Jihad made in USA - Grégoire Lalieu - E-Book

Jihad made in USA E-Book

Grégoire Lalieu

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Beschreibung

"Ce conflit va déborder sur l'Europe, l'Afrique, la Russie", annonçait la première édition de ce livre. Un mois avant Charlie, un an avant le Bataclan. Boule de cristal ? Non, simplement une étude attentive et perspicace des liens entre les USA et le terrorisme. Pourquoi James Baker, ministre US des Affaires étrangères, disait-il en 1991: "Nous ne devons combattre les intégristes que dans la mesure de nos intérêts ?" N'est-il pas urgent d'ouvrir le débat tabou : oui ou non, les États-Unis ont-ils joué avec le feu et devons-nous toujours leur obéir? Après La stratégie du chaos, Grégoire Lalieu poursuit ses passionnants entretiens avec Mohamed Hassan. Ils décryptent les intérêts en jeu en Syrie, les déboires du "printemps" égyptien et ce nouveau concept fourre-tout : l'islamisme. Ce livre explique ce qui attend cette région stratégique. Et quelle alternative est possible.

À PROPOS DES AUTEURS

Mohamed Hassan est un ancien diplomate éthiopien, spécialiste du monde arabe et de la Corne de l'Afrique. Grégoire Lalieu est journaliste, membre du collectif Investig'Action depuis 2009.

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Seitenzahl: 329

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Grégoire Lalieu

Jihad

made in USA

Comment les États-Unis utilisent l’islamisme

pour remodeler le Grand Moyen-Orient

Préface de Michel Collon

Entretiens avec Mohammed Hassan

Investig’Action

C’est très simple Ou alors beaucoup trop compliqué

Préface de Michel Collon

Ou bien c’est « très simple ». Nous sommes bien informés. Il faut croire les médias quand ils nous disent : « Les Etats-Unis veulent la démocratie en Syrie ». Vraiment ? Avec l’aide de l’Arabie saoudite et du Qatar ?

Vous avez un doute ? Il existe une deuxième version : « Les Etats-Unis nous protègent contre les armes de destruction massive ». Vraiment ? Tout en étant le pays qui les a le plus utilisées ? Nucléaires à Hiroshima, napalm en Corée, au Cambodge et au Vietnam, armes biologiques contre Cuba, uranium appauvri, mines antipersonnel et bombes à fragmentation un peu partout. Sans parler des deux cents têtes nucléaires confiées à Israël.

Toujours pas satisfait ? Troisième variante : « Les Etats-Unis combattent le terrorisme ». Vraiment ? En armant Ben Laden contre l’Afghanistan, puis une section d’Al-Qaida contre la Libye et enfin An Nosra et Daesh contre la Syrie ? En organisant des attentats à la bombe dans des avions et des hôtels cubains, puis en protégeant les auteurs de ces actes, bien à l’abri en Floride, et enfin en emprisonnant à vie les « Cinq de Miami », agents du contre-espionnage cubain chargés d’empêcher de nouveaux attentats ? Juste quelques exemples parmi bien des exploits de la CIA si « démocratique ».

Ou bien alors on nous fait comprendre que c’est « beaucoup trop compliqué pour vous ». Vous, le public, vous n’êtes pas capable de vous y retrouver dans ces intrigues et ce chaos irakien, libyen, syrien, et cetera. Laissez donc ça aux « experts ».

Et si certains avaient intérêt à ce que vous n’y compreniez rien et que vous abandonniez, découragé ? C’est ce qu’affirment Grégoire Lalieu et Mohamed Hassan dans ce livre. Et ils vont le démontrer.

Qui a intérêt à ce que nous ne bougions pas ?

Qui a intérêt à notre confusion et notre passivité ? En 2003, nous étions des millions à manifester contre la « guerre du pétrole » frappant l’Irak. Aujourd’hui, les Etats-Unis mènent de plus en plus de guerres et il n’y a plus personne dans les rues. Comment a-t-on réussi à désespérer les peuples alors que les catastrophes continuent à s’abattre ?

Mais qui croit sincèrement que les Etats-Unis ont changé ? Qui pense que Washington a renoncé à dominer le monde ? Qui pense que les multinationales US ne désirent plus contrôler un maximum de richesses et donc un maximum de pays ? Qui croit que le complexe militaro-industriel va nous chanter « Peace and Love » ?

La vraie question à se poser est alors celle-ci : est-ce que les Etats-Unis poursuivent toujours les mêmes objectifs, mais avec des méthodes plus subtiles ? La réponse est oui.

La nouvelle stratégie de la Maison-Blanche, nous l’avions décrite en 2008 1. C’est le « soft power ». Littéralement : le pouvoir en douceur. Sauf qu’il n’y a là-dedans aucune douceur, c’est juste une manière plus discrète de faire la guerre. La guerre indirecte. A travers des déstabilisations orchestrées et des coups d’Etat. En poussant un Etat de la région à attaquer le voisin qui gêne. Ou alors en armant des mouvements séparatistes pour fomenter des guerres civiles. Voire même en soutenant des organisations terroristes pour créer le chaos. Bref, plutôt que des G.I.’s sur le terrain, la CIA en coulisses. Moins cher, moins voyant, moins provocant. Ça passe auprès des masses (grâce aux médias et à certains intellectuels). « Soft power ». Aussi dénommé « Smart power » : le pouvoir intelligent. La violence continue, mais enrobée et mieux emballée.

Il est assez facile de comprendre pourquoi Washington a changé de stratégie. Rappelez-vous… En 2001, Bush décidait d’attaquer sept pays après l’Afghanistan : Irak, Syrie, Liban, Libye, Somalie, Soudan, Iran, comme en a témoigné le général Wesley Clark2. Mais Bush a piteusement échoué : deux guerres à peine, et perdues toutes les deux.

La nouvelle stratégie, Investig’Action en a exposé les mécanismes dans La Stratégie du Chaos, ouvrage que j’ai coécrit avec Grégoire Lalieu en 2011. L’idée de base ? « Ce que tu ne peux contrôler, détruis-le ! » En plusieurs régions stratégiques pour leurs intérêts, les Etats-Unis ont semé le chaos. Plus efficace que la méthode Bush, la méthode Obama pose cependant de nouveaux problèmes : comment contrôler les éléments déstabilisateurs qu’on a déclenchés ? Et surtout, quand on est une puissance sur le déclin, comment empêcher la montée du nouveau grand front contre l’hégémonie : Russie, Chine, Amérique latine et d’autres bientôt ? Toutes ces nations sont en train de s’allier pour résister à l’agressivité des « maîtres du monde ». Bref, Washington n’a pas vraiment réglé son problème, il l’a plutôt reporté et peut-être même aggravé.

Et bien sûr, le problème se posera aussi au prochain président. Ou plutôt, puisque le président n’est au fond qu’un employé de luxe, le problème stratégique se posera à l’élite US : les dirigeants des multinationales et les think tanks chargés de les conseiller.

Le travail effectué par Grégoire Lalieu et Mohamed Hassan se révèle donc précieux pour nous permettre de bien saisir les véritables ressorts de la politique internationale des Etats-Unis et dans quel sens elle risque d’évoluer.

En exposant clairement les événements qui se sont déroulés en Syrie et en Egypte, en partant « à la recherche des faits perdus » ou plutôt égarés par les médias dominants, ils nous font comprendre les dessous de ces deux révolutions détournées. Loin du récit simpliste entendu partout, nous découvrons dans ce livre non seulement les contradictions de classes qui traversent ces deux pays, mais aussi l’action souterraine des Etats-Unis dans la région. Comment ils ont d’emblée détourné des protestations légitimes en Syrie, prolongeant ainsi leurs préparatifs qui avaient en fait débuté bien avant 2011, comment ils se sont dès le départ appuyés sur des extrémistes cruels et ce qu’ils convoitent réellement dans ce pays tragiquement mis à feu et à sang.

Quant à l’Egypte, ils nous montrent à quel point les Etats-Unis ont toujours considéré que ce pays leur appartenait, comment ils ont procédé pour le contrôler très étroitement et ce faisant, l’ont plongé dans la pauvreté et la dépendance, comment enfin, Frères musulmans ou dirigeants militaires, peu leur importe pourvu que rien d’essentiel ne change au cœur du monde arabe. En montrant aussi que les Egyptiens n’ont pas fini d’écrire leur histoire, ils nous permettent de comprendre ce qui peut encore arriver.

Jihad made in USA explique également le véritable rôle joué en coulisses par les diverses puissances régionales : de quelle manière Washington utilise l’Arabie saoudite et le Qatar, avec quel cynisme on s’est débarrassé des jeunes « eurojihadistes », pourquoi l’Iran est visé derrière la Syrie, quels intérêts motivent Israël et la Turquie dans la question syrienne. Des alliances surprenantes se nouent et se dénouent, mais en examinant ces intérêts, on ne sera plus surpris. Et dans ces deux pays, on comprend à quoi ont servi ceux qu’on appelle les « islamistes ». Mais que veut dire exactement ce terme ?

Islamisme : le concept fourre-tout qui désamorce nos neurones

A tout moment, les médias nous matraquent avec ce terme, bien mal choisi, des « islamistes ». En réalité, il recouvre des réalités totalement contradictoires :

- L’Arabie saoudite « islamiste » collabore avec les USA et Israël. Mais le Hezbollah « islamiste » les combat.

- En Egypte, les Frères musulmans pactisent avec Washington et Tel-Aviv. Au contraire du Hamas palestinien, pourtant issu des mêmes Frères.

- Au nom de la « lutte pour la démocratie », les jeunes eurojihadistes islamistes français et belges ont été applaudis en partant en Syrie (le ministre belge des Affaires étrangères voulait leur « édifier une statue »), mais appréhendés, voire emprisonnés au retour.

Et si le mot « islamisme » était un grand fourre-tout qui piège notre réflexion ? Mohamed Hassan nous montrera ici que ce terme « islamisme » recouvre en fait cinq courants politiques bien différents que l’on mélange à tort. Il était absolument nécessaire qu’il mette à plat les histoires et les parcours contradictoires de tous ces courants pour décrypter la stratégie complexe des Etats-Unis quand il s’agit de contrôler l’échiquier du Moyen-Orient.

Aucune de ces nuances, aucune de ces interrogations ne s’est retrouvée dans les grands médias. Ceux-ci prétendent pourtant nous aider à déchiffrer la politique internationale des Etats-Unis. Mais alors, pourquoi n’évoquent-ils jamais ces déclarations très importantes de deux hauts responsables US ? En 1996, James Baker, alors ministre US des Affaires étrangères, déclare : « Il n’y a pas de pays musulman plus intégriste que l’Arabie saoudite (…) et pourtant c’est à la fois un ami et un pays important pour les États-Unis. (…) Nous ne devons nous opposer à l’intégrisme que dans la mesure exacte où nos intérêts nationaux l’exigent ».3En 2012, Hillary Clinton reconnaît très simplement : « Nous, Etats-Unis, avons créé Al-Qaida ».4

Ces déclarations ne sont-elles pas indispensables pour comprendre la manière dont les Etats-Unis utilisent les pires instruments pour s’assurer le contrôle de certaines régions stratégiques : Moyen-Orient, mais aussi Caucase, Asie du sud et du centre, Corne de l’Afrique et même Afrique centrale. Voilà qui explique le déroulement confus de plusieurs conflits de ces dernières décennies : Afghanistan, Yougoslavie, Tchétchénie et plus largement Caucase, Irak, Libye, Syrie mais aussi Algérie, Congo RDC, Sud-Soudan, Côte d’Ivoire, Mali, Centrafrique, Tigres tamouls, etc…. C’est en fonction de leurs intérêts que les Etats-Unis s’allient un jour avec des terroristes qu’ils combattent le lendemain avant de se réconcilier le surlendemain.

Comprendre tout ceci est crucial : c’est avec ces coups tordus et ces alliances indignes que les Etats-Unis sont occupés à bouleverser le grand échiquier du Moyen-Orient pour le remodeler à leur guise. Avec pour toile de fond la Grande Guerre du pétrole et du gaz, clé de la domination du monde. En fait, Jihad made in USA dévoile un des terrains essentiels de cette grande bataille pour dominer le monde, c’est-à-dire pour affaiblir la Chine et la Russie et pour contrôler l’Europe. Une bataille qui nous concerne partout.

Rien d’improvisé, juste la réalisation d’un très vieux plan…

Je le dis souvent : quand la télé nous raconte que Washington réagit à des événements « spontanés » quelque part dans le monde, il faut toujours commencer par se demander ce que les Etats-Unis ont fait auparavant concernant ce pays. Le président des Etats-Unis, Franklin Roosevelt disait : « En politique, rien n’arrive par hasard. Chaque fois qu’un événement survient, on peut être certain qu’il avait été prévu pour se dérouler ainsi. »

En réalité, ça fait très longtemps que les Etats-Unis et leurs amis projettent de faire éclater en plusieurs morceaux la Syrie et la plupart des pays du Moyen-Orient.

Ainsi, après la « Guerre des Six Jours », en 1967 (Israël contre Egypte, Jordanie et Syrie), le ministre US Kissinger fixe comme priorité pour Washington de renforcer Israël. Et pour cela il veut morceler le Moyen-Orient en une mosaïque de mini-Etats faibles se combattant entre eux, chacun ayant besoin des USA pour survivre. Ce Plan Kissinger (de même que le Plan Rogers un peu plus tôt) vise à utiliser et carrément exacerber les conflits interarabes afin de redessiner les frontières de plusieurs pays : Liban, Syrie, Jordanie, Irak. Son but : permettre à Washington, avec l’aide d’Israël et du Chah d’Iran, de contrôler toute la production du pétrole de la région.

Dans la même logique, en 1982, Oded Yinon, un ancien fonctionnaire des Affaires Etrangères israéliennes, publie « Stratégie pour Israël dans les années 80 » : « La Syrie va se diviser en plusieurs Etats suivant les communautés ethniques, de telle sorte que la côte deviendra un Etat alaouite chiite ; la région d’Alep, un Etat sunnite ; à Damas, un autre Etat sunnite hostile à  son voisin du Nord : les Druzes constitueront leur propre Etat, qui s’étendra sur notre Golan peut-être, et en tout cas dans le Haourân et en Jordanie du Nord. Cet Etat garantira à long terme  la paix et la sécurité dans la région : c’est un objectif qui est dès à présent à notre portée. »5Israël sait ce qu’il cherche : démanteler ses voisins.

Plus tard, la CIA va élaborer le Plan Syriana, qui sera ensuite révélé par son ancien agent Robert Baer. Là aussi, il s’agit de faire éclater tous les Etats dérangeants pour neutraliser la résistance arabe dans l’ensemble du Moyen-Orient. Toujours pour renforcer Israël.

En juin 2006, à Tel-Aviv précisément, la Secrétaire d’Etat étatsunienne Condoleezza Rice justifie de cette manière cynique la sanglante destruction du Liban par des attaques israéliennes : « Ce que nous voyons ici est dans un sens la croissance - les douleurs de l’enfantement - d’un ‘Nouveau Moyen-Orient’, et tout ce que nous (les USA) faisons, c’est de nous assurer de pousser en avant pour ne pas revenir à l’ancien. »6 Le « Nouveau Moyen-Orient », conforme aux intérêts d’Exxon et Chevron, passe donc par la souffrance des peuples attaqués.

Durant le même mois de juin 2006, le lieutenant-colonel Ralph Peters, retraité de l’Académie Nationale de Guerre, révèle les arrière-pensées de Rice et Bush : il publie dans le Armed Forces Journal7 une carte futuriste du Moyen-Orient établie selon les souhaits de Washington : la Turquie y est amputée au profit d’un « Grand Kurdistan », l’Irak perd ses Kurdes et se voit divisé en un Etat chiite et un Etat sunnite, la Syrie est réduite à pas grand-chose, le Pakistan perd le Baloutchistan (et ainsi son port stratégique de Gwadar), l’Arabie saoudite est fragmentée tandis que la Jordanie se gonfle. Morceler pour mieux régner.

Une carte du même type a été publiée par le New York Times en septembre 20138. Pour préparer les esprits ?

Sachant tout ceci, nous comprenons que l’actuelle explosion de l’Irak, de la Libye et de la Syrie (et bientôt d’autres pays ?) ne constitue absolument pas une surprise.

Donc, il est parfaitement possible de comprendre le Moyen-Orient. Il suffit de fermer la télé et de lire des choses sérieuses. Par exemple, les documents réellement importants des stratèges US (qui disent exactement le contraire de la télé). Ou Mohamed Hassan racontant la véritable histoire de la région et toutes les manœuvres opérées en coulisses.

Fermer la télé et rouvrir son cerveau

En lisant ce livre passionnant, vous vous demanderez certainement pourquoi tout ceci est absent des médias, pourquoi avec eux tout semble « trop compliqué » ?

Effectivement, même si quelques journalistes parviennent tant bien que mal à faire passer d’autres infos ou points de vue (généralement bien tard le soir), nous devons constater que les journaux télévisés reflètent à sens unique les visions de leurs gouvernements respectifs. Et que la quasi-totalité des émissions dites de « débats » se limitent aux seuls points de vue acceptables par les intérêts dominants.

Ces débats accueillent-ils une pluralité d’opinions, comme ils le prétendent ? Oui et non. On peut y entendre plusieurs avis sur la meilleure manière pour les Etats-Unis et l’Europe d’atteindre leurs objectifs de politique internationale. On peut donc débattre sur le « comment ». Mais pas sur le « pourquoi ». Pas question de discuter l’essentiel : les Etats-Unis et leurs alliés ont-ils moralement le droit d’imposer leurs vues et leurs intérêts à l’ensemble des pays du Sud qui souffrent tant de leur politique ? Ont-ils le droit de faire, avec notre argent, la guerre au service des multinationales ? Tabou.

Pour avoir tenté de le faire quand même et sans tourner autour du pot, dans trois débats des télévisions belges en automne 2011, j’ai été rapidement remis au placard sans autres explications. Comme de nombreux autres analystes « différents ». Le pluralisme a ses limites.

Rien à voir avec le « complotisme »

Jihad made in USA apporte enfin une explication complète, nuancée et accessible sur ces événements qu’on nous cache ou qu’on prétend « trop compliqués ». Grégoire Lalieu refuse autant la théorie du « grand complot » où Washington planifie et maîtrise tout que la théorie ultra-naïve des Etats-Unis qui défendraient des valeurs et nous diraient la vérité. Ainsi, Jihad made in USA vous aide à libérer vos neurones face aux propagandes simplistes.

Rien à voir donc avec une « théorie du complot ». Oui, les stratèges US élaborent des plans au service de l’élite, au service du 1 %, et n’en parlent pas à la télé. Non, ces plans ne sont pas entièrement secrets, il existe là-dessus une documentation spécialisée qu’il est possible de lire en cherchant bien. Oui, les stratèges US manipulent les peuples, mais non, ils ne réussissent pas toujours, leurs plans peuvent être mis en échec par la résistance de ces peuples et par l’intervention des citoyens dans le débat. Alors, quand les porte-parole des Etats-Unis ou d’Israël, quand un Henri Guaino (proche conseiller de Sarkozy), une Caroline Fourest ou un Bernard-Henri Lévy nous traitent de « complotistes », ils cachent par là même qu’ils n’ont pas le courage de discuter sur le fond du dossier, car ils savent qu’ils n’ont pas d’arguments, qu’ils ont les faits contre eux. Quand certaines personnes se disant de gauche répètent ces stupidités de droite, c’est un autre problème qui relève davantage de la psychanalyse. Ou de l’achat des consciences.

« L’islamisme », épouvantail très efficace

Jihad made in USA porte un titre assez provocateur, il est vrai. Mais en unissant les deux termes d’une apparente contradiction, il nous appelle justement à réfléchir au-delà des apparences et des clichés simplistes. Qui profite de la manipulation de cet « islamisme » ? En tout cas, il faut bien constater que cela produit des résultats remarquables. Au Moyen-Orient, mais aussi en Europe.

Au Moyen-Orient, avec la division systématiquement organisée, les Etats-Unis ont réussi à enterrer les tentatives des nations arabes de s’unir pour être plus indépendantes, mieux négocier le prix du baril, échapper au dollar-roi, utiliser l’argent du pétrole à leur avantage, tenir tête à Israël. Oublié tout ça ! A présent, au Moyen-Orient, c’est « tous contre tous », les peuples paient et les émirs sabrent le champagne. L’islamisme a été très efficace.

Mais il produit aussi ses effets pervers en Europe. De par cette mise en scène puissante aujourd’hui dans nos pays européens, islam égale barbarie. Malgré les protestations hypocrites, le mal est fait, les musulmans sont montrés du doigt et encore plus diabolisés qu’avant. Soupçonnés de pactiser avec le fanatisme et le terrorisme, on les somme de « prendre leurs distances » avec Daesh. Par exemple, en affichant « Not in my name » (pas en mon nom). Incroyable ! Pourquoi demander cela aux seuls musulmans ? A-t-on demandé aux chrétiens de prendre leurs distances avec George Bush quand il massacrait l’Irak ? N’incombe-t-il pas à tout homme et toute femme, quelle que soit leur religion ou leur conviction, de dénoncer ensemble cette politique barbare, qu’elle vienne des Etats-Unis, de Daesh, de l’Arabie saoudite ou d’Israël ?

Deuxième effet pervers. Alors que, après les échecs coûteux des interventions occidentales en Afghanistan, en Libye et en Syrie, l’opinion européenne était de plus en plus réticente face à de nouvelles aventures guerrières, la mise en scène de l’islamisme a changé la donne. Une mise en scène hypocrite et raciste : quand Daesh et les autres milices perpétraient leurs atrocités massivement contre la population syrienne, l’Occident fermait les yeux, mais l’assassinat de quelques Occidentaux entraîne directement une mobilisation planétaire.

Planétaire et coûteuse pour nos portefeuilles. Quand un pays comme la Belgique ou la France achète un bombardier, il pourrait avec ce budget créer 1300 places d’école. Tout le monde doit se serrer la ceinture sauf l’industrie de l’armement qu’on nous appelle à financer généreusement !

Allons-nous accepter que les Etats-Unis nous entraînent dans une guerre sans fin qui, en définitive, nous confrontera à la Russie et à la Chine ? Allons-nous accepter que l’Europe obéisse servilement à ce délire guerrier ? Ou bien allons-nous réagir et lancer un débat citoyen : quel monde voulons-nous pour nos enfants ? Le livre de Grégoire Lalieu est une aide précieuse pour lancer ce débat : il cerne très bien la question de la désinformation. Il démontre comment tout est fait pour que le raisonnement soit noyé par l’émotion et la fabrication de la peur.

La fabrique de la peur

La menace islamiste a d’abord été occultée, puis tout d’un coup artificiellement gonflée mais soigneusement coupée de son contexte et de l’implication des Etats-Unis eux-mêmes. Et ça fonctionne : l’opinion pourrait à nouveau basculer dans le consentement résigné ou indigné : « Il faut bien faire quelque chose contre ces fanatiques dangereux ».

Ce n’est pas un hasard si les médias ont à ce point mis en avant « les islamistes » comme seul facteur d’explication. Comme l’écrit le sociologue Saïd Bouamama : « La fabrique de la peur fonctionne à plein régime avec ses deux conséquences logiques : le renoncement à l’explication rationnelle au profit de réactions émotionnelles d’une part et la production d’une demande de sécurité au prix même d’une atteinte aux libertés fondamentales d’autre part. Au-delà des cibles actuelles, c’est la logique sécuritaire qui s’installe encore plus profondément dans notre société. Les enjeux pétrogaziers et géostratégiques disparaissent entièrement du débat pour ne laisser place qu’à l’urgence d’un consensus « anti-barbare ». 9

Comme c’est commode en effet : grâce aux médias, il n’y a plus au Moyen-Orient un conflit entre classes sociales sur la question des injustices riches–pauvres, il n’y a plus de colonialisme israélien violant le droit international, il n’y a plus l’ingérence impériale permanente des USA avec tous leurs coups tordus, non il y a seulement… une guerre de religions, avec des bons et des méchants ! Les bons étant toujours « nous » bien sûr.

Et ça peut resservir ailleurs : ce qu’il y a de merveilleux avec le prétexte terroriste, c’est que les Etats-Unis peuvent l’utiliser absolument partout : de l’Irak au Nigéria, du Caucase au Congo, de l’Ukraine au Mali, ils peuvent trouver « des terroristes » partout où ils en ont besoin, c’est-à-dire jamais très loin du pétrole et du gaz ou d’autres richesses stratégiques. Ils peuvent même en faire amener au besoin par leurs amis. Très pratique.

Merci, Grégoire

En 2009, le tout jeune Grégoire Lalieu entrait à Investig’Action pour y effectuer un stage de journaliste dans le cadre de ses études. Il n’en est jamais reparti. Je l’ai engagé comme rédacteur de notre site internet, tâche qu’il assume remarquablement. En 2011, il a rédigé avec moi le livre La Stratégie du Chaos : déjà des entretiens avec Mohamed Hassan pour expliquer les manoeuvres des USA et de l’Europe dans le monde arabo-musulman. Trois ans plus tard, voilà qu’il écrit seul ce nouveau livre Jihad made in USA, réussissant à rendre clair ce qu’on nous présente comme incompréhensible : la Syrie, l’Egypte, l’islamisme et tout l’échiquier du Moyen-Orient.

Merci, Grégoire ! Je suis très fier de cette brillante relève. Après tout, quand Investig’Action a été fondée, il y a juste dix ans, mon souhait était de former une équipe capable de repérer les médiamensonges et de riposter par une info indépendante de qualité. Notre tâche est vaste et ce n’est pas simple - notamment par manque de moyens financiers - mais nous avons déjà pu obtenir quelques résultats et sensibiliser pas mal de gens.

Notre objectif est encore plus ambitieux pour les années à venir : Investig’Action veut aider de plusieurs manières (site d’articles, livres, films, chaîne vidéo, formations), aider à mettre en place un véritable mouvement citoyen pour l’info : afin que chacun ait les moyens de se défendre et de devenir actif dans cette bataille pour la vérité. J’espère que d’autres jeunes imiteront avec nous l’exemple de Grégoire.

Vous allez maintenant pouvoir vérifier que son livre est une contribution précieuse pour vous armer dans cet esprit.

Bonne lecture !

Bien malin qui...

«Bien malin qui pourra nous expliquer ce qui se passe en Syrie ». C’était en mai 2012. J’accompagnais Michel Collon à un débat sur les médias. Après plusieurs questions insistantes du public, la discussion pataugeait. L’animateur, un peu découragé, lança alors une phrase énigmatique : « Bien malin qui pourra nous expliquer ce qui se passe en Syrie. »

Cette phrase attira mon attention.Visiblement, la couverture médiatique du conflit syrien ne satisfaisait pas l’audience.Conséquence : personne ne semblait vraiment comprendre ce qui se passait là-bas.

Pourtant, tout paraissait si simple au début ! Un peuple se soulevait contre son dictateur. Après la Tunisie et l’Egypte, le printemps arabe frappait aux portes de Damas. Vu de l’Occident, on ne pouvait qu’éprouver un enthousiasme sans faille pour cette jeunesse qui osait défier les dictatures à l’ombre desquelles elle avait grandi. On attendait une ode à la démocratie, un récital pour la liberté d’expression, une symphonie des droits de l’homme... Mais plusieurs fausses notes sont venues brouiller cette partition toute romantique que notre entrain voulait plaquer sur les événements.

En Libye d’abord. Alors que les Tunisiens et les Egyptiens étaient parvenus à faire tomber leurs dictateurs par la seule force des protestations, l’opposition libyenne, par contre, a eu besoin d’un sérieux coup de pouce de l’Otan. Toujours prompte à secourir les peuples en détresse, l’alliance serait intervenue pour empêcher un massacre. Bilan ? Des dizaines de milliers de morts, des villes dévastées et une résolution (« no-fly zone ») de l’ONU complètement bafouée. Depuis le passage des bombardiers et du fait de l’armement important fourni aux islamistes, la Libye est en proie au chaos. Et les télévisions ne passent plus des images de Libyens en liesse scandant : « One, two, three, thank you Sarkozy! »

Le Bahreïn ensuite. Moins médiatisé, le soulèvement populaire qui a défié la dictature des Khalifa n’a pas obtenu les faveurs des chancelleries occidentales. Par contre, l’Arabie saoudite a envoyé son armée pour aider le roi à réprimer des manifestations totalement pacifiques.

Pas médiatisées du tout, ces monarchies absolues que sont le Qatar et l’Arabie saoudite. On y lapide la femme adultère. On y décapite des travailleurs immigrés après un simulacre de procès. Et personne ne s’étonne que ces pays participent activement à faire triompher « la démocratie » et « les droits de l’homme » dans des pays voisins.

Quant à l’Egypte, notre vision idyllique du printemps arabe a pris un sérieux coup avec l’éviction du président démocratiquement élu, Mohamed Morsi. Son successeur, le général Abdel Fattah al-Sissi, a condamné à mort des centaines de partisans de son rival. Silence gêné du côté des gouvernements occidentaux qui, au même moment, condamnaient la répression politique en Syrie.

La Syrie, parlons-en ! Depuis les premières manifestations de 2011, le printemps a déchanté également. Avec un tas de contradictions. On disait que les vaillants héros de la révolution feraient triompher le bien, mais ils mangent des cœurs face caméra et jouent au foot avec la tête de leurs victimes. On disait Bachar el-Assad honni par tout un peuple mais même des réfugiés sunnites, dont les maisons avaient pourtant été bombardées par l’armée syrienne, soutiennent leur alaouite de président. On pensait que le dictateur avait franchi la ligne rouge en utilisant des armes chimiques, et pourtant Obama n’est pas intervenu. On pensait que les Etats-Unis étaient en guerre contre le terrorisme, mais leurs armes tombent étrangement entre les mains… de terroristes. On pensait que pour éliminer notre nouvel ennemi, l’Etat islamique, il faudrait le couper de ses rentrées financières. Daesh reste malgré tout une entreprise florissante qui écoule son pétrole jusqu’en Europe. C’est à n’y rien comprendre effectivement...

« Bien malin qui pourra nous expliquer ce qui se passe en Syrie. » Nous avons posé la question à Mohammed Hassan. Cet ancien diplomate éthiopien est un fin connaisseur du Moyen-Orient et des stratégies internationales. Après la Stratégie du chaos, nous le retrouvons donc pour éclairer les méandres du « printemps syrien ». Et pour comprendre l’évolution de l’Egypte depuis la chute de Moubarak. On dit que ce pays est le phare du monde arabe et qu’il donne le pouls de la région. Mais les nouvelles d’Egypte sont peu réjouissantes. Enfin, une question essentielle a émergé au fil de nos entretiens : qu’est-ce que l’islamisme ? Le terme défraie la chronique à tout bout de champ. Mais à force de recouvrir des notions très diverses, il apparaît comme un concept fourre-tout. Existe-t-il un ou plusieurs islamismes ?

« Bien malin qui pourra nous expliquer ce qui se passe en Syrie ». La situation est-elle vraiment si compliquée ? Ou bien certains auraient-ils intérêt à ce que nous n’y comprenions plus rien ?

Ce livre ne prétend pas apporter la vérité absolue mais offrir quelques clés pour mieux comprendre le grand échiquier du Moyen-Orient. En espérant qu’il amène le lecteur à s’intéresser davantage aux événements qui secouent cette partie du monde. Car ces événements nous concernent bien plus que nous le pensons...

PARTIE 1Syrie, le grand détournement

On aura tout dit et tout écrit sur le printemps syrien. Si bien qu’on a fini par s’y perdre.

Le peuple serait descendu en masse dans la rue pour réclamer la chute du dictateur. Mais d’après un sondage made in Qatar, la majorité des Syriens soutient Bachar el-Assad. Ce dernier aurait plongé le pays dans la guerre civile en jouant la carte confessionnelle. Mais dans les camps de réfugiés, des sunnites dont les maisons ont été bombardées par l’armée, soutiennent pourtant leur président alaouite. Pacifique au début, la contestation aurait sombré dans la violence par la répression du régime. Pourtant, des témoins objectifs signalent d’étranges agitateurs dès les premières manifestations. Obama prétendait soutenir les « rebelles modérés », pas les extrémistes. Mais la plupart des experts s’accordent : cette distinction est une fiction. Washington a déclaré la guerre à l’Etat islamique, mais il ne l’attaque pas où il faudrait.

Entre mythes et réalités, Mohamed Hassan nous éclaire sur les intérêts en jeu en Syrie. À la lumière de l’histoire mouvementée de ce pays, il explique les contradictions qui traversent la société syrienne. Il lève également le voile sur les intentions, pas très louables, des « Amis de la Syrie ».

Chapitre 1 Les origines du conflit

L

a Syrie est toujours embourbée dans un conflit particulièrement meurtrier. Tout a commencé en 2011 avec des manifestations populaires. Faisant écho aux révoltes qui ébranlaient une bonne partie du monde arabe, des Syriens étaient descendus dans la rue. Qui étaient ces manifestants et que voulaient-ils ?

Les premières manifestations ont éclaté au mois de mars 2011 à Deraa, une ville du sud-ouest située sur la frontière jordanienne. Le climat social y était pesant. Deraa faisait partie de ces villes qui avaient accueilli de nombreux réfugiés internes à la suite des sécheresses à répétition qui ont frappé le pays entre 2006 et 2010. Selon les Nations unies, près de 1,3 million de Syriens issus des zones rurales avaient été affectés et des centaines de milliers avaient quitté le nord du pays pour gagner d’autres régions comme la province de Deraa.

De là, les protestations se sont étendues à d’autres régions. Elles ont mobilisé les jeunes, notamment de nombreux universitaires sans emploi qui se plaignaient des conditions de vie et dénonçaient la corruption au sein du gouvernement. On retrouvait également des organisations de la société civile qui s’étaient déjà manifestées en septembre 2000 avec la publication d’un manifeste : le « Printemps de Damas » exigeait la levée de l’état d’urgence, l’amnistie des prisonniers politiques, l’instauration d’un État de droit, la promotion des libertés politiques et la reconnaissance du pluralisme. Telles étaient les revendications portées par les premières manifestations. Les slogans confessionnels et les groupes armés sont venus plus tard.

Comment expliquer que les conditions de vie d’une grande partie de la population syrienne se soient détériorées de la sorte au cours des dernières années ?

Il faut tout d’abord tenir compte du contexte. Je vous ai parlé des réfugiés internes victimes des sécheresses. À ceux-là, nous devons ajouter les réfugiés irakiens. L’invasion de l’Irak en 2003 a provoqué une crise de réfugiés avec le déplacement de 4,2 millions d’individus ! Près de la moitié s’est déplacée à l’intérieur même de l’Irak. Les autres ont quitté le pays. Avec 1,2 million de réfugiés, la Syrie est le pays qui a accueilli le plus d’Irakiens.

Pourquoi la Syrie était-elle une destination privilégiée pour ces réfugiés ?

Il y avait tout d’abord la proximité géographique et le fait que les frontières étaient ouvertes. C’était un effet de la politique panarabe du gouvernement syrien, les Irakiens n’avaient pas besoin de visas pour entrer en Syrie. Les réfugiés pouvaient aussi y bénéficier de services sociaux qu’ils n’auraient pas trouvés dans d’autres pays.

Ce n’est qu’à partir de 2007 que le gouvernement syrien a commencé à prendre des mesures pour limiter le flux des arrivées. Ces réfugiés venaient de toutes les classes sociales d’Irak. Ils ont mis une pression énorme sur la société syrienne.

Voilà pour le contexte. Mais les réfugiés irakiens n’expliquent pas à eux seuls comment les conditions de vie des Syriens se sont dégradées.

Parallèlement à cela, le parti Baath a entrepris toute une série de réformes économiques à partir des années 2000. C’est bien le coeur du problème. Certes, des réformes étaient nécessaires. Ce n’est d’ailleurs pas un sujet tabou. D’autres pays marqués par une économie étatiste comme la Chine, le Viêtnam ou Cuba ont également introduit des éléments typiques du capitalisme pour doper leur croissance.

En Syrie, l’État avait toujours joué un rôle prépondérant dans l’économie. Mais le parti Baath semble ne pas avoir résisté pleinement aux sirènes néolibérales dont le chant avait été amplifié aux quatre coins de la planète par la mondialisation. Les premiers éléments de réforme amorcés au début des années 2000 ont ainsi connu un certain regain en 2005 avec le dixième Congrès du Baath décidant du passage à une « économie sociale de marché ».

Quels ont été les effets concrets de cette nouvelle orientation ?

Pour bien comprendre à quel point ces réformes ont entrainé des changements déterminants dans la situation politique, économique et sociale de la Syrie, nous devons revenir sur l’histoire de ce pays. Permettez-moi de prendre comme fil rouge la classe paysanne. Le secteur agricole a en effet toujours joué un rôle important, pour ne pas dire capital, dans l’histoire de la Syrie.

L’historien palestinien Hanna Batatu a écrit un ouvrage remarquable sur la paysannerie syrienne10. Et il souligne à juste titre qu’on ne peut considérer cette paysannerie comme un seul ensemble homogène tant il existait de fortes disparités selon les régions, les clans, les confessions, etc. Par exemple, les paysans soufistes des plaines étaient plus enclins à la résignation, car leur croyance au destin et à l’ordre divin les amenait à accepter leur sort comme une fatalité. À l’inverse, les paysans de l’Hauran, un plateau volcanique de la Syrie méridionale, avaient une culture plus guerrière. Confrontés aux pillages des bandits, aux assauts de tribus nomades, aux réquisitions capricieuses de nourriture orchestrées par les militaires ou aux extorsions abusives des collecteurs d’impôts, ces paysans pouvaient, dans un geste désespéré, prendre les armes.

De manière générale, on peut dire que les paysans des plaines étaient plus pacifistes alors que ceux des montagnes avaient davantage recours aux armes. De manière générale toujours, on remarquera qu’avant la deuxième moitié du vingtième siècle, les petits paysans, dont beaucoup étaient issus des minorités religieuses, étaient exploités par de riches propriétaires terriens de confession sunnite et qui vivaient dans les villes. Bien sûr, il y a des exceptions à cette tendance générale.

La Syrie faisait partie de l’Empire ottoman, mais passe sous mandat français après 14-18. La colonisation aura-t-elle un impact sur la paysannerie ?

Durant la Première Guerre mondiale, les Britanniques, qui cherchaient des appuis pour vaincre l’Empire ottoman, avaient promis l’indépendance aux Syriens en cas d’issue favorable au conflit. L’Empire ottoman a bel et bien été vaincu, mais la France et la Grande-Bretagne ont comploté les accords de Sykes-Picot. Les deux puissances coloniales se sont ainsi partagé le monde arabe, plus précisément les territoires compris entre la mer Noire, la Méditerranée, la mer Rouge, l’océan Indien et la mer Caspienne, établissant des frontières factices. Les nationalistes syriens qui espéraient créer une Syrie indépendante incluant le Liban et la Palestine ont dû ravaler leurs rêves.

Le mandat français a eu un impact important sur l’agriculture en Syrie. En effet, la France a fait entrer le secteur agricole syrien sur le marché mondial dans un contexte de pénurie provoqué par la guerre de 40-45. Cela a entrainé la mécanisation de l’agriculture syrienne et débouché sur un système intensif de production.

En 1943, la Syrie devient indépendante. Les troupes françaises se retirent totalement en 1946. La libération nationale profite-t-elle à la classe paysanne ?

Après l’indépendance, le gouvernement syrien a poursuivi sur la même lignée et a fait de l’agriculture une priorité. Le secteur employait alors près des trois quarts de la population ! Le développement économique de la Syrie passait par une forte intervention de l’État, mais celui-ci représentait avant tout les intérêts des grands propriétaires terriens. Autrement dit, après l’indépendance, le secteur agricole s’est développé, mais ce développement n’a pas profité aux fellahs, aux petits paysans. Ils continuaient à subir des conditions de vie difficiles. Si bien que les écarts se sont creusés davantage avec les grands propriétaires terriens qui amassaient de plus en plus de profits.

Le secteur agricole se développait malgré tout. Assez pour renforcer l’économie du jeune État syrien ?

Pas vraiment. Après l’indépendance de la Syrie, les grandes puissances se bousculaient au portillon pour « aider » le jeune État. Profitant du fait qu’ils n’avaient jamais eu le statut de puissance coloniale, les États-Unis devancèrent des pays comme la France et la Grande-Bretagne. Washington envoya ainsi des experts agricoles pour conseiller les Syriens. En réalité, ces experts ont fait en sorte que les produits américains (machines, engrais, etc.) deviennent indispensables au développement de l’agriculture syrienne.

Les petits paysans, qui continuaient à subir des conditions de vie difficiles, avaient-ils des moyens pour se faire entendre et revendiquer leurs droits ?

Nous avons vu que le secteur agricole occupait la majeure partie de la population syrienne. Si bien que pour n’importe quel parti souhaitant disposer d’une base sociale importante, la classe paysanne a toujours représenté un enjeu important. La première formation politique bien organisée à s’intéresser au sort des paysans fut le Parti communiste de la Syrie et du Liban qui est apparu en 1924. Deux des cinq membres du premier comité central de ce parti venaient de la classe rurale. Ces communistes avaient établi un programme visant à exproprier les grands propriétaires terriens, à abolir le travail forcé, à équiper les villages d’eau courante ou bien encore à effacer les dettes des petits paysans.

Le parti communiste n’a pas pu cependant devenir une grande formation politique. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, des divergences internes minèrent le parti et certains membres fondateurs comme Fouad Chameli furent écartés car ils avaient des divergences avec Moscou. En outre, beaucoup de villages n’étaient pas accessibles depuis les villes qui constituaient le centre stratégique des communistes. Et lorsqu’ils parvenaient tout de même à gagner les campagnes, les communistes pouvaient se heurter à la tradition soufiste. Enfin, à l’aube des années 40, le programme agraire du parti devint beaucoup plus timide. Celui qui dirigeait le parti à l’époque, Khalid Bakdash, déclara même : « Nous assurons les propriétaires terriens que nous ne demandons pas et ne demanderons pas la confiscation de leurs biens. Tout ce que nous demandons, c’est de la gentillesse à l’égard du paysan et l’allègement de sa misère. »11