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Dans ce tome 4, le temple de Jérusalem est le lieu de tous les débats et les polémiques auxquels Jésus de Nazareth est confronté. Les foules immenses qui l'entourent engagent certains prêtres, pharisiens et anciens à l'arrêter avant la fête de la Pâque qui approche. Les émeutes et meurtres fomentés par Barabbas et ses hommes créent une situation de terreur que les romains commencent à réprimer. Dans cette saga, qui compte 5 tomes, Nicole Thérèse Roland a inclus une multitude d'informations historiques, politiques, religieuses et géographiques. L'ensemble des descriptions architecturales, anecdotes et légendes rapportées se situent entre 150 avant et 70 après JC. Cependant ce roman respecte la liberté qui s'attache au genre.
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Seitenzahl: 532
Veröffentlichungsjahr: 2021
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C’est une expérience éternelle que tout homme qui a le pouvoir est porté à en abuser. »
Charles de Montesquieu. 1689 - 1755
Chapitre 1
1 / I - Le pouvoir, tourment de l’esprit.
1 / 1 - 5 - Objet de chute.
1 / II - Le Lieu paisible.
1 / II - 5 -L’ange d’El Chaddaï.
1 / III - Rumeur et Médisance, sceau de Satan.
Chapitre 2
2/ I - Le traire trahit, le dévastateur dévaste, oracle du Désert.
2/I - 5 -
La porte des brebis.
2/ II – Qui sont les vivants.
2 / III
-
Consolez mon peuple.
2 / III – 7 - Viens dehors.
Chapitre 3
3 / I
-
Je sais ceux que j’ai choisis.
3 / II
-
De Profondis clamo ad te.
3 / II - 6 - Les arbres des forêts danseront de joie.
3 / III
-
Portes levez vos frontons.
3 / III - 9 - Quelle effigie ?
Lucius pénétra dans les appartements du préfet sans frapper ; tous les regards se tournèrent vers lui. Caius toujours dans ses comptes ne le salua pas. Marcellus, l’architecte, eut un ondoiement imperceptible qu’il fallait sans doute traduire par un salut, et Pétrone lui fit un geste amical. Puis, il resta pantois : Pilate était en tunique blanche. C’était bien la première fois qu’il le voyait ainsi. Cependant, le geste sec qu’il fit pour qu’il s’assoit était toujours aussi brusque.
Marcellus expliquait : - Nous utiliserons le vieil viaduc de Jérusalem comme raccordement. Voici la carte, et comme tu le vois …
Pilate se dirigea vers la table où Marcellus déroulait ses plans, non sans jeter un œil noir au pois de senteur que Lucius avait à sa ceinture.
-Ce viaduc, continua l’architecte, suit un ancien mur du Temple, traverse la ville et court jusqu’au rempart Ouest. Seul, nous reste à déterminer à quel endroit nous le ferons descendre au sud. Nous gagnerons au moins 5 à 6 stades de maçonnerie ...
En écoutant l’architecte, plus à l’aise depuis que les travaux avaient commencé, Lucius regarda Pétrone. Son air sérieux était bien capable de séduire une femme honnête. Depuis leur retour de Rome, il était persuadé qu’un lien particulier s’était noué entre Claudia Procula et lui… Il jeta le même coup d’œil investigateur à Pilate, dont la tunique accentuait la minceur : lui, il en était sûr, ne s’était aperçu de rien.
- Les autorités sacerdotales sont-elles coopératives ? demanda Pilate, penché sur le plan.
- Absolument. Marcellus se rengorgea : - Le grand Prêtre Caïphe a délégué un prêtre architecte ... Pilate haussa les sourcils, et Marcellus s’empressa de préciser…afin qu’aucune bévue ne soit commise envers le Temple.
- Ce Caïphe m’étonne. Pilate se tourna vers Caius : - Les fonds ?Lucius vit les mains du secrétaire trembler, et comme à son habitude, il répéta les derniers mots de son supérieur pour se laisser un moment de réflexion.
- Les fonds ? Tous les achats de matériaux sont vérifiés...
- Par qui, Caius ? Le petit homme sursauta comme sous l’effet d’une agression : -Par nos intendants, le tribun Sextius vérifie lui-même ...
- Caius, Sextius a d’autres problèmes à régler. J’exige que les compétences de chacun soient respectées à la lettre ! Tu pars demain pour Jérusalem.
- Jérusalem ! ... Le petit comptable devint blême ; l’envoyer en enfer n’aurait pas eu d’autre effet sur lui.
Pilate commença sa déambulation autour de la pièce, les mains dans le dos : - Comme je l’ai dit à Marcellus, tout doit être vérifié sur le terrain.
-J’ai eu le plus grand profit de ce conseil, préfet. susurra l’architecte avec un air de ravissement.
Pilate qui n’avait cure de la flatterie se planta devant le comptable : - Ce genre de chantier occasionne les pires fraudes, et c’est devenu une habitude de laisser faire. Pas avec moi ! Je veux, Caius, que tu vérifies lot par lot tous les achats ! Il se retourna vers la baie qui plongeait vers la mer en rajoutant, laconique : -Vous pouvez vous retirer.
Caius et Marcellus prirent congé sans demander leur reste.
Un geste du menton fit comprendre à Pétrone et à Lucius qu’ils pouvaient rester. En voyant le préfet sonner, ces derniers comprirent que l’heure de l’infusion d’anis avait sonné.
Cicer entra pour l’installer sur la desserte de marbre jaune.
Pilate, selon le rituel qu’il s’imposait, s’assied dans son fauteuil bas, l’air contrarié, et passa sans transition au problème des émeutes à Jérusalem : - Est-ce une conspiration organisée ou des bandes dispersées ? Ton rapport sur cette affaire. Il s’adressait à Pétrone.
- Il y a eu des échauffourées aux abords du Temple. Les gardes du Temple et nos troupes sont intervenus simultanément ; ce qui n’est pas arrivé depuis…
Pilate finit la phrase : … depuis des années. Qui est à l’origine de cette agitation ?
- Deux groupes très distincts. D’abord, le prophète de Galilée qui est en conflit religieux avec le temple pour des raisons obscures qui m’échappent. En revanche, les foules qui s’amassent autour de lui inquiètent la hiérarchie sacerdotale. Pétrone s’interrompit pour prendre la tasse d’anis que lui tendait Lucius, avant de continuer : - C’est un problème de pouvoir, plus qu’un problème religieux. La montée en puissance de ce galiléen est considérée comme une insulte jetée au visage de la famille en place.
Pilate acquiesça par un - Les Barhannas, hum… désabusé.
- La seconde affaire est plus grave.
Pilate hocha la tête en buvant une gorgée d’anis : - Ce que tu viens de me dire paraît déjà l’être, car la plèbe orientale est dangereuse et instable.
- L’affaire est nettement plus grave, préfet. Il y a eu plus d’une cinquantaine de morts, lors d’une émeute organisée...
- A-t-on des informations sûres ? Pilate se leva et se dirigea vers la baie, où le soleil d’automne rougissait la mer sur fond de ciel indigo.
Pétrone le suivit. Il était arrivé parmi les premiers sur le lieu du massacre, à la rampe sud du temple, et depuis, les images de ce carnage le poursuivaient. Il avait vu le jeune Prochore vomir à la vue des femmes et des enfants massacrés, et la peur dans le regard des soldats qui l’accompagnaient.
Quand il sortit de son cauchemar éveillé, il fut surpris de constater que Pilate le dévisageait sans rien dire ; il se reprit :
- Les assaillants ont attaqué par la rampe sud. Ils devaient venir de Sion et de la ville basse. L’entretien que j’ai eu avec Saddoc a été …
- L’Ameq ! lança Lucius, en le regrettant au vu du regard décoché par Pilate qui demanda à Pétrone : - Comment est l’homme ?
- Attaché à son pouvoir. Il est trop conscient des conflits qui agitent sa communauté pour agir à notre encontre. En tout cas, il a le commandement dans le sang. Actuellement, il est maître absolu du temple. Pour en revenir à notre affaire, il est persuadé qu’il s’agit de sicaires menés par un certain Barrabas. Pilate hocha la tête et fit lentement le tour de la pièce. C’était une façon de mettre ses idées en place. Il se retourna vers Pétrone.
- Tu iras voir Caïphe. Etant donné ton grade, il sera flatté. Je veux que nous gardions les meilleurs rapports avec lui. Explique-lui que cette histoire imbécile de prophète doit être réglée, dans les meilleurs délais. Je n’accepterai pas que des débordements religieux, qui n’ont aucun sens, mettent en péril la stabilité de la province. Quel pays ! Prêtres, prophètes, millionnaires, tueurs fous ! Et quoi encore ! Qu’ils règlent leur querelle entre eux !
- Mais...Pétrone fut interrompu ; Pilate poursuivait son monologue : - Sois assez subtil pour lui rappeler que mon soutien est le garant de sa position à Jérusalem. Son beau-père, Hanne Benseth, s’empresserait de le remplacer, si je n’étais pas là. C’est un accord tacite que nous avons passé lors de l’affaire de l’aqueduc.
Pétrone et Lucius se regardèrent en se comprenant : le préfet, lors de l’entretien secret qu’il avait eu avec Caïphe, n’avait pas dû employer d’autres termes avec le pâle grand prêtre. Pétrone se dit que lui, resterait courtois. Pilate rajouta : - Quant à ces sicaires ... Après une hésitation : - Qui sont-ils, en fait ?
-Je dirais des brigands. répondit Pétrone. - Ma connaissance du pays est trop récente pour que je cerne correctement tous ces groupes.
En écoutant Lucius expliquer les motivations des divers groupes juifs, Pilate sortit sur la terrasse ; les mains appuyées sur le balustre face à une mer étonnamment tranquille, il s’immergea comme toujours dans sa passion de toujours : Rome. -A l’époque de Quinctilius Varus, il y avait eu des milliers de crucifiés dans le pays. Et n’en déplaise à Vitellius, tous ceux qui sont passés sur cette terre ont mal fini. Un mot le ramena brusquement à la discussion en cours : - Comment ! un roi ? Il rentra dans le bureau.
Lucius expliqua : - Ils attendent un roi dans leur religion…
Pilate haussa les épaules : - D’où les rêves fous des « Hérode » ! Il resta un moment silencieux, puis s’adressa à Pétrone : - Tu as parfaitement escorté mon épouse à Rome, je t’en suis reconnaissant. Elle doit passer quelques jours aux eaux de Tibériade, où le palais Tabarya est mis à sa disposition par le tétrarque. Je souhaite que tu l’accompagnes par mesure de sécurité. Tu en profiteras pour intimer l’ordre à Antipas de régler le problème de ce galiléen qui, paraît-il, vit à deux pas de chez lui. Ce même galiléen qui, d’après le rapport de Denis, n’est qu’un simple ouvrier du bois !
Pétrone se garda bien de répondre pour ne pas nuire à Denis ; il ne montra pas non plus son bonheur d’escorter à nouveau Claudia Procula.
-Lucius, reprit Pilate, tu pars avec eux. Fréquente les festins, il est important que l’on sache ce qui se dit en sous-main.
Un mouvement sec du menton leur fit comprendre qu’ils pouvaient se retirer.
Resté seul, il fronça les sourcils. La pièce était sombre, le personnel n’étant pas venu allumer les lampes. Il allait sortir sur la terrasse où se reflétait un reste de lumière rasant l’horizon de la mer, quand il vit sur le divan le pois de senteur rose amené par Lucius. Il le prit avec l’idée de le réprimander, lorsque la porte du petit salon vert s’ouvrit :
-Mon époux. L’apercevant dans la pénombre, Claudia s’inquiéta : - Tout va-t-il bien ? Elle s’esclaffa en le voyant une fleur à la main : - Oh, une fleur.
Il se sentit ridicule, une fleur n’exprimant rien de plus que ce qu’elle était ; et certainement pas des sentiments qu’il n’arrivait jamais à extérioriser.
Cependant, le visage de sa femme s’éclaira si étonnamment qu’il en fut surpris. Devant lui dans sa robe bleu-clair, elle attendait les mains jointes, sûre que la fleur était pour elle. Alors, il dut se forcer, lui tendit le pois de senteur rose et quand elle se précipita dans ses bras, son cœur battit aussi fort que le sien.
Une semaine plus tard, à la fin d’un automne glacial, Antipas se frotta les mains en se disant que le soleil ne réchauffait plus rien... le lac avait déjà revêtu sa couleur hivernale bleuie. Il se rapprocha de Pétrone avec lequel il discutait : - Je tiens à ce que tu précises ma position au préfet. J’ai déjà réglé le problème du Baptiste alors qu’il sévissait en Judée ! Aujourd’hui, on me demande de m’impliquer dans cette affaire de prophète qui concerne la hiérarchie sacerdotale...
Pétrone objecta : - Tes partisans n’ont pas soutenu la position du Temple lorsque la commission…
- Légat ! Que dire d’une commission convoquée en pleine nuit où règne la plus totale confusion...
- Majesté…Pétrone marqua un temps d’arrêt. Antipas l’écoutait en souriant, il reprit soudain gêné : - plusieurs émeutes sur les parvis du Temple ne peuvent rester sans conséquence...
- Je prétends, légat … Antipas s’arrêta, avant de reprendre avec un air malicieux : - Quel plaisir d’être appelé Majesté par un officier de l’empire.
Pétrone, les mains derrière le dos, sourit, mais il s’abstint de répondre...
- Je prétends donc…continua Antipas en serrant son manteau dans lequel s’engouffrait l’air froid…que cette affaire concerne Hanne et les siens. Il accuse le Nazaréen de blasphème, ce qui est du ressort exclusif du sanhédrin. Quant à ce Barabbas...comment dire ? Il frotta son menton imberbe et fit signe à Pétrone de le suivre ; il avait froid et préférait finir la conversation dans ses appartements : - Reste ici, quelques jours, visite Tibériade ou Magdala, et tu constateras que tout y est calme. Mes sujets vivent dans la quiétude. Je suis un bon roi, même si Rome m’a affublé du titre de tétrarque. Prends place, je t’en prie, Légat. Il montra à son invité un vaste divan. Pétrone préféra un fauteuil de bois convenant mieux à sa fonction.
- Je ne réponds pas aux suppliques de tous les paysans comme mon frère Philippe. Je prétends néanmoins bien gérer mon royaume ....
- Je sais cela, majesté. J’ai séjourné ici, il y a peu.
- Tiens donc ?
- Tout à fait officieusement, répondit Pétrone sentant le roi intrigué par cette visite sur ses terres.
Antipas ne releva pas la chose : - Transportons-nous à Jérusalem, en esprit je veux dire. Rome a imposé sa Pax et refuse de se préoccuper des détails, ce que je comprends. Moi-même, je fais fi des détails. Cependant, un petit groupe d’hommes en place accapare tout ; tout se résumant à argent et pouvoir. Aussi, Jérusalem n’est plus qu’un vaste lieu d’intrigues.
- Où veux-tu en venir...
- Au peuple. As-tu déjà acheté des fruits à Jérusalem ? Sais-tu combien un berger de Judée vend ses brebis et ses agneaux ?
- Il m’est difficile de répondre, mais je crois entrevoir…
- Où mène ma démonstration ? Il faut être riche pour manger à Jérusalem, car il y a collusion des grands commerçants qui tous font partie de l’entourage des Barhannas. Quant aux bergers, petits propriétaires et autres, ils ne peuvent vendre leur bétail qu’aux prix fixés par le Temple. C’est à dire une misère, alors que leur bétail est revendu à prix d’or à l’intérieur des parvis. On peut, en effet, s’inquiéter de la popularité de ce Barabbas. Le peuple cherche un recours ... Antipas toujours debout se laissa tomber sur le divan et Pétrone vit son visage changer : -Quelle erreur ! Tu es trop jeune pour le savoir, mais je devrais régner sur ce pays. Pourtant, l’empereur Auguste a donné le pouvoir à mon frère aîné, un violent ! Ce fut un désastre.
Pétrone était étonné par le discours du tétrarque. Il n’avait rien à y redire, il décrivait parfaitement la réalité. Le silence tomba sur la pièce aussi sûrement que le froid sur le lac. Le regard du tétrarque se perdit dans les tapis vert-émeraude piqués de fleurs pourpres du sol.
Pétrone était perplexe ; le personnage ne correspondait en rien à ce qu’on lui en avait dit.
-J’ai été élevé à Rome, murmura le tétrarque, comme s’il répondait à une question que Pétrone n’avait pas posée. Et revenant à sa réflexion première : - Jérusalem va vers un désastre et je n’y suis pour rien ...
Pétrone se leva : -Majesté, personne ne dit cela. Nous sommes conscients du danger que représente ces émeutiers, et si cet ouvrier du bois...
Il fut interrompu, comprenant que le tétrarque n’avait rien à faire des émeutiers en question : - A ce propos...légat, viens t’asseoir ici.
Antipas mit la main sur le divan. Pétrone hésita, et finalement s’assied sur le divan. Antipas se rapprocha de lui : - J’ai subi il y a quelques mois un échec. Le tétrarque fut heureux de voir l’intérêt naître chez son invité : - J’ai cru pouvoir négocier avec les frères de l’Alliance.
- Les frères du désert ?
- Je vois que notre pays t’est déjà familier. Je voulais négocier ... cherchant ses mots, il rectifia : - Etablir des rapports fructueux de collaboration...Eh bien non, Légat ! Moi, Antipas, fils d’Hérode le Grand, tétrarque de ce pays, j’ai reçu une fin de non-recevoir. Il en aurait été de même pour Hanne Benseth, soyons honnête ... Quant à cet ouvrier du bois, dont tu t’inquiètes, il refuse de me rencontrer, moi, son roi ! Devant l’étonnement de Pétrone, il ajouta : - Oui, c’est Israël. Ici, seul Dieu est Grand, et tous ces prêtres, prophètes et émeutiers lancent cette vérité à la tête des rois ! Quoique tu leur dises, ils te répondent : Seul Dieu est Grand. Quant à l’Empire, ils s’en fichent ! Même les galiléens sont ainsi ! Le tétrarque se mit à rire comme un enfant, puis resta silencieux en regardant son invité avec un plaisir manifeste. Il reprit après un instant :
- Je souhaite, cependant, aider le préfet Pilate. Dans un juste retour des choses. Un moine dissident, un jeune dont je n’ai plus le nom en tête, est venu me confier que le nouveau maître de Justice est lié au fameux Jacob Benjudas ...
- Benjudas, le millionnaire ?
- Oui, et fils du célèbre Judas de Gamala qui a mis le pays a feu et à sang, il y a à peine 25 ans. Ce Jacob et les moines de l’Alliance conspirent contre le Temple et Rome. Et qui est leur bras armé ?
- Barabbas ?
- Quelle intuition, Légat. Barabbas, en effet.
Pétrone se leva brusquement : -Des informations de 1ère main.
- Merci du compliment ! Mes services sont les meilleurs. Rassis-toi, je n’ai pas fini.
Pétrone s’exécuta sans se demander pourquoi sa présence était si agréable au tétrarque ; ce dernier continua : -Un de vos hommes renseigne le préfet Saddoc…Pétrone ne put réfréner une réaction. Antipas ajouta : - Il est payé pour le faire ...
- Pourquoi toutes ces informations, majesté ?
- Pour que le préfet comprenne que des manières agréables m’engagent à la conversation. Que ferais-je de ces informations ? Mes terres sont en paix ...Antipas posa la main sur le genou de Pétrone et approcha son visage du sien ; ce dernier fut noyé dans une odeur entêtante de parfum de bois de rose et de santal : - Tu peux insister sur ce fait. Tu souligneras aussi que je ferai la chasse aux prophètes sur mes terres, et même aux ouvriers du bois… si vous y tenez, vraiment.
Pétrone eut l’impression que cette ironie à demi-mot cachait un intérêt particulier pour ce prophète charpentier. Il se releva lentement en ayant conscience qu’un geste brusque pouvait le vexer. Il resta silencieux, les bras dans le dos, encore sous le coup de ce qu’il venait d’apprendre. Antipas se contenta de le regarder, l’homme lui plaisait : il était calme, sobre, beau…Ce dernier mot fit jaillir en lui le souvenir de Caligula dont l’image se superposa à celle de l’officier. Il fut secoué d’un frisson, et sa tête pencha un peu sur le côté.
- Qu’y-a-t-il, Majesté ?
- Le froid…Ce n’est rien. Il serra son manteau, sachant que nul vêtement ne pouvait réchauffer sa blessure intérieure.
- As-tu d’autres informations à nous communiquer ...
- Nous ? A te communiquer, légat Pétrone, comprends-tu ? Pétrone acquiesça de la tête.
- Bien…continua le tétrarque en se levant : - Jacob Benjudas habite Bethso, ce n’est pas si éloigné de mon palais ... Devant le regard interrogatif de l’officier : - Tu es bien responsable de la haute ville, dont la garnison est installée dans le palais d’Hérode, mon père ? Donc, c’est mon palais ! Les bains chauds sont-ils à ton goût ? Le parc également, je pense ? Pétrone fit un semblant de sourire, auquel répondit le tétrarque, en reprenant : - Quant à votre soldat, celui qui se vend à Saddoc, c’est un romain de souche qui ne doit pas connaître, m’a-t-on dit, le bienfait des bains. Vois-tu de qui je parle ?
- Absolument, majesté.
- Tu m’en vois ravi.
- Majesté, je te remercie … Pétrone fut interrompu par l’arrivée impromptue de Chuza.
- Qu’y-a-t-il, Chuza ?
- Majesté, vos hôtes attendent déjà.
- Déjà ? Se tournant vers Pétrone : - Accepterais-tu de partager mon repas, légat ?
- Je ne puis, majesté, des obligations attendent.
- La belle Claudia Procula. Agréable obligation... Pétrone prit sur lui pour ne pas réagir ; visiblement, le tétrarque avait une intuition étonnante. Une fois Chuza parti, la tête basse, le tétrarque se dirigea vers une alcôve qui jouxtait son bureau et revint avec un énorme bouquet de fleurs blanches et aériennes, devant un Pétrone ébahi.
- Voici Légat ! Prends ces fleurs. Elles viennent de mes jardins. Tous ces juifs insupportables pensent que la fleur exprime la quintessence de l’Esprit divin ainsi que la fragilité vite fanée des vies humaines. Admirable, n’est-ce pas ?
Pétrone se retrouva avec le bouquet dans les bras. Antipas ajouta : - Le préfet acceptera que j’offre ce modeste cadeau à son épouse. Et je suis friand de divertissement simple ! Quelle sensation réjouissante qu’un officier de l’empire les bras chargés de fleurs, n’est-ce pas ?
Pétrone recula d’un pas, gêné par les avances plus précises du tétrarque ; ce dernier le sentant fuir rappela Chuza.
-Raccompagne notre hôte, Chuza. J’espère, légat, qu’avant de quitter mon pays, tu accepteras une invitation à dîner ?
Pétrone s’esquiva sur un : -Au revoir, Majesté. Il suivit Chuza jusqu’au fond des appartements, en se disant que cet homme-là plairait à son frère Arbitrer.
En débouchant sur le palier de marbre blanc, il fut accueilli par les regards goguenards et les sourires en coin de la petite escorte de soldats qui l’attendait, sous les ordres de Flavius.
Il se dit qu’il ne pouvait donner le bouquet à Flavius sans que le vieux décurion se vexe. Il appela le jeune Cornelius à qui il remit l’énorme et vaporeuse chose blanche, en précisant à haute voix que c’était pour Claudia Procula.
Il grimpa ensuite quatre à quatre les escaliers de marbre pour atteindre le palais supérieur de Tibériade, suivi de sa troupe.
Quelques heures plus tard, installé dans la haute tour du palais, il aperçut en se penchant Claudia Procula sur la terrasse. Allongée sur un divan, elle regardait le soleil se coucher sur le lac : le froid précoce donnait à l’eau des allures de miroir glacé par une fine couche d’or. Il salua de la tête, sur la tour en vis à vis, Julien qui était attaché à la sécurité de la jeune femme.
Le palais Tabarya, où il séjournait, l’avait surpris : il tenait à la fois du palais grec et du château fortifié ; il garantissait une sécurité totale. Seule, la terrasse descendant sur le lac l’inquiétait : ce type de terrasse au ras de l’eau était, semble-t-il, à la mode autour du lac. Finalement, il se dit que le tétrarque avait raison, le pays était calme. Il lui rappelait ce coin de Grèce qu’il avait visité avec son frère, il y a quatre ou cinq ans... Epidaure et ses lauriers-roses et le temple de Poséidon s’avançant sur la mer comme la proue d’un navire...
- Pétrone.
En se retournant, il sourit en voyant Lucius tout de rouge vêtu comme un prince grec ; ce dernier ne fut pas dupe, et lança : -Je ne suis pas soldat que je sache !
Il hocha la tête : - J’ai une grande habitude des extravagances de la mode…
- Comme ton célèbre frère.
Pétrone hocha la tête en jetant un œil sur un parchemin posé sur son bureau.
Lucius reprit son sérieux : -La délégation du gouverneur de Tibériade est arrivée.
- Je vais descendre. Qui la compose ?
- Valère Crispus, le gouverneur, petit, râblais, cheveux clairs et frisés. Antoine Capella, plus romain que nous, c’est le chef du groupe. Les autres sont des notables. Ils organisent un banquet, ce soir ...
- Tu m’y représenteras, Lucius. Mon entretien avec eux sera officiel. Je dois les féliciter de leur élection au sénat de la ville et de leur fidélité à l’Empereur. Je m’en tiendrai là.
Pétrone s’engageait déjà dans les escaliers quand Lucius ajouta : - Puis-je t’attendre ici ? J’ai à te parler. Devant le regard interrogatif du légat : -Je quitte à l’instant Blaste le chambellan d’Antipas. J’ai des informations de 1ère main sur Agrippa.
- Bien ! Le préfet sera satisfait de la moisson. Je reviens. Pétrone descendit quatre à quatre les marches de la tour nord où il avait établi ses appartements.
Lucius resta immobile, perdu dans ses pensées. Ensuite, il contourna le bureau de Pétrone et lut incidemment le nom de la personne lui ayant adressé un courrier : Caius Pétrone à son cher frère...Ah ! Le célèbre Arbiter ! Il se tâta et lança un : - Et alors ! en déroulant le parchemin, qu’il lut : -Petit frère, friandises, vins, jambons fumés, les parchemins souhaités et bien d’autres choses accompagnent mon courrier. Tu dois manquer de tout dans ce triste pays. Je t’imagine déjà, le sourcil froncé, te demandant comment va notre Rome. Eh bien, elle est toujours aussi folle ! Entre la sarabande des viveurs et le cortège des faux-culs, je ne sais plus où donner de la tête. Connais-tu la dernière mode ? C’est écrire l’histoire du monde en 3000 volumes. Le moindre écrivaillon se prend pour Hérodote ou Tite Live. Pour l’anecdote, les juifs, ces rigides insensés chez qui tu séjournes, seraient les 1ers habitants du mont Ida en Crête : - Ida, Juda ! tu vois le rapport ! Ils en auraient été chassés en même temps que Saturne (!), et fondèrent la nation juive. C’est pour cette raison qu’ils ont choisi le 7ème jour pour se reposer parce que Saturne fait un pas carré tous les 7 ans. Enfin, c’est ce que me dit Attilius Aquila, dont tu connais la culture, et qui, à l’issue d’un banquet arrosé, a pris la décision de devenir disciple de Lysimaque. Comme tu peux l’imaginer, je ne suis pas en reste. Voilà que je jette sur le parchemin les premières lignes d’une œuvre qui va traverser les âges ! L’histoire universelle de l’homme ! De toi à moi, je suis bien ennuyé, car j’avais lancé cela comme une boutade (toi, tu sais que je plaisante toujours !) … Eh bien, je suis harcelé par mes amis, clients, le peuple lui-même est en haleine, et tous me crient : - Alors ! Le livre ?
Petit frère, à toi de lire un extrait de ma première prose. Et cela ne t’étonnera pas, il s’agit de rire et de se moquer, uniquement de cela !
Voici : -Quand j’étais en Asie où le service militaire m’avait conduit à la suite d’un questeur, il m’arriva un jour à Pergame d’être logé chez l’habitant. Le séjour m’était fort agréable tant à cause ….
Plongé dans sa lecture, Lucius sursauta en entendant un : -Je te dérange, laconique. Il devint aussi rouge que sa tunique, devant Pétrone ; il bredouilla : - Ton audience est terminée ? Excuse-moi ... Il se mit à rire : - Quitte à ce que tu me prennes pour un roué, je ne regrette pas d’avoir lu ! Incroyable cette façon de tout prendre à la légère ! Il rajouta en constatant que Pétrone se déridait : - Cela doit faire hurler certains de nos vieux sénateurs.
Pétrone, moitié sourire, moitié blasé, hocha la tête en s’asseyant sur un fauteuil bas. - Tu l’as dit. C’est la façon de mon frère d’être sérieux. Il dit ce que tout le monde cache, il a horreur de l’hypocrisie. Lucius en profita pour prendre un tabouret tapissé et s’asseoir en face de lui. Pétrone poursuivit : - Il a voulu être initié aux Mystères d’Eleusis, d’Isis et maintenant, il est pythagoricien...
- Cela me rappelle quelqu’un. s’esclaffa Lucius.
Pétrone sourit en faisant tourner à son doigt la grosse bague en or dans laquelle était gravé son sceau, un olivier : Tu parles de toi, ça ne m’étonne pas. Venons-en aux choses sérieuses, Agrippa ?
- Il a invité Blaste à Ptolémaïs. Il voulait l’acheter, ni plus ni moins. Blaste, qui n’est pas dupe, s’est demandé avec quel argent ? Tourne vire, le prince lui a proposé de collaborer à une action ambitieuse qui, soi-disant, ne porterait aucun tort à son cher beau-frère, Antipas.
- C’est à dire ?
- Je résume. Vitellius prend l’Orient, Caligula, Rome et Agrippa devient roi.
- Rien que cela…Pétrone hocha la tête, en restant silencieux :
- Cette folie du pouvoir qui habite certains généraux, et l’entourage impérial l’horrifiait. Son frère lui avait parlé des compromissions, des lâchetés, de la violence qui avaient sévis lors de la mort de l’empereur Auguste, alors qu’on ne savait pas qui allait lui succéder. Et depuis le départ de Tibère à Capri et l’annonce de sa maladie, cette folie avait repris Rome comme une gangrène... - Autre chose ? finit-il par demander.
- Oui. Vitellius aurait payé des hordes de nomades afin qu’ils attaquent caravanes et villages, dans le secteur d’Arétas le roi nabatéen.
- Il veut déclencher une guerre, c’est bien dans ses habitudes.
Lucius ajouta : - Pour saper le pouvoir d’Antipas, et le séparer définitivement d’Arétas.
Pétrone se leva brusquement : - Le tétrarque ne m’en a pas parlé… Quoi qu’il en soit, j’ai informé Valère Crispus, que tu assisteras au banquet.
- Au fait, comment as-tu trouvé le tétrarque ? Pétrone mit un temps avant de répondre ; il rangea les parchemins amoncelés sur son bureau, et dit laconique : - Surprenant.
- C’est le moins que l’on puisse dire. A demain, Pétrone, si je ne te revois pas. Lucius s’engouffra dans les escaliers.
Pétrone sortit un parchemin précieux de son étui. Il ne s’était plus retrouvé en tête à tête avec Claudia depuis Rome, échangeant de simples regards. En revanche, il avait été heureux de constater qu’il n’était pas jaloux du préfet ; son honnêteté foncière l’aurait mal vécu. Il déplia le parchemin qu’il trouva magnifique. Son frère le lui avait adressé et il n’avait pas lésiné sur la qualité, comme toujours. Il savait que c’était sa façon de lui montrer son affection. Le livre était décoré avec une finesse et une harmonie de couleurs incomparables. Il se dit en touchant du doigt une fleur jaune, qu’elle était peinte avec de la poussière d’or. C’étaient les élégies de Properce qu’il aimait tant.
Mathieu se retourna et s’esclaffa : - Sandor le magnifique ! Le mot est encore faible. Il prit un air ébloui en regardant la tenue de son ami.
Le publicain expliqua : - Je suis de banquet ce soir. Je dois faire riche !
Mathieu se dit que son manteau de croûte de cuir noir brodé d’argent devait valoir une vraie fortune.
Sandor salua Aram s’affairant derrière sa banque : - Toujours à l’œuvre, Aram !
- Il le faut, maître Sandor, répliqua ce dernier en ne quittant pas des yeux les poids qu’il était en train de régler.
- De l’or pour ta maison, voilà ce qu’est cet homme, tonitrua le publicain en tapant sur l’épaule de Mathieu.
- Je le sais. N’est-ce pas un peu tôt pour un banquet ? C’est à peine la troisième heure ? Mathieu montra du doigt le soleil qui commençait sa progression au-dessus du lac.
-J’accompagne Osias, notre fermier général, à Gerasa. Nous sommes invités ce soir par Eschyle Benaaron le gouverneur. Il s’agit d’harmoniser les taxes douanières de la via Maris et de la voie Royale, parce que, de toi à moi, nous ne sommes pas les plus voraces. On nous traite de voleurs, mais les grecs, là-bas, ce qu’ils veulent, ils le font ...
Le ton de Sandor montait et Mathieu se dit qu’il allait créer un attroupement sur le port ; il ne se trompait pas, Théophore et quelques autres s’approchaient déjà.
Il fut cependant surpris d’entendre Sandor lui glisser à l’oreille :
- Il faut que je te parle. Viens, on va au gîte. Se tournant vers le petit groupe : - Vous m’attendez ? Je reviens.
Les deux hommes se dirigèrent au fond du port où se trouvait le gîte : de construction récente, il faisait partie des nouvelles douanes que Sandor avait créées sur ses propres deniers, après avoir fait raser les cahutes pouilleuses qui dataient de Mathusalem. Le portique sans prétention de la façade donnait au vieux port de basalte un air de noblesse. Mathieu se dit en pénétrant dans le bâtiment que l’élection de son ami, à la tête des douanes des rives ouest du lac, avait amené des améliorations notables. Il avait, en outre, imposé des comptoirs identiques à tous les douaniers, ce qui n’était pas allé sans problèmes, et fait construire une halle couverte d’assez belle allure. La présence dans la région de villes grecques opulentes avait engagé Capharnaüm et Magdala à s’aligner.
Dans le gîte, un publicain buvait à la gourde ; d’un regard, Sandor lui fit comprendre de les laisser seuls : ils s’assirent autour d’une table basse.
- A quoi, tu penses ? lui demanda Sandor.
- Je me disais que tu n’as pas que des défauts.
- Mathieu Barlevi ! Tu es bien le seul à oser me défier.
- Pendant qu’on y est, dis-moi pourquoi tu laisses trafiquer les poids ?
- Tu vas pas me faire le coup - le maître a dit - comme au Temple. Ils burent une gorgée en souriant : -Je suis obligé de leur laisser les rênes sur le cou pour certaines choses. Comment dire ? Ça crée entre nous une complicité. Tu vois, c’est notre façon d’être convivial …Ta, ta…. Laisse-moi continuer. Le beau prophète aux yeux verts, il déjeune où ?
- Pourquoi tu me demandes ça ? Mathieu fit un geste d’incompréhension : - A Magdala, je dois le rejoindre avec Nathanaël.
- Nathanaël, le commerçant taciturne ! Ecoute, Mathieu, je le sais par Osias, ce déjeuner n’est pas clair.
- Comment pas clair ?
- C’est Démas Benonée qui l’a invité ?
- Sandor, Démas est un honnête homme.
- C’est un pharisien ...
Mathieu dodelina de la tête : -Où veux-tu en venir ?
- Agabus, mon serviteur, vient de m’apporter les dernières nouvelles d’Osias. Ce cher Osias, qui sait tout, me fait dire qu’une horde de pharisiens de Jérusalem vient de débarquer à Magdala, avec toute la panoplie : phylactères, châles et tout le reste. Et où sont-ils descendus ?
- Chez Démas ?
- Tu l’as dit. Nous non plus, ça ne nous plaît pas. Tu les connais ces salamitains ? Ils savent tout, et ils considèrent qu’ici nous sommes des paysans ou des voleurs.
- Bah, ils nous ont déjà fait le coup.
- Ouais ! Chez toi, c’étaient les petits vieux de Sépphoris. Comme si rabbi Barka pouvait nuire à quelqu’un ? Les autres là-bas, c’est pas pareil. Et on en a assez de ce va et vient ! Il ne manque plus qu’avec leur morgue, ils se mêlent de nos affaires. Tout en parlant, Sandor se leva, finit son verre d’un trait en rajoutant : - Je te l’ai dit, maintenant tu fais comme tu veux. Mathieu se leva à son tour ; Sandor, le sentant inquiet, lui tapa sur l‘épaule : - T’inquiète, on les aura. Courage, fils...
Arrivé sous le portique, Mathieu vit de loin Nathanaël qui discutait avec Aram.
A côté de lui, Théophore lança : -Hé, Sandor, on y va ! Ce dernier rejoignit ses confrères sur l’embarcadère. Mathieu sourit en voyant s’éloigner le petit groupe habillé de façon royale ; les pêcheurs sur le port les regardèrent passer d’un œil noir. L’antagonisme pécheurs et publicains ne s’arrêtait pas à la simple jalousie ; il était profond et ancien.
En rejoignant ses amis, Mathieu ralentit un peu son pas qui s’était emballé, l’angoisse aidant, sur la pente du port. Il était content de retrouver Nathanaël : son sérieux et sa délicatesse l’émouvaient. Les deux amis bavardèrent quelques instants. S’ils n’avaient pas l’enthousiasme fou de Pierre et de Jean, ils avaient cette constance tranquille qui leur faisait apprécier la vie et imaginer le royaume de leur Seigneur comme un grand ciel infini.
Ils prirent ensuite la route cernée de sous-bois en admirant le paysage : le soleil du matin laissait filtrer entre les arbres quelques rayons presque dorés qui se perdaient dans l’harmonie des feuillages roux. Un cormoran plana sur le lac et son cri eut une résonance particulière dans le grand silence froid régnant sur la campagne.
Au bout d’une heure, ils quittèrent les sous-bois ; la route allant vers le sud suivait le lac jouxtant à l’ouest de grandes collines en pentes douces, couvertes de hautes herbes et de pissenlits ; car malgré le froid précoce les journées étaient bien ensoleillées.
A un moment donné, Mathieu ramassa quelques fleurs sur les pentes ; quand il revint sur la route, il trouva Nathanaël, les bras croisés, en extase devant le lac. Il mit la main sur son épaule : - C’est beau, n’est-ce pas ?
- Oui, il prend ses couleurs d’hiver. Le bleu est plus profond, quand le soleil brille.
- C’est vrai. Regarde là-bas. Mathieu pointa son doigt vers le sud-est : - Ce doit être le bateau de Sandor et sa troupe.
- Drôle de personnages. Allons-y.
- Comment va Bethsaïde ? demanda Mathieu en reprenant chemin.
- Le roi Philippe fait construire un théâtre…
- Comment prennent ça les vieux du quartier des pêcheurs ?
- Tu les connais. Cela se passe dans la ville neuve, alors ils font comme si cela n’existait pas. Ils vont juste à la grande halle, les jours de marché...
Nathanaël avait encore le sourire aux lèvres quand il sursauta : au centre des grandes herbes floues à flanc de colline, il lui sembla l’apercevoir. D’abord sans y croire, puis il en fut sûr, reconnaissant son manteau grenat qui surnageait dans le flot des herbes pâles. Sa vision lui sembla si irréelle qu’il ne réagit pas. Ensuite, il vit quelqu’un d’autre, puis encore un autre et un autre…apparaître au sommet de la colline et finalement une foule se déversa sur les pentes d’herbes hautes, fragiles et éphémères. Il s’arrêta : - Mathieu, c’est le Seigneur.
- On doit le rejoindre à Magdala…
- Regarde là-bas, il descend la colline !
- Hé, mon ami Pierre dans sa vieille tunique ! Et notre Jean, tout blanc.
Ils se mirent à courir pour arriver à l’endroit où Jésus devait atteindre la route. Après quelques pas, Nathanaël s’aperçut que les herbes lui arrivaient au-dessus de la taille. En parvenant à la hauteur de Jésus, il lui prit la main : - Seigneur !
-Je suis heureux de te voir, Nathanaël. Jésus l’embrassa et s’amusa de voir Mathieu arriver, noyé à moitié dans les herbes, car il était de petite taille.
Pierre tout heureux des retrouvailles se précipita vers Mathieu. Ils n’eurent pas le temps de savourer rencontre cernés qu’ils furent par une foule joyeuse et bavarde.
Rapidement, la voie ne fut plus qu’un immense ruban d’hommes et de femmes, qui ne cherchaient pas à savoir où ils allaient : ils suivaient Jésus de Nazareth.
Une heure plus tard, au sommet d’une pente douce, il leur dit : - Heureux ceux qui sont pauvres de cœur, car le Royaume des cieux est à eux. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils possèderont la terre. Heureux les affamés et les assoiffés de justice, car ils seront rassasiés…Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu, heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde… Certains entendaient ses paroles, d’autres leur musique ; la plupart étaient assis au bord du rivage. Jésus à ce moment-là regarda les eaux immobiles d’un bleu obscur et pénétrant présumant de leur profondeur.
Quant à Jean, perdu dans les herbes hautes, il voyait s’ouvrir en lui quelque chose qui l’empêchait de penser, noyé déjà dans la vision de ce bonheur évoqué par son maître, qui lui semblait être la seule chose au monde à être vraiment désiré. Soudain, le jeune homme sursauta. Quelque chose tourmentait son maître…
Comme étreint par une angoisse sourde, Jésus regardait le sol, ensuite il leva les yeux et dit : - Mais quel malheur pour vous, les riches, car vous avez votre consolation ! Quel malheur pour vous qui êtes repus maintenant, car vous aurez faim ! Quel malheur lorsque tous les hommes disent du bien de vous ! C’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes ! Je vous le dis à vous qui m’écoutez : aimez vos ennemis, souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. Et lentement, dans la foule, il vit les visages changer, certains lui jetèrent des regards en coin, des âmes se séparèrent …Satan était à l’œuvre.
Un peu plus tard, Démas Benonée, bousculé par un grand pharisien dont il ne se souvenait plus du nom, prit un air compassé. C’était un petit homme fade aux cheveux gris, très attaché aux prescriptions religieuses, mais surtout à sa tranquillité. Il avait très mal vécu l’arrivée chez lui de la délégation de Jérusalem, qui lui avait dit d’entrée : -Nous sommes venus chez toi parce que tu es le chef de la communauté pharisienne de Magdala. Ensuite, ils lui avaient imposé d’inviter le maître de Nazareth ! Et maintenant ce Ben... quelque chose voulait le forcer à s’adresser à lui vertement. Comme si c’était dans ses habitudes ! Et cette foule !
- Il est recherché pour blasphème par le Temple ! lui précisa le pharisien.
Démas crut avoir un malaise en entendant le mot temple, il remonta son manteau d’un geste exaspéré et se dirigea vers le groupe qui entourait Jésus près des lits d’apparat. Pierre se pencha vers Mathieu : - Ce sont les pharisiens…
- On ne les connaît pas ? Mathieu interrogea Jean du regard, ce dernier répondit par une moue significative : - Jamais vu. Le temple n’a pas de mal à trouver des ...
Un coup de coude le fit taire, Démas arrivait. Le petit homme s’arrêta à quelques pas, et les regarda un instant sans rien dire. Il était tellement anxieux qu’il s’était figé sur place. Pierre défia du regard le grand pharisien qui le suivait, qui du coup prit un air détaché. Finalement Démas se décida ; il passa tant bien que mal à travers les invités agglutinés autour de Jésus et se mit à côté de lui, toujours silencieux.
Jésus se tourna vers lui : - Ton frère est un homme de bien, Démas.
Le visage du petit homme s’éclaira : il vouait une adoration à son cadet de dix ans, Josué. Ce dernier, qui était son portrait craché, dégageait une bonté naturelle qui chez Démas était restée à l’état de résignation tranquille. Il dit en touchant la main de son frère : - Installons notre hôte.
Démas se sentant entouré en oublia les salamitains ; il demanda d’un geste aux invités de s’écarter, en disant à Jésus : - Voici la place d’honneur, Maître.
En lui montrant le lit d’apparat, il eut un haut le corps : en face d’eux, la foule dans la salle des festins, qui s’ouvrait sur le parc, était considérable. Il pensa avec fatalisme à ses parterres de fleurs et à ses roses automnales qui allaient pâtir de cette affluence.
Il s’installait lui-même à la gauche de Jésus, son frère Josué étant à droite, quand il entendit des éclats de voix. - Laissez-nous passer ! Pierre était l’un des protagonistes de ce tapage.
Josué se leva avec vivacité, et fit s’écarter la foule agglutinée derrière les places d’honneur. Tant bien que mal, il atteint les agitateurs : - Que veut dire ceci ? Lança-t-il, s’adressant à Pierre qui était le plus grand et le plus farouche. - Vous êtes ici chez moi.
- Maître, Pierre avait brutalement rougi, il est bon que je reste aux côtés du Seigneur Jésus. Plusieurs voix dans la foule confirmèrent son propos.
Josué sidéré répondit : -Vous n’êtes pas avec ceux qui viennent de Jérusalem…
-Je suis ici, maître Josué ! Le grand pharisien, vexé, s’extirpa difficilement de la cohue ; on entendit un bruit de tissu déchiré. Pierre lança un regard entendu à Mathieu, qui était l’auteur du délit.
Rouge de colère le pharisien ajouta : - Je suis rabbi ...
Josué, qui n’avait pas la patiente résignation de son frère, laissa libre court à son énervement : - Je ne veux pas connaître ton nom ! Que le Très Haut l’oublie aussi...
- Pourquoi tant de ....
- Pourquoi ? Je ne suis pas mon frère Démas, rabbi de Jérusalem ! Je sais que tu es là pour piéger Jésus de Nazareth, et cela ne se passera pas sous mon toit.
- Josué, calme-toi. Démas, livide, venait d’arriver : - Tu sais que ce n’est pas bon…
Josué se retourna brusquement : - C’est ta faute, frère. Si tu m’avais averti avant ! Mais, tu es toujours là à tergiverser ! S’adressant au pharisien : -Chacun est libre et unique devant la face du Très Haut !
Le pharisien haussa le ton : - Oui, en respectant les prescriptions ...
- Quelle prescription ? Josué sentit une main se poser sur son épaule et entendit la voix calme et basse de Jésus dire : -Laisse cet homme poser sa question.
Il se retourna et fut surpris par sa taille ; il leva le nez vers lui d’un air décidé : - Cet homme, rabbi Jésus, est un manipulateur...
Jésus acquiesça, et ils regardèrent le pharisien visiblement inquiet de la tournure de la situation.
- Pose ta question, mes invités attendent ! lança Josué dont le courroux s’amplifiait.
- Mon frère, intervint Démas avec son habituel doigté, ce rabbi veut savoir pourquoi notre hôte n’a pas fait les ablutions rituelles avant le déjeuner. Je dois dire que nous respectons... Il fut interrompu par Jésus : -Voilà la question posée. déclara-t-il en regardant calmement le salamitain, qu’il avait parfaitement reconnu.
- Absolument. Lança ce dernier avec véhémence : - Pourquoi enfreins-tu la loi aux yeux de tous ? Qui es-tu pour te le permettre ?
Jésus ne répondit pas. Il chercha des yeux quelque chose, et repéra un gros coffre sur lequel il monta. Il y eut alors une clameur et un mouvement de foule jusque dans le parc ; certains entrèrent par les fenêtres, d’autres grimpèrent par le toit. Lui leva la main pour imposer le silence qui fut relatif : - Bien sûr, vous les pharisiens, vous purifiez l’extérieur de la coupe et du plat ; mais à l’intérieur de vous-mêmes vous êtes remplis de cupidité et de méchanceté...Insensés ! Celui qui a fait l’extérieur n’a-t-il pas fait aussi l’intérieur ?
-Réponds au lieu de lancer des invectives ! Hurla le grand pharisien, qui sentait la situation lui échapper. Montant lui aussi sur un tabouret, il l’interpella violemment : - Je suis Alexandre Benlod nouvellement coopté au sanhédrin de Jérusalem ! Un murmure parcourut la salle ; de loin en loin la rumeur enfla car la présence d’un sanhédrite de Jérusalem dans une ville comme Magdala était exceptionnelle.
Josué jeta un œil noir à son frère, et rabroua son cuisinier qui venait lui dire qu’il n’y avait pas assez de poissons préparés. Alexandre Benlod continuait : - Pourquoi t’adresses-tu toujours au peuple, et fuis-tu les délégations de Jérusalem ? Peut-être parce que le peuple ne peut te répondre, car il ne sait rien ? L’interruption fut brutale. Les sifflets et des huées remplirent la salle, des fruits et des assiettes volèrent. Benlod reçut une pomme en pleine tête ; déstabilisé, il quitta son tabouret en criant à la foule : - Ignorants ! Sachez qu’il n’ose pas affronter ceux qui connaissent la Loi de Dieu ! …Il eut un haut le corps, en rattrapant de justesse une coupe en grès qui aurait pu l’assommer.
- Arrêtez ! La voix de Jésus retentit comme un gong et les cris devinrent chuchotements.
Il toisa la foule bigarrée où se mêlaient les châles des pharisiens traditionalistes, les bonnets des pêcheurs et les calottes plus ou moins luxueuses des notables ou des paysans. Il reprit avec un calme qui cassa l’agitation ambiante : - Quel malheur pour vous, pharisiens, qui versez la dîme sur toutes les plantes du jardin, comme la menthe et la rue, et laissez de côté le jugement et l’amour de Dieu.
- Nous engages-tu à ne plus verser la dîme ? s’étrangla Benlod - Réponds ! hurla un autre, perdu dans la foule.
Jésus ne répondit ni à Benlod et ni son acolyte, il continua : - Ceci il fallait l’observer, sans abandonner cela. Quel malheur pour vous pharisiens, parce que vous aimez le premier siège dans les synagogues, et les salutations sur les places publiques...
Benlod cherchait des yeux David Barimen, un jeune étudiant qui faisait partie des siens.
D’un signe de tête, il lui signifia d’approcher : - Provoque-le sur La Loi ?
Jean, qui était derrière eux, ne put réprimer un sursaut de peur en voyant David Barimen, qui était encore jeune contrairement à ses coreligionnaires, se faufiler dans la foule pour se placer à côté de Jésus. Il le suivit. Cependant, lorsque le jeune homme parla, sa voix le rassura ; il s’adressait à Jésus sans agressivité, presque avec gène : - Maître, je suis légiste. Nous insultes-tu aussi ?
Jésus s’était agenouillé sur le coffre et parlait avec un homme soutenu par plusieurs autres ; puis, il sauta à terre et dit sans préambule : - Vous aussi, les légistes, malheureux êtes-vous, parce que vous chargez les gens de fardeaux impossibles à porter, et vous-mêmes, vous ne touchez même pas ces fardeaux d’un seul doigt.
Sans crier gare, il s’agenouilla près d’un malade qu’on venait de lui amener. Avant qu’il ne se relève, il sentit quelqu’un tirer délicatement sur sa tunique ; il se retourna, sachant que c’était le jeune Barimen : - Seigneur, je n’ai jamais imposé de fardeau à quiconque, expliqua le jeune homme. Jésus lui répondit : - Je le sais. Mais, fréquente des hommes justes pour ne pas perdre ton âme. Evite ceux qui sont des pierres de scandale. Il se redressa en disant à l’adresse de Benlod et des siens : - Vous me reprochez d’avoir guéri ici-même un homme le jour du sabbat. Alors, est-il permis, oui ou non, de faire une guérison le jour du sabbat ?
A ces mots, une autre voix hurla : - Safed est guéri ! et des cris et des interjections fusèrent de toutes parts.
Jésus leva les deux mains pour rétablir le silence ; il regarda le groupe de pharisiens qui se tenait à sa droite, en disant : - Mon Père, jusqu’à présent, est à l’œuvre, et moi aussi, je suis à l’œuvre.
Alexandre Benlod devint blême ; il maugréa : - C’est un manipulateur hors pair, je m‘en souviendrai. Et par devers lui : - Aujourd’hui au moindre mot contre cet homme, ma vie était en jeu.
Jésus ne s’en préoccupait plus. Il se baissa pour s’occuper d’un autre malade. Un instant après, des cris de joie retentirent : deux femmes se mirent à danser en levant les mains, un jeune homme monta sur le coffre de bois en criant : - Mamé, abbi est guéri !
La voix de Jésus couvrit la sienne : - Lequel d’entre vous, si son fils ou son bœuf tombe dans un puits, ne l’en retirera pas aussitôt, le jour du sabbat ?
L’enthousiasme était à son comble, la bousculade aussi. Démas se disait qu’il n’y aurait certainement pas de déjeuner. Josué lui grogna en se faisant bousculer par quelqu’un, et joua des coudes pour suivre Jésus qui tentait de passer devant les lits d’apparat : il fut heureux de voir Mathieu l’y aider.
Quand ils arrivèrent à sa hauteur, ils l’entendirent dire au même jeune homme : - Qu’as-tu à me demander ?
David Barimen resta interloqué, la situation s’était inversée. Son trouble fut d’autant plus grand que les guérisons qu’il venait de voir l’avaient bouleversé. Il toussa un peu pour se donner contenance, avant de dire : - Suis-je une pierre de scandale ?
Jésus lui sourit et s’éloigna avec lui : - Quel est ton nom ? Demanda-t-il alors.
- David Barimem…
- Ecoute David, il est inévitable que surviennent des scandales et des occasions de chute ; mais malheureux celui par qui cela arrive ! Il vaut mieux qu’on lui attache au cou une meule en pierre et qu’on le précipite à la mer, plutôt qu’il ne soit une occasion de chute pour un seul des petits que voilà. Prenez garde à vous-même.
Finalement, ils finirent par s’installer à table. Jésus écoutait les deux frères discuter. Ils étaient des hommes bons, il le savait. Il prit un petit oignon farci, puis en suçant ses doigts imprégnés d’huile presque sucré, se dit que le chemin des hommes est bien étroit : -Si peu de grains tombent dans la bonne terre. Cela créait en lui depuis le commencement comme une complainte intérieure, sorte de contre-point douloureux à sa miséricorde… Quelle épreuve, quelle souffrance tous ces êtres épuisés, désespérés, accablés tombant sur le bord du chemin…Cette épreuve-là, était sa Vie, et sauver le monde, sa Joie.
Il fut sorti de ses pensées par des rires, et aperçut non loin de lui Jean et David Barimen discuter avec conviction : cela lui plut. Il eut l’impression fugitive d’avoir déjà vu ce jeune légiste quelque part.
Plusieurs heures plus tard, il était épuisé. En parcourant le grand couloir du domaine que Lazare avait mis à sa disposition à Magdala, il pensait à ces villages qu’il avait traversés depuis un mois…Combien de femmes et d’hommes, avait-il aidés ou simplement croisés ? Parfois, des êtres désemparés, parfois joyeux, pressés ou attentifs, tous identiques et pourtant si différents, tous issus d’une même humanité, dont l’achèvement ne s’accomplit que dans le Dieu Très haut. Une odeur soudain lui arracha un sourire : celle de l’eau de chèvrefeuille que les femmes lui avaient donnée pour se frictionner après le bain.
La chambre, où il entra, était grande, plusieurs lits bas s’y trouvaient. Il leva un peu sa lampe, et constata que les grosses poutres soutenaient toujours le plafond, traversant les murs faits de belles briques. Son père Joseph à l’époque avait construit la charpente du domaine : lui et Siméon, le père de Lazare, en avaient discuté les plans des nuits entières. Aujourd’hui, tous deux avaient rejoint le Très Haut, presque à la même époque. Ce souvenir lui parut lointain, mais ne le peina pas. Il fut surpris de comprendre pourquoi : la frontière entre le monde des vivants et des morts commençait à s’estomper. Il avait une forte conscience de la brièveté de la vie d’un homme. Il savait que cette impression de lenteur, sorte d’éternité illusoire ressentie dans la chair et oblitérant la mort, impose à l’être un vécu lent, lourd et pénible, qui était la marque de fabrique du malin. La vie d’un être est une étincelle qui devient flamme, lorsqu’elle rejoint la lumière du Père ; une étincelle au fond de chaque être, braise presque éteinte pour certains, parcelle de joie pour d’autres, ou feu dévorant.
Tout en méditant, il se dirigea vers un lit, et posa sa lampe ; la pièce sentait légèrement l’humidité. Il enleva sa tunique et ses sandales, se glissa sous les couvertures, épaisses et froides, presque humides ; puis posa sa tête sur le matelas. Il était rare qu’il dorme sur un matelas aussi moelleux. Il entendit, ensuite, étouffées par l’épaisseur des murs, les voix de ses compagnons qui mangeaient dans la grand-salle, le bruit du ruisseau qui coulait derrière la maison, le chant d’un grillon solitaire qui lui sembla égaré dans cette nuit sombre d’automne, puis il s’endormit profondément.
Ce soir-là, devant le ciel bleu-nuit, les échauffourées et les manipulations du sanhédrin semblèrent à Joseph effarantes, pire maléfiques. Voilà donc ce qu’était le pouvoir, une arme de Satan pour faire chuter les hommes. Mais, cette évocation n’altérait en rien sa paix intérieure, car le village d’Arimathie avait toujours un effet bénéfique sur lui. Il lui était intime. Peut-être, était-ce son architecture particulière faite de voûtes, de petites tours et de terrasses carrées si caractéristiques en terre d’Israël. Il eut un sourire parce que les odeurs de la nuit et des herbes mêlées lui rappelèrent, soudain, son père. Alors qu’il était fort âgé, assis dans son fauteuil, ce dernier lui avait conté la plus extraordinaire histoire. – Joseph, lui avait-il dit, une nuit, un ange du Seigneur m’est apparu. Il m’a dit : - Je suis l’ange ancien, celui qui connait tous les temps devant le Seigneur. Fais-en sorte que la Belime ne se brise pas…Qu’elle demeure… Alors, le petit garçon, qu’il était, avait demandé :
- Qu’est-ce une belime, père ? Son père avait répondu : - Une coupe, cher Joseph, et l’ange portait un des noms de Dieu, El Chaddaï !
Voilà, le secret de la famille. Son père s’en était allé auprès du Seigneur, et il ne savait toujours pas pourquoi cet ange ancien lui était apparu …A ce moment-là, il s’aperçut qu’il était en train de s’assoupir et retomba dans les détails de sa journée…
A son retour du sanhédrin, le village l’avait reçu avec les honneurs. Il avait visité le marché, s’étonnant des nouvelles variétés en particulier une grande fleur blanche dont les pétales étaient en forme de long calice…calice…
Le mot se répéta dans sa tête comme un écho, comme si soudain une présence vaste, comme incommensurable, avait empli le lieu, et l’avait élevé. Etrangement, il se retrouvait aux côtés d’un homme infiniment grand, dont il ne voyait que les mains. Puis, quelque chose sembla glisser sur une main...quelque chose de brunâtre et lent… Du sang ! Il fut tant dérangé, qu’il crut avoir un malaise.
Il suivit pourtant du regard le sang qui coulait le long de ce corps dont la présence occultait complètement le reste du monde…Ensuite, le sang fut reçu dans un calice que personne ne tenait…Et ce fut long et… ce fut lent ! Ce fut pourtant moins éphémère que ne l’est la vie d’un être humain…Ce fut l’immersion totale du périssable et du fugace au sein de l’Eternité…Une immersion terrifiante parce qu’elle oblige à la dispersion de la poussière…et de l’amour dans la souffrance.
La coupe, elle, ne se remplissait pas. Pourtant le sang coulait toujours constant, toujours douloureux, jusqu’au moment où l’impensable eut lieu…une voix, sortie du calice, murmura : J’ai Soif… Il poussa un cri, se réveilla et vit devant lui, silencieux et paisible, le prophète de Nazareth tendre les bras vers lui et se retirer, comme dans un souffle.
Il n’eut pas le temps de la réaction. La lumière inonda la terrasse et sa femme Mariahmée dit : - Joseph, tes invités sont là.
Il se leva pour évacuer son trouble et sa torpeur, pour les rejoindre.
- Simon Ophel, quel plaisir. Simon lui serra la main chaleureusement ; il avait une admiration sans borne pour Joseph d’Arimathie. - Permets-moi, cher Joseph, de te présenter Simon de Cyrénaïque, installé depuis peu dans la région.
Joseph serra la main du nouveau venu, engagea les deux hommes à s’asseoir, et se tourna vers son épouse. Il comprit qu’elle avait repéré son trouble ; il lui sourit pour la rassurer, elle s’esquiva.
Joseph se rassit dans le vieux fauteuil de son père en reprenant : - Simon de Cyrénaïque, tu es célèbre pour avoir sillonné le monde.
- Quelle réputation ! s’amusa Cyré.
- Es-tu allé en Gaule ?
- En effet.
- Mon fils Johan y séjourne et…S‘apercevant du malaise de Simon Ophel : - Peut-être as-tu une nouvelle grave ?
Ophel dodelina de la tête : - Je suis très gêné. Notre rencontre a pour but des accords commerciaux. Cependant, maître Lazare m’a dit que je pouvais m’exprimer ouvertement devant toi.
- Je t’écoute.
-Il semble que tu sois proche d’Aaron Ben Hezqu’el.
- Nous sommes amis de longue date.
- J’ai une nouvelle extrêmement grave. As-tu entendu parler de la mort du petit Jos Benélie ?
- Hélas, oui.
- Je connais aussi de longue date son père Théodore Benélie. L’homme est effondré.
Joseph mit la main sur l’épaule de Simon Ophel : - Comment puis-je t’aider ?
- Eh bien, le jeune Johanan Ben Hezqu’el fréquente Barabbas, comme le faisait Jos.
Joseph se leva brusquement : - Johanan fréquente cette engeance ! Ce tueur ! Se rendant compte soudain ce qu’impliquait cette information : - Comment est mort le jeune Benélie ?
Ophel s’était levé aussi : -Le Temple et Rome ont agi correctement en l’occurrence, et gardé l’affaire secrète pour ne pas accabler le père. Il a été tué dans une rixe. Tu imagines le danger que courent ces jeunes gens, car ils sont nombreux autour de Jacob Benjudas.
Joseph s’esclaffa : - Benjudas ? Tu viens de parler de Barabbas.
Ophel se sentait de plus en plus mal à l’aise ; il expliqua :
-Barabbas tue. Benjudas paie pour qu’il tue. Devant l’émotion de Joseph : - Connais-tu ce Benjudas ?
Ce dernier hocha la tête : -Non. Lazare le connaît par ses relations avec la Galilée. Il m’a dit que c’est un nuisible. Tu sais que Lazare pèse chacun de ses mots. Il alla se mettre devant la terrasse qui s’ouvrait au sud-ouest sur la nuit : - Ce jeune Johanan est un être pur ! Il est en danger ! Etrangement, un écho au tréfonds de lui-même répéta : -J’ai soif… il avait toujours eu soif de justice.
La mer en furie lui faisait du bien tant elle était en osmose avec sa souffrance, car l’épisode qu’il venait de vivre le rendait fou. Il jeta un œil torve vers les cabines où s’était réfugiée sa femme, Cypros, qui avait daigné l’accompagner, au lieu d’engraisser à Tibériade.
Il soupira, car le simple souvenir de son départ précipité d’Arthédon pesait sur sa poitrine au point d’entraver sa respiration.
A quelques encablures du port, à peine, il avait vu les troupes d’Herennius Capito arriver à grand renfort d’armes et de trompettes pour l’arrêter. Lui, Agrippa, prince de lignée asmonéenne, être arrêté par un simple intendant impérial ! Cette idée le rendait fou !
-Hé !
Il sursauta. Crassus lui tomba dans les bras : - On va y laisser la peau !
Agrippa grogna en le repoussant, le front plus bas que jamais :
- De quoi parles-tu ?
Crassus, le cheveu ébouriffé et trempé, s’égosilla : - De la mer ! Elle va nous engloutir.
-Cà t’inquiète ! Alors que je suis poursuivi comme un malpropre par l’administration ! Sa phrase à peine finie, il rattrapa de justesse le rebord du bateau qui tanguait dangereusement.
Crassus, lui, se tapa le coude sur quelque chose qu’il n’identifia pas et s’enfuit vers une cabine la main sur l’estomac : -Tu parles d’un port ! Tu passes ou tu coules !
