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La vie de Jésus de Nazareth est racontée, dans ce livre, sous forme romancée, dans le respect des Evangiles. L'auteur a inclus dans cet ouvrage des informations historiques, géographiques, politiques et religieuses. Les descriptions architecturels, anecdotes et légendes rapportées se situent entre 150 avant et 70 après JC. Ce livre 1/2 développe l'histoire du baptème de Jésus jusquà la guérison de la fille de Jaïre. Autour de Jésus, les personnages historiques et fictifs, à la psychologie sciemment moderne, entrainent le lecteur dans une époque marquée par une situation politique et religieuse complexe et souvent violente.
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Seitenzahl: 620
Veröffentlichungsjahr: 2022
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La maison de Satan, pillée.
Partie I
Les chapitres,
1. Crise politique de Césarée à Jérusalem.
2. Jean le Baptiste. Disciples et sicaires.
3. Jésus. Du Baptême au Désert.
4. Temple de Jérusalem. Séance au Sanhédrin.
5. Jean le Baptiste et Hérode Antipas.
6. Jésus et les premiers disciples.
7. Les noces de Cana. Synagogue de Nazareth.
8. Mésaventures à Rome.
9. Antipas et Abraham Sarraf, maitre de Sippar.
10. Jérusalem. Basilique royale et palais préfectoral.
11. Jésus chasse les commençants du Temple.
12. Rencontre avec Nicodème. Colère des lévites.
13. La Samaritaine. Arrestation de Jean le Baptiste.
Partie II
Les chapitres,
1. Guérison du fils de l’officier royal. Synagogue de Capharnaüm.
2. Antioche, capitale de la province de Syrie.
3. Guet-apens à Jérusalem. Conférence à la Maison du Droit.
4. Galilée. Banquet chez Levi. Les deux drachmes. Pêche miraculeuse.
5. Jérusalem. Guérison du paralytique, jour du sabbat. Le chemin de traverse de Jacques Zebédée.
6. Les Tabernacles, fête de l’eau. Début des conflits au sein du Temple.
7. Tourments d’Antipas et communauté de l’Alliance.
8. Les mystères de Babylone. La communauté de Sippar.
9. Miracles en Galilée. Guérison du serviteur du Centurion.
10. Pharisiens à Capharnaüm. Tempête sur le lac.
11. Construction d’un aqueduc. Les hellénistes et le Logos.
12. Théâtre et comédie.
13. Qui a touché mon manteau. La fille de Jaïre. Ne craignez pas ces gens-là.
14. Assassinat à Tibériade.
66 Ce sommaire ne présente pas les titres, mais les sujets et évènements de chaque chapitre.
« Les maitres spirituels disent que celui qui médite (sur la vie terrestre de Jésus) doit essayer de se représenter la scène par l’imagination […] Il doit être… comme un témoin qui se serait arrêté au bord de la route pour voir ce qui se passe. »
Romano Guardini.
Je suis un de ces témoins, à la vive imagination ; je ne me suis pas arrêtée au bord du chemin. Je l’ai suivi tous les instants de Sa Vie, qui est devenue ma vie.
Nicole Thérèse Roland.
1
Attaque d’un convoi romain.
Lucius, dans la voiture1, sirotait un alcool amer dont il était grand amateur. Il était ravi de revoir, à Scythopolis, le petit roi comme on l’appelait à Jérusalem. Hérode Antipas avait un côté féminin et fragile qu’il accentuait avec des tenues extravagantes. La dernière fois qu’il l’avait vu, il était enveloppé d’un manteau violet réhaussé d’or qui lui donnait un style ! Avec ses cheveux noir et lisses coupés au carré, il ressemblait à un égyptien …Il se mit à rire.
En face de lui, Caius, un petit homme pâle et effacé, scribe et comptable du préfet Pilate, ruminait sa rancœur : - Travailler avec ce Lucius, ce jeune agité avec ses cheveux bouclés ! Il savait pourtant que c'était la seule façon, pour lui, d'avoir une position sociale. Il haussa les épaules.
Le convoi, venant de Césarée maritime, longeait une colline d’une bonne hauteur, quand le tête-à-tête des deux hommes fut interrompu par une forte secousse. Caius pencha la tête hors de la voiture et ressentit une forte douleur au ventre : -Nous sommes attaqués ! hurla-t-il d’une voix étranglée. Tout son corps s’affaissa ; il faisait partie de ces citoyens romains privilégiés que la violence n'avait jamais approchés. Malgré sa torpeur, Lucius sauta de la voiture. Tout beau parleur qu'il était, il ne manquait pas de courage, et hurla : - Rufus ! N’apercevant pas, en tête du cortège, le grand centurion, une peur panique le saisit. Soudain, une pierre heurta de plein fouet sa tempe droite, et la violence du choc fit disparaitre la peur ; il se mit à hurler plus fort : - Caius, il y a des épées dans le coffre !
Il en saisit un, en criant : - Le bouclier…Caius, donne-moi le bouclier ! Pestant contre l'inertie du scribe, serrant contre lui tablettes et autres parchemins, il saisit le bouclier d’un geste violent. Et, campé derrière la portière, il tenta d’éviter trois à quatre grosses pierres, sans cesser de hurler un : - Rufus ! maudissant ce rustre de centurion, qui n’était pas là. Inspectant les collines hautes qui avaient succédé à une passe herbeuse, il se remémora les échauffourées qu’on leur avait signalées depuis six mois !
Soudain, une forte douleur lui engourdit la jambe, il venait de recevoir une pierre pointue ou une flèche dans le genou, il ne savait pas. Il entendit ensuite des hurlements dans les collines qui le terrorisèrent, et tomba sur Caius au fond de la voiture. Puis, il fondit de reconnaissance en entendant la voix de Rufus crier : - On les a pris à revers. Il se releva, ravi de voir cette masse de pourpre et de cuir devant lui, en soufflant : - Tu connais ton métier, Rufus, hein ! ....
À peine eut-il prononcé ces mots qu’un sifflement strident passa au-dessus de sa tête, dont il ne comprit pas l'origine. En l’espace d’une seconde, les tissus et les bois de la voiture s’embrasèrent ; il recula, déjà léché par le feu. Rufus lui repartait au pas de charge, en lui criant : - Occupe-toi de Caius !
Hébété comme au sortir d’un cauchemar aviné, il répéta : - Caius ? Et, retomba dans la réalité : - Caius, sors delà ! Ne recevant pas de réponse, il déchira précipitamment rideaux et tissus intérieurs et pénétra dans la voiture. Il vit un Caius prostré, les yeux fixes, l’attrapa par la tunique et le jeta dehors, sans ménagement. Rufus revenait déjà, essoufflé par les deux cents pas qu’il venait de parcourir en courant.
-Agresseurs éliminés. L’officier saisit Lucius et l’assit sur un rocher ; ce dernier fut surpris par la puissance de cet homme grand et massif : - Rufus, tu es aussi prodigieux qu’Achille ! que…
- Qu’un officier de l’Empire, laissa tomber le grand homme laconique.
Il se mit à rire nerveusement en tapant sur le bras du centurion ; il y regarderait à deux fois avant de traiter les soldats de rustre ; et les trois hommes s’écartèrent de la voiture qui se consumait.
- Prochore, les chevaux ! Lança l’officier à l’un de ses soldats, puis :
- Es-tu blessé, Lucius ?
-Beaucoup de sang, c’est tout. Nous sommes à quelques lieux de Scythopolis, Antipas m’offrira ses soins. Lucius vit le visage de Rufus se fermer ; les hommes de la hiérarchie militaire romaine vouaient un profond mépris au roitelet.
Un décurion déboulait des collines : il était la copie conforme de Rufus, un peu plus âgé, cependant.
- Flavius, combien étaient-ils ?
-Une trentaine. Certains ont pu s’enfuir dans les collines, ils connaissent le pays…
- Est-ce une bande organisée ?
-Je ne le pense pas, précisa le décurion, compte tenu des armes que nous avons trouvées, ce sont des gueux, peut-être même des brigands !
- Des brigands s’attaquant à un convoi romain ? Le grand centurion était sceptique.
- Juifs ? Demanda soudain, Lucius, dont les idées se remettaient en place.
-Je ne pense pas, car... voulut rajouter le décurion. Il comprit que le jeune secrétaire n’avait cure d’en savoir plus.
-Merci, Flavius, lui dit Rufus, fais préparer deux chevaux pour Caius et Lucius.
-Comment ! Caius était effaré …. - Je suis un homme de lettres ! Je ne suis jamais monté sur cette chose !
- Que me dis-tu là, Caius ! Tu es homme de lettres au service du préfet Ponce Pilate et nous sommes en mission ! Soit tu restes ici et tu rentres à pied, soit tu prends ce cheval ! Lucius lui tourna le dos en levant les yeux au ciel : - Rufus, reprit-il à mi-voix, nous dirons que les hommes, qui nous ont attaqués, sont juifs.
Le centurion que la politique n’intéressait pas acquiesça. Il était conforté dans sa position par l’attitude du préfet Pilate, qui lui non plus n’avait cure de toutes ces manigances. Lucius le savait et était conscient aussi que c’était sa gentillesse qui l’avait fait accepter par la hiérarchie militaire, malgré ses allures d’éphèbe blond.
2
Crise politique, en Judée.
Trois semaines plus tard, Lucius montait les marches de l’escalier menant aux remparts qui surplombait le port de Césarée maritime. Il déboucha dans la coursive en boitant, sa jambe le faisait encore souffrir. Il sourit en voyant son supérieur, cheveux coupés ras, bardé dans son uniforme de cuir et de pourpre. Pilate sorti de ses réflexions fronça les sourcils : - Le médecin ne t’a-t-il pas ordonné le repos, Lucius ?
- Je vais bien, préfet. Les tétrarques Philippe et Antipas viennent d’arriver.
Pour toute réponse, il eut droit à un : - ha ! exaspéré et à un silence tendu. Il n’était pas inquiet de l’humeur de son patron, il le savait trop droit pour commettre une injustice, même sous l’effet de la colère. Pilate eut un brusque mouvement de la tête : - Je ne comprends pas comment ce…Antipas a pu faire parvenir à l’empereur un rapport sur l’affaire des boucliers ! Alors, que moi… Il se calma, détestant se laisser aller devant ses subordonnés :
- Introduis-les, dans le salle des audiences. J’arrive.
Lucius repartit sans piper mot, se disant que l’entretien risquait d’être chaud. Arrivé dans la salle, il fit un geste que Cicer, le chef du protocole, comprit et les deux tétrarques furent introduits.
- Le préfet Pilate est heureux d’accueillir, vos majestés ! Lança-t-il d’emblée à leur arrivée.
Antipas, tétrarque de Galilée et de Pérée, se dirigea vers lui tout sourire : - Vas-tu mieux, Lucius ? Mes soins ont-ils été à la hauteur !
-Tu sais combien j’apprécie ta compagnie, Majesté !
Entendant les pas précipités du préfet dans l’escalier, leur visage se ferma. Pilate tiqua lorsqu’il souleva la tenture dissimulant les marches : les tenues extravagantes du tétrarque, en l’occurrence d’un vert vif gansé d’or, l’horripilaient. Mais il se reprit disant sur le ton de la convivialité : -Je salue mes alliés !
-Nous nous sommes empressés de répondre à tes ordres, préfet. Lança Antipas en inclinant la tête vers la gauche, comme le font les oiseaux. Une habitude, qu’il ne contrôlait pas.
-À mon invitation, Antipas. Rectifia Pilate en saluant de la tête le roi Philippe qui gardait, par nature, une distance silencieuse. - Flaccus, notre gouverneur de région, continua-t-il, m’a adressé un courrier qui met en cause la façon dont est gérée la sécurité sur vos territoires. Et l’attaque de ma délégation…
Antipas eut un sursaut : - Préfet ! s’esclaffa-t-il.
Pilate haussa le ton : - Des milliers de galiléens affluent en Judée pour rencontrer ce… ? Lucius, comment se nomme-t-il ?
- Jean le Baptiste, préfet.
- Préfet ... Le tétrarque eut encore la parole coupée.
- Permets-moi de te préciser les choses. L’Empire a pris l’engagement, à la mort de votre père Hérode, de vous maintenir à la tête de vos royaumes respectifs.
- De nos tétrarchies, préfet. Corrigea Antipas.
- C’est cela. Confirma Pilate sur un ton agacé, arpentant la pièce. Lucius s’était mis en retrait, sachant que ce n’était pas bon signe. Le préfet reprit la conversation, plus crispé que jamais : - J’ai été nommé préfet de Judée parce que votre frère Archélaos n’a pas su maintenir l’ordre. Je n’ai jamais caché que cette nomination ne correspondait pas à mes espérances. Il est donc inconcevable qu’un quelconque événement nuise à ma carrière !
- Préfet, puis-je intervenir ! En inclinant une nouvelle fois la tête à gauche, Antipas tenta d’évacuer son angoisse : - Je ne puis imaginer que le gouverneur Flaccus soit inquiet des jérémiades de ce moine qui baptise dans le désert et ….
Lucius vit les mâchoires de Pilate se contracter avant qu’il n’aboie :
-Nous ne portons aucun intérêt à ce moine ! Nous nous inquiétons des foules qu’il déplace...Je dois déjà gérer chaque année, l’arrivée de milliers de Juifs venant de tout l’Empire pour vos fêtes. Les incidents se multiplient ! En octobre lors de...quelle fête Lucius ?
- Les Tabernacles, préfet.
- Deux de mes hommes ont été poignardés ! Un membre de la famille de Joseph Caïphe a subi le même sort. Même entre vous les problèmes se règlent les armes à la main ! Et maintenant, ce moine qui campe dans le désert ! Il fit un pas vers le tétrarque qui recula de deux : - Ce moine est régulièrement en Pérée et ce sont des galiléens qui le rejoignent en masse ! Cela concerne donc ta juridiction !
-Bien. Murmura Antipas qui ne savait plus quoi dire. Un silence pesant s’installa entre les quatre hommes et la petite fontaine de mosaïque bleue, qui trônait dans la pièce, en profita pour faire entendre son murmure.
Philippe qui, régnait sur l’Iturée et la Trachonitide, des territoires à l’extrême Nord de la Galilée, comprit que son frère ne s’en sortirait pas : - Puis-je parler préfet ? Pilate avait de la sympathie pour le vieux tétrarque, aux cheveux argentés. Malgré ses origines arabes et la réputation meurtrière de son père Hérode le Grand, Philippe avait su se faire apprécier par l’intelligentsia du pays. Le vieux roi expliqua sur un ton modéré : - Ces faux prophètes ont été nombreux, certes. Cependant, le danger me paraît ailleurs. -Je t’écoute. Pilate était soudain intéressé, mais agacé par la lenteur du vieux roi : - Avec sagesse, Rome ne se mêle jamais des affaires intérieures juives, et la hiérarchie du Temple en profite ; elle en tire des avantages certains ...
- Sonnant et trébuchant. Souligna Antipas sans perdre son air lointain.
Son frère acquiesça : -Beaucoup d’argent, en effet. En outre, elle n’a pas à se préoccuper de la sécurité de la Judée puisque tu y veilles, préfet.
- Donc ? Insista Pilate qui voulait arriver à terme.
-Selon moi, le sanhédrin est à même de régler le problème du moine ; d’autant qu’il est religieux, donc de sa compétence directe. - Merci, Philippe. Soupira Pilate qui était arrivé au résultat qu’il escomptait. Il se retourna vers Antipas qui, réfugié près d’une baie surplombant la mer, ressentit presque physiquement le regard du préfet peser sur lui, avant de l’entendre dire : - Accepterais-tu de mettre ta diplomatie légendaire à la disposition de Rome, et de rencontrer Hanne Benseth ?
En inclinant, bien malgré lui, la tête, Antipas chercha à discerner si l’ironie perçait dans les propos du préfet. Pour se rassurer, il suivit le vol d’une mouette et frissonna : il n’aimait pas ces oiseaux vindicatifs. Lentement, il fit face à Pilate : - Bien sûr. Ne suis-je pas citoyen romain comme toi, préfet ?
3
Pilate se rapprocha du tétrarque, et lui dit : - Tes interventions sont toujours du meilleur aloi.
- Je te remer…Antipas n’eut pas le loisir de continuer.
- L’empereur y est toujours très sensible !
Lucius vit Philippe lever les yeux au ciel, comprenant où Pilate voulait en venir. Antipas laconique répondit par un : - En effet, comme on met un point à la fin d’une phrase.
Le préfet, les mains derrière le dos, se mit à arpenter la pièce, en élevant la voix : - Comment croire qu’un allié de Rome, citoyen romain, puisse se faire le porte-parole d’une délégation de juifs barbares ?
- Préfet …. Dirent en même temps les deux frères.
- En quoi, des boucliers dédiés à l’empereur dans le palais que j’occupe à Jérusalem, Lucius fronça le nez, Pilate hurlait, peuvent gêner en quoi que ce soit ces oiseaux de mauvais augures... ?
- Préfet, puis-je expliquer ?
Pilate se retourna : -Comment as-tu osé envoyer un rapport à ce sujet à l’empereur sans me tenir informé ?...
Antipas avait fermé les yeux comme pour éviter une onde de choc, si bien que le préfet se tut. Lucius fut surpris de voir le tétrarque faire un mouvement imperceptible, comme pour sortir d’un état de torpeur. Ce fut Philippe qui cassa l’atmosphère en se mettant entre Pilate et son frère dont il connaissait la fragilité :
- Préfet…
Pilate eut un geste d’impatience, les démonstrations à tiroir du vieux roi l’horripilant : - Mon frère va te répondre. Mais, sache que nous avons la violence en horreur.
Pilate se mit à rire, puis il baissa les yeux : - Sa chère Claudia ne lui a-t-elle pas dit cela, aussi ? Mais, Claudia est une femme ! Il respira, se planta devant les deux hommes et dit en pesant chaque syllabe :
- Moi, j’ai la duplicité en horreur.
Lucius respira, l’atmosphère s’était détendue sans que vraiment il comprenne pourquoi.
- Mon frère, continua Philippe, explique cette regrettable affaire.
Pour retrouver contenance, Antipas se mit à marcher lui aussi, d’un pas lent : - J’étais à Joppé, mon chambellan Blaste devant embarquer pour Rome. Je lui donnai les derniers ordres, quand une délégation de Jérusalem a demandé une entrevue. Pouvais-je refuser ?
- Des noms ?
Le tétrarque égrena quelques noms parmi les plus connus de Jérusalem : -Alexandre Benlod, Nephtali He’Seth, Joseph Benehésir, Ezech Benbrith … il s’arrêta, mit ses cheveux derrière les oreilles et rajouta très vite : - C’est une manipulation, préfet, j’en ai la conviction. Hanne Minor faisait partie de la délégation.
Stupéfait, le préfet s’esclaffa : - Le fils du grand sacrificateur, Hanne Benseth… ! Minor ne peut pas faire partie de cette délégation par hasard. Et par devers lui : -Hanne ne laisse aucune place au hasard. Il releva la tête : - Nous allons rendre la monnaie de sa pièce à Hanne Benseth.
4
Jérusalem, forteresse Antonia.
En pénétrant dans la forteresse par la porte Baris, Sextius chercha des yeux son centurion, Antoine, et l’aperçut descendant des casernements. Arrivé chez lui, il eut à peine le temps de défaire sa ceinture que le dernier se présenta.
- Où est Placide, Antoine. Voyant les sourcils de son second se hausser, il précisa : - C’est urgent ! Et il suivit des yeux le vieux centurion, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans les escaliers. C’était son plus ancien compagnon, il avait une confiance totale en lui. Perdu dans ses pensées, il sursauta.
- J’suis là, chef.
Il se retourna, fixant Placide d’un œil noir : - En voilà un, qui est aussi haut que large, avec un sens de la discipline qui laisse à désirer. Il fulmina :
- Placide, je t’ai déjà dit de saluer.
- Ben, ouais chef, je salue !
Sextius leva les yeux au ciel. Ce vieux soldat aux cheveux au front large et dégarni était insupportable, cependant il aurait eu du mal à sans passer : - Trouve-moi, Ophel.
- Té, chef, aussitôt dit, aussitôt fait. J’y vais !
Sextius hocha la tête en voyant partir le petit homme. Simon Ophel allait arriver rapidement. Ses entrepôts étaient situés à proximité de la porte des Poissons, hors rempart, dans le quartier de Bezetha où étaient installés les marchés en gros. Il but une gorgée de lait et inspira avec satisfaction une grande bouffée d’air.
-Eh, Augias ! Lança-t-il en voyant son chien entrer en reniflant une piste invisible. Il caressa l’immense animal, un bringé noir qu’il avait sauvé de l’arène, se disant qu’il devait tout à l’empereur Auguste :
- Il avait osé solliciter une audience et lui avait remis une lettre prouvant qu’il était arrière-petit-neveu de Sextus Caesar et donc, parent de Caius Julius Caesar ! Et l’empereur l’avait intégré à l’armée avec un grade. Il était aujourd’hui tribun militaire ! Sans s’en rendre compte, il se chauffait les mains contre sa tasse. Ses appartements, avec voûtes et colonnades en pierre de taille, étaient glacials. Soudain, il se mit à rire : - Quel roi, cet Antipas, Augias ! Le vieux chien fatigué s’approcha la tête basse.
Il venait de traverser la ville aux aurores pour rencontrer le tétrarque, arrivé la veille au palais asmonéen, sur les hauteurs ouest de Jérusalem. Ce palais, dit royal, il était bâti à l’ancienne, murs épais, salles immenses, pierres apparentes, et malgré tous les tapis et autres meubles, il paraissait vieillot. Il lui avait annoncé que le préfet Pilate souhaitait que Simon Ophel fasse partie de la délégation qui devait l’accompagner chez Hanne Benseth, le grand sacrificateur. Pourquoi, il n’en savait rien lui-même. Mais, le tétrarque avait acquiescé et l’avait congédié d’un geste, ni plus ni moins. Cette entrevue l’avait mis mal à l’aise. En sortant du palais, il avait respiré à plein poumon comme si la présence du souverain avait raréfié l’air autour de lui.
Il sursauta, et se leva : - Simon Ophel, je te remercie d’avoir répondu à ma requête. Prends un siège.
- Merci, tribun. Tout en gardant leur distance, les deux hommes avaient su créer des liens. En s’asseyant, Simon Ophel passa la main dans sa barbe gris fer bien frisée : -Une urgence ?
-Qui va te plaire, Ophel.
Ophel était commerçant et fournissait la viande en gros à l’armée romaine, mais aussi au temple. Cette situation lucrative avait pourtant un revers. Le métier de boucher était considéré comme impur, et nombre de religieux et de notables juifs le battaient froid. Ces circonstances lui avaient donné à réfléchir et il s’était mis à fréquenter toutes les communautés de Jérusalem. Sextius, lui, l’appréciait : l’homme portait l’honnêteté sur son visage un peu large et empâté par les années.
- Je viens de visiter le tétrarque Antipas. Expliqua-t-il.
- Oh, le fils miraculé d’Hérode le Grand. L’interrompit Ophel, en jouant avec les franges de son manteau beige.
- Que veux-tu dire ?
Ophel ne répondit pas ; il regardait avec curiosité la complicité qui existait entre le tribun et son chien en se disant que, comme lui, les chiens étaient impurs dans ce pays…
Sextius, étonné de son intérêt, lui dit : - Belle bête, hein ! Un chien de légion…
-Ah ! Répliqua Ophel qui ne savait pas ce que cela signifiait. Puis il expliqua : - Tu n’es pas à Jérusalem depuis assez longtemps, tribun, pour en connaître les vieilles intrigues. Hérode le grand a fait assassiner presque tous ses enfants. Même la femme qu’il aimait.
- Ce même Hérode, qui a construit tant de merveilles !
- Oui. Je peux te dire que mon peuple l’abhorre. Plus de 6000 pharisiens qui ont refusé de lui prêter serment, lors de son accession au pourvoir, son regard s’embua, l’ont payé de leur vie ! Mon grand-père d’ailleurs…
- Tu dois nous reprocher de maintenir la famille au pouvoir ?
- Bien sûr, Antipas avec sa manie de se faire appeler roi et son luxe tapageur nous excède ! Pourtant, la force réelle des Hérodiens maintient l’équilibre.
-Quel équilibre ?
-J’appartiens à la très ancienne confrérie...
-Tu es pharisien !
Ophel hocha la tête en souriant : - Les partisans du grand prêtre n’acceptent pas que nous soyons reconnus comme les gardiens de la tradition vivante. Pour notre part, nous n’acceptons pas qu’ils aient la main mise sur l’administration du temple et sur le Corban !
- Le corban ?
-Ce sont les offrandes offertes au Temple dont bénéficie exclusivement la famille de Hanne Benseth ! Donc, la puissance des Hérodiens, dans le pays, met un frein à l’ambition vorace des Barhannas. Voilà, la triste réalité !
Sextius, qui continuait à caresser la tête d’Augias, était perplexe.
- Drôle de pays. Vous développez autant d’animosité entre vous que contre Rome. Et tu me vois étonné, Ophel, de te voir accepter ma fréquentation, même si cela se fait dans la discrétion ?
-Grâce aux souterrains secrets d’Hérode le Grand... !
- Ah ! Parce que c’est lui ?
- C’est lui, oui !
Sextius se mit à rire : -Je reçois les prêtres devant la porte Baris ou parfois au pied des escaliers de Gabbatha, parce qu’ils ne veulent pas m’approcher !
- Je suis un homme modéré, tu l’es aussi. C’est ce qui permet notre rencontre.
Puis, Sextius en vint au fait : - Accepterais-tu d’accompagner une délégation conduite par Antipas, chez le Grand Prêtre ?
Ophel sourit dans sa barbe : - Tribun, tu as raison, cela me plaît.
5
Basilique royale, sud du temple.
Quelques jours plus tard, au dernier étage de la basilique royale, un homme observait les parvis du temple noirs de monde. Les trois nefs corinthiennes du bâtiment, où il se trouvait, étaient les plus vénérées du temple, car elles avaient fait partie, disait-on, de l’ancien palais royal de Salomon. Hanne Benseth, en tout cas, en faisait courir le bruit, et c’était là qu’il avait installé ses appartements. Son attention était centrée sur le sanctuaire, posé sur le parvis des étrangers comme un bijou de marbre et d’or ; toute sa vie se résumait à cela, le temple. Il dit lentement sans se retourner :
- Saddoc, nous le recevrons, ici.
Saddoc Benlacham, commandant du temple, était son cousin et tous les deux avaient un air de famille qui ne trompait pas : grands, secs, le visage émacié habillé d’une pointe de barbe taillée courte. Saddoc, cependant, avait le poil plus noir, ce qui lui valait le surnom de l’Ameq2. Plus que leur ressemblance physique, c’était un goût féroce du pouvoir qui les unissait. Hanne détestait Antipas ; il se retourna vers Saddoc, installé dans son fauteuil de tapisserie : - Il n’est pas question que ce bâtard acquière dans cette affaire la moindre once de pouvoir !
- Hanne, être reçu sur le parvis des Étrangers plutôt que dans la salle Ézéchiel sur le parvis d’Israël est, en soi, une vexation.
-Le fait que j’accepte de le recevoir est déjà pour lui une victoire ! Hanne, rageur, s’assied et regarda son cousin se verser du vin dans des verres cerclés d’argent. Saddoc sentant le poids de son regard : - Qu‘est-ce qu’il y a ?
- Il devient urgent de faire retomber sur le tétrarque cette affaire de moine, parce que je vois les problèmes arriver.
- Ce moine prêche dans le désert ! Alors, qu’importe !
-Saddoc, c’est plus complexe ! Quelque chose nous échappe. Je le sens. Il suffit qu’un opposant crédible apparaisse pour que notre pouvoir soit en jeu. Il se releva : - Jacob Benjudas par exemple. La mémoire de son père, Judas de Gamala, se dressant contre Rome et le temple, est encore vive dans le pays.
- Puis-je te rappeler mon sentiment sur les Benjudas : il faut les éliminer. Susurra Saddoc en dégustant son vin.
Caïphe venait de passer la porte en faisant comme s’il n’avait pas entendu les propos du commandant ; il dit sur un ton forcé : - Père, la délégation d’Hérode Antipas arrive. Le commandant peut-il aller l’accueillir ?
Saddoc leva les yeux au ciel, sans rien dire.
- Mon fils ! Tonitrua Hanne, exaspéré : - Un simple lévite suffira ! Il lança un regard à Saddoc, qui sortit donner des ordres, et se retourna vers la baie. Sentant de façon presque palpable l’embarras de son gendre : - As-tu bien compris la position qu’il nous faut tenir face à Antipas ?
Joseph Caïphe s’avança vers la baie ouverte presque avec timidité. Pourtant, c’était un homme de belle stature, grand et large ; mais, des épaules tombantes et un embonpoint conséquent accusaient l’effet de mollesse que dégageait sa personnalité. Même sa barbe, qu’il devait porter, en tant que grand prêtre, longue et taillée carrée, ne ressemblait à rien ; ayant le poil clairsemé. Ne l’entendant pas répondre, Hanne se retourna. Surpris Caïphe lança : -Mon père, tu sauras compléter mon discours, s’il le faut.
Hanne fit un - hum - dubitatif…… Va m’attendre dans la salle d’audience. Et il se retourna vers la baie surplombant les parvis.
Puis, il sursauta : - Le grand Hanne Benseth en pleine méditation, quelle beauté ! Ô toi, colonne qui soutiens la porte du sanctuaire……Biblique quoi !
Il se retourna en souriant ; il n’avait pas entendu entrer le Séguan, un autre de ses cousins. L’ironie et le sens de la dérision de ce dernier le ravissaient et faisaient écho à quelque chose de puissant en lui. Il l’avait surnommé, Qohèleth, parce que l’Ecclésiaste était son livre de chevet ; il dit avec lassitude : - Alors, Qohèleth ? Que manigance Caïphe ?
Le Séguan, qui était le grand maitre des Cérémonies du Temple, gonfla ses joues et écarquilla les yeux, pour ressembler à Caïphe : - Aucune inquiétude, il ne manigance rien. Il ne s’inquiète que de futilités.
Hanne se détendit. Le Séguan était glabre ; avec ses pommettes saillantes et ses yeux en amandes, il ressemblait à un chat.
-La délégation arrive ! Saddoc entra précipitamment : - Et savez-vous par qui le petit roi est accompagné ? Hanne haussa les sourcils : - Simon Canthara ! ajouta Saddoc.
- Quoi, un Benboethos ? Ce nabot me nargue !
Lorsque ses deux cousins furent sortis, le Séguan se mit devant la baie, et ferma les yeux : -Quelque chose le tourmentait depuis longtemps, sans qu’il comprenne pourquoi...Sa lecture assidue des écritures n’y faisait rien…Souvent la nuit, il se tenait devant le Saint en priant jusqu’à l’épuisement : -Seigneur, viens vers moi dans l’épaisseur de la nuée3… Et il avait de plus en plus l’impression que cette épaisseur l’engloutissait… Il poussa un soupir et finalement rejoignit Hanne et Saddoc.
6
Basilique royale, salle des lampes.
Ophel fut le dernier de la délégation à s’introduire dans la salle, en admirant la cinquantaine de lampes de cuivre pendues au plafond. Soudain une sorte de malaise le saisit. Il ne comprit pas pourquoi, puis s’aperçut que Hanne Benseth le toisait du regard. Le seul à paraître à l’aise, dans ce face à face glacial, était Théodotus Benvettetus, représentant de la communauté grecque, qui admirait les boiseries de la salle.
Il n’y eut aucune salutation ; le gouffre qui existait entre les Hérode et les Barhannas étant trop profond. Ce fut Caïphe qui rompit le silence étouffant qui régnait entre les deux délégations. Sans effet, d’une voix molle, il dit. - Hérode Antipas, tu as demandé audience, nous t’écoutons.
Tout en inclinant la tête fatalement à gauche, le tétrarque étudia le Grand Prêtre. Caïphe semblait aussi anxieux que lui, et le nous sur lequel il avait insisté impliquait Hanne Benseth, personne n’en doutait. Quand il voulut prononcer un mot, le souffle lui manqua ; il se réfugia dans la banalité afin de faire réagir ses interlocuteurs :
-Tu connais, Joseph Caïphe, notre peuple et son attente du messie....
Il fut interrompu par Hanne : - Nous as-tu demandé audience pour annoncer le retour du Messie ?
Des rires furtifs se firent entendre, Antipas devint blême. Sans poser le moindre regard sur Hanne, il répondit : - Il semble que si Messie il y a, ce soit dans la juridiction du Grand Sanhédrin, que tu présides, qu’il sème le trouble !
- Il semble aussi, reprit Hanne sur le même ton, fixant toujours son interlocuteur : - que ce soient des galiléens qui se déplacent en masse pour le rejoindre et inquiètent Rome.
Cette attaque frontale libéra brusquement Antipas de son angoisse : -Le préfet Pilate ne sait peut-être pas que le moine en question s’attaque au Temple et à sa hiérarchie, et qu’il appartient à la descendance d’Aaron. C’est un prêtre. Il esquissa un sourire, il venait de marquer un point. - Son père, continua-t-il, était prêtre au service du temple. Le bruit ne court-il pas qu’il a recouvré la parole lorsque son fils, le moine dont nous parlons, est né ? Ma police est efficace, n’est-ce pas ?
Il s’aperçut que la sueur perlait dans la barbe clairsemée de Caïphe ; le grand prêtre n’arrivait pas à prendre la discussion en main et s’en rendait compte. Le regard que se lancèrent Hanne et Simon Canthara Benboethos ne lui échappa pas non plus : la haine des deux familles était d’autant plus forte, que leur prétention à obtenir la grande sacrificature était légitime. Faisant mine d’être étonné par le silence, il adressa à Caïphe un de ses sourires angéliques et désarmants dont il avait le secret : - Ce silence serait-il porteur de divines paroles ? Que t’inspire-t-il pour régler ce problème, Caïphe ?
- Majesté, puis-je vous interrompre ?
Surpris que quiconque ose prendre la parole en présence de Hanne et de Saddoc, Antipas ne le fut qu’un instant, car c’était Théodotus. Il fit un geste las, l’engageant à parler, sachant que le grand grec allait excéder Hanne Benseth.
Théodotus, la mine inspirée, précisa : -Je préside la corporation des synagogues de langues latines et grecques. Je puis vous dire que nos frères de Rome, d’Alexandrie, également…Prenant soudain, un air d’extase : -J’arrive d’Alexandrie... ? Enfin que disais-je ?
- Nos frères de Rome … répéta Antipas, ne voulant surtout pas qu’il perde le fil de sa pensée, dont il avait saisi l’objet.
- Oui, ils sont très inquiets de ce type d’affaire. Enfin, nombre d’entre nous sont citoyens romains ! Et quelles sont ces étrangetés d’un autre temps ? Un moine dans le désert habillé de peau…
-Merci, Théodotus, laissa tomber Hanne, et Théodotus, la bouche encore ouverte, resta figé comme une gargouille.
Caïphe en profita pour placer le discours qu’il avait laborieusement élaboré : - Nous sommes, Majesté, cher Théodotus, les deux hommes étaient amis, bien informés de cette affaire. Nous....J'ai pris la décision d’envoyer une commission d’enquête du sanhédrin à Bethabara.
- Excellente initiative, cher ami ! Lança Théodotus, qui ne semblait toujours pas touché par l’atmosphère pesante de l’audience.
Hanne fronça les sourcils en voyant l’avocat Zacharie se pencher vers Antipas : - Quelle manigance souffle-t-il à l’oreille du nabot ?
Caïphe reprit sa démonstration : Il faut rassurer le peuple et lui rappeler que le Très Haut parle d’une seule Voix, au sein du Temple ! Quant à la sécurité … Il émit un petit rire fluet, qui eut l’heure d’agacer Hanne plus encore qu’il ne l’était : - Il appartient à Rome de s’en préoccuper.
-Et puisque, Tétrarque, intervint Hanne sans ménagement pour son gendre : - tu as la meilleure armée du pays, nous comptons sur elle, également.
Antipas ne perdit pas son sourire de circonstance : - Il semble que le gouverneur Flaccus se préoccupe aussi, depuis Antioche, de la sécurité de la Judée ...
Hanne tiqua ; et Antipas, que seule la commission d’enquête intéressait, reprit avec une lenteur sciemment exagérée : -Nous sommes l’élite d’Israël et devons respecter son intégrité.
- Absolument. Lança Caïphe sans savoir où voulait l’amener le tétrarque.
-Merci Caïphe. La commission d’enquête doit donc être représentative de toutes les tendances du sanhédrin.
- Sage proposition, Majesté ! s’esclaffa Théodotus admiratif. Autour de lui, ses amis ou partisans du moment firent entendre, de façon modérée mais ferme, leur adhésion.
Caïphe jeta un regard à la ronde pour chercher d’éventuelles objections. Rien ne venant, il lâcha : Proposition faisant l’unanimité. Je pense que notre entrevue peut en rester là.
Antipas fit un ample geste du bras en signe d’acquiescement et de salut, et repartit comme il était venu, en de bien humbles pompes.
Quant à Hanne, furieux, il se retourna vers son beau-fils :
-N’appelles jamais plus ce nabot, majesté !...
1Char aménagé et couvert.
2L’obscur en hébreu.
3 D’après Exode 19.
1
Capharnaüm.
Après la rue Extérieure menant chez lui, Matthieu emprunta le chemin des Micocouliers qui, en pente légère, laissait par certaines trouées de la forêt entrevoir le lac. Il chantonna en admirant les eaux calmes, heureux d’un si bel hiver ; il fronça les sourcils en passant devant la marre aux crapauds, en l’occurrence, des grenouilles qui s’en donnaient à cœur joie ! Juste avant d’arriver au carrefour des Micocouliers et de la route des 7 Sources, qui longeait les berges du lac, il salua Siméon qui, dans son atelier, rabotait le manche d’une bêche. Après le carrefour, la forêt cédait la place à l’ouest à de belles maisons dont les pierres sombres étaient couvertes de lierres et autres vignes vierge ; à l’est, la route se rapprochait du lac et finissait sur le port de Capharnaüm. Quand il y arriva, il fut surpris par l’effervescence qui régnait, et se mit à rire, car il était d’un naturel joyeux.
-Salut, Théophore ! Qu’est-ce qui se passe ? Une dispute de marins ?
- Penses-tu ! Ils sont tous en mer à cette heure-ci. Théophore, qui était un petit homme brun et râblais, s’approcha de lui avec un air de conspirateur : - Ce sont des inspecteurs de Sépphoris. En parlant plus bas : - envoyés par le Sanhédrin régional. Il paraît que deux commerçants de Damas ont porté plainte contre nous ! On rançonne tous ceux qui passent par ici ! Ensuite, reprenant son verbe haut : -Quel scandale ! On est une douane ou pas ! Hé ! Ils sont sur mon banc ! Théophore, blême, s’élança.
Matthieu hocha la tête. Il savait que la plupart des balances et des poids étaient truqués. Il fit un signe de loin à Aram Benthamar, son collaborateur, qui n’avait pas encore eu affaire aux inspecteurs, et se dit en traversant les étals qu’il avait de la chance : - Aram avait travaillé pour sa grand-mère pendant près de 40 ans. Cette dernière gérait à l’époque toute la banque, et la réputation sulfureuse qu’elle avait dans le pays ne l’avait jamais gênée. Il portait d’ailleurs le nom de son grand père, Levi, parce que son père…enfin…
Dans la cohue, où les curieux se mélangeaient aux publicains, il repéra vite son ami Sandor, toujours habillé comme un prince. Il discutait à grand renfort de gestes avec un petit vieillard aux cheveux noirs zébrés de blanc. Le Sandor en question ouvrit de grands yeux inspirés quand il l’aperçut, et dit se penchant vers le petit vieillard : - Rabbi Barka, voici Matthieu Benlevi, l’un de nos plus honnêtes douaniers ! Le prenant à témoin : - Matthieu dit à rabbi Barka que nous prenons les taxes réglementaires, rien d’autre ...
-Cher Sandor, marmonna de sa voix basse Rabbi Barka : -Je suis délégué du sanhédrin et…La conversation n’alla pas plus loin, deux hommes s’invectivant violemment à quelques pas de là. Matthieu vit l’inquiétude dans les grands yeux noirs et un peu tristes du rabbi, qui tremblait sur sa canne. Il resta à ses côtés afin qu’il ne soit pas bousculé. Sandor lui s’était précipité : - Simar, ça suffit !
- Il dit que ma balance est fausse ! Me dire ça à moi !
-Il m’a frappé ! C’est un scandale ! L’inspecteur régional, un grand maigre, le cheveu en bataille, se releva en montrant la plaque officielle qu’il portait autour du cou : -Il a cassé ma chaîne ! Cela ne va pas se passer comment ça ! !
-T’as raison, inspecteur ! Ils nous volent, ici ! Cria un commerçant qui n’était pas du pays.
Simar se calma, car Sandor lui avait tapé sur l’épaule avec vigueur. Ce dernier représentait Osias, le fermier général de basse Galilée, et son autorité n’était jamais remise en cause. Les vociférations continuant sur le port, il commença sérieusement à s’inquiéter. Le bruit d‘un banc renversé fit sursauter tout le monde, il y eut un mouvement de foule et il s’ensuivit une échauffourée générale.
Après avoir engagé rabbi Barka à s’écarter, Matthieu fonça dans la foule, car la bagarre se passait du côté de son banc ; Aram n’était pas, non plus, de prime jeunesse. Il se retrouva avec Ysaac, un marin de Bethsaïde, tentant de séparer deux forcenés, et reçut un coup de poing dans l’œil. Plié en deux par la douleur, il entendit un cri péremptoire : -Soldats, en ordre ! qui eut l’heur de calmer son monde : - Le premier qui bouge sera mis au fer ! Il reconnut le centurion Denis et son accent traînant.
Une voix maigrelette ajouta : - Notre centurion a raison ! Comment les membres de notre communauté osent-ils se conduire ainsi ? C’était Jaïre, chef de la synagogue et président du tribunal de la ville.
-As-tu mal ? Matthieu sursauta et vit d’un œil Rabbi Barka qui le regardait avec bienveillance. Soudain, ils entendirent : - C’est la faute aux publicains ! qui s’éteignit de lui-même sous le regard pesant et noir du centurion.
-C’est un scandale ! Continuait Jaïre : - Rabbi Barka est mon invité et si conflit il y a, il doit se régler devant le tribunal !
Le vieux Barka tentait de se rapprocher de Jaïre. Matthieu le prit par le bras pour l’aider en s’écriant : - Laissez le passage !
-Ah, cher Barka ! s’écria Jaïre en le voyant arriver à petit pas :
-Quelle inquiétude !
-Jaïre, permets-moi .... Sandor, dont les cheveux longs, c’était la mode chez les notables, témoignaient de sa participation à l’échauffourée, parla sur un ton modéré : - On nous accuse ici de tous les maux et… Il fut interrompu.
-Les balances sont truquées, c’est un fait établi. Cette affaire met en jeu la réputation de notre communauté !
Matthieu vit les mâchoires de son ami publicain se serrer à l’intervention de Jacques Zébédée, le fils du président de la corporation des pêcheurs. Ce dernier avait la réputation d’être hautain et imbu de lui-même. Sa taille, il était grand, un cou un peu long et des cheveux très courts, mettaient en évidence cette impression de condescendance qui émanait de sa personne.
Jaïre connaissant l’antagonisme des deux hommes lança en forçant son autorité : - Je vous convoque à la 9ème heure au tribunal, et je vous engage à méditer la parole du Seigneur : « tu auras un poids exact et juste » ! Cher Barka, allons chez moi.
Le calme régna enfin sur le petit port, et Matthieu regarda les rabbis monter vers la place de la synagogue. Jaïre avait beau tonitruer, c’était un brave homme qui, sans la présence du centurion, n’aurait pas pu faire grand-chose. Il avait dépassé la soixantaine et son goût pour une élégance parfois excessive, ses cheveux et sa barbe trop parfumés, faisaient se gausser les commères. Soudain il se sentit empoigné par le bras ; c’était Yssac qui l’aidait comme si son œil bleui l’empêchait de marcher. Il se laissa faire, connaissant la bonhommie du vieux pêcheur qui l’entraîna vers le marché, pour le soigner. Il redescendrait plus tard voir Aram, sorti indemne de l’échauffourée.
Après les douanes, ils arrivèrent sur l’esplanade située derrière le port. Ils croisèrent Jason, l’officier de la garde du roi Antipas, se dirigeant vers le centurion afin de savoir ce qui s’était passé. Matthieu le salua au passage. En arrivant sur le marché, Sarah avec laquelle Ysaac travaillait, offrait son plus beau sourire à un client, le vieux Esrôm de Corazim qui lui demanda : -Alors, mes conserves de murris ?
Elle fronça les sourcils : -Je ne vends pas de conserves de murris, Esrôm. Elle ponctua son affirmation en regardant Matthieu, car elle n’avait pas le droit d’en vendre.
- Ah, çà ! Reprit le vieillard. Simon Barjonas m’a promis un bon poids de murris ! Il a même dit à son frère André de l’écrire ...
-De l’écrire ! Comment il aurait pu faire ça le Simon, alors qu’il est parti chez le moine, là-bas, il y a plus d’une lune !
-Un moine ? Quel moine ?
- Eh Esrôm, t’es bien le seul à pas être au courant !
Matthieu, lui, n’écoutait plus la conversation. Il savait comme toute la ville que Simon et André Barjonas avaient rejoint Jean le Baptiste sur le gué du Jourdain : - Lui partait le lendemain pour se faire baptiser. Il n’en avait parlé à personne, car il était publicain. Qui aurait pris sa démarche au sérieux ?......................
2
Le gué de Bethabara, sur le Jourdain.
L’aube pointait à peine. Jean le Baptiste, assis à même le sol, fixait les pentes abruptes et escarpées des hauteurs alentours ; là-haut survivaient quelques arbres malingres et des buissons bas et odorants. Le fleuve, millénaire après millénaire, avait ouvert dans l’argile une gorge minérale qui s’étranglait par endroit au milieu d’un cirque de collines nues et tourmentées. Dans une clairière, les eaux s’étalaient plus lentes, plus silencieuses aussi, formant un gué où la roche affleurait. Il avait l’impression que le fleuve accordait, en ce lieu, un dernier répit à son âme humide avant qu’elle n’aille se perdre dans la grande mer stérile que les hommes appellent mer d’Asphalte. Ensuite, il suivit du regard les efforts de l’aube qui, peu à peu, devint plus manifeste au-dessus de la faille noire. Un nouveau jour arrivait. Il en éprouvait cependant moins de joie que d’habitude car, depuis plusieurs heures, il se concentrait sur un problème complexe. Pourtant, il profitait pleinement du silence dont la qualité est si particulière à cette heure du jour, correspondant à ce grand silence intérieur qui l’habitait, ne laissant vivante que son âme ardente et absolue.
À cette heure, les disciples le dérangeaient rarement, aussi fût-il surpris de voir Cléophas : -Puis-je te parler, Maître ?
Il se retourna : - Bien sûr.
Le jeune disciple était impressionné : le calme presque figé de son maître, son large visage impassible et ses yeux noirs, qui fixaient leur interlocuteur presque sans ciller, étaient troublants. Le jeune homme se laissa tomber à genoux à côté de lui, et expliqua : - Maître, ce que notre ami de Jérusalem, Barnabé, nous a rapporté se confirme. La délégation du sanhédrin quitte la ville demain matin. Elle sera ici vers la 7ème heure. Que devons-nous faire ?
Jean resta le regard fixé au sol en hochant la tête, puis il examina son disciple : il était jeune, fragile, pourtant …Il remarqua, à quelque distance, cinq ou six autres jeunes gens qui attendaient eux aussi ses ordres. Il répondit en insistant sur chaque mot : - Cléophas, il ne faut rien faire.
- Maître.... Le jeune homme ne put rien dire de plus, le Baptiste avait levé la main pour lui imposer silence. Ne sachant plus s’il devait rester ou partir, il s’assied en se contentant de regarder son maître, qui semblait toujours à l’écoute de quelque chose que lui seul entendait. Ses proches avaient l’habitude de ses silences profonds, presque têtus, qui leur donnaient une impression d’impuissance complète, car ils le rendaient inaccessible.
3
Jérusalem, le bastion de l’ossuaire.
Demis descendait à vive allure la vallée du Tyrophéon. Il avait eu la tentation de s’arrêter à l’auberge de Tite, mais il fallait qu’il avertisse Simon le Zélé, au plus vite. Il arriva à hauteur de la Fontaine de Siloé qu’Hérode le Grand avait flanqué de vasques et de portiques à colonnades, à son habitude. Il la contourna et longea les vieilles piscines pour atteindre les remparts sud. Le Zélé habitait là, dans un vieil îlot de maisons encastrées les unes dans les autres. Il poussa un soupir et pénétra sous une venelle basse, prit un escalier à larges marches, et arriva enfin devant une porte fendue, en haut d’un perron. Il tapa et redescendit, connaissant les habitudes de la maison. Au bout d’un moment, il vit la vieille couverture qui fermait une étroite fenêtre se soulever et entendit une main fripée lui dire : - Qu’est-ce que c’est !
-Demis Bennahum, père Tobias, je viens chercher Simon.
La main laissa tomber la couverture sans répondre et Demis ne s’en offusqua pas : Tobias ben Jacob, l’oncle du Zélé, était usurier et le plus insupportable des hommes. Riche comme Crésus, il ne sortait de son taudis que pour aller chercher plus d’argent encore. Il fit une grimace : -Chez ma mère à Erébinthôn, c’est simple, mais pas sordide comme ici. C’est à peine si le vieil usurier donne un bout de pain à son neveu ! En y pensant, il se laissa tomber sur une marche et poussa un cri : la marche céda sous son poids. Surpris, il toucha les débris de pierre, ils étaient humides. Tout l’îlot de maisons était miné par l’humidité des vieilles piscines : - Té, un jour tout s’écroule ! Et adieu, l’oncle Tobias !
- Tu parles tout seul ! Simon le zélé sauta allègrement les marches du vieux perron.
-Tout s’écroule, Zélé, ici. Viens, on s’en va !
Quelques instants après, ils suivaient le rempart Est de la ville, passant de petites ruelles étroites et pentues, à des escaliers coincés entre les murs noirs de palais antiques. Demis s’arrêta dans un renforcement et attendit. Tout le quartier était plongé dans une semi-obscurité. Sion n’était pas éclairée la nuit, contrairement aux abords du Temple et de la Ville Haute ; seuls, les groupements de quartiers s’organisaient pour installer des torches aux endroits stratégiques : l’une d’elles brûlait justement, accrochée au rempart. Le Zélé se pencha vers son ami : - Qu’est-ce qu’on attend ?
- Il faut rentrer un par un, et le mot de passe est Adriel, rétorqua Demis.
- Hum, troupeau de Dieu ? Simon haussa les épaules.
Demis hésita : - Tu viens, hein ? Le Zélé lui répondit par un second haussement d’épaule, et son ami partit en arrondissant le dos. Il se dit dans un demi-sourire que ce n’était pas le meilleur moyen de passer inaperçu. Mais, Demis était brave, et il l’aimait.
Il le vit longer le fameux bastion qui était une antique forteresse de l’Ophel, insérée dans les remparts. L’ossuaire était le sous-sol de ce bâtiment, dont la légende disait qu’une centaine de cadavres y avait été jetée, à l’époque des Macchabée. Le Zélé se dit que cela n’embarrassait pas Barabbas, et cette pensée le rendit plus morose encore. Demis venait de disparaître dans l’entrée en forme d’ogive du bastion ; alors, il se précipita, et arrivé près de la porte s’y engouffra avec rapidité. Les marches, par paliers à angle droit, semblaient descendre au fond d’un puits ; elles butèrent brusquement contre un mur. Surpris, il ne bougea pas et sursauta en entendant derrière lui : - Mot de passe.
Il se retourna et vit dans une encoignure un jeune homme : un recoin de l’escalier était, en réalité, une porte effondrée que l’on ne distinguait pas en descendant. Le jeune homme, une lampe à huile à la main, sembla répéter mentalement la question en écarquillant ses yeux ; le Zélé se dit qu’il était bien jeune, 20 ans au plus. Il donna le mot de passe et s’engagea sur un palier en pente qui s’ouvrait sur une salle mieux éclairée. Son estomac se noua. Il n’aimait pas Barabbas, au point d’avoir des réactions physiques incontrôlables. Il entra pourtant dans la pièce avec assurance et fut heureux de constater qu’il n’y avait qu’une trentaine de personnes, il s’attendait à plus, qui discutaient. Demis se précipita vers lui : - Il faut que tu le rencontres !
Il se laissa faire malgré lui et reconnut, en s’approchant d’un groupe, les cheveux noirs et épais de Barabbas, et l’odeur de son parfum rance. Comme s’il les avait sentis, Barabbas se retourna : ses yeux noirs luisaient étrangement dans la demi-obscurité et semblaient fouiller l’âme de ceux qu’il regardait comme pour leur prendre quelque chose.
-Demis, lança le sicaire d’une voix rauque : - Voici donc ton cher ami Simon le zélé. Quel surnom ? Hein ! Il se retourna vers un homme immense aux cheveux longs et hirsutes : -Hein Hockbar, le zélé ! Quel surnom ! Puis, s’adressant à Simon : - Ton zèle brûle pour qui le zélé ?
Simon le regarda droit dans les yeux, non sans ressentir ce malaise qu’il avait déjà éprouvé le peu de fois où il l’avait aperçu. Le sicaire n’était pas grand, mais large, massif, si bien qu’il donnait une impression de masse monolithique. Il avait toujours senti en lui une faille comme si cette concentration de force contenait en elle-même sa propre faculté d’annihilation. Il était sûr, en outre, que l’homme était faux. Il répondit : -Mon zèle brûle pour le Dieu d’Israël.
- Ah ! … Amen ! S’esclaffa Barabbas en prononçant ces mots sur le même ton que les prêtres lors des cérémonies officielles du Temple. Il passa son bras autour de ses épaules en murmurant : - Nous aussi mon frère, nous aussi, nous brûlons ! Son parfum entêtant monta à la tête du Zélé : une odeur de musc et de cannelle dont devait s’asperger le sicaire. Et, ce dernier retourna à ses préoccupations sans plus de formalité.
Simon se sentit humilié ; il baissa la tête, se dirigea vers le fond de la salle, s’asseyant sur une sorte de banquette creusée à même le mur. Là, les mains sur les genoux, il observa : - Sûr, il n’y a pas de cadavres ! pensa-t-il comme pour justifier sa présence. La grande salle était vide ; seul de gros blocs de pierres jonchaient, de part et d’autre, le sol. Au fond à droite, il y avait pourtant une autre salle qui était complètement dans le noir. Il sursauta, Demis venait de s’asseoir à côté de lui : - Ça va ?
Le - hum… qu’il grommela ne convainc pas son ami qui fit comme si rien n’était, expliquant : - Le grand, à côté de Barabbas, c’est Hockbar. Je t’assure qu’il sait se battre. À sa droite, Joram, un autre de ses lieutenants, moins solide, mais meneur d’hommes, et là-bas…. Voyant que le Zélé ne l’écoutait pas, il lui donna un coup de coude : - Tu vois là-bas ? Il fit oui de la tête : - C’est mon ami Gessius. Et, en tentant d’être plus convainquant : - Zélé, quoi ! Tu ne les connais pas !
Gessius fit, à ce moment-là, un signe de loin et Demis partit le rejoindre. Lui fronça les sourcils en détaillant ledit Gessius : il parlait avec de grands gestes brusques et portait, comme Barabbas, une sorte de cuirasse militaire avec des chaussures à clous que l’on ne connaissait qu’aux romains. Cette façon de se déguiser en militaire lui parut déplacée, en opposition complète avec son idéal. Soudain, un murmure parcourut la pièce sombre : quatre hommes venaient d’y pénétrer et la sobriété de leur mise n’en cachait pas le luxe. Barabbas se précipita vers l’un d’eux, qui portait une sorte de petit chapeau rond dont le tour était brodé d’une chaîne d’or.
4
L’attention du Zélé fut attirée par le jeune homme qui l’avait accueilli, quelques instants auparavant ; il vint s’asseoir à côté de lui : - Je suis Yohanan Benhezq’el. Surpris, il remarqua qu’il avait de grands yeux gris et un visage fin et doux, agrémenté d’une barbe claire et bien taillée. Au vu de la qualité du tissu à rayure brun et orange de sa tunique et de l’anneau d’or qu’il portait au doigt, il comprit qu’il était de bonne famille. Il détonnait dans ce lieu sordide. Il lui tendit la main en souriant : -Je suis Simon le zélé.
- Voici Jos et Alexa, reprit Johanan, mes amis. Les deux jeunes gens s’assirent à même le sol, et lui tendirent la main ; il se dit qu’ils devaient être plus jeunes encore que le beau Yohanan, aux yeux gris. - Mes amis ! Mes frères ! Tous les regards se tournèrent vers Barabbas : - Il est là ! Il va parler ! Ce soir nous officialisons l’Alliance qui va libérer Israël ! Mes frères, Jacob Benjudas !
5
La famille Benjudas.
Jacob était le fils du célèbre Judas de Gamala qui avait mis le pays à feu et à sang, tout en défiant Rome, plus de vingt ans auparavant. Le Zélé en déduisit que le jeune roux au visage laiteux, à l’étrange bouche trop grande et aux lèvres trop minces, devait être son frère, le non moins fameux Simé Benjudas qui défrayait régulièrement la chronique à Jérusalem. Jacob Benjudas leva les deux mains pour faire taire l’assistance et quand un silence total régna, il baissa la tête comme pour chercher l’inspiration. Il s’exprima lentement : - Il est là. Il est dans le cœur de chacun d’entre vous, mon père ! Celui que la mémoire du véritable Israël connaît sous le nom de Judas le galiléen ! Il releva les mains pour arrêter les applaudissements, reprenant avec une exaltation contenue : -Mon père seul a tout refusé à Rome, la nouvelle Babylone ! Seul, il a tout refusé aux prêtres usurpateurs du temple ! Il est le seul qui soit mort en combattant…le seul dont le nom peut faire se lever Jérusalem et notre Terre, de Dan à Bersabée !
Il se tut, le regard figé au sol pour jauger les frémissements autour de lui. Et dans un geste brutal qui fit sursauter l’assistance : - Je suis le fils et je vais accomplir l’œuvre ! Alors, je te demande .... à toi et à toi …Il montra du doigt chaque homme présent : - Et toi encore, à vous tous, d’être les instruments qui mèneront l’œuvre à son terme ! Nous ne sommes pas seuls ! Le Roi doit avoir à ses côtés le Prêtre ! Le bras armé doit être accompagné de la Parole sainte ! Le reste d’Israël va se lever, et sa part la plus pure est prête à nous rejoindre ! Vous en aurez la preuve d’ici peu ! Et il se replongea dans un silence qui dura. Ensuite, il se tourna vers Barabbas et ils eurent un même regard de connivence avant qu’il ne reprenne :
- Selon le prophète, un reste sortira de Jérusalem et des survivants de la montagne de Sion. Oui, il fera cela l’amour jaloux du Seigneur de l’Univers4 ! Nous sommes les survivants !
Ce fut alors un déferlement d’applaudissements et de vivats… Jacob fit un geste d‘apaisement et se tourna vers son frère, qui lui remit une bourse ; ce dernier la soupesa et dit : -Pour armer le bras de la vengeance !
Les applaudissements redoublèrent, et Jacob Benjudas fut entouré par les hommes de Barrabas, et submergé de questions.
Tant de mystère et de manières exaspérèrent Simon le Zélé. Il avait devant lui des hommes de violence, de pouvoir et d’argent. Il suivit du regard Barrabas, à l’aise dans le rôle d’entremetteur entre des notabilités salamitaines et le ramassis incohérent de ses troupes. Personne ne faisant attention à lui, il s’esquiva, désolé d’abandonner son ami Demis en une telle compagnie. Arrivé dehors, il respira profondément et s’engouffra, la mort dans l’âme, dans les ruelles torturées et malodorantes de Sion. En descendant les marches raides de l’escalier de David, éclairé par cette lune immense et pâle qui fait partie des splendeurs de Jérusalem, il sentit les larmes lui monter aux yeux tant un sentiment de solitude l’habita soudain. Rentrer dans le taudis sordide de son oncle lui parut insupportable. Alors, il remonta la vallée du Tyrophéon vers le Nord. Il venait de prendre la décision de dormir dans la rue, près de la descente Messillah, à la porte du Temple.
6
Pente du mont des Oliviers.
Sur son mulet, Simon Ophel repassait, dans sa tête, les événements des derniers jours : la visite au temple, plusieurs allers-retours à la forteresse Antonia et chez maître Nicodème et, finalement, il avait été imposé, lui le boucher, dans la délégation officielle du sanhédrin ! Sur son mulet qui dodelinait de la tête sur les pentes du Mont, il partait vers Bethabara où la délégation, menée par le scribe Lévi Benmothi, allait interroger Jean le Baptiste. Arrivé au sommet, il s’arrêta et se retourna pour voir Jérusalem. La ville beige et ocre, retranchée derrière ses remparts, somnolait encore. Puis, le son intime, profondément ancré en lui, de la magrepha annonça le 1er sacrifice du Temple. Sa tonalité étrange évoquait comme un lien primordial entre le Dieu Très Haut et les hommes. Cet appel à la prière était lié pour lui à la fibre même d’Israël, et chaque fois qu’il résonnait, il levait les yeux vers le ciel pour y regarder quelque chose d’encore invisible.
Presque en même temps, le premier rayon du soleil frappa de plein fouet le Sanctuaire, qui se détacha, immense, sur un ciel pur. À cette distance, le Temple respirait la paix ; mais ce n’était qu’une illusion chaudement entretenue, permettant à chacun de ne pas sacrifier son espérance sur l’autel de toutes les manigances humaines.
- Ophel, enfin ! La délégation est déjà loin !
Il se retourna en lançant un œil noir à Booz Bendite, un de ses compagnons pharisiens qui l’interpellait. Booz l’agaçait avec sa manie de vouloir tout savoir et sa peur de rater quelque chose. S’il restait en queue de délégation, c’était intentionnel ; il n’avait pas envie de frayer avec certains personnages. Il se laissa porter ensuite par le paysage. Après le mont des Oliviers, la route s’étira entre des collines fuyantes qui s’affaissaient en paliers, et bientôt s’étrangla, entre des falaises surplombées de rochers parfois monumentaux, le long de la dénivellation qui menait de Jérusalem à la mer d’asphalte. Très vite, le paysage ne fut plus que vagues beiges et ocres parcourues par un vent violent, hurlant en traversant les gorges minérales qui balisaient la route.
La délégation arriva à destination au milieu de l’après-midi, sous un soleil de plomb. Toujours à l’arrière garde, il accéléra le pas en entendant des interjections médusées. Il s’approcha de Booz, qui se retourna vers lui, les phylactères frémissantes d’indignation : - C’est une foire !
Il resta coi en se penchant vers le fond de la vallée, où caravanes, litières, chariots tapissaient sans ordre apparent les deux côtés du fleuve largement étalé dans un gué.
Booz, déjà sur son âne, vitupéra : -Bethabara, là où Josué et l’arche d’alliance ont passé le Jourdain !
Pour qui se prennent ces paysans ? Je te le demande, Simon Ophel ?
Il ne répondit pas à Booz, et suivit la délégation, déjà mêlée aux pèlerins qui convergeaient des collines environnantes, comme des milliers de fourmis attirées par les eaux beiges et puissantes du fleuve. Il surplombait encore de quelques coudées le fond de la vallée, quand il vit la délégation se scinder en deux. Le groupe le plus important était autour du scribe Lévi, qui ne passait pas inaperçu dans ses habits blancs. Il suivit sa progression d’un œil torve : - Malgré son jeune âge, quarante ans, et son entrée récente dans la corporation des docteurs de la loi, la notoriété de Levi Benmothi à Jérusalem était grandissante. Le grand sacrificateur Hanne Benseth tenait à s’entourer d’hommes efficaces, en l’occurrence, il avait bien choisi. Benmothi était froid, rationnel ; dieu n’était pour lui que l’accumulation des connaissances qu’il en avait, et ne pouvait s’exprimer que par le Temple puisque le Temple avait été conçu à cet effet.
7
Les disciples.
Un autre Simon scrutait l’horizon, Simon Barjonas. Au faîte d’un escarpement qui dominait la vallée, il guettait assis sur une grosse pierre plate. Il avait vu arrivé, sur les collines ouest, la délégation et avait suivi des yeux sa progression laborieuse à travers la rocaille. Il avait déjà informé Cléophas et Barnabé, le lévite, qui les avait rejoints depuis peu. Il fixait la foule en tentant de ne pas perdre
