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Clémence a tout plaqué. Ou c’est plutôt Bruno, son mari, qui l’a plaquée. Il y a quelques mois encore, elle menait une vie confortable de bobo parisienne. Sur un coup de tête après le divorce, la voilà qui part s’installer dans un petit village des Landes. Elle est seule. Elle ne connaît personne. Elle a cinquante ans. Elle doit refaire sa vie. À près de trois mille kilomètres de là, aux Canaries, Maia, victime de la violence de son mari depuis des années, panse ses blessures à l’hôpital de Lanzarote. Il s’en est fallu de peu que cette dernière rixe ne lui soit fatale. Deux destins. Deux destins de femmes, combattantes, qui doivent se reconstruire et écrire un nouveau chapitre dans leur vie. Carole Meudic nous tient en haleine avec un récit en écho, au rythme enlevé, dans lequel elle pose un regard sensible et drôle sur la femme d’aujourd’hui.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Docteur en littérature hispanique, agrégée d’espagnol, Carole Meudic a enseigné à l’Université et en classes préparatoires. Attachée à la culture du Sud-Ouest, elle vit désormais à Parentis en Born, dans les Landes, et se consacre à ses passions : l’écriture, la bonne chère et les voyages.
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Seitenzahl: 219
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Carole Meudic
Pignes… et Revirements
Roman
ISBN : 979-10-388-0375-6
Collection : Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : juin 2022
© Couverture Ex Æquo
©2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
La vie n’est un long fleuve tranquille que dans les films… pour les femmes qui n’ont jamais repris leur destin en main. Le contrôle de sa propre existence, le changement de sa trajectoire de vie ne s’accompagne jamais de tranquillité. Les femmes qui osent tout remettre en question sont celles qui ont réalisé que le long fleuve tranquille les amenait doucement vers le néant de leurs rêves : ceux que l’on fait dans sa jeunesse lorsque l’on se projette en imaginant son avenir.
Le futur se tisse des rencontres que l’on n’a pas encore faites, et les fils de nos vies s’unissent aux détours de ce que l’on croit des hasards… mais qui sait ce que notre vie nous réserve ?
Pigne : n.f. – XVe ; du provençal pinha, du latin (nux) pinea « (pomme) de pin ».
1 pomme de pin.
2 Régionalisme du Sud-Ouest : coup, coup de poing.
« Un nouveau départ ».
C’est ce que m’ont dit mes copines.
Une expression qui fleure bon l’aventure, les horizons insoupçonnés, les lendemains qui chantent, les destins radieux. Tu as des étoiles plein les yeux, des papillons plein la tête. Tu te vois à la proue d’un navire, les bras en croix, le nez au vent et les embruns qui te fouettent le visage tandis que Céline Dion s’égosille en fond sonore. Tu es Di Caprio, tu es le roi du monde.
Pourtant, j’ai beau regarder autour de moi, mon seul horizon est une montagne de cartons qui encombre la pièce. Point d’embruns, mais de la sueur et de la poussière qui colle à mon front. Faute de vocalises, j’entends les pétarades du camion de déménagement qui s’éloigne dans l’allée.
Et puis je connais trop la fin du Titanic pour me réjouir.
Cela s’apparenterait plutôt à un « retour à la case départ ». Moins glamour. Comme un Di Caprio qui se serait pris une vague en pleine poire. Un Di Caprio qui la ramènerait moins, avec sa mèche dégoulinante sur le front, les yeux rouges de sel et du varech sur les épaules.
Je suis vannée. On ne m’avait pas dit qu’il fallait un entraînement sportif pour changer de vie. J’aurais dû regarder des tutos sur Youtube, « comment préparer ton corps avant un déménagement ». J’imagine d’ici la minette de vingt ans, en mini short et brassière fluo, la couette sautillante et les abdominaux indécents, te montrer les squats nécessaires à la levée harmonieuse d’un carton. Un carton très probablement vide, sinon elle n’aurait pas ce sourire conquérant vissé sur son minois avenant. Je vais lui coller mon Robert en six volumes ou ma collection de livres d’art, elle rigolera moins, la blondinette !
Il faut dire que c’est arrivé si vite ! Je n’ai même pas eu le temps de réaliser, de penser aux conséquences de ma décision, aux engrenages qu’elle mettait en jeu, à l’avalanche de difficultés qu’elle ne manquerait pas de déclencher. Cette année a été une succession d’épreuves qu’il a fallu surmonter les unes après les autres, au jour le jour. Alors imaginer un seul instant que j’aurais pu anticiper quoi que ce soit et appréhender sereinement ce déménagement était une vue de l’esprit !
Je suis assise à même le sol, adossée au pied du canapé, le corps moulu. La nuque calée sur l’assise du sofa, je laisse mon regard se perdre dans les nervures des poutres du plafond. Mais comment as-tu pu atterrir là, ma pauvre Clémence ? Un kaléidoscope d’images valse dans mon esprit. Des souvenirs se télescopent. Tu revois le film de ces derniers mois en accéléré.
À ton retour d’Uruguay{1}, ton couple avait connu un regain de jeunesse. Comme un sursaut avant l’agonie. Un ultime tressaillement avant la mort imminente. Le dernier « bip-bip » avant l’encéphalogramme plat. Tu avais même cru que l’orage était passé et que là, c’était bon, c’était pour la vie, que votre mariage était désormais invincible. Les indestructibles ! Mais l’idylle avait été de courte durée. Les mauvaises habitudes ont la vie dure. Bruno s’était de nouveau plongé dans son boulot, dans son portable, dans ses travers. Il semblait glisser dans ta vie, par intermittence. Tu avais oublié le goût de sa peau. Vous vous croisiez de temps en temps. Vous n’aviez plus grand-chose à vous dire. Vous étiez devenus des colocs.
Et puis il y avait eu l’annonce du premier confinement. Branle-bas de combat dans ton petit univers de bobos parisiens. Tes copines, tes connaissances, tes voisins, tous cherchaient à fuir. Sauve qui peut ! Aux abris ! Tout le monde faisait jouer son carnet d’adresse, rappelait des amis de jeunesse perdus de vue, une vieille tante oubliée, un copain de promo resté en province. Tous les plans étaient bons pour louer une maison à la campagne. L’exode rural à l’envers. La vieille maison de famille à Nice, où nous passions régulièrement les étés quand les enfants étaient petits, était déjà squattée par d’obscurs cousins. Tous ceux de tes amis qui possédaient une résidence secondaire étaient aux abonnés absents. Il faudrait trouver une autre solution pour se mettre au vert. Bruno restait à Paris : « Tu comprends, avec mes responsabilités, confinement ou pas, je dois rester près de la boîte en cas de pépin », avait-il asséné d’un ton grave. Soit ! Les femmes et les enfants d’abord ! L’homme, stoïque, resterait au front. Ce serait donc une retraite à trois.
Tant mieux.
D’autant que Diane, la cadette, était coincée à Montevideo où elle faisait ses études. Elle ne voulait pas être rapatriée. Peu touché somme toute par la pandémie, le pays avait immédiatement fermé ses frontières. Elle attendrait là-bas que les choses se calment. Tu étais rassurée.
L’école de design de Manon, l’aînée, dispensait désormais les cours en « distanciel » (un nouveau mot, apparu pour l’occasion, tout aussi laid que son antonyme, dénué de sens, le « présentiel »). La perspective de suivre son cursus en maillot de bain et lunettes de soleil la ravissait. Auguste, le petit, rechignait en revanche à partir. Il ne voulait pas quitter d’une semelle ses copains de lycée. Quand on avait enfin réussi à lui faire comprendre que, de toute manière, il ne pourrait pas sortir les voir, il avait consenti à quelques semaines de vacances forcées loin d’eux.
Tout semblait indiquer que pour fuir le virus, il fallait tracer vers l’ouest. Les cartes que diffusaient les chaînes d’information en continu étaient très claires : les zones vertes longeaient l’océan. Comme tes ex-collègues de bureau t’avaient saoulée pendant des années avec leurs souvenirs de vacances du Bassin d’Arcachon, tu avais décidé d’installer le camp retranché là-bas. La perspective des huîtres et du ballon de vin blanc au milieu des pins n’était pas pour te déplaire et leurs récits enthousiastes avaient fini de te séduire.
C’était sans compter sur l’explosion de la demande. Tout le monde semblait avoir eu la même idée que toi. Les prix flambaient. Il ne restait plus une seule maison à louer à des prix abordables. Si tu n’étais pas blindé ou connu – souvent les deux, d’ailleurs – il ne te restait qu’un studio miteux au bord de la voie ferrée. Tu ne pouvais quand même pas griller pour un confinement l’équivalent d’un séjour aux Seychelles ! Tout en maudissant les Arcachonnais et leur goût du lucre, tu voyais tes espoirs de refuge sous les pins fondre comme neige au soleil.
— Je suis désolée, madame, nous venons de louer ce bien, nous n’avons pas eu le temps de désactiver l’annonce… Non, madame, nous n’avons plus d’offre équivalente sur le secteur.
La sempiternelle rengaine. Tu commençais à désespérer de trouver un point de chute au bord de la mer. On était vendredi 13 mars 2020. Le président avait pris la parole la veille au soir. « Nous sommes en guerre », avait-il asséné. Ça sentait le roussi. Les fuites, d’où qu’elles viennent, étaient unanimes : il reprendrait la parole lundi pour annoncer des mesures drastiques et dans la foulée un confinement d’au moins quinze jours. Personne ne se doutait alors que cela durerait deux mois, même si on sentait bien que ça allait se prolonger un petit moment, l’histoire. Il fallait fuir Paris, coûte que coûte. Et vite. Tu te revois, angoissée, pendue à ton téléphone, égrenant tous tes contacts, toutes les annonces de toutes les plateformes. En vain. Tu commençais à envisager des points de chute moins glamours mais plus accessibles. Faute d’huîtres et de vin blanc sous les pins, sans doute devrais-tu te contenter de vin chaud dans une grange au fin fond des Pyrénées. Tu enrageais.
Jusqu’à ce que, contre toute attente :
— Non madame, je n’ai plus de bien en location sur le Bassin d’Arcachon. Êtes-vous fixée sur le secteur ? Car j’ai une jolie petite maison à louer un peu plus au sud, à Biscarrosse Plage.
Alléluia ! Pourquoi n’y avais-tu pas pensé plus tôt ? La faute de tes anciens collègues, ça. Les Landes, les pins, l’immensité des plages qui s’étirent jusqu’à l’infini, comment avais-tu pu passer à côté ? En deux temps trois mouvements, l’affaire était pliée. Grand branle-bas de combat, tu avais sonné le rappel. Les enfants avaient deux heures pour faire leurs bagages, on prendrait la route au plus vite. On roulerait toute la nuit. On aurait le week-end pour s’installer et découvrir les lieux.
Et on avait fui avant d’être enfermés, comme des milliers de Parisiens privilégiés.
Les premiers temps s’étaient déroulés avec la douceur et la nonchalance des vacances. Grasses mats, petits-déjeuners qui s’éternisaient sur la terrasse en teck, lectures au soleil sur les transats du jardin, parties passionnées de pétanque dans l’allée… et petite douzaine d’huîtres avec son ballon de blanc, of course ! Nous n’avions nullement l’impression de vivre le cauchemar d’une pandémie et d’un confinement. De temps à autre, je me rendais dans le centre de Biscarrosse pour faire mes emplettes, dégoulinante de gel hydro-alcoolique et un masque sur le nez. Des masques que nous nous étions amusés à confectionner après avoir regardé deux cents fois un tuto pour comprendre les subtilités des pliages savants. Pénurie oblige, ce fut atelier couture pour tout le monde ! C’était la seule incursion du virus dans notre vie. Nous nous sentions particulièrement chanceux, surtout lorsque nous parvenaient des infos de la vie à Paris.
Bruno était furibard. « C’est insensé tout de même de mettre tout le pays sous cloche ! », aboyait-il en visio, dans une version saccadée et floue de lui-même. Au fond de moi, je ne pouvais m’empêcher de jubiler : je l’imaginais tout seul, désemparé devant le lave-linge ou le micro-ondes, sans femme de ménage pour lui repasser ses chemises, sans restaurant où mettre les pieds sous la table, sans salle de sport où soulever des kilos de fonte et transpirer des litres de sueur. Sans maîtresses non plus. Une nouvelle vie pour lui ! J’avoue que c’était vraiment jouissif de le voir se débattre dans le milieu hostile de notre appartement familial.
Tous les jours à vingt heures, nous nous mettions à la terrasse pour applaudir les soignants. On se sentait un peu cons, quand même, seuls au milieu des pins. J’imaginais les sangliers et les renards se gondoler de rire en nous voyant applaudir à la lune.
Et puis le confinement a été étendu. Les jours n’en finissaient pas. On avait fini nos lectures. On en avait marre de jouer à la pétanque. De surcroît, il s’est mis à pleuvoir. Un vrai printemps de merde. Les fossés débordaient. Les flaques se changeaient en mares. Alerte orange dans les Landes. La tempête s’abattait sans relâche sur la côte. Elle semblait tourner en rond et ne pas vouloir quitter la zone. Comme pour nous punir de ne pas être trop touchés par la pandémie.
La bande passante était très fragile. Internet sautait sans cesse. Impossible de nous connecter tous les trois en même temps, d’autant que la 4G était inexistante. Les zones blanches en France n’étaient donc pas des légendes urbaines ! Travailler et étudier à distance sous le même toit était totalement illusoire et source de conflits à répétition. L’humeur maussade devenait de plus en plus électrique. Des cris et des pleurs fusaient pour des peccadilles : l’accès à internet, mais aussi la douche, le ménage, le menu. Parfois pour rien.
Comme ça.
Pour passer le temps.
Un jour, Auguste s’est enfui sur la plage.
— C’est quand même trop con d’être au bord de la mer et de ne pas pouvoir y aller. Comme si j’allais me faire contaminer par une mouette ! De toute façon il ne va tout de même pas y avoir des flics sur la plage pour m’aligner, avait-il hurlé en claquant la porte.
Eh bien si ! Des gendarmes, plus exactement. Venus vérifier que les surfeurs du coin n’avaient pas succombé à la tentation d’une belle vague et bravé l’interdiction de sortir. Ils avaient raccompagné mon fils, qui la ramenait moins pour le coup, les yeux sur le bout de ses baskets. Amende et sermon en prime. « Vous devriez mieux surveiller votre progéniture, madame. » Dans leur grande bonté ils ne me verbalisaient que pour le non-respect du confinement, pas pour le non port du masque. Quelle générosité ! Je me pinçai les lèvres pour ne pas leur expliquer que porter le masque lorsqu’on est tout seul sur une plage vide à des kilomètres à la ronde et avec un vent à décorner les bœufs, c’était un peu excessif, tout de même. Mais je n’en fis rien.
— Vous venez de région parisienne ?
J’avais compris le message subliminal. Nous étions de vilains parigots, venus de la zone rouge cramoisi. Nous avions fui, nous avions abandonné nos congénères moins chanceux à leur triste sort et venions perturber la quiétude des habitants du cru. Nous étions perçus comme des menaces, de dangereux transmetteurs de virus venus de contrées où les malades tombaient comme des mouches. Je ne mouftai pas. Je signai le chèque et acquiesçai.
Après cet incident, l’ambiance s’était encore détériorée. Comme si tous les deux avaient pris conscience de l’enfermement et de la privation de liberté. Bienheureux le prisonnier qui s’ignore ! C’est la conscience de l’enfermement qui est le véritable poison.
Encore maintenant, le souvenir de ces moments me serre le cœur. Les engueulades s’enchaînaient. Auguste s’emportait très souvent. Il refusait d’être loin de ses copains plus longtemps ; il voulait rentrer à Paris, coûte que coûte. Un lion en cage. Il s’en foutait de pouvoir jouer à la pétanque sous la pluie ou d’entendre l’océan gronder au loin ; lui, ce qu’il voulait, c’était retrouver sa chambre, ses repères, c’était du réseau, c’était jouer en ligne avec ses potes ! Il n’en pouvait plus de tourner en rond. Il menaçait de filer la nuit, de faire du stop et rejoindre son père. « Au moins, si les flics m’arrêtent, ils me ramèneront chez moi, À PARIS ! »
L’atmosphère est devenue encore plus pesante à la mi-avril. Je me souviendrai toujours de ce 17 avril. Le jour des vingt ans de Manon ! Je la revois, le visage tuméfié par les pleurs, allongée sur le canapé, la tête sur mes genoux. Je lui caressais lentement les cheveux. Elle était inconsolable. Entre deux sanglots, elle hoquetait « je n’aurai plus jamais vingt ans, c’est fini… » Je ne lui ai pas dit que nous préparions sa fête d’anniversaire depuis des mois avec ses amis. Tout était tombé à l’eau. Elle avait à peine touché au festin que j’avais concocté et était partie se coucher, la mort dans l’âme. D’ordinaire plutôt soupe au lait, elle était devenue apathique. Elle qui n’avait pas la langue dans sa poche s’enferrait dans son mutisme. Elle se traînait, elle, la fashionvictim, dans un jogging informe, les cheveux filasse, du canapé au lit et du lit au canapé. L’ombre d’elle-même.
Il fallait agir. Et vite.
Ce qui, de prime abord, était apparu comme une bonne idée, devenait dévastateur. Il en allait de la santé mentale de mes enfants.
Il ne m’avait pas fallu très longtemps pour convaincre Bruno de faire un aller-retour éclair pour rapatrier Auguste et Manon. Pour ma part, je devais au moins rester jusqu’à l’échéance pour rendre les clés à l’agence. Bruno avait certes beaucoup de défauts, mais lorsqu’il s’agissait du bien-être de ses enfants, il était prêt à tout. Notamment à braver les contrôles de police censés empêcher les Français de se déplacer.
Son coupé sport avait avalé l’asphalte en à peine plus de cinq heures, sans croiser la maréchaussée à aucun moment. Il était arrivé vers minuit, avait gobé deux expressos bien serrés, avait embarqué bagages et enfants dans la voiture et avait foncé en sens inverse. Au petit matin, un sms m’était parvenu. « Bien arrivés. Reste là-bas tout le temps qu’il faudra. On se débrouille. »
J’étais donc restée jusqu’à la levée du confinement.
La solitude ne m’avait pas pesé. Bien au contraire. Un peu de calme dans la course effrénée de mon quotidien n’était pas pour me déplaire. Comme un changement de rythme salutaire. La musique de ma vie en version ralentie. Je travaillais désormais en free-lance pour des revues et journaux divers, ce qui me laissait une totale liberté de mouvements. L’activité tournait au ralenti. Ça faisait du bien de buller, pour une fois. Me passionner pour une série d’adolescents en plein après-midi. M’endormir devant la même série d’adolescents, la bouche ouverte et des rondelles de concombre partout sur le visage. Faire des crêpes, comme ça, sur un coup de tête. Lécher le bol de mousse au chocolat. Manger des chips en jouant à Candy Crush. Me concocter un plat de salsifis parce que cela fait vingt ans que je n’en achète plus, vu que je suis la seule à les apprécier à la maison. Marcher pieds nus. Oublier le brushing savant au profit d’un crayon enfoncé dans le chignon.
Ne faire rigoureusement que ce qui me chante.
Cela m’avait fait un bien fou.
À mon retour, l’accueil avait été plus que froid. Bruno était très souvent absent. « Un boulot de dingue ! » Je lui avais suggéré d’investir dans un réchaud et un duvet afin qu’il puisse passer ses nuits au bureau. Il avait levé les yeux au ciel. Comment pouvais-je comprendre, moi qui venais de me la couler douce pendant deux mois ? Les enfants semblaient faire la gueule, eux aussi. Sans doute me reprochaient-ils encore ma fausse bonne idée. Aucune remise en question, ces gosses ! Comme si j’y étais pour quelque chose si nos gouvernants avaient décidé de nous enfermer pour notre bien ! Même ma balance boudait. Le verdict que je pressentais, boudinée dans mes pantalons à en faire exploser la fermeture éclair, était tombé, sans appel : six kilos ! J’avais donc repris, de mauvaise grâce, mes tours de parc avec celles de mes copines qui étaient accros au running.
Lorsque le deuxième confinement était tombé, je n’avais pas fait la même erreur. Ce n’était pas l’envie qui me manquait de repartir sous les pins landais, mais je l’avais jouée corporate. J’étais restée. Mon grand cœur me perdra. N’étant ni étudiante ni salariée d’une entreprise, j’étais la seule complètement assignée à résidence. J’avais donc acheté un chiot pour pouvoir sortir prendre l’air en toute légalité. Un minuscule bâtard, croisement incertain d’un chihuahua et d’un pinscher. Notre manque d’inspiration et nos désaccords sur le sujet avaient atteint des records : nous avions fini par le baptiser Le Chien. Avec une variante récurrente dans la bouche de Bruno : Ton Chien. Contrairement au reste des occupants de notre appartement, celui-ci témoignait au moins la reconnaissance du ventre. C’est valorisant, un chien. Vous vous sentez important et aimé. Les chiens ont cette capacité, lorsque vous rentrez d’une course de cinq minutes à l’épicerie du coin, de sauter de joie comme si vous rentriez de six mois de trail autour du monde.
Et puis tout s’était emballé.
Très vite.
Un soir, Bruno était rentré avec la tête des mauvais jours. Enfin, plus que d’habitude. « Il faut qu’on parle. » Aïe ! Cela ne me disait rien qui vaille. Son regard était dur et désabusé. Des yeux vides d’amour.
— J’ai rencontré quelqu’un
Bim ! Comme ça. Direct. Un peu imprécis aussi. On pourrait croire à quelque chose de subit. Un coup de tête. Une passade. Il n’en était rien. J’ai appris plus tard que cela faisait la bagatelle de deux ans qu’il « voyait » ce fameux quelqu’un. Contre toute attente, je n’ai rien ressenti. Nada. Un peu surprise voilà tout. Un uppercut dans le vide. Comme une évidence. Comme si je savais depuis bien longtemps au fond de moi le dénouement de notre histoire sans vouloir me l’avouer. Comme ces séries B où l’on se persuade que non, ce n’est pas possible, cela ne peut pas finir comme ça, tant l’issue est trop évidente.
Il mettait donc fin à notre coloc.
Mais c’est moi qui devais lever le camp.
Il se mettait en ménage avec une obscure collaboratrice, Gwendoline. Plus jeune, cela va de soi. Les enfants étaient grands, ils feraient ce qu’ils voulaient.
Je pouvais garder Le Chien.
Un peu prise au dépourvu, il m’avait fallu trouver un nouveau point de chute. Je n’avais pas hésité une seule seconde : la sérénité des forêts landaises. Le coin m’avait bien plu, le confinement ne m’avait pas permis de voir grand-chose mais m’avait laissé un goût de reviens-y. Cela permettait, de surcroît, de mettre quelques bonnes centaines de kilomètres entre Bruno et moi. Double avantage !
Les derniers mois avaient été épuisants. Le nez dans le guidon en permanence. Avocats, divorce, papiers, jugement, comptes bancaires, recherche d’appartement. Cela n’avait pas été une sinécure ! La plupart des locations étaient saisonnières. Impossible de trouver un logement à l’année. Ou alors si, mais il fallait quitter les lieux en mai, faire ses valises et faire place nette pour les estivants qui allaient se succéder à prix d’or tout l’été. Le bord de mer était inaccessible. J’avais heureusement fini par trouver une petite maison, sur les berges du lac de Parentis-en-Born, un peu à l’intérieur des terres, à dix kilomètres de Biscarrosse.
Et me voilà avec mes cartons et mes paquets. Une vie entière contenue dans un camion de quinze mètres cubes.
Prête à affronter une nouvelle vie.
Ou presque.
Des effluves évoquant la course des fennecs dans le désert ou la parade amoureuse des cerfs dans le sous-bois montent de mes aisselles et de mon T-shirt sale. Je vois en contre-plongée ce monde désordonné de caisses, de meubles amoncelés pêle-mêle et je me sens minuscule et seule. Là, sur ma droite, appuyés contre le mur, le grand sommier et le matelas de mon lit forment une décoration incongrue au milieu du salon. Tu revois les efforts des trois costauds qui déchargeaient le camion. Un angle vers la droite, non, un peu plus vers la gauche, ah ben non, plus droit alors. Ils se passaient les mains dans leurs cheveux en sueur et réessayaient, encore et encore, ce Tetris grandeur nature. Après avoir lutté un long moment à ce jeu de casse-tête, ils s’étaient retournés vers moi, déconfits. Il avait bien fallu se rendre à l’évidence.
— Euh… Madame, votre sommier ne passe pas dans la cage d’escalier !
Quelle idée, aussi, de faire suivre ton lit King Size à mémoire de forme sans même te demander si la vieille maison que tu loues a la capacité de l’accueillir !
— Laissez-le là, avais-tu dit dans un souffle en montrant le mur du salon d’un geste désabusé de la main.
On verrait plus tard. On trouverait bien une idée lumineuse, à n’en point douter. Une solution. Un éclair de génie qui permettrait au lit de retrouver la chambre et au salon de recouvrer son espace.
Mais demain.
Pas maintenant.
À cet instant, mon cerveau est au bord de l’implosion neuronale, ma nuque craque comme un vieux gréement et mes bras ankylosés sont aussi raides que ceux d’un Playmobil. Je n’aspire qu’à une chose : une bonne douche chaude, me lover dans la vapeur du jet bouillant et dans les parfums printaniers du gel douche.
Seule perspective capable de m’extirper du carrelage sur lequel je suis vissée depuis une bonne demi-heure sans pouvoir bouger le petit doigt.
Péniblement, dans un grincement de tout mon pauvre petit corps meurtri, je me relève en prenant appui sur le bord du canapé. Je dois ressembler à un girafon qui vient de se fracasser de deux mètres de haut en quittant l’utérus maternel et qui essaie de rassembler ses membres tout mous pour se mettre debout. En plus pathétique et moins mimi. Pas du genre qui fait des milliers de vues sur Insta et provoque des nuées de cœurs. Plutôt bêtisier de fin d’année.
Le reflet que me renvoie le miroir de la salle de bain finit de m’horrifier. J’ai pris dix ans ! Des cernes bleutés creusent des sillons dans lesquels j’ai l’impression que mes yeux vont être engloutis comme dans un trou noir. Le fond de teint « super couvrant » a du mal à dissimuler la couleur olivâtre de mon visage. Tu parles de l’« effet bluffant » mentionné sur la boîte ! J’ai l’impression que la peau de tout mon corps est irrésistiblement attirée vers le bas. Comme si l’attraction terrestre devenait surpuissante. Que l’air ambiant pesait des tonnes. Que le sol allait m’avaler.
Il est grand temps que je m’occupe de moi, que je me reprenne en main. Finalement, cet éloignement forcé va me faire du bien. Nouveau lieu, nouvelle vie. De toute façon, je n’ai pas le choix. Soit je m’astreins à une vie plus sereine et récupère une apparence humaine. Soit je m’avachis et finirai dans dix ans en jogging, sur mon canapé avec Le Chien, à manger des chips en regardant des séries d’adolescents.
