Jim, le chien, la rivière - Daniel Taboury - E-Book

Jim, le chien, la rivière E-Book

Daniel Taboury

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Beschreibung

Jim s'installe à la Combe des Bois dans l'espoir de se construire une nouvelle vie, mais il s'avère que sa venue dérange...

Un chevreuil abattu à ses pieds alors qu’il flâne dans la forêt. La tête de la bête se retrouve plus tard sur le pas de sa porte. L’accueil n’est pas meilleur chez les voisins. À la Combe des Bois se murent un patriarche infirme et sa fille qui dirigent, dans le secret absolu, la propriété et les terrains attenants. Visiblement, la présence du nouvel arrivant ne plaît pas. Pire, elle dérange.
Et pourtant, c’est au cœur de cette campagne que Jim, frais émoulu d’une formation de guide de pêche, s’installe avec son projet de reconversion, ses espoirs, et un passé décevant. Il sera confronté à un milieu aussi trouble qu’attachant.
Dans cette histoire maîtrisée et captivante, Daniel Taboury campe une étonnante galerie de personnages hauts en couleur, souvent des laissés pour compte, abandonnés sur le bord du chemin sur ces terres oubliées de l’Administration. L’auteur a l’art d’explorer les mystères des vies, les méandres de l’âme humaine et les rives des passions. Une quête authentique et originale de l’intime.
Il a signé d’autres romans aux éditions Lucien Souny, dont De retour, Silence de plomb.

Ce roman mènera le lecteur sur une quête de l'intime et des mystères de l'âme humaine...

À PROPOS DE L'AUTEUR

Daniel Taboury a fait le choix à la fin des années 70 de s’installer à la campagne. Sans doute pour vivre près des eaux et des poissons, - une passion déterminante - et au coeur de cette France "profonde" qu'il aime tant. Dans ses romans, il en parle sans nostalgie ni concessions bucoliques. Il y campe des personnages "brut de décoffrage" comme si la rudesse ou la pudeur ne pouvaient que les accompagner chaque jour dans ce quasi désert. L’illustration d’un monde à l’écart dont les Français ont perdu la connaissance dans le brouhaha d’une civilisation en marche forcée. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages sur la pêche et les poissons (nouvelles, essais) dont le remarqué Dico insolent de la Pêche (2015). Plusieurs romans ont été publiés aux
éditions Lucien Souny : Silence de plomb, Le Triton du diable, Les Noces de copeau, À contre-courant, et plus récemment, De retour (2019), Humeurs insolentes d'un confiné (2020).

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Jim, le chien, la rivière

Le mot de l'éditeur

Bonus littéraire

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Copyright

Jim marchait depuis deux heures environ. De temps à autre, il s’arrêtait, prenait des notes dans un calepin ou des photos. Parfois, il lançait sa ligne vers un gobage, un poisson en activité. Il devait absolument mettre à profit ces derniers jours de la mi-septembre pour faire connaissance avec la Grande Rivière. Au-delà de cette période, il ne pourrait plus s’aventurer ici avec une canne à pêche ; de longs mois de fermeture le priveraient, jusqu’au printemps, de l’exercice de son art. De son futur gagne-pain.
Il avait pris la décision depuis plus d’un an. Il espérait rompre avec un parcours professionnel chaotique qui l’avait toujours cantonné ici ou là dans des villes de province pas assez grosses pour trop l’éloigner des cours d’eau, suffisamment étendues pour que les rives se situent malgré tout à une heure minimum. Assez loin pour étioler l’envie lorsqu’on quitte son travail d’informaticien après dix-neuf heures, au moment où le soleil décline, le couchant se dessine à l’horizon. Trop loin.
À la cinquantaine, Jim savait que ce grand saut vers une autre vie ne resterait envisageable que dans cet âge où les doutes s’installaient plus fort encore. La bascule demeurait possible, mais c’était maintenant ou jamais. La conjoncture l’avait aidé : son entreprise devait compresser le personnel et elle offrait de substantielles indemnités compensatoires. Il aurait pu encaisser ce coup du sort, cette sortie forcée dont peu se remettent, comme une fatalité et non un éventuel coup de pouce. Rien ne le retenait là où il résidait. Aucun lien sentimental avec lequel composer ne le freinait. Sa fille unique était tirée d’affaire et occupait un poste de prof titulaire. Ses amis et connaissances - peu nombreux d’ailleurs - étaient demeurés, au fond, superficiels, comme le démontra leur quasi-silence qui suivit les licenciements. Quelques appels téléphoniques, de vagues promesses de se revoir et de boire un verre, « un de ces quatre », ce fut tout.
Jim postula avec succès à une formation de six mois dans un centre agréé de monitorat guide de pêche. Il tourna la page des contraintes et tracasseries ordinaires. Il se ressourça au contact d’un groupe hétérogène où se côtoyaient des gamins de vingt ans, ainsi que des idéalistes et des éclopés du monde du travail, la majorité, de sa génération pour la plupart. Six mois à ne penser, à ne parler que pêche, à peaufiner les techniques, à bâtir un projet… Une école buissonnière, tous les coups du soir possibles sur les berges des rivières et des lacs, jusqu’à plus soif, au bout du bout des heures déraisonnables.
Diplôme en poche, un petit pactole aussi, il restait à poser son bagage, à localiser sa future entreprise individuelle. Jim n’avait aucune attache profonde avec un coin de terre. Souvent, des racines ont ancré des familles dans une région avant que des transhumances, des mutations, l’éclatement du socle rural ne parviennent à effilocher l’héritage, à distendre les relations. Ses parents disparus, tout lien ombilical avait sombré. Il s’était accommodé d’une forme de solitude consentie et il n’avait jamais cherché à en estampiller les causes. Son côté rationnel, peut-être. Son comportement taciturne. Et une si maigre confiance en soi-même comme en la nature de l’homme.
Ainsi avait-il débarqué nulle part. Pour être plus précis, en des terres désertées que les vestiges de vie occupaient plus que la squelettique population résiduelle. Pourtant, il n’avait pas été simple de dénicher une bâtisse à peu près en état et pas trop éloignée d’un axe de circulation carrossable. L’isolement serait un luxe demain. Il le croyait. Il en avait fait le pari. L’existence d’un réseau performant, assuré par la fibre optique, offrait une accessibilité étonnante dans ce territoire vide. Des torrents, des rivières et des lacs suggéraient une insolite impression d’éternité et ces eaux avaient séduit Jim. Ce serait ici. Tout désormais pouvait s’envisager et se bâtir.
Deux heures de marche et Jim n’avait pas croisé âme qui vive. Il n’en était ni surpris ni contrarié. Le relatif étiage de la rivière chassait-il des berges les aventuriers de son acabit ? Et comment alors les convaincre de courir ici, un jour ou l’autre, car il faudrait bien vivre des prestations d’une clientèle ? Ces préoccupations n’étaient pas de saison. Une douce folie habitait Jim. Elle l’éloignait des projections mercantiles serinées pendant sa formation. Ce privilège de fouler sans retenue les bords de la Grande Rivière qu’il découvrait le transportait dans des jouissances d’enfant lorsqu’il accompagnait son père, pêcheur de truites et d’ombres, sur des parcours dont il avait oublié autant le tracé que le nom. Jim n’était alors qu’un très jeune garçon en admiration devant un père pêcheur. Aujourd’hui, il ne pouvait se rassasier des perspectives qu’offrait chaque jour sa reconnaissance de terrain. Cette frénésie restait scrupuleuse : le soir venu, il entrait dans l’ordinateur les informations griffonnées sur le calepin, les images collectées. Faire attention : étroite sente sur la gauche de la sapinière ; elle permet d’atteindre une jolie gravière en évitant les ronciers en bordure de l’eau. Démonter la canne pour se faciliter le passage (…) sur cette zone de pêche, les imitations de fourmi donnent de bons résultats en septembre… Et ainsi de suite.
Jim tira la carte IGN d’une des multiples poches de son gilet de pêche. Cet affluent, rive opposée, portait le curieux nom deru du Diable.Il en sourit et traversa le gué, décidé à prospecter plus en amont ce ruisseau. Il souleva quelques pierres et tenta d’inventorier les bestioles qui nichaient là. Des larves, une sangsue… Il avançait sans précaution pour chercher à faire fuir les truites postées. Elles ne manquaient pas. Pas très grosses, vives, promptes à filer sous la rive ou la cache d’un rocher. Jim tenta de les comptabiliser. Il atteignit le chiffre de cinquante alors qu’il n’avait parcouru que deux cents mètres. Le torrent dessinait un long méandre plus profond après une cavalcade de cascatelles et, quand il tournait la tête, Jim n’apercevait déjà plus la Grande Rivière. Au-dessus de lui s’étendaient de chiches pâturages sans troupeau. Une buse silencieuse planait en cercle. Au sommet de cette colline aride, des arbres hérissaient des troncs secs, morts peut-être, car de rares et hautes branches les végétalisaient encore.
La déflagration éclata. Un coup de tonnerre dans un ciel d’azur. Le choc et la surprise estompés, Jim identifia la brutale explosion : il ne pouvait s’agir que du tir d’un fusil, d’une carabine plus précisément, lâchant une chevrotine. Il était plus délicat de juger de l’endroit exact d’où la balle était partie. Main en visière, Jim parcourait l’horizon. L’impact devait se situer au-dessus de lui, à une dizaine de mètres, guère plus, dans ce coude du torrent qu’un bosquet d’épineux masquait.
Jim s’avança. Le tir avait été impitoyable : un chevreuil gisait derrière les arbustes maigrichons. Un peu de sang se figeait à la commissure de ses lèvres ; son regard le fixait. Jim observa de nouveau alentour. Personne en vue. On devait pourtant ne pas le quitter des yeux et attendre qu’il passe son chemin avant de récupérer l’animal. En bonne logique. Jim aurait pu s’attarder, mais il avait la conviction que nul ne se manifesterait tant qu’il serait sur les lieux. À la place du tireur, il aurait agi de même.
Il rebroussa chemin avec une lenteur calculée pour donner l’impression qu’aucune crainte ne l’avait envahi. Qu’il passait sa route de son plein gré et n’était pas dupe de l’acte délictueux. Il n’était pas du genre à s’effrayer, à détaler. Quel que soit l’auteur de ce coup de feu, il convenait de lui imposer l’image d’un homme impassible, rompu à cette vie sauvage qui semblait prévaloir sur ces territoires. Un sentiment très vite éprouvé depuis son installation ici. Avait-on tiré en toute impunité, en se pensant seul ? Sans localisation exacte du braconnier, difficile de dire s’il aurait pu apercevoir l’intrus avant qu’il n’épaule. Il était peu envisageable d’imaginer qu’on puisse lâcher le coup après avoir découvert une présence humaine si près de la bête à abattre. À moins qu’on n’ait voulu l’impressionner…
Jim ne rentra chez lui qu’au crépuscule. Son travail de repérage avait chassé les interrogations. Sur le sentier du retour, il poussa cependant jusqu’à l’affluent. Le détour était court. La curiosité banale. L’animal mort n’avait pas été récupéré. Attendait-on la nuit ?
***
Jim commençait à se sentir bien chez lui. La maison n’était pas très grande, mais des propriétaires précédents avaient abattu des cloisons, si bien que le rez-de-chaussée ne formait qu’un seul et même espace facile à aménager, fonctionnel : on pouvait ici cuisiner, travailler ou se reposer à son aise. Les coins et recoins avaient permis d’installer des râteliers pour ranger les cannes et tous les ustensiles de pêche. Face à une fenêtre plein sud, Jim s’était construit une table de montage. Il y dresserait des mouches artificielles dès qu’il aurait trouvé les plumes spécifiques aux eaux et aux poissons de la région. Sa recherche de l’authenticité se nicherait dans ces moindres détails lorsqu’il s’agirait de commercialiser ses prestations dès le prochain printemps. Les tâches n’allaient pas lui manquer.
Jim s’était posé dans un fauteuil un peu avachi et s’était servi un verre de scotch : il aimait cette partie de la pièce qu’occupaient des étagères de bouquins et la grande table de ferme où des magazines, éparpillés, côtoyaient l’ordinateur et des tas de bricoles qu’il prenait habitude à déposer là.
La radio distillait en sourdine un fond musical jazzy. Peu ou pas de parlotes. Il fallait être solide mentalement, s’être convaincu de la pertinence d’un choix de vie pour affronter cette solitude dans un pays installé dans son désert. L’hiver allait venir. Jim s’était fait expliquer la rudesse d’un climat dont on disait pourtant qu’il n’était plus comparable aux longs mois de neige et de gel, autrefois. Autrefois ? Au siècle dernier. Plus on se tournait vers le passé, plus on l’auréolait de mystères, de charmes quasi disparus. Une incertaine nostalgie pesait ici et elle ne s’exprimait que par des souvenirs disparates. On causait si peu…
Jim était sorti pisser. Une tête de chevreuil gisait sur son pas de porte. Une tête fraîche. Une bête abattue voilà quelques heures. Comment en douter ? Il avait failli trébucher sur ce trophée figé, jeté sur le seuil. Qui l’avait déposé ici ? Pourquoi ? Il était plus aisé d’échafauder des hypothèses sur la présence de cette tête tranchée que sur son discret livreur. Clairement, il y avait là une menace, un avertissement. On devait désigner ainsi un intrus, un gêneur. Jim alluma une cigarette, poussa du pied le reste de l’animal, qui glissa dans l’herbe. Il s’éloigna de la lumière de la lampe municipale éclairant la façade. À cinq cents mètres, le village distillait un vague halo. Il devait être vingt heures, à peine plus. Jim enfila sa veste doublée, vissa sa casquette et ramassa la tête du chevreuil, qu’il enroula dans du papier journal. L’air était déjà frais. De premières gelées blanches en fond de vallée avaient enflammé les fougères et leurs tiges tordues sécheraient bientôt. Jim remonta le col de son vêtement, fourra les mains dans ses poches, son paquet sous le bras.
Le Saloon. Des portes battantes protégées par un sas de verre dépoli, un bistro où s’attardaient les paumés du coin, des hommes solitaires, tous la cinquantaine, voire un peu plus. Trois au comptoir ; deux derrière l’une ou l’autre des tables où s’étaient succédé les verres, du matin au soir. Ceux-là buvaient en général seuls. Le patron se faisait appeler l’Indien, sous prétexte d’une tignasse abondante souvent épinglée en chignon. Il avait quarante ans. Ou soixante. Impossible de déterminer et c’était sans importance. Jim ignorait comment il avait débarqué ici. Il savait seulement qu’il ne se privait jamais de répéter : « là d’où je viens… ». Et les mots restaient suspendus. Depuis longtemps sans doute, on ne se préoccupait plus de savoir d’où il avait débarqué. Aucun intérêt d’ailleurs. On se serait plutôt inquiété de son départ. Quelquefois, il menaçait de quitter le patelin. On dressait moins souvent l’oreille. On avait fini par comprendre qu’il soliloquait et personne n’était entré dans ce jeu. Comme disait Midol : « Si on devait signer une pétition, une seule, tu m’entends, ce serait pour t’empêcher de mettre la clef sous le paillasson. Le collège a fermé. La gendarmerie aussi. Et puis la poste. On n’a pas bougé le petit doigt. Ça n’aurait servi à rien. Mais que personne ne s’avise de toucher au Saloon ! »
Midol ne carburait pas au pastis ; il n’avalait que du rosé. On l’avait baptisé ainsi à cause du journal qu’il parcourait de long en large toute la semaine. Le Midi olympique, consacré au rugby et imprimé sur papier jaune. Il y avait aussi Foie Jaune ; ne pas confondre. Lui, c’était clairement le liquide anisé qui lui valait cette appellation contrôlée. Parmi les habitués, on distinguait aisément le Tueur, une espèce de colosse, un bûcheron - abatteur réputé, de conifères surtout. Le Tueur était toujours accoudé au comptoir. Il y buvait et fumait ; il regardait aussi autour de lui. Un air à toiser tout le monde et à se taire. Il venait ici le soir. De plus en plus tôt avec les journées qui raccourcissaient. Il consommait de la bière en bouteille et faisait sauter la capsule d’un coup de dents. Le chat du Saloon l’avait pris en sympathie. Ce mutisme devait rassurer le félin : il grimpait sur le comptoir et se frottait au Tueur. Le colosse finissait toujours par l’agripper par la peau du cou et le déposer sur son épaule où il se lovait. Les deux s’entendaient bien. Parfois, le Tueur tirait de sa poche une couenne de jambon ou une rondelle de saucisson qu’il tendait à l’animal. Il avait essayé de lui faire goûter de la bière. Sans succès. Le bûcheron en avait rigolé, mais il n’avait pas tenu rigueur au chat de sa sobriété…
Ce soir-là, il y avait le Tueur et Foie Jaune au comptoir et Midol était attablé. La salle était enfumée. L’interdiction du tabac dans les lieux publics ne s’appliquait plus ici. « Territoire réservé », avait proféré l’Indien lors d’un contrôle. Un rappel à la loi pour la forme, et, depuis, on avait fermé les yeux. Dans l’angle du bar, un écran de télé anachronique fournissait de l’info en continu. Pas un client pour s’y intéresser. On était là pour tuer le temps, retarder l’heure de retourner chez soi. Des fidèles du Saloon, ce soir-là, manquaient la Hure et le Gratteur. Agriculteurs, célibataires - deux situations quasi synonymes ici. La Hure ne vivait que pour sa passion de la traque du sanglier. C’était un type qui ne payait pas de mine, chétif, peu loquace et qu’on ne voyait qu’en semaine. Le week-end était voué aux battues. Il les commentait ensuite au bistro sans parvenir vraiment à se trouver un auditoire. L’Indien, peut-être, qui prétendait avoir participé à des safaris gros gibier en Afrique du Sud quand il y tenait un hôtel. Il se bornait à cette remarque comme si l’indigène d’ici ne pouvait pas porter attention à ses exploits cynégétiques. Ce n’était peut-être pas faux, d’ailleurs. Même les deux photos de félins allongés, abattus, punaisées sur le mur derrière le comptoir, n’avaient jamais soulevé une quelconque curiosité : « Un peu plus gros que des chats sauvages », avait lâché un jour Foie Jaune aussitôt fusillé du regard par l’Indien. Quant au Gratteur, il était peu loquace. Parfois, des onomatopées pour pester contre le verdict rendu par le ticket de la chance, qu’il avait frotté avec énergie. Une fois, une seule fois, par lassitude sans doute, son ongle avait ralenti pour découvrir case après case le résultat : hasard, révélation, miracle, il avait gagné ! Quelques euros. Il avait bien cru alors avoir déniché la martingale ; ses grattages devinrent lents, méticuleux. La bonne fortune ne lui avait pas souri pour autant. Il grattait toujours. Par désœuvrement. Sans illusions, et les calculs de probabilités de Midol le confirmaient.
Une faune de paumés, avait pensé Jim lors de son tout premier passage au Saloon. Il cherchait du tabac. On n’en trouvait que là. Ou alors à une quinzaine de kilomètres, dans une grosse bourgade où des commerces résistaient encore à l’exode rural. Les clients du Saloon l’avaient dévisagé, d’autant qu’il avait commandé un simple bock et reçu le feu vert pour allumer une cigarette. Il avait bien constaté qu’on fumait autour de lui. « Nouveau ici ? » avait questionné le patron.
Jim avait fourni des explications sommaires sur les raisons de son arrivée dans le secteur et avait enchaîné sur son projet pêche qui n’avait guère passionné l’auditoire curieux. Le développement du tourisme, la protection des salmonidés et la mouche fouettée, on s’en contrefichait. Midol avait bien narré quelques confus souvenirs d’enfance sur le braconnage de la truite. Foie Jaune avait estimé que, compte tenu de la raréfaction des poissons, ça ne valait plus le coup de dépenser son RSA dans un bâton de dynamite, et l’Indien avait tenté d’intéresser le nouvel arrivant à ses clichés de safari. Jim avait offert une tournée générale.
Ce soir-là, ce fut Foie Jaune qui proposa d’en boire un dernier. L’Indien précisa aussitôt qu’il voulait fermer et que cette ultime tournée serait à consommer sans retard. Jim s’était assis sur un tabouret contre le comptoir et il y posa son paquet plié dans une feuille de journal. Il prit tout son temps pour le déballer. Foie Jaune se rapprocha ; Midol se souleva difficilement de son siège. La Hure rota.
— Tu cherches un taxidermiste, fit l’Indien.
La tête de chevreuil les avait tous laissés de marbre. À part la Hure :
— Déjà que je devrais être rentré… Avec le boulot qui m’attend demain. Et toi, tu me balances sous les yeux cette saloperie !
Il lâcha un autre rot. D’écœurement, sans doute, avant d’avaler sa pression.
— T’as un sacré culot, fit Foie Jaune. Lui foutre sous le nez une tête de chevreuil ! T’as pas oublié qu’il n’en a que pour le sanglier.
— Est-ce ma faute si on a jeté ça devant ma porte ? se justifia Jim.
— Pas une raison, éructa la Hure… C’est pas des manières.
— Devant ta porte… ? s’étonna l’Indien. Ça n’a pas de sens ! On y aurait cloué une chouette ou quelque autre bestiole malfaisante, je ne dis pas, mais une tête de chevreuil…
Jim livra ses explications : la bête abattue sous ses yeux sans l’ombre d’un tireur. Si on voulait lui filer la frousse, c’était raté, mais il cherchait à comprendre les raisons de cette menace évidente. Autour de lui, on égrena des noms de types capables de tels agissements. Aucun des potentiels suspects ne semblait tenir la route avec un examen plus approfondi. Y avait-il un rapport avec l’arrivée de Jim ici ? Son projet sur la rivière ? Des hypothèses bien peu crédibles.
— Le mystère reste entier, conclut l’Indien avant de les prier de déguerpir.
***
Jim n’avait rien appris au Saloon. S’attendait-il vraiment à une explication ? La réaction indifférente, amusée, narquoise des derniers pochetrons ne trahissait ni malaise ni culpabilité. Les piliers du bar ne savaient rien ou bien ils se taisaient. De là à cacher vraiment quelque chose… Jim rentra chez lui, se fit une omelette à laquelle il mélangea des lamelles de champignons cueillis lors de sa sortie au bord de l’eau. Il avait pris soin de pousser le verrou. Pas machinalement comme il le faisait tous les soirs. Avec la volonté de se barricader. Un soupçon d’inquiétude s’était insinué dans sa sérénité. Il dormit pourtant profondément.
Un boucan du diable le tira du sommeil : on tambourinait à sa porte. Un regard sur le radio-réveil : 07:30. Par la fenêtre de sa chambre, à l’étage, il ne vit rien. Et le fracas s’amplifiait en dessous. Jim cria :
— On vient !
Il enfila un pantalon, boutonna sa chemise avant d’ouvrir. Foie Jaune était là, planté devant lui. Il franchit le seuil dès que l’ouverture le lui permit et il se mit à tourner en rond dans la pièce, les mains croisées dans son dos.
— J’ai repensé à ton histoire de chevreuil…
Jim était allé brancher la cafetière et il s’extirpait à peine de son sommeil interrompu.
— T’as pas un jaune ?
— À cette heure !
— Y a déjà un moment que j’ai avalé mon café… et j’ai déjà fait du chemin.
La bouteille de pastis n’était pas entamée. Jim la posa sur la table, ajouta un verre et une carafe d’eau. Foie Jaune prenait tout son temps pour doser. Il fit claper ensuite une langue satisfaite.
— Alors, t’as quoi à me dire ?
L’intrus matinal avait fini par s’asseoir.
— Ton chevreuil, ça s’est bien passé dans ce coin de rivière où débouche un gros torrent ?
Jim fit signe que oui.
— Alors, reprit Foie Jaune, ça peut être un coup des deux frères Bredier…
Et il se resservit deux doigts d’alcool, ajouta une larme d’eau, avala d’un trait.
— Le premier, c’est pour vérifier que t’as pas perdu le goût… Le deuxième remet le moteur en marche ! Oui, ça pourrait bien être ces deux lascars de frangins Bredier…
— T’en as pas parlé hier soir !
— J’avais pas réfléchi. C’est cette nuit que j’ai repensé à ces deux loustics. Ils ne sont pas très finauds, je t’assure. Mieux vaut pas traîner dans leurs parages. Finis ton café et on va y aller jeter un œil. Avec moi, ça ne risque rien.
Foie Jaune ôta la bougie de sa motocyclette et la fourra dans sa poche.
— On me la piquera pas, fit-il à Jim étonné par ce démontage éclair.
— Certes, mais t’aurais pu ranger ta pétrolette dans le hangar.
Ils grimpèrent dans le 4x4 et Jim demanda la direction du repaire des frères Bredier. Ils roulèrent quelques kilomètres avant de bifurquer sur une petite route et d’emprunter ensuite un chemin empierré grimpant sur une colline que Jim identifia. Elle dominait la vallée dans ce secteur où la veille le chevreuil avait été abattu.
— Stoppe-toi là. Je vais parlementer.
On était à deux cents mètres d’un corps de bâtiment. La cheminée fumait et de minuscules nuages blancs voltigeaient par saccades. Déjà deux gros chiens avaient couru vers la voiture et ils jappaient devant le capot. Foie Jaune descendit. Ils reculèrent sans cesser d’aboyer. Plus haut, les silhouettes des deux frères s’étaient campées sur un terre-plein en façade. Foie Jaune s’avançait en houspillant les chiens. Les Bredier restaient immobiles et suivaient la progression de Foie Jaune. Il s’arrêta à quelques pas d’eux. À cette distance, Jim ne pouvait qu’imaginer leur dialogue. Il fut bref. Foie Jaune, en se retournant, fit signe à Jim. Un geste sans équivoque. Il pouvait les rejoindre.
Les frères Bredier portaient en bandoulière leur fusil de chasse. Les canons des juxtaposés se dressaient comme deux courtes antennes au-dessus des épaules. Deux frères ? D’apparence, ils semblaient avoir à peu près le même âge, mais l’un, longiligne, dépassait l’autre d’une bonne tête. Le plus petit affichait une corpulence grassouillette et ses doigts boudinés s’accrochaient à sa ceinture cerclée d’une cartouchière fournie. Foie Jaune les présenta :
— Georges et Robert. Ni l’un ni l’autre n’ont vu quoi que ce soit. Mais…
Jim avait salué à quelques pas, la main levée. Les Bredier demeuraient silencieux et jaugeaient l’arrivant.
— Mais quoi ? dit Jim.
Foie Jaune jouait l’interprète. Il regarda les deux frangins. Reçut-il un accord ? Il enchaîna :
— Ils affirment qu’on tire des coups de fusil dans les parages depuis quelque temps. Et ils n’aiment pas trop ça. Ils ont fait des rondes… Ça n’a rien donné. C’est pour ça qu’ils sont toujours armés.
Les Bredier acquiescèrent.
— Faut pas venir nous chercher des noises ! Dans le quartier, on n’a pas trop l’habitude de se laisser emmerder…
Le plus grand avait lâché l’avertissement. Son frère abonda dans son sens. Foie Jaune aussi. Jim eut l’impression que tout avait été dit. Pourtant, chacun campait sur place. Soudain, Robert Bredier - avec une étonnante vivacité, vu son gabarit - libéra la lanière de son juxtaposé, épaula et tira. Derrière un tas de pneus, un amoncellement de détritus et de ferraille de récupération, un renard détala. Robert ajusta son deuxième coup qui arrêta net la bête.
— Saloperie ! fit-il.
Et il cracha au sol.
— Bien visé, le félicita Foie Jaune.
Georges jugea qu’un coup de gnôle ne ferait de mal à personne et il tourna les talons. On le suivit, Jim en queue du quatuor. Il n’avait livré aucun commentaire. Une basse-cour éparpillée devant la porte ouverte de la fermette justifiait l’exécution du goupil en plein jour. Du bras, Robert repoussa un bric-à-brac qui occupait le plateau de la table, puis il récupéra des verres à moutarde dans l’évier qui fuyait. Un filet d’eau coulait en permanence et, de temps à autre, on devait changer l’orientation variable du jet. Les récipients, culottés mais vidés d’un précédent contenu, restaient poisseux. Robert les posa sur la table. Georges avait extirpé d’une maie sans couvercle une bouteille qu’il lustra avec le revers de la manche de sa veste de chasse avant de remplir les verres. À moitié.
— De la prune.
C’est Robert qui avait parlé. Foie Jaune pivota vers Jim :
— Tu vas me goûter ça ! Tu m’en diras des nouvelles.
L’alcool - sans surprise - était virulent et âpre.
— Ça décape la boyauterie, commenta, satisfait, Foie Jaune.
Un coq les avait rejoints. Il entrait là comme chez lui. Il s’attarda sur le sol dallé et sauta ensuite sur la table. Jim ne put se retenir :
— Vous avez là une belle bête. Les plumes sont superbes.
Impassibles, leur verre en main, les deux frères Bredier regardaient tour à tour Jim et le coq.
— Si tu veux nous l’acheter, il n’est pas à vendre.
— Non, non. Les plumes sont intéressantes, voilà tout.
— Si c’est que pour les plumes, t’auras qu’à te servir. Et tu feras gaffe : la bestiole n’est pas facile.
Cette transaction, circonscrite entre Georges et Jim, finit de détendre l’atmosphère. La gnôle sans doute aussi.
— Il faut torcher la bouteille avant que l’alcool ne s’évente, affirma Foie Jaune.
— Il n’y aurait pas quelqu’un qui te chercherait des histoires depuis que tu es arrivé là ? interrogea Georges.
— Et pourquoi ? Je ne connais pas grand monde ici et je ne suis pas là pour causer des problèmes !
— C’est ce que tu crois. Pour qu’on te tire un chevreuil dans les bottes, faut bien que quelqu’un ne soit pas très réjoui de te voir dans le coin…
Georges affirma que, depuis qu’il pouvait se servir de sa mémoire, personne - il insista -, jamais personne n’aurait osé passer près de chez eux sans en avoir reçu l’autorisation. Quant à descendre du gibier sur leurs terres…, c’était du jamais vu. Mais, depuis que Jim arpentait les rives, les deux frères Bredier avaient noté des choses bizarres. Ils redoublaient de vigilance. Ils n’hésiteraient pas à défourailler sur le premier qui s’aviserait de rôder autour de leurs bâtiments. Et ils agiraient comme pour cette saloperie de renard. Ici, on les connaissait. On les craignait. Difficile d’envisager qu’ils pouvaient être pris pour cible. Non. C’est à Jim qu’on en voulait. Qui ? Mystère. Quelqu’un du pays, peut-être pas. Et puis, il n’était pas anormal qu’on se méfie d’un inconnu débarquant à l’improviste. Ce genre de type pouvait avoir de bonnes raisons pour fuir, chercher une planque et s’y croire à l’abri…
Jim écoutait ces élucubrations. Un léger sourire à peine crispé en coin. Foie Jaune certifiait que les frères Bredier y voyaient clair. Que ce n’était jamais bon de faire venir des gens d’ailleurs, même pour simplement pêcher. Comme si l’on ne pouvait pas apprendre tout seul ! Et puis, ça risquait de donner des idées. Et finie la tranquillité…
Le coq imperturbable trônait désormais sur l’évier. Ses plumes étaient vraiment magnifiques.
***
Durant la toute dernière semaine avant la fermeture de la pêche, Jim reprit sans appréhension la prospection de la Grande Rivière. Cependant, plus ou moins consciemment, il restait sur ses gardes. Il suffisait qu’un gobage de truite se manifeste pour qu’il oublie aussitôt cette menace floue, mais sans doute bien réelle, qu’un désert comme celui dans lequel il avait décidé de se fixer amplifiait sans doute. Il pouvait marcher des heures sur les berges sans croiser personne. Une réflexion répétitive… À la longue, on devait s’habituer à ces landes à perte de vue que de rares bosquets interrompaient parfois. Seuls des troupeaux de moutons - on pouvait s’interroger sur leur transfert ici, tant les sentes s’étaient refermées - peuplaient les maigres pacages. Ni berger ni bergère. Des kilomètres de clôtures soigneusement tendues assuraient le gardiennage. Un obstacle difficile à franchir, tant le dernier rang de barbelés au-dessus du grillage était élevé. Jim tenta de noter sur son calepin des points précis où ce franchissement semblait moins problématique : une souche, un rocher offraient quelquefois une marche utile pour un enjambement plus aisé. Il imaginait que ce décor austère, authentique - il avait employé ce qualificatif à ses yeux promotionnel -, pourrait ravir des pêcheurs enclins souvent à chercher, loin de leur pays, des territoires vierges. Il savait qu’il s’était lancé dans un pari risqué… Aucune étude préalable, aucune expertise sérieuse n’avaient été commandées. Il avait opté, seul, pour ce changement de vie, radical. Cette perspective pourtant floue ne devait plus être entravée par d’inévitables interrogations. Avec le recul, il restait convaincu que le questionnement demeurait le frein essentiel à tout projet. L’existence le lui avait enseigné.
En arpentant des rives nouvelles, le temps de cogiter était infini. Chasser le souvenir, éviter de se laisser envahir par les pensées obsessionnelles, songeait Jim. Se tourner résolument vers le présent, se projeter dans le futur printemps où son affaire devait voir le jour. Jim s’essayait à ce regard distancié sur sa vie antérieure… Avant. On ne recolle jamais les morceaux. Mieux vaut chercher à fuir, quitte à repartir de zéro. La chose restait plus aisée sur un plan matériel que d’un point de vue plus intime.
Dans ce secteur, la rivière devenait plus caillouteuse. Des blocs émergeant la partageaient en multiples courants peu profonds. Assis sur une dalle de granite qu’une crue prodigieuse avait sans doute transportée là et bloquée au milieu du cours d’eau, Jim multipliait les clichés. Son stock d’images était déjà suffisant pour illustrer son site web. Pourtant, il promenait encore sa focale sur le paysage autour de lui.
Soudain, dans son viseur, Jim accrocha une silhouette encore lointaine qui s’approchait de la berge, une centaine de pas en amont. Elle devait être venue par cette combe qu’un peuplement épars de genévriers masquait. Elle avançait avec une prudence calculée, le talon d’une canne à pêche serré dans sa main. Elle n’avait pas perçu Jim dans tous ces éclats de soleil que l’eau dispersait. Lui ne bougeait pas. Il ne la quittait pas des yeux. Il parvint à mieux la distinguer grâce à ses lunettes polarisantes. Surprenante découverte dans ce désert : là-bas, devant lui, en pleine lumière, une femme venait de lancer sa ligne et elle lui tournait le dos.
Étonné, autant par le sexe que par la présence d’un pêcheur, Jim resta sur son poste d’observation. Il pesta de ne pas trouver dans ses multiples poches sa paire de jumelles miniature : il avait dû l’oublier chez lui. Il avait fait du tri la veille et allégé son barda. Il s’encombrait souvent d’un attirail superflu.
La pêcheuse ne soupçonnait pas qu’il y ait quelqu’un derrière elle. Elle avançait, le pied ferme, et opérait par de très courtes dérives de sa ligne qu’elle fouettait avec habileté, autant que pouvait en juger Jim à cette distance qui les séparait et augmentait, car elle progressait rapidement. Jim n’avait pas bougé de son poste de guet au milieu de la rivière. Sous le coup de la surprise, un peu sous le charme aussi.
La femme captura un poisson. Elle fit preuve d’une grande maîtrise pour l’amener jusqu’à elle, le décrocher, le relâcher et relancer aussitôt. Une seconde prise intervint quelques mètres plus haut. La truite se défendit un long moment avant de céder. Aucun doute possible, Jim avait sous les yeux un pêcheur expérimenté dans le maniement de la canne à mouche et la connaissance du cours d’eau. Sa démonstration était édifiante.