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La septième et dernière mue de la cigale est appelée « mue imaginale ». Elle lui permet de devenir adulte, de se reproduire et de mourir. Olivier et Samira, Martin et Térésa, Éric et Nora. Trois identités successives qui accompagnent les mues du couple au centre de ce polar. Marseille, la Grande-Bretagne et la montagne Sainte-Victoire. Trois lieux successifs. Pour que les héros échappent à la vengeance du parrain marseillais Dédé de Rocca, des frères Gentile – natifs des Abruzzes – et du gang du Serbe Marko Tzabo. Mais aussi aux recherches d’une cellule spéciale de la police française. Car on ne réalise pas le casse informatique du siècle sans se mettre du monde à dos...
À PROPOS DE L'AUTEUR
Désormais installé en Provence, Philippe Paternolli partage son temps entre l'écriture, un travail de correcteur d'un genre particulier - dit "traque-boulette" - et la photographie de la montagne Sainte-Victoire et des passereaux au lever du jour.
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Seitenzahl: 275
Veröffentlichungsjahr: 2025
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La septième et dernière mue de la cigale est appelée « mue imaginale ». Elle lui permet de devenir adulte, si c’est un mâle de cymbaliser (et non de chanter), de se reproduire et de mourir.
Éric et Nora,Montagne Sainte-Victoire
La serrure vola en éclats. Noix d’explosif C-4, détonateur commandé par téléphone portable. Un jeu d’enfant.
Un grand coup de pied et la porte s’ouvrit. MP51 en main, Marko Tzabo se retourna vers le maton qui lui avait remis l’arme trente secondes plus tôt. Brève rafale. L’homme s’effondra. Il ne servait plus à rien : Tzabo l’éliminait.
Tzabo raisonnait ainsi. L’homme aurait dû le savoir. Aurait dû se renseigner avant de se laisser corrompre. N’aurait pas dû croire aux sirènes, ni aux miroirs aux alouettes, ni aux promesses de dizaines de milliers d’euros. Mourir pour des billets, oui mais de mort lente, c’était râpé.
Des sirènes retentirent. Pas le temps de traîner. Encore quatre portes à franchir. Tzabo s’empara de l’arme de sa victime. Enfonça une nouvelle noix de plastic dans la serrure de la porte suivante. Planta le récepteur/détonateur. Pressa sur son portable la touche « raccourci » du numéro qui déclencha l’explosion.
Tzabo défonça la porte tout en faisant feu. À l’aveugle. Des gardiens venus en renfort auraient pu se trouver derrière. Il n’en était rien. Il était quatre heures du matin. C’était le jeudi de l’Ascension. Comme prévu, les effectifs ne devaient pas être pléthoriques.
Les sirènes gueulaient. Assourdissantes. Dans les cellules, tous les prisonniers, réveillés, gueulaient eux aussi, tapaient leurs gamelles contre les portes métalliques.
Tzabo tira une salve sur les caméras de surveillance. Au cas où…
Porte suivante. Derrière, une cour intérieure. Pas encore l’air libre. Il y avait deux autres portes à franchir avant de sortir de l’enceinte de la prison.
Boum le C-4 !
C’était presque trop facile. Dans cette cour, pas de poste de guet. Les choses allaient se compliquer derrière la porte suivante. Se compliquer vraiment. Tzabo risquait de se retrouver face à un peloton d’hommes en armes. Ainsi que sous le feu de deux miradors. Il aurait besoin d’une aide extérieure. C’était prévu.
Il attendit. Adossé au mur. Juste à côté de la porte dans la serrure de laquelle il venait d’enfoncer explosif et détonateur. Il garda son arme braquée vers celle qu’il venait de franchir. Des matons allaient surgir à sa poursuite d’un instant à l’autre. Une affaire de quelques secondes. Tout pouvait échouer et ça ne dépendait plus de lui.
Double explosion. Celle que Tzabo attendait. Depuis l’extérieur, Gojko était au rendez-vous. Tzabo fit sauter la porte. De l’autre côté, des tirs d’armes automatiques. Des cris. Des plaintes. Des morts. Gojko faisait le ménage. Nettoyait la dernière enceinte. Depuis les miradors les tireurs ripostaient, envoyaient la sauce dans un roulement de tonnerre.
Tzabo entendit le sifflement des fumigènes. Il ouvrit la porte. Se roula à terre sous le nuage glacé. Les miradors crachaient en direction de la porte extérieure. Au jugé. Comme prévu, Gojko balança une pluie de grenades défensives dans leur direction. Pas sûr d’atteindre les tireurs mais le but était de les faire taire quelques secondes. Le temps pour Tzabo de se ruer vers la sortie. Il n’avait pas besoin d’y voir clair : il connaissait les lieux par cœur. Le feu d’un mirador reprit. Tzabo entendit les balles siffler autour de lui. Il franchit l’ultime porte.
Dehors un brouillard épais rendait la nuit plus dense encore. Brouillard artificiel. Gojko avait tiré un véritable feu d’artifice. Un mur de fumigènes. Du haut du mirador encore actif, le tireur balayait l’espace dans la largeur. Tzabo courut droit devant lui. Zigzaguer était inutile. Il fallait courir droit, courir vite. Et compter sur la chance qu’aucune rafale ne vienne le couper en deux.
Tzabo eut cette chance. Il rejoignit Gojko à l’orée d’un bois après cinq minutes de course effrénée. Les deux hommes se donnèrent une brève accolade. Gojko avait préparé des semelles en caoutchouc à enfiler par-dessus celles de leurs chaussures. Changement d’empreintes. Ils reprirent leur course.
Une voiture les attendait cinq cents mètres plus loin. Tzabo changea encore de semelles caoutchouc. Gojko grimpa à l’avant de la voiture. Celle-ci démarra aussitôt. Sans Tzabo. Fausse piste. Le conducteur et Gojko allaient rouler cinq kilomètres en direction de Châteauroux, abandonner le véhicule en l’incendiant, grimper à bord d’une autre voiture, rouler en direction de Bourges.
Pendant ce temps-là, Tzabo courut un kilomètre au cœur de la nuit. Il vit une lueur à l’horizon en arrivant au cimetière de Gireugne : Gojko cramait sa voiture. Il reprit sa course à travers les allées du cimetière. Suivit le plan qu’il avait appris par cœur, jour après jour. Il trouva le caveau de la famille Lamenais. Ouvrit la lourde porte. Posée au sol, une lampe torche. Tzabo éclaira en dirigeant la lumière vers le sol. Referma la porte du caveau. Entre les cercueils, des vêtements taillés pour la haute montagne, de la nourriture. Tzabo allait devoir vivre une semaine avec les Lamenais. Le temps que les recherches de proximité soient abandonnées. Il déroula le tapis de sol. S’enveloppa dans une couverture polaire. Mangea deux barres de céréales et but une longue gorgée d’eau. Éteignit la lumière.
Tzabo demeura seul parmi les morts pendant toute une semaine. Aucun souci pour lui : il était dans son élément en leur compagnie. Emmitouflé dans son équipement de haute montagne, il avait eu presque trop chaud. Il n’avait pris aucun risque. N’avait pas rallumé sa lampe-torche. Le caveau n’était pas si vaste, il avait tout sous la main. Il avait pissé et chié dans un coin. L’odeur ne l’avait pas incommodé. Pas plus que celles des défunts Lamenais. Il avait cohabité avec insectes et arachnides et invertébrés rampants. En huit ans de centrale, il avait pris l’habitude de ce genre de bestioles.
Sa présence avait attiré plusieurs chats aux abords du caveau une fois tombée la nuit. Sans importance. Plus stressant, des chiens l’avaient flairée pendant le jour. Il ne s’agissait pas que leurs maîtres fassent du zèle. Préviennent le gardien du cimetière. Que ce dernier donne l’alarme.
Heureusement pour Tzabo, de leurs maîtres, les chiens n’avaient récolté qu’engueulades et, après une vive traction sur leur laisse, ils avaient abandonné la piste fraîche de l’ennemi public n°1 après un couinement plaintif.
Hormis ces alertes, calme plat : les flics avaient négligé les cimetières. Les recherches s’étaient focalisées en direction de la N151 et de l’A20, en direction de Bourges, Vierzon et, au-delà, Paris. La chasse à l’homme s’était éloignée. Le plan de Gojko avait fonctionné à la perfection.
Au soir du dix-sept mai 2019, à la nuit tombée, Gojko siffla entre ses doigts selon un code établi. Tzabo s’arc-bouta contre la porte du caveau pour l’ouvrir. Les deux hommes se donnèrent l’accolade. Puis Gojko aida Tzabo à refermer le caveau. Avec un peu de chance, aucun Lamenais n’allait mourir d’ici quelques années. Cela leur laissait du temps. Et quand bien même…
— Ça va ?
Tzabo assura Gojko qu’il avait passé une semaine délicieuse, comparée aux huit dernières années.
Gojko s’installa au volant d’une 208. Sur le siège passager, Tzabo étira ses muscles. Il n’était pas très grand, mais il n’avait cependant pas pu se tenir debout dans le caveau et ses lombaires s’en ressentaient.
Gojko se pencha vers la boîte à gants. En sortit un flacon d’eau de toilette et une fiasque contenant de la rajika sljivovica, une eau-de-vie du pays à base de prunes. Gojko la distillait lui-même et, comme en Serbie, il mélangeait des noix à la rajika après distillation. Tzabo s’aspergea d’eau de toilette et descendit les quinze centilitres d’alcool. Il se tourna vers Gojko, sourire aux lèvres :
— J’aurais pu faire le contraire : boire l’eau de toilette et m’asperger de rajika !
Gojko secoua la tête en riant : Tzabo était toujours aussi barge. Il mit le moteur en route et demanda à Tzabo de boucler sa ceinture.
— Nous sommes deux bons ploucs du coin, Marko ! Nous empestons l’alcool mais nous bouclons notre ceinture !
Puis il s’engagea sur le réseau des routes secondaires. Tzabo aperçut au loin la silhouette de la maison centrale de Saint-Maur. Bras d’honneur.
Gojko conduisait prudemment, respectant les limitations de vitesse – le plus souvent fixées à soixante-dix sur des routes étroites aux accotements non stabilisés.
Tzabo somnola. Il nota quelques panneaux au passage, dans un demi-sommeil. Des noms qui ne lui disaient rien. Absolument rien. Des noms exotiques pour un natif des Balkans : Vendœuvres, Martizay, Pleumartin, Dissay…
Vers deux heures du matin, Gojko s’arrêta enfin devant les grilles d’une cour de ferme, à l’écart d’un hameau. Il descendit les ouvrir, rentra la Peugeot et coupa le moteur.
— Terminus, Marko…
Tzabo grimaça, cligna des yeux. Puis sortit de l’auto en s’étirant une fois encore. La nuit était fraîche. Humide. Gojko alla refermer les grilles.
Quand Tzabo se réveilla, le soleil était à son zénith bien qu’il ne brillât pas. Des nuages bas s’abandonnaient en fin crachin.
Gojko avait retapé une ancienne étable et Tzabo disposait d’un appartement tout confort. Il prit une longue douche durant laquelle il se branla en repensant au cul de Jelena. C’était la meilleure pute qu’il ait baisée. La meilleure pour faire la morte. Capable de rester sans réaction, totalement inerte pendant qu’il l’enculait. Savoir ce qu’elle était devenue ? Il s’en foutait, après tout.
Il retrouva Gojko dans le bâtiment principal. Une longère. Toute en longueur, comme son nom l’indique. Gojko lui présenta Muriel, sa compagne. Tzabo grogna. Déclara ne pas apprécier sa présence. Gojko eut un geste tendre pour Muriel, tout en lui demandant de les laisser seuls un moment.
— Dangereux d’avoir des femmes, Gojko… Dangereux.
— Si j’avais été seul, Marko, j’aurais attiré la curiosité. Un couple, c’est plus ordinaire… Limite, il aurait fallu des enfants… Une famille…
— Tu en réponds ?
— J’en réponds. Nous vivons ensemble depuis six ans…
Tzabo haussa les sourcils.
— Parce que vous êtes vraiment ensemble ? C’est pas une pute ?
— Non, Marko, c’est pas une pute… Elle sait qui je suis. Elle sait qui tu es aussi. Elle fait partie du groupe, si tu préfères…
Tzabo secoua la tête. Non : il ne préférait pas. Mais il s’était passé beaucoup de choses pendant qu’il était au trou. Il fallait faire avec. Pas le choix. Pour l’instant.
Gojko appela sa compagne. Muriel revint avec une pizza qu’elle déposa sur la table, puis découpa en trois parts. Tzabo lança un regard noir à Gojko. La fille mangeait avec eux… Incroyable ! Gojko et Muriel échangèrent un regard, eux aussi. La vie avec Tzabo n’allait pas être une partie de plaisir, être simple et aller de soi… Gojko s’y était attendu. C’était ainsi. Aussi stupide que cela puisse paraître, Gojko avait toujours été fidèle à Tzabo. Et depuis la chute de ce dernier – cela remontait à huit ans – il avait repris ses affaires en main. À sa façon. En abandonnant certains secteurs d’activités. En laissant une grosse partie des troupes rejoindre d’autres clans. Resserrant le business sur l’essentiel. La dope et le trafic d’armes assuraient des rentrées de liquidités conséquentes. Une équipe réduite mais efficace. Poursuivant en outre deux objectifs : faire s’évader Tzabo et enquêter sur les conditions de son arrestation huit ans plus tôt, savoir qui avait balancé, pourquoi, comment. Gojko avait établi sa base ici, près de Poitiers. Parce que c’était isolé mais proche de l’autoroute et du TGV. Parce que c’était à distance raisonnable de la centrale de Saint-Maur, mais pas trop. Parce que Muriel était d’ici et que la longère lui venait de ses grands-parents. Les parents de Muriel en avaient hérité, il y avait de cela six ans. Ils étaient morts dans un accident automobile peu après. Perte de contrôle du véhicule sur une route de montagne des Pyrénées. Chute de cent cinquante mètres au fond d’un ravin et le véhicule qui s’enflamme, avec ses passagers sanglés sur leur siège. Ça ne pardonnait pas… Gojko et ses hommes n’étaient pas étrangers à ce qui avait été classé comme étant un accident. Mais de cela, mieux valait que Muriel n’en sache jamais rien.
Ils déjeunèrent en silence. Gojko demanda à Muriel d’aller chercher une seconde pizza. Tzabo la regarda s’éloigner. Il l’avait examinée du coin de l’œil pendant qu’ils avalaient la première pizza. Elle était grande, mince, des cheveux longs châtains mal coiffés. En jeans et chemise à carreaux. Petits seins. Petit cul. Peau blanche, yeux clairs, bouche sèche aux lèvres minces. Ni belle ni laide. Si elle convenait à Gojko, après tout…
Gojko remplit les verres.
Le premier objectif avait été atteint : Tzabo était libre. De nouveau, celui-ci allait diriger le groupe. Naturellement. Gojko estimait cependant que cela n’irait pas sans poser quelques problèmes. Tzabo n’était plus le chef puissant et redouté d’autrefois. Il ne pouvait plus se contenter de claquer des doigts pour obtenir tout ce qu’il désirait. Tzabo ne faisait plus peur à personne. Ou presque. En vérité, le Milieu avait tiré un trait sur Tzabo. Le Serbe avait tout à reconstruire.
Il reprit une part de pizza. Observa Gojko et Muriel. Dans l’immédiat, ils constituaient ses seuls alliés. Il ne connaissait pas l’identité des autres. Qui lui était resté fidèle ? Branislav, c’était certain. Qui d’autre ? Tzabo s’en foutait. Ce n’était au mieux que des seconds couteaux et il n’envisageait pas de leur en être reconnaissant, de toute façon. Il devait donc se reposer tout entier sur Gojko. Et il n’aimait pas ça. Mais en qui d’autre aurait-il pu avoir confiance ? Tzabo fixa son regard sur la main gauche de Gojko. Sur son majeur. Celui auquel il manquait une phalange. Cela remontait à loin. Ils venaient d’arriver en Italie, Tzabo se sentait pousser des ailes et désirait régner sur un territoire plus vaste que sa Serbie natale. Gojko avait foiré un plan et Tzabo s’était retrouvé avec un million d’euros parti en fumée. Il aurait dû liquider Gojko pour ça. Parce que l’argent n’avait peut-être pas été perdu pour tout le monde. Gojko avait pu toucher sa part sur le blé soi-disant évaporé… Étrangement, pour la seule et unique fois de son existence, Tzabo avait fait preuve de clémence. Gojko avait réussi à le convaincre qu’il n’y était pour rien. Absolument pour rien. Alors, Tzabo lui avait lui-même tranché la dernière phalange du majeur de la main gauche. Avec son couteau de combat. Gojko avait hurlé. Mais Gojko avait admis. Après tout, Tzabo aussi était passé par là. Il lui manquait une phalange, à lui aussi… Gojko était resté sous les ordres de Tzabo. Le seul en qui celui-ci pouvait avoir confiance.
Mais à présent, il y avait sa pute. Même si ce n’était pas une pute. Et ça, ce n’était pas prévu.
1 Pistolet automatique de fabrication allemande.
Éric ouvrit la portière arrière du 4x4. Lyz dut accomplir un effort pour grimper dans l’auto. Les 4x4 n’étaient pas faits pour les petites filles. Lyz allait sur ses sept ans. Et elle n’était pas très grande pour son âge.
— Ça s’est bien passé à l’école, ma fille ?
— Demain y a pas école ! Y a grève ! s’exclama Lyz. Elle tendit une feuille à son père, sans répondre à sa question.
La grève. Bien sûr. Le gouvernement voulait réformer les rythmes scolaires. Ça ne soulevait pas l’enthousiasme. Le précédent gouvernement avait refusé de réformer les rythmes scolaires. Cela lui avait valu de vifs reproches.
Tout ceci n’avait guère d’importance aux yeux d’Éric. Il y avait longtemps que la politique ne l’intéressait plus. Il ne parvenait plus à faire semblant de croire aux promesses électorales. Il ne croyait plus en grand-chose, en vérité. Au fond de lui, il songeait qu’une révolution grondait et menaçait les démocraties occidentales. Au fond de lui, il éprouvait une bienveillante sympathie pour tous les mouvements du genre « Indignés2 ». Cependant, si la révolution devait avoir lieu, tout ce qu’il demandait, c’était qu’on ne vienne pas le déranger s’il faisait la sieste.
Garder Lyz à la maison ne présentait pas de difficultés. Éric n’avait rien de particulier à faire le lendemain. Éric et Nora, son épouse, étaient des privilégiés.
Le 4x4 quitta le village et emprunta une route étroite et sinueuse, au pied du massif de Sainte-Victoire. Après avoir dépassé une aire de stationnement, la route se transforma en piste caillouteuse.
Éric se gara. Nora passa la tête par la porte d’entrée de la grande bâtisse. Lyz dégringola du 4x4 et vint se jeter dans les bras de sa mère.
— Maman, demain y a pas école : y a grève ! Nora sourit. Éric l’embrassa. Baiser furtif.
Nora retourna à la cuisine. Elle préparait un pain de viande. Surveillait ses yaourts pâtissiers dans un petit four dédié, thermostat réglé sur 40°. En huit heures, elle préparait une cinquantaine de yaourts. Pour les « pâtissiers », elle déposait au fond du pot un palet breton et versait le lait entier et le ferment par-dessus. Ajoutait une cuiller de confiture au moment de servir.
Éric partit se changer dans la chambre. Depuis combien de temps, ses baisers avec
Nora étaient devenus furtifs, les caresses plus légères, les marques d’attention plus rares ? Depuis combien de temps, lorsqu’ils faisaient l’amour, ne ressentait-il plus cet abandon, cette impression d’absolu éprouvée autrefois ?
Les discussions se faisaient également plus rares. Ils se parlaient moins souvent. Auraient été incapables de passer une soirée en tête à tête, à papoter de tout et de rien, pour le simple plaisir de partager. N’avaient-ils plus rien à se dire ? N’avaient-ils plus rien à partager ?
Éric devait le reconnaître, même si cela lui était difficile : il n’aimait plus Nora comme au premier jour. Ni mieux, ni autant. Contrairement à ce qu’il avait cru longtemps, contrairement à ce qui avait constitué leur force, du temps où Nora se prénommait Samira ou Térésa ; et lui Olivier ou Martin…
Éric tentait souvent de comprendre ce qui leur était arrivé. Il n’admettait pas comme allant de soi que seul le temps qui passe était parvenu à éroder leurs sentiments. Il en rendait responsable des événements extérieurs. Tout ce qu’il n’avait pas su prévoir et qui les avait lentement éloignés l’un de l’autre – sans néanmoins qu’ils ne se perdent tout à fait. Il subsistait des vestiges d’amour. Auxquels l’un comme l’autre s’accrochaient bon gré mal gré, bon an mal an. Vaille que vaille.
La disparition de son cousin Nazim avait terriblement affecté Nora. Même s’il n’existait aucune preuve, si son corps n’avait jamais été retrouvé, si le doute et l’espoir pouvaient subsister, Nora et Éric ne se faisaient aucune illusion. Les hommes de Marko Tzabo qui, huit ans plus tôt, avaient failli leur mettre la main dessus dans la capitale de l’Île de Man, n’avaient pas dû rater Nazim. Son squelette devait abriter une faune sous-marine au fond de l’océan Atlantique ou reposer sous quelques mètres de sable dans le Sahara. Sa trace s’était perdue au Maroc. Cela faisait huit ans.
Nora avait cru surmonter la disparition de son cousin avec la naissance de Lyz. Après tant et tant d’années, tant et tant d’échecs, de déceptions, de fausses joies, après s’être résignés, après avoir admis leur incompatibilité à concevoir ensemble un enfant, voilà qu’Éric et Nora (ou, plutôt, Martin et Térésa alors) avaient donné naissance à Lyz, conçue dans un hôtel de la côte sud du Pays de Galles, dans la station balnéaire de Tenby.
Mais un nouveau-né ne chasse pas un mort.
La naissance de Lyz avait constitué un imprévu de taille. Et entraîné un changement radical dans les plans d’Éric : l’abandon de la vie nomade qu’il avait envisagée, sans attaches, profitant de leur incalculable richesse, vivant d’hôtels de luxe en palaces, sans cesse à la découverte du monde, par petits sauts de puce. Au lieu de ça, la naissance de Lyz avait poussé Éric et Nora à la sédentarisation. Ils avaient choisi de revenir près de Marseille, du côté d’Aix-en-Provence, au pied de la montagne Sainte-Victoire, bien que cette sédentarisation comportât des risques.
Ils avaient abandonné leur identité belge en s’installant en Provence. La Belgique figurait sur la liste grise des états suspectés de favoriser le blanchiment d’argent. Inutile d’attirer bêtement l’attention avec leurs virements financiers. Autant s’éviter un signalement TRACFIN3. Même si Éric savait brouiller les pistes et rendre le plus opaque possible toute opération financière. Mieux valait ne pas tenter le diable.
Par ailleurs, si passer pour des Belges auprès d’Anglais n’avait posé aucun problème, ici, à Aixen-Provence, leur accent marseillais les aurait trahis en une demi-phrase. Autant changer de tactique et se fondre dans le paysage. Adieu Térésa et Martin Vanderlost. Ils étaient devenus Nora et Éric Roubaud, Roubaud étant l’un des patronymes les plus couramment portés en Provence. Se fondre dans le paysage. Ressembler à un olivier ou à un chêne kermès plutôt qu’à un baobab ou à un séquoia.
Puisqu’ils n’avaient pas pu jouer les globe-trotters de luxe, d’hôtels cinq étoiles en palaces, autant se construire une façade et se trouver une occupation.
Nora avait toujours rêvé tenir des chambres d’hôtes. Éric avait étudié le projet et l’avait trouvé intéressant. Même s’il présentait l’inconvénient de les exposer à la visite de clients. Mais il évalua minime et négligeable le risque que l’un d’entre eux les reconnaisse. Et il lui fallait admettre qu’ils ne pourraient pas se soustraire aux hasards de la vie – sauf à vivre en ermites.
Dans les premiers mois qui avaient suivi leur arrivée sur Aix, Éric et Nora avaient acheté un domaine entre Saint-Antonin et Puyloubier. Il était composé d’une bâtisse principale de douze pièces et de trois dépendances. Les circuits bancaires mis en place par Éric leur permettaient de disposer des fonds nécessaires sans aucun souci.
Les travaux d’aménagement durèrent deux années pleines. Ceux-ci achevés, ils disposèrent pour vivre du bâtiment principal, à l’exception d’une grande pièce faisant office de salle à manger et de salon de détente pour les hôtes, d’un bureau réservé à la partie administrative et d’un grand hall d’accueil. Il leur restait quatre cents mètres carrés rien que pour eux trois, Nora, Éric et Lyz. Éric s’était fait aménager une salle informatique avec tout l’équipement dernier cri.
Chaque dépendance avait été transformée pour recevoir un couple d’hôtes, éventuellement avec enfants. Le plus vaste pouvait accueillir six personnes.
Ils auraient pu augmenter leur capacité d’accueil mais cela aurait entraîné un surcroît d’activité inutile. Ils n’avaient nul besoin que leur affaire soit rentable. Elle ne servirait qu’à occuper leur vie. Passer le temps. Éric et Nora avaient atteint leur but depuis huit ans et ne s’étaient trouvé aucun autre objectif, hormis voir Lyz grandir.
Nora allait pouvoir ainsi vivre la vie qu’elle s’était rêvée, même si elle se prénommait alors Samira.
Pour Éric, c’était différent. Il n’avait pas le contact facile et préférait tenir ses distances avec les clients. Il participait au fonctionnement. Passait son temps entre ses promenades sur le massif de Sainte-Victoire et l’éducation de sa fille. Éducation qui consistait essentiellement à ne rien lui refuser. Ce qui avait très vite exaspéré Nora. Cela aussi les avait progressivement éloignés. Inconsciemment – bien qu’on ne sache jamais vraiment, de la part d’un enfant – Lyz s’était installée entre ses parents, qu’elle tenait séparés de toute la longueur de ses petits bras écartés.
Jusqu’alors, Éric n’avait jamais porté grande attention aux femmes. Il ne les voyait simplement pas. Il aimait Samira, Térésa ou Nora, qui étaient donc une seule et même personne et, pour les autres, il n’était pas disponible. Sans compter qu’avoir une maîtresse, ou ne serait-ce qu’une aventure, était source d’imprévu. En résumé, très imprudent.
Éric apprit la nouvelle tandis qu’il prenait une bière en terrasse dans un café du Tholonet. Il revenait d’une balade autour du barrage Zola4. Il ne se lassait pas de quelques points de vue sur Sainte-Victoire offerts depuis le plateau. Il avait marché une paire d’heures. Avait croisé peu de monde mais était tombé avec plaisir sur Jef et Raphaëlle. Il les rencontrait assez souvent au cours de randonnées. La première fois, ils avaient échangé quelques mots, tandis qu’ils s’étaient trouvés à casse-croûter près de la table d’orientation du Pic des Mouches5. Raphaëlle accompagnait Jef. Il y avait eu un orage dans la matinée et elle était venue faire des photos pendant que les nuages se dégageaient. Éric était monté pour les mêmes raisons. Ils avaient échangé des considérations photographiques. Éric leur avait montré où il vivait. Le gîte des « Plaideurs » était à l’aplomb, quelques centaines de mètres plus bas.
Jef et Éric s’étaient croisés de nouveau par la suite. Parfois, Jef était accompagné par une autre femme que Raphaëlle. Rarement la même. Aucun n’avait raconté sa vie à l’autre. Mais ils avaient compris l’un comme l’autre qu’ils avaient une bonne raison pour aimer la solitude. Jef vivait seul, à trois kilomètres des « Plaideurs ». Raphaëlle était l’une de ses amies. Elle vivait seule, elle aussi. Ils ne couchaient pas ensemble. Cela se ferait peut-être un jour. C’était une bonne marcheuse et une excellente photographe. Voilà tout ce qu’Éric savait de Jef et Raphaëlle. Des autres femmes qui accompagnaient Jef parfois, Éric ne savait rien.
Aujourd’hui, Raphaëlle était venue essayer une nouvelle rotule pour son appareil-photo qui devait lui permettre de réaliser de meilleurs clichés panoramiques. Éric l’avait écoutée avec attention. Il irait acheter sans doute une rotule dans les tout prochains jours…
Au retour, avant de remonter à bord de son 4x4, il s’était accordé une pause et avait commandé une pression qu’il savourait en feuilletant La Provence dont l’édition du jour traînait sur une table voisine. Le journal ne proposait rien de palpitant : affaires judiciaires en cours impliquant des élus nationaux ; affaires judiciaires en cours impliquant des élus locaux ; rumeurs de transferts à l’OM pour la saison prochaine ; aggravation du nombre des demandeurs d’emploi ; faits divers avec le lot quotidien de meurtres et de pratiques sexuelles insolites (ce jour-là, un Australien venait d’être opéré après s’être introduit une fourchette dans le sexe…)
Éric parcourait les articles d’un œil distrait. Rien de nouveau sous le soleil d’une saison qui s’annonçait belle. La veille, il n’avait pas eu le temps de consulter l’actualité sur le Net, mais il s’apercevait que le monde continuait sur sa lancée. Lancée qui prenait des allures d’une fuite en avant démente.
Puis son regard se figea sur le titre d’un article en bas des pages « nationales » : « Évasion d’un dangereux criminel de la prison de Saint-Maur (Indre) ».
Immobile, souffle coupé, sang glacé, Éric parcourut l’article. Il sentit la fatigue lui tomber dessus. D’un bloc. Celle de la journée. Celle des jours précédents. Celle de ces huit dernières années.
Marko Tzabo s’était évadé. Trois morts au passage. De nombreux blessés.
L’un des plus dangereux criminels venait de s’évader. L’un des plus sanguinaires. Des plus barges. Un type qui ne régnait que par la terreur. Un type dont l’arrestation remontait à huit ans. Qui avait été condamné à perpétuité incompressible, donc sans possibilité de remise de peine. Condamné en France mais aussi en Italie, au Royaume-Uni et en Serbie. Un tueur fou, qui était tombé à cause d’Éric. Piégé par Éric. Et qui allait se lancer à sa recherche. Inévitablement. Tzabo ne devait avoir qu’une idée en tête : remettre la main sur ceux qui avaient été impliqués dans le casse du siècle.
Éric n’avait certes pas lésiné pour brouiller les pistes. Avait eu recours à mille précautions pour disparaître du paysage. Mais avec Tzabo, on ne savait jamais. Mieux valait envisager l’impensable. Se préparer au pire. Et Éric ne pouvait compter pour se défendre que sur lui-même et sur Nora. Aucune aide extérieure à espérer : il était lui-même recherché en tant qu’auteur présumé du plus grand piratage informatique réalisé à ce jour – un milliard d’euros détourné depuis le serveur central de la Banque de France.
Éric et Nora étaient seuls. Ils n’avaient comme unique protection que leur fausse identité. Ils n’étaient plus Olivier et Samira. Ils n’étaient plus Martin et Térésa.
Il commanda une seconde bière. Réfléchit à la situation. Même s’il ne voyait pas comment Tzabo, traqué, pouvait les débusquer, un hasard aussi malencontreux qu’improbable était toujours à craindre.
Mieux valait-il être sur ses gardes à présent. Mieux valait-il redouter l’imprévu.
2 Mouvement de contestation sociale non-violent apparu en Espagne en 2011
3 Traitement du Renseignement et Action contre les Circuits FINanciers clandestins. Organisme du Ministère des Finances chargé de la lutte contre le blanchiment d’argent.
4 Construit en 1850 par François Zola, père d’Émile.
5 Longtemps considéré comme le sommet de Sainte-Victoire.
Gojko demanda à Tzabo de le suivre jusqu’à son bureau. Ils avaient à discuter. Ils devaient faire le point. Malgré les informations que Gojko était parvenu à transmettre à Tzabo jusque dans sa cellule, un exposé de la situation à ce jour lui paraissait essentiel.
Il commença par aborder le point le plus simple.
— Pour les frères Gentile, ils sont morts il y a huit ans, tu l’as appris. C’est fait.
— Et la besogne a été exécutée à notre place, ironisa Tzabo.
— Pour Dédé de Rocca, là non plus, pas de difficulté pour le localiser. Il est toujours détenu à la centrale de Poissy. C’est près de Paris. Il y coule des jours paisibles selon mes sources…
— Ça ne va pas durer, je te le dis…
Gojko sourit.
— Même si nous n’avons plus les moyens d’autrefois, l’éliminer ne devrait pas poser de problèmes. Nous avons deux hommes à nous incarcérés là-bas. Ils n’attendaient que ta libération pour agir…
— Ils auraient pu le faire sans attendre !!! s’emporta Tzabo.
— Je sais. C’est moi qui n’ai pas voulu : éliminer le Dédé pendant que tu étais à Saint-Maur, c’était prendre le risque qu’on soupçonne que tu avais télécommandé le coup et qu’on durcisse ton régime de détention… Ou, pire encore, qu’on te transfère dans une autre centrale… Il valait mieux éviter ça, dans l’optique de ton évasion…
Tzabo se leva de son fauteuil et se servit un verre de rajika.
— Tu as agi avec sagesse, je reconnais… À présent je suis libre, et plus rien ne s’oppose à ce que le Dédé crève…
— Plus rien ne s’y oppose… Si tu veux, ce sera fait dans la semaine…
— Tu parles si je veux ! Le plus tôt sera le mieux !
— Tu en donneras l’ordre toi-même tout à l’heure, alors…
Tzabo sourit. Se frotta les mains.
— Je me sens revivre !
Il effectua quelques pas de long en large dans le bureau, répéta qu’il se sentait revivre et retourna s’installer dans son fauteuil.
— Et pour le Français ?
Gojko secoua la tête en faisant la moue.
— Le type s’est littéralement évaporé. La dernière fois qu’il a été localisé, c’était à Blackpool, par Branislav et Dusan… Ça remonte à huit ans.
Tzabo lança un regard au plafond en se prenant le visage à deux mains. Hors de lui.
— Bordel ! Comment c’est possible, ça ?! Hein ?! Comment c’est possible ?! Merde !!!
— Attends Marko… On a peut-être quelque chose quand même…
— Quoi ?
— Rien de certain, mais laisse-moi t’expliquer calmement.
Tzabo alla se servir un nouveau verre de rajika, ramena la bouteille avec lui et la posa à ses pieds.
— Vas-y, explique…
— Bon… Ce qui paraît certain, c’est que les flics ont été mis au parfum pour le casse. Sinon, vous ne seriez pas tombés tous ensemble dès le lendemain de…
— Ça, un veau de trois semaines l’aurait compris… La question est de savoir qui ?!
— Le comment et le pourquoi ne t’intéressent pas ?
— Pour l’instant : qui ? Tu me diras, j’ai ma petite idée, et là non plus, il ne faut pas être diplômé en génie mécanique de l’université de Belgrade pour comprendre… Mais vas-y, expose…
— Je pense comme toi, Marko. Pour moi, c’est le Français qui a balancé. Les Gentile se sont comme suicidés, le Dédé est à Poissy… Il ne reste que lui.
— C’est l’évidence même…
— Je suppose que les flics l’ont retourné pendant qu’il était en taule après le casse…
— C’est possible… Ça laisse pas mal de questions en suspens mais pourquoi pas ? Après tout je m’en branle de savoir le pourquoi du comment, la façon dont on encule les mouches, je m’en branle, Gojko… Ce que je veux, c’est mettre la main sur ce type et sur sa pute. La buter et lui mettre un bon coup de queue ensuite. Sous les yeux de cet enfoiré ! Ou l’inverse ! Que je le bute, lui, et que je l’encule ensuite sous les yeux de sa pouf ! Alors où sont-ils, bordel ?! éructa Tzabo.
— Je n’en sais rien…
— Quand je pense qu’on avait retrouvé son complice et qu’on l’a buté sans le faire parler, ce con d’Arabe…
— On ne savait pas que le Français nous avait balancés, à l’époque… Le but alors c’était d’éliminer tout le monde sans laisser de traces… Rien d’autre… On ne l’a su que des mois plus tard qu’il nous avait entubés…
— Alors quoi ? Tu m’as dit tout à l’heure que tu avais une piste !
— C’est vrai… Écoute mon raisonnement… Admettons que le Français soit en cheville avec les flics, d’une façon ou d’une autre… Ça ne peut pas être avec des flics d’un commissariat de quartier… Pour vous faire tomber – les Ritals, le Dédé et toi – ça doit remonter haut… Et l’opération ne peut pas être clean… Il faut magouiller les procédures…
— Continue…
