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Une femme qui se croyait peu à peu libérée de ses chaînes culturelles se retrouve seule et désorientée...
Clémence a tout : elle occupe un poste en or, elle est mariée au beau Bruno avec qui elle file le parfait amour, elle est mère de trois adolescents, elle mène la vie confortable d’une bobo parisienne… Pourtant elle démissionne. Il lui faut juste un petit break. Un peu de repos pour faire le point sur sa vie. Souffler. Se retrouver. Une parenthèse bienfaitrice dans une vie de femme active au rythme effréné. Mais un texto intercepté par erreur va vite transformer ce qui aurait pu être une pause salvatrice en une aventure qui l’entraînera jusqu’à l’autre bout de la planète. L’heure de la vengeance, froide et méthodique, a sonné.
Avec humour et sensibilité, Carole Meudic observe une femme moderne se débattre avec ses contradictions. En disséquant les rapports humains dans une famille d’aujourd’hui, elle pose un regard critique sur notre société et la questionne. Drôle et décapant, le récit, au rythme enlevé, nous entraîne dans les pas d’une héroïne jusqu’auboutiste, prête à tout pour recouvrer un équilibre perdu et panser ses rêves bafoués.
Pour cette héroïne bafouée, il est temps de se rebeller.
EXTRAIT
— Allez, on va fêter ça !
Il disparaît dans l’arrière-cuisine et en revient bientôt, une bouteille dans une main et deux énormes verres ballon dans l’autre. Il a l’air réjoui. Un Haut-Médoc. Mon préféré.
Le nectar grenat tourbillonne en heurtant les parois. Il exhale déjà ses arômes complexes.
— Par contre, financièrement, il va falloir s’organiser…
Nous y voilà ! L’état de grâce aura duré trois minutes et demie. Pourtant, lors de nos multiples discussions sur le sujet, il avait multiplié les phrases rassurantes, d’un ton parfois d’ailleurs mâtiné de paternalisme. Surtout ne pas rétorquer. Se concentrer sur le bouquet du vin. Feuille morte ? Fruits mûrs ?
— Bah, ce n’est pas grave, il suffira de dire à Magda que nous n’avons plus besoin de ses services.
Vite, une gorgée de Haut-Médoc. C’est donc ça, l’idée de Bruno. Ma foi, beau raisonnement : si je ne suis plus au bureau, c’est que je suis à la maison et donc, quel besoin de payer trois heures hebdomadaires de ménage à Magda ? Le refrain d’une vieille chanson de Zouk Machine résonne soudain dans mon esprit. Nettoyer, balayer, astiquer, casa toujours pimpant. Sans doute croit-il que si j’ai interrompu ma carrière, c’est pour assouvir d’obscurs désirs de mère au foyer ? Que derrière mon tailleur étriqué, j’aspirais secrètement à manier le fer à repasser et la serpillière ? Que finalement, au fond de toute femme, fût-elle cadre, se dissimule une ménagère en puissance ? Sans doute m’imagine-t-il accueillant les enfants au retour de l’école, avec des bols de chocolat fumant, sourire bienheureux aux lèvres et le tablier noué à la taille ? Une vraie icône des années 50. Une pin-up tout droit sortie d’une réclame vantant les mérites de l’american dream d’après-guerre.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Docteure en Littérature hispanique, agrégée d'espagnol, Carole Meudic a enseigné à l'Université et en classes préparatoires. Attachée à la culture du Sud-Ouest, elle vit à Biscarrosse, près de l'océan landais, et se concentre désormais à ses passions : l'écriture, la bonne chère et les voyages.
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Seitenzahl: 350
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Carole Meudic
Juste un petit break
Roman
ISBN : 978-2-37873-802-0
Collection : Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : novembre 2019
© couverture Ex Æquo
© 2019 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite
À Fabrice, Marie, Célia et Adrien pour tout ce qu’ils sont.
Bilan d’une vie de mère qui se délite, d’une vie d’épouse qui se fragmente ou claque de lucidité sur la joue d’une femme qui se réveille enfin. Au-delà d’une simple crise de la quarantaine ou de l’usure presque naturelle d’un couple contemporain, par son ton, sa verve et son rythme haletant, ce roman alerte décrit avec subtilité la rébellion et la vengeance méthodique d’une héroïne bafouée.
Très moderne dans son approche, l’auteure décortique les codes féminins dans une société qui a bien du mal à s’extraire de son patriarcat ancestral et de ses habitudes superficielles. Avec humour, elle pointe la banalisation du machisme au quotidien, mais aussi l’individualisme d’une jeunesse en passe de se robotiser. Ainsi, la femme qui se croyait peu à peu libérée de ses chaînes culturelles se retrouve seule et désorientée.
Un voyage exotique qui épure le temps et les rapports humains offrira de bien belles solutions.
Ces pages colorées et vivantes questionnent et nous amusent dans les sables mouvants de nos contradictions. Comme si cette société en mutation courait le risque de générer l’implosion fatale de sa cellule familiale. Le ciment affectif se craquelle et chacun semble rechercher l’harmonie salutaire dans le piège de satisfactions accessibles aux allures de mirages.
La grande porte cochère s’est refermée sur mes talons. Je reste sur le trottoir, les bras ballants, un peu groggy. Je suis vidée.
Ça y est, je l’ai donc fait ! Je n’y crois pas moi-même. Je viens de mettre fin à quinze ans de bons et loyaux services chez Duvernois SA. J’ai déposé ma lettre de démission sur le coin du bureau du « boss ». Devant son étonnement j’ai argumenté. Il n’a pas paru comprendre. C’était la première fois que je le voyais décontenancé. Sourcil froncé, il se grattait le lobe de l’oreille, sans trouver les mots, pendant que dans son dos, Jocelyne, sa secrétaire, sanglotait dans son mouchoir à carreaux. Oui, il faut préciser que Jocelyne est un spécimen d’un autre âge, qui continue de se servir de mouchoirs en tissu qu’elle glisse après utilisation dans la manche de son gilet.
À cet instant précis, je semblais sûre de moi, mes arguments fusaient avec la fluidité d’une démonstration mathématique. Ce discours, tant de fois répété devant le miroir, s’articulait avec un naturel sans faille alors que... Alors qu’il aurait fallu qu’il s’exclame : « mais, Clémence, vous êtes folle ! » pour que je chancelle, déchire la lettre illico et déclare séance tenante ma décision nulle et non avenue.
Mais il ne s’est rien exclamé. Il a pris un faux air concentré et en hochant la tête, il a dit « Mmm, je comprends... Bonne chance, Clémence. Vous allez nous manquer ».
Et me voilà sur le trottoir, libre certes, mais angoissée. Soulagée, mais avec la vague impression d’être au bord d’un gouffre. Cela s’est passé tellement vite. Après des mois de tempête sous un crâne, des semaines de doutes, de tergiversations, de faux-fuyants et d’atermoiements, une poignée de minutes a suffi à sceller le point final de ma carrière.
Le ciel a la gueule de bois ce matin, il éructe un sale petit crachin que les passants tentent d’éviter en hâtant le pas. Allez, Clem, ne reste pas comme une godiche sur le trottoir mouillé. Le boss est peut-être en train de t’observer dans ton dos depuis la fenêtre de son bureau. Ne rate pas ta sortie.
Je saisis mon parapluie, redresse la tête et m’éloigne d’un pas qui se veut assuré. Attention, bande les muscles de tes jambes flageolantes, il ne manquerait plus que tes talons hauts dérapent sur l’asphalte humide et que tu démarres ta nouvelle vie par une gamelle mémorable. Je meurs d’envie de me retourner pour vérifier si le boss est à son poste d’observation, mais ce serait lui faire trop d’honneur. Sois forte, Clem ! Ravale ta curiosité. Et puis, il faut être lucide. Il doit déjà être en train de savourer les délices d’un futur casting de nouvelles recrues. Fraîchement sorties de l’école, jeunes diplômées qu’il pourra appeler « mon petit » en louchant sur leurs décolletés plongeants. Mais qu’il se méfie, le boss, les jeunettes d’aujourd’hui ne s’en laissent plus conter. Il aura du mal à les convaincre de plancher sur un dossier tout un week-end pour des clopinettes. Il va falloir qu’il oublie, le vendredi soir, son « bon week-end, mon petit, et n’oubliez pas, je veux le dossier Bertier lundi matin sur mon bureau ». Les jeunettes d’aujourd’hui ne connaîtront pas le prénom de chaque femme de ménage dont les escouades débarquent avec le crépuscule. À dix-huit heures tapantes, heure stipulée sur leur contrat de travail comme marquant le terme de leur journée de labeur, elles emporteront leur décolleté plongeant vers d’autres horizons.
Cette perspective m’a ragaillardie. Il me faut un café et une clope. Je vais tâcher de mettre de l’ordre dans mes idées. Une terrasse désertée. Je me glisse sous les grands parasols détrempés. Je me délecte. La première volute de nicotine et la première minute de liberté. Depuis combien de temps n’ai-je pas savouré un petit noir, seule le matin, avec pour unique perspective de vaquer à ma journée comme je l’entends ? Le serveur a la gueule des mauvais jours. Sans doute n’avait-il aucune envie de braver la bruine glacée pour servir un café sur une terrasse vide. Désolé, vieux, mais j’avais une envie irrépressible d’apaiser mon esprit en ébullition dans la fumée de cigarette et de tenter de lire mon avenir dans le marc d’un expresso bien serré.
Je vois d’ici la réaction de mes copines. Ce n’est pas faute d’avoir tenté de me dissuader de mon geste. J’ai eu droit à toutes les théories, les analyses, toutes aussi fumeuses les unes que les autres. « Tu dois être un peu dépressive, tiens, je te donne l’adresse de mon thérapeute. Tu vas voir il est ex-tra-or-di-naire. » ; « Une baisse de forme ? Rien ne vaut le régime ananas et thé vert, je l’ai lu dans Elle. » ; « Bah, fume un petit pétard de temps en temps, ça te fera dédramatiser » ; « Tu es sûre que ça va bien dans ton couple ? C’est le syndrome de la quarantaine, prends un amant ». Je me suis d’ailleurs toujours demandé comment on faisait pour « prendre » un amant. Il y a des boutiques pour cela ? Sans compter les voix charitables qui n’ont pas manqué de me faire culpabiliser : « Mais, Clémence, tu es complètement inconsciente ! Tu as entendu parler des millions de chômeurs qui t’entourent ? Faire la fine bouche quand on a une place en or, c’est tout simplement indécent ! Alors que certains feraient n’importe quoi pour avoir un job ! Et avec trois enfants à charge, en plus ! Tu as pensé à l’avenir de tes enfants ? »
Eh bien, non, justement. J’ai envie de penser un peu à moi. Redonner un peu d’oxygène à cet ego moribond, asphyxié par tant de priorités qui passent allègrement avant lui en lui faisant un bras d’honneur. Laisser un peu de place à l’inconnu. Depuis toute petite je cours sur une route toute tracée, planifiée, millimétrée. Élève exemplaire, classes préparatoires, concours, félicitations du jury, entretien d’embauche, plan de carrière. Une autoroute vide. Qui finit par croiser une autre autoroute vide. Fête d’anciens de l’école, coup de foudre, fiançailles, mariage, première grossesse, deuxième grossesse, troisième grossesse. Cadre modèle. Échelons gravis quatre à quatre. Plus la tribu s’agrandit, plus le temps passe, plus j’ai l’impression que je ne conduis plus, que la voiture est en pilotage automatique. Les péages se multiplient sans possibilité de sorties. Eh bien, c’est fini ! J’aspire à rouler sans phares. Je rêve d’une route sinueuse où chaque virage est la promesse d’un paysage nouveau. Je veux lever les mains du volant et fermer les yeux. C’est la première fois de ma vie que je n’ai pas encore envisagé de lendemain dans ma vie professionnelle.
Soudain, les premiers roulements de batterie de Sunday Bloody Sunday se mettent à résonner. C’est la sonnerie de mon portable qui, comme à l’accoutumée, me fait sursauter, et renverser le café que le serveur a enfin fini par porter de mauvaise grâce. C’est Manon, ma fille aînée, qui a réglé le volume de la sonnerie — je sous-traite souvent ces détestables petites tâches informatiques ou téléphoniques —. À fond, bien sûr, et contre mon gré. « Mais, man, ça sert à quoi d’avoir une sonnerie qu’on n’entend pas ? ». Inutile de se précipiter à fouiller l’insondable foutoir que je transporte quotidiennement à mon épaule à la recherche de Bono, j’arriverais trop tard. J’ai pris l’habitude de tabler directement sur l’écoute du répondeur. C’est un SMS.
« man, ya d foi ou tu réponds ? G besoin 2 la prinS 2 clev pour 2 min. C urgent. Merci de me l’HT. Biz. »
Je reconnais là le style épuré de Manon. Quant au sujet du texto, il ne pouvait s’agir que d’un quelconque paiement. L’urgence, avec Manon, ne se règle que par carte bleue. D’abord séduite par l’idée que ma fille se plonge — ne fût-ce que par ordre de son professeur de lettres — dans la prose de Mme de La Fayette, je me rends soudain compte de la perfidie de la demande. Plutôt que de se rendre elle-même dans la grande librairie qui, soit dit en passant, fait face à son lycée, elle préfère imposer à sa mère de traverser tout le quartier sous la pluie, sans même se demander si j’ai autre chose à faire. De la sorte, à la fin des cours, elle pourra rester à bavasser tranquillement devant les grilles du lycée avec les greluches qui lui servent d’amies. Des talons immenses — comment font-elles donc pour piétiner toute la journée dans les salles de classe et les couloirs sur de telles échasses ? —, la cigarette à la main, secouant leur crinière de cheveux tout soyeux, comme dans la pub, et ponctuant leur conversation d’éclats de voix et de rires haut perchés dont elles vérifient l’effet alentour d’un coup d’œil expert. Des petites bourgeoises clonées à l’infini, sûres d’elles, prêtes à vous donner des coups de sacs à main de luxe si vous avez le malheur de soutenir leur regard de mépris. Et ma fille qui fraye avec ce beau linge vide ! Moi qui n’ai eu de cesse de marteler devant mes enfants la suprématie de l’intellect, l’abîme qui sépare l’être et le paraître, le ridicule de la superficialité, voilà que ma propre fille succombe aux sirènes de l’apparence. Je lui avais pourtant expliqué que fonder son bonheur sur la consommation ne peut que conduire à la frustration : lorsque j’ai, je veux plus ; et lorsque je n’ai pas, je suis malheureux. Ce n’est pourtant pas compliqué à comprendre, comme raisonnement. C’est d’une logique implacable. Mais dans un grand lycée de centre-ville, les quelques rescapés de la classe moyenne se voient assaillis de toutes parts par des cohortes entières de petits privilégiés branchés qui finissent par imposer leur loi, leurs codes. Je sais qu’au fond d’elle-même, bien au fond, Manon n’est pas comme eux. Elle a été atteinte par le virus, mais j’ai encore espoir que les organes vitaux ne seront pas touchés.
Enfin, je m’écarte du sujet. Virus ou pas virus, elle est gonflée. Elle aurait pu aller se l’acheter elle-même, son bouquin. Elle sait pertinemment qu’elle me met au pied du mur et que je céderai sans trop rechigner, car à la maison on ne dit jamais non à un livre, c’est un principe, priorité à la culture. Le caractère d’urgence du « C pour 2 min » ne laisse pas de place à la négociation ou à la remontrance de dernière minute. J’ose juste espérer qu’elle fait référence à la seule lecture et non à une dissertation.
Je pose ma pièce sur le ticket, en calculant que je laisse approximativement 20 % de pourboire à un grognon qui ne le mérite pas — est-ce qu’on me donnait 20 % de prime quand je faisais mon boulot correctement et avec le sourire ? — Mais, que diable, je n’ai pas envie d’attendre indéfiniment qu’il daigne ramener la monnaie et sa mauvaise humeur. Du coup, c’est moi qui me lève en maugréant et en pestant contre les serveurs qui n’aiment pas la pluie.
La grande librairie du centre-ville occupe tout un pâté de maisons, des centaines de rayonnages qui courent dans un dédale de salles thématiques. Un immense terrier où une marmotte bibliophile aurait accumulé tous ses trésors. Dès l’entrée, je perçois cette odeur familière : un âcre mélange de chien mouillé — tous les imperméables dégoulinent —, d’encre et de papier. Ici et là, certains goûtent l’incipit d’un roman, d’autres picorent des bribes d’essai, comme une mise en bouche gourmande qui laisse imaginer ce que sera le repas. Je me dirige directement vers le rayon « classiques », trouve rapidement une édition adaptée à la paresse littéraire de ma fille, du pré-mâché pour lycéen, avec notes de bas de page pour lexique difficile, passage en caisse éclair et me revoilà sur le trottoir mouillé. Je me félicite d’une telle efficacité : dix minutes montre en main.
Quelle idiote ! Comme si j’étais pressée ! Moi qui adore fureter entre les livres.
À peine arrivée chez nous, je me lance dans un tourbillon de tâches domestiques, toujours prisonnière de ce mouvement effréné qui rythmait mes jours. Avant. Comme si, depuis ce matin, depuis cette minute fatidique où j’ai posé ma lettre de démission sur le bureau du boss, j’étais toujours soumise à cette urgence perpétuelle, à cette vaine course contre la montre. Mais suis-je pressée ? Est-ce que je ne viens pas de sceller la reprise en main de mon emploi du temps ? Est-ce si difficile de se défaire de cette cadence infernale ? Je suis comme un rat en cage habitué à courir dans sa roue sans fin. J’ai réussi à sauter en marche de mon tourniquet, mais je continue à tourner dans ma cage. Suis-je inapte à la liberté ? Une handicapée de la vie ?
Non, Clem, il est révolu ce temps où tu luttais contre une masse de travail toujours plus lourde, où chaque minute devait être utile, servir à quelque chose, optimisée, pour reprendre le jargon de la boîte. Il est révolu ce temps où il te fallait finir un dossier en te demandant si le petit dernier n’avait pas oublié son sac de sport, où tu poussais ton caddie en songeant qu’il fallait impérativement rappeler un client, où tu attendais dans la salle d’attente de chez le pédiatre en faisant réciter les verbes irréguliers d’anglais à l’aînée et en songeant à ta déclaration d’impôts restée sur le bureau… Non, Clem, tu ne laisseras plus s’échapper, impuissante, ces précieuses minutes, comme si tu souffrais d’une incurable incontinence temporelle.
Tu as repris possession du temps.
Je me suis assise sur le bord du canapé. Je ne sais combien de temps je suis restée ainsi prostrée.
Un bruit de clefs. Une porte qui claque et des pas dans l’escalier. Ma seconde fille passe la tête dans l’embrasure de la porte.
— Ah ? Tu es là ?
La voilà déjà partie. La porte de sa chambre s’est déjà refermée. Diane a toujours évité de prononcer des paroles inutiles. Elle veut sauver la planète entière, s’insurge contre le traitement infligé aux pays du sud, milite pour la sauvegarde des ours polaires, mais a toujours distillé un profond mépris pour les simples mortels qui peuplent son environnement familial. L’exact pendant opposé de son aînée. Elle compense la logorrhée futile de sa sœur par un mutisme assourdissant. Elle dissimule son corps menu et nerveux dans de grands pulls sans forme tandis que l’autre accorde une attention extrême au reflet que lui renvoie le miroir. Elle porte des cheveux courts et embroussaillés alors que l’autre ne cesse de coiffer avec soin sa grande crinière blonde. Elle arbore sur son sac à dos imprimé militaire le A de l’anarchisme et le logo des Anonymous alors que l’autre préfère afficher les griffes en vogue.
Sans doute suis-je finalement la seule chose qui les unit ? Car, pour des raisons certes différentes, toutes les deux se retrouvent dans cette absence quasi-totale de marque d’affection envers moi. Si l’une me résume à un code de carte bleue, l’autre m’inonde de son dédain. Je représente pour Diane tout ce qu’elle honnit : la bourgeoise bobo, la petite vie réglée, confortable, sans mystère ni idéal. J’ai beau me dire à chaque fois qu’elle me crache son indifférence que c’est de son âge, que l’adolescence est une étape difficile, qu’elle se construit petit à petit, qu’il faut être patient et qu’elle me reviendra plus tard, je n’arrive pas à ne pas avoir mal.
Comme chaque fois qu’il faut anesthésier mon cœur ou mon esprit, je me réfugie dans la cuisine. J’attrape une poignée d’échalotes et les émince avec rage. Les yeux me brûlent. Les larmes coulent. Pourtant j’aime cette douleur. Elle me soulage. J’aime le cri des échalotes au contact brûlant de la poêle, leur agonie dans le gras du foie gras qui exhale déjà ses effluves addictifs. Je me dis que c’est une belle mort. Mieux vaut mourir noyé dans du foie gras que tout sec et oublié au fond d’une maison de retraite.
Le tac-tac caractéristique des talons de Manon sur le parquet précède son entrée. D’un geste sec, elle envoie ses escarpins dans un coin du salon. Ses pieds nus et meurtris laissent des traces humides sur le bois clair. Elle a retrouvé sa taille normale, située dans l’exacte moyenne des Françaises.
— T’es impossible à joindre ! T’as trouvé mon bouquin ?
— Bonjour à toi aussi…
— …
— Oui, j’ai évidemment trouvé La Princesse de Clèves. Par contre, comme tu ne m’avais pas précisé l’édition, j’ai fait au mieux.
— Pas grave. De toute façon, c’est juste pour les citations de la dissert.
— Comment ça ?
— Tu crois pas que j’allais lire cette daube. Le problème, c’est que sur s.o.s.dissert.com, ils sont pas très précis sur les citations.
— Tu veux dire que tu pompes tes devoirs sur Internet sans même prendre la peine de lire les œuvres au programme ?
— T’inquiète, la prof doit encore en être au Minitel. Il faut vivre avec son temps, mam !
Et elle disparaît, non sans laisser derrière elle ses escarpins agonisant au pied du buffet.
Les bras m’en tombent. Ma propre fille prise en flagrant délit de malhonnêteté intellectuelle. Moi qui ai toujours défendu la dissertation, cet exercice si français, si cartésien. Une construction de la pensée réglée comme une symphonie, avec ses enchaînements, ses mouvements, ses échos. Décidément, cette génération pense par procuration. Je m’accapare les idées d’autrui donc je pense, selon le nouveau précepte du e-discours de la méthode. Comme si la pensée était une donnée finie, intégralement diffusée et accessible sur le Net. Que peut bien devenir une civilisation qui ne pense plus, qui n’invente plus, qui ne rêve plus par elle-même ? Est-ce que Christophe Colomb aurait bravé les flots inconnus de l’Atlantique s’il avait eu le haut débit ?
Je me sens comme un clou assommé par le coup de masse d’un énorme charpentier barbu, qui porterait une chemise à carreaux et sentirait la sueur. Retour dans mon antre, mon sas de décompression. Retour à ma brunoise de légumes. C’est bien, la brunoise, pour arrêter de penser. Couper tout petit, toujours plus petit, jusqu’à obtenir de minuscules petits dés de quelques millimètres de côté. L’attention se fixe sur la lame du couteau, sur la forme des légumes. Ça repose.
— Bonjour, maman. Ça sent bon.
Le petit dernier se tient dans l’encadrement de la porte. Je ne l’avais même pas entendu arriver. Il se tient là, dégoulinant de pluie, son énorme sac à dos de collégien toujours arrimé à l’épaule. Les lacets de ses Converses sont défaits et ont dessiné une traînée d’escargot sur le sol. Il sourit. Il a beaucoup grandi cette année. Il est tout fier de me regarder dans les yeux sans lever le menton. Sans doute dominera-t-il le haut de mon crâne l’année prochaine. Malgré tout, il reste encore dans ce corps d’ado duveteux une part d’enfance, un vestige de ce bébé qu’il était il y a peu et qui disparaît petit à petit.
Ma première réaction devrait être de jeter les hauts cris à la vue des traces noirâtres et luisantes qui jalonnent son parcours dans l’appartement. Vite réfrénée. Surtout ne pas gâcher la seule occasion de recueillir un peu d’amour filial. De butiner une goutte d’affection comme un précieux nectar au creux d’une fleur.
— Tu as passé une bonne journée, mon Doudou ?
— Maman, je t’ai déjà dit, j’aime pas que tu m’appelles comme ça…
Il souffle en regardant le bout de ses baskets détrempées. Faute ! J’avais oublié qu’il ne fallait pas heurter sa croissance galopante. Ne pas effrayer sa part d’enfant, tapie au fond de lui-même comme un petit animal fragile.
— Tu as beaucoup de devoirs pour demain ?
— Non. J’ai juste un exposé en musique.
Ah, un exposé ! Encore un exercice de haute volée. Toute une classe avec le même copié-collé de Wikipédia. Quelques élèves ânonnant péniblement les quelques lignes qu’ils ont imprimées sans même les lire tandis que le prof en fond de classe opine du chef. Impeccable pour se payer un petit roupillon ni vu ni connu en fond de classe. Après tout pourquoi les seuls élèves roupilleraient en cours ? Ravale ta mauvaise humeur, Clem, ton fils n’y est pour rien, sans quoi va s’envoler ta seule chance d’avoir une petite marque d’amour, un geste, un sourire, un mot gentil.
— Ah ? sur quel sujet ?
— Sur le groupe Téléphone.
Surtout ne pas montrer mon dépit. Décidément, l’Éducation Nationale ne cessera de me surprendre. Moi qui croyais que l’éducation musicale consistait à ouvrir cette génération, nourrie aux chansonnettes cousues sur mesure par les grandes maisons de disques, aux grands compositeurs qui ont révolutionné la musique. Quelle réac rétrograde je suis ! Entendons-nous, je n’ai rien contre Téléphone, qui a rythmé toute mon adolescence. Ce qui m’amène d’ailleurs à penser que sa prof doit avoir sensiblement le même âge que moi. Ah, nostalgie quand tu nous tiens ! Mais je crains qu’à cette cadence, Mozart, Berlioz ou Fauré ne soient guère plus pour nos enfants que des noms de rues. Et puis plus tard sans doute, Bono aura raison : les rues n’auront plus de noms…
— Quelque chose en toi ne tourne pas roooond… Allez, mon D…, mon grand, va vite te sécher.
Il fait claquer une grosse bise pleine de pluie sur ma joue puis son imposant sac à dos s’ébroue jusqu’à l’escalier, dans une pluie de gouttelettes.
Dans ma cuisine, le temps des hommes s’arrête. Ne subsiste que le temps de cuisson, le temps de repos d’une pâte, d’une coloration. Il paraît que ces dix dernières années la durée moyenne d’élaboration des repas s’est réduite comme peau de chagrin. Encore une fois je suis hors concours.
— Clem, tu es là ?
Comme si je pouvais être ailleurs que tous les soirs à la même heure, lorsque Bruno rentre du boulot. Je sais qu’il s’agit là d’une question rhétorique. J’évite donc la réponse rhétorique du oui. Je m’essuie les mains, vérifie que le feu est éteint. Il a déjà enlevé sa cravate. Il est assis sur le canapé. Il sourit à son portable.
Je reste un instant plantée devant lui. Deux trois coups de pouce sur le clavier plus tard, il relève les yeux.
— Ça y est, je l’ai fait.
Il se lève d’un bond et me prend dans ses bras. J’enfouis ma tête dans le V que me tend sa chemise ouverte. Le triangle magique. Mes Bermudes personnelles. J’aime l’odeur de son torse. Je m’y love avec délectation.
Il m’écarte à bout de bras, comme pour me contempler.
— Je suis content pour toi. Je te comprends. C’est vrai que c’est pas simple pour vous, les femmes. C’est bien que tu aies eu le courage de faire un break dans ta carrière.
J’acquiesce.
— Maintenant, tu vas pouvoir profiter pleinement des enfants.
Eh bien, mon bichon, au risque de te contredire, tu n’y es pas du tout. Tu as un zéro pointé en psychologie féminine. Je souris. Je me garde bien de lui faire remarquer son erreur. Ce serait trop long. J’ai la flemme.
— Allez, on va fêter ça !
Il disparaît dans l’arrière-cuisine et en revient bientôt, une bouteille dans une main et deux énormes verres ballon dans l’autre. Il a l’air réjoui. Un Haut-Médoc. Mon préféré.
Le nectar grenat tourbillonne en heurtant les parois. Il exhale déjà ses arômes complexes.
— Par contre, financièrement, il va falloir s’organiser…
Nous y voilà ! L’état de grâce aura duré trois minutes et demie. Pourtant, lors de nos multiples discussions sur le sujet, il avait multiplié les phrases rassurantes, d’un ton parfois d’ailleurs mâtiné de paternalisme. Surtout ne pas rétorquer. Se concentrer sur le bouquet du vin. Feuille morte ? Fruits mûrs ?
— Bah, ce n’est pas grave, il suffira de dire à Magda que nous n’avons plus besoin de ses services.
Vite, une gorgée de Haut-Médoc. C’est donc ça, l’idée de Bruno. Ma foi, beau raisonnement : si je ne suis plus au bureau, c’est que je suis à la maison et donc, quel besoin de payer trois heures hebdomadaires de ménage à Magda ? Le refrain d’une vieille chanson de Zouk Machine résonne soudain dans mon esprit. Nettoyer, balayer, astiquer, casa toujours pimpant. Sans doute croit-il que si j’ai interrompu ma carrière, c’est pour assouvir d’obscurs désirs de mère au foyer ? Que derrière mon tailleur étriqué, j’aspirais secrètement à manier le fer à repasser et la serpillière ? Que finalement, au fond de toute femme, fût-elle cadre, se dissimule une ménagère en puissance ? Sans doute m’imagine-t-il accueillant les enfants au retour de l’école, avec des bols de chocolat fumant, sourire bienheureux aux lèvres et le tablier noué à la taille ? Une vraie icône des années 50. Une pin-up tout droit sortie d’une réclame vantant les mérites de l’american dream d’après-guerre.
Je feins de devoir veiller à la cuisson du dîner et rejoins mes fourneaux. Les mains sur le rebord du plan de travail, je tente de reprendre mes esprits. Calmer la chienne de garde qui hurle à la lune au fond de moi. Après tout, n’est-il pas normal que, disposant désormais de mes journées, je participe plus activement aux corvées familiales ? Cela dit, plus activement, ça va être difficile ! Allons, Clem, ne te laisse pas aller ! Est-ce pour cela que tu as fait le saut dans l’inconnu ? Est-ce cela fermer les yeux et lâcher le volant ? Non, Clem, il faut te libérer de cette cage dans laquelle tu tournes encore sans fin. La révolution est en marche !
Je me sers une copieuse assiette de ma picatta de veau, saisis de l’autre main mon verre ballon, et m’installe au bout de la table familiale vide. Bruno est avachi sur le canapé, ses pieds déchaussés sur la table basse. Comme à son habitude, il brandit la télécommande vers l’écran plat, l’air faussement concentré sur les plus de deux cents chaînes qu’il égrène, comme si sa vie dépendait de l’information qu’il cherche. Les enfants attendent comme chaque soir qu’une âme charitable leur rappelle qu’il est l’heure de dîner, que tout est prêt, que tout danger est écarté, qu’ils peuvent sereinement mettre les pieds sous la table.
Sans doute alerté par les effluves de mon assiette fumante, Bruno tourne la tête et me découvre, présidant une table déserte.
— Mais, Clem, que fais-tu ?
— Eh bien, comme tu vois, je mange.
Je savoure l’effet de choc que je lis sur son visage. Il balbutie quelque chose d’incompréhensible, comme s’il se réveillait d’une longue léthargie, se lève précipitamment, manque de se prendre les pieds dans la table basse, se rattrape in extremis au chambranle de la porte et se met à s’égosiller, le cou tendu vers le haut de l’escalier, les veines du cou gonflées.
— Les enfants… À taaable !
Une galopade. Le petit déboule le premier dans la salle à manger. Il est auréolé d’une forte odeur de vanille. Comme à son habitude il a dû se badigeonner d’un demi-litre de gel douche avant de brièvement s’asperger avec la pomme de douche. Il s’arrête net, cherchant vainement son assiette sur la table. Derrière lui, la blonde et la brune ont rejoint leur père. Tous les quatre se tiennent là, interdits. Diane en ôte les écouteurs de ses oreilles, c’est dire son degré de surprise.
Je les regarde en souriant, feignant l’étonnement.
— Qu’avez-vous ? Il y a quelque chose qui ne va pas ?
— Ben… et nous ?
Je leur indique qu’ils sont pourvus de deux mains, comme moi, que la cuisine se trouve tout près, qu’ils la trouveront sans problème, qu’ils peuvent parfaitement, s’ils ont faim, faire comme moi, que désormais je ne serai plus corvéable à merci, que j’ai démissionné de chez Duvernois SA, mais aussi de mon emploi à plein temps de femme à tout faire dans cette famille.
Je me sens pousser des ailes. Les arguments fusent. Une Pasionaria des fourneaux. Un Guevara domestique. Je m’imagine comme dans l’imagerie communiste de la grande époque, brandissant ma cuiller en bois en contre-plongée, le menton levé, le regard perdu, au loin, vers un avenir radieux.
— N’importe quoi !
Les lèvres pincées et les yeux au ciel, Manon semble désapprouver mon acte d’insubordination. Elle rumine sa mauvaise humeur en haussant les épaules. Penauds et déconcertés, tous les quatre se dirigent vers la cuisine en file indienne. Sans mot, ils se servent une assiette, attrapent leurs couverts dans l’autre main. On dirait la queue dans une cafétéria. Ils sont ridicules. Je me retiens de pouffer. Une autre rasade de Haut-Médoc, pour garder mon sérieux.
Le dîner se déroule dans un silence sépulcral. Cela ne change pas grand-chose pour Diane qui ne desserre généralement ses mâchoires que pour absorber de rapides bouchées. Manon a pris son petit air de pimbêche, un pli disgracieux lui contracte les commissures des lèvres. Je sens que la partie n’est pas gagnée. Sans doute n’ont-ils rien compris à mon changement d’attitude. Bruno est sombre. Il a pris un air faussement concentré sur sa mastication. Ses sourcils froncés lui barrent le visage. Où est donc ce jeune major de promotion idéaliste, insouciant, passionné, dont j’étais immédiatement tombée amoureuse sur les bancs de notre école de commerce ? Celui qui m’écrivait des vers langoureux sur des post-its qu’il collait un peu partout dans notre petit deux-pièces, jusque dans les recoins les plus insoupçonnés comme sous l’abattant des toilettes ? Celui qui lapait les gouttes de vodka qu’il versait dans mon nombril avant de suivre avec sa langue les chemins sinueux qui nous amenaient à de fougueuses étreintes ? Celui-là même avec qui je refaisais inlassablement le monde jusqu’au petit jour ? Près de vingt ans ont passé, le nez dans le guidon, les yeux rivés sur cet envahissant quotidien, et sans même que je me rende compte, il est devenu quelqu’un d’autre. Il est devenu cet autre que nous abhorrions alors, cet homme distant, sec, sans âme, qui lit Les Echos tous les jours, suit les cours de la bourse sur son smartphone, veille à la survie de son confort et décharge son adrénaline tous les week-ends dans des sports qui correspondent à son statut. Une image sur papier glacé. Un mirage. Sans doute moi-même ne suis-je plus aussi enjouée que lorsque j’avais vingt ans ? Depuis quand n’ai-je pas ri de bon cœur ? Je ne veux pas parler de ces gloussements, généralement ponctués de « ex-ce-llent ! » d’un air entendu, qui s’apparentent davantage à une façon courtoise de montrer à son interlocuteur qu’on le trouve spirituel. Non, pas ce rire convenu, cette mascarade. Un vrai bon gros fou-rire qui vous soulève de spasmes, qui fait mal à la mâchoire, impossible à expliquer, car il n’appartient qu’à vous, où toute tentative de partage ne fait que redoubler sa violence et se termine généralement par un bide retentissant auprès de votre auditoire. J’ai beau fouiller ma mémoire, aucun souvenir récent. Même lorsqu’au cinéma je vais voir une bonne comédie, que la salle entière se tient les côtes, je ne peux qu’esquisser un sourire. La vie m’aurait-elle désappris à rire ? Serais-je handicapée de l’hilarité ?
Il me jette un regard las, presque absent. Mais ses yeux ne croisent pas les miens, ils sont ailleurs.
Comme à son habitude, Manon a accumulé tout autour du bord de son assiette une multitude de minuscules morceaux de gras qu’elle a extrait de la viande. Elle a gardé son masque de mauvaise humeur. Elle se lève soudain et déclare d’un air pincé en tournant les talons :
— Bon, eh bien, l’ambiance est tellement bonne que je zappe le dessert et vous fausse compagnie. Bonjour les boulets, ce soir !
— Hep là, ne pars pas si vite, et d’un coup d’œil appuyé, je désigne son assiette esseulée devant une chaise vide.
— Ah oui, c’est vrai, j’avais oublié que tu étais dans ta phase « mai 68 : je crame mes soutifs et je fais la révolution » ce soir.
D’un geste, elle rassemble ses couverts et se dirige vers le lave-vaisselle dans la cuisine non sans me jeter un regard dédaigneux.
Je lui emboîte le pas. J’espère secrètement que Bruno m’adressera la parole avant que je ne sorte de la pièce. Comme dans les séries B. J’aurai le dos tourné et juste au moment où j’arriverai dans l’encadrement de la porte, il me dira d’une voix langoureuse, avec des trémolos, « chérie, je t’ai comprise, reviens-moi, je vais changer, nous allons repartir pour une nouvelle vie. Je t’aime comme au premier jour ». Il se lèvera d’un bond et m’enlacera les épaules. Je me retournerai au ralenti et nous nous embrasserons longuement, à la Bogart.
Eh bien, non, Clem, la vraie vie, ce n’est pas du cinéma. D’un coin de l’œil, avant de disparaître, je l’épie. Il a poussé son assiette et pianote déjà sur son téléphone portable. Diane a remis son casque sur les oreilles et a déjà plongé dans un monde duquel nous sommes exclus. Le petit grignote du pain, toujours la même technique pour traîner à table et ne pas être envoyé au lit avant tout le monde.
Je suis déçue. Ce n’est pas comme ça que cela devait se passer. Pourquoi faut-il toujours que je m’invente une multitude de scénarios auxquels je finis par croire ? Invariablement, je finis désenchantée, car ce qui se déroule est un énième scénario auquel je n’avais pas pensé, souvent beaucoup plus insipide et médiocre, il faut l’avouer. Le scénariste là-haut manque cruellement d’originalité. Il devrait m’embaucher.
Pourquoi mes velléités de changement ont-elles agacé les membres de ma petite tribu familiale ? J’ai dû mal m’y prendre. Mes envolées lyriques sur la libération de la femme, sur le rythme asservissant de l’entreprise, sur l’individualisme forcené de notre société, ont fait chou blanc. Tu parles d’une révolution ! Une Passionaria de pacotille qui prêche dans le désert. Entourée d’indifférents confortablement installés dans leurs habitudes. Arriverai-je à ranimer la flamme idéaliste qui doit sommeiller quelque part, bien loin, au fond de Bruno ? Sous sa carapace d’homme absent, je sais que subsiste quelque chose de l’être que j’ai connu. Des braises qu’un souffle peut embraser. Pour les enfants, l’affaire me semble plus compliquée, ils sont complètement contaminés par cette société de consommation et d’apparences dont je me sens étrangère et contre laquelle j’ai combattu au quotidien. J’ai pourtant cru les élever en respectant mes principes. Mais subrepticement, petit à petit, par de petits abandons, de petites faiblesses, de petits renoncements, j’ai laissé l’ennemi semer. Il faudra engager une vraie phase de décontamination.
Une bataille est perdue, pas la guerre.
Je jette un dernier regard dans la salle à manger, comme une ultime chance de croiser le regard de Bruno, comme une session de rattrapage que je lui concède. Peine perdue, il n’a pas bougé d’un iota.
Je referme la porte de la chambre derrière moi. Une chambre impeccable, les coussins en lin disposés au millimètre près, dans un camaïeu de teintes grège d’une harmonie sans faille, les deux tables de chevet blanches avec leurs lampes assorties et symétriques, pas un seul pli disgracieux sur la couette. Une chambre tirée au cordeau. Une vraie photo de magazine de décoration. Un lit froid qu’on a peur de défroisser. Il est loin le matelas de nos vingt ans, posé à même le sol dans notre soupente au quatrième étage sans ascenseur. Constamment défait, qui sentait la sueur et l’amour. Propice à la fougue des ébats. J’ai un goût amer au fond de la gorge. Un goût d’échec et de tristesse. Lorsqu’on était encore de jeunes amoureux, du temps de la soupente et du matelas à même le sol, on s’était promis de ne jamais se coucher sur un malentendu ou une querelle, de toujours se souhaiter une bonne nuit avant de s’endormir. Ce temps, de toute évidence, est révolu.
Comme chaque soir, je procède méticuleusement au rituel qui précède le coucher : le démêlage de ma tignasse blonde savamment domestiquée durant le jour, le brossage des dents avec finition au fil dentaire, le démaquillage et la pose d’onguents divers supposés ralentir les ravages du temps. Un sacré tue-l’amour, en vérité. A vingt ans, on ne craint pas de maculer l’oreiller en se couchant toute maquillée, on est une arme de séduction massive, on vérifie constamment que la jupe tombe bien ou que la nuisette met en valeur son décolleté. Puis, la promiscuité, la familiarité, l’oubli, font que, progressivement, sans même qu’on se rende bien compte, on lâche du lest, on dépose les armes de la séduction en dévoilant ses faiblesses. On se dit qu’il nous aime sans fard, que notre amour est bien au-dessus de ces broutilles. Un jour on ne ferme plus la porte de la salle de bain, on lui parle la brosse à dents à la main et la bouche débordant de mousse.
Le regard fixé sur le miroir, je scrute avec la même angoisse de tous les soirs, la chute progressive des masques, le passage de la femme dynamique, moderne, encore désirable, à ce visage fatigué, parcouru de minuscules rides et de taches de rousseur, creusé de cernes bleuâtres. Un visage qui parle de sommeil et non d’amour.
Une fois calée entre les coussins à peine écartés de leur symétrie parfaite, je saisis le roman qui m’attend sur ma table de chevet : Las travesuras de la niña mala, de Vargas Llosa. Une magnifique histoire d’amour qui me remplit à la fois d’émoi et d’amertume. Que j’aimerais que l’on m’aime comme cette vilaine fille ! Que Bruno soit aussi passionné, compatissant, éperdu que le narrateur ! Sans doute ne suis-je pas assez « vilaine » ? Les personnes de chair et de sang peuvent-elles avoir la même vie que les personnages de papier ? Je me sens tomber dans le piège d’Emma Bovary. Allons, Clem, toujours les mêmes travers, ta vie te semble médiocre ? Qu’à cela ne tienne, il ne tient qu’à toi de la changer.
J’ai beau être conquise par les rebondissements de l’histoire, je ne parviens pas à me concentrer. Mes yeux survolent mécaniquement les paragraphes sans en comprendre le sens et je dois reprendre continuellement à la première phrase. Mes études m’ont transmis suffisamment d’aisance pour pouvoir apprécier le style et les tournures aussi bien en espagnol qu’en français. Ce n’est donc pas un problème de traduction ou de difficulté dans la gymnastique intellectuelle que cette lecture suppose. Non, c’est autre chose. Sur les mots qui dansent au fil des pages se superposent les visages de mes enfants et de Bruno. Comment les convertir à ma cause ? Comment opérer une « décontamination » efficace ? Comment désembourber cette famille, qui s’enfonce toujours un peu plus dans cette vie monotone faite de faux-semblants et d’habitudes parallèles ? J’imagine une émission de téléréalité : « enfermés dans leur maison sans portable, sans ordinateur ni télévision, la famille X parviendra-t-elle à ne pas s’entre-déchirer ? ». Ou bien louer un phare, au large de la Bretagne, battu par des flots belliqueux, bien loin de toute civilisation et réseaux téléphoniques en tous genres, cela va de soi. Secrètement, sans vouloir le reconnaître, comme une pensée inavouable, je pense que le plus facilement réalisable serait de les abandonner, tous les quatre, à leur triste sort. M’éclipser, sans mot dire. « Faire un break », comme m’a dit Bruno. Rien de spécial. Une chambre d’hôtel. Le silence. Se sentir libre. Juste pour voir comment ils se débrouillent sans leur Conchita habituelle. Juste pour voir leur réaction. Juste pour voir si je leur manque. Vite, j’écarte cette vilaine pensée de mon esprit, comme on chasse une mouche lancinante un soir d’orage.
L’escalier craque. Bruno a enfin décidé de monter se coucher. Vite, j’éteins la lumière, repose mon livre à l’envers sur la table de chevet et prends une pose en feignant de m’être endormie. La main ouverte sur l’oreiller, un port de bras directement inspiré de La création de l’homme de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine, le cou tendu en arrière, les mèches de cheveux retombant négligemment sur le visage, un sein se laissant à peine entrevoir au-dessus de la couette. Franchement, du grand art. La naissance de Vénus en version contemporaine et sur coussins en lin. Il va ouvrir la porte sans bruit, car il aura vu qu’aucun rai de lumière n’éclaire le dessous de la porte. Ses yeux vont progressivement s’habituer à l’obscurité. D’abord une vague forme sur le lit, mes courbes apparaîtront peu à peu. Il distinguera la clarté laiteuse de mon sein, l’arrondi de mon bras. Peut-être cette position lascive provoquera-t-elle chez lui un éclair de désir, un début d’érection incontrôlable. Peut-être même se glissera-t-il entre les draps, m’enveloppant de l’odeur sucrée de sa peau, et me caressera-t-il doucement avant de se glisser entre mes cuisses.
Un craquement plus sec. C’est l’avant-dernière marche. Je la connais bien : plus on cherche à faire silence, plus on essaie d’atteindre la légèreté d’une plume, plus son cri strident déchire la nuit. Elle nous a souvent trahis lorsqu’on rentrait tard et qu’on ne voulait pas éveiller les enfants.
La porte s’ouvre. Sans fracas, mais sans légèreté particulière non plus. Ses pas se dirigent vers la salle de bain. Il a sans doute laissé la porte ouverte, car mes paupières closes sont agressées par la violence d’une vive clarté. Je l’entends se brosser les dents, se rincer avec du bain de bouche. Il n’a apparemment aucune intention de montrer quelque égard vis-à-vis d’une personne censée dormir dans la pièce adjacente. Quelques cliquetis, le vrombissement du jet d’eau dans le lavabo, puis plus rien. La lumière s’éteint. Je sens son corps s’allonger lourdement près de moi. La secousse du lit a légèrement modifié la position parfaite que j’avais savamment élaborée. Le coude, maintenant saillant, casse la ligne harmonieuse du bras. Mon sein s’est définitivement caché sous la couette. Il s’est allongé sur le côté, mettant entre lui et moi la façade infranchissable de son dos. Sa respiration se fait peu à peu plus régulière. Puis, comme pour tuer quelque espoir qui pourrait subsister en moi, les premiers ronflements s’élèvent dans l’obscurité de la chambre.
