Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Une ode à la musique pleine d’humour et de sensibilité
"La chanson, c’est le PPPC, le Plus Petit Produit Culturel !
En trois minutes, en quelques couplets, quelques refrains, vous avez une histoire, un roman, un film entier !
Que l’on pense à
La Mère à Titi de Renaud : tout est là, le décor, la vie quotidienne, la banlieue, les rapports entre les personnages!
Que Jacques Brel chante son
Plat pays, vous voyez défiler devant vous mieux que tous les documentaires sur la Belgique! Avec la poésie et les frissons en plus.
Écoutez
La Pinte vaudoise ou
La Partie de Cave de Jean Villard-Gilles, c’est tout le canton de Vaud, c’est toute l’âme vaudoise qui est là, ce sont les vignes pentues du Lavaux, et la lune qui
se reflète au profond de l’eau qui dort…
Contrairement à tous les autres produits culturels, la chanson peut vivre sans support. Pour remplir son rôle, le cinéma a besoin d’un écran et d’un projecteur, ou au moins d’un DVD et d’un lecteur. La littérature n’existe pas sans papier, sans ordinateur; la peinture nécessite une toile, la sculpture, un morceau de pierre ou de ferraille…
La chanson ? Infiniment portable et pratique, elle se moque de ces béquilles. Vous pouvez la mettre au fond de votre mémoire, l’emmener partout, et la faire renaître au moment que vous choisirez ! Elle n’encombrera pas vos bagages, elle ne fera sonner aucun portillon de sécurité, et vous pourrez, sans risquer la moindre question, passer tranquillement avec elle devant les douaniers les plus suspicieux !
C’est l’objet d’art idéal. On ne le répétera jamais assez." -
Michel Bühler
Un texte revendicatif étonnant qui vous fera voyager dans l’histoire de la musique de ses origines à aujourd’hui
EXTRAIT
Tout est parti de l’oncle Gustave.
Tout : je veux dire ma passion pour la chanson, mon métier, les voyages, les connaissances et les amis que je me suis faits sur quelques continents… tout ce qui est ma vie.
Tiens, peut-être même la rencontre avec mon amoureuse…
Que les choses soient claires : pour lui, qui était mécanicien de précision, chanteur n’était pas un métier. N’étaient dignes, à son avis, de porter ce noble nom que les besognes dans lesquelles on se salissait les mains. Noircir des feuilles vierges, gratouiller une guitare en donnant de la voix, cela ne pouvait être qu’un passe-temps, qu’un vague violon d’Ingres.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Plein d'ironie, sur un ton qui souvent fait sourire et même rire aux éclats, Michel Bühler tire la sonnette d'alarme face à un état des choses qui menace la culture régionale. Un livre qui touche, qui pique au vif, qui fait réfléchir, et qui donne envie d'écouter du Brassens, du Ferrat, du Bühler. Un régal qui se lit d'une traite, non sans laisser un goût amer sur nos habitudes musicales de consommation de masse." -
Janaïne Corboz, Revue musicale suisse
"On ne peut que se sentir personnellement interpellés à la lecture du livre de Michel Bühler. D'une part, il fait un constat plutôt évident concernant la proéminence de la musique anglo-saxonne dans notre paysage culturel, mais il présente également des raisons à cet état de choses et des éventuels changements qui pourraient sauver la chanson francophone." -
Janaïne Corboz, Revue musicale suisse
A PROPOS DE L’AUTEUR
Michel Bühler est l’un des chanteurs suisses les plus connus. Auteur de plus de deux cents chansons, il a également publié trois romans,
La Parole volée (traduit en allemand chez Limmat Verlag),
Un notable et
La Plaine à l’Eau Belle, trois récits,
Cabarete, Lettre à Menétrey et
Un si beau printemps, et de nombreuses pièces de théâtre.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 154
Veröffentlichungsjahr: 2016
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Michel Bühler
Michel Bühler est l’un des chanteurs suisses les plus connus. Auteur de plus de deux cents chansons, il a également publié trois romans, La Parole volée (traduit en allemand chez Limmat Verlag), Un notable et La Plaine à l’Eau Belle, trois récits, Cabarete, Lettre à Menétrey et Un si beau printemps, et de nombreuses pièces de théâtre. Michel Bühler, qui demeure l’un des rares auteurs romands à rendre compte des problèmes politiques et sociaux de son pays, n’hésite pas à prendre part à des actions de solidarité et de défense des opprimés. Partageant son temps entre carrière littéraire et musicale, il vit actuellement à L’Auberson (Vaud) et à Paris.
« La chanson est une clé à molette »est un texte inédit
Cet ouvrage a bénéficiéd’une aide à la publication accordée par
Ce livre a été subventionné par la Fondation suissepour la culture Pro Helvetia dans le cadre de la promotionde livres de poche suisses en langue française
« La chanson est une clé à molette »,deux cent quatre-vingt-treizième ouvrage publiépar Bernard Campiche Éditeur,le cinquante-deuxième de la collection camPoche,a été réalisé avec les collaborationsde Marie-Claude Schoendorff, Daniela Springet de Julie WeidmannCouverture et mise en pages : Bernard CampichePhotographie de couverture : Jacques BétantPhotogravure : Bertrand Lauber, Color+, Prilly,& Cédric Lauber, L-X-ir Images, PrillyImpression et reliure : Imprimerie La Source d’Or,à Clermont-Ferrand(ouvrage imprimé en France)
ISBN papier 978-2-88241- 294-2ISBN numérique 978-2-88241-351-2Tous droits réservés© 2011 Bernard Campiche ÉditeurGrand-Rue 26 – CH -1350 Orbewww.campiche.ch
Remerciements,
à Anne Crété, pour sa présence, et tout ce qu’elle sait,
pour leur attention, leur soutien, leurs informations, leurs judicieuses remarques et leurs précieux conseils, pour leur amitié, à Julos Beaucarne, Bernard Campiche, Roger Jaunin, Patrick Printz, Jacques S., François Vautier, Josef Zisyadis, et tous les membres de l’Association des Amis…
En ce monde,de tout ce que j’ai pu boireet manger,
de tous les pays où j’ai voyagé,de tout ce que j’ai pu voir et entendre,
de tout ce que j’ai pu toucheret comprendre,rien, rienne m’a rendu jamais aussi heureuxque les chants, les chants des hommes…
NAZIM HIKMET
J’aime les chansons, j’aime la chanson.
TOUT est parti de l’oncle Gustave.
Tout : je veux dire ma passion pour la chanson, mon métier, les voyages, les connaissances et les amis que je me suis faits sur quelques continents… tout ce qui est ma vie. Tiens, peut-être même la rencontre avec mon amoureuse…
Que les choses soient claires : pour lui, qui était mécanicien de précision, chanteur n’était pas un métier. N’étaient dignes, à son avis, de porter ce noble nom que les besognes dans lesquelles on se salissait les mains. Noircir des feuilles vierges, gratouiller une guitare en donnant de la voix, cela ne pouvait être qu’un passe-temps, qu’un vague violon d’Ingres.
On demeurait à Sainte-Croix, dans le Jura vaudois. La plus grande partie de la famille occupait une grosse bâtisse carrée au crépi jaune, pleine de vie et de rires, dans le bas du village : cinq cousins, quatre oncles et tantes, mon père, ma mère, mon frère, et la grand-mère Louise Hösli, sourde comme un pot, qui ne mettait jamais le nez dehors.
Gustave Sueur et sa femme Élisa, la sœur de ma mère, habitaient à deux pas, au bord de la grande route qui descend vers la plaine. Ils avaient deux garçons et une fille.
Deux autres fils de Louise étaient logés dans le centre du village, dans ce que l’on nommait « la maison d’en-haut ». L’oncle Marcel avait épousé la tante Léa, une forte femme qui lui avait donné une fille. Quant à l’oncle Georges, amoureux jusqu’à sa toute fin de la dodue tante Rose, il n’avait pas eu d’enfants.
Quand on parlait de nous, et bien qu’il y eût aussi dans le clan des Sueur et des Bühler, on disait : « les Hösli ».
J’étais de loin le plus jeune des onze cousins et cousines, donc le chouchou de la famille.
On était unis. On chantait.
Toutes les occasions étaient bonnes !
Au cours d’une balade en forêt, après un feu et un pique-nique dans les pâturages, sur le chemin qui nous ramenait vers le village, on chantait. À la fin d’un repas dans la grande chambre de l’oncle Charles, tante Églantine sortait sa mandoline et interprétait son morceau de bravoure, et tout le monde reprenait avec elle, en chœur : « Nuit de Chine, nuit câline, nuit d’amour. » Pour les grandes occasions, l’anniversaire de la grand-mère ou le mariage d’un cousin, on préparait des « productions », on se déguisait pour interpréter « La Java des Gaulois » ou « Madame la Marquise » ou « La Marie-Joseph »…
Chacun avait sa chanson.
Mon père, Otto, c’était « Le Chénéral Nobile » – il a jusqu’au bout gardé son accent biennois : « Et couand’y a plus d’benzine, il pissa nel motore ! » L’oncle Marcel fumait sa pipe et parlait peu. Certains soirs pourtant, les pousse-café aidant, on parvenait à lui extorquer : « Ma Tonkiki, ma Tonkiki, ma Tonkinoise… » Le cousin Marcel, lui, avait une voix dorée, de ténor. Il chantait la bouche ronde et les lèvres un peu portées vers l’avant : « Nous marchons dans la nuit profonde, La main dans la main… »
La base du répertoire, c’était les vieilles rengaines de montagne, et les airs populaires venus du fond de l’âge. Mais on ne se cantonnait pas à cela : les chansons de soldats – on sortait de la guerre –, les scies, les bringues, les ritournelles, le répertoire de Trenet ou des Compagnons de la Chanson, « Le Prisonnier de la Tour », « Mademoiselle de Paris » et « Le Petit Vin blanc », tout y passait. Certains hommes improvisaient une partie de basse, d’autres inventaient le baryton, les dames chantaient à la tierce… C’était beau et l’on était heureux.
Charles, l’aîné des six enfants de Louise, petit, sec, derrière ses lunettes, restait en retrait, à écouter, un petit sourire au coin des lèvres… Attendez… Il me semble pourtant le revoir dans de très vieilles fins de soirée, les coudes collés au corps, les épaules agitées en rythme… Oui ! j’entends maintenant sa voix, un peu fausse… et les paroles – qui devaient avoir une connotation grivoise, puisque les femmes pouffaient doucement tandis que les messieurs se lançaient des œillades complices – disaient : « Y a du persil dans mon jardin, Du salsifis, du romarin… »
Gustave n’avait pas sa chanson, non. Lui, c’était la mémoire, lui connaissait tout ! D’un bout à l’autre, sans hésiter, tous les couplets, tous les refrains !
Quand nous marchions en famille, plus massif que ses beaux-frères Hösli, dégageant une impression de grande force, il était toujours devant. Le décrire ?… J’avais appris au collège le poème de José Maria de Heredia, « Les Éléphants ». Ce texte avait immédiatement, pour moi, évoqué mon oncle : « Sa tête est comme un roc, et l’arc de son échine Se voûte puissamment à ses moindres efforts… » Et plus loin, c’était nous, qui allions derrière : « Les éléphants rugueux… suivent leur patriarche. »
C’est à ce patriarche que je dois la chanson.
LA FAMILLE, les fêtes et les chansons, c’était dans les années cinquante…
Nous sommes en deux mille onze. Au mois d’octobre de l’an dernier s’est tenu, à Montreux, le XIIIe Sommet de la Francophonie. Le grand gala d’ouverture a été organisé par notre Télévision suisse romande, en collaboration avec d’autres chaînes sœurs. On a donc pu voir, sur la scène du prestigieux Auditorium Stravinski, de nombreux chanteurs (et chanteuses) français, des Québécois, des Belges, deux Africains, chacun interprétant une de ses propres compositions, ou à tout le moins une chanson de chez lui.
La Suisse romande, la Suisse francophone, pays organisateur, a été représentée par un seul artiste, Jérémie Kisling, à qui l’on a imposé de chanter une œuvre immortalisée par Claude François (paroles du Vaudois Patrick Juvet) : « Le Lundi au soleil ».
On n’a pas entendu un air de chez nous.
Bien sûr, « de chez nous » n’est pas automatiquement un gage de qualité. Mais, alors qu’on avait à sa disposition une vitrine extraordinaire, on a dit là en somme, à toute la Francophonie, qu’il n’existait en Romandie ni chansons ni chanteurs (ou chanteuses) dignes d’être montrés. D’autre part, on n’a présenté que des « tubes » : on a donc réduit la chanson à un art frivole, qui serait uniquement destiné à distraire le bon peuple et à remplir les poches des producteurs.
Ce mépris affiché, cette ignorance abyssale de certains responsables, cette bêtise fièrement revendiquée, qui fait qu’on laisse dans l’ombre un vaste patrimoine, pour ne mettre en lumière que de clinquantes chansonnettes, dont le principal mérite est d’avoir été adoubées par le « showbiz » parisien, tout cela m’a légèrement irrité le poil des jambes.
De ma colère, de cette blessure – mais oui –, est né ce que vous tenez dans les mains. Qui pourrait avoir comme sous-titre : « Défense de la chanson »… Un art que je pratique depuis plus de quarante ans.
Dans une première partie, je parlerai de l’histoire et du rôle que peut jouer ce moyen d’expression. Cela à travers des souvenirs – nostalgiques ? Non : des images d’hier, c’est tout –, des réflexions, et même parfois une plongée dans les premiers temps de l’humanité !
Dans la deuxième, j’apporterai quelques informations, quelques chiffres, et j’essaierai d’établir, pour aujourd’hui, et plus particulièrement pour la Suisse francophone, un état des lieux.
La troisième partie sera tournée vers l’avenir.
La plupart des faits que je relèverai auront pour cadre la Suisse romande : eh, c’est là que je vis, c’est là que je me sens vraiment le droit de donner de la voix ! Mais les exemples locaux que je présenterai pourront être assez facilement transposés en France, en Belgique… Avec des nuances, la situation dans toutes les régions francophones est assez comparable.
Que l’on soit averti : je ne suis pas sûr de grand-chose… je cherche, je doute. Je vais donc réfléchir à haute voix, lancer des suppositions, me tromper parfois… Et je ne prétendrai nulle part que j’ai raison… même si je ne prends pas toujours mille précautions avant de présenter mon avis !
Cet « essai » n’a pour but que de provoquer la réflexion. J’aimerais que vous me suiviez.
Enfin… je vais m’enflammer par moments. Je vais exagérer, peut-être, me passionner, taper du poing sur la table… comme un amoureux qui défendrait sa bien-aimée…
VOUS, avez-vous une chanson gravée dans votre tête, qui a peut-être marqué votre vie ?
LA CHANSON : des paroles, une musique. Les unes vivent mal sans l’autre. C’est de leur fusion que naît la magie.
En arithmétique on nomme le plus grand commun diviseur le PGCD, alors que le plus petit commun multiple est le PPCM.
Je prétends que la chanson est le PPPC : le plus petit produit culturel.
Démonstration :
La culture, selon mon Petit Robert, c’est : « l’ensemble des aspects intellectuels d’une civilisation ». Wikipédia précise que : « En philosophie, le mot culture désigne ce qui est différent de la nature, c’est-à-dire ce qui est de l’ordre de l’acquis et non de l’inné. » Et encore : « En sociologie, la culture est définie comme ce qui est commun à un groupe d’individus et comme ce qui le soude. »
Quoi qu’en pensent certaines âmes obsessionnellement élitistes, pour qui n’est culturel que ce qui est incompréhensible et surtout hors de portée de la plèbe, pour qui tout ce qui vient du peuple ou va vers lui est méprisable – si, si, j’en connais ! –, la chanson répond bien à ces définitions.
On n’en trouve pas à l’état brut, dans la nature : il n’y a pas de mines de chansons (ou alors, dites-moi vite où, que j’y coure !). Elle est commune à des groupes, et qu’est-ce qui peut mieux unir des humains que des paroles chantées en chœur ?
Donc, « produit culturel ».
« Plus petit… » Bon, il existe des sculptures minuscules, pas plus grosses qu’un grain de riz, des miniatures peintes avec un cheveu que l’on doit regarder à la loupe… d’accord… Mais ce sont des dérivés d’arts généralement plus imposants : la statuaire, la peinture. La chanson, elle, cousine de la poésie – on pourrait dire que la poésie, c’est de la chanson qui a perdu sa musique –, est un art à part entière.
Donc PPPC.
Pour que ce soit réglé, faisons tout de suite un sort au mot malheureux de Serge Gainsbourg qui, dans une émission de télévision, après qu’il eut ingurgité, je pense, ses deux bouteilles de pastis quotidiennes, pas mal de whiskies et de nombreux verres de rouquin, a balbutié : « La chanson est un art mineur ! » Rappelons qu’il n’a prononcé cette phrase, vraisemblablement, que pour faire bisquer Guy Béart, qu’il ne pouvait pas piffer et qu’il avait en face de lui.
Pensait-il vraiment ce qu’il ânonnait ? Ce serait son droit…
Reprise à tout bout de champ par les AOE (Âmes obsessionnellement élitistes : voir, en fin d’ouvrage, Annexe V) et surtout par d’innombrables subventionneurs qui prennent prétexte de cette affirmation pour vous refuser leur aide (« Je ne peux pas donner d’argent pour cet art mineur ! Il faut d’abord que je soutienne ce qui est sérieux : l’opéra, la danse, la sculpture !… »), cette phrase a fait infiniment de mal à la chanson.
Bon. Gainsbourg est mort, qu’il repose en paix au cimetière Montparnasse. Mais la prochaine fois qu’il aura envie de l’ouvrir, qu’il pense d’abord aux sages paroles du vieux Brassens : « Dans ma gueule de bois J’ai tourné sept fois Ma langue. »
PPPC…
En trois minutes, en quelques couplets, quelques refrains, vous avez une histoire, un roman, un film entier !
Que l’on pense à « La Mère à Titi » de Renaud : tout est là, le décor, la vie quotidienne, la banlieue, les rapports entre les personnages !
Que Jacques Brel chante son « Plat pays », vous voyez défiler devant vous mieux que tous les documentaires sur la Belgique ! Avec la poésie et les frissons en plus.
Écoutez « La Pinte vaudoise » ou « La Partie de Cave » de Jean Villard-Gilles, c’est tout le canton de Vaud, c’est toute l’âme vaudoise qui est là, ce sont les vignes pentues du Lavaux, et la lune qui « se reflète au profond de l’eau qui dort »…
Contrairement à tous les autres produits culturels, la chanson peut vivre sans support. Pour remplir son rôle, le cinéma a besoin d’un écran et d’un projecteur, ou au moins d’un DVD et d’un lecteur. La littérature n’existe pas sans papier, sans ordinateur ; la peinture nécessite une toile, la sculpture, un morceau de pierre ou de ferraille…
La chanson ? Infiniment portable et pratique, elle se moque de ces béquilles. Vous pouvez la mettre au fond de votre mémoire, l’emmener partout, et la faire renaître au moment que vous choisirez ! Elle n’encombrera pas vos bagages, elle ne fera sonner aucun portillon de sécurité, et vous pourrez, sans risquer la moindre question, passer tranquillement avec elle devant les douaniers les plus suspicieux !
C’est l’objet d’art idéal. On ne le répétera jamais assez.
MON but n’est surtout pas d’établir une anthologie, un florilège. Il en existe déjà par dizaines. D’ailleurs, il faut être conscient qu’évoquer, dans un livre sur la chanson, des titres, ou des noms, est un exercice infiniment périlleux. Il est impossible de citer toutes les œuvres, tous les auteurs et tous les interprètes : on ne peut qu’en laisser de côté, qu’en oublier ! Or les artistes, chanteuses et chanteurs, sont des gens d’une susceptibilité extrême, je ne vous dis pas ! Je puis en parler, j’en suis. Donc, toutes celles et ceux que l’on aura omis de mettre sur le devant de la scène, ou qu’on n’aura pas éclairés suffisamment, vous en voudront à mort et jusqu’à la fin de leurs jours. Mentionner un seul nom, c’est déjà se faire mille ennemis. Sans le vouloir !
Je le sais. Je le déplore, et poursuis.
Celle que j’aime d’abord, c’est la chanson poétique, signifiante. Celle qui vous emporte dans un souffle, qui vous fait pleurer à chaudes larmes, d’émotion ou de rire. Celle qui vous fait rencontrer « l’autre », qu’il habite à votre porte ou au bout du monde, celle qui fraternise. Celle qui vous bâtit, vous grandit, vous rend meilleur.
Des exemples ?
Allez donc revisiter Brassens, Vigneault, Brel, Ferrat ! Et Bobby Lapointe, pour vous tordre les côtes ; et Anne Sylvestre et Barbara, pour la dentelle ! Et plus près Souchon, Renaud. Et chez nous le vieux Gilles, Auberson, Sarcloret, le Bel Hubert ! Revenez me voir, quand vous aurez savouré tous ceux-là, je vous donnerai une deuxième liste, puis une troisième, puis… les richesses sont infinies.
Et si vous ne deviez connaître qu’une seule chanson, écoutez « J’entends, j’entends » : ce qui n’était au départ qu’un poème poignant de Louis Aragon a été mis en musique et chanté par Jean Ferrat. La beauté des mots s’allie à celle de la mélodie, le résultat est un pur diamant.
Il existe aussi une chanson « de variété », d’où sont issus les « tubes ». Loin de moi l’idée de condamner, ou de jeter à la trappe, tous ces refrains populaires, qui viennent poser leur sourire sur le quotidien. D’ailleurs, c’est bien ce que l’on chantait, en famille. Et ce n’est pas avec de la poésie torturée que j’ai gagné mon premier cachet !
J’avais quatre ans. C’était chez le boulanger Jaccard, qu’on surnommait « Taïaule », parce que sa spécialité était cette brioche, typique de notre canton.
Je vois encore le comptoir de bois clair sur lequel étaient posés des bocaux de sucreries, et le visage rond de la boulangère, qu’encadraient de fins cheveux blanc bleuté. J’avais ma main dans celle de ma mère.
Madame Taïaule :
— Tu veux un bonbon, Michel ?
