Syzygie - Philippe Paternolli - E-Book

Syzygie E-Book

Philippe Paternolli

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  • Herausgeber: Caiman
  • Kategorie: Krimi
  • Sprache: Französisch
Beschreibung

Dans « Syzygie », Philippe Paternolli nous narre une nouvelle aventure de son personnage fétiche, le « commissaire spécial » Vincent Erno. L’histoire se déroule en trois temps : - Époque actuelle. Vincent Erno, en mission au Mali pour le compte d’une officine des services de renseignement français, profite d’une connexion Internet pour découvrir une nouvelle étonnante : la découverte d’un corps momifié dans une tourbière de la Drôme provençale. En fonction de son emplacement, l’homme reposait là depuis quatre mille ans. Mais... une analyse des viscères vient de déceler des traces d’aspirine. -Retour huit ans en arrière, en 2008, à Échully, petite ville... de Drôme provençale. Dans son commissariat, se trouve un jeune lieutenant nommé Vincent Erno. Il est en charge d’une enquête compliquée, concernant la disparition d’un élu local, disparition signalée par son épouse. Les pistes sont nombreuses, s’entremêlent. Le disparu, Lemmer, ne faisait pas l’unanimité au sein du conseil municipal participatif. Il était fortement soupçonné de possibles malversations dans le dossier dit de la LGV, Ligne à Grande Vitesse permettant le passage des TGV entre Valence et la Méditerranée. Il était alors en charge de l’expropriation des terrains nécessaires sur la commune. Mais la piste, ou plutôt les pistes plus privées sont aussi légion, Lemmer étant adepte de soirées libertines dans la région… Les pistes sont nombreuses, les hypothèses vont bon train et les enquêteurs ne sont pas loin d’avoir des certitudes. Mais Lemmer ne sera jamais retrouvé, ni mort, ni vif… au contraire d’autres cadavres qui apparaissent dans la campagne drômoise. -Époque actuelle. De retour du Mali, Vincent Erno se rend dans la foulée sur les lieux de son enquête passée. Ce corps retrouvé dans la tourbière ne peut être que celui de Lemmer, selon lui. Et, si c’est bien le cas, le moyen de mettre enfin un terme à cette enquête se présente. À moins que tout ne soit dû à cette fameuse syzygie du 8 août 2008 ; Terre, Lune et Soleil parfaitement alignés. Un bon augure, selon la croyance populaire…

 À PROPOS DE L'AUTEUR 

Désormais installé en Provence, Philippe Paternolli partage son temps entre l'écriture, un travail de correcteur d'un genre particulier - dit "traque-boulette" - et la photographie de la montagne Sainte-Victoire et des passereaux au lever du jour.

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Seitenzahl: 162

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

Syzygie désigne, en astronomie, une situation où trois planètes, étoiles, lunes sont alignées. Bien que la science indique qu’il n’y aurait aucune relation entre ces alignements et la survenue de phénomènes précurseurs de la fin du monde, la croyance populaire associe les syzygies à des catastrophes imminentes ou, au contraire, à un heureux présage – par exemple, dans l’expression « les planètes étaient alignées » pour illustrer une réussite extraordinaire.

Les personnages, les lieux, les faits relatés dans ce roman sont fictifs et toute ressemblance… Toutefois, certains lecteurs comprendront que Échully-en-Diois ressemble tout à la fois à Saillans, Crest et Die et que les Trois Signaux sont une transposition des Trois Becs qui dominent la vallée de la Drôme. Pour des raisons narratives, j’ai également pris la liberté de décaler en 2008 l’élection de la liste collégiale élue à Saillans en 2014.

Ce roman est né de mon désir de retrouver pour une dernière fois le personnage de Catherine, disparue dans « Jouer le jeu ». Dans mon projet de la série « Erno », la mort de Catherine n’était pas prévue un seul instant. Quand un auteur prétend que ses personnages finissent par avoir leur propre existence et parfois lui échappent, il faut le croire.

Quant aux extraits du « journal de l’assassin », leur rédaction au futur m’a été inspirée par une très ancienne lecture d’un roman de Paco Ignacio Taibo II décrivant la difficulté d’utiliser ce temps.

Philippe Paternolli

Prologue

Nord-est du Mali. Le groupe de touaregs progressait le long de la ligne de crête d’une haute dune, leurs silhouettes se détachant sur fond de ciel blanc. Chacun portait une paire de skis sur l’épaule. Parvenus au sommet, ils prirent le temps d’admirer la vue sur le massif de Tighaghar et le mont Essali. Au-delà de ces cimes approchant les mille mètres, c’était l’Algérie. Sur leur gauche, la ville de Tessalit était masquée par le relief accidenté, tandis qu’à leurs pieds se déroulait la vallée du Tilemsi et ses oueds intermittents. Leur campement était basé à moins d’un kilomètre du pied des dunes. La température avoisinait les trente-cinq degrés, il ne faudrait plus tarder à rejoindre l’ombre des tentes. Ce que confirma un homme resté au bas des « pistes » :

— Une dernière descente et on rentre ! cria-t-il avec un léger accent savoyard, les mains en porte-voix.

Les hommes bleus s’élancèrent sur la pente raide. Avant le jumelage entre Tessalit et Saint-Jean-de-Maurienne, la notion de glisse était absente de la carte génétique des Touaregs. Mais, dès le premier échange, un moniteur de ski un peu original avait emporté dans ses bagages une douzaine de paires de skis et bâtons afin d’initier les autochtones aux joies du chasse-neige, reconverti en chasse-sable.

Dans de grands éclats de rire, c’était à celui qui réaliserait la plus belle chute, rien ne semblant à leurs yeux plus amusant que terminer leur descente sur le cul. Lorsqu’ils eurent tous rejoint l’homme à l’accent savoyard, ils prirent le chemin du campement en une joyeuse file indienne.

De retour de cette séance de ski dans les dunes, le lieutenant François Jacquemont retrouva le commandant Vincent Erno sous la tente du chef Serig ag Hamid et, après avoir rendu le salut à son hôte, s’installa en tailleur sur un tapis posé à même le sol.

S’exprimant dans un français très correct, le Touareg désigna un point sur la carte de la région de Kidar déployée devant lui. Selon ses derniers renseignements, des membres d’AQMI1 et d’Ansar Dine2 semblaient être demeurés dans la région, et parmi eux des combattants impliqués dans l’enlèvement de Serge Lazarevic et Philippe Verdon3. L’info serait recoupée et consolidée sans surprise par la Direction du Renseignement Militaire, Erno faisait confiance au chef Hamid. Quelques semaines auparavant, les renseignements qu’il avait fournis avaient permis la libération d’un otage hollandais dans la région même de Tessalit.

Erno remercia leur hôte en utilisant les deux seuls mots de langue tamasheq qu’il connaissait.

Selig ag Hamid se leva et mit lui-même à chauffer l’eau du thé. Le cérémonial pouvait commencer. Les trois hommes discuteraient à bâtons rompus en dégustant les trois thés verts successifs confectionnés à partir des mêmes feuilles. Un proverbe local prétendait que « le premier thé était amer comme la mort, le second doux comme la vie et le dernier sucré comme l’amour ».

Le temps que l’eau parvienne à bonne température, le chef alluma un lecteur de CD, faisant jaillir le blues touareg de Tinariwen dans les enceintes grâce au groupe électrogène du campement. Tous les musiciens étaient originaires de Tessalit. L’un des guitaristes – un cousin de Serig ag Selim – avait été enlevé par Ansar Dine en deux mille treize pour être relâché au bout de trois semaines. Le chef touareg demeurait persuadé que ce cousinage constituait la principale motivation de l’enlèvement mais, loin de l’impressionner, ces événements avaient au contraire contribué à renforcer sa haine des djihadistes.

Une heure plus tard, après avoir parlé de tout et de rien autour des trois thés, Erno et Jacquemont regagnèrent leur tente sans s’attarder sous le soleil accablant. Les dernières informations recueillies marquaient sans doute la fin de leur mission. Ils n’étaient qu’en reconnaissance et ne devaient pas interférer avec le commandement militaire de l’opération Barkhane4, ni avec la DGSE5. Ils devaient se borner à confirmer l’existence de membres encore en vie du groupe ayant capturé et retenu en otage Serge Lazarevic. Ils venaient d’en obtenir confirmation, le reste ne les concernait plus. Tout comme l’objet précis de cette mission, même si Erno y avait réfléchi. L’otage français libéré quelques mois plus tôt ne semblait pas tout à fait clair. Barbouze en mission ? Agent du Cube6, comme lui-même et Jacquemont ?

Ce dernier venait d’établir une connexion sécurisée avec Paris. Erno transmit son rapport. Puis il profita de la connexion pour surfer sur le Net et prendre des nouvelles du monde, sans grand espoir que ce dernier aille bien mieux depuis la veille.

La première info l’intéressa au plus haut point : des pirates informatiques se réclamant de l’État Islamique avaient réussi à prendre le contrôle de TV5 Monde, à interrompre leur programme et bloquer ou détourner les messageries des journalistes de la chaîne7. Les ministres s’étaient succédé au siège. Le Premier ministre, Manuel Valls, en avait fait trois tonnes comme à son habitude, à croire qu’il se prenait pour Sarkozy… Est-ce que cette cyberattaque avait un lien avec sa mission ? Erno se promit de suivre l’affaire.

Un bateau chargé de migrants avait coulé au large de l’île italienne de Lampedusa, présentée dans les médias comme une île sicilienne, mais située en réalité à mi-chemin entre les côtes libyennes et celles de la Sicile, à égale distance de Malte et de la Tunisie – autant dire au milieu de nulle part en pleine Méditerranée. Cent cinquante naufragés avaient pu être secourus. Les autres avaient péri ou étaient portés disparus. Selon les rescapés, plus de quatre cents personnes, hommes, femmes et enfants étaient morts. Déjà, en 2013, un semblable naufrage avait fait près de quatre cents victimes. Erno se demandait quand cela allait cesser… Pendant combien d’années encore, la Méditerranée se transformerait-elle en un gigantesque cimetière ? Combien de morts encore, avant que les dirigeants européens abandonnent leur politique migratoire cynique, qu’ils tentaient de dissimuler derrière des discours humanistes sans lendemain ?

Erno ne se montrait guère optimiste. Il se rendait compte que le sujet qui préoccupait les Français pour l’heure, c’était de savoir si oui ou non, le PSG battrait le Barca en Champions League après avoir éliminé Chelsea en huitième de finale…

Il parcourait la suite des informations d’un œil désabusé, son attention distraite par les blatèrements de dromadaires non loin de la tente, quand il poussa un juron.

— Qu’est-ce qui se passe ? s’étonna Jacquemont.

Erno ne répondit pas. Son regard semblait explorer des horizons lointains. Oubliés sa mission, le Cube, AQMI. Il se trouvait replongé en plein fait divers. Un fait divers vieux de sept ans. L’histoire d’un échec. L’histoire de plusieurs échecs. Erno pensa au jeune officier qu’il était alors, fraîchement sorti de l’ENSOP8, plein de certitudes, de morgue, d’assurance… Tout ce qui avait fait de lui un officier à la scolarité médiocre puis un enquêteur moyen, mais bien noté – à ses débuts. À la réflexion, c’était la mort de sa sœur Catherine qui lui avait ouvert les yeux. Qui lui avait permis d’être en accord avec lui-même, de laisser libre cours à son tempérament frondeur, de ne plus jouer le jeu9. Et, par la suite, sa rencontre avec Claire avait définitivement achevé sa mue. Ayant quitté la paperasse, les procédures qui ralentissaient, alourdissaient les enquêtes, il s’était depuis épanoui en œuvrant dans l’ombre, dans la marge, aux ordres du Cube.

Émergeant de ses pensées, il tourna enfin le portable vers Jacquemont :

— Lis !

L’article relatait la découverte fortuite par une équipe de géologues d’un corps momifié dans une tourbière, non loin d’Échully-en-Diois, une petite ville en bordure de la Drôme. Suivait un paragraphe de vulgarisation scientifique sur les propriétés des sphaignes composant les tourbières. En résumé, ces mousses :

1) conservaient en parfait état les corps qui s’y déposaient,

2) grandissaient d’un millimètre par an, ce qui permettait de dater avec précision les corps que l’on y retrouvait.

L’homme momifié (car il s’agissait d’un homme) avait été exhumé à quatre mètres de profondeur. Par conséquent, il reposait dans la tourbe depuis quatre mille ans. Petit problème : une analyse des viscères venait d’y déceler des traces d’aspirine.

— Parfait… Et alors ? fit Jacquemont.

— Ce cadavre, je le connais.

— Tu l’as rencontré dans une vie antérieure, ce Gaulois ?

— On ne peut pas retrouver de l’aspirine dans l’estomac d’un cadavre qui a effectivement quatre mille ans. Si j’ai raison, la momie s’appelle Thierry Lemmer, assassiné dans sa quarantième année pendant l’été 2008.

1 Al-Qaïda au Maghreb islamique.

2 Groupe armé salafiste djihadiste participant à la guerre du Mali.

3 Ressortissants français enlevés par AQMI en novembre 2011 au Mali. Philippe Verdon sera assassiné par ses ravisseurs en mars 2013. Serge Lazarevic sera libéré en décembre 2014.

4 Opération militaire menée au Sahel et au Sahara depuis août 2014 par l’armée française contre les groupes armés djihadistes. Succède aux opérations Serval et Épervier.

5 Direction Générale de la Sécurité Extérieure. Services du contre-espionnage français.

6 Services Secrets Spéciaux, S3, ou Le Cube. Cabinet noir ne figurant sur aucun organigramme officiel ou officieux. Lire les autres romans de la série.

7 En juin 2015, l’enquête abandonnera la piste djihadiste pour s’orienter vers celle d’APT28, groupe de hackers russes. Cette cyberattaque coûtera au total plus de dix millions d’euros à TV5 Monde.

8 École Nationale Supérieure des Officiers de Police (remplacée en 2012 par l’ENSP, École Nationale Supérieure de la Police).

9 Lire « Jouer le jeu » – Éditions du Caïman

PREMIÈRE PARTIE 2008

1

Le lieutenant Vincent Erno, presque immobile sur le quai de la gare d’Échully, laissait ses pensées prendre le large en attendant sa sœur Catherine, dont le train était annoncé avec un retard de vingt minutes.

Petite ville de la vallée de la Drôme, Échully était située le long de la ligne de chemin de fer reliant Valence à Gap ou Briançon. Ligne moins que secondaire, selon la SNCF, seuls quelques Trains Express Régionaux, plus surchargés de tags que de passagers, assuraient cette liaison. Autant dire que les huit mille âmes que comptait la bourgade se déplaçaient majoritairement en voiture. Et ce malgré les idées progressistes et écologistes du nouveau maire, élu au printemps sur un projet de gouvernance collégiale et participative. Une première en France. Erno avait assisté quelques semaines plus tôt à une réunion entre les services de la Police et la nouvelle équipe municipale. Loin des hurluberlus, tels que présentés par la presse locale et leurs opposants politiques, il avait rencontré là des interlocuteurs responsables, travaillant leurs dossiers. La démocratie participative engendrait certes des délais de décision plus longs, mais ce n’était pas lui, Erno, qui passait des heures à palabrer, alors tant que les nouveaux élus s’accommodaient des longues soirées de débats loin du foyer conjugal… L’avenir dirait assez vite, pensait-il, s’ils allaient tenir le rythme. Mais, selon lui, l’usage de la démocratie méritait qu’on y consacre un peu d’énergie.

Le soleil commençait à décliner et la paroi des Trois Signaux – sommets du massif surplombant la vallée de la Drôme au sud de la ville – tournait à l’or.

Erno songeait aux randonnées qu’il effectuerait avec Catherine à travers la forêt de Saou. Le terme – forêt de Saou – désignait tout aussi bien le massif forestier que le chaînon montagneux qu’il recouvrait. Sans doute conduirait-il sa sœur au sommet du Veyrou, le point culminant dont l’à-pic dominait la vallée et d’où la vue embrassait les massifs préalpins. Ces dernières semaines, il avait sillonné les sentiers balisés de la forêt et ne doutait pas de l’enthousiasme de sa sœur découvrant le panorama depuis les crêtes reliant les Trois Signaux.

L’annonce de l’arrivée du TER le fit sursauter. Le train s’immobilisa quelques minutes plus tard dans un fracas métallique et une lourde odeur de diesel. Quelques rares passagers en descendirent, Catherine la première. Les cheveux mi-longs aux mèches toujours indisciplinées, en pantalon léger et tee-shirt noir, sourire lumineux, elle s’avança vers Vincent.

— Alors, quoi de passionnant, mon lieutenant ?

Erno grimaça. Sitôt arrivée, Catherine cherchait à mettre le nez dans ses affaires…

— Tu pourrais commencer par dire bonjour, grogna-t-il, par jeu.

— Bonjour mon lieutenant…

Il voulut la décharger de son lourd sac-à-dos, plein à craquer, mais elle le taxa en rigolant de sexiste, comme à chaque fois. Elle lui prit le bras et ils remontèrent le quai vers la sortie.

Catherine était l’aînée de la fratrie, de deux ans plus âgée que Frédéric. Vincent était né quatre ans après son frère. Depuis toujours, leur sœur avait exercé une emprise bienveillante sur ses cadets. Elle était leur héroïne, leur déesse, une vénération. Elle avait toujours été là pour les aider, les protéger, les consoler, mais également en bien d’autres circonstances…

— Alors, des enquêtes en cours ? reprit-elle.

Vincent sourit. Il savait pertinemment que Catherine le presserait de questions dès son arrivée. Depuis l’enfance, elle possédait le goût des énigmes, dévorait romans policiers et polars, avait instauré le rituel de la partie de Cluedo dominicale, avec les parents, puis avec les frères quand ils eurent l’âge d’y participer. Vincent se demandait souvent pourquoi c’était lui et non sa sœur qui était devenu flic…

Catherine avait instauré un autre rituel : venir passer chez lui deux semaines de vacances depuis l’affectation de Vincent à Échully à la sortie de l’ENSOP, semaines au cours desquelles les nuits se prolongeaient à évoquer affaires anciennes et affaires en cours.

Cet été 2008 revêtait un caractère particulier : Didier, le mari de Catherine, participait à la tournée estivale du Quinze de France en Australie. Sa convocation inattendue trouvait son explication dans la tenue en France de la Coupe du Monde à l’automne 2007, retardant le déroulement des phases finales du championnat de France suivant. Ainsi, les meilleurs joueurs internationaux participaient encore aux demi-finales, opposant Clermont à Perpignan et Toulouse au Stade Français, et ne pouvaient être sélectionnés pour les deux matches contre l’Australie. Se rabattant sur ses deuxièmes, voire troisièmes choix, Marc Lièvremont avait fini par inscrire Didier sur sa liste. Ainsi, Catherine avait pu se libérer au-delà des deux semaines habituelles.

Vincent souriait et Catherine lui rendait son sourire, un sourire lumineux au creux duquel le bonheur aurait pu séjourner en toute quiétude. Mais, s’il souriait, c’était aussi parce que cette année une affaire toute chaude venait de lui échoir…

Il attendit que Catherine dépose son sac-à-dos dans le coffre de sa petite Citroën, puis prenne place à ses côtés, pour satisfaire enfin sa curiosité.

— L’épouse d’un conseiller municipal est venue hier matin nous signaler la disparition de son mari…

Catherine fit la moue.

— Tu trouves ça palpitant, toi, la fugue en raie majeure d’un mari volage ?

Au lieu de répondre, Vincent sifflota entre ses dents. Catherine connaissait ce message : son frère ne lui avait pas tout dit et la faisait lanterner. Elle posa sa tête sur son épaule afin de l’amadouer, mais il poursuivit ses sifflements, visiblement content de lui. Elle changea de tactique et lui bourra les côtes de légers coups de poing. Vincent rigola.

— Nous sommes presque arrivés, je te dirai tout là-haut, promit-il en se garant devant son immeuble.

Une fois descendue de voiture, Catherine contempla la façade, sale et lézardée.

— Tu ne cherches pas à te loger ailleurs ?

Pour toute réponse, Vincent haussa les épaules. Certes, l’immeuble accusait les siècles, mais il aimait ces vieilles pierres. Pas d’ascenseur, l’escalier recelait quelques marches vicieuses, l’appartement était peu lumineux, et alors ? Il s’y trouvait bien, comme un chat dans un cageot garni d’un coussin hors d’âge.

Catherine balança son sac sur le lit de la chambre d’amis et revint s’affaler sur le canapé. Elle jeta un œil autour d’elle. Rien ne semblait avoir changé dans l’appartement de son frère. La décoration et l’ameublement en était très épurés. Par goût, par manque de temps à y consacrer ou par économie, elle n’aurait su le dire. Les murs étaient toujours nus, sans le moindre tableau, poster, sans la moindre photographie.

— Tu as de la bière ?

— Depuis Simenon, tu connais un flic qui ne boit pas de bière ?

Vincent décapsula deux blondes, remplit les verres en prenant soin de ne pas trop les faire mousser. Catherine s’empara du sien et le vida d’un trait.

— Alors ? demanda-t-elle en posant le verre vide sur la table basse.

— Alors je pense t’inviter à notre prochain pot au commissariat : ta descente va en impressionner plus d’un !

Catherine ôta sa sandale droite et la jeta à la figure d’un Vincent hilare.

— Mais non, imbécile ! Je voulais dire : ta bonne femme et son mari disparu, tu me racontes la suite ?!

Vincent rendit les armes.

— Elle s’appelle Linda Lemmer, 28 ans, née au Caire, sans profession. Le mari, Thierry Lemmer, 40 ans, est né ici, employé à la Bantz, la dernière banque familiale de la région.

— Et il a disparu hier ?

— Non, depuis une semaine selon les dires de l’épouse.

Vincent alla chercher au réfrigérateur deux assiettes anglaises qu’il avait préparées, et en profita pour rapporter deux nouvelles bières.

— Et ?

— Et quoi ?

— Si tu joues au mystérieux, c’est qu’il y a autre chose, non ?

Vincent déposa les assiettes et les bières sur la table et vint s’asseoir à côté de sa sœur. Ils allaient pique-niquer là, comme ils aimaient à le faire, sans couverts, picorant jambon et saucisson avec les doigts.

— Quelle tendance politique, ton disparu ? reprit Catherine.

— Centre mou. C’est l’un des rares élus de l’opposition à la majorité collégiale et participative. Tu as lu les articles que je t’avais envoyés au printemps ?

— Oui. On en a même parlé aux infos de cette élection. Et donc ?

— Donc je suis allé au domicile des Lemmer. Ils habitent une maison à l’écart, sur les hauteurs de la ville. Je te sers ta bière ?

— Pas avant de m’avoir tout dit…

— Sur place, j’ai remarqué des traces dans leur chambre…

— Et ?

— Appel aux gars du labo. Ils ont découvert d’autres traces dans le couloir et dans le garage…

— Du sang, j’imagine ? Si ça avait été du sperme, le type aurait été un sacré champion et j’aurais demandé à lui être présentée !

— Ça, vu la quantité… C’était bien du sang… Et l’analyse des traces a permis d’établir qu’on avait cherché à les effacer.

— Et ?

— Et j’ai convoqué Linda Lemmer demain matin dans mon bureau.