialogue, hermétique à toute innovation, il musela la synaxe, organe de direction des décisions du monastère, en y faisant élire ses créatures. Hieronymos se confina dans le mutisme, se méfiant de tous et de chacun. Son âme s’assombrit et le doute s’insinua en lui comme un poison délétère. Autrefois, la célébration de la sainte liturgie, les offices, une prière fervente sous le regard bienveillant de la Vierge Marie confortaient sa vocation. Un séisme mental ébranla sa vie intérieure. Pendant que Joachim pérorait, il songea à cette phrase du Talmud : Tout ce que fait Dieu fait partie d’un plan, même si nous ne voyons pas de quelle manière. Il met parfois les gens dans une situation favorable à l’accomplissement de leur mission sur terre. À la tête de ce lieu saint par excellence sévissait un Taliban égocentrique, arriviste, despotique. Dans ces conditions, comment croire à la fiabilité de Dieu. Qu’Il semblât absent d’un monde soumis à la violence, à l’injustice, au triomphe des méchants se concevait à la rigueur en raison de la liberté dont Il dota l’homme. Mais ici, au cœur de ce sanctuaire sacré, c’était inconcevable. Le monastère avait été édifié quinze siècles auparavant au pied du mont Horeb au sommet duquel Moïse reçut les tables de la Loi des mains du Seigneur et sur le lieu même du Buisson Ardent où le libérateur d’Israël conclut avec Lui une Alliance éternelle. Si le Seigneur abandonnait Ses féaux, des questions se posaient sur Ses intentions… voire sur Son existence. Hieronymos ruminait ces sombres pensées, tête baissée, afin que personne ne s’aperçût de son absence d’intérêt aux propos du matamore. À un moment, il jeta un œil en direction du père Maximos assis non loin de lui. À peine intronisé, Joachim l’avait nommé aide bibliothécaire. Pourquoi celui-là, totalement dépourvu des compétences élémentaires pour un travail aussi exigeant ? Maximos somnolait. Sa Sainteté Joachim Ier proclamait sans vergogne qu’il représentait le Seigneur, qu’il était leur père et leur providence. Jamais l’humble père Stavros n’avait soutenu une comparaison aussi indécente. Il se considérait comme un serviteur de la communauté et non comme son maître absolu. Hieronymos avait compris depuis longtemps que Joachim avait introduit un espion dans la bibliothèque ; il ne doutait pas qu’il lui rapportât ses moindres faits et gestes. C’était d’autant plus patent qu’il ne lui était d’aucune utilité. En cinq ans, il n’avait rien appris, embrouillait tout, ignorait où se trouvaient la plupart des ouvrages, incapable de faire la différence entre un original et une copie, de renseigner un visiteur. Du matin au soir, il s’affairait à des besognes stériles. Toujours sur ses talons, il s’inquiétait de ses activités. Pourquoi compulsait-il tel manuscrit ? À quoi servaient les notes qu’il prenait ? Quelle langue utilisait-il (Hieronymos recourait au syriaque, langue inconnue de Maximos et de Joachim) ? Avec un large sourire, Hieronymos racontait n’importe quoi. En parfait imbécile, le suppôt de l’archevêque mordait à l’hameçon. Outre l’administration de la bibliothèque, Hieronymos écrivait des articles pour des revues spécialisées, s’adonnait à des enquêtes hagiographiques, commentait des textes susceptibles d’intéresser des chercheurs. Dès le début de son règne, Joachim l’avait mis en garde : gestionnaire, pas scientifique ; le péché d’orgueil le guettait. « Ne perdez jamais de vue, père, que l’enfer est un regret éternel fait de larmes inutiles. » Sur le point de s’en aller, il l’avait rappelé. « J’interdis désormais vos escapades à l’église de la Transfiguration et vos visites aux Bédouins. Vous n’avez pas trop de vos journées pour mener à bien votre tâche. » Si Hieronymos n’avait eu cure des remontrances péremptoires de l’archevêque et avait suivi sa propre voie, cette décision inique l’affectait particulièrement, elle l’empêchait de méditer dans la montagne et de deviser avec les sages du désert dont il parlait la langue. Leur compagnie et la solitude inspiraient son ministère et sa vie intérieure. Il pensait que le désert, cet océan sans eau, donnait un aperçu de l’éternité. Par ailleurs, en ce qui concernait sa fonction, il était irremplaçable d’autant que sa notoriété avait franchi depuis longtemps l’enceinte du monastère.

La synaxe terminée, il gagna son lieu de travail à la hâte. Depuis quelques semaines, il consacrait une partie de son temps à une biographie de Saint Pantaléon. Vivant à Nicomédie au quatrième siècle, il fut un médecin d’une renommée telle que l’empereur Maximilien Galère se l’attacha. Un prêtre chrétien, Hermolaüs, le convainquit de la stérilité de son savoir s’il ignorait les sciences du salut. Pantaléon se fit baptiser après avoir rendu la vie à un enfant décédé des suites d’une morsure de vipère. Tout en professant son art, il devint un apôtre de la foi. Des confrères jaloux le dénoncèrent à l’empereur. Il mourut martyr. Cet homme plut à Hieronymos. Il le considéra comme un frère. Lui-même était un scientifique et un croyant, persécuté parce qu’il était ce qu’il était. Il en était arrivé au point où s’imposait une relecture du Panégyrique de son saint écrit par Saint Ephrem, rangé dans une travée du nouvel étage construit en 2008. Il s’y rendit. Maximos qui dépoussiérait les livres avec un plumeau ne le quittait pas des yeux. Hieronymos se retourna et congratula son confrère de son souci de l’ordre et de la propreté. L’autre, peu habitué aux compliments de son patron, demeura pantois et s’activa afin de témoigner de son zèle. Hieronymos sourit dans sa barbe. Insensible à l’ironie, cet âne bâté n’avait aucun sens du second degré. Il appartenait à cette catégorie d’individus qui croissent en sottise jusqu’à leur mort. L’éclairage trop faible, un néon ayant rendu l’âme, il demanda à son adjoint de lui apporter une torche. Il trouva rapidement ce qu’il cherchait. Sur le point de regagner sa table de travail, il s’avisa soudain de la présence d’un mince volume qu’il n’avait jamais vu. Ce n’était pas un manuscrit ancien. Relié en cuir noir, un texte d’une trentaine de pages. Aucune indication sur son origine. Ni titre, ni date, ni nom d’auteur. L’impression était moderne. Autres étrangetés, les caractères italiques et la langue : le grec moderne. Hieronymos jeta un œil en direction de Maximos qui se tenait à portée de voix. Il jura intérieurement. Il aurait dû le remballer. « Avez-vous trouvé, père ? » Masquant son trouble, brandissant le Panégyrique d’Ephrem, Hieronymos rétorqua qu’il lui restait un détail à régler. Tournant le dos à son garde-chiourme, il entrouvrit prestement sa robe et glissa « le Livre » sous sa chemise, adressant une prière à Saint Pantaléon : qu’il le protégeât de l’œil inquisitorial de Maximos ! Il reprit son travail comme si de rien n’était. Un frémissement intérieur, il subodorait une découverte capitale. Il eut beau se concentrer sur le manuscrit d’Ephrem, mille questions s’entrechoquaient dans sa tête. Comment « ce Livre » avait-il abouti là-haut ? Avec Maximos, ils étaient les seuls à y avoir accès. Des chercheurs consultaient fréquemment des ouvrages, mais c’était lui qui les véhiculait. À la rigueur, s’il s’était trouvé dans la salle commune, une supercherie eût été envisageable, mais pas là où il était. La dernière fois qu’il était monté là-haut, c’était il y a une semaine. Si « le Livre » avait été à sa place, il n’aurait pas manqué de le remarquer. Sa présence sur son cœur brûlait sa poitrine. En dépit de son impatience, il en prendrait connaissance dans sa cellule à l’abri des regards indiscrets. Il saurait alors à quoi s’en tenir. Jusqu’au soir, il adopterait un comportement normal afin de ne pas éveiller les soupçons de la taupe.

Le grand silence enveloppait le monastère. Protégé par sa moustiquaire, Hieronymos, absorbé par « le Livre », sa torche allumée sous son drap, personne ne s’avisa qu’il ne dormait pas. En le feuilletant à la hâte ce matin, il n’avait pas remarqué l’alpha de la première page, l’oméga de la dernière et que l’ensemble du texte était divisé en chapitres numérotés en chiffres romains. Ligne après ligne, son ébahissement croissait. Qui avait écrit ce texte rédigé à la première personne ? L’auteur s’était mis à la place du Seigneur. Cependant, et c’était là la plus grande singularité, l’image qu’il en donnait ne correspondait pas à la conception traditionnelle. Ce n’était pas le Dieu majestueux et puissant qui s’exprimait, mais un être humain préoccupé de l’emballement apocalyptique du monde. En bon réaliste, il n’éprouvait jamais d’élans mystiques. Le visage extasié de confrères en prière devant une icône rouge et or l’agaçait. Lorsqu’il n’était pas en proie au doute, dissipé ou concentré, sa prière était simple. Méditative au monastère, contemplative dans la montagne. Toutefois, lorsqu’il regagnait Sainte-Catherine, il se demandait souvent s’il n’était qu’un esthète qu’émerveillerait la splendeur du paysage. Trop intellectuel, trop sceptique pour croire à des visions intérieures. Quand d’occasion il ressentait un émoi, il maîtrisait rapidement ce qu’il considérait comme une faiblesse, l’attribuant à la vie austère qu’il menait. Plusieurs de ses amis, leur jugement abusé, avaient quitté Sainte-Catherine, victimes de pulsions irrationnelles. Le monachisme ne faisait pas bon ménage avec l’introspection. Même s’il n’était pas un strict observant, il estimait cependant la nécessité d’une règle, garante de l’équilibre du moine. Il valait mieux se conformer à une discipline commune que macérer dans l’isolement. Un Sinaïte s’estimant capable de mener sa barque en solitaire se perdait dans le brouillard. C’est pourquoi il réprouvait les séjours dans l’ermitage édifié au cœur de la montagne. Sur ce point, il partageait l’avis de Joachim : cette pratique impliquait une forme de sainteté qui n’était pas à la portée du premier venu. Pour l’heure, le monastère était peuplé de médiocres, de serviles, de fervents, d’ascètes, de trois savants et de pondérés. Ces derniers constituaient l’élément sain de la communauté ; ils se caractérisaient par leur humour, leur fidélité et leur abnégation. « Et moi, songea-t-il, dans quelle catégorie me situer ? Un savant et un médiocre ? » « Le Livre » le remplissait d’une exaltation irradiante. Un rayonnement lumineux allant de pair avec une joie intense. Enivré par ce qu’il ressentait, il le lut et le relut jusqu’à l’office nocturne de quatre heures du matin. Il le dissimula sous son matelas. Son exaltation perdura. Hieronymos eut toutes les peines du monde à montrer un visage impassible. Maximos fut le seul à s’apercevoir de sa métamorphose. « Que vous arrive-t-il, père, vous êtes différent ? » Afin de créer une diversion, il le rabroua vertement. « Cette nuit, j’ai rêvé que vous connaissiez la bibliothèque sur le bout des ongles, vous compreniez mes travaux au point de deviner l’ouvrage dont j’avais besoin, vous étiez un guide éclairé pour les visiteurs de passage. » Son subordonné le regarda ébahi. « Je ne fais pas bien mon travail, père ? » — « C’est plus grave que cela, Maximos, vous êtes un fardeau. En cinq ans, mes nombreuses recommandations, mes efforts pour vous initier au métier ont été vains. Vous n’êtes même pas fichu de remettre à leur place des ouvrages numérotés. Je vous ai suggéré de vous familiariser avec l’informatique sous la direction du père Theodoros. Un mois plus tard, il renonçait, “Maximos est un cas désespéré”, m’a-t-il dit d’un air navré. À trente-quatre ans, vous n’avez rien appris. J’ai fait preuve à votre égard d’une indulgence excessive. Je ne vous ai pas dénigré. Quand notre archevêque me demandait si j’étais satisfait de vos services, je répondais invariablement que vous étiez de bonne volonté. Lorsque vous œuvriez à l’hôtellerie, tout le monde se félicitait de votre zèle. Je vous pose la question : pourquoi ne pas avoir postulé d’y retourner ? » Maximos était blême. Hieronymos le fixa droit dans les yeux. Visiblement en proie à un combat intérieur, allait-il avouer son véritable rôle ? Il murmura d’une voix chevrotante : « Vous m’avez méprisé dès le premier jour parce que je ne suis pas un intellectuel. Mais je me suis accroché. Si j’avais renoncé, j’aurais offensé le Saint Dieu puisque, mandaté par Sa Sainteté, je l’étais donc par Lui. » Sa voix s’affermissait à mesure qu’il s’exprimait. Il était plus roué que Hieronymos l’avait supposé. Loin de reconnaître sa véritable mission, il se réfugiait sous l’aile de Dieu. Argument imparable. « Toutes les humiliations que je subis au quotidien, je les endure en expiation de mes péchés », poursuivit-il. « Vous êtes mon bourreau ; je suis votre souffre-douleur. » Malgré ses dispositions iréniques, la moutarde monta au nez du bibliothécaire. Son outrecuidance était intolérable. « Vous faites preuve d’un culot monstre et d’une lâcheté insigne en vous attribuant le rôle du persécuté. S’il m’est arrivé de vous bousculer, c’était dans le seul but de vous former. Mais vous êtes obtus. Estce une volonté délibérée de votre part ou êtes-vous l’idiot de Sainte-Catherine ? » Maximos lui lança un regard haineux et quitta les lieux. « Je me suis fait un ennemi mortel », se dit-il. « Sous peu, il ira pleurer dans le giron de Joachim. » Il n’en avait cure. Il avait atteint son but ; sa diversion peu charitable détournerait l’attention de sa transfiguration. Toutefois, il n’avait pas prévu la promptitude de la réaction. Focalisé sur son écran, il se trouva soudain face à un archevêque hors de lui. « De quel droit avez-vous humilié à ce point ce malheureux ? Il est effondré et ne veut plus remettre les pieds dans la bibliothèque. » Un calme olympien envahit Hieronymos. « Et cela pose un problème, Votre Sainteté ? Vous le connaissez mieux que moi. Voilà cinq ans qu’il se morfond ici… » Joachim le coupa : « Je vous l’ai confié pour l’instruire. Au lieu de quoi vous l’avez traité en laquais… » À son tour de l’interrompre. « Bien au contraire, j’ai tout essayé. Il n’a rien assimilé. Obstiné, bouché, récalcitrant. Aucun progrès. Il n’est même pas capable de remettre un livre à sa place. Le père Théodoros s’est efforcé de l’initier à l’informatique. S’il avait maîtrisé cette technique, il m’aurait rendu de grands services. Peine perdue. Vous ne l’ignorez pas. » — « Tout le monde n’est pas apte à manipuler un ordinateur », maugréa-t-il. « À plusieurs reprises, j’ai parcouru la bibliothèque avec lui, travée par travée, expliquant la différence entre les types d’ouvrages, notre mode de classement. C’était comme si je chantais lanlaire. » — « Pourquoi ne m’avez-vous pas informé ? » — « J’espérais un déclic qui, hélas, ne s’est jamais produit. » — « Vous l’avez agressé avec une cruauté intolérable. Aucun moine n’a le droit d’admonester son frère. Je suis seul juge de leurs attitudes et seul habilité à redresser leurs torts. Pour qui vous prenez-vous ? Autrefois, une telle insubordination vous aurait valu le cachot. Vous direz votre coulpe à la synaxe. Demain matin, quand le père Maximos reprendra son travail, vous requerrez son pardon. Désormais, vous le respecterez. Me suis-je bien fait comprendre ? » Après son départ, Hieronymos éclata de rire. Il venait d’assister à une comédie interprétée par de mauvais acteurs. Maximos invoquait le ciel ; Joachim jouait les pères outragés alors qu’il savait pertinemment pour quelle raison il l’avait introduit dans la bibliothèque. Les tyranneaux voient des complots partout, mais leur narcissisme est tel qu’ils ne conçoivent pas qu’on discerne leurs motivations secrètes. Dorénavant, il redoublerait de prudence. Maximos lui garderait un chien de sa chienne. Il guetterait le moindre faux pas, le moindre changement d’humeur. Il s’évertuerait à percer le secret de ses travaux occultes. Mais depuis le surgissement du « Livre », en état d’apesanteur, il ne redoutait rien, ni personne.

Un mois plus tard, son éblouissement initial s’était mué en sérénité. Il connaissait pratiquement « Le Livre » par cœur. Pendant son travail, sa présence subliminale embaumait son âme. Maximos avait réintégré son office le lendemain. Hieronymos avait battu sa coulpe à la synaxe et s’était excusé : ses mots avaient dépassé sa pensée. Il avait attribué ses débordements verbaux à la fatigue. Maximos s’accommoda apparemment de cette explication. Il admit que ces reproches n’étaient pas infondés et promit de s’amender. Hieronymos ne se faisait aucune illusion ; ces paroles n’étaient pas de son cru. Une question lui venait régulièrement à l’esprit : pourquoi Joachim se méfiait-il autant de lui ? Même s’il contrevenait à ses ordres en se consacrant à des travaux non conformes à la fonction telle que définie par l’archevêque, il ne constituait une menace ni pour Sainte-Catherine, ni pour son monarque. Au contraire, ses publications valorisaient le monastère. C’était d’autant plus flagrant que le « Taliban » n’avait jamais réitéré son interdiction. Hieronymos avait eu vent de lettres élogieuses qu’il recevait à son sujet. Pas plus tard qu’hier, un théologien protestant américain, Chris Parker, avec lequel il entretenait une relation épistolaire depuis plusieurs années, lui avait montré la réponse de l’archevêque à sa requête de séjour : « C’est avec joie que nous vous accueillerons parmi nous… De fait, ainsi que vous le précisez, le père Hieronymos est un grand savant dont les conseils sont judicieux. Il est un fleuron de notre communauté. Il se consacre actuellement à une biographie critique de Saint Pantaléon qui ne manquera pas d’éclairer sous un jour nouveau ce martyr que nous vénérons. » Hieronymos mima un sourire béat comme si cette appréciation flatteuse de son supérieur le comblait d’aise. Parker tenait Sainte-Catherine en haute estime, il ne voulut pas le décevoir en le mêlant à sa cuisine intérieure. Comment Joachim était-il au courant pour Saint Pantaléon ? Maximos était-il moins benêt qu’il paraissait ? Avait-on fouillé son bureau ? Hieronymos n’avait soufflé mot à personne de ses activités personnelles. Trois moines lisaient le syriaque, l’un d’eux avait-il jeté un œil sur son ordinateur ? Bien que Hieronymos travaillât à l’écart, dans un coin tranquille, il y avait beaucoup de va-et-vient autour de lui. Même si l’accès à la bibliothèque était interdit au public, des visiteurs de marque, des chercheurs y étaient admis. Par ailleurs, des confrères s’adonnaient à des études diverses. Chacun avait sa table. Quand ils avaient besoin d’un ouvrage, ils s’adressaient à Maximos qui lui transmettait leur requête. En présence d’un interlocuteur, ils devisaient à une table ovale prévue à cet effet ou, si c’était nécessaire, dans le royaume du père Theodoros doté d’appareils sophistiqués dont il se servait pour l’analyse aux rayons X, le traitement, le déchiffrement et l’entretien des manuscrits. D’une part personne n’approchait de son antre, d’autre part aucun de ces savants, absorbés par leurs propres recherches, ne s’intéressait à son voisin. De toute façon, il s’en fichait. Que son supérieur sût était le cadet de ses soucis.

On était entré dans la période de l’Avent. La nuit précédente avait été consacrée à une agrypnie, une longue veille d’une durée de huit heures ; ce temps fort de la vie spirituelle du monastère se produisait plusieurs fois par an. Hieronymos profita de cette plage de recueillement pour s’interroger sur la raison d’être du « Livre ». Depuis quelque temps, la question revenait avec insistance : qu’en faire ? En aucun cas, il ne le garderait par-devers lui. On ne met pas la lumière sous le boisseau. D’autant que, de lecture en lecture, de méditation en méditation, il était parvenu à la conclusion que l’auteur était le Saint Dieu en personne ; à preuve sa présence insolite à l’endroit où il l’avait découvert et sa propre métamorphose. Il devait ressembler aux apôtres après la Pentecôte, transformés par l’infusion du Saint-Esprit, couardises et alarmes dissipées, partis chacun de leur côté annoncer la Bonne Nouvelle. Il songea à Daniel : Ces paroles sont closes et scellées jusqu’à la fin des temps. Le prophète s’était trompé. Même s’il avait conscience que « Le Livre » était une bombe à retardement, témoin d’un miracle, sa mission était de le porter à la connaissance de l’humanité. Peut-être s’abusait-il sur son impact ? Mais le Seigneur savait ce qu’Il faisait. Cependant, il était irrésolu sur la manière d’agir. Si « Le Livre » était apparu à l’époque du père Stavros, il le lui eût remis sur le champ, assuré qu’il en saisirait la portée et en ferait le meilleur usage. Avec Joachim, c’était impensable. Impensable également de se confier à un frère qui le confierait à un autre frère ; de fil en aiguille, il atterrirait sur le bureau de l’archevêque. Il n’y avait qu’une solution : sortir « Le Livre » de Sainte-Catherine et l’acheminer vers une personne susceptible d’appréhender l’ampleur de ce qu’il révélait.

Deux jours plus tard, il avait son destinataire. Quelques années auparavant, quand il n’était pas encore interdit de se déplacer, lors d’un séjour à Saint-Antoine, le plus ancien monastère du monde, haut lieu de l’église copte orthodoxe, il avait fait la connaissance du père Anastase, un vieillard « habité ». Si on s’imprégnait de sa parole, elle incitait à une récollection intérieure. Était-il encore en vie ? Il avait conservé les coordonnées de Saint-Antoine. Profitant de l’absence de Maximos, alité, victime d’une opportune poussée de fièvre, il utilisa le téléphone de la bibliothèque. « À quatre-vingt-neuf ans, le père Anastase se portait comme un charme. » Hieronymos accueillit cette information comme un signe de la Providence.

Lors de sa première visite à Saint-Antoine, il s’y était rendu en voiture avec le père Constantinos, un jeune au franc-parler et d’une vive intelligence. Ils traversèrent la Mer Rouge à bord d’un ferry assurant la liaison entre Charm el-Cheik et Hurghada. De là ils remontèrent vers le nord jusqu’au monastère. Deux jours de voyage. Si, par la suite, il n’avait pas fait ses valises, Constantinos eût été le convoyeur idéal. Mais, hélas, il était livré à lui-même. « Je suis âgé. Mes forces déclinent. Bien que j’aie l’expérience des longues marches en montagne, je me suis rouillé depuis l’ukase de Joachim. Expédition hasardeuse, mais c’est à moi que le Seigneur assigne la mission sacrée de transmettre “Son Livre”. » Il étudia minutieusement l’itinéraire jusqu’au Golfe de Suez. À pied, par des sentiers détournés, il éviterait les routes empruntées par les pèlerins ; ces braves gens, ravis de croiser un moine, l’interpelleraient à tout moment. Il voyagerait en soutane. Même s’ils ne partageaient pas la même foi, les Bédouins respectaient les hommes de Dieu. Ils lui offriraient le gîte et le couvert. À une semaine de Noël, il ne fallait plus tergiverser. À cette période de l’année, la chaleur était supportable. Combien de temps durerait son odyssée ? Un, deux mois ? Impossible à prévoir. Après avoir dépêché Maximos à l’hôtellerie débordée par le nombre de visiteurs qui s’annonçaient pour célébrer la Nativité, il appela le père Anastase. Sans préciser la raison de sa venue, il l’informa brièvement qu’il devait le contacter à tout prix. Un motif impérieux le contraignait à se déplacer à pied. En conséquence, il ignorait quand il atteindrait Saint-Antoine. Le silence du père Anastase fut tellement long qu’il crut la communication interrompue. « Vous êtes toujours là, père ? » — « Je vous attends, père Hieronymos. » Après un nouveau silence, il ajouta : « Prenez garde à vous. » Sur le point de raccrocher, il l’entendit murmurer : « Je vous bénis. »

Depuis plusieurs semaines, le comportement de Hieronymos intriguait Maximos. Un événement s’était produit qui l’avait changé. Il l’entendait parfois fredonner. Mais c’était surtout son visage qui le frappait. D’habitude, empreint d’une sévérité teintée d’ironie, il respirait une sérénité olympienne. Dès le lendemain du jour où il l’avait semoncé vertement, il avait modifié son attitude à son égard. Il lui souriait, le réconfortait, l’encourageait ; il le mit dans la confidence de la biographie de Saint Pantaléon. Maximos s’interrogea : feignait-il la bonhomie dans le but de ne plus s’attirer les foudres de l’archevêque ou y avait-il autre chose ? Une nuit qu’il ne dormait pas, il se souvint brusquement du jour où il cherchait le Panégyrique d’Ephrem. Il lui avait apporté une torche. À un moment, Hieronymos lui avait fait face brandissant le Panégyrique. Ensuite, lui tournant le dos, « Encore un détail à régler », avait-il dit. Maximos l’avait cru sur parole, mais aujourd’hui lui revint que son œil avait enregistré un geste furtif. Comment n’y avait-il pas songé plus tôt ? Il avait dissimulé un objet dans sa soutane. Le lendemain, alors qu’il l’interrogeait sur son air épanoui, pour la première fois en cinq ans, Hieronymos le fustigeait. Pourquoi ce jour-là précisément ? Maximos s’était souvent étonné de sa patience à son égard ; il l’avait soupçonné de se douter de la raison de sa présence. Ceci dit, il n’avait jamais compris pourquoi l’archevêque jugeait bon de l’espionner. Même s’il poursuivait des recherches personnelles contraires à la volonté de Joachim, il accomplissait sa besogne à la perfection. Ses rapports sur les activités du bibliothécaire étaient insignifiants. L’archevêque ne voulait pas en démordre. Il devait persévérer. Maximos prit alors conscience qu’il le tenait pour un crétin, qu’il n’avait aucune estime pour lui. Jamais un merci, ni une parole bienveillante. Six mois auparavant, il s’était épanché et avait supplié son supérieur de le renvoyer à l’hôtellerie où il serait plus utile et plus heureux. Celui-ci avait répliqué avec onction que le Seigneur l’avait appelé à se renoncer aux fins de se libérer du vieil homme. Il n’avait pas osé réagir à ce faux-fuyant, mais à peine sa porte franchie, il avait donné libre cours à sa fureur. Entré à Sainte-Catherine sous le règne de Stavros, ne souhaitant pas être ordonné, après une brève formation de frère, il fut nommé aide hôtelier. Ces années consacrées à l’accueil des hôtes furent un vrai bonheur. Les contacts humains l’épanouissaient et raffermissaient sa vocation. En douze ans, il se fit de nombreux amis. Certains d’entre eux confiaient leurs problèmes personnels à cet homme simple qui se bornait à les écouter en silence. Vint Joachim et tout changea. Des années durant, il crut à une mission de confiance dont il s’acquitta consciencieusement jusqu’à ce jour où il comprit. Abusé, exploité, abêti, il était un jean-foutre. Tout ce que Hieronymos lui avait reproché récemment était avéré. Un blocage intérieur, manière de refus de sa fonction, avait fait de lui « l’idiot de Sainte-Catherine ». La haine qui couvait depuis que les écailles étaient tombées de ses yeux se réveilla. Il engloba dans une même exécration l’archevêque, Hieronymos, la communauté tout entière et… Georgios. Originaire d’un village de montagne en Thessalie, sa mère morte en couches, élevé par un père ivrogne et brutal, il avait cinq ans quand ce butor se tua en moto. Le pope du village, Georgios, et son épouse Helena le recueillirent. Ses parents adoptifs étaient très fervents. Maximos participa aux offices interminables de la liturgie orthodoxe. Il grandit dans une ambiance pieuse. Helena lui apprit à lire, écrire et calculer. Georgios l’initia aux Saintes Écritures, à la vie des saints. Se référant à un verset de l’Évangile de Luc, Marie conservait tous ces souvenirs et les méditait dans son cœur, le pope l’exhortait régulièrement à suivre son exemple. Voulus par Dieu, les événements de sa brève existence ne ressortissaient pas au hasard. Ne pas se conformer à Sa volonté était un péché mortel. À seize ans, son destin se précisa lors d’un pèlerinage à l’Athos en compagnie de son père adoptif. Envoûté par l’atmosphère intemporelle de l’endroit, Maximos s’imagine dans l’antichambre du Paradis ; le décor grandiose de la Montagne Sainte, le tintement des cloches, les chants qui s’élèvent des églises, les icônes éclairées par des lampes à huile, la quiétude des moines en soutane noire, coiffés du skouphos, leur longue barbe, le silence absolu. Accueilli au monastère Simonos Petras, Georgios obtint pour son fils un entretien avec l’higoumène3. Sur le chemin du retour, il avisa son père adoptif de son désir d’entrer en religion. Ce dernier ne se sentit plus de joie, il avait réussi son éducation. Il serait désormais entre les mains du Seigneur. Irait-il à l’Athos ? Pas tout de suite, répondit Maximos. Afin qu’il optât en connaissance de cause, l’higoumène avait préconisé une retraite à Sainte-Catherine. Maximos s’y rendit seul et y demeura. Il avait dix-sept ans. Si Georgios n’était pas passé de vie à trépas, il lui aurait volontiers tordu le cou. Ce fanatique l’avait endoctriné, manipulé, décervelé. Il lui avait délibérément occulté la vraie vie. Mais c’était terminé. Avant de défroquer, il percerait le secret de Hieronymos. Malgré ses efforts pour paraître naturel, le comportement du bibliothécaire était sans équivoque ; il planifiait un projet. Lequel ? À quelles fins ? Celui-ci était tellement préoccupé qu’il ne remarqua pas l’attention dont il était l’objet. Pour parer à toute éventualité, Maximos avait préparé son sac comme s’il pressentait que l’étrange attitude de Hieronymos n’avait rien à voir avec Sainte-Catherine. Saint Jean Climaque décrivait fort bien ce qui se passait en lui : Lorsque le diable a pris possession d’une âme, il n’y a plus en elle ni sobriété, ni discernement, niconnaissance de soi, ni honte, mais endurcissement, insensibilité et aveuglement.

Le vendredi 23 décembre 2016, peu avant l’aube, Hieronymos s’en alla. Il s’était muni d’eau, de nourriture, d’un bâton, d’une couverture et des quelques objets nécessaires à un si long voyage. En soutane comme prévu, il avait troqué son skouphos contre un couvre-chef à larges bords qui le protégerait de l’ardeur du soleil. Après deux heures d’escalade, parvenu à un sommet, il se retourna. Son cœur se serra. La vue de surplomb sur le monastère qui s’éveillait sous le pâle éclat de la lumière matinale était très belle ; les quelques cyprès qui le jouxtaient dressaient fièrement leurs lances vers le ciel. Hieronymos sut qu’il ne reviendrait pas.

Après quatre jours d’une marche éreintante, au cœur d’un paysage déchiqueté, le soir du lundi 26 décembre, il décida de passer la nuit dans une des nombreuses grottes creusées dans le roc. De toute la journée, il n’avait rencontré âme qui vive. Il s’installa le plus confortablement qu’il pût, ouvrit son sac et se restaura de pain et de fromage. Sa réserve d’eau s’épuisait déjà ; demain il atteindrait un puits où il remplirait son outre. Sur le point de s’emballer dans sa couverture, il perçut une présence. Une silhouette se dessina à l’entrée de la grotte. Il l’éclaira avec sa torche. Maximos ! Comment s’y était-il pris pour le suivre ? Il ne lui avait jamais vu un visage aussi haineux. « Alors, on s’est fait la malle ! » La vulgarité de son vocabulaire n’augurait rien de bon. Hieronymos n’éprouva aucune appréhension. Il toisa son adjoint : « Que voulez-vous, Maximos ? » — « Votre sac. » — « Et si je refuse ? » — « Dans ce cas, tant pis pour vous. J’en ai assez bavé. Je tente ma chance. Ce que vous avez caché dans votre soutane lorsque vous cherchiez le Panégyrique d’Ephrem doit être tellement précieux que vous ne risqueriez pas votre vie pour l’emmener je ne sais où. Donnez-le moi. Ne m’obligez pas à vous tuer. » Stupéfait, Maximos vit les traits de Hieronymos se transformer, ils irradiaient d’une lumière surnaturelle. Il sourit et murmura : « Que votre volonté soit faite. » Maximos ramassa une lourde pierre et fracassa le crâne de son ancien patron. Il s’empara du « Livre », attrapa le couvre-chef de Hieronymos, s’en coiffa et s’en fut dans la nuit sans un regard pour sa victime.

2.

Cefalu, 2018

Rachele se remémorait souvent le jour du drame.

Dans un hôpital de Milan, au chevet de son frère qui la dévisageait avec perplexité :

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il après un long silence.

— Je suis ta sœur Rachele, Salvo.

— Ma sœur ?

Le médecin venait d’entrer dans la chambre. Il intervint.

— Quel est votre nom ?

En guise de réponse, Salvo esquissa un geste évasif.

Elle interrogea le praticien du regard.

— Il a perdu la mémoire, murmura-t-il.

Salvo jeta un œil autour de lui, revint à « sa sœur ».

— Que fais-je ici ?

— Tu as eu un accident. Tu te nommes Salvo D’Ambrosi. Tu as quarante-six ans. Tu es chirurgien cardiaque. Tu habites Milan.

N’osant en dire davantage, elle se tut. Comment lui annoncer que sa fille Flora était morte à ses côtés ? Le médecin fit signe de poursuivre. Salvo l’écouta comme si elle relatait un banal fait divers.

— Son cerveau est intact. Les examens n’ont détecté aucune anomalie visible. Mais, hélas, les dégâts psychologiques sont importants. Impossible de prévoir s’il guérira, précisa le médecin en aparté.

La déchéance de son frère si brillant, si intelligent l’affligea profondément.

Depuis un an qu’il habitait chez « sa sœur » à Cefalu, en Sicile, accablé de fatigue à la perspective de n’importe quelle activité, son état mental ne s’était guère amélioré. Tout au plus s’était-il familiarisé avec son entourage : Rachele, son mari Ernesto et leurs quatre enfants ; Francesco, Matteo, Angela et la petite dernière Santa. Les époux étaient très différents. L’un, longiligne, efflanqué, irritable, nerveux, tout en poils : sourcils, nez, moustache. L’autre, courtaude, placide, empâtée, énergique, ne paraissant pas son âge ; une frimousse en pomme d’amour. Salvo les considérait comme des étrangers qui l’avaient recueilli par compassion. Rachele lui avait montré des photos, des vidéos ; elle avait brièvement évoqué leurs parents, s’était longuement attardée sur leur enfance, leurs jeux, l’école, les fêtes, son mariage, sa séparation d’avec Monica, son métier, sa fille. Elle gaspillait sa salive ; tout ce qu’elle racontait était de l’hébreu pour son frère. Son cerveau avait été essoré de son passé. Plus d’ego, plus de pulsions, plus de combativité. Sa vie au quotidien, volatile, sans consistance, sans possibilité de recours aux événements antérieurs, avait quelque chose de cru comme le halo d’un spot focalisé sur un point précis laissant le reste dans la pénombre. Les spécialistes se montraient circonspects ; sans trop y croire, ils envisageaient l’éventualité d’un choc émotionnel, prélude à un processus de réminiscence.

Condamné à vivre au présent, à l’occasion il posait des gestes instinctifs lorsqu’il s’agissait, par exemple, de soigner le bobo d’un enfant. Conscient de son infirmité, il n’en était pas pour autant coupé du monde. Il participait aux événements de la famille, lisait les journaux, regardait la télévision, en conservait le souvenir, s’inquiétait des calamités qui frappaient la région. Alors que des trombes d’eau se déversaient sur le nord du pays, la désertification menaçait la Sicile et les autres pays méditerranéens. Sécheresse et canicule augmentaient d’année en année. Plusieurs habitants de Cefalu avaient déjà émigré. Son amnésie concernait la vie antérieure à son accident. Afin d’essayer de reconstituer ces années mortes, il avait épinglé sur un panneau les photos avec les noms des êtres censés lui être chers. Rachele répétait inlassablement qu’il avait une fille, Flora, décédée dans un accident, une nuit qu’ils regagnaient Milan ensemble après un dîner chez des amis à Bergame. Des heures entières, il fixait la photo de « sa fille ». Flora… Flora… Flora. Il avait beau psalmodier son nom comme un mantra, il ne ressentait aucune émotion.

Cefalu était sa ville natale. La plupart des autochtones étaient au courant de sa maladie. Quand il se promenait sur le quai du port de pêche, régulièrement inondé par la montée des eaux, des badauds l’interpellaient et l’entretenaient familièrement. Il souriait niaisement, émettait quelques banalités, s’excusait et poursuivait son chemin.

Le docteur Galuzzo, son psychiatre, le visitait une fois par semaine. Ses questions étaient récurrentes.

— Rêvez-vous ?

— Sans doute comme n’importe qui, mais je n’en conserve aucune souvenance.

— Des cauchemars, des réveils en sueur ?

— Jamais. Je dors comme un bébé.

— C’est étrange. Le traumatisme que vous avez subi devrait laisser des traces psychiques et perturber votre sommeil.

À plusieurs reprises, Galuzzo avait eu recours à l’hypnose. Sans succès. Son subconscient paraissait aussi inerte que sa mémoire. Aux fins de conforter Rachele, le médecin alléguait que son frère bénéficiait au moins d’un avantage : son amnésie le protégeait contre les effets dévastateurs de la culpabilité et de la peur de l’avenir qui taraudaient une majorité de quadragénaires. Mais ce n’était que des mots. Submergé par une impression de non-être, Salvo déprimait. Les tranquillisants prescrits par le médecin n’empêchaient pas une mélancolie anxieuse de l’envahir à la tombée de la nuit. Il la noyait dans la boisson. Ce qui n’arrangeait rien. À sa grande honte, sur le conseil du psychiatre qui tablait sur le réveil de sa libido de sorte à raviver des sensations anciennes, Rachele engagea une prostituée. Ce fut un fiasco. Le sexe d’un Salvo, gavé de Viagra, ne réagit à aucune des savantes manipulations d’une professionnelle qui avait pourtant l’expérience des impuissants et en avait amené plus d’un à la jouissance. Il dévorait les nombreux ouvrages que « sa sœur » empruntait à la bibliothèque municipale. « Son neveu » Francesco l’initia à l’informatique. Salvo réapprit à surfer sur Internet. Il partageait son temps entre les promenades, la télévision, les livres et le web. Avec le concours de sa mère, Francesco lui envoyait régulièrement des mails allusifs à son passé. À l’affût d’une étincelle de compréhension, il guettait ses réponses. Salut, Salvo. Il fait beau. Si on allait prendre un pot chez Pico, ton ami d’enfance. Tu sais, le type qui étaità San Piero avec toi et faisait marrer toute la classe en pétant bruyamment au cours de math. Je l’ai rencontré hier. Il sera très heureux de partager avec toi des souvenirs du bon vieux temps. Francesco. Réponse : Je te remercie de ton invitation. Pour les raisons que tu connais, je préfère ne pas m’exhiber en public. Pico, dis-tu. Inconnu au bataillon. Salvo. De mail en mail, l’issue était toujours la même. S’il arrivait à Salvo d’évoquer un livre, un film, l’actualité, rien ne filtrait de son passé malgré le nombre d’événements significatifs d’autrefois que Francesco relatait dans le moindre détail. Il avait mis une copine dans le coup qui lui fit une déclaration enflammée comme si elle était folle de lui. Sa réaction ne se fit pas attendre : Vous connais pas. Fichez-moi la paix. Humiliée, elle agonit Francesco de noms d’oiseaux et se jura de ne plus se prêter à ce genre de mascarade.

À la tombée du soir, quand il n’était pas ivre, il se promenait le long de la mer. Parfois sa balade l’emmenait au loin, il rentrait alors au milieu de la nuit. De retour dans sa chambre, il allumait son ordinateur.

Cette nuit du dimanche 1er juillet, il revint tard de son escapade. Il se servit une grappa. Comme à son habitude, il ouvrit son ordinateur. Il ne s’était pas encore branché sur Internet pour consulter sa messagerie électronique lorsque soudain l’écran devint blanc comme neige. Une ligne apparut. Il lut, une fois, deux fois, trois fois, écarquillant les yeux. Ne sois pas triste, papa. Je vais bien. Flora. L’espace d’un instant vertigineux, il se crut victime d’une hallucination.

« C’est de la magie. Ça ne vient de nulle part », s’exclama Francesco, sidéré. Il fut formel : impossible de transmettre un mail sans passer par le web. Alors quoi ? Très pieuse, Rachele croyait à la vie après la vie ; cette manifestation de Flora était un signe adressé à son père depuis l’au-delà. Par crainte de paraître ridicule aux yeux de son fils, indifférent à la religion comme la plupart des jeunes, elle tut sa conviction. Francesco se targuait d’être un as en informatique. Mais là, face à l’écran, il demeura médusé. Quant à Salvo, cette anomalie le dépassait. Faute d’explication logique, ils convinrent d’attendre la suite des événements.

Son regard passait de l’écran au visage de Flora. Ne sois pas triste, papa. Je vais bien. Flora. Injonction oiseuse puisqu’il n’éprouvait aucune tristesse. Il n’en demeura pas moins scotché devant son ordinateur. Une heure plus tard, sans raison apparente, brusquement, une émotion insolite l’envahit, un mélange de tristesse et de joie. Cette sensation disparut rapidement. Un profond abattement lui succéda. Il ferma son ordinateur et sortit. Ses pas l’entraînèrent du côté de la mer. Insoucieux d’un des rares orages qui s’abattait sur la ville, face au large, le visage dégoulinant, une résolution s’imposa à son esprit. Il s’informerait sur « sa fille », sur les circonstances de sa mort. Quand Rachele le vit, trempé jusqu’aux os, elle poussa les hauts cris. C’était insensé de se balader sous un tel déluge. Elle s’avisa soudain du changement de sa physionomie. Son visage avait repris vie. Elle le suivit au deuxième étage où il avait sa chambre. Elle l’interrogea pendant qu’il se changeait.

— Qu’est-ce que tu as ? Tu n’es plus le même.

— Raconte-moi ma vie.

— Je l’ai fait à maintes reprises, mais tu n’as jamais manifesté le moindre signe d’intérêt.

— Fais comme si c’était la première fois.

Il l’écouta avec attention, prenant des notes. À un moment, il l’interrompit.

— Flora était journaliste, dis-tu. Quelle était sa spécialité ? Quel journal l’employait ?

— Elle travaillait en free-lance comme on dit dans le jargon du métier. Elle proposait ses articles à différents quotidiens. Avec succès. Elle était très prisée.

— À sa mort, elle était âgée de vingt-six ans. Où avait-elle acquis une telle expérience ?

— Ta fille était une idéaliste invétérée. Sitôt qu’elle flairait une arnaque, elle la traquait jusqu’à ce qu’elle débusquât son auteur. J’ai conservé tous ses articles. Lisles. Tu t’apercevras qu’elle n’épargnait personne, qu’il fût puissant ou misérable. Quand elle trempait sa plume dans le vitriol, les pourris en prenaient pour leur grade.

— Elle s’est fait beaucoup d’ennemis ?

— Ils devaient effectivement être nombreux à ne pas apprécier sa prose.

Pendant quelques instants, les yeux de Salvo fixèrent intensément la photo de Flora. Rachele respecta son silence. À l’évidence, le message de « sa fille » l’avait sorti de sa léthargie. Était-ce un signe avant-coureur de sa guérison ? Tout à l’heure, elle appellerait Galuzzo.

— Parle-moi de l’accident.

— Que veux-tu que je te dise ? C’était une tragédie.

— Qui conduisait ?

— Flora.

— Cela s’est passé comment ?

— Elle conduisait toujours trop vite. À hauteur de Dalmine, elle a manqué un virage et plongé dans un ravin. Morte sur le coup, tu as eu plus de chance qu’elle. Tu portais ta ceinture. Elle pas.

— Il eût été préférable de ne pas lui survivre. L’enfer de l’amnésie est pire que la mort.

— Il fallait peut-être que tu survives.

— Pourquoi ?

— Il y a deux jours chez le coiffeur, j’ai lu un article sur l’effet papillon.

— L’effet papillon ?

— Un savant affirme qu’un battement d’aile de papillon à Paris peut provoquer quelques semaines plus tard une tempête sur New York. En réalité, il voulait dire qu’un changement de comportement insignifiant au départ peut amener de grands bouleversements. C’est peut-être ce qui t’arrive.

— L’effet papillon, répéta Salvo. C’est une théorie intéressante. Revenons à Flora. La police a-t-elle ouvert une enquête ?

— Pas vraiment. Après un simple constat, leur rapport confirma la thèse de l’accident. La conductrice avait perdu le contrôle de son véhicule.

— Vous n’avez pas insisté, Ernesto et toi ?

— Nous n’avions aucune raison de contester leurs conclusions.

— Sur quoi travaillait Flora au moment de sa mort ?

— Je l’ignore.

— Tu m’as dit qu’elle occupait un appartement dans le centre de Milan. Je suppose que vous vous êtes chargés de le vider. Qu’avez-vous découvert ?

— Elle vivait sobrement. L’inventaire fut vite fait. Nous avons tout donné à une œuvre qui s’occupe de sans-logis.

— Vous avez certainement inventorié son bureau.

— Nous n’avons rien trouvé d’important.

— Et son ordinateur ?

— C’est le seul objet que nous avons ramené pour Francesco.

— J’imagine qu’il l’a examiné dans le détail.

Rachele se troubla. Sa remarque était pertinente.

— Francesco est-il là ?

— Il vient de rentrer. Tu veux lui parler ?

— Je n’avais pas encore quinze ans, mais j’étais déjà un accro du web.

— Qu’as-tu fait quand tes parents t’ont donné l’ordinateur de Flora ?

Francesco regarda son oncle avec étonnement.

— Pourquoi me poses-tu cette question ?

— Réponds.

— C’était un portable de la dernière génération. À mon grand regret, je l’ai flanqué à la poubelle. Le disque dur avait été bousillé.

— Tu n’as pas trouvé cela bizarre ? Flora était journaliste. Elle était donc en permanence devant son écran.

— Je l’ai mentionné.

Salvo se tourna vers Rachele.

— Nous vivons dans un monde épouvantable. Le climat se dégrade à vue d’œil. Les émeutes sont le pain quotidien des grandes villes. Les scandales se ramassent à la pelle. On trafique tout. On terrorise. On viole. On tue. Des substances mortifères se vendent sur Internet. On y trouve des recettes pour fabriquer des armes chimiques. Le pied pour une journaliste. Flora avait l’embarras du choix pour se lancer sur le sentier de la guerre. Son ordinateur devait être bourré d’informations, peut-être même de secrets connus d’elle seule. Francesco déclare qu’il est vide comme un livre dont on aurait arraché toutes les pages. Je suppose que vous n’avez pas alerté la police, que vous êtes restés peinards sur vos terres maffieuses cramponnés à votre petite vie minable.

Il était hors de lui. Elle était blême.

— Ernesto était persuadé que Francesco avait fait une fausse manœuvre.

— C’est ce qu’il a prétendu, intervint celui-ci. J’ai eu beau répéter que je ne me trompais pas. Il m’a engueulé et expédié dans ma chambre. J’ai râlé, mais je me suis lâchement couché. Mon père n’est pas un rigolo. Si je l’avais contredit, il m’aurait tabassé.

— Et toi, tu n’as pas osé le contredire.

— Pardonne-moi. Atterrée par ton état, je n’ai pas insisté. Il y allait de la paix de mon ménage. Nous t’avons installé chez nous et je ne me suis plus préoccupé que de toi. Maintenant j’ai honte de ma naïveté.

Salvo s’était calmé. Le mal était fait. Inutile d’épiloguer.

— Flora devait avoir beaucoup d’amis, de relations. Avez-vous conservé son carnet d’adresses ?

Nouvelle confusion de Rachele.

Francesco intervint derechef.

— Il était certainement dans son PC.

Il jeta un œil en direction de l’oncle comme s’il lui laissait la responsabilité de conclure. Rachele n’en revenait pas. La perspicacité de son frère l’ébahissait. À l’exception de sa mémoire perdue, il était redevenu lui-même.

— Je vais lire ses articles, reprit Salvo. J’établirai la liste des journaux auxquels elle a collaboré. Je les contacterai. Flora avait certainement des attaches dans le métier ; d’aucuns savaient peut-être sur quoi elle était au moment de sa mort.

— Tu penses à un attentat déguisé en accident ? fit-elle d’une voix chevrotante.

— C’est probable. Je suppose que l’épave de la voiture a été expertisée par les assureurs.

Nouvel émoi de Rachele.

— Non. Le lendemain de l’accident la voiture avait disparu du garage où elle avait été transportée.

Nouvelle colère.

— Vous êtes stupides ou quoi ? Elle se tue, on visite son appartement, on trafique son ordinateur, on vole l’épave de sa voiture et vous ne bougez pas.

Elle baissa la tête pour dissimuler ses larmes. Chagriné par le désarroi de sa mère, Francesco fit diversion.

— J’ai entendu mes parents parler de l’accident. Ils disaient que tu te trouvais par hasard dans la voiture de Flora.

— Par hasard ?

— D’après les amis de Bergame chez qui vous aviez passé la soirée, tu étais beurré. Vous vous y étiez rendus chacun de votre côté. Vu ton incapacité à conduire, Flora t’a embarqué pour te ramener chez toi. Si c’était un attentat, c’était elle qui était visée.

Les mains croisées sous le menton, il ferma les yeux.

— Flora fait l’aller sans problème, soliloqua-t-il. Elle manque un virage au retour. Conclusion : si on a saboté sa direction, on a opéré pendant que nous étions chez nos amis. Leurs noms ?

— J’ai leurs coordonnées en bas.

Elle revint quelques instants plus tard.

— Anna et Marcion Raven.

— C’étaient des amis à elle ou à moi ?

— À elle. Monica venait de te quitter. Tu étais mal en point. Elle a sans doute voulu te distraire.

— Pourquoi ne nous sommes-nous pas rendus ensemble à Bergame ?

— Parce que l’hôpital pouvait te rappeler à tout moment pour une urgence. Tu devais donc être en mesure de t’y rendre sans déranger Flora.

Sur le point de poser une nouvelle question, Rachele le devança.

— Ne devrais-tu pas t’interroger sur le message… ?

Elle ne savait comment tourner sa phrase.

— S’il est vraiment de Flora… Je veux dire s’il est authentique…

Salvo haussa les épaules.

— Tu n’imagines quand même pas qu’il émane du centre de contrôle du Paradis ? ricana Francesco.

Le téléphone sonna au rez-de-chaussée. Rachele sortit précipitamment.

Francesco fit un clin d’œil à « son oncle ».

— J’adore ma mère, mais son côté grenouille de bénitier est parfois exaspérant. Là-dessus je te laisse. Je suppose qu’on reparlera de tout ça. Demain j’ai une interro de math. Si je ne veux pas me planter, il est grand temps de m’y mettre. À plus.

Resté seul, Salvo fit quelques pas, interrompit sa marche devant la photo de Flora. Elle était très belle. Des cheveux châtains coupés courts. Des yeux sombres en amande, câlins et réservés à la fois. Un petit nez mutin. Aux coins des lèvres frémissait un léger sourire. Des traits révélateurs d’une joie de vivre et d’une confiance en soi. Elle ne lui ressemblait pas. Sans doute le portrait de sa mère. Au fait, qu’était-elle devenue celle-là ? Fallait-il la contacter pour en apprendre davantage sur « leur fille ? » Ne sois pas triste, papa. Je vais bien. Flora. Il hésita longtemps avant de se risquer à envisager l’authenticité de cette petite phrase. En scientifique, il procéda par hypothèse. « Supposons que le texte soit de Flora. Comment l’interpréter ? Elle sait que ma mémoire est enténébrée, que sa disparition ne m’afflige pas, que je m’en tape qu’elle aille bien. Papa est le cœur du message. Le reste est sans portée. Ce mot tendre dut m’impressionner inconsciemment, sinon comment expliquer ma brève émotion, ma “résurrection”, mon intérêt pour “ma fille”, ma soudaine lucidité, l’avalanche de questions dont j’ai assailli Rachele, la conclusion à laquelle je suis parvenu ? Ce message serait-il une invite à élucider un mystère ? » Il se morigéna : « Reviens sur terre. Tu spécules sur des chimères. On naît, on meurt. Point barre. »

« Sa sœur » revint.

— C’était Ernesto. Il ne rentrera pas ce soir.

« Son beau-frère » était voyageur de commerce. Il démarchait en Sicile et dans le sud de l’Italie pour le compte d’une société de cosmétiques. Même si ce n’était pas un mauvais bougre, Salvo ne le prisait guère. Un organique qui, hors son boulot, le bistrot, la télé, le foot, ne connaissait rien d’autre. Son absence était toujours bénéfique. En sa présence, sa femme était aux abois. Il plaignait « sa sœur ». Elle assumait tout : le ménage, l’éducation des enfants, les problèmes domestiques. Après son travail, Ernesto estimait avoir droit au repos du guerrier ; pas question de l’importuner avec des broutilles, comme il disait. À ses yeux, la femme était et resterait la servante du seigneur. Aussi la moue de Salvo fut-elle significative lorsqu’il apprit l’absence du seigneur des lieux.

— Je sais que tu ne l’apprécies pas, Salvo. Je t’assure, c’est un brave homme. Mais il est Sicilien. Gâté par sa mamma, il est comme un enfant. Il n’a pas évolué avec son temps et n’a pas encore assimilé que les femmes refusent désormais de se cantonner au rôle de bonniches.

— C’est pourtant ce que tu es. Pourquoi ne l’envoiestu pas paître, voir ailleurs si tu n’y es pas ?

Elle soupira.

— Ce n’est pas facile. Moi aussi je suis Sicilienne. La servitude des mâles est inscrite dans mes gènes. Ne t’en fais pas pour moi. Je ne suis pas malheureuse, poursuivit-elle.

Salvo ne l’écoutait plus, elle se tut. Les enfants se chamaillaient au premier. La voix de Francesco tonna. Rachele serait bien descendue pour morigéner sa marmaille, mais l’attitude de son frère l’intriguait.

— Tu m’as bien dit que j’étais propriétaire d’une maison à Milan, qu’elle n’avait pas été vendue ou louée. C’est bien cela ? fit-il soudain.

— Oui. Une demeure luxueuse dans un quartier chic. Pourquoi poses-tu cette question ?

— Je retourne à Milan. C’est là que vivait Flora. Je suis déterminé à faire toute la lumière sur sa mort.

— Tu veux nous quitter ?

— Chère Rachele, je vous ai suffisamment encombrés. Je te cause des tas d’ennuis. Tes enfants sont prioritaires. J’énerve ton moustachu de mari. Je suis une pomme de discorde entre vous. Je dois m’en aller.

— Comment vas-tu vivre ?

— Je vais reprendre mon métier.

Elle ouvrit de grands yeux.

— Reprendre ton métier ? Tu as tout oublié.

— Je n’en suis pas sûr.

À deux reprises, des collègues de Salvo, dépêchés par la direction de l’hôpital où il travaillait, lui avaient rendu visite dans le but évident de le tester. Il était resté sans réaction à leurs propos, à leurs questions. Ils conclurent certainement à son inaptitude à exercer. Elle le lui rappela.

— À l’époque, j’étais dans le cirage. Depuis que Flora m’a réveillé, j’ai retrouvé mes esprits.

Elle ne releva pas qu’il imputait le message à sa fille.

— Penses-tu avoir retrouvé la mémoire ?

— Je suis toujours un paralytique mental. Mais je veux savoir quel lièvre elle poursuivait avant sa mort et pourquoi on l’a éliminée.

— Tu es donc convaincu qu’il s’agit d’un attentat.

— Avant mon départ, renseigne-moi avec le plus de précision possible sur mon existence antérieure à mon amnésie. À propos, ai-je une voiture ?

— Elle est en dépôt chez un garagiste. Es-tu capable de conduire ?

— Conduire comme soigner des malades ressortit à des réflexes. Qui étais-je ?

Le regard de Rachele s’assombrit. La réponse ne lui serait pas favorable.

— Avant ton accident, nos relations étaient très distantes. On se voyait une fois l’an lorsque tu revenais au pays pour fleurir la tombe de notre mère. Tu nous snobais.