Venture - Philippe Paternolli - E-Book

Venture E-Book

Philippe Paternolli

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  • Herausgeber: Caiman
  • Kategorie: Krimi
  • Sprache: Französisch
Beschreibung

Vincent Erno, personnage atypique, ancien du « Cube », officine des services spéciaux, est envoyé en freelance par le ministre de l’Intérieur pour enquêter sur un attentat ayant eu lieu au Stade Vélodrome de Marseille. L’attentat le visait, ainsi que le Premier ministre, son principal concurrent dans les rangs de la majorité pour les élections présidentielles. Très rapidement, après plusieurs assassinats de témoins de l’affaire, Erno comprend que l’affaire implique d’autres services de l’État. Peut-être « le Cube » lui-même. Qui était réellement visé ? Les ministres ? Pas si sûr. Une instrumentalisation de grande ampleur se dessine et Erno n’apprécie pas d’en être l’un des acteurs. À l’image des autres titres de la série des « Erno », Philippe Paternolli signe à nouveau un roman que l’on peut qualifier de « vrai-faux suranné, complètement barré », comme l’écrivait Jérémy Noé dans La Marseillaise au sujet du titre précédent de l’auteur.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Désormais installé en Provence, Philippe Paternolli partage son temps entre l'écriture, un travail de correcteur d'un genre particulier - dit "traque-boulette" - et la photographie de la montagne Sainte-Victoire et des passereaux au lever du jour.

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Seitenzahl: 256

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

« Venture » est l’ancien nom de la montagne Sainte-Victoire, le massif provençal célébré par Cézanne.

Venture, à l’origine « Venturi », en raison du vent qui souffle sur la région.

Et du vent, il va en souffler au fil des pages de ce roman. Un vent mauvais. Un vent destructeur.

Au final, l’avenir s’en ira, titubant au milieu des ruines.1

1 Emprunté à un texte d’Hubert-Félix Thiéfaine

Ce roman est une fiction. Les personnages, à quelques exceptions près, sont fictifs. Y compris les personnages politiques, même s’il n’est pas interdit de reconnaître ici et là certains caractères connus.

PROLOGUE

Bruno Monderer abaisse sa revue et consulte l’horloge centrale de la gare Saint-Charles. Encore dix minutes avant l’arrivée du TGV Lille-Europe. Assis à la terrasse du McDo, l’agent du Cube se remémore les instructions : une fois le train à quai, remonter le flot des voyageurs ; au repère Y, un homme l’abordera et lui remettra une mallette ; rentrer à Paris. Il n’a pas à connaître le contenu de la mallette. Il n’a pas à connaître l’identité de son contact. Il n’a qu’à obéir. Travailler pour le Cube, c’est ça : obéir. Ne poser aucune question et ne se poser aucune question. Oublier ses états d’âme. Pour le bien du pays. Au service de la Nation. Monderer aime ça.

Le TGV entre en gare à l’heure prévue et Monderer le regarde louvoyer au bout des voies pour gagner le quai D. Il attend l’arrêt du convoi puis s’élance à contre-courant du flot des passagers, son numéro de Trucks & Tanks dans la main gauche, le titre bien visible. Tel est le signe de reconnaissance. La foule est compacte. Monderer doit jouer des coudes et des épaules pour zigzaguer entre les voyageurs, certains encombrés de lourds bagages. Repère Y. Il se fige, prêt à réagir. Il caresse son arme de la main droite. Monderer est un professionnel. Et un professionnel se doit d’être sur ses gardes en un tel instant.

Un homme surgit sur sa gauche, le croise sans un regard. Malgré son expérience, Monderer n’a rien vu venir et il se retrouve, comme prévu, avec une mallette dans les bras. L’homme a disparu. Monderer frémit. Si au lieu de lui fourguer sa mallette, son contact avait voulu le transpercer avec un sabre de cavalerie, Monderer n’aurait eu aucune chance. La mort aurait pu frapper là, sur ce quai de la gare Saint-Charles, sous le ciel marseillais obstinément bleu azur. Mais il est vivant. Et tout s’est déroulé comme prévu. Il peut achever sa mission en toute quiétude et retourner à Paris par le TGV de 15h28.

Le soir même, Bruno Monderer mourra.

PREMIÈRE PARTIE

1

« Aux armes ! Aux armes ! »

La fureur la folie la foule le stade les chants les tribunes « Aux armes ! » la vague la tempête l’ivresse l’hystérie les drapeaux les tifos le bleu le blanc les fumigènes « Nous sommes les Marseillais ! » cris hurlements sifflets saute saute saute « Aux armes ! » la sueur la joie le bonheur les bravos « Et nous allons gagner ! » bière merguez-frites moiteur enfer l’adversaire les insultes la haine « Aux armes ! » la haine les insultes l’adversaire enfer moiteur merguez-frites bière « Nous sommes les Marseillais ! » les bravos le bonheur la joie la sueur « Aux armes ! » saute saute saute sifflets hurlements cris « Et nous allons gagner ! » les fumigènes le blanc le bleu les tifos les drapeaux l’hystérie l’ivresse la tempête la vague « Aux armes ! » les tribunes les chants le stade la foule la folie la fureur…

« Aux armes ! »

OM-PSG : le match qu’il faut gagner. Impérativement. Si Marseille ne doit remporter qu’une victoire de toute la saison, que ce soit celle-ci, contre le club de la capitale.

Tribunes pleines pour match de gala. Les people, tous ceux qui doivent être vus sont présents, en tribune officielle, les politiques aux premiers rangs : Xavier Bréhémont et Laurent Chazelet, le Premier ministre et son ministre de l’Intérieur, les deux ennemis intimes du gouvernement, les deux prétendants à la succession du Président Fréville.

Chazelet, premier flic de France, issu d’une famille d’industriels lyonnais mais Marseillais de naissance. Il a grandi à Carry-le-Rouet, sur la Côte Bleue, à l’ouest de Marseille. Petit, brun, le cheveu court, un visage rond à la jovialité méridionale pouvant, en un éclair, se transformer en masque sombre au regard lourd de menaces. Chef de l’aile droite du Parti Socialiste, ancien premier secrétaire, il a cédé son poste pour entrer au gouvernement, à l’Intérieur, seul ministère qu’il convoitait pour affermir son emprise sur la majorité, acquérir une stature d’homme politique de premier rang, devenir le dauphin légitime et évident, à défaut de naturel, du Président Fréville. En politique, Laurent Chazelet est un tueur. Assis à la gauche du maire de Marseille, il devise haut et fort, surjouant sa « marseillitude », forçant un accent pagnolesque qu’il a par ailleurs appris à gommer en une vingtaine d’années de carrière politique parisienne. Toutes les cinq minutes, il porte son téléphone à l’oreille. Chazelet est un accro du portable. Tout aussi régulièrement, il se penche vers Serge Tarendol, son éminence grise, fidèle conseiller depuis ses débuts, placé un rang devant lui. Tarendol, lui, préférerait être ailleurs : il ne supporte pas l’ambiance foot. Et ne se montre pas aussi convaincu que son patron de l’utilité de venir parader à ce match, surtout avec Bréhémont… Mais ces deux-là se sont défiés d’y assister ensemble à la sortie du dernier Conseil des ministres, devant des journalistes qui n’en demandaient pas tant. Serge Tarendol a dû ciseler pour la circonstance trois déclarations, que Chazelet lira en fonction du résultat du match. Il s’agit, quelle que soit l’issue de celui-ci, d’essayer une fois encore de prendre l’ascendant sur Bréhémont : savourer sa joie tout en se montrant humble en cas de victoire de l’OM ; dans le cas contraire reconnaître la défaite avec fair-play tout en étant fier des joueurs locaux ; ou encore se satisfaire de l’équité d’un match nul en regrettant toutefois les occasions ratées… Mais chacun des trois discours comporte une allusion à peine voilée à la compétition publique qui mettra bientôt aux prises Chazelet et Bréhémont. Une victoire de l’OM doit augurer une victoire de Chazelet ; une défaite appeler une revanche éclatante sur le terrain politique ; un match nul, l’occasion de préciser qu’en politique, un vainqueur est toujours désigné, fût-ce par le plus mince des écarts, fût-ce au prix de basses manœuvres…

Assis à la droite du maire de Marseille, le Premier ministre Xavier Bréhémont s’évertue à regarder droit devant lui, sourire électoral aux lèvres. Croisant, décroisant sans cesse ses longues jambes qui trouvent mal à se loger malgré le confort relatif des tribunes d’honneur, recoiffant sans cesse sa chevelure léonine, il feint d’ignorer la complicité ostentatoire de ses voisins. Énarque pur jus, descendant des Parisaulx de Bréhémont de Saint-Saulge, famille d’ancienne noblesse angevine, il fréquente plus volontiers les salons parisiens, les loges d’opéra et les galeries d’art que les stades de football. Mais la politique ne pardonne pas à ceux qui rechignent au contact du peuple. Alors Bréhémont s’exécute. Parisien de naissance, élu du Xe arrondissement, son plan de carrière lui a imposé une présence assidue dans les loges du Parc des Princes, et un statut de supporter du PSG l’opposant ainsi un peu plus encore à Chazelet « l’Olympien ». Bréhémont a grandi en politique sous l’aile du Président Fréville, au point d’en adopter tics de langage et postures – comme Fréville l’a fait de François Mitterrand en son temps. Carrière classique à sa sortie de l’ÉNA : Inspection des Finances ; cabinets ministériels ; secrétariat général du Quai d’Orsay quand Fréville y dirige la diplomatie française ; l’accompagnant à Matignon comme conseiller spécial, puis comme secrétaire général ; ministre des Finances une fois Fréville à l’Élysée, puis Premier ministre du second gouvernement depuis deux ans. Parcours sans faute. Ce n’est pas le fruit du hasard. Bréhémont a su écarter, sinon éliminer, ses concurrents potentiels. En politique, Xavier Bréhémont est un tueur. Et Pascal Brunoy, son conseiller spécial, assis un rang devant lui, est son meilleur porte-flingue. Comme de bien entendu, Brunoy voue à l’encontre de son homologue Serge Tarendol une inimitié glaciale. Chaque clan se met au diapason du chef. Les sbires aboient quand le maître hausse le ton, et lèchent les semelles quand le maître les flatte. Mais ils sauront sans peine changer d’ennemi, si au bout de la laisse change le maître. Brunoy passe en revue les discours qu’il a écrits pour Bréhémont en vue des déclarations d’après-match. Il a beau les décortiquer et les remettre à plat, il n’y changera plus une virgule. En revanche, il reste sceptique sur les déclarations que Bréhémont tient à faire à la mi-temps. Quand rien n’est joué, il est imprudent de sortir du conditionnel et du convenu. Mais le Premier ministre veut profiter de l’audience du match pour intervenir à la mi-temps, surtout qu’un journaliste ami de Canal + l’a assuré que Chazelet n’envisage pas de prendre la parole avant la fin de la rencontre. Brunoy doute. C’est une occasion de devancer Chazelet, mais c’est risqué.

Brunoy se tourne vers Tarendol. Leurs regards se croisent. Tarendol lui adresse un discret doigt d’honneur. Brunoy lui sourit en lui montrant son téléphone portable et, de l’index, exécute un mouvement circulaire signifiant « ça tourne ». Tarendol jure entre ses dents. Si Brunoy l’a filmé avec son portable en train de faire ce doigt d’honneur, qui sait comment ces images seront utilisées… Mâchoires crispées, Tarendol maudit Brunoy, lequel savoure la rage contenue de son ennemi, bien qu’en réalité, il n’ait pas activé le mode caméra de son portable. Mais, Tarendol l’ignorant, il pourra utiliser cette menace, si besoin est.

Soudain, tout vole en éclats : les joueurs pénètrent sur le terrain.

Francis Gentilini lance ses ordres dans le micro fixé au revers de son blouson, dont le dos est barré par la mention « sécurité ». Gentilini est responsable du secteur « pelouse ». Quatre autres cadres se partagent la responsabilité de la sécurité pour les gradins – un par tribune. Par tradition, le plus délicat s’avère le virage Nord près duquel se trouvent parqués les supporters adverses. Un sixième responsable a en charge les infrastructures intérieures, vestiaires, couloirs, loges, etc. Pour l’extérieur, c’est du ressort de la préfecture et donc de la police nationale. Le boulot de Gentilini consiste à éviter l’envahissement du terrain avant, pendant et après le match ; l’enlèvement des objets lancés depuis les tribunes, rouleaux de PQ comme fumigènes, le cas échéant. Douze hommes opèrent sous ses ordres.

Les joueurs de chaque équipe se sont répartis dans leur moitié de terrain respective. Les entraîneurs, les staffs techniques et les remplaçants prennent place sur leurs bancs. Gentilini passe en revue les photographes et cameramen accrédités. Il les connaît tous, depuis le temps. Pareil pour l’équipe de Canal +. Cela n’a pas empêché Gentilini de vérifier si chacun disposait d’un pass en règle, y compris « Paga »2.

L’arbitre et les capitaines ont procédé au tirage au sort d’avant match. Un homme en costume suivi d’un cameraman discute avec eux, chargé de donner le coup d’envoi, honneur réservé à d’anciens joueurs, des vedettes du moment, sportifs ou non, acteurs, chanteurs ou encore à des parrains d’associations caritatives… À n’importe qui, en fait. Gentilini ignore la qualité de l’homme à qui revient cet honneur ce jour-là, ni la raison pour laquelle on le lui a octroyé. L’arbitre s’écarte et l’homme en costume s’approche du ballon. Contrairement aux usages, il ne s’applique pas à donner un maladroit coup de pied dedans, mais entame une série de « jongles ». Puis, balle au pied et suivi par le cameraman, l’homme commence à dribbler sans opposition les joueurs du PSG, sous les applaudissements nourris des tribunes et l’œil surpris des joueurs et de l’arbitre. Un sourire passe sur le visage de Gentilini pour en disparaître aussitôt. Quelque chose cloche. Que le type fasse le zozo sur le terrain, pourquoi pas, avec tous ces guignols de la télé… Sauf que Gentilini vient de voir passer à côté de lui Habib Beye3, accompagné lui aussi d’un cameraman. Et, tout comme celui qui s’amuse balle au pied sur la pelouse, l’ancien capitaine de l’OM est venu se charger du coup d’envoi du match. Le sang de Gentilini se charge d’électricité. Toute la semaine, des infos sur un risque d’attentat ont circulé. Tout le monde a pris la menace au sérieux. Très au sérieux. Et là, il se retrouve avec deux inconnus sur le terrain. Deux types qui n’ont rien à y faire se trouvent en plein centre d’un stade de soixante mille places. Avec le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur en tribune d’honneur… Il aboie ses ordres dans son micro : intercepter les deux individus qui approchent du but parisien. Une vision traverse son esprit : le Vélodrome pulvérisé par la bombe que ces deux kamikazes vont faire exploser. Toute la semaine, les flics ont mobilisé la sécurité du stade contre une action terroriste. Gentilini sent l’écraser le poids de la honte d’être celui qui a failli.

El Kherdi et Ceccaldi sont les plus rapides. El Kherdi ne se trouve plus qu’à cinq mètres du type qui a pris le ballon. Celui-ci se retourne quand il voit ces hommes intervenir et leur sourit avant de foncer vers le but. Gentilini cherche à comprendre… Le ballon ? Le ballon est piégé ? Où l’homme va-t-il l’expédier ? Dans le virage où se tiennent les supporters marseillais ? El Kherdi plonge sur l’homme. Gentilini serre les mâchoires. L’homme pourrait porter une ceinture d’explosifs et se faire sauter d’une seconde à l’autre. Mais le supposé terroriste esquive le plaquage d’El Kherdi et prend son élan pour envoyer le ballon en pleine lucarne. Il lève les bras au ciel en hurlant, court jusqu’à son complice qui tient la caméra et se jette à terre. Ceccaldi lui tombe dessus à cet instant précis, quand il hurle un slogan incompréhensible, face caméra. Gentilini se rue sur le cameraman et l’immobilise au sol. Les deux « terroristes » rigolent. Le premier répète son slogan : « C’est en faisant n’importe quoi qu’on devient n’importe qui !4 » Dans les tribunes la foule hurle, excitée par le spectacle imprévu auquel personne ne comprend trop rien, sinon que le PSG a pris un but en pleine lucarne. Gentilini, lui, reconnaît enfin le pseudo-terroriste. Soulagé, il le traite de connard.

Soudain tout vole en éclats : la tribune officielle disparaît sous un nuage de poussière. La bombe vient d’exploser, là où se tiennent le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur.

2 Laurent Paganelli, dit « Paga », ancien footballeur, officie comme consultant lors des matches retransmis par Canal +. Très populaire pour ses interviews bon enfant – parfois iconoclastes – autant auprès des téléspectateurs que des footballeurs.

3 International sénégalais, ancien défenseur central de l’OM, entre 2003 et 2007. Reconverti comme consultant sur Canal +.

4 Slogan emprunté à Rémi Gaillard, un temps célèbre pour ses vidéos d’impostures déjantées.

2

— Et « agacer le sous-préfet » ? demande Claire.

— Je ne vois pas…

— Se masturber !

— J’y penserai la prochaine fois que j’en croiserai un ! rigole Vincent.

Il dépose un baiser sur la nuque de Claire puis s’avance vers une vitrine. Des planches du XVIIIe illustrant l’Arétin, exécutées au burin. Dieux, demi-dieux et athlètes empalent reines et déesses. Pornographie allègre. Une heure qu’ils déambulent dans les allées de l’exposition « L’enfer de la Bibliothèque – Éros au secret ». Les tours de la BNF s’ornent de « X » roses, sur toute leur hauteur.5 Claire examine à présent des illustrations japonaises du XIXe où les hommes arborent des sexes de la taille d’un bras. Elle ferme les yeux. Le roulement de ses boules de geishas devient insupportable. Vincent vient se coller à elle. Elle griffe de ses ongles son pantalon : il bande. Elle lui désigne une porte sur laquelle est écrit « interdit au public ». Il l’entraîne. Ouvre la porte. Un escalier métallique. Éclairage blafard. Elle grimpe trois marches. Elle se penche en avant. Relève sa jupe. Il dégrafe trois boutons de son Levis. Sort sa queue. Monte une marche. Pose sa queue entre ses fesses. Elle écarte sa petite culotte. Retire les boules de geishas. Elle gémit. Il frémit. Elle a envie que ça aille vite. « Baise-moi vite… baise-moi fort… » Il sent son portable vibrer dans sa poche. Il le plaque contre son clitoris. Elle jouit. Il donne encore deux coups de boutoir. Il jouit. Elle se relève. Se retourne. Rajuste sa culotte. Rabaisse sa jupe. L’embrasse, les bras noués autour du cou. Il remballe sa queue. Son portable vibre de nouveau. Le conseiller spécial du ministre de l’Intérieur. Cette fois-ci, il prend l’appel. Répond à Serge Tarendol qu’il ne pourra pas le rejoindre avant le lendemain matin. Tarendol explose : il y a urgence absolue !

— Demain, cinq heures du matin. Pas avant…

Erno sourit à Claire et l’embrasse.

— Il vient d’y avoir un attentat contre le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur à Marseille. Au stade Vélodrome.

— Et tu n’y vas pas ?

— Ils sont sains et saufs. Ça peut attendre demain…

5 En réalité, cette exposition s’est déroulée de décembre 2007 à mars 2008

3

Cinq heures du matin, moins trois minutes. Erno s’annonce dans l’interphone d’une entrée très discrète du ministère. Déclic. Ouverture de la porte. Erno connaît par cœur le labyrinthe qui, passant de portes dérobées en couloirs et escaliers secrets, conduit au bureau même du ministre. Assis à son bureau, Serge Tarendol lève le regard à son arrivée. Son visage n’exprime aucune émotion. Erno s’installe sur le siège face à lui sans attendre d’y être invité. Joute silencieuse. Les deux hommes ne s’apprécient pas.

— Je suis là, finit par rappeler Erno après un claquement de langue.

— Vous m’emmerdez.

— C’est pour me dire ça que vous vouliez me voir de toute urgence hier soir ?

Tarendol hausse les épaules. Il ne supporte pas ce type, ce flic hors norme, hors cadre, qui en connaît long sur les arrière-boutiques de la République, et dont on sait aussi que l’éliminer déclenchera un bordel aux conséquences dissuasives. Erno a fait savoir en quittant le Cube6 que ses dossiers exploseront au grand jour s’il lui arrive quoi que ce soit. Erno n’a pas démissionné sans assurer ses arrières. Sans les assurer solidement.

— Non, ce n’est pas pour ça, effectivement… répond enfin Tarendol. Il se lève et ouvre une porte latérale, s’efface pour laisser le passage à Laurent Chazelet, ministre de l’Intérieur, lequel prend place dans le fauteuil de Tarendol, qui reste debout à ses côtés.

— Vous avez appris ce qui s’est passé au Vélodrome hier soir, Erno ?

Ce n’est pas vraiment une question. Erno se contente d’un battement de paupières, le regard droit planté dans celui de Chazelet. Celui-ci continue :

— L’affaire est grave… Très grave. Même si la bombe artisanale a fait plus de bruit qu’autre chose et qu’il n’y a au final aucune victime, il s’agit bel et bien d’un attentat contre les plus hautes autorités de l’État… Contre le gouvernement de la France… Contre le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur…

Erno sait tout cela. La veille, avec Claire, ils sont allés dans le studio qu’elle occupe en résidence d’auteur près de Paris depuis quelques semaines. La tête pleine des images de l’exposition, ils ont bien eu l’envie de refaire l’amour – en prenant cette fois-ci leur temps – mais l’un comme l’autre ont perdu cette flamme qui les habitait encore quelques mois plus tôt. L’amour en fuite, ils en sont conscients même s’ils ne se l’avouent pas. Pas encore.

Erno a allumé France Info télé vers trois heures du matin. Édition spéciale. Toutes les grandes chaînes de télévision sont sur la brèche depuis le début de la nuit. Il a vu les images, entendu les commentaires… Il a vu et entendu le Président de la République en personne faire une allocution solennelle. « … Le terrorisme a une nouvelle fois visé la France, s’attaquant cette fois-ci à son gouvernement… Sur le sol français ! Les auteurs de cet attentat seront arrêtés et jugés. Je souhaite qu’il soit clair pour eux qu’ils n’auront plus une seconde de répit… Où qu’ils se cachent… Qui soient-ils… ». Puis le Premier ministre, le ministre de l’Intérieur – premiers visés par l’attentat – y sont allés de leur discours. Ainsi que le maire de Marseille, tous les membres du gouvernement, les dirigeants des partis d’opposition. Au final, tout le monde et n’importe qui, dont beaucoup d’anciens nouveaux philosophes… Les micros et les caméras se sont tendus vers tous ceux qui passaient ; les plateaux de télévision, les studios de radio, se sont remplis d’experts autoproclamés en terrorisme, sécurité du territoire ou politique intérieure comme internationale… Erno sait tout cela. Avant de venir au ministère, il a consulté quelques sites sur Internet, puis il a avalé un café, pris une douche et embrassé Claire sans la réveiller.

— Vous avez une piste ? Des hypothèses ?

Chazelet pose ses coudes sur le bureau.

— L’ultragauche… L’explosif utilisé a été bidouillé à partir de Semtex7…

Erno hausse les sourcils.

— Et ?

— Et rien d’autre, Erno. Cela fait des mois que Tarendol et ses services ont la certitude que l’ultragauche prépare un grand coup. Ce sont eux, les coupables. Considérez qu’il s’agit d’une certitude.

La grimace d’Erno traduit son incrédulité.

— Ils ont pu bénéficier d’une aide extérieure, je vous le concède. L’attentat ayant eu lieu à Marseille, vous devinez sans peine qui a pu leur fournir un appui logistique…

— Le milieu – enfin ce qu’il en reste – ou les nationalistes corses ?

— C’est une évidence

Moue d’Erno.

— Que cela vous plaise ou non, vous partez enquêter sur place aujourd’hui même. Tarendol va vous remettre le dossier et votre ordre de mission. Bien entendu, officieusement, vous ne rendez compte qu’à Tarendol ou à moi-même. Et, bien entendu, vous avez carte blanche.

— Si je comprends bien, vous désirez que j’adopte le profil « Cube » pour cette enquête, même si j’en ai démissionné depuis neuf mois ?

— Mieux, Erno… Mieux ! Vous travaillez pour moi !

6 Le Cube : Services Spéciaux Secrets, dit S3 ou Le Cube. Cabinet noir ne figurant sur aucun organigramme, prenant ses ordres directement auprès du ministre de l’Intérieur. Lire les précédents volumes de la série publiés aux éditions du Caïman. Sur la démission d’Erno, lire plus précisément « Tout droit »

7 Explosif inventé et fabriqué en ex-Tchécoslovaquie à partir des années 60.

4

Erno empoche la carte magnétique, faisant office de clé de chambre, en remerciant l’hôtesse d’accueil. Elle possède un sourire dissymétrique qu’il juge charmant. L’hôtel est l’un des plus anciens de la ville et ses murs ont vu passer quelques célébrités. Les aménagements récents ne parviennent pas à en altérer le charme. Erno découvre sa chambre à l’avant-dernier étage, avec vue sur le Vieux-Port. Elle a été refaite aux normes du confort moderne, mais le passé, l’histoire de l’hôtel, n’ont pas disparu tout à fait, le vernis des meubles s’écaille çà et là et le fauteuil tangue sur ses pieds. Erno peut imaginer poser ses doigts dans les empreintes laissées par Albert Cohen. Il consulte sa montre. Dix-huit heures passées. Il a le temps de prendre une longue douche avant d’aller dîner, il ne sait pas encore où. Sous le jet d’eau brûlant, la fatigue d’Erno se réveille. Il marche sur les nerfs depuis trop longtemps. Le toubib lui répète à chaque occasion que cela ne durera pas, que l’organisme peut lâcher d’un coup sec. À cinquante ans, les hommes sont en sursis, les abus des années écoulées se payant parfois cash. Pour l’instant, la fatigue, la tension nerveuse, ont pour conséquence immédiate de le faire bander. Il accueille le phénomène avec satisfaction, mais avec aussi la nostalgie des érections juvéniles. Depuis quelque temps, ça n’a vraiment plus rien à voir… Peut-être, cela provient-il aussi de la lente dégradation de sa relation avec Claire ? Elle n’y est pour rien – et lui non plus – juge-t-il. Ce n’est que l’implacable usure du temps. Ce n’est que l’enlisement progressif dans les sables mouvants de l’habitude et de la routine, malgré leurs vains efforts pour lutter, comme cette escapade à la Très Grande Bibliothèque. Erno sort de la douche sans même s’être rendu compte qu’il ne bande plus. Il ouvre la porte-fenêtre donnant sur un balcon étroit – « à la marseillaise » – et regarde s’agiter la ville autour du Vieux-Port. Une navette appareille pour les îles du Frioul. À terre, les voitures forment un cordon dense, avançant par brèves saccades ponctuées de klaxons. Sur sa gauche, la vierge dorée de la Bonne-Mère brille dans le soleil couchant, telle une gourmette au poignet d’un petit truand.

L’alarme de sa messagerie arrache Erno à ses comparaisons incongrues. Il prend son iPhone, ouvre le dossier « brouillon » et lit le message de Tarendol. Ils communiquent sur un compte ouvert spécialement pour cette enquête. Ils n’envoient pas leurs messages – ce qui supposerait le transfert via un serveur et donc un piratage potentiel – mais les déposent dans le dossier « brouillon » du compte. Chaque dépôt de message déclenche une alarme. Après les avoir lus, Erno et Tarendol détruisent aussitôt les messages.

— Vous avez pris connaissance du dossier dans le TGV. Par quoi commencez-vous l’enquête ?

— L’audition de Romain Paillade.

— Ce zozo n’a rien à voir dans l’attentat ! Il a fait son numéro avant le coup d’envoi, c’est tout !

Tarendol a peut-être raison mais Erno a envie de l’emmerder. Tarendol et Chazelet le prennent pour un con avec leur ultragauche. Erno a envie de les balader un peu. Histoire de…

— Il a pu servir à faire diversion et être impliqué d’une façon ou d’une autre.

— Comme vous voulez. Seul le résultat compte. Un résultat rapide. Ayez en tête les consignes du ministre. Over.

Par ce ridicule « over », Tarendol met fin à la conversation. Erno efface le message. Il se sent d’humeur maussade. Tarendol l’emmerde. Chazelet l’emmerde. Avoir accepté cette mission est une erreur. Il laisse passer une bonne minute. Respire lentement et retrouve son calme. Il téléphone à Claire. Elle a l’habitude de ces départs, de ces absences, de ces retours imprévus, de ces périodes pendant lesquelles il disparaît – disparaît vraiment – de ces périodes pendant lesquelles elle n’a aucun signe de vie et peut s’attendre à tout moment à recevoir un signe de mort. Claire et Vincent ne sont pas faits pour vivre ensemble à longueur de temps et les absences de l’un et de l’autre leur conviennent bien. Sa rédaction a envoyé Claire passer le mois précédent à Washington pour couvrir les premières semaines de la présidence Trump. Elle lui apprend qu’elle s’envole la semaine suivante pour suivre les législatives allemandes depuis Berlin. Erno raccroche. Il enfile son blouson et quitte la chambre, non sans prendre quelques précautions élémentaires. C’est comme un réflexe : il ne déboule pas dans une enquête sans se méfier de tout et de tout le monde. Il fait donc ce qu’il faut pour savoir à son retour si on a visité sa chambre.

Il a trop faim pour donner dans la gastronomie et l’Hippopotamus du Vieux-Port convient pour ce soir. Le restaurant est à deux pas. Erno y pénètre cinq minutes plus tard.

Une fois Erno passé devant lui, Schmitt jette sa cigarette sur le trottoir, quitte son banc et se dirige vers l’hôtel. Behal emboîte le pas d’Erno, afin de prévenir son équipier de tout retour intempestif. Schmitt file tout droit à la chambre d’Erno et en ouvre la porte sans peine. Un minuscule bout de papier plié en quatre tombe sur le sol. Il sourit. On lui a dit que cet Erno était de la vieille école : on ne lui a pas menti. C’est le plus vieux truc du monde qu’il a utilisé : plier un bout de papier en quatre – soigneusement choisi dans le ton du revêtement du sol – et le coincer en fermant la porte. Papier qui tombe forcément si l’on ouvre, signalant ainsi toute intrusion. Schmitt soupire devant tant de naïveté. Néanmoins, il prend toutes les précautions requises pour effectuer son boulot : il commence par photographier la chambre avec son téléphone, sous toutes les coutures afin d’en fixer l’agencement précis de tout ce qu’il pourrait être amené à déplacer. Il lui suffira de regarder ensuite les photos sur son écran pour tout remettre en ordre, au millimètre près. À l’ère du numérique et de l’informatique, l’astuce à trois balles d’Erno fait de nouveau sourire Schmitt tandis qu’il déballe son matériel ultra sophistiqué. Grâce au micro placé à son poignet, il demande à Behal si tout est tranquille. La réponse de Behal lui parvient dans l’oreillette. Schmitt peut commencer à œuvrer.

En quelques minutes, la chambre d’Erno est équipée d’un système d’écoutes dernier cri. Cinq micros couvrent les lieux, balcon compris. Schmitt sort de la chambre et repositionne le papier plié en quatre en refermant la porte. Non sans que cela ne le fasse sourire une dernière fois. Il sort de l’hôtel et signale à Behal que l’opération est terminée. Ils s’évaporent par les petites rues du quartier de l’Opéra puis de Noailles.

Erno dîne à l’étage. Vue sur le Vieux-Port. Il commande un tartare avec des frites et mange en relisant Les Ritals. Il se rend compte au bout d’un moment qu’il lit la même phrase en boucle et que son assiette est vide depuis longtemps. Il est presque vingt-deux heures.

Il remonte la rue Bailli de Suffren et regagne l’hôtel.

Il s’arrête net devant la porte de sa chambre, toute fatigue dissipée. Sort son revolver. Au premier coup d’œil, il a constaté que la porte a été ouverte en son absence. Le bout de papier plié en quatre est pourtant bien à sa place. Il prend sa carte et entrouvre la porte. Le papier tombe. Il a parfaitement rempli son office de diversion. Celui qui a forcé la porte a vu ce mouchard archaïque et s’en est contenté. Fidèle aux bonnes vieilles méthodes, Erno a également collé un ruban de scotch minuscule dans le coin supérieur opposé à la poignée. L’ouverture de la porte l’a décollé et la fermeture ne l’a évidemment pas recollé. La surenchère en matière de nouvelles technologies aveugle les hommes, quel que soit leur domaine de compétence. Erno s’imagine celui qui a visité sa chambre à la recherche de matériel sophistiqué, d’alarmes électroniques dernier cri, pour se laisser berner par un papier plié en quatre et un bout de scotch. Il ouvre la porte en douceur et se poste au centre de la chambre pour l’examiner sur 360°. Il grimpe sur une chaise et déniche un micro à l’extrémité de la tringle à rideaux. Il en trouve un deuxième derrière une des deux appliques murales au-dessus du lit. Il passe dans la salle de bain et en découvre un troisième contre le coffret de la climatisation.

Il s’allonge tout habillé sur le lit, les bras croisés derrière la nuque. Il n’est pas certain d’avoir mis la main sur tous les micros mais peu lui importe. Il ne compte pas les réduire au silence. L’important est de se savoir écouté, surveillé, et donc de pouvoir agir en conséquence. D’avoir la main. Demeure la question essentielle : qui a posé ces micros ?