0,49 €
Jeanne est le premier roman que j’aie composé pour le mode de publication en feuilletons. Ce mode exige un art particulier que je n’ai pas essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. C’était en 1844, lorsque le vieux Constitutionnel se rajeunit en passant au grand format. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude. Tel n’était pas le talent de Balzac, tel est encore moins le mien. Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère plus lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention et d’imagination contre cette fécondité d’événements et ces complications d’intrigues. Nous en avons souvent parlé ensemble ; nous n’avons pas voulu l’essayer, non par dédain du genre et du talent d’autrui ; Balzac était trop fort, moi trop amoureux de mes aises intellectuelles pour dénigrer les autres ; car le dénigrement, c’est l’envie, et on dit que cela rend fort malheureux. Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la certitude que nous sentions en nous de n’y pas réussir et d’avoir à y sacrifier des résultats de travail qui ont aussi leur valeur, moins brillante, mais allant au même but.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Veröffentlichungsjahr: 2026
GEORGE SAND
© 2026 Librorium Editions
ISBN : 9782387412157
NOTICE
Jeanne est le premier roman que j’aie composé pour le mode de publication en feuilletons. Ce mode exige un art particulier que je n’ai pas essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. C’était en 1844, lorsque le vieux Constitutionnel se rajeunit en passant au grand format. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude. Tel n’était pas le talent de Balzac, tel est encore moins le mien. Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère plus lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention et d’imagination contre cette fécondité d’événements et ces complications d’intrigues. Nous en avons souvent parlé ensemble ; nous n’avons pas voulu l’essayer, non par dédain du genre et du talent d’autrui ; Balzac était trop fort, moi trop amoureux de mes aises intellectuelles pour dénigrer les autres ; car le dénigrement, c’est l’envie, et on dit que cela rend fort malheureux. Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la certitude que nous sentions en nous de n’y pas réussir et d’avoir à y sacrifier des résultats de travail qui ont aussi leur valeur, moins brillante, mais allant au même but.
Ce but, le but du roman, c’est de peindre l’homme ; et, qu’on le prenne dans un milieu ou dans l’autre, aux prises avec ses idées ou avec ses passions, en lutte contre un monde intérieur qui l’agite, ou contre un monde extérieur qui le secoue, c’est toujours l’homme en proie à toutes les émotions et à toutes les chances de la vie.
Jeanne est une première tentative qui m’a conduit à faire plus tard la Mare au Diable, le Champi et la Petite Fadette. La vierge d’Holbein m’avait toujours frappé comme un type mystérieux où je ne pouvais voir qu’une fille des champs rêveuse, sévère et simple : la candeur infinie de l’âme, par conséquent un sentiment profond dans une méditation vague, où les idées ne se formulent point. Cette femme primitive, cette vierge de l’âge d’or, où la trouver dans la société moderne ? Du moment qu’elle sait lire et écrire, elle ne vaut pas moins, sans doute, mais elle est autre, et appartient à un autre genre de description.
Je crus ne pouvoir la trouver qu’aux champs, pas même aux champs, au désert, sur une lande inculte, sur une terre primitive qui porte les stigmates mystérieuses de notre plus antique civilisation. Ces coins sacrés où la charrue n’a jamais passé, où la nature est sauvage, grandiose ou morne, où la tradition est encore debout, où l’homme semble avoir conservé son type gaulois et ses croyances fantastiques, ne sont pas aussi rares en France qu’on devrait le croire après tant de révolutions, de travaux et de découvertes. La France est pleine, au contraire, de ces contrastes entre la civilisation moderne et la barbarie antique, sur des zones de terrain qui ne sont séparées parfois l’une de l’autre que par un ruisseau ou par un buisson. Quand on se trouve dans une de ces solitudes où semble régner le sauvage génie du passé, cette pensée banale vient à tout le monde : « On se croirait ici à deux mille lieues des villes et de la société. » On pourrait dire aussi bien qu’on s’y sent à deux mille ans de la vie actuelle.
Cette vierge gauloise, ce type d’Holbein, ou de Jeanne d’Arc ignorée, qui se confondaient dans ma pensée, j’essayai d’en faire une création développée et complète. Mais je ne réussis point à mon gré. Il me fallut, pour satisfaire aux nécessités du feuilleton, me hâter un peu, et, d’ailleurs, je n’osai point alors faire ce que j’ai osé plus tard, peindre mon type dans son vrai milieu, et l’encadrer exclusivement de figures rustiques en harmonie avec la mesure, assez limitée en littérature, de ses idées et de ses sentiments. En mêlant Jeanne à des types de notre civilisation, je trouvai que j’atténuais la vraie grandeur que je lui avais rêvée, et que j’altérais sa simplicité nécessaire. Je fis un roman de contrastes, comme ces contrastes de paysages et de mœurs dont j’ai parlé tout à l’heure ; mais je me sentis dérangé de l’oasis austère où j’aurais voulu oublier et faire oublier à mon lecteur le monde moderne et la vie présente. Mon propre style, ma phrase me gênait. Cette langue nouvelle ne peignait ni les lieux, ni les figures que j’avais vues avec mes yeux et comprises avec ma rêverie. Il me semblait que je barbouillais d’huile et de bitume les peintures sèches, brillantes, naïves et plates des maîtres primitifs, que je cherchais à faire du relief sur une figure étrusque, que je traduisais Homère en rébus, enfin que je profanais le nu antique avec des draperies modernes.
Les peintres et les sculpteurs de la renaissance l’ont fait pourtant. Germain Pilon a habillé les Grâces païennes avec une mousseline ou un taffetas qui n’est jamais sorti d’une autre fabrique que de celle de son génie ; mais il faut être Germain Pilon ou ne pas s’en mêler. Puisse le lecteur m’être plus indulgent que je ne le suis à moi-même !
GEORGE SAND.
Nohant, mai 1853.
DÉDICACE A FRANÇOISE MEILLANT
« Tu ne sais pas lire, ma paisible amie, mais ta fille et la mienne ont été à l’école. Quelque jour, à la veillée d’hiver, pendant que tu fileras ta quenouille, elles te raconteront cette histoire qui deviendra beaucoup plus jolie en passant par leurs bouches. »
JEANNE
I LA VILLE GAULOISE
II LE CIMETIÈRE
III LA MAISON DE LA MORTE
IV L’ORAGE
V L’ÉRUDITION DU CURÉ DE CAMPAGNE[10]
VI LE FEU DU CIEL
VII LA PIERRE D’EP-NELL
VIII LA LAVANDIÈRE
IX ADIEU AU VILLAGE
X LES PROJETS DE MARIAGE
XI LE POISSON D’AVRIL
XII UN GENTLEMAN EXCENTRIQUE
XIII LE FRÈRE ET LA SŒUR
XIV SIR ARTHUR
XV NUIT BLANCHE
XVI LA VELLÉDA DU MONT BARLOT
XVII LA GRANDE PASTOURE
XVIII LA FENAISON
XIX AMOUR DE JEUNE HOMME
XX ADIEU A LA VILLE
XXI LE MIRAGE
XXII LA TOUR DE MONTBRAT
XXIII LE VAGABOND
XXIV MALHEUR
XXV CONCLUSION
JEANNE
PROLOGUE
DANS les montagnes de la Creuse, en tirant vers le Bourbonnais et le pays de Combraille, au milieu du site le plus pauvre, le plus triste, le plus désert qui soit en France, le plus inconnu aux industriels et aux artistes, vous voudrez bien remarquer, si vous y passez jamais, une colline haute et nue, couronnée de quelques roches qui ne frapperaient guère votre attention, sans l’avertissement que je vais vous donner. Gravissez cette colline ; votre cheval vous portera, sans grand effort, jusqu’à son sommet ; et là, vous examinerez ces roches disposées dans un certain ordre mystérieux, et assises, par masses énormes, sur de moindres pierres où elles se tiennent depuis une trentaine de siècles dans un équilibre inaltérable. Une seule s’est laissée choir sous les coups des premières populations chrétiennes, ou sous l’effort du vent d’hiver qui gronde avec persistance autour de ces collines dépouillées de leurs antiques forêts. Les chênes prophétiques ont à jamais disparu de cette contrée, et les druidesses n’y trouveraient plus un rameau de gui sacré pour parer l’autel d’Hésus.
Ces blocs posés comme des champions gigantesques sur leur étroite base, ce sont les menhirs, les dolmens, les cromlechs des anciens Gaulois, vestiges de temples cyclopéens d’où le culte de la force semblait bannir par principe le culte du beau ; tables monstrueuses où les dieux barbares venaient se rassasier de chair humaine, et s’enivrer du sang des victimes ; autels effroyables où l’on égorgeait les prisonniers et les esclaves pour apaiser de farouches divinités. Des cuvettes et des cannelures creusées dans les angles de ces blocs, semblent révéler leur abominable usage, et avoir servi à faire couler le sang. Il y a un groupe plus formidable que les autres, qui enferme une étroite enceinte. C’était peut-être là le sanctuaire de l’oracle, la demeure mystérieuse du prêtre. Aujourd’hui ce n’est, au premier coup d’œil, qu’un jeu de la nature, un de ces refuges que la rencontre de quelques roches offre au voyageur ou au pâtre. De longues herbes ont recouvert la trace des antiques bûchers, les jolies fleurs sauvages des terrains de bruyères enveloppent le socle des funestes autels, et, à peu de distance, une petite fontaine froide comme la glace et d’un goût saumâtre, comme la plupart de celles du pays marchois, se cache sous des buissons rongés par la dent des boucs. Ce lieu sinistre, sans grandeur, sans beauté, mais rempli d’un sentiment d’abandon et de désolation, on l’appelle les Pierres Jomâtres.
Vers les derniers jours d’août 1816, trois jeunes gens de bonne mine chassaient au chien couchant, au pied de la montagne aux pierres, comme on dit dans le pays.
— Amis, dit le plus jeune, je meurs de soif, et je sais par ici une fontaine vers laquelle mon chien court déjà, comme à bonne connaissance. Si vous voulez me suivre, sir Arthur sera peut-être bien aise de voir de près ces pierres druidiques, bien qu’il en ait vu sans doute de plus curieuses en Écosse et en Irlande.
— Je verrai toujours, répondit sir Arthur, avec un accent britannique bien marqué ; et il se mit à gravir la colline par son côté le plus roide, pour marcher en ligne droite aux pierres jomâtres.
— Quant à moi, dit le troisième chasseur, qui avait l’air moins distingué que les deux autres, quoique sa physionomie eût plus d’expression et son œil plus de vivacité, je n’espère pas trouver ici de gibier, c’est un endroit maudit ; mais je vais à la recherche de quelque chèvre, pour la soulager de son lait.
— Vous ne devez pas ! dit l’Anglais, dont le parler était toujours obscur à force de laconisme.
— Prenez garde, Marsillat, cria le premier interlocuteur, le jeune Guillaume de Boussac, qui se dirigeait vers la fontaine ; vous savez bien que sir Arthur est le grand redresseur de nos torts, et qu’il ne voit pas d’un bon œil vos attentats contre la propriété. Il ne veut pas qu’on saccage les murs de clôture, qu’on gâte les sarrasins, ni qu’on tue la poule du paysan.
— Bah ! reprit le jeune licencié en droit, le paysan sait bien prendre sa revanche au centuple.
Sir Arthur était déjà loin. Il avait une manière de marcher en rasant la terre, qui n’avait l’air ni active ni dégagée, mais qui gagnait le double en vitesse sur celle de ses compagnons. C’était un chasseur modèle ; il n’avait jamais ni faim ni soif, et les jeunes gens qui le suivaient avec émulation maudissaient souvent son infatigable persévérance.
Bien que Guillaume de Boussac et Léon Marsillat ne fissent que bondir et s’essouffler, l’Anglais, pareil à la tortue de la fable, qui gagne sur le lièvre le prix de la course, examinait depuis un quart d’heure la disposition et les qualités minéralogiques des pierres jomâtres, quand ses deux amis vinrent le rejoindre.
— Diable de fontaine ! disait M. de Boussac en faisant la grimace ; elle a un goût de cuivre qui ne me donne pas grande idée du trésor !
— Ces maudites chèvres, disait Marsillat, n’ont pas une goutte de lait ! au lieu de brouter, elles ne songent qu’à lécher les pierres. Est-ce qu’elles auraient le goût de l’or ?
— Or ? trésor ? demanda sir Arthur, en les regardant d’un air étonné.
— C’est qu’il faut vous dire, repartit Guillaume de Boussac, qu’il y a une tradition, une légende sur cet endroit-ci. Vous n’ôteriez pas de la tête de nos paysans, à ce que prétend Marsillat, qu’un trésor est enfoui dans cette région.
— Cette croyance les rend fous, dit Marsillat. Les uns supposent ce trésor enterré sous ces pierres druidiques ; d’autres le cherchent plus loin, dans la montagne de Toull-Sainte-Croix, que vous voyez, à une heure de chemin d’ici.
L’Anglais regarda le sol maigre et pierreux, les bruyères qui étouffaient le fourrage, les chèvres efflanquées qui erraient à quelque distance.
— Il y a un trésor dans les terres incultes, dit-il : mais il faut un autre trésor pour l’en retirer.
— Oui, des capitaux ! dit Marsillat.
— Et des paysans ! ajouta Guillaume. Cette terre est dépeuplée.
— Des hommes, et puis des hommes, reprit l’Anglais.
— Comprends pas, dit Guillaume en souriant, à Marsillat.
— Pas de maîtres et pas d’esclaves ; des hommes et des hommes ! reprit sir Arthur, étonné de n’avoir pas été compris, lui qui croyait parler clair.
— Est-ce qu’il y a des esclaves en France ? s’écria Marsillat en haussant les épaules.
— Oui, et en Angleterre aussi ! répondit l’Anglais sans se déconcerter.
— La philosophie m’ennuie, reprit à demi-voix Marsillat en s’adressant à son jeune compatriote ; votre Anglais me dégoûterait d’être libéral. Combien voulez-vous parier, Guillaume, ajouta-t-il tout haut, que je monte sur la plus haute et la plus lisse des pierres jomâtres ?
— Je parie que non, répondit M. de Boussac.
— Voulez-vous parier ce que nous avons d’argent sur nous ?
— Volontiers, cela ne me ruinera pas. Je n’ai qu’un louis.
— Eh pardieu, je n’ai qu’une pièce de 5 francs, moi, reprit Marsillat après avoir fouillé toutes ses poches.
— C’est égal, je tiens ! dit M. de Boussac.
— Et vous, Mylord ? reprit Marsillat : que pariez-vous ?
— Je parie une pièce de 5 sous de France, répondit sir Arthur.
— Fi donc ! j’ai cru, dit Marsillat, que les Anglais étaient fous des paris. Ils ne méritent guère leur réputation. Cinq sous pour monter là-dessus !
— C’est plus que cela ne vaut.
— Par exemple ! Il y a de quoi se casser bras et jambes !
— Alors, je ne parie rien, ou je parie 1,000 livres sterling contre vous que vous y monterez.
— L’argent n’est rien, la gloire est tout ! s’écria gaiement Marsillat ; je tiens vos 5 sous et je monte.
— C’est comme cela qu’on se tue, dit Arthur en lui ôtant froidement des mains son fusil armé dont il voulait s’aider.
Marsillat fit des efforts inouïs, des miracles d’adresse, et après s’être écorché les mains en glissant plus d’une fois jusqu’à terre, après avoir cassé ses bretelles et mis au désespoir son chien qui ne pouvait le suivre, il parvint à se dresser d’un air de triomphe sur la plate-forme du dolmen. Savez-vous, s’écria-t-il, que ces pierres étaient des idoles ? me voilà sur les épaules d’un Dieu !
— Écoutez, Léon, lui cria le jeune de Boussac, si vous trouvez là-haut la druidesse Velléda, faites-nous-en part.
— Bah ! Je n’aime pas plus votre druidesse que votre Chateaubriand ! répondit Marsillat, qui se piquait de libéralisme. Vive Lisette ! vive le charmant Béranger !
— Écrivain de mauvaise compagnie, reprit le jeune homme avec dédain. N’est-ce pas, sir Arthur ? est-ce que vous pouvez supporter ce chansonnier de taverne ?
— Béranger ! grand poète ! dit tranquillement l’Anglais.
— Un poète, lui ! dites donc Chateaubriand !
— Et Chateaubriand grand poète, reprit l’Anglais sans s’animer davantage.
— Allons, vous n’entendez rien à la littérature française, cher allié, vous êtes un véritable Anglais.
— Je suis, quand je dis cela, un véritable Français, répondit sir Arthur, et un jour, Chateaubriand, Béranger, se donneront la main.
— Ce jour-là, repartit le jeune noble, Marsillat trouvera la druidesse Velléda sur la grande pierre jomâtre.
Quoi! Lisette, est-ce vous...?
chantait Marsillat en parcourant la plate-forme du dolmen, et en sautant d’un bloc à l’autre. Tout à coup il s’arrêta, et son chant fut interrompu par une exclamation de surprise.
— Qu’est-ce donc ! un lièvre ? un serpent ? s’écria Guillaume.
— Velléda ? demanda sir Arthur en souriant un peu.
— Non ! Lisette, répondit Marsillat ; pas laide du tout, ma foi ! mais est-elle morte ?
Et il disparut dans la coulisse que formait l’écartement des deux plus grosses pierres druidiques. Guillaume de Boussac, voyant qu’il ne répondait plus à ses questions, poussé par la curiosité d’une aventure, se mit en devoir d’escalader le rocher ; mais sir Arthur, moins pressé et nullement ému, lui fit remarquer qu’en tournant l’enceinte de roches et en rejoignant Marsillat par l’intérieur, il aurait beaucoup plus vite atteint son but. Ce fut l’affaire de quelques instants, et tous trois se trouvèrent réunis autour de la druidesse endormie.
— C’est un petit enfant, dit l’Anglais.
— Cela ? ça a quatorze ou quinze ans, répondit Marsillat ; peut-être plus !
— Je n’aurais pas cru, dit Guillaume.
— La race du pays est comme cela, reprit Marsillat ; les filles jusqu’à seize ans, et les garçons jusqu’à vingt, sont tout petits et conservent des traits enfantins ; ils se développent tout d’un coup, et deviennent grands et forts, lorsqu’on les croyait noués pour toujours. C’est la même chose que pour les poulains et les taureaux.
— Oh ! ce n’est pas la même chose, dit sir Arthur, scandalisé d’entendre parler si légèrement de l’espèce humaine.
— Comme elle dort ! dit Guillaume de Boussac ; un coup de fusil ne la réveillerait pas.
— J’ai envie d’essayer, dit Marsillat en cherchant à prendre l’arme de sir Arthur, qui la lui refusa avec fermeté, trouvant la plaisanterie cruelle et dangereuse.
— C’est le sommeil de l’ange ou de la bête, reprit Guillaume. Elle est jolie, n’est-ce pas, Léon ? Je ne peux voir que son profil, qui n’est pas laid.
— Je voudrais voir son figure, dit l’Anglais qui, par quelques fautes de langue, donnait parfois, sans le savoir, un tour assez plaisant à ses discours ordinairement graves.
— Oh ! son figure est beau ! répondit Marsillat avec l’indifférence que lui aurait inspirée une créature ruminante. Je l’ai vue ; c’est le beau type bourbonnais, qui se mêle sur la frontière au type marchois, moins sévère, mais plus piquant à mon gré. Si elle n’avait pas renfoncé son nez sous son bras, vous verriez une vraie beauté bourbonnaise, et cela plairait à mylord, j’en suis sûr, car il a des yeux tout comme un autre, malgré sa philosophie.
Guillaume de Boussac voulut pousser la dormeuse du bout de son fouet pour la réveiller ; l’Anglais s’y opposa, en disant d’un ton et avec un accent qui provoquèrent un éclat de rire :
— Laissez dormir l’innocence.
— On peut bien la faire remuer sans la réveiller, dit Marsillat en avançant la main pour retourner la tête de la pastourelle.
— Mettez votre gant ! dit Guillaume, en le retenant ; les enfants de ce pays sont si malpropres !
— C’est vrai, reprit Marsillat en ramassant un brin d’herbe dont il chatouilla le front de la jeune fille.
Elle fit le mouvement de chasser une mouche importune, et se retourna avec ce gros soupir sans effort et sans tristesse, qui soulève la poitrine des enfants endormis, et qui a une harmonie particulière, une pureté de souffle qui inspire je ne sais quel attendrissement. Puis, sans ouvrir les yeux, elle prit à son insu une pose incroyablement gracieuse. Son bras était rejeté au-dessus de sa tête, et sa main brune, mais effilée et petite, rejeta en arrière sa coiffe de toile grise, et resta entr’ouverte sur ses cheveux d’un blond cendré magnifique. C’était bien le plus frais visage humain qui eût jamais bravé sans voile et sans ombrelle les ardeurs du soleil de midi. Il est certains cantons du Berri et des provinces limitrophes, où, malgré l’absence d’arbres, et en dépit d’une vie exposée à toutes les blessures du hâle, la carnation des paysans est aussi pure et aussi délicate que celle des Vénitiens et des montagnards des Alpes graïennes. Dans les endroits où ce caractère n’est pas général, il se produit et se perpétue dans certaines familles, et c’est une opinion assez répandue, que ces familles sont d’origine anglaise, les Anglais ayant occupé, comme on sait, assez longtemps nos provinces du centre pour y mélanger leur sang avec celui des indigènes ; mais nous croirions plutôt que le pur sang de la race gauloise primitive s’est conservé jusqu’à nos jours sans mélange, dans quelques tribus rustiques de nos provinces centrales.
La dormeuse était donc blanche comme l’aster des prés et rosée comme la fleur de l’églantier. Mais sa beauté eût pu se passer de cette recherche particulière à la race des oisifs. Ses traits étaient admirables, son front humide, un peu bas comme celui des statues antiques. Les lignes les plus pures et un calme angélique dans la physionomie lui donnaient une ressemblance frappante avec ces beaux types que l’art grec a immortalisés. Sa taille n’était pas développée, et annonçait pourtant la souplesse et la force ; elle était vêtue de haillons qui, dans leur désordre pittoresque, ne la déparaient nullement. Ses pieds nus reposaient dans l’herbe, et sa bouche entr’ouverte laissait voir des dents superbes. La véritable beauté est toujours chaste et inspire un respect involontaire. L’Anglais n’était pas d’humeur à s’en départir, et ses deux étourdis compagnons en subirent l’ascendant irrésistible.
— Ma foi, ce n’est pas Lisette, c’est Velléda, dit Marsillat en baissant la voix par un sentiment instinctif.
— Et pourquoi Lisette ne serait-il pas beau comme Velléda ? demanda sir Arthur.
— Va pour Velléda, va pour Lisette ! répondit Marsillat ; si j’étais peintre, je voudrais croquer cette divine créature... Et si j’étais seul, ajouta-t-il, revenant à son naturel, je voudrais savoir si cette chevrière a tant soit peu d’esprit.
— Monsieur Marsillat, dit Arthur d’un air solennel, allons-nous-en.
— Oui, oui, allons-nous-en, dit Marsillat après avoir ri de la vertueuse sollicitude de l’Anglais. On se repent toujours d’avoir regardé les belles Marchoises ; la plus sotte et la plus novice en sait assez long pour compromettre le plus prudent et le plus discret d’entre nous. Au diable toutes les Vellédas et toutes les Lisettes de nos champs !
— Je ne comprends pas, reprit sir Arthur en s’échauffant un peu au feu de son indignation intérieure, qu’il vous vienne de pareilles pensées à la vue d’un enfant. Vous n’êtes pas dignes, Messieurs, de contempler la beauté.
— Oui, oui, mylord est seul digne de contempler la biouté, dit Marsillat, en contrefaisant l’accent comique de sir Arthur. Sir Arthur ne s’en aperçut pas. Le mot ne sonnait pas autrement à son oreille qu’il ne l’avait prononcé, et il souriait d’un air de pitié paternelle, quand les jeunes gens le traitaient de mylord avec une affectation ironique.
— Attendez, Messieurs, dit Guillaume : Marsillat a gagné son pari, et je lui dois un louis que je le défie de prendre où je vais le mettre.
En même temps, il déposa doucement, dans la main toujours ouverte de la dormeuse, le napoléon qu’il avait parié.
— Vous avez raison, dit Marsillat, et je suis bien fâché de n’avoir que cinq francs à joindre à votre aumône. Halte-là, Mylord, ajouta-t-il après avoir déposé son écu dans la main de la petite paysanne, et en voyant que sir Arthur se fouillait à son tour. Vous n’avez parié que cinq sous, et vous ne devez pas mettre davantage à l’offrande.
— D’autant plus, dit sir Arthur, après avoir retourné toutes ses poches d’un air consterné, que je n’ai rien autre chose sur moi.
— Je crois bien ! vous avez tout donné en chemin, reprit Guillaume qui connaissait l’extrême libéralité de l’Anglais. Son sommeil obstiné m’amuse, ajouta-t-il, en jetant un dernier regard sur la chevrière. Je voudrais voir son étonnement quand elle trouvera ces trois pièces dans sa main en se réveillant.
— Elle croira que le diable s’en est mêlé, répondit Marsillat, ou tout au moins les fées qui hantent, comme chacun sait, les pierres jomâtres au coup de midi et au coup de minuit.
— Puisque nous faisons le rôle des fées, dit Guillaume, et que nous voici trois, nombre consacré dans tous les contes merveilleux, je suis d’avis que nous fassions chacun un souhait à cet enfant.
— Ça va, dit Marsillat, et étendant la main sur la tête de l’enfant : Ma belle, lui dit-il, je te souhaite un gaillard vigoureux pour amant.
— Ma charmante, je te souhaite un protecteur riche et généreux, dit M. de Boussac en souriant.
— Ma fille, je te souhaite un honnête mari qui t’aime et t’assiste dans tes peines, dit à son tour l’Anglais avec un sérieux et un accent de conviction qui arrêtèrent un instant la gaieté de ses compagnons.
Tous trois s’éloignèrent des pierres jomâtres, croyant avoir porté bonheur à l’enfant, chacun à sa manière, et ne se doutant guère que leurs aumônes allaient devenir dans sa petite main l’instrument de leurs destinées.
Environ quatre ans après cette aventure, M. Guillaume de Boussac repassait pour la première fois au pied du mont Barlot, sur lequel s’élèvent les pierres jomâtres ; et, en regardant de loin ces monuments druidiques, en se souvenant d’y avoir été conduit jadis deux ou trois fois par des parties de chasse au temps des vacances, il ne se rappelait nullement la prétendue druidesse dont la main avait reçu son aumône. Cette futile circonstance était sortie de sa mémoire et n’y revint que longtemps après.
Le jeune baron de Boussac, d’aimable et folâtre collégien, était devenu un charmant jeune homme, encore rose et blanc comme une demoiselle, au dire des gens du pays, mais assez robuste pourtant, et d’une physionomie plutôt sérieuse qu’enjouée. Le temps et la réflexion avaient mûri son caractère, son extérieur et ses goûts. Il ne bornait plus ses promenades à l’exploration des pierres jomâtres, au delà desquelles il ne s’était guère aventuré autrefois ; maintenant il s’enfonçait dans les montagnes, monté sur un joli cheval anglais, et muni d’un léger portemanteau qui annonçait des projets de voyage pour deux ou trois journées. Arrivé à son château de Boussac depuis moins d’une semaine, et s’ennuyant déjà de l’esprit arriéré de la petite ville, il avait embrassé sa mère, en la prévenant d’une absence dont elle avait de son côté promis, avec plus de tendresse que de sincérité, de ne prendre aucune inquiétude. La journée était superbe, le soleil du matin commençait à sécher la rosée sur les bruyères ; notre jeune chercheur d’aventures ne pouvait se faire d’illusions sur le confortable des gîtes qui l’attendaient. On lui avait vanté les beaux points de vue et les antiquités du pays plus que les auberges, et il se promettait de supporter en stoïcien, sinon tout à fait en chrétien, les fatigues et les privations d’une excursion poétique dans un pays inculte, dépeuplé et presque sauvage.
Guillaume n’était pas très directement le descendant du fameux maréchal de Boussac, un des compagnons de la Pucelle, un des vainqueurs des Anglais et des libérateurs de la France sous Charles VII. Pour justifier le principe que les grands noms ne doivent pas périr, le mariage d’une petite nièce de cette maison avait porté, au temps de Louis XIV, la seigneurie et le nom de Boussac dans une famille de bons gentilshommes du pays. Guillaume n’avait pas examiné de trop près son arbre généalogique ; comme bon nombre de nobles à l’époque de la Restauration, il avait ravivé dans son âme les idées chevaleresques, et, suppléant par la force de l’imagination à celle du sang, il croyait consciencieusement sentir celui des anciens preux couler, sans mélange, dans ses veines. C’était un brave jeune homme, un peu réservé de manières et très sincère de cœur, sage comme un enfant de famille élevé sous les yeux d’une mère pieuse, enfin romanesque comme on l’était encore à vingt ans, il y a vingt ans. Cet heureux temps n’est plus. Aujourd’hui nos fils sont sceptiques et blasés sur les bancs du collège. Mais en 1820, on n’était que désespéré avec Werther, René ou le Giaour, et cela était infiniment préférable ; car on pratiquait le désespoir en amateur, et on le portait en homme de goût. Guillaume n’en était pas même au point de se croire malheureux ; il n’était que mélancolique, et il trouvait dans la poésie du Christianisme assez de belles inspirations pour se réfugier, sinon bien sérieusement, du moins très sympathiquement, dans le sein d’une religion fraîchement remise à la mode. Ajoutons qu’il avait reçu certains bons principes de morale, qu’il avait de nobles instincts, que tout ce qui était lâche et bas lui répugnait, et qu’il avait lu trop de beaux livres pour ne pas se faire de sa destinée une sorte d’idéal romantique propre à le maintenir dans le respect, même peut-être un peu exagéré, de soi-même.
Perdu dans ses pensées et repassant dans son esprit les pompeuses descriptions de la Gaule poétique de Marchangy, il laissa sur sa gauche le camp romain de Soumans, et se dirigea, un peu à l’aventure, vers la montagne de Toull qu’il s’était promis de visiter avec attention, et qu’il n’avait jamais vue que de loin. En dépit des instances de sa mère, il n’avait voulu se faire accompagner d’aucun guide, d’aucun domestique, afin de mieux se livrer à ses impressions dans la solitude, et peut-être aussi de braver plus de hasards.
Il passa devant le mélancolique cimetière de Pradeau, jeté au flanc de la colline, comme un appel aux prières du voyageur ; et, se guidant sur les nombreuses croix de pierre blanche plantées, comme des vedettes, de distance en distance, pour prévenir les accidents au temps des neiges, il arriva enfin vers onze heures du matin au pied de la montagne de Toull.
La montagne de Toulx ou plutôt Toull-Sainte-Croix est une antique cité gauloise conquise par les Romains sous Jules César, et détruite par les Francs au IVe siècle de notre ère. On y trouve des antiquités romaines, comme à peu près partout en France ; mais là n’est pas le mérite particulier de cette ruine formidable. Ce qui en reste, cet amas prodigieux de pierres à peine dégrossies par le travail, et où l’on chercherait en vain les traces du ciment, ce sont les matériaux bruts de la primitive cité gauloise, tels que les employaient nos premiers pères. Au temps de Vercingétorix, trois enceintes de fascines et de terre battue, revêtues de pierres sèches, s’arrondissaient en amphithéâtre sur le flanc de la colline. La colline s’est exhaussée depuis de toute la masse des matériaux qui formaient la ville, et maintenant c’est littéralement une haute montagne de pierres, sans végétation possible, et d’un aspect désolé. Une quinzaine de maisons et une pauvre église, avec la base d’une tour féodale et un seul arbre assez mal portant, forment au sommet du mont une misérable bourgade. Et voilà ce qu’est devenue une des plus fortes places de défense du pays limitrophe entre les Biturriges et les Arvernes, territoire vague que les nouvelles délimitations ont fait rentrer assez avant dans la circonscription du département de la Creuse, mais qui jadis a été alternativement Berri et Marche, Combraille et Bourbonnais. Le comté de la Marche était lui-même une formation du moyen âge, qui se resserrait ou s’étendait au gré du destin des batailles, et selon les vicissitudes de la fortune de ses princes. Toull fut, au moyen âge, l’extrême frontière du Berri sur la limite du Combraille. C’était l’ancienne division gauloise. Le Combraille était le pays des Lemovices. La division des départements est admirable en tous points, sauf celui de jeter un dernier voile d’oubli sur l’histoire déjà assez obscure des petites localités.
L’habitant de ces montagnes, attaché à un pays aride, et habitué à une sobriété parcimonieuse, est le plus âpre au gain qui soit au monde. Il est actif et industrieux comme tous ceux qu’une nature marâtre dresse au joug de la nécessité. Il aime ce sol ingrat qui ne le nourrit pas, et quand il a fait la vie de maquignon ou de maçon bohémien, dans sa jeunesse, il revient mourir de la fièvre sous son toit de chaume, en léguant à sa famille le prix de son travail ou de son talent. Plus ouvert et plus civilisé que celui des heureuses vallées limitrophes du Berri, il accueille mieux l’étranger et s’en méfie davantage. Il est, selon l’expression de Balzac, aimable comme tous les gens très corrompus. Cependant il vaut mieux que sa réputation, et, quand il se mêle d’être estimable, il ne l’est pas à demi. Il joint alors la probité et le dévouement à l’esprit, à l’activité, au courage, à la persévérance.
Les femmes s’expatrient aussi dans leur jeunesse, et font volontiers les fonctions de servantes dans les provinces voisines. Lorsqu’elles sont belles, elles y deviennent vite des servantes maîtresses, et la femme légitime berrichonne ne doit pas essayer de lutter contre la concubine marchoise. Celles qui, après une vie pure et laborieuse, rentrent dans leurs montagnes pour se vouer aux soins de la famille, sont d’excellentes ménagères, et celles qui n’en sont jamais sorties ont une candeur souvent préférable à l’acquis de leurs compagnes.
Le premier indigène de la montagne de Toull auquel Guillaume de Boussac s’adressa était un rusé compère, jovial, railleur et affable ; mais il était de ceux qui pratiquent la méfiance, cette sagesse du pauvre qui ne se laisse éblouir ni par les beaux habits ni par les douces paroles. Aussi, ne se dérangea-t-il de la pierre où il était assis, mangeant son pain noir, et faisant gratis la conversation avec le jeune voyageur, que lorsque celui-ci eut ajouté à ses demandes de service, le mot en vous récompensant, qu’on lui avait recommandé de ne jamais oublier dans ce voyage. Aussitôt qu’il eut prononcé cette formule magique, le vieux Léonard ferma lestement son couteau, mit le reste de son fromage dans sa poche, et, prenant les rênes du cheval, qui ne gravissait plus la voie pavée qu’avec effort, il se mit en devoir de conduire Guillaume au meilleur gîte possible.
— Je vous conduirais bien chez le maître d’école, lui dit-il, mais il n’aurait à vous offrir que des ognons crus. Je vous conduirais bien aussi chez M. le curé ; mais il a pris mon garçon avec lui pour aller dans la montagne porter le bon Dieu à une femme qui se meurt. Je vous conduirais bien chez moi ; mais ma femme est aux champs, et il faut que j’aille creuser la fosse de celle qui va mourir ; car c’est moi qui suis le sacristain de la paroisse... Je vous conduirais bien encore à l’auberge... mais il n’y en a point. Je vais vous mener tout droit chez la mère Guite, qui a un fameux bouchon, et où vous ne manquerez de rien. Vous avez apporté tout ce qu’il vous faut, n’est-ce pas ? Est-ce que vous n’avez pas d’avoine sous votre valise ? Et dedans, vous avez bien du pain blanc et une bouteille de vin ?
— Je n’ai rien apporté du tout, répondit Guillaume, et je vois que je dois m’attendre à ne rien trouver.
— Rien ?... vous n’avez rien ?
— Rien qu’un peu d’argent, dit Guillaume, qui le vit disposé à lâcher tout doucement la bride de Sport, son beau cheval anglais.
— Avec de l’argent on fait bien des choses, reprit le sacristain ; venez toujours, et on tâchera de vous trouver ce qu’il faut.
Guillaume avait mis pied à terre, et à chaque pas il s’arrêtait pour examiner les pierres qui s’élevaient en monceaux blanchâtres sur les deux marges du chemin. En les retournant il cherchait à y retrouver une trace de travail humain ; et comme il n’en apercevait qu’un grossier et à peine sensible, il commençait à regarder comme très conjecturale l’existence de la capitale des Cambiovicenses, lorsque le paysan, devinant sa pensée, lui dit :
— C’était de la bâtisse, Monsieur, n’en doutez point. Il y en a ici de deux sortes, une si bien cimentée qu’on ne peut séparer la pierre du mortier (mais celle-là est rare, et il faut creuser pour la rencontrer); l’autre, qui est plus ancienne, et qui n’a jamais dû être gâchée qu’en terre. C’était, à ce qu’il paraît, la manière de bâtir dans les temps anciens, du temps des Gaulois, il y a au moins deux cents... bah ! qu’est-ce que je dis ? au moins quatre cents ans !...
— Oui, au moins, répondit Guillaume en souriant. Êtes-vous quelquefois sorti du pays ?
— Oh ! oui, Monsieur ; j’ai été à Boussac bien souvent, et à Chambon aussi !
— Jamais à Paris ?
— Jamais, et pourtant je suis aussi bon maçon qu’un autre. Faut bien être maçon chez nous, puisqu’il n’y a que de la pierre ; mais je ne pouvais pas suivre les autres[1]. Je suis boiteux, comme vous voyez, et je l’ai été de jeunesse. C’est pour ça qu’on m’a fait sacristain ; je balaie l’église et je sers la messe ; je suis fossoyeur aussi, et j’ai appris à faire la cuisine. C’est moi qui fais les repas de noces et les enterrements, sans compter que j’aide aux baptêmes. Et vous, Monsieur, avez-vous été à Paris ?
— Presque toute ma vie.
— Vous êtes peut-être ingénieur des routes ? Vous devriez bien faire arranger les nôtres.
— Elles en auraient grand besoin ; mais je ne suis pas ingénieur.
— Vous n’êtes pas mercier (marchand colporteur)? Non, vous avez un trop petit paquet, et cependant vous auriez là une belle bête pour porter la balle.
— Je ne suis pas mercier non plus. Et Guillaume coupa coupa aux questions du sacristain-cuisinier-fossoyeur, en lui ôtant des mains la bride de son cheval, pour le faire entrer avec précaution sous la porte basse de l’étable à chèvres de la mère Guite. Une vieille fée à menton barbu vint lui en faire les honneurs, et, tout en l’aidant à essuyer les flancs de Sport avec de la paille, elle fit la seconde partie dans le duo de questions que Léonard avait entamé. — C’est vous qui êtes le garçon (le fils) à M. Grandin de Gouzon ? — Venez-vous de Boussac ? — Allez-vous boire les eaux d’Évaux ? — Vous êtes peut-être le neveu à madame Chantelac, qui demeure à Chatelus ?
— M’est avis, dit la vieille sans se rebuter des dénégations laconiques du jeune homme, que vous êtes M. Marsillat, pas le vieux, qui est mort, mais le jeune, qui est homme de loi à Boussac ?
— Je ne suis ni le vieux ni le jeune Marsillat, répondit Guillaume.
— Ouache ! vieille sans yeux ! reprit le sacristain. Vous avez bien des fois vu le garçon à M. Marsillat ! Il est noir, et celui-là est blondin !
— Peut-être bien ! mais moi, je ne connais pas les monsieurs les uns des autres. Ça me paraît qu’ils sont tous habillés et tous faits de même. C’est la vérité que je n’y connais rien, ma foi !
— Votre fille n’est pas comme vous, mère Guite, elle les connaît bien. Appelons-la donc un peu, pour voir ! Claudie ! Claudie[2] ! Viens donc là ! Je veux te parler !
— Qu’est-ce que c’est donc que vous voulez ? répondit une voix fraîche et claire qui partait de dessus la tête de Guillaume ; et presque aussitôt il vit apparaître une figure brune, appétissante et décidée, à la trappe de l’abat-foin.
— Amène-nous du frais au bout de ta fourche, dit Léonard, et regarde-moi ce jeune monsieur. Le connais-tu ?
— Non.
— Ça n’est donc pas M. Lion Marsillat ?
— Eh dame, vous savez bien que non, vieux innocent ! vous connaissez M. Marsillat aussi bien que moi.
— Oh ! par exemple, Claudie, c’est ça des mensonges ; je ne le connais pas si bien que toi !
La jeune fille haussa les épaules, devint rouge, et se retira précipitamment de la trappe.
— Pourquoi est-ce que vous dites toujours des bêtises à ma fille, vieux vilain ? dit la mère Guite, qui ne paraissait pourtant pas trop fâchée.
— Faut bien rire un peu, surtout devant les bourgeois, répondit le narquois Léonard. Sans cela ils nous croiriont trop bêtes ! c’était tant seulement pour vous montrer que Claudie connaît les monsieurs.
— Taisez votre méchante langue ! Claudie n’a pas besoin de regarder les monsieurs. Les monsieurs la regardont, si ils voulont.
— Avis aux voyageurs ! pensa Guillaume ; mais ce n’est pas moi qui irai sur les brisées de Marsillat. Ces sortes de conquêtes ne me tentent guère. — M. Léon Marsillat vient donc souvent par ici ? demanda-t-il au sacristain.
— Plus souvent qu’à son tour ! répondit Léonard d’un air malin en clignant de l’œil.
— Est-ce qu’il a des affaires par ici ? demanda encore Guillaume, feignant de ne pas comprendre, afin de savoir quel prétexte Marsillat pouvait donner à ses apparitions dans ce pays sauvage.
— Il vient soi-disant pour acheter des bêtes Monsieur, car nous élevons du bestiau dans nos herbes, et notre chevaline surtout a du renom.
— Je le sais.
— Mais ouache ! M. Marsillat marchande toutes les pouliches du pays sans rien acheter ! ou bien, quand il achète, il fait semblant de se dégoûter bien vite, et il revient pour troquer. Il y met du sien dans tout ça. Mais quand on veut s’amuser, ça coûte. Son père était comme lui dans son temps. Il n’y a que la mère Guite qui ne s’en souvienne pas, depuis qu’elle a aux trois quarts perdu les yeux ; mais sa fille voit clair pour deux.
— Taisez-vous donc une fois, deux fois ! dit la vieille, et prenez donc la fourche. Vous voyez bien que ce monsieur fait la litière lui-même, pendant que vous chantez comme un vieux sansonnet.
— Faut pas vous fâcher, Guite ! votre fille n’est pas la seule qui cause avec M. Lion.
— Et même je vous dis, moi, que c’est avec elle qu’il cause le moins.
— Heu ! heu ! je sais bien qu’il y en a une autre avec qui qu’il voudrait bien s’entendre ; mais il n’y a pas moyen. Claudie ! Claudie ! c’est-il pas vrai qu’il y en a une autre ? et que, pendant que vous gardez vos bêtes dans le bois de la Vernède ou du côté des pierres-levées, M. Lion passe avec son fusil, et qu’il s’asseoit dans les fossés, et qu’il fait la causette, soit avec l’une, soit avec l’autre ?
— Tout ça, c’est un tas de faussetés ! cria Claudie avec aigreur, en s’approchant de nouveau de la trappe, d’un air courroucé. Vous êtes la plus mauvaise langue de l’endroit, et c’est pas qu’il en manque !
— Tout de même, continua Léonard en riant, il y en a une de vous autres, les jolies filles, qui ne veut plus aller aux champs avec vous, parce qu’elle dit que vous attirez trop la société. C’est peut-être qu’elle voudrait garder la société pour elle seule. C’est peut-être parce que vous êtes jalouses d’elle et que vous la bougonnez. C’est peut-être aussi qu’elle veut rester comme il faut être pour attraper le bœuf.
— Parlez pas de ça ! s’écria la mère Guite, avec une colère véritable. Vous avez le diable au bout de la langue, à ce matin !
— Non ! faut pas parler du bœuf devant les étrangers, répondit Léonard d’un air ironique. Ils pourraient vous le prendre. Tenez-le bien, da !
Le jeune baron, voyant qu’ils commençaient à parler par énigmes, et trouvant peu de plaisir à entendre les propos grivois du sacristain, se disposa, en attendant que la faim le ramenât impérieusement à ce triste gîte, infecté de l’odeur de la lessive et des fromages, à aller explorer les antiquités de Toull-Sainte-Croix. Il avait l’esprit sérieux autant qu’on peut l’avoir à son âge quand on a reçu une éducation un peu efféminée. Il aimait la campagne et les paysans de loin, dans ses souvenirs. Il les rêvait alors, graves, simples, austères comme les Natchez de Chateaubriand. De près, il les trouvait rudes, malpropres et cyniques. Il s’éloigna, dégoûté déjà de l’envie qu’il avait eue de causer avec eux.
Après avoir regardé les trois lions de granit, monuments de la conquête anglaise au temps de Charles VI, renversés par les paysans au temps de la Pucelle, brisés, mutilés et devenus informes, qui gisent le nez dans la fange, au beau milieu de la place de Toull, Guillaume se dirigea vers la tour féodale, dont les fondements subsistent dans un bel état de conservation, et dont un habitant de l’endroit s’est fait un caveau pour serrer ses denrées. Il l’a recouverte de terre au niveau du premier étage et a pratiqué des degrés en dalles pour monter sur cette petite plate-forme, qui est le point culminant de la montagne et de tout le pays. Aujourd’hui que le mouvement des idées, l’étude de l’antiquité et le sentiment descriptif de la nature ont donné, même à cette contrée perdue, une sorte d’impulsion exploratrice, il peut arriver qu’en automne on rencontre parfois sur la plate-forme de Toull un collégien de Bourges en vacances, un avoué touriste de La Châtre, un amateur-cicérone de Boussac. Mais à l’époque où Guillaume s’y arrêta pour la première fois, il eût difficilement trouvé à qui parler. La petite population du hameau était tout entière aux travaux des champs, et, à l’heure de midi, on entendait à peine glousser une poule en maraude dans les enclos. Guillaume fut étourdi de l’immensité qui se déploya sous ses yeux. Il vit d’un côté la Marche stérile, sans arbres, sans habitations, avec ses collines pelées, ses étroits vallons, ses coteaux arides, où il semble parfois qu’une pluie de pierres ait à jamais étouffé la végétation, et ses cromlechs gaulois s’élevant dans la solitude comme une protestation du vieux monde idolâtre contre le progrès des générations. Au fond de ce morne paysage, le jeune baron de Boussac vit la petite ville dont il portait le nom, et son joli castel perdu comme un point jaunâtre dans les rochers de la Petite-Creuse. En se retournant, il vit à ses pieds le Combraille, et plus loin encore le Bourbonnais avec ses belles eaux, sa riche végétation et ses vastes plaines qui s’étagent en zones bleues jusqu’à l’incommensurable limite circulaire de l’horizon. C’est un coup d’œil magnifique, mais impossible à soutenir longtemps. Cet infini vous donne des vertiges. On s’y sent humilié d’abord de ne pouvoir suivre que des yeux le vol de l’hirondelle à travers les splendeurs de l’espace ; puis la profondeur du Ciel qui vous enveloppe de toutes parts, vous éblouit ; la vivacité de l’air, froid en toute saison dans cette région élevée, vous pénètre et vous suffoque. Il me semble que sur tous les sommets isolés, à voir ainsi le cercle entier de l’horizon, on a la perception sensible de la rondeur du globe, et on s’imagine avoir aussi celle du mouvement rapide qui le précipite dans sa rotation éternelle. On croit se sentir entraîné dans cette course inévitable à travers les abîmes du ciel, et on cherche en vain au-dessus de soi une branche pour se retenir. Je ne sais pas si les guetteurs confinés jadis au sommet de cette tour, à cent pieds encore au-dessus de l’élévation où l’on peut s’y placer aujourd’hui, n’étaient pas condamnés à un pire supplice que celui des prisonniers enfouis dans les ténèbres des geôles.
Notre voyageur ne put supporter longtemps la triste grandeur d’un pareil spectacle. Il avait cru y trouver l’enthousiasme ; mais l’enthousiasme ne se laisse pas rencontrer par ceux qui le cherchent : il vient à nous quand nous le méritons. L’enfant qui courait après la poésie, mais qui n’avait pas encore assez vécu pour la produire en lui-même, ne trouva dans cette épreuve que l’effroi de l’isolement.
Il redescendit donc de ce phare plus vite qu’il n’y était monté, et, se sentant tout à coup glacé au milieu d’une journée brûlante, il chercha à la hâte un refuge contre l’air lumineux et froid de la plate-forme.
En tournant derrière le hameau, il gagna bientôt le versant de la montagne, et, en quelques instants, il se trouva tourné vers le midi, c’est-à-dire jeté sans transition dans une autre nature, dans une autre saison, dans d’autres pensées. Du côté de la Creuse, un seul arbre, protégé par l’église de Toull, a grandi en dépit des vents, infatigables balayeurs des bruyères et des monts chauves de la Marche ; mais du côté de la Voëse, tout prend un aspect plus riant. Les chemins sablonneux s’enfoncent sous des haies vigoureuses, et le cimetière de Toull se présente sur un plan doucement incliné et ombragé de beaux arbres. Ce lieu offrit enfin au front fatigué de notre voyageur un asile comparable pour lui en ce moment aux champs élyséens des classiques.
Il escalada légèrement les blocs de pierre, débris de la cité gauloise, qui entourent ce champ du repos ; et, se voyant complètement seul, il s’enfonça dans les hautes herbes des tombes effacées. Une douce chaleur revenait à ses membres ; aucun souffle d’air n’écartait les branches des châtaigniers et des bouleaux qui s’entre-croisaient sur sa tête et se penchaient jusque sur lui. L’horizon, plus resserré, brillait encore à travers ce dôme de verdure ; mais en se couchant dans le foin vigoureux et fleuri qui s’engraissait de la dépouille des morts, le jeune homme échappa bientôt à la vue de ce ciel étincelant qui le poursuivait. Un sommeil réparateur engourdit ses membres, et l’abeille vint butiner autour de lui avec une chanson harmonieuse qui le berça dans ses songes.
Il reposait ainsi depuis deux heures, lorsqu’un bruit de voix monotones le réveilla peu à peu. A mesure qu’il rassemblait ses idées, et qu’il se rendait compte de sa situation, il reconnaissait deux personnes dont l’accent avait récemment frappé son oreille. C’était le sacristain Léonard et la mère Guite, qui s’entretenaient à peu de distance. Guillaume se souleva, et vit le sacristain-fossoyeur enfoui jusqu’aux genoux dans une tombe qu’il creusait lentement, et la vieille femme assise sur une grosse racine à fleur de terre, tout en filant sa quenouille chargée de laine bleue. Ils ne faisaient aucune attention à lui, et commencèrent un dialogue fantasque, qui sembla au jeune baron la continuation des rêves qu’il avait faits durant son sommeil.
[1] La Marche envoie tous les ans une affluence considérable de maçons à Paris pour travailler pendant toute la belle saison. Ils reviennent passer l’hiver au pays. Dès le temps de Jules César, les Marchois étaient particulièrement adonnés à cette profession.
[2] Claudie se prononce Liaudie ou Liaudite, moyennant quoi c’est un nom très répandu en Berri. Guite est la contraction de Marguerite.
Allons, allons, disait gaiement le sacristain, faut pas vous fâcher comme ça, mère Guite. Je ne dirai plus rien à Claudie, foi d’homme ! et quant au bœuf...
— C’est pas un bœuf, puisque c’est un veau ! reprenait la vieille.
— C’est pas un veau, puisque vous dites toutes qu’il a des cornes. Allons, faut dire que c’est un taurin (taureau).
— Dites comme vous voudrez, je ne veux pas parler de ça avec vous.
— Ah ben ! ma femme n’est pas comme vous, elle m’en parle plus que je ne veux ; et plus je me moque d’elle, plus elle y croit. Oh ! que les femmes sont donc simples !
— Et quoi que vous diriez, si vous l’aviez vu ?
— Vous l’avez donc vu, vous ?
— Non, mais j’ai été bien des fois sur le moment de le voir.
— C’est comme moi, je suis toujours sur ce moment-là ; mais le moment passe et je ne vois rien.
— Je ne sais pas comment ça peut vous amuser de rire comme ça de tout.
— Tiens ! si ça n’est pas gentil de rire, à présent...
— Riez avec nous si ça vous plaît, mais ne riez pas de ça devant les étrangers qui ne sont pas d’ici. Ça nous porterait malheur.
— Attendez ! attendez ! mère Guite, je sens quelque chose de sec sous ma bêche. Je crois que c’est la chose. Tendez votre tablier, j’vas y mettre mon pesant d’or.
— Pouah ! ne jetez donc pas comme ça les os de chrétiens sur moi. Ça fait peur !
— Ça ne leur fait pas de mal, allez ! Depuis le temps que je creuse dans la terre, je peux bien dire que je n’y ai encore trouvé que de ça. Il y en a de ces os de morts !... Y en a ! y en a !... à mort, quoi ! faut qu’on ait tué rudement du monde avant nous dans l’endroit, car je n’en peux pas trouver la fin, de ces os !
— Ça n’est pas déjà si bon de creuser ! Plus on creuse, plus on fouille, plus on lève les pierres, moins on trouve.
— Vous y pensez donc toujours ? Elles sont toutes comme ça, ces vieilles femmes. Elles se rendent folles les unes les autres en se contant des histoires.
— Mais puisque ça s’est toujours conté comme ça dans le pays d’ici, depuis que le monde est monde ! Ce qui s’est dit de tout temps ne peut pas être faux.
Et la vieille se mit à parler avec animation, mais en patois marchois, et quoique ce dialecte ne soit pas difficile à comprendre par lui-même, il devient inintelligible aux oreilles non exercées à cause de ses brusques élisions et de la volubilité que les femmes surtout mettent à le débiter. Les habitants de cette partie de la Marche, qui a été si longtemps le Berri, emploient indifféremment le patois et le vieux français naïf, qu’on parle en Berri[3]. Mais soit que la langue d’oc fût plus familière à la vieille femme que la langue d’oïl, soit qu’elle crût s’exprimer plus mystérieusement dans son dialecte, elle entraîna son interlocuteur à s’en servir aussi pour lui répondre, et Guillaume cessa de les écouter.
Cependant leur dialogue continuant avec force éclats de rire du fossoyeur, Guillaume prêta encore de temps en temps l’oreille malgré lui, et saisit des paroles étranges qui le frappèrent. Il était toujours question de bœuf d’or, de veau d’or, de trésor, de trou à l’or, et cette rime obstinée réveilla chez le jeune homme de vagues souvenirs de sa première enfance. Il était né au château de Boussac : il y avait été nourri par une robuste et dévouée paysanne dont il cherchait vainement à retrouver le nom.
