Jura - Michel Bühler - E-Book

Jura E-Book

Michel Bühler

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Beschreibung

A travers ses souvenirs, Michel Bühler fait un magnifique éloge du Jura

"Par ma fenêtre, le vert profond du pré; plus loin un enchevêtrement gris de troncs et de branchages. Le ciel est plombé. Pas une feuille encore, dans le bosquet qui sépare ma maison du vaste plateau des Granges. La radio, tout à l’heure, annonçait de possibles chutes de neige jusqu’à mille mètres d’altitude. Tout pourrait être à nouveau blanc, demain matin.

Je sais qu’en bas, en Plaine, du côté d’Yverdon ou de Lausanne, les pommiers et les cerisiers sont déjà couverts de fleurs, la sève impérieuse charrie ses flots, riches de sucre, entre bois et écorce. Les champs de colza étalent leur jaune pétant à côté des pousses de blé tendre, les ­marronniers et les tilleuls défroissent leur feuillage pour l’offrir à la caresse du soleil. En bas, la chaleur, les parfums entêtants, la joie du renouveau, l’herbe grasse." - Michel Bülher

Un agréable recueil de textes autobiographiques, au fil des saisons

EXTRAIT

Je connais, j’admire Pierre Bichet depuis…

… Je dois avoir, quelque part, une photo de notre première rencontre. C’est au Mont des Cerfs, sur les hauts de Sainte-Croix. On nous voit, assis sur le pâturage, avec trente ans de moins qu’aujourd’hui. Entre nous, le micro à la main, cheveux noirs, et mi-longs, comme c’était la mode à l’époque, moustache fournie, celui qui a provoqué notre rencontre : l’ami Frank Musy, alors journaliste à la Radio Romande. Il devait s’agir, bien sûr, d’une émission sur le Jura. Je n’en finirai pas de remercier Frank de nous avoir mis en présence.

Bichet était déjà largement connu, peintre renommé, compagnon fidèle d’Haroun Tazieff. J’étais en train de me faire un petit nom dans la chanson, à Paris et en Suisse.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Ses descriptions sont vives, amusantes, pleines d’esprit et de sous-entendus. Qu’on cite son histoire de l’absinthe, sa visite des creux, qu’il parle de son ami le peintre Bichet, dont une œuvre illustre la couverture du livre, qu’il s’amuse des chercheurs de champignons et de leurs mystères, on retrouve l’âme de ce pays rude, resté simple et confronté à une modernisation qui n’est pas sans risques." - Juliette David, Le Messager suisse

A PROPOS DE L’AUTEUR

Michel Bühler est l’un des chanteurs suisses les plus connus. Auteur de plus de deux cents chansons, il a également publié trois romans, La Parole volée (traduit en allemand chez Limmat Verlag), Un notable et La Plaine à l’Eau Belle, trois récits, Cabarete, Lettre à Menétrey et Un si beau printemps, et de nombreuses pièces de théâtre. Michel Bühler, qui demeure l’un des rares auteurs romands à rendre compte des problèmes politiques et sociaux de son pays, n’hésite pas à prendre part à des actions de solidarité et de défense des opprimés. Partageant son temps entre carrière littéraire et musicale, il vit actuellement à L’Auberson (Vaud) et à Paris.

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Seitenzahl: 148

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Michel Bühler

Michel Bühler est l’un des chanteurs suisses les plus connus. Auteur de plus de deux cents chansons, il a également publié trois romans, La Parole volée (traduit en allemand chez Limmat Verlag), Un notable et La Plaine à l’Eau Belle, trois récits, Cabarete, Lettre à Menétrey et Un si beau printemps, et de nombreuses pièces de théâtre. Michel Bühler, qui demeure l’un des rares auteurs romands à rendre compte des problèmes politiques et sociaux de son pays, n’hésite pas à prendre part à des actions de solidarité et de défense des opprimés. Partageant son temps entre carrière littéraire et musicale, il vit actuellement à Sainte-Croix (Vaud) et à Paris. Son dernier livre était un essai, La chanson est une clé à molette.

Michel Bühler

Jura

textes

« Jura »est inédit en textes seuls.

L’original a été publié en un volume,textes de Michel Bühler,illustrations du peintre Pierre Bichet.Sainte-Croix et Pontarlier : Presses du Belvédère, 2005.

« Jura »,trois cent vingtième ouvrage publiépar Bernard Campiche Éditeur,le soixante-cinquième de la collection camPoche,a été réalisé avec les collaborationsde Jade Krayenbühl, de Daniela Spring et de Julie WeidmannCouverture et mise en pages : Bernard CampicheIllustration de couverture : Pierre Bichet, « La Vraconnaz »,lithographie, 65 x 18 cm, détail, 1999, 43/100Photogravure : Bertrand Lauber, Color+, Prilly,& Cédric Lauber, L-X-ir Images, PrillyImpression et reliure : Imprimerie La Source d’Or,à Clermont-Ferrand(Ouvrage imprimé en France)

ISBN papier 978-2-88241- 321-5ISBN numérique 978-2-88241-354-3Tous droits réservés© 2012 Bernard Campiche ÉditeurGrand-Rue 26 – CH -1350 Orbewww.campiche.ch

INTRODUCTION

JE connais, j’admire Pierre Bichet depuis…

… Je dois avoir, quelque part, une photo de notre première rencontre. C’est au Mont des Cerfs, sur les hauts de Sainte-Croix. On nous voit, assis sur le pâturage, avec trente ans de moins qu’aujourd’hui. Entre nous, le micro à la main, cheveux noirs, et mi-longs, comme c’était la mode à l’époque, moustache fournie, celui qui a provoqué notre rencontre : l’ami Frank Musy, alors journaliste à la Radio Romande. Il devait s’agir, bien sûr, d’une émission sur le Jura. Je n’en finirai pas de remercier Frank de nous avoir mis en présence.

Bichet était déjà largement connu, peintre renommé, compagnon fidèle d’Haroun Tazieff. J’étais en train de me faire un petit nom dans la chanson, à Paris et en Suisse.

Depuis, sans que nous ayons vécu des aventures ensemble, sans que nous fussions devenus intimes, nous nous sommes trouvés liés par une estime réciproque. J’ai, quotidiennement sous les yeux, accrochées dans ma maison, plusieurs lithographies de Bichet. Je sais qu’il écoute fréquemment mes chansons dans son atelier de Pontarlier.

Ce qui nous unit ? Un rêve d’humanisme, des convictions politiques proches, une soif de parcourir la planète, tant que nous sommes vivants… Et puis – on pourrait dire d’abord – de profondes racines jurassiennes.

C’est dire que j’ai été heureux lorsque l’on m’a proposé de faire un bout de chemin avec lui, tout au long de ce livre. Inquiet aussi : serai-je à la hauteur, vais-je savoir dire les paysages et les humains aussi bien qu’il les peint ?

Dans ce qui va suivre, il ne s’agira pas forcément de commenter les œuvres de Bichet, de les prolonger par le texte. La plupart du temps, comme le peintre fait des croquis – il m’en a montré de pleins carnets, aux pages attachées, se dépliant en accordéon –, j’ai simplement tenté de jeter sur le papier des images, des souvenirs de notre haut pays. Avec, comme modeste ambition, d’accompagner Pierre le mieux possible.

De faire découvrir et aimer notre Jura, et ses gens.

PRINTEMPS

PREMIER PRINTEMPS

Un quatre mai, à L’Auberson

PAR ma fenêtre, le vert profond du pré ; plus loin un enchevêtrement gris de troncs et de branchages. Le ciel est plombé. Pas une feuille encore, dans le bosquet qui sépare ma maison du vaste plateau des Granges. La radio, tout à l’heure, annonçait de possibles chutes de neige jusqu’à mille mètres d’altitude. Tout pourrait être à nouveau blanc, demain matin.

Je sais qu’en bas, en Plaine, du côté d’Yverdon ou de Lausanne, les pommiers et les cerisiers sont déjà couverts de fleurs, la sève impérieuse charrie ses flots, riches de sucre, entre bois et écorce. Les champs de colza étalent leur jaune pétant à côté des pousses de blé tendre, les marronniers et les tilleuls défroissent leur feuillage pour l’offrir à la caresse du soleil. En bas, la chaleur, les parfums entêtants, la joie du renouveau, l’herbe grasse.

Ici, c’est un autre pays.

Nuit qui tombera tôt, nuages bas et immobiles.

Comme semées à la volée devant ma porte, les pâquerettes ont frileusement refermé leurs corolles. De minuscules violettes se serrent au ras du sol, les renoncules dressent leurs tiges minces dans l’air frisquet. Seules les primevères, fleurs et feuilles généreusement étalées, semblent s’accommoder de cette journée suspendue tout au bout de l’hiver.

À peine de tout petits bourgeons aux branches du lilas, du foyard, du tilleul. Comme si une longue expérience avait enseigné à ces êtres immobiles la prudence, la méfiance. L’envie est en eux, bien sûr, de se joindre au grand chœur qui partout chante la renaissance du monde, la victoire de la vie ! Mais ils savent qu’un rayon de soleil ne fait pas le beau temps. Les grands froids n’ont pas dit leur dernier mot. Gelées tardives, vent glacial venant du nord : depuis le fond des siècles nos arbres ont souffert au plus profond de leurs fibres. Patients, ils ont appris. L’exubérance, ce sera pour plus tard.

Peut-être bien que nous leur ressemblons, nous autres Jurassiens : taciturnes, souvent sur la réserve, mais infiniment têtus.

Certains, des vieux, soutiennent :

— On a eu vu des années où, chaque mois que Dieu fait, il est tombé de la neige sur nos crêtes.

D’autres affirment, pour souligner l’avarice de la nature :

— Celui qui, dans sa vie, a connu deux beaux mois de mai, peut s’en aller en paix.

Printemps…

L’ATELIER

LA porte se trouve en haut d’un petit perron, sur l’arrière de la bâtisse. La première fois qu’il m’y avait invité, Bichet m’avait dit :

— Tu ne peux pas te tromper : c’est après le pont du chemin de fer, une grande maison grise, de style vaguement vénitien. Il y a un parc autour, de grands sapins…

Je ne suis pas encore sorti de ma voiture, que mon ami paraît déjà sur le seuil, bras ouverts. À croire qu’il guettait mon arrivée, derrière ses grandes baies vitrées.

— Entre donc ! Quel plaisir de te voir !

L’accent est évidemment franc-comtois. Un large sourire illumine le visage bronzé. La bouche est comme coupée au couteau, les cheveux blancs et lisses coiffent le front haut. Au-dessus des pommettes bien marquées pétillent les yeux malicieux.

Il pénètre le premier dans l’atelier, m’invite à le suivre en répétant :

— Quel plaisir de te voir !

Le pas vif est celui d’un jeune homme, à peine si les épaules sont voûtées.

Un escalier en colimaçon se perd vers l’étage supérieur. Sur des meubles de bois clair, des statuettes, des gravures, des fossiles, des coquillages, ramenés de partout, de pays magiques. Aux murs, des œuvres de Pierre, anciennes ou récentes. Ici, quelques lithographies entourent une huile de grandes dimensions, superbe, représentant bien sûr un paysage du Jura : arrière-automne sur des crêtes longues, forêts mauves et brunes sous un ciel pâle. Là, c’est une coulée de lave écarlate sur un capharnaüm de roches noires. Contre un pilier, un autoportrait, vieux d’une trentaine d’années : on le croirait fait d’hier, tant l’expression est restée la même à travers les années. Des rouleaux de papier recouvrent une antique presse en fonte. Sur une vaste table, deux palettes maculées de taches de peinture durcie : les couleurs de Bichet, le blanc bleuté de la neige, le marron et le gris des troncs dépouillés. Dans des pots de terre cuite, des fagots de pinceaux, du plus long au plus court.

En plus de cette profusion d’objets posés sagement, comme assoupis, il y a toujours, sur un chevalet, une toile en cours de travail. Aujourd’hui, c’est une troupe de sapins sombres qui monte à l’assaut des falaises du Mont-d’Or, dont la longue mâchoire va mordre quelques nuages, à peine esquissés.

Luminosité, propreté impeccable de la pièce, il se dégage de cet endroit une impression de grande sérénité…

Ce vaste espace, domaine du peintre, occupe deux niveaux, séparés par une marche. Bichet marque un temps, avant de passer dans la seconde partie de l’atelier :

— Alors, quels sont tes projets ? Des voyages en vue ?

Si j’ai un regret, c’est bien celui d’avoir connu Pierre trop tard, de n’avoir pas pu le suivre à l’un des bouts du monde, à l’époque où il trottait sur tous les volcans de la planète…

Il m’entraîne dans un coin de la pièce, me désigne une chaise, s’installe sur une autre, en face :

— Tu as écrit de nouvelles chansons ?

Parmi toutes ses qualités, Bichet possède celle d’être d’un commerce agréable. Et quel bonheur, pour quelqu’un de taciturne, comme moi : il suffit de fournir une brève réponse à ses questions, puis de le lancer dans la jungle de ses souvenirs. Alors, il n’y a plus qu’à se laisser emporter, par la magie de son verbe, sur l’Etna, au Japon, en Érythrée ! Et les heures coulent sans qu’on s’en aperçoive.

DEUX HAUTS PLATEAUX

DANS deux pays différents, deux hauts plateaux voisins, séparés par des bois, des vallonnements. Les paysages sont les mêmes…

Anciens murs de pierres sèches, à moitié écroulés, comme des traits gris qui vont s’amenuisant, et se perdent sur la rondeur verte des prés. Depuis combien d’années ne sont-ils plus entretenus ? Pour marquer encore la limite de leurs champs, pour retenir tout de même les troupeaux, les paysans ont planté dessus des piquets de foyard, reliés entre eux par des fils barbelés.

Par endroits, des buissons de noisetiers, des arbres maigres dressés au bord d’un chemin. Jetées aussi, comme au hasard, des fermes jurassiennes, avec leurs grands toits qui descendent jusqu’à terre. Là, elles sont trois ou quatre, serrées les unes contre les autres. Ailleurs, c’est une maison solitaire, avec son pont de grange et sa citerne qui recueille l’eau de pluie. Au rez-de-chaussée, pierres et ciment, il y avait l’étable, et un petit appartement. Par-dessus, haute charpente, parois recouvertes de planches grises ou de bardeaux, c’était la grange où l’on entassait le foin de l’été. Devant, le tas de fumier, que l’on exposait comme un signe de richesse.

Ces bâtisses, rénovées, ne remplissent plus aujourd’hui leurs fonctions anciennes : plus de vaches ni de poules autour d’elles, plus de gros percheron tirant le char à échelles. La grange fait office de garage pour les jeeps 4x4, et, pointées sur les satellites de télévision, des paraboles fleurissent au coin des fenêtres.

Au fil des siècles, d’un côté comme de l’autre, on a étendu les pâturages, fait reculer la forêt. Il n’en reste plus qu’une langue étroite, au milieu de laquelle court la frontière. Les hameaux ont gardé leurs vieux noms, ceux de leurs premiers habitants : Vers chez Henri, la Prise Perrier, c’est en Suisse. Les Granges Bérard, la Girarde, c’est en France.

Vivant à la même altitude, dans le même environnement, subissant les rigueurs du même climat, depuis quand sommes-nous face à face ? Nous, Vaudois, venions du Plateau suisse, défrichant de plus en plus haut. Les Francs-Comtois montaient de Pontarlier, de la Vallée du Doubs.

Est-ce le vent, est-ce l’hiver ? Même si nos accents sont différents, même si les Français parlent plus, et plus haut que nous, nos villages sont pareils, comme notre façon de regarder venir de l’ouest les nuages qui apportent la pluie.

LES GORGES EN FAMILLE

ON n’avait pas d’automobile. On n’avait pas non plus de raison de prendre le train, de dépenser des sous pour descendre en ville : les centres commerciaux n’existaient pas encore, et l’on trouvait, dans les magasins du village, tout ce qui était nécessaire à la vie. Tout le superflu aussi. Si bien qu’on passait l’hiver en haut : presque six mois à mille mètres d’altitude, sans voir un brin d’herbe, une feuille verte, une fleur.

On fatiguait, même sans s’en rendre compte, on se desséchait, vers la fin…

La nouvelle courait du haut en bas de la maison, un samedi, en fin de journée : « Demain, on fait les Gorges ! » Il fallait qu’il fasse déjà doux, que toute la neige ait fondu dans les champs, et que l’on puisse prévoir une journée clémente pour le lendemain.

La maison… C’était une grosse bâtisse carrée, dans le bas de Sainte-Croix. Au rez-de-chaussée vivaient la tante Anny, l’oncle Maurice et leurs deux fils. Au milieu, l’oncle Charles, la tante Églantine, et leurs trois garçons. Nous habitions sous les galetas, mon père Otto, ma mère Marthe, mon frère Henri et moi. Pour les grandes occasions, comme l’était la descente des Gorges, le restant de la famille se joignait à nous : la tante Élisa, l’oncle Gustave, et leurs trois enfants. Puis l’oncle Marcel, la tante Léa et leur fille. Et enfin le petit oncle Georges et la rubiconde tante Rose.

On partait sitôt le repas de midi avalé : vu l’air encore très frais, il n’était pas question de s’arrêter en route pour pique-niquer.

L’herbe des talus était toute sèche, celle des prés, jaune aussi, et couchée par son long séjour sous la neige. À peine quelques primevères au long des murs, mais pas un bourgeon aux branches des arbres.

Nous n’étions pas seuls, oh non ! On aurait dit que tout le village s’était donné le mot. Venues de tous les quartiers, des bandes de voisins, des familles comme la nôtre, des ribambelles de compères et de commères s’égrénaient sur le chemin qui coulait de notre hiver. Comme si un besoin impérieux, un instinct très ancien, avait jeté tous les Sainte-Crix hors des maisons, avides, à la recherche de jours meilleurs. Et c’est une procession joyeuse qui descendait à grands pas vers l’opulence de la Plaine.

Dans le petit bois, en dessous du hameau de Vers-chez-Jaccard, on rencontrait les premiers chatons de noisetiers. On se penchait pour y cueillir une pâquerette, pour humer une violette. On brassait l’épaisse couche de feuilles mortes qui recouvrait le sentier, à l’entrée de la forêt. Plus bas, le ruisseau écumait entre les pierres rondes. Un petit pont le traversait, on avait, face à soi, une haute falaise presque lisse. Là, l’eau bouillonnante disparaissait entre de sombres rochers. On la retrouvait, calmée, au fond de la Vallée, et les mâchoires de la gorge s’écartaient pour laisser s’étaler le soleil.

Les femmes, enlevant leurs gilets de laine, les posaient sur leurs bras, les hommes s’essuyaient le front avec leurs mouchoirs. C’est là qu’on saluait en riant les bourgeons, les feuilles tendres à peine défroissées.

Vingt minutes plus tard, au sortir de la gorge, on commençait à se plaindre de la chaleur. Eh, on avait perdu l’habitude, avec ce long hiver ! Mais les prairies étaient grasses, au pied de la montagne, et les arbres en feuilles ombrageaient la route qui menait au prochain village. Devant les maisons, les pensées, les tulipes, la promesse des salades et des carottes. Les grands disaient : « C’est en avance, cette année… » Les enfants avaient mal aux pieds.

À la gare, on attendait le train qui nous ramènerait en haut. Pour économiser quelques sous, on se regroupait à plusieurs familles, on prenait ensemble un billet collectif…

LE RESTANT DE LA COLÈRE…

NOS voisins, ceux des contrées plus basses, ne se privent pas de nous le rappeler à tout bout de champ : notre Jura n’a rien d’attirant.

Eh bien oui, regardons les choses en face, admettons-le une fois pour toutes…

Il fait froid chez nous. On pourrait regarder les statistiques : la température doit y être, en permanence, inférieure d’au moins dix degrés à celle des régions limitrophes.

Les nuages gorgés d’eau rencontrent ici leur premier obstacle de taille depuis l’océan. Ils crèvent donc sur nos crêtes. Ce qui fait qu’il pleut bien plus souvent qu’ailleurs.

Nos hivers sont interminables. Ils commencent par une longue période humide : neige fondante, sombres brouillards qui pleurent sur les forêts. Arrive ensuite un temps de Sibérie, glacial, hostile, avec des vents si froids qu’ils doivent venir du pôle, et peut-être même de plus loin. Cela peut durer un mois, ou p lus. À peine la température remonte-t-elle un peu que c’est le règne, dans nos vallons, et pour des semaines, des brumes et de la bruine, des gels matinaux, des journées sans un pâle rayon de soleil. De quoi se laisser mourir d’ennui.

Les printemps… parlons-en, des printemps ! Passés les giboulées de mars, les rebuses d’avril, les saints de glace et les retours de la neige en plein mois de mai, il arrive qu’une année exceptionnellement clémente nous accorde quelques après-midi de douceur, vers la fin juin. C’est rare.

L’été, trop court, est souvent bien trop sec.

Il faut en convenir, l’automne peut être beau. Parfois.

Mais l’hiver nous retombe dessus dès le début de novembre, avec son cortège de rhumes, de grippes et de rhumatismes.