Jouer le jeu - Philippe Paternolli - E-Book

Jouer le jeu E-Book

Philippe Paternolli

0,0

  • Herausgeber: Caiman
  • Kategorie: Krimi
  • Sprache: Französisch
Beschreibung

Un petit caïd met le feu à la bonne ville d'Albi le 31 décembre 2012 et se retrouve embauché pour ce « fait d'armes » par un réseau de produits dopants. Son recruteur, chargé de la livraison d'une nouvelle molécule dopante auprès du Toulouse FC, se fait assassiner dans la campagne albigeoise. Le vendredi suivant, les joueurs de la rencontre opposant le Toulouse FC à l'AC Ajaccio finissent la rencontre à l'hôpital dans un état critique. Une cadre du siège régional d'une compagnie d'assurance est assassinée chez elle, dans la banlieue albigeoise. En poste à Albi depuis peu, le commandant Vincent Erno se retrouve avec ces affaires sur les bras, alors qu'il vient de perdre sa sœur Catherine. Bientôt, le commandant Hermann débarque à Albi et annonce à Erno que l'enquête concernant le réseau de produits dopants est désormais de sa compétence. Hermann travaille pour le Cube, une branche des services secrets qui s'apparente beaucoup à un cabinet noir rattaché directement au ministère de l'Intérieur. Erno comprend que cette affaire de dopage touche d'une façon ou d'une autre les intérêts de l’État quand le Directeur Général de la Santé est inquiété. Sauf que personne dans cette histoire ne joue le jeu, Erno encore. moins qu'un autre. Sauf que tout le monde est peut-être manipulé, Erno encore plus qu'un autre.

 À PROPOS DE L'AUTEUR 

Désormais installé en Provence, Philippe Paternolli partage son temps entre l'écriture, un travail de correcteur d'un genre particulier - dit "traque-boulette" - et la photographie de la montagne Sainte-Victoire et des passereaux au lever du jour.


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Seitenzahl: 173

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

Avertissement

Une première version de ce roman a été publiée en 2000 par les Éditions Itinéraires, sous le titre La percée de Quasdanovitch.

Chose méconnue, mes éditeurs – Luigi Zuccante pour Itinéraires et Jean-Louis Nogaro pour le Caïman – sont de grands farceurs : ainsi, dans la chronologie de la série « Erno », qui comptera au total sept volumes, Jouer le jeu n’occupe pas comme on pourrait le croire le quatrième rang, après Alpes noires, Camarguestan et Carré noir sur fond noir, mais le deuxième.

Il n’empêche, malgré leurs facéties éditoriales, je remercie chaleureusement Luigi Zuccante et Jean-Louis Nogaro de leur confiance.

Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite.

1

Bonne année !

Kévin vomissait le réveillon du nouvel an qui dégoulinait depuis le centre-ville d’Albi jusqu’à sa cité, quatre tours en périphérie, aussi hautes que celles de la cathédrale dont la brique s’empourprait à moins de deux kilomètres. Quatre tours. Rien à voir avec les cités du « 9.3 » ou celles des quartiers Nord de Marseille que les médias évoquaient sans cesse, à croire que pour eux, il n’y avait de cités qu’en deux endroits en France. Rien à voir peut-être, mais si semblables au fond. On y retrouvait les mêmes ingrédients explosifs de désolation et fatalisme : chômage, précarité, exclusion, racisme, échec scolaire, came, prostitution, trafics, violence, misère sexuelle. Les flics n’y pointaient plus le bout de leur képi. L’organisme HLM n’engageait plus de travaux de rénovation ni même de réparation, un ascenseur sur deux était en panne depuis des mois… Les services de la mairie, les assistantes sociales abandonnaient les habitants à leur sort. Avec l’arrière-pensée qu’en fin de compte, s’ils en étaient là, c’était un peu de leur faute. Plus de commerces, hormis une épicerie de misère. Une école maternelle et primaire, que les gamins auraient pu aimer si elle ne leur avait pas paru tombée d’une autre planète, avec des enseignants qui parlaient la langue de la télé et ignoraient tout de la leur. Une école, lieu de rires et de jeux les premières années, mais qui devenait, année après année, une cour d’affrontement et de violence.

Bonne année !

Kévin avait fait ses comptes : deux mille sept, deux mille huit, deux mille neuf, deux mille dix, deux mille onze… Cinq années de galère, chômage, petits boulots de merde, combines foireuses… Un quinquennat sans espoir. Et il n’espérait rien des prochaines élections. « Sarko » ou « Flanby » : de beaux discours et basta ! Toujours la même chanson, se lamentaient les plus anciens. Non, Kévin n’espérait vraiment rien des prochaines élections. Il s’en battait les couilles, pour tout dire.

Depuis la ville, les klaxons s’en donnaient à cœur joie. Dans la cité, seuls quelques éclats de voix s’échappaient des quatre tours. Ici, tout le monde ou presque savait que l’année nouvelle ressemblerait à l’année écoulée. Aucune chance qu’elle soit meilleure ou pire. Elle serait merdique, simplement merdique. S’inscrirait dans la continuité d’années merdiques et préfigurerait une suite d’années merdiques.

Kévin avait fait ses comptes depuis quelques années. Il décida alors de les régler. Maintenant. Ils aimaient s’amuser en ville ? Il disposait du matériel pour rendre ce nouvel an inoubliable et allait leur mitonner un feu d’artifice comme ils n’en avaient jamais vu.

Deux semaines plus tôt, une info avait circulé : un stock d’extincteurs avait été volé dans un entrepôt de la région. Deux semaines plus tôt, une rumeur avait bruissé dans la cité : la bande à Bachir Mouarem avait fait le coup. Kévin avait tendu l’oreille. Avait observé. Un soir, il avait repéré un manège pourtant discret dans les sous-sols de la tour C. Bachir avait grandi dans la cité. Kévin y vivait encore. Au milieu de la nuit, Kévin s’était rendu dans les sous-sols désertés. S’était posté devant l’entrée du garage repéré quelques heures plus tôt. En avait forcé l’ouverture sans peine. Bachir aurait dû mettre un cadenas antivol, avait songé Kévin. Même si un cadenas aurait aussitôt alerté l’attention, suscité l’intérêt, la convoitise… Dommage pour Bachir que Kévin les ait vus manigancer. Il avait soulevé la porte du garage et glissé aussitôt dessous un tasseau de bois afin d’empêcher qu’elle ne se referme sur lui en le piégeant à l’intérieur. Il avait allumé son briquet. Ils étaient là : quatre palettes d’extincteurs de quinze kilos. Et sur le mur opposé, des bouteilles de white-spirit, des emballages vides de désherbants et de sucre en poudre. Intéressant. Kévin avait observé et compris : la bande à Bachir avait transformé les extincteurs en bombes, les bourrant de désherbants et de sucre. Il tenait là sa chance.

Il avait aussitôt réuni ses quatre potes les plus proches. Tous, comme lui, s’emmerdaient à longueur de journée. Certains, comme lui, traficotaient ici et là. Kévin leur avait proposé de constituer une bande. Une vraie.

— Pour être une vraie bande, il faut être reconnu et pour être reconnu, il faut faire un coup, avait objecté Sam.

— J’ai un plan pour ça. Mais je ne vous dirai rien jusqu’au jour J…

— Bonjour la confiance… avait grimacé Fouad.

— C’est comme ça et pas autrement. Ce n’est pas une question de confiance, c’est une question de survie… De vie ou de mort, si tu préfères.

— C’est chaud là ton truc, Kévin !

— Tu comprendras le jour venu. En attendant, pas un mot à personne. Fermez vos boîtes à blabla… Même à vos meufs !

Tous se regardèrent en hochant de la tête. C’était OK comme ça. De toute manière, aucun n’avait de meuf… Même pas Kévin… Mais autant faire comme si…

Ce soir du trente et un décembre deux mille douze, décidé à passer à l’action, Kévin s’assura que les extincteurs étaient toujours en place dans le garage et appela ses potes. C’était le jour J. L’heure H. Tous étaient dispos. Ils rejoignirent Kévin au sous-sol de la tour C. Kévin ouvrit le garage, les fit entrer. Leur exposa son plan. Celui-ci était à leur goût. Spectaculaire à souhait.

Une heure plus tard, les extincteurs et le white-spirit étaient chargés dans cinq voitures brinquebalantes récemment volées. Kévin prit le volant de la voiture de tête et le cortège s’élança à faible allure en direction du centre-ville. Direction le parking « Bondidou ». Le parking, à deux pas de la cathédrale, épousait une déclivité naturelle et s’étageait à ciel ouvert en courbes et contre-courbes sur plusieurs niveaux, le tout enjambé par le viaduc ferroviaire. Tout en bas, c’était le tapin.

Arrivé sur place, Kévin grogna de satisfaction : comme prévu, le parking, gratuit ce jour-là, était plein. Combien cela représentait-il de voitures ? Mille, peut-être ?

Coup d’œil circulaire : personne à l’horizon. Kévin et sa bande étaient seuls au milieu des voitures. Hormis peut-être une ou deux putes sans clients tout en bas. Tant pis pour elles.

Kévin répartit les tâches : quarante extincteurs à déposer sous quarante voitures chacun. En silence et en vitesse. Puis retour aux voitures.

Ils s’exécutèrent en moins d’un quart d’heure. L’enthousiasme donnait des ailes, des muscles et du souffle à ceux qui passaient leur temps à glander et bouffer des saloperies.

Ils laissèrent ensuite les bouteilles de white-spirit dévaler les allées en pente du parking, sauf cinq qu’ils déversèrent sur les premières voitures. Puis ils regagnèrent les leurs, garées en surplomb du parking, boulevard Général Sibille. Kévin enflamma une torche, simple chiffon imbibé de white-spirit glissé dans une bouteille vide, et la lança vers les voitures qu’ils avaient arrosées juste avant.

Pas le temps d’admirer le spectacle : tous montèrent dans les véhicules et filèrent vers l’ouest, direction Toulouse. Kévin avait donné ses instructions. Ils délaissèrent l’autoroute A68 et ses caméras de surveillance et suivirent la nationale jusqu’à la ville rose. Ensuite, les voitures y seraient abandonnées et chacun se démerderait pour y rester, avec interdiction de revenir à Albi avant le lendemain soir. Interdiction d’appeler sur le portable. Et interdiction de jacasser, évidemment.

Au volant de sa voiture pourrie, Kévin jubilait. Ça y était : il était devenu chef de bande. D’une vraie. Ce coup apporterait à Kévin la notoriété indispensable à ses projets

Dans l’immédiat, le seul qui pouvait les contrecarrer, ces projets, c’était Bachir. Kévin devait le faire taire. Le plus tôt serait le mieux. Kévin s’admirait dans le rétroviseur intérieur. Entrait dans la peau de son nouveau personnage. Chef de bande. Il réfléchissait déjà en chef de bande. Décider, agir, se faire respecter. C’était ainsi qu’il allait s’imposer. Il n’avait plus le choix.

2

Seul dans son appartement du centre-ville, le commandant Vincent Erno avait occupé sa nuit de la Saint-Sylvestre à surfer sur Internet. Comme à son habitude, il n’avait rien prévu pour les fêtes de fin d’année. Il aurait dû faire un effort pour voir son père, sa sœur Catherine et ses enfants – ses propres neveu et nièce, donc – ou son frère Frédéric. Il aurait dû. Mais n’avait rien entrepris en ce sens. Ne serait-ce que poser des jours de congé, par exemple. En vérité, il n’avait tout simplement pas envie de consentir le moindre effort. Se rendre en région parisienne lui coûtait, l’assommait. Il y avait pourtant grandi mais depuis presque vingt ans qu’il vivait en province, il avait perdu l’habitude de la frénésie qui semblait dicter les faits et gestes des Franciliens. Si son père ou Catherine lui avaient annoncé venir passer quelques jours à Albi, il les aurait accueillis avec plaisir. Et son appartement était assez vaste pour les recevoir tous. Pour son frère, Vincent avait une excuse valable : celui-ci n’était pas libre. Après la sortie de son album « Mélodies malsaines », Frédéric était parti en tournée. Pour les fêtes, il avait trois concerts programmés en Belgique, à Bruxelles, Liège et Mons. Vincent avait vu quelques vidéos de la tournée sur YouTube. Frédéric avait l’air en forme. Et quand son frère était en forme, Vincent ne voyait pas quel autre guitariste pouvait rivaliser avec lui.

À minuit, Vincent Erno célébra la nouvelle année en s’octroyant un Campari-soda. À deux mille douze ? Pourquoi pas ? Qu’est-ce que tous ces gens qui chantaient et dansaient pouvaient espérer ? Rien sans doute, tout comme lui, mais la fête entretenait peut-être leurs illusions… En mai, il y aurait un nouveau président. Selon les Renseignements Généraux, « Sarko » était grillé. Hollande allait gagner, ça ne faisait soi-disant pas un pli. Et Valls serait sans doute ministre de l’Intérieur. Ça ne serait pas pire qu’Hortefeux ou Guéant. Ça ne serait peut-être pas mieux non plus. Les gens pensent que les hommes politiques peuvent changer leur vie. Les hommes politiques eux-mêmes, les moins cyniques, en sont persuadés. Vincent Erno en était beaucoup moins convaincu. Selon lui, une société ne changeait jamais dans la douceur, ou alors jamais au bénéfice du plus grand nombre. Le Peuple devait arracher ses victoires, conquérir ses droits. Et il ne le sentait pas prêt à le faire à l’aube de l’année deux mille douze… Néanmoins, la défaite de Sarkozy serait accueillie avec satisfaction dans certains commissariats, surtout dans la région où l’affront de février deux mille trois n’avait toujours pas été digéré.1

En deux mille douze, il y aurait aussi les Jeux Olympiques de Londres et l’Euro de foot en Pologne et Ukraine. C’étaient les événements le plus souvent cités comme devant marquer l’année… Mais le sport en général et le football en particulier, Erno s’en balançait dans les grandes largeurs.

Après avoir un instant envisagé d’éteindre son ordinateur et d’aller se coucher avec un bouquin, il avait cédé à la tentation et s’était de nouveau assis devant son PC.

Après quelques instants d’hésitation, il avait tapé le nom de Delphine Pécloz dans le moteur de recherche. En cliquant sur l’onglet « images » le visage de celle qui l’avait tant troublé quelques mois plus tôt apparut à l’écran. Des images récentes, d’autres plus anciennes. Mais toutes prises après l’accident automobile dans lequel Delphine avait perdu son œil droit. Erno regardait, hypnotisé, le fin visage barré en diagonale d’une cicatrice qui partait à gauche sous le menton et se perdait à droite à la racine des cheveux. En ce moment de solitude, comme dans les autres moments de solitude qui le hantaient, Erno songeait qu’il devrait prendre contact avec elle. Il savait pourtant que c’était impossible. Elle était impliquée dans un meurtre dont Erno avait conduit l’enquête lorsqu’il était en poste à Chambéry. C’était même pour cette raison qu’il avait demandé sa mutation et obtenu ce poste à Albi. C’était la seule façon qu’il avait trouvée pour tenter d’oublier Delphine.

Il tentait d’oublier Claire, également… Et, après Delphine Pécloz, il avait tapé le nom de Claire Lucenec dans le moteur de recherche. Les photos de cette dernière étaient plus nombreuses. Claire était journaliste et romancière. Sa notoriété se mesurait en centaines de photos sur le Net. Cependant, aucun cliché ne datait de moins de trois ans, ce qui n’avait rien de surprenant. Claire était internée depuis deux mille neuf dans une clinique psychiatrique des environs de Quimper, pour avoir défenestré Frédéric Erno, son compagnon d’alors. Le frère du commandant s’en était tiré avec une fracture du fémur et Claire avec des circonstances atténuantes. Vincent avait rendu visite à la jeune femme à quelques reprises, avec au retour le sentiment de tomber à chaque fois un peu plus amoureux de ce bout de femme d’un mètre quarante-huit. Le traitement suivi par Claire semblait lui réussir, et la jeune femme espérait pouvoir recouvrer la liberté au cours de l’année à venir.

Erno avait surfé quelque temps encore, ayant définitivement renoncé à la lecture, zappant entre vidéos de vieux concerts de rock, vidéos porno et lolcats…

Les explosions du parking Bondidou avaient secoué les murs de son appartement tandis que, sur l’écran de son ordinateur, une dame d’un âge certain, filmée en gros plan, escamotait une aubergine. L’incrédulité avait dominé les premières réactions d’Erno. Se déroulait-il un événement extraordinaire dans la bonne ville d’Albi ? Un Airbus venait-il de s’écraser sur la cathédrale ? Quoi d’autre ? Il avait fallu moins de cinq minutes pour qu’on l’avertisse : près de trois cents voitures venaient d’être réduites en miettes ou en cendres. Un attentat, le doute n’était pas permis. Par chance, on ne déplorait aucune victime. Seuls quelques riverains auraient recours à l’assistance d’une cellule psychologique que la préfecture ne tarderait pas à mettre en place.

1 Le 03/02/2003, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur en déplacement à Toulouse, ridiculise devant les caméras de télévision le directeur départemental de la sécurité publique de Haute-Garonne, inspirateur – en 1998 sous le gouvernement Jospin – de la création de la Police de proximité. Au cours de la même année 2003, Nicolas Sarkozy fera supprimer cette mesure. Quinze ans plus tard, cette suppression est globalement jugée comme ayant été une erreur.

3

Après six semaines d’enquête, Erno n’avait remonté aucune piste. N’avait aucun suspect à présenter. Le seul qui aurait pu commettre cet acte, Bachir Mouarem, avait été retrouvé dans une décharge, abattu d’une balle dans la tête. Les caméras de surveillance avaient permis de repérer un individu, mais son visage était dissimulé sous la capuche de son sweat-shirt.

L’enquête n’avait certes pas été classée au bout de six semaines de vaines recherches, mais elle n’avait débouché que sur un rien majuscule. Et il n’y avait eu aucune revendication. Rien. Erno s’était convaincu qu’il s’agissait là d’un acte commis par des petites frappes. Sans doute les mêmes qui avaient volé les extincteurs fin deux mille onze… Et qui les avaient utilisées à la faveur des circonstances et des occasions… Le mélange explosif utilisé accréditait cette thèse. Il suffisait de quelques clics sur Internet pour en obtenir le mode d’emploi. Et avoir ensuite assez d’inconscience pour le mettre en application…

La seule chose qui clochait dans ce scénario, c’était l’exécution de Bachir Mouarem. À moins qu’il s’agisse d’une coïncidence. Erno ne l’excluait pas.

4

Un véhicule arrêté au bord de la route, entre Gaillac et Albi. Une grosse BMW grise aux vitres teintées, capot ouvert. Penché au-dessus, son conducteur, vêtu d’un costume gris, d’une nuance à peine plus sombre que la livrée de son automobile.

Au volant de sa modeste Peugeot, Alexis Castain ralentit et s’immobilisa à hauteur de la BMW.

— En panne ?

— Problème électronique, j’ai l’impression… Vous vous y connaissez ?

— Non.

— Moi non plus… Vous pourriez me déposer chez le concessionnaire BMW d’Albi ?

— Montez.

L’homme au costume gris remercia l’automobiliste, rabattit le capot, prit sa mallette sur le siège passager avant de verrouiller les portières. Puis il grimpa dans la Peugeot.

— Pas sûr que je la retrouve intacte…

— Ça ne craint pas trop par ici, vous savez, répondit Castain en redémarrant.

Ils roulèrent cinq minutes en silence. Puis Castain tourna en direction du village de Carlus.

— Une course à faire, donna-t-il comme explication. Ce ne sera pas long.

Au bout de quelques kilomètres, la Peugeot s’engagea sur une route étroite et mal entretenue. Castain transpirait à gros bouillons. Son passager perçut le malaise, mais avant qu’il comprenne ce qui lui arrivait, le conducteur arrêta la Peugeot en plein milieu de nulle part et braqua sur lui un revolver.

Soulevant le canon de l’arme, il ordonna au passager de descendre. Celui-ci ouvrit lentement la portière. Dans sa tête, il était décidé à profiter du moment où le conducteur allait descendre de voiture pour le mettre hors d’état de nuire. Il ignorait qui était cet homme et pour qui il pouvait bien travailler mais, à l’évidence, ce n’était pas une pointure pour avoir négligé de le fouiller. Il comptait bien se servir du Beretta glissé dans la poche intérieure de son manteau. Mais, sitôt son passager descendu de la Peugeot, le conducteur lui tira une balle dans l’avant-bras, sans prendre la peine de viser. L’homme grogna de douleur et de surprise. Il ne comprenait pas. Dans les yeux du conducteur, il put lire une forme de panique. Il voyait juste et, sous l’emprise de cette panique, Castain vida son chargeur dans la foulée. Le passager s’écroula, deux balles dans l’abdomen, une dans le mollet gauche. Deux autres projectiles se perdirent dans les peupliers tout proches. À terre, l’homme n’avait pas perdu connaissance et regardait Castain, incrédule. Comment mourir aussi connement…

Castain demeura quelques instants sans savoir que faire. Puis, enfin, il descendit de voiture, dégrafa sa ceinture, se pencha sur l’homme et, debout sur le corps, l’étrangla en tirant de tous ses muscles sur la sangle en cuir. Quand l’homme cessa de râler, que la bave et le sang coulèrent de sa bouche, Castain fit rouler son corps dans le fossé. Ceinture à la main, il remonta, hébété, au volant de la Peugeot et redémarra. Il venait de tuer un homme, pour la première fois. Si l’acte s’était avéré pire que ce qu’il avait imaginé, il n’en éprouvait pas moins une bouffée de satisfaction. Il savait à présent qu’il était capable de tuer. Il savait à présent qu’il pourrait le faire à nouveau.

5

Une route étroite encadrée de peupliers qui se perdait dans les collines. Le commandant Vincent Erno accomplit un tour complet sur lui-même à son arrivée sur les lieux. Paysage de pleine campagne, à quelque dix kilomètres d’Albi. Déjà sur place, le lieutenant Sablin accueillit le commandant.

— La victime a été identifiée sans problème : son portefeuille se trouvait dans la poche de son manteau. Il s’agit d’un dénommé Goran Holodzić, né le huit septembre mille neuf cent soixante-douze en ex-Yougoslavie ; naturalisé français en mille neuf cent quatre-vingt-quinze ; domicilié à Toulouse, 27 boulevard Carnot ; marié sans enfants ; profession : agent de joueurs dans le milieu du football. Holodzić était un ancien joueur pro passé par Valenciennes, Lille, Brest, Toulon et enfin Rodez.

Erno se gratta le menton. Devait-il avouer à Sablin qu’il n’y connaissait rien en foot ?

— Circonstances du décès ?

— Quatre balles dans le corps, tirées à moins de deux mètres selon une première estimation. Le tireur n’est pas une fine gâchette : deux autres projectiles se sont fichés dans les peupliers que vous voyez sur votre droite. J’ai bombé les emplacements en rouge.

Erno posa les fesses sur le capot de sa voiture.

— Tu as repéré ça en arrivant ? Chapeau !

— Facile, commandant : il y avait trop de petites branches et de feuilles au sol pour la saison.

— Bien vu…

— Merci… Ce n’est pas tout, poursuivit Sablin. L’assassin a dû étrangler sa victime à l’aide d’un ustensile d’environs trois centimètres de large, muni d’une boucle…

— Une ceinture ! s’exclama Erno en appuyant des deux mains sur un buzzer imaginaire.

— Oui, répondit Sablin, interloqué.

— Excuse-moi, continue…

— Nous avons trouvé un Beretta 7.65 dans une poche intérieure de son manteau. L’arme n’a pas servi récemment.

— Il faudra s’assurer qu’il possédait un permis de port d’arme… Ce n’est pas tout le monde qui se trimbale avec ce genre de joujou sur lui. Quoi d’autre ?

— On a les empreintes d’un véhicule…

— Qui ça « on » ? interrompit de nouveau Erno. Sablin regarda autour de lui.

— Eh bien… L’agent Fournier et moi-même…

— Parfait. Ensuite ?