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Le 12 mars 2020, je suis contacté pour commenter les décisions du Conseil national de sécurité au JT du soir. Problème, j’ai prévu de passer la soirée avec ma fille de 17 ans. Elle m’accompagne à la RTBF et je lui dis que ce sera juste une intervention de trois minutes. Sauf que le Conseil traîne et je me retrouve embarqué dans un direct de près de trois heures durant lesquelles il faut meubler. Sur le plateau, nous parlons des épidémies qui révèlent les failles des sociétés, de la place des experts dans les décisions politiques, des incertitudes scientifiques, de l’importance de la communication. Sans le savoir, nous dessinons les contours d’une crise dont nous ne mesurons encore ni la longueur ni la profondeur. Durant des mois, plongé dans la tempête dans laquelle se mêleront science en mouvement, hypermédiatisation et pouvoir politique, j’ai essayé de tenir un cap. Celui de comprendre ce qui nous arrive, de le partager en des termes simples sans en trahir la complexité, de dire ce que l’on sait sans verser dans l’alarmisme ni banaliser les drames. Ce livre témoigne de mon expérience et expose mes réflexions sur les enjeux de cette crise, la réponse qui y a été donnée et ce que nous pouvons en apprendre.Alors que cette crise n’est pas encore terminée, l’épidémiologiste Marius Gilbert nous livre son vécu de l’intérieur et amène une réflexion approfondie sur la gestion de la crise sanitaire en Belgique.
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Seitenzahl: 282
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Juste un passage
au JT
Éditions Luc Pire [Renaissance SA]
Drève Richelle, 159 – 1410 Waterloo
Éditions Luc Pire
www.editionslucpire.be
Juste un passage au JT
Édition : Morgane De Wulf
Corrections : Astrid Legrand
e-ISBN : 9782875422538
Dépôt légal : D/2021/12.379/13
Tous droits réservés. Aucun élément de cette publication ne peut être reproduit, introduit dans une banque de données ni publié sous quelque forme que ce soit, soit électronique, soit mécanique ou de toute autre manière, sans l’accord écrit et préalable de l’éditeur.
Marius Gilbert
Juste un passage
au JT
CHAPITRE 1 Sauter à pieds joints dans le vide
Nous sommes le jeudi 18 mars 2021, il est 19h. Je suis en quarantaine dans l’attente du résultat du test PCR réalisé ce midi. Tout s’est très bien passé. L’application Coronalert m’a averti par une notification que j’avais eu plusieurs contacts à risque et, depuis hier, j’ai un léger mal de gorge, la tête un peu lourde, presque rien. Au réveil, j’ai attrapé mon téléphone sur la table de nuit et, en moins de cinq minutes, j’ai eu un rendez-vous dans la matinée. J’ai pris une douche, un café et j’ai sauté sur mon vélo. Le centre de testing est à peine à dix minutes de trajet.
Dans la file de gauche, ceux qui viennent se faire vacciner, et dans celle de droite, ceux qui sont là pour être testés. Dès qu’une personne âgée s’approche de la porte d’entrée un papier à la main, un des stewards lui désigne la file de gauche. Pour moi et quelques dizaines d’autres dont certains me fixent avec curiosité, c’est un parcours fléché dans les couloirs du centre. Je décline mon identité à celui qui enregistre ma demande de test derrière une paroi de plexiglas, puis je passe au prélèvement nasopharyngé qui se fait dans des cagibis isolés, tête en arrière, sensation un peu désagréable, ça chatouille. C’est la deuxième fois pour moi cette année. L’ensemble n’a pas dû prendre plus de quinze minutes. Je suis rentré chez moi et l’après-midi, moins de vingt-quatre heures après que l’un de mes contacts proches a été déclaré positif, ce qui avait déclenché l’application Coronalert, je suis déjà appelé par le centre de testing. Et pendant que l’employée me récite les différentes étapes, qu’elle m’explique avec patience les nuances entre quarantaine et isolement, mon esprit s’évade, je repense aux heures de réunions passées, il y a à peine quelques mois, à convaincre les hommes politiques que ce système de « testing et tracing » opérationnel était la clé du déconfinement et, avec lui, du retour de nos libertés.
Et là, tout marche bien.
Tout marche très bien…
Le rêve…
Enfin, non, pas vraiment.
Oui, les écoles, les magasins et les coiffeurs sont ouverts. Nous pouvons fréquenter nos proches en petits nombres dans les parcs et jardins. Nous sommes autorisés à aller contempler quelques œuvres dans les musées. Mais toute la société vit sous le couvercle suffocant d’un ensemble de mesures encore en application. Les enfants n’ont plus vu un professeur « en vrai » depuis des mois, les salles de spectacle sont fermées, les travailleurs des bars et restaurants désespèrent, les artistes tentent de survivre. Lorsque je regarde par la fenêtre, le soir après 22h, dans cette rue normalement si animée, il n’y plus que des Uber, quelques vélos pressés, des piétons qui hâtent le pas dans la crainte d’une amende. Et depuis peu, on assiste à une remontée des hospitalisations, les chiffres des admissions en unité de soins intensifs ne cessent de grimper, la vaccination traîne, le gouvernement envisage encore de nouvelles mesures, la population n’en peut plus et la contestation se renforce de jour en jour, ici de manière justifiée, là dans l’exagération et l’inconscience.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Chacun a son histoire, son vécu, son ressenti face à un événement de cette ampleur, cette pandémie qui aura transformé toutes les composantes de la vie collective. Chacun porte ses propres incompréhensions, ses révoltes, ses drames, ses impuissances, ses moments d’accalmie, de respirations et de découragements. Car cette épidémie touche aux fondements de ce que nous sommes, nous, animaux sociaux qui structurons nos existences autour des interactions que nous entretenons les uns avec les autres. Et même si nous sommes aujourd’hui en mesure de partager dans l’instant des images, des sons et des mots, avec un ami ou un parent vivant de l’autre côté de la Terre, nous restons désarmés, désemparés, perdus qu’il nous soit ainsi interdit de serrer dans nos bras ceux que l’on aime, et qui ne se trouvent parfois qu’à quelques pas de nous. Chacun a son histoire et, dans cette petite Belgique nichée au cœur de l’Europe, la mienne a pris un tournant inattendu il y a à peine un an.
Depuis de nombreuses années, loin des regards, avec une communauté de chercheurs des quatre coins du monde, nous traquons les risques de pandémie. Après des études d’agronomie, j’ai réalisé ma thèse de doctorat sur la propagation d’un parasite de l’épicéa en utilisant des méthodes d’analyses spatiales. Je me suis ensuite intéressé aux organismes que l’on peut appeler « bioagresseurs » comme les insectes ravageurs, les espèces envahissantes ou les pathogènes et aux moyens de mesurer, quantifier et prédire leur propagation géographique. Plusieurs années de collaboration avec la FAO et l’université d’Oxford m’ont ensuite amené à appliquer ces méthodes à la santé humaine et animale.
Il y a peu, j’ai relu un tweet de décembre 2017 dans lequel je présentais les résultats d’une étude que nous avions publiée sur le risque d’émergence de grippe aviaire H7N91 en Chine. C’est étonnant. Aujourd’hui, je suis devenu un de ces scientifiques « experts » dont chaque intervention sur Twitter est scrutée, voire reprise in extenso, par les médias belges. Mais ce tweet de 2017 est resté sans commentaire en dehors de 6 « J’aime » et 19 « Retweet », dont la moitié par de proches collaborateurs. Pourtant, la menace était là, bien là, sous nos yeux. Entre 2013 et 2017, ce virus H7N9 avait contaminé des centaines de personnes en Chine avec des taux de décès supérieurs à 30 %. Un pourcentage bien plus élevé que celui du SRAS-CoV-2 aujourd’hui. Et à chaque personne infectée au contact de la volaille, il y avait le risque infime, minuscule à l’échelle d’un individu, mais potentiellement si inquiétant à l’échelle du monde, que ce virus puisse accumuler des mutations, ou se recombiner avec un autre, lui permettant d’acquérir la capacité de se propager largement dans la population. C’était une véritable menace de santé publique mondiale. Mais qui s’y intéressait vraiment, en dehors des scientifiques ?
Virologues, épidémiologistes, médecins, vétérinaires, ornithologues, mathématiciens, géographes, spécialistes de la production de volaille, spécialistes en télédétection, anthropologues, sociologues, économistes, nous formions tous une communauté de scientifiques qui, bien éloignée des feux médiatiques, essayait de comprendre d’où ces virus venaient, comment ils évoluaient et se transmettaient. Car, avant les épidémies de virus de grippe aviaire H7N9, il y avait eu ces centaines de cas humains de grippe aviaire H5N1, puis des cas plus isolés de H5N6 ou de H10N8. C’était à chaque fois de nouveaux virus, de nouveaux candidats à l’émergence, à chaque fois un tirage de dés. On examinait les sites de contact entre les oiseaux sauvages et les élevages de volaille, ce que l’on appelle les « interfaces ». On étudiait comment ces virus se propagent et évoluent le long des chaînes de commercialisation. On cartographiait les zones à risque où il faudrait intensifier la surveillance. On s’intéressait aux transformations sociales, culturelles ou économiques qui seraient nécessaires pour réduire ces risques et empêcher les transmissions. Au final, notre travail était de tout faire pour qu’une pandémie ne se déclenche pas. Venant de Chine, de Thaïlande, du Vietnam, des États-Unis, de France, du Royaume-Uni, d’Italie, on se retrouvait lors de conférences, de workshops, de visites de terrain. C’était ce quotidien qui nous animait et nous anime toujours, et que les scientifiques connaissent bien, un travail constant d’échanges dans un langage commun, pour essayer d’apprendre, de comprendre et de résoudre un problème, une question donnée.
La communauté de scientifiques qui travaillait ainsi sur les grippes aviaires et porcines s’élargissait à celle de ceux qui s’intéressaient à d’autres menaces pandémiques : le SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) de 2003 bien sûr, qu’on a un peu oublié, le virus Nipah qui fit des centaines de morts au Bangladesh et en Malaisie, le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) qui, après avoir émergé dans la péninsule arabique, réussit à se propager par le transport aérien à la Corée du Sud et à une vingtaine d’autres pays, ou le virus Ebola qui fit des ravages en Afrique de l’Ouest et fit trembler au-delà de ses frontières. Il y en eut plusieurs des virus qui faisaient quelques centaines, quelques milliers de cas, avec des taux de décès très importants, mais qui ne se transformèrent pas en pandémies.
Fin décembre 2019, toute cette communauté qui est abonnée à une liste de distribution appelée ProMed2 reçoit par cette voie un email intitulé : « A cluster of undiagnosed pneumonia - China (Hubei) ». On y évoque un cluster de pneumonies sévères à Wuhan en lien avec un marché aux poissons. Le modérateur du message propose différentes hypothèses sur l’agent infectieux pouvant être en cause, et avance une résurgence éventuelle du SRAS de 2003. Ce type d’email n’a rien d’inhabituel. Régulièrement, des alertes comme celle-là sont diffusées, font l’objet d’un examen plus approfondi qui permet de déterminer les causes d’un événement épidémiologique en apparence atypique. Mais dans les jours qui suivent, les premiers tests sont effectués et excluent la possibilité que ces infections respiratoires soient causées par toute une série d’agents infectieux connus. Le 7 janvier, les scientifiques chinois lèvent le voile et annoncent la découverte d’un nouveau virus de la famille des coronavirus, la même famille que le SRAS et le MERS. Trois jours plus tard, les premières séquences génétiques de ce virus sont partagées avec le reste du monde. Très vite, des cas sont détectés en dehors de Wuhan et la crainte est confirmée : ces cas ne sont pas liés à une exposition commune à une source de contamination au marché de Wuhan, mais il y a bien des éléments qui indiquent qu’il y a transmission d’homme à homme. On a donc affaire à un nouveau virus qui a franchi la barrière de l’espèce, qui s’est adapté à l’homme, qui est capable de se transmettre d’une personne à une autre, et qui a l’air d’être la cause d’un taux de décès relativement important parmi les personnes infectées.
Les scientifiques qui s’intéressent aux maladies émergentes se mobilisent. On échange des emails, des tweets, on fait des visioconférences, on croise les données génétiques avec les séquences déjà connues, et certains commencent à rassembler les descriptions de cas dans une base de données reprenant tous les cas positifs, sans avoir la moindre idée de la tâche titanesque dans laquelle ils s’engagent. Et immédiatement, des tas d’autres questions se posent, dont les réponses n’arriveront qu’au compte-goutte. Quel est le taux de décès ? Comment se fait la transmission ? Des personnes sans symptômes apparents sont-elles susceptibles de transmettre la maladie ? Combien y a-t-il de personnes infectées, mais sans symptômes ? Quel est le taux de reproduction de base, le R03 ? Quel est le temps de génération4 ? Tous ces paramètres doivent permettre d’évaluer la menace, car ils conditionnent la possibilité que l’épidémie puisse être contenue en Chine, ou au contraire l’impact que pourrait avoir une pandémie si cela s’avérait impossible.
En l’absence de données précises, on cherche des points de comparaison, on discute, on fait des analogies avec ce que l’on sait d’autres virus proches, et la première épidémie de SRAS fait office de référence. En 2003, cette épidémie avait aussi débuté en Chine avant de se propager à plusieurs pays du monde par le transport aérien, avec un taux de décès relativement élevé chez les personnes infectées. Heureusement, elle avait pu être contenue rapidement. Mais la mobilité humaine n’est plus ce qu’elle était. Entre 2003 et aujourd’hui, le trafic aérien vers et en provenance de Chine a été multiplié par 10 et le pays s’est complètement transformé. Au début des années 2000, la Chine était majoritairement rurale. Aujourd’hui, ce sont plus de 850 millions de personnes qui vivent dans des villes de toutes tailles, 60 % de la population totale, et cette urbanisation s’est faite parallèlement au développement rapide d’une classe moyenne consommatrice de mobilité. L’effet combiné de l’accroissement des distances parcourues par chacun et du nombre de personnes qui utilisent des moyens de transport fait de chaque Nouvel An chinois le plus grand événement mondial de migration humaine, avec près de 400 millions de voyageurs se déplaçant à cette occasion. Alors oui, peut-être qu’il a été possible de contenir le virus responsable du SRAS en 2003, mais la mobilité d’aujourd’hui le permettrait-elle encore ?
Les 13, 16 et 20 janvier, les premiers cas sont détectés en dehors de la Chine, et le 23 janvier 2020, alors qu’il n’y avait encore que 571 cas confirmés et 17 décès officiels la veille, vers 2h du matin, un lockdown est décidé pour la ville de Wuhan. Quelques centaines de milliers de personnes sur une population de près de 11 millions d’habitants arrivent à quitter la ville entre le moment de cette annonce nocturne et celui de la fermeture effective des transports publics et des routes, qui n’intervient que plus tard dans l’après-midi. Andy Tatem et Shengjie Lai, collaborateurs de longue date de l’université de Southampton, sont les premiers à se pencher sérieusement sur la question de l’impact de la mobilité sur la propagation géographique du virus à l’intérieur de la Chine et vers d’autres pays du monde. Ils utilisent les données agrégées de mobilité de Baidu, le réseau social chinois, les combinent avec celles sur les volumes de transports aériens et dressent dès le 25 janvier 2020 une première cartographie des lieux les plus à risque d’avoir importé des cas en provenance de Wuhan et de la province de Hubei. À ce moment-là, il n’y a toujours que 1 409 cas confirmés, mais l’on suspecte que ce ne soit que la partie émergée d’un iceberg dont on ne connaît pas la taille. Leur étude montre que le virus s’est déjà propagé à plusieurs provinces et villes chinoises avec une forte corrélation avec les volumes de passagers échangés. Ils montrent également qu’un très grand nombre de voyageurs potentiellement contaminés ont vraisemblablement déjà exporté le virus dans de nombreux pays du monde, principalement en Asie.
Pour les Belges, en cette troisième semaine de janvier, cette épidémie n’est encore qu’un sujet assez lointain que l’on évoque dans les médias. Elle n’a encore rien de plus concret ou de plus menaçant que certaines autres épidémies dont on a entendu parler dans le passé : grippe aviaire ou Ebola. L’Organisation mondiale de la santé, l’OMS, est assez rassurante et de nombreux observateurs, dont je suis, pensent encore qu’il est possible que cette épidémie puisse être contenue en Asie et ne se mue pas en pandémie.
Le 23 janvier, je suis contacté par la cellule communication de l’ULB. La chaîne belge d’information en continu LN24 cherche un expert en épidémiologie pour commenter l’évolution de la situation en Chine. Je suis alors en mission à l’étranger et dans l’incapacité d’y répondre favorablement. Au 1er janvier 2020, nous avons entamé un projet européen financé par le programme Horizon 2020 qui s’intitule : « MOnitoring Outbreak events for Disease surveillance in a data science context (MOOD)5 » et dans lequel je codirige la composante modélisation avec Vittoria Colizza de l’Inserm. Il s’agit d’un projet important qui vise précisément au développement d’outils de veille permettant d’analyser des données comme celles qui s’accumulent jour après jour sur cette nouvelle maladie. Nous convenons avec la cellule communication de l’ULB de reprendre contact avec les médias pour leur présenter ce projet à mon retour. Entretemps, l’équipe de Vittoria Colizza publie en ligne un rapport qui présente une première estimation du risque d’importation du virus en Europe, et l’ULB publie un communiqué de presse pour présenter ce projet MOOD ainsi que ses résultats. À mon retour, une équipe de journalistes vient dans mon bureau pour préparer un sujet pour le journal télévisé de la RTBF, qui sera repris le lendemain avec cette citation : « Pas de raison qu’il n’y ait pas de cas en Belgique. On se demande plutôt quand cela va arriver. » Ce n’est pas ma première expérience médiatique. Les chercheurs sont régulièrement amenés à communiquer à l’occasion de résultats particulièrement importants ou de l’obtention de certains financements d’envergure. Je termine l’interview et je retourne vite à mes travaux sans avoir vraiment conscience d’avoir entamé là une longue, très longue série.
27 janvier. Avec certains partenaires du projet MOOD, Vittoria Colizza, Andy Tatem et Moritz Kraemer de l’université d’Oxford, nous décidons d’étudier le risque d’importation en Afrique en lien avec la vulnérabilité des systèmes de santé des différents pays. Vittoria Colizza a déjà publié ses conclusions sur l’Europe et nous jugeons qu’une analyse analogue sur l’Afrique serait urgente. En Chine, les données préliminaires indiquent une plus grande mortalité lorsque les structures de soin sont débordées. Il nous semble donc à ce moment-là que l’impact dans les pays à faibles revenus pourrait être particulièrement important, s’ajoutant au fardeau d’autres maladies endémiques. Pendant deux à trois semaines, nous travaillons d’arrache-pied à quantifier le risque d’importation dans différents pays africains, que nous mettons en lien avec des indicateurs sur leur vulnérabilité au risque épidémique. L’objectif est d’identifier les priorités en termes de surveillance et de réponse rapide, de manière à y concentrer les moyens de l’aide internationale qui se structure peu à peu. L’article sera soumis le 4 février au Lancet, revue de référence dans le monde médical. Il sera accepté pour publication quelques jours plus tard après un cycle de révision très rapide, et sortira le 20 février6. Vingt-quatre jours entre l’idée d’un article et sa publication, de toute ma carrière, je n’ai jamais publié un article aussi vite dans une revue aussi prestigieuse, ce n’est que le début du caractère exceptionnel de ce qui nous attend tous.
Je suis complètement absorbé par ces travaux et par le suivi journalier du développement de l’épidémie. Chaque jour, de nouvelles données s’accumulent, de plus en plus concrètes, de plus en plus proches, de plus en plus inquiétantes. Il y a de nombreuses descriptions de cas qui paraissent dans la littérature scientifique, ces vidéos de couloirs d’hôpitaux débordés à Wuhan, ces scanners thoraciques qui montrent des poumons dévastés, ces images de personnes intubées, le décès de ce médecin chinois de 34 ans qui fut l’un des premiers à lancer l’alerte, ces clusters familiaux comme celui de ce réalisateur chinois, sa sœur, sa mère et son père, tous morts du coronavirus durant ce mois de février. Parfois, je dois me couper, me protéger. J’ai des bouffées d’angoisse liées à l’exposition forte et intense à ces informations et à ces images. Lire ces nouvelles induit un effet « loupe » qui amplifie le phénomène et me fait oublier de prendre en considération les millions de personnes qui vivent parfaitement bien, même à Wuhan, en plein cœur de l’épidémie. Mais même lorsque j’arrive à prendre du recul, une inquiétude de fond persiste. J’ai voyagé à de nombreuses reprises en Chine dans le cadre de mes travaux sur la grippe aviaire. J’ai eu des dizaines de réunions avec des scientifiques chinois. Ils sont bons, ils sont très bons, ils savent très bien de quoi ils parlent, certains de leurs hôpitaux et de leurs laboratoires sont parmi les plus modernes au monde. La Chine s’est modernisée et c’est une société qui a une capacité de mobilisation impressionnante. Si ce pays parvient à construire un hôpital en quelques semaines, à imposer un confinement strict à une population de 11 millions d’habitants et n’arrive pas à sauver certains de ses médecins ni à éviter une saturation de ses hôpitaux, qu’en sera-t-il chez nous, petite Belgique aux structures institutionnelles compliquées et aux valeurs démocratiques fondamentales ? Nous avons nos forces, comme une première ligne de médecins généralistes que la Chine n’a pas, mais j’ai la sensation que beaucoup voient encore cet immense pays avec une vision tronquée, dépassée. Comme si cela pouvait arriver « là-bas », mais pas « chez nous », avec nos médecins, notre système hospitalier, la fierté de notre secteur pharmaceutique, notre modernité. Aveugles à nos propres faiblesses qui sont forcément de nature différente.
Le 30 janvier, l’OMS reconnaît enfin le caractère international de la crise et le 4 février, le premier cas est recensé en Belgique, chez une personne rapatriée de Chine et ayant fait l’objet de tests avant et pendant ce rapatriement. Ce patient est isolé avant même d’avoir pu entrer en contact avec qui que ce soit, il n’y a pas le moindre risque de ce côté-là. La plupart des pays du monde se retrouvent confrontés à l’introduction de cas en provenance de Chine, voire à quelques transmissions se déroulant sur leur territoire. Mais pour chaque cas identifié, combien passent entre les mailles de la surveillance alors que les données chinoises indiquent déjà qu’une partie significative des personnes contaminées présente des formes bénignes dont les symptômes peuvent s’apparenter à une infection hivernale banale ? En Belgique, la « définition de cas » tarde de semaine en semaine à s’adapter à l’évolution géographique de l’épidémie. Combien de voyageurs sans symptômes sévères sont-ils revenus de Chine en ce mois de février ? Combien sont-ils revenus d’un autre pays où la maladie circule déjà ?
Les 19 et 21 février marquent un tournant lorsque l’Iran et l’Italie annoncent respectivement leurs premiers morts. Ces décès sont lourds de sens car, désormais, les données en provenance d’Asie nous permettent de mieux interpréter la mortalité. On sait déjà que celle-ci touche de manière disproportionnée les personnes âgées, mais que le taux de décès est relativement faible en comparaison à d’autres virus pandémiques comme le premier SRAS, le MERS ou la grippe aviaire. C’est évidemment une bonne nouvelle en termes de risque pour les personnes infectées, mais cela a des implications importantes. Les données disponibles en février indiquent qu’environ 80 % des personnes infectées font des formes bénignes, 15 % des formes sévères nécessitant une hospitalisation et 5 % se retrouvent aux soins intensifs avec un taux de décès qui tourne autour de 2 % des personnes détectées comme positives. Or, l’Iran annonce deux décès sans avoir précédemment communiqué sur l’identification de cas bénins. Cela signifie qu’il y a vraisemblablement des dizaines, voire des centaines, de cas non identifiés dans ce pays de 83 millions d’habitants. Deux jours plus tard, en Italie, même chose. Les quelques décès annoncés les 21, 22 et 23 février témoignent d’une circulation du virus complètement sous-estimée par les quelques dizaines de cas recensés par les autorités. Et plus l’Italie cherche des cas, plus elle en trouve. Une transmission hors de contrôle de ce nouveau virus s’est installée silencieusement dans un pays européen avec lequel nous échangeons énormément de voyageurs. Et les vacances de carnaval viennent à peine de commencer.
Les journées qui suivent sont un peu confuses. Je lis frénétiquement tout ce qui sort, je fais le tri entre articles de journaux, preprints7, articles scientifiques publiés dans des revues internationales. Twitter m’aide énormément. Je suis les comptes de scientifiques soigneusement choisis, ce qui me permet d’identifier très rapidement les nouvelles publications importantes. Je suis aussi les comptes de quelques journalistes scientifiques expérimentés dans ce domaine qui joignent leur propre lecture des données scientifiques avec leur capacité d’investigation. Je dors mal. La nuit, toutes ces informations se mélangent, remontent, s’entrechoquent, s’entremêlent. Je suis de plus en plus invité sur les plateaux, sur LN24, aux télévisions nationales RTBF, RTL.
Un jour, en fin de matinée, la journaliste Nathalie Maleux m’appelle pour que j’intervienne dans l’édition du journal de 13h. Le ton est grave, des centaines de Belges ont été mis en quarantaine dans un hôtel en Espagne où quelques cas positifs ont été trouvés. Les gens ont peur, il faut rassurer. Des scientifiques du Center for Disease Control chinois ont publié hier un nouvel article qui présente les résultats d’une analyse de 44 314 cas confirmés, la plus grande cohorte décrite à ce moment-là. Je gribouille quelques chiffres sur un bout de papier et je saute dans ma voiture. Je ne sors pas du plateau sans avoir détaillé ceux-ci, permettant à chacun de mesurer que le risque est très faible pour les enfants et les jeunes adultes, tout en indiquant qu’effectivement, les choses changent pour les plus de 40 ans, surtout en présence de comorbidités8. Il y a alors trois sources de données relativement fiables qui se croisent : les publications en provenance de Chine, les données de contamination du bateau Diamond Princess dans lequel une épidémie s’est déclenchée, et celles du dépistage et des suivis de contact de la Corée du Sud qui fait face à l’épidémie la plus importante en dehors de Chine. En outre, on dispose de nombreuses descriptions de contaminations importées dans différents pays. Les paramètres de base de la transmission se précisent. Mais la question de la transmission par les personnes ne présentant pas de symptômes et celle de la contamination par les aérosols font encore l’objet de vifs débats dans la communauté scientifique.
Marc Wathelet, scientifique ayant travaillé sur les coronavirus, alerte à plusieurs reprises les autorités par email et par médias interposés sur les éléments les plus préoccupants des informations qui s’accumulent. Un taux de reproduction de base permettant des temps de doublement de l’ordre de trois jours (temps qu’il faut pour que le nombre de cas double), une transmission par les aérosols, la menace d’une saturation rapide des soins intensifs. Le Dr Philippe Devos embraie, fait quelques calculs et avance un scénario du pire en l’absence d’intervention : jusqu’à 850 000 personnes infectées et 50 000 morts. Du côté du gouvernement, la communication reste dans un registre rassurant, voire banalisant. On parle de « grippette », on répète à qui veut bien l’entendre que « nous sommes prêts ». Oui, nous sommes sans doute « prêts » à isoler et tester quelques dizaines de patients qui auraient été détectés, mais à ce moment-là, c’est à peu près la seule mesure de préparation dont on entend parler.
De mon côté, je n’ai pas le moindre lien avec les autorités. Je connais un peu Marc Van Ranst pour avoir été en contact avec lui à l’occasion d’une pétition pour une aide de la Belgique dans le cadre de l’épidémie d’Ebola. J’ai rencontré deux ou trois fois Sophie Quoilin et Steven Van Gucht de l’Institut belge de santé publique Sciensano lors de comités d’experts ou de conférences scientifiques. Un peu naïvement, j’imagine que nos autorités se préparent, que le groupe d’experts assemblé pour conseiller la ministre de la Santé dispose d’informations auxquelles je n’ai pas accès. Mais de plus en plus, à l’occasion d’interventions médiatiques aux côtés de représentants ou d’experts du gouvernement, je ressens un décalage entre ma perception du risque à venir et ce qui est communiqué. Dans les jours qui suivent une émission durant laquelle je me suis senti particulièrement mal à l’aise, je rassemble toutes les données en notre possession à ce moment-là, de Chine, de Corée du Sud, du bateau Diamond Princess, pour y voir plus clair sur le taux de décès. La Corée du Sud teste massivement, et les conditions presque « expérimentales » de la transmission au sein du Diamond Princess achèvent de me convaincre d’une chose : il n’y a pas, à côté des cas recensés, un très grand nombre de personnes infectées et non testées qui permettrait de penser que le taux de décès est inférieur à ce qui est annoncé. Tout indique que cette maladie est bien cinq à dix fois plus dangereuse que la grippe, et que l’on ne peut plus faire grand-chose pour l’arrêter. Au mieux, on pourrait gagner du temps. J’en fais part à différents experts impliqués dans le Conseil du gouvernement qui me répondent qu’ils ne sous-estiment pas du tout la menace. Mais je ne vois pas de communication claire sur l’importance de celle-ci, ni de véritable plan d’action à la mesure de la vague qui s’approche de plus en plus. La Corée du Sud teste des milliers de personnes par jour, mobilise des centaines d’enquêteurs pour faire du suivi de contact, et, au même moment, sur le site belge dédié au coronavirus, un document téléchargeable reprend l’itinéraire, photos à l’appui, que les livreurs d’échantillons prélevés sur des cas suspects doivent suivre pour faire parvenir leurs prélèvements au laboratoire de la KU Leuven. Quel contraste ! Comment allons-nous faire lorsque l’épidémie sera sur nous ?
Un dimanche, je suis invité pour la première fois à l’émission C’est pas tous les jours dimanche de Christophe Deborsu et mis en débat avec Marc Wathelet. Nous nous opposons sur la question des données chinoises et sur certains éléments qu’il avance. Je m’emporte un peu et le regrette immédiatement. D’autant qu’après vérification, je me rends compte qu’il a eu raison sur un point important : le temps de doublement9 des cas en Italie. De retour chez moi, je lui écris pour m’en excuser. Mais il me semble néanmoins que la vision qu’il défend penche du côté de l’alarmisme. Dans une littérature scientifique encore très partielle, il retient généralement les données les plus inquiétantes, et les solutions qu’il prône me semblent en décalage complet avec ce que la société est prête à entendre. Mettre tous les Belges qui reviennent d’Italie en quarantaine, annuler la Foire du livre et Batibouw, à ce moment-là, personne n’y est prêt. Comment mobiliser une population à qui le gouvernement dit que « Tout est sous contrôle » et qui n’a encore qu’une vision très floue de ce que la menace représente réellement et de tout ce qu’il va falloir entreprendre et interdire pour limiter la transmission ? Je repense à l’intervention remarquable du Premier ministre de Singapour, Lee Hsien Loong, faite le 8 février, quelques jours après le début de l’épidémie dans son pays. Il y tient un discours sans faux-semblant, un discours de vérité et d’engagement collectif. Il n’infantilise pas les citoyens, il ne cherche pas à minimiser la menace. Il y rappelle que Singapour a déjà fait face au premier SRAS, a traversé cette crise et que la société peut faire front de la même manière à cette nouvelle épidémie, avec l’engagement, la détermination et la participation de tous. Je me base aussi sur mon expérience personnelle acquise en Asie, lorsqu’on luttait avec des vétérinaires thaïlandais contre l’épidémie de grippe aviaire et qu’il fallait convaincre les éleveurs d’adopter des désinfections ou des quarantaines assez simples. Ils ne mettaient ces mesures réellement en œuvre que lorsqu’ils en comprenaient le sens. Je prends conscience que la meilleure chose que je puisse faire pour contribuer à la lutte contre cette épidémie va être d’aider le plus grand nombre à appréhender ce qui se passe. Mon rôle sera là. Donner du sens aux mesures, expliquer ce que l’on cherche à faire, dire ce que l’on sait et être franc sur ce que l’on ignore, mettre chacun face aux mêmes dilemmes que ceux qui doivent prendre des décisions, montrer en quoi elles résultent d’arbitrages difficiles entre différentes options dont aucune n’est sans impact, qu’il n’y a pas une « bonne solution » univoque et évidente pour tous. Dans les jours qui suivent, j’écris un article pour le blog de la Revue nouvelle intitulé : « Covid-19 : entre banalisation et alarmisme10 ». J’y expose ma conviction qu’entre la position rassurante ou banalisante incarnée par le « Ce n’est qu’une grosse grippe » de la communication gouvernementale et l’alarmisme de certains au nom duquel toute la société devrait se soumettre à la réduction du risque sanitaire quelles qu’en soient les conséquences, il doit y avoir une voie médiane qui responsabilise sans dramatiser, qui tient compte de la complexité de ce qui nous attend. Mais cette position est un chemin de crête étroit, le long duquel on peut à tout moment basculer d’un côté ou de l’autre. Un chemin, un fil de funambule, que je décide de faire mien.
12 mars 2020. Je suis contacté par François De Brigode pour commenter les décisions du Conseil national de sécurité au JT du soir. Depuis quelques jours, les nouvelles sont alarmantes. Le nombre de cas ne cesse d’augmenter à toute vitesse, le testing est complètement dépassé et ne nous permet plus de quantifier ou d’empêcher quoi que ce soit en matière de transmission. On pilote dans le brouillard sans compteur de vitesse. Les seuls indices dont on dispose témoignent d’une croissance extrêmement rapide des infections, et l’on sait par l’expérience des autres pays qu’en l’absence de mesures de contrôle, on peut s’attendre à un temps de doublement des cas de trois jours. Il y a eu ce terrible reportage sur le désespoir des soignants italiens, là où les hôpitaux sont complètement débordés et où les différentes actions décidées les unes après les autres par le gouvernement ne semblent avoir aucun effet sur la croissance des cas, des hospitalisations et des décès. Comme si les autorités italiennes avaient toujours un temps de retard sur l’épidémie. L’inquiétude est palpable.
Récemment, Vittoria Colizza m’a mis en contact avec le chercheur Niel Hens de l’université de Hasselt, à la suite de quoi nous avons eu un échange d’emails sur le développement de modèles mathématiques qui permettraient de prévoir l’effet de différentes interventions gouvernementales. Ce matin-là, à 8h30, il m’écrit qu’on lui a demandé de réaliser une estimation d’un « scénario du pire » et me demande si j’ai des données sur les taux d’hospitalisation. Je l’appelle. Il me fait part de ses discussions en cours avec d’autres experts néerlandophones et avec Steven Van Gucht qui serait chez Sophie Wilmès en préparation du Conseil national de sécurité de l’après-midi. La question la plus sensible, qui n’est pas tranchée et sur laquelle nous échangeons, est celle de la fermeture des écoles. Il y a, à ce moment-là, encore très peu de données sur la transmission par les enfants. On dispose d’informations éparses en provenance de Chine, de Corée du Sud, du Japon et de Singapour, mais trop peu de données empiriques. Il faut raisonner par analogie avec la grippe, pour laquelle on sait que les écoles jouent un rôle important dans la transmission. J’argumente sur le fait qu’il vaut mieux prendre des mesures fortes maintenant, quitte à relâcher ensuite dès qu’on a repris un contrôle sur l’épidémie, plutôt que de risquer de prendre une série de mesures trop légères, trop tard, et de rester en permanence en retard sur l’évolution épidémique, comme semblent l’être les Italiens. Le moment est donc important, chaque jour compte.
Ce 12 mars, j’ai très mal dormi et je m’en veux. Hier soir, j’étais sur le plateau de l’émission À votre avis
