Justine et les "gueules cassées" - Christian Oosterbosch - E-Book

Justine et les "gueules cassées" E-Book

Christian Oosterbosch

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Beschreibung

Une jeune femme aux facultés hors du commun va participer à sa manière à la Grande Guerre.

Octobre 1922, forêt de Freyer.
Les feuilles mortes crissent sous les pas des chevaux de Justine, récemment médecin, et de Werner, son époux, médecin également.
Au détour du chemin, surgit un homme dont le visage est masqué de cuir noir.
Les chevaux hennissent tandis que l’apparition enlève la carapace qui dévoile une cruelle réalité. Il n’a plus de visage, rien qu’un trou béant : sa pommette gauche, son nez, ont été amputé, laissant voir la langue.
– Êtes-vous la fameuse Justine dont mon capitaine m’a parlé à Digne, affirmant que vous étiez la seule à pouvoir me soigner ?
– Ce n’est pas pour nous, dit Werner qui, comme Justine, a mis pied à terre. Il faut aller aux États-Unis.
– Impossible, rétorque le malheureux. Le voyage seul coûterait une fortune !
Impossible, Une fortune ?... pense Justine, dont le père vient de découvrir au Congo une mine de diamants…

Un roman historique qui prend comme cadre les tranchées de la Première Guerre mondiale.

EXTRAIT

Justine était née presque avec le siècle : à la mi-mai de 1898. C’était un enfant du printemps, que l’on promène dès les premiers jours de leur vie. Sa « maman » ne la quittait pas. Elle la portait dans un sac à dos et la déposait contre un arbre pendant ses cueillettes forestières. Le bon lait de Mariette la fortifiait rapidement. En février, elle fit ses premiers pas. À deux ans, elle parlait intelligiblement. Elle était d’une beauté stupéfiante. Elle n’avait pas les cheveux auburn de sa mère. Elle était brune, avec de grands yeux bleus et de longs cils. Elle consolait Sylvie de son chagrin.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

D’une écriture coulant au rythme palpitant des faits de l’Histoire, il nous fait découvrir la « sale guerre » et le travail des troupes médicales à l’arrière des champs de batailles ensanglantés. [...] Une lecture passionnante. - Blog Les plaisirs de Marc Page

À PROPOS DE L'AUTEUR

Docteur en médecine chirurgie et accouchements, Christian Oosterbosch participe à plusieurs expéditions africaines : plusieurs traversées du Sahara et une première mondiale sur la face Nord-est du mont Kenya. Il est également le fondateur des Chambres syndicales de médecins et a été président de la Croix-Rouge de Herstal de 1974 à 2005.

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Seitenzahl: 462

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

Page de titre

Le coquelicot fut la fleur fétiche des victimes de la grande Guerre, surtout britanniques.

On en vendit des millions en papier pour différentes œuvres militaires.

Chapitre 1 L’accouchement

Le 2 mai 1898, Sylvie Binet arrêta son petit âne et l’attacha à un piquet devant la masure, en lisière de la forêt de Freÿr, où on l’avait appelée pour un accouchement. Elle saisit sa trousse et frappa à la porte. Elle était entrouverte. La chaleur la fit reculer. La baraque était occupée par une vieille femme que Sylvie rencontrait parfois en train de ramasser du bois mort. La vieillarde était assise au coin d’un feu qu’elle ne cessait d’alimenter comme si elle était menacée par le froid. La pièce était éclairée par une lampe à pétrole. Un gémissement se fit entendre. Dans un coin sombre, Sylvie aperçut la parturiente, complètement nue, sur un tas de draps en boule. Elle gémissait comme dans une fin de travail. Malgré son état, ses cheveux couverts de sueur et ses rictus douloureux, Sylvie fut frappée de son extraordinaire beauté. Elle était auburn, avec des yeux verts dont le regard filtrait à travers des paupières aux longs cils. Sa peau était blanche comme du lait. Son gros ventre se contractait par moments. Les cris se rapprochaient. Elle apostropha Sylvie et lui dit :

— Vous allez me laisser souffrir comme ça longtemps ?

— Cela va dépendre de toi, mon petit, répondit Sylvie de sa voix calme. Si tu es courageuse, cela ira vite. Si tu ne pousses pas, cela durera plus longtemps.

— Elle sera courageuse, dit la grand-mère. Marjorie l’a toujours été.

— Tu t’appelles Marjorie. C’est un bien joli nom.

— Ne me tutoyez pas ! Occupez-vous de vos affaires ! Donnez-moi vos instructions, je vous obéirai.

Sylvie, un peu refroidie, se mit à étaler ses instruments sur une petite table et aida Marjorie à s’installer sur la grande. Lors d’une nouvelle douleur, elle fit un toucher pour apprécier la dilatation et laissa tomber :

— Vous êtes à dilatation, complète. Il y a longtemps que le travail a commencé ?

— Au moins huit heures. J’ai dû venir de Liége.

— Pourquoi venir de si loin ?

— Je voulais accoucher chez ma grand-mère. C’est ma seule parente.

Sylvie attacha deux bandes crêpes aux pieds de la table. Elle y glissa les mains de Marjorie. À la douleur suivante, elle lui souleva la tête et lui cria d’une voix forte : Poussez ! Poussez !

Elle dit à la grand-mère

— À la prochaine douleur, vous viendrez lui soulever la tête. Je dois surveiller la vulve de peur qu’elle ne se déchire.

Mais tout se passait pour le mieux. La tête descendait bien. Elle n’avait plus qu’à tourner pour se placer sous le pubis. Elle interdit alors toute poussée et, de ses mains, elle aida l’extraction. La tête du bébé apparut. Justine glissa le doigt sous le cou et constata :

— C’est une circulaire du cordon. Ne poussez plus ! Elle coupa le cordon entre deux pinces et le bébé, une petite fille rousse, apparut en vagissant.

— Elle sera aussi belle que sa maman, dit l’accoucheuse.

— Pour son malheur, répondit Marjorie.

— Pourquoi dites-vous cela ?

— Parce que c’est un malheur d’être trop belle. Les hommes vous tournent autour comme des mouches. Vous n’êtes jamais tranquille. Même les vieux voulaient me palper sous la jupe. Quand j’ai été plus grande, ce fut la tempête permanente. Surtout que j’étais sans défense. Mes parents étaient morts. Je fus placée à l’orphelinat. Les religieuses venaient me tripoter dans mon lit. Parfois, je hurlais et j’étais punie. J’ai toujours rêvé d’être laide et que l’on me foute la paix.

Sylvie avait essuyé le bébé et l’avait enveloppé de langes. Elle lui instilla une goutte d’argyrol dans chaque œil. On avait l’impression qu’elle était maquillée.

— Voulez-vous la prendre dans vos bras ? dit-elle à Marjorie.

— Jamais ! Qu’elle ne me touche pas ! C’est une sorcière ! Je ne la veux pas ! Gardez-la ! Donnez-la à qui vous voulez. Je ne la connais pas. Sylvie et la grand-mère étaient suffoquées. Comment peut-on rejeter une si belle petite fille ? N’importe quel enfant, d’ailleurs. Votre enfant n’est-il pas toujours le plus bel enfant du monde ?

Les douleurs reprenaient.

— Que se passe-t-il ? S’inquiéta Marjorie. Il y en a un deuxième ?

— Non, rit Sylvie, ce sont les douleurs de l’arrière-faix. C’est le placenta qui sort. C’est la délivrance.

Le bébé vagit un moment, puis se tut. Il gardait les yeux ouverts, comme s’il regardait quelque chose.

Sylvie recouvrit Marjorie qui s’endormait. La grand-mère ne chargeait plus le feu. Elle s’assoupissait dans le fauteuil. L’accoucheuse rangea ses instruments. Elle se demandait si Marjorie avait parlé sérieusement en reniant son bébé. Si oui, qu’allait-elle en faire ?

L’accouchée ouvrit les yeux et dit, comme si elle avait entendu les réflexions de Sylvie : « Moi, vous ne m’avez pas vue. Je n’existe pas. C’est vous qui avez accouché cette nuit. Allez la déclarer sous votre nom au garde champêtre. C’est votre fille désormais ».

— Mais je suis seule. Mon mari est mort au Congo. Comment le village va-t-il prendre cette grossesse ?

— Le village sait que vous êtes accoucheuse. C’est un enfant que vous avez trouvé sur votre chemin, voilà tout.

— Comme vous y allez, Marjorie !

— Si vous ne voulez pas d’elle, vous trouverez sans peine quelqu’un pour l’adopter. Je vous fais confiance.

Sylvie était bouleversée par le sort de la petite fille que sa mère abandonnait sans remords. Elle sentait poindre en elle l’immense amour dont elle avait été privée par son veuvage précoce. Sans ajouter une parole, elle plaça le bébé dans son immense sac et se dirigea vers la porte.

— Marjorie, vous allez avoir une montée laiteuse. Vu les seins que vous avez, elle risque d’être énorme. Serrez-les dès aujourd’hui avec les bandes que j’ai attachées à la table. Je repasserai demain. Mais j’y pense, pourquoi avez-vous dit que ce petit ange était une sorcière ?

— Parce qu’elle est la fille du diable, répondit-elle dans un souffle.

Sylvie haussa les épaules et repartit dans sa petite carriole. On était en mai. Le jour se levait. Le bébé devait rester à jeun pendant 24 heures. Sylvie la prit près d’elle dans un petit berceau de poupée et s’endormit dans son grand lit vide.

Il était bien dix heures quand elle se réveilla. Le bébé n’avait pas bougé.

Je vais la porter chez Mariette. Elle vient d’accoucher et, avec ses gros nichons, elle aura assez de lait pour deux. Il faut aussi voir Alphonse Franck, le garde champêtre, pour la déclaration.

Mariette fit à Sylvie un accueil plein de douceur :

— Une petite fille, dit-elle, et, moqueuse, elle est à toi ! Ce fut une grossesse éclair. Je n’ai rien vu venir.

— Tais-toi ! C’est ce que je vais dire à Alphonse. J’espère qu’il me croira. Sinon, je l’adopterai. Sa mère a disparu.

Mariette lui montra son gros garçon. Il tétait énergiquement.

— Et j’en ai encore beaucoup trop, dit-elle. Il était temps que tu viennes avec ta poupée. Comment l’appelles-tu ?

— Je n’y ai pas encore pensé. Je vais d’abord voir Alphonse.

Fait extraordinaire, le garde champêtre était à la maison communale, à Tenneville. Il s’appliquait à écrire, avec une plume d’oie, dans un grand registre. Il leva la tête.

— C’est toi Sylvie ! Il y a si longtemps que je t’ai vue. Quel bon vent t’amène ?

— C’est pour une déclaration de naissance. Une petite fille.

Alphonse se leva et se saisit d’un autre registre, blanchi et poussiéreux.

— Il y a bien cent ans qu’il sert, dit-il. Il y aura bien encore une petite place pour ton bébé. Quel est son nom ? Et qui sont ses parents ?

— Elle s’appelle Justine Binet et je suis sa mère. Pas de père connu.

Alphonse laissa tomber sa plume de stupeur :

— Tu viens d’accoucher et tu viens, guillerette, me l’annoncer toi-même. Et de père inconnu par-dessus le marché ! C’est une blague ?

— C’est très compliqué. J’ai accouché la vraie mère cette nuit dans le bois de La Neuville. Elle ne veut pas son enfant et m’a demandé de le prendre à mon nom. Que dois-je faire ?

— Le déclarer comme ton enfant est illégal. Encore que je sois le seul témoin. Personne n’y verra que du feu. Mais pourquoi ne pas simplement l’adopter ?

— Tu sais bien Alphonse que la procédure d’adoption est longue et compliquée. On va rechercher les parents. On va faire une enquête sur moi. Il faudra bien un an de procédure et tous les orphelinats vont venir pour se l’arracher. Je n’aurai que des ennuis.

— C’est tristement exact. Les procédures administratives sont tellement stupides et compliquées. Et bien d’accord, Sylvie. Je pourrais témoigner que je t’ai vue avec un gros ventre, il n’y a pas si longtemps. Mais le père ?

— C’est mon mari.

— Il est mort l’an passé !

— Suis-je la première femme à tromper son mari ?

— Tu ne l’as pas trompé, puisqu’il est mort !

— Bref, ce sera un enfant naturel. Mais elle portera le nom Binet, de son « père ». Comme nous étions cousins, c’est le même que moi.

— À quelle heure est-elle née ?

— À trois heures. Sur le territoire de Laneuville-au-Bois. Chez la vieille Adam. J’ai accouché seule. Je suis accoucheuse !

— Je serai le témoin, dit Alphonse. Mais tout ceci doit rester secret. Uniquement entre toi et moi. Je n’en parlerai même pas à ma femme.

Sylvie remonta dans sa carriole, direction Laneuville-au-Bois. Elle avait hâte de raconter à Marjorie les bonnes conclusions de l’affaire.

Elle trouva la masure toute froide et la vieille Adam en pleurs.

— Que s’est-il passé, la mère Adam ? Où est Marjorie ?

— Un homme aux cheveux noirs et à la barbiche en pointe est venu la chercher vers huit heures. Il n’a pas prononcé une parole. Marjorie était habillée. Elle avait fait son petit baluchon. Elle est montée dans le cabriolet après m’avoir serrée dans ses bras. Au revoir, grand-mère, m’a-t-elle dit, et merci de ton aide. Grâce à toi, je n’aurai pas accouché seule comme une chienne. Tu diras merci à la dame. Je m’en souviendrai. L’homme noir a fouetté son cheval et ils sont partis au galop vers la route de Liège.

— Console-toi, mère Adam. C’est une folle de la ville. Ne te laisse pas refroidir. Je vais rallumer ton feu. As-tu encore du bois ?

— Oui, j’ai déjà fait ma provision pour l’hiver.

— Dès que le feu marchera, je te ferai du café. Voici des nouvelles de la petite. J’ai trouvé une nourrice, la Mariette, et je l’ai inscrite à Tenneville comme ma propre fille. Alphonse a accepté. C’est moins compliqué que l’adoption. Tu seras quand même sa grand-mère.

— Son arrière-grand-mère, dit la vieille Adam, pas si folle.

Sylvie repartit en course. Il lui fallait un petit lit pour quand Justine reviendrait de chez sa nourrice. Elle voulait aussi faire réaliser par la couturière, un sac pour la porter sur son dos dans ses déplacements, surtout quand elle se rendait dans les bois de Freÿr pour la cueillette des simples. Elle tenait à ce que Justine vienne rapidement respirer l’air de la forêt. C’est la meilleure nourriture, pensait-elle. Pour soulager un peu Mariette, elle lui demanderait de tirer son lait qui coulait comme une fontaine et le transporterait dans les nouveaux biberons en verre soufflé qui venaient d’apparaître. Elle en avait vu chez le pharmacien. Mais surtout, elle voulait la nourrir un peu elle-même. Elle ne voulait pas que Mariette en eût le monopole.

Voici le mois de juin qui arrive, pensa-t-elle. C’est le mois de la cueillette.

Herboriste très compétente, Sylvie ramassait les simples avec soin, les plaçait dans un grand cahier à des pages choisies et les ramenait chez elle où elle les mettait à sécher dans son four à pain encore tiède. Elle les classait par catégorie et allait les vendre chez le pharmacien qui les utilisait pour ses préparations, potions et onguents. La cueillette de juin, c’est surtout celle des tisanes. C’est le mois où toutes les plantes sont en fleur et en abondance. On fait la cueillette jusqu’en septembre. Sylvie voulait la faire avec sa fille. Elle la porterait sur son dos, comme elle avait vu faire les Négresses sur les cartes postales de son mari. Elle la déposerait contre un arbre et la reprendrait quand elle aurait terminé sa surface de travail. Deux fois par jour, elle sortirait un biberon de sa blouse, où elle le tenait bien au tiède, et allaiterait Justine avec délice.

Comme l’amour d’un enfant est explosif, pensait-elle. Hier, je ne savais même pas qu’elle existait. Aujourd’hui, elle est déjà toute ma vie. Comme si je l’avais faite moi-même. Ce doit être ce que ressentent les hommes quand ils voient arriver leurs bébés.

Elle avait fait ses études d’infirmière-accoucheuse à Liège. Il n’y avait pas de cours d’herboristerie, mais elle avait, volontairement, fait de longs stages chez un herboriste de la rue Saint-Gilles qui lui avait prêté des livres et surtout des flores de la région ardennaise. Quand elle était en vacances, elle passait le plus clair de son temps dans les bois, sa flore à la main, souvent en compagnie du garde forestier ou du garde-chasse. C’est dans les bois qu’elle avait rencontré Ernest Binet. Bûcheron, il travaillait torse nu. Il était immense et tout en muscle. Le spectacle était grandiose. Il manipulait la cognée avec une force et une rapidité hors du commun. Plusieurs fois, il avait gagné le concours du meilleur bûcheron de la forêt de Freÿr. C’était un des fils de l’instituteur de Laneuville-au-Bois, Hubert Binet. Celui-ci était désolé de voir son fils travailleur manuel. Il aurait voulu en faire un ingénieur ou un avocat. Mais Ernest aimait la forêt avec passion. Il ne s’imaginait pas enfermé dans un bureau, une plume à la main. Bien sûr, il gagnait modestement sa vie, mais il avait déjà construit sa maison, une sorte de chalet suisse en rondins, tout coquet, à la sortie du village. Les sangliers venaient renifler sous sa porte et les biches se frotter sur les murs. Il était l’aîné d’une grande famille. Presque tous des garçons. Deux filles étaient mortes d’hémorragies que les médecins avaient baptisées « rupture d’anévrisme ». Il adorait sa mère, Marguerite, une grande costaude qui dominait de la taille et de la voix Hubert son mari, un gringalet d’instituteur qui avait vingt ans de plus qu’elle. Hubert était peut-être un gringalet, mais il était le cerveau pensant de la famille et du village. Il avait toujours refusé de faire de la politique, mais, s’il avait voulu, il aurait aisément été bourgmestre de Tenneville.

Un jour, Sylvie s’arrêta près du bûcheron et lui demanda si elle pouvait lui réciter un poème de Ronsard. Cela fit rire le malabar, mais il déposa sa cognée, remit un pull et s’assit contre un arbre en la regardant. Elle était ravissante, blonde, avec des yeux noirs, un soutien-gorge bien rempli, la taille fine et les jambes longues. Elle commença :

Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras

Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas

Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force

Des nymphes qui vivaient dessous la rude écorce

Sacrilège, meurtrier, si on pend un voleur

Pour piller un butin de bien peu de valeur

Combien feu de fer de honte et de détresse

Mérites-tu méchant pour tuer nos déesses…

— Zut, j’ai oublié la suite…

— Ce n’est déjà pas si mal, dit Ernest, rigolard. C’est mon père qui t’a appris tout cela ? Et il t’a chargée de venir me le réciter pour que j’abandonne ce métier que j’adore et où je suis vraiment moi-même ?

— Non Ernest. Je me suis dit que tu t’intéresserais peut-être à une fille qui viendrait t’interpeller dans la forêt, sans oser te dire qu’elle te trouvait costaud et bien musclé.

— Eh bien, voilà, c’est fait ! Je ne me suis, c’est vrai, jamais beaucoup intéressé aux filles. Aux fêtes du village, ce sont toujours les mêmes grosses pleines de bière. Mais voici une fée toute en grâce qui vient me reprocher d’être un criminel. Je crois que je vais changer d’avis sur les filles.

Ernest s’intéressa beaucoup à Sylvie. Son père Hubert grommelait :

— N’oublie pas qu’elle est ta cousine. Je me méfie des mariages consanguins.

— Papa, tu te méfies de tout ce qui pourrait me rendre heureux. N’est-elle pas jolie ? N’a-t-elle pas fait d’excellentes études ? Est-elle trop grande pour ma petite maison ? Je peux toujours en construire une autre…

Pour une fois, la grosse Marguerite s’opposa à son mari.

— C’est vrai Hubert ! S’ils sont heureux ensemble, ne les contrarions pas. La vie est si difficile parfois. Moi je m’incline devant tous les bonheurs. Ils sont si rares.

L’instituteur avait cédé et l’on s’était mariés à l’église de Laneuville-au-Bois. Une si grande église pour un si petit village. Tous les habitants étaient là. Tout le monde en costume du dimanche. Les dames en grande toilette avec des chapeaux immenses. Le père de la mariée Juvénal Binet, en grand uniforme d’officier de réserve dans la cavalerie, tenait, avec énergie, le bras de sa fille, sa seule fille, comme s’il ne voulait pas la lâcher.

Sylvie était rayonnante. Elle le tenait presque son bel Ernest, si costaud et si tendre. Elle se remémorait leurs amours naissantes sur la mousse de la forêt, à des endroits connus de lui seul. Il lui avait fait découvrir le bonheur. Jamais elle ne le quitterait.

Après le banquet traditionnel – Juvénal avait bien fait les choses – les amoureux allèrent s’enfermer dans le chalet d’Ernest et n’en sortirent que trois jours plus tard. Tout le village se demandait s’ils étaient encore là.

On était en juillet. L’école était en vacances. Hubert ne recevait son courrier qu’un jour par semaine. Au début de septembre, il reçut une lettre cachetée du ministère de la Guerre.

À Monsieur Hubert Binet

Directeur de l’école primaire

De Laneuville-au-Bois

Par Tenneville       Bruxelles, le 31 août 1894

Monsieur le Directeur,

La Défense nationale recrute des militaires pour l’État indépendant du Congo, propriété de notre souverain, le roi Léopold II. Par vos édiles de Tenneville, nous avons entendu parler de votre fils Ernest. Il conviendrait particulièrement bien pour la petite artillerie de la Force publique qui emploie deux canons Krupp de 47 mm. S’il accepte, il partirait, avec le grade de sergent dans la Force Publique et possibilités d’avancement, avec un traitement de 1.200 francs par mois, une assurance vie de 45.000 francs et tous ses droits à la retraite. L’engagement se fera par durées de trois ans renouvelables jusqu’à l’âge de la pension.

Nous attendons votre réponse. Elle devrait nous parvenir au plus tard le 30 novembre de cette année 1894.

Salutations distinguées

Pour le Ministre,

Jules Borguet, attaché

— Cela va être l’horreur, ils viennent de se marier ! Hubert, tout pensif, alla retrouver Marguerite. Elle se mit aussitôt à pousser de hauts cris.

— Hubert, quelle abomination ! Ils viennent juste de se marier ! Même dans la Bible, on interdit de faire partir à la guerre les mariés de moins d’un an. Tu vas jeter immédiatement ce torchon au feu et ne pas même lui en parler.

— Ce torchon ! C’est une lettre personnelle du Ministre.

— Personnelle ! C’est son attaché de cabinet ! Ce n’est presque qu’une circulaire. Donne-moi ça, je vais la brûler moi-même.

Avant qu’Hubert ait pu faire un geste, la lettre du ministre était au feu.

Chez les jeunes mariés, il y avait des tourterelles sur le toit. Elles ne cessaient de s’appeler pour l’amour. Toute la forêt était devenue une forêt magique. Les biches, les cerfs, les lièvres, tous les oiseaux, du matin au soir, chantaient l’amour de Sylvie et d’Ernest. Il avait repris sa cognée, l’avait aiguisée soigneusement sur sa grosse meule et était reparti dans les bois. Elle venait tout le temps le voir. Lui apportait des tartines, de la crème, un petit gâteau qu’elle avait fait le matin. Il déposait sa grosse hache et la serrait dans ses bras. Parfois, ils allaient plus loin, sur un lit de mousse. Ils étaient seuls comme au matin du monde. Elle criait.

Mais le ministère ne désarmait pas. La lettre suivante fut adressée directement à Ernest. Elle jeta la consternation dans le ménage. Ils décidèrent de consulter Hubert.

C’était le soir. Les enfants étaient au lit. Hubert et Marguerite papotaient au coin de l’âtre. Ils se levèrent, tout joyeux, à l’entrée du jeune couple.

— Vous venez déjà nous annoncer la bonne nouvelle ? dit Marguerite en serrant Sylvie dans ses bras.

— Non, hélas, c’est plutôt une mauvaise, dit le bûcheron. J’ai reçu une lettre du ministère. Ils veulent m’envoyer au Congo pour tirer au canon. Tiens, Papa, voici le document.

Hubert connaissait le texte par cœur. Il consulta Marguerite du regard.

— Nous connaissons cette lettre, dit-elle. Nous n’avons pas voulu vous en parler. Peut-on séparer un tout jeune couple, qui a l’air si heureux ?

Ernest tournait le papier dans ses mains.

— L’idée de quitter Sylvie me terrifie, mais avez-vous bien lu les conditions que l’on m’offre ? Ici, je ne gagne presque rien et là-bas on m’offre une fortune pour un engagement de seulement trois ans. Nous pourrions nous faire construire une maison.

Sylvie pleurait en silence.

— Qu’en penses-tu ? lui demanda Hubert.

— Ernest fera ce qu’il voudra. Moi j’ai juré de ne jamais le quitter. Nous vivrions parfaitement bien avec ce que nous gagnons ici : son petit salaire et, bientôt, mes accouchements. Cela devrait suffire à notre bonheur.

— Oui, dit Ernest, mais c’est toi qui ferais bouillir la marmite. Moi, je ne serai jamais qu’un manuel mal payé. Avant, quand j’étais jeune homme, je m’en moquais. Vivre dans les bois suffisait à mon bonheur. Cette occasion qui passe ne devrions-nous pas la saisir ? Après, tout serait facile. Nous serions établis.

Hubert et Marguerite se taisaient. Finalement, c’est la mère qui prit la parole.

— Je ne veux pas vous influencer, mais votre bonheur est si beau à voir. N’allez-vous pas sauter sur l’ombre et lâcher la proie ? Un travailleur manuel, tu l’as assez dit, Ernest, est-ce un homme de second ordre ? Pour vivre heureux, vivons cachés ! Penses-tu à tous les dangers que tu vas courir là-bas ? En plus des périls de la guerre, tu vas là pour tirer au canon, pas pour jouer de la cornemuse, as-tu pensé à toutes les maladies, les fièvres, les serpents, les fauves, enfin tous les dangers que tu ne connais pas dans ta douce forêt ?

Ernest baissait la tête. Il était fasciné par l’offre du ministère. L’aventure l’attirait ; l’argent aussi ; le grade de sergent ; la carrière… Et dans un coin de son cerveau, une petite jalousie devant son intellectuelle de femme. Depuis son mariage et son immense bonheur avec elle, il mesurait le gouffre qui les séparait. Même dans la forêt, elle en connaissait plus que lui. Elle ne le snobait pas, elle était même d’une douceur angélique, mais elle était tellement savante que parfois, il avait honte. Il sentait le besoin de réaliser des exploits, de l’éblouir et de lui apporter un peu de cette aisance qu’elle méritait et qu’elle avait connue chez son père.

Il ne m’aime pas assez, pensait Sylvie. Notre bonheur ne lui suffit pas. Sa fierté d’homme passe avant moi. Les hommes ne sont pas faits pour l’amour. Comme nous aurions pu être heureux, lui dans la forêt, et moi à m’occuper des bébés et des femmes enceintes. Qu’importe ce que nous aurions gagné. Je me sens si bien dans sa maisonnette. S’il part, je vais y être bien seule, et puis, trois ans, c’est l’éternité. Reviendra-t-il jamais ? Il y a tant de jolies Négresses…

Elle pleurait en silence. Maman Marguerite dans un élan maternel la prit sur ses genoux. Elle regarda son fils et dit :

— Vous êtes mariés depuis trois mois et tu la fais déjà pleurer. En amour, les hommes ne sont pas à la hauteur.

Hubert se mouchait bruyamment. Il ne voulait pas intervenir. Il comprenait la fierté d’Ernest d’avoir été choisi pour cette mission. Il n’avait été qu’un petit instituteur de village. Il avait toujours été trop modeste. Lui aussi aurait pu partir au Congo. Mais il avait préféré Marguerite, toute ravissante quand elle avait vingt ans. Il en avait déjà quarante et n’avait pu résister à son charme. Elle était devenue une grosse matrone, mais elle était toujours aussi tendre. Comme la vie est difficile parfois.

Ernest prit le train à Poix-Saint-Hubert à la mi-octobre. Les deux familles étaient sur le quai. Il portait le costume de son mariage. Il était très beau. Sylvie pleurait dans les bras de Marguerite. Elle sentait qu’elle ne le reverrait jamais. Que son bonheur était fini. Que sa vie était finie. Le train démarra en crachant des jets de vapeur. Vingt mouchoirs s’agitaient sur le quai. Ernest lui-même, le dur, pleurait à la portière. Il fixait l’image de Sylvie pour la garder dans les épreuves. Je lui écrirai tous les jours, pensait-il. Et tant pis pour les fautes d’orthographe. Pourvu quelle m’attende.

Il se rendit à l’école militaire où on le soumit au drill pendant trois semaines, puis il partit pour Elsenborn, apprendre à tirer au canon. Le 15 février 1896, il quitta Ostende sur le SS Belgian Prinz et arriva à Boma 27 jours plus tard. Il était toujours en civil. Au bureau central de la Force publique, on lui remit un uniforme de sergent et un revolver. Il s’embarqua sur le fleuve Congo en direction des Stanley Falls et de Kisangani, rejoindre l’armée de Louis Napoléon Chaltin en route vers le Nil. Il trouva son unité en avril 1896 et prit possession de ses canons Krupp de 47.

Il écrivait à Sylvie : « la marche en forêt est très difficile. Heureusement, il y a des centaines de porteurs qui tirent, qui poussent, qui portent, qui meurent de faim et de fatigue sous les coups de chicotte des soldats de la Force publique. Chaltin remporte victoire sur victoire ».

Il atteignit les bords du Nil en février 1897.

Ernest écrivait tous les jours, mais le courrier s’accumulait. Sylvie recevait les lettres par paquets, suivis de longs silences.

Ernest était enchanté de ses canons. Le problème, c’était les munitions. Chaque obus venant d’Europe devait parcourir des centaines de kilomètres sur le fleuve Congo avant de lui parvenir. Il devait ensuite être porté pendant des semaines dans la forêt par les malheureux porteurs noirs. Les pièces étaient d’une précision incroyable. Il écrivait : je tire au canon comme si je tirais à la carabine, soit en tir tendu, tir direct, soit en tir balistique. Tous les objectifs sont toujours atteints. Nos munitions sont un peu légères contre les constructions épaisses. Avec nos deux petits canons, notre artillerie nous donne une supériorité décisive sur les Arabes. Nos fusils peuvent tirer 12 cartouches sans être rechargés. Les fusils arabes sont vétustes, ils ne peuvent tirer qu’au coup par coup et sont inutilisables quand il pleut. Chaltin mérite bien son prénom de Napoléon. Il a un sens tactique incroyable. Le 17 février, au mont Redjaf, sur le Nil, nous avons remporté deux batailles, une le matin et l’autre l’après-midi.

Après un temps de repos, il put s’intéresser aux indigènes qu’il voyait battus sans arrêt par la Force publique. Il comprit que les sociétés qui commercialisaient le caoutchouc exigeaient des Noirs des performances extraordinaires sous peine de mutilation : on leur coupait une main. On tuait un Noir comme une mouche ou une guêpe. Quand les soldats s’arrêtaient dans un village, les indigènes devaient les nourrir et leur fournir des femmes. Les officiers blancs ne voyaient rien ou, s’ils protestaient, on les faisait taire.

Ernest avait un chagrin fou. Il comptait les jours. Il voulait revoir sa petite Sylvie et retourner dans sa forêt. Assister pendant trois ans à de pareilles horreurs, le rendit malade. Il ne pensait plus qu’à rentrer chez lui. Il cachait de son mieux ses états d’âme. Fin 1897, il contracta une fièvre. On ne sut jamais laquelle : maladie du sommeil ? Malaria ? Fièvre jaune ? Dysenterie ? Il grelotta pendant des semaines dans une case, puis mourut malgré la quinine, au mois de décembre 1897.

Au milieu d’un paquet de lettres, Sylvie reçut un message du ministère lui annonçant la mort de son mari et le versement de l’assurance vie. Il fut enterré à Léopoldville, dans un cimetière militaire.

Chapitre 2 Justine

Justine était née presque avec le siècle : à la mi-mai de 1898. C’était un enfant du printemps, que l’on promène dès les premiers jours de leur vie. Sa « maman » ne la quittait pas. Elle la portait dans un sac à dos et la déposait contre un arbre pendant ses cueillettes forestières. Le bon lait de Mariette la fortifiait rapidement. En février, elle fit ses premiers pas. À deux ans, elle parlait intelligiblement. Elle était d’une beauté stupéfiante. Elle n’avait pas les cheveux auburn de sa mère. Elle était brune, avec de grands yeux bleus et de longs cils. Elle consolait Sylvie de son chagrin.

Les accouchements devenaient fréquents, mais nécessitaient parfois de longs déplacements qu’elle faisait toujours dans la petite carriole tirée par son âne. Elle eut la chance de n’avoir, au début, que des accouchements normaux. Au pire, quelques circulaires du cordon ; des accouchements qui traînaient ; un siège facile sur un bébé très petit qu’elle sortit avec un peu de pression sur le ventre, sans même une épisiotomie1. Pendant les longues séances de travail, elle sortait un petit lit pliant de sa voiture et installait Justine dans un coin, à l’abri des animaux domestiques, chats ou chiens. Quand c’était l’heure, elle sortait un biberon ou, plus tard, une panade et nourrissait son amour sur ses genoux. Dans les cas graves, il fallait faire appel à un médecin qui, souvent, ne savait rien faire de plus sauf, peut-être, mettre les forceps. À l’époque, la césarienne était inimaginable.

La médecine, et en particulier l’obstétrique, s’apprend au lit du malade. Sylvie devenait de plus en plus habile à gérer ses parturientes et leurs problèmes.

Justine grandissait. Elle ne pouvait plus rester tout le temps au lit. Très tôt, toute sage dans son coin, elle se mit à observer le travail de sa mère. Elle l’aida bientôt à préparer ses instruments, à les nettoyer, à les désinfecter à l’alcool. Quand les séances étaient trop longues, elle mangeait son petit briquet ou s’endormait dans un coin.

— Je me demande, parfois, si elle ne ferait pas les accouchements à ma place, riait Sylvie, quand elle en parlait à maman Marguerite que le travail d’accoucheuse émerveillait.

En septembre 1903, soit avec un an d’avance, elle rejoignit la classe de son grand-père Hubert. Elle était sage, sage, trop sage, pensait-il. Une petite fille n’a-t-elle pas droit à de petits moments de folie ?

Elle s’installait au premier banc. Ses cahiers étaient impeccables. C’était l’époque des plumes en acier à tremper dans l’encre. Tous les élèves faisaient des « pâtés », sauf Justine, qui tenait sa plume avec habileté et ne prenait que le strict minimum d’encre dans l’encrier de faïence que l’on remplissait chaque semaine. Elle avait toujours fini la première. Elle sortait de son cartable un livre que le pharmacien avait prêté à sa mère. Elle le dévorait. Il parlait des plantes de la forêt. Dès qu’elle fut en troisième année, elle commença à s’intéresser aux plantes vénéneuses. Elle avait un culte pour la digitale. « Belle et pourprée ». Comment agissent-elles ? s’interrogeait notre botaniste en herbe. Il y a de nombreuses plantes que l’on utilise dans des tas d’indications, mais sont-elles réellement efficaces ? La plupart des simples aux effets multiples ont-ils une action autre que psychologique ? Les plantes vénéneuses contiennent, elles, un produit actif, puisque, dans certains cas, elles empoisonnent ceux qui les absorbent. Elle s’intéressait aux doses. Pour soigner un cheval malade du cœur, les fermiers utilisent la digitale en seau. Les pharmaciens qui la délivrent aux cardiaques avec de gros pieds, dosent une poudre de digitale, séchée et pulvérisée, et la pèsent au milligramme. Elle était surprise de la toxicité du muguet. Même l’eau d’un bouquet peut être dangereuse. Le muguet est pratiquement aussi toxique que la digitale. Une plante horriblement dangereuse passionnait Justine, l’ergot de seigle. Le traité du pharmacien décrivait les maladies épouvantables provoquées par cette intoxication connue depuis les Assyriens et attribuée à toutes sortes de malédictions.

L’idée première de la petite fille était de trouver le pourquoi de ces actions indiscutables. Elle méprisait les plantes pseudo-actives ou psycho-actives qui encombraient les pharmacies. Sylvie comprenait mal les interrogations de Justine et les prenait pour des histoires d’enfant. Mais le pharmacien semblait comprendre le pourquoi de ses interrogations. En triturant les simples séchés, il se posait souvent la question : cela agit-il vraiment et, si oui, par quel mécanisme ?

Justine avait douze ans quand, un matin, Sylvie crut entendre un gémissement devant sa porte. Une très jeune femme était assise sur le seuil, en proie aux douleurs classiques de l’enfantement. Elle la fit entrer dans la petite salle d’accouchement qu’elle avait fait construire en annexe du chalet d’Ernest. On était en juin, le 20, la nature n’était que fleurs et chants d’oiseaux. C’était dimanche. Justine était à la maison. Elle vint tout de suite s’occuper de la patiente.

Celle-ci s’exprimait lentement dans un français précaire.

— Je suis flamande, dit-elle. Mon père m’a chassée parce que j’étais enceinte. J’avais entendu parler de vous. J’ai pris le train à Bilzen, j’ai changé plusieurs fois jusqu’à Poix-Saint-Hubert. Un gentil maraîcher m’a déposée à l’entrée de la forêt. J’ai marché jusqu’ici.

— Avez-vous faim ? Voulez-vous une tasse de café ? Je viens de le faire, dit la petite.

Justine disparut dans la cuisine. Sylvie vint se laver les mains avant d’installer sa patiente.

— Pourquoi diable venir de si loin pour accoucher ? Il n’y a pas de médecins près de chez vous ?

— Je suis honnie par tout le village. J’étais religieuse, des Sœurs de Notre-Dame. Peut-être le médecin m’aurait-il accouchée, car il est un peu socialiste, mais il y avait tous les autres. La nouvelle clinique est dirigée par les sœurs. Je me suis dit : tu vas faire l’effort d’aller trouver Sylvie ou tu accoucheras dans les bois comme un animal sauvage.

— Les curés n’ont pas lu l’évangile ? L’histoire de la femme adultère…

— Ne me parlez pas des curés ! Ce sont eux les responsables…

Une douleur plus intense la reprit. Sylvie l’installa le plus confortablement possible sur la table d’accouchement et demanda à Justine si elle venait avec son café.

— Comment vous appelez-vous ?

— Mon prénom c’est Catherine, mais, au couvent, on m’avait baptisée sœur Marie-Madeleine. Maintenant et pour toujours, c’est Catherine ou, si vous préférez, Cathy.

Pendant une accalmie, entre deux douleurs, Cathy prit avec délice le café de Justine.

— Je n’ai rien bu ni mangé depuis mon départ. Je suis sortie ce matin à cinq heures. Sans réveiller personne. Mon père m’avait donné deux jours pour débarrasser la maison.

— On va s’occuper de vous ! dit la petite fille. Sitôt l’accouchement terminé, je vous servirai un repas consistant.

La phase des douleurs « concassantes » commençait. Elles se suivaient presque sans interruption. L’accouchement se fit dans de bonnes conditions. C’était une petite fille. Elle hurla de façon rassurante, fut emballée par Justine et déposée dans les bras de sa maman qui la saisit avec ferveur.

Délivrance sans problème. Mais Sylvie fronçait les sourcils.

Justine suivait toutes les phases de l’accouchement en grande connaisseuse. Elle comprit tout de suite que quelque chose tournait mal. Elle mit la main sur le ventre de Cathy et le sentit tout flasque.

— Atonie ? prononça-t-elle.

— Je le crains, dit sa mère.

Je vais lui masser le ventre pendant que tu prépares tes affaires, dit la petite.

Le massage énergique de Justine amenait une faible contraction de l’utérus, mais chaque fois qu’elle s’arrêtait, l’organe redevenait flasque.

L’atonie utérine après l’accouchement, était, à cette époque, la première cause de mort maternelle. Après l’expulsion du placenta, l’utérus normal se contracte énergiquement et comprime les vaisseaux sanguins pour empêcher toute hémorragie. En palpant le ventre, on sent une boule dure : le « globe rassurant des accoucheurs » qui indique que ce danger est écarté. En cas d’atonie, l’utérus reste flasque, l’accoucheur impuissant ne peut qu’assister à la mort de sa patiente par hémorragie.

Sylvie pleurait en se détournant : appeler un médecin ? Il ne pourrait que constater la catastrophe…

Justine massait toujours le fond utérin dans l’espoir de le sentir enfin se contracter efficacement. Sylvie, en larmes, s’était assise derrière Cathy. Elle entendit tout à coup Justine :

— Maman, as-tu toujours de l’ergot de seigle ?

— Bien sûr, pourquoi cette question ?

— Je crois que j’ai une idée. Veux-tu bien, très vite, me faire une décoction d’ergots dans de l’eau bouillante ?

Sylvie, sans comprendre, se leva et se dirigea vers l’étagère où séchaient les plantes médicinales.

— Que veux-tu faire ?

— Fais vite le thé pendant que je continue le massage.

Sylvie s’exécutait, interrogative, mais la situation était tellement désespérée, qu’elle était impressionnée par la fermeté de la fillette. Dans l’âtre, il y avait de l’eau très chaude, presque bouillante, dans un chaudron. Elle prit une théière, y déposa une poignée d’ergot et versa l’eau dessus.

— Laisse infuser cinq minutes et filtre. Tu m’apportes le filtrat avec un compte-gouttes et une cuiller à café.

Sylvie s’exécutait sans trop comprendre où Justine voulait en venir.

— Masse le ventre à ma place.

La fillette versa le thé d’ergot dans un verre et remplit un compte-gouttes.

— Surveille bien l’utérus, dit-elle, avec une autorité surprenante.

Sylvie commençait à comprendre où Justine voulait en venir. L’enfant introduisit dans la bouche de Cathy un compte-gouttes plein de liquide et attendit :

— Rien ?

— Rien.

Un deuxième compte goutte. Toujours rien ?

— Toujours rien.

Justine souleva la tête de la patiente et lui fit boire une gorgée à la tasse. Puis toute la tasse.

Comme c’est mauvais ! dit Cathy. J’ai comme une nouvelle douleur dans le ventre…

— Miracle ! s’écria Sylvie : j’ai le globe ! Elle se laissa tomber dans un fauteuil en sanglotant.

— Tu abandonnes le massage ! dit Justine avec reproche.

— Non ! dit Sylvie, en sautant du fauteuil. Tu es un vrai génie, mon petit.

— C’est toi qui m’as tout appris, Maman, répondit la gamine.

L’utérus de Cathy était dur comme la pierre. Il lui faisait même un peu mal.

— Cela va passer, dit Sylvie. Nous allons te placer des compresses chaudes. Ce qui est un comble dans ton cas.

Cathy se sentait bien si ce n’était la douleur au ventre qui s’atténuait avec les compresses chaudes. Sylvie lui administra 15 gouttes de laudanum. Elle s’endormit. Justine prit le bébé, le déshabilla et le passa à l’eau tiède pour le débarrasser des mucosités dont il était couvert.

La petite fille cessa bientôt de vagir. Elle s’endormit. Justine la déposa dans le berceau prévu à cet effet.

Je vais préparer une omelette pour Cathy quand elle se réveillera.

— Viens près de moi, dit Sylvie.

Elle la prit sur ses genoux.

— Est-ce que tu réalises que tu viens de faire un miracle ?

— Non, il n’y a pas de miracle ! C’est l’action d’une substance qui se trouve dans l’ergot. J’ai lu quelque part que, dès l’Antiquité, des accoucheuses ont utilisé l’ergot dans les atonies utérines. C’est depuis que les médecins se sont mêlés des accouchements que cette pratique a été abandonnée.

— Je n’aurais jamais pensé à cela.

— Je l’ai lu dans un vieux bouquin que m’a prêté le pharmacien, qui ne l’avait jamais lu. Les gens ne lisent pas et perdent, par là, le fruit de l’expérience des Anciens.

— Les Anciens ont dit tant de bêtises. Ils croyaient que la terre était plate.

— Ce ne sont pas leurs théories qui m’intéressent, mais les faits qu’ils racontent. Et tu vois, dans ce cas-ci, comme nous avons eu raison de les suivre.

— Tu es quand même un petit génie…

— Non, je suis ton petit lapin chéri et j’ai tant besoin de ma maman.

Cathy se réveillait. Justine se mit à battre les œufs et à cuire le lard. Sylvie venait de sortir le pain du four. Pour la pauvre fille, tout était délicieux.

— Demain, nous irons déclarer la naissance à Tenneville. Tu n’es pas obligée de m’accompagner. L’enfant a-t-il un père officiel ? As-tu tes papiers ?

— Il n’y a pas de père officiel. Je vous raconterai…

— Je vais donc enregistrer l’enfant sous la mention « de père inconnu ». Tu seras fille mère et l’enfant portera ton nom. Comment vas-tu l’appeler ?

— J’aimerais l’appeler Hélène. Je voudrais qu’elle soit belle comme Hélène de Troie et qu’elle puisse me venger de tous ces hypocrites.

— Ne cultive pas la haine en toi. Bien que je te comprenne, la haine ne fait de tort qu’à toi-même. Il ne faut pas pardonner, mais essayer d’oublier en classant tous ces souvenirs dans la partie de ton cerveau qui dort.

— Que vais-je devenir maintenant ?

— Tu vas rester près de nous quelques jours, puis nous irons voir Marguerite, ma belle-mère. Elle est la bonté même et elle est pleine d’idées et de ressources.

— Tant que tu seras là, je t’aiderai pour Hélène, dit Justine. Tu lui donneras ton lait et moi, je m’occuperai des langes et te nourrirai, toi, Cathy.

Le lendemain, Sylvie était à Tenneville. Alphonse Franck, le garde champêtre, était à son poste.

— Tu as eu une nouvelle grossesse ? dit-il, hilare.

— Je viens en effet pour une déclaration de naissance, mais si l’enfant n’a pas de père, elle a au moins une mère. Elle s’appellera Hélène Duras. Sa mère s’appelle Catherine Duras. Elle est domiciliée à Martenslinde, près de Bilzen, dans le Limbourg. Voici ses papiers.

Alphonse appela deux jardiniers qui, d’habitude, lui servaient de témoins et, toujours avec sa plume d’oie, écrivit de sa belle écriture en rondes, dans son registre centenaire, le nom de la mère et de l’enfant.

Les formalités accomplies, Sylvie ne put résister à la tentation d’aller raconter l’exploit de sa fille au pharmacien.

— Elle a vu cela dans un vieux bouquin que vous lui avez prêté. Vous ne l’aviez pas lu ?

— Il faisait partie d’un lot de livres que mon prédécesseur m’a légué à son départ. C’est une histoire incroyable. Je voudrais bien récupérer l’ouvrage pour lire moi-même le passage en question.

— Je vous l’apporterai demain.

— Puis-je en parler autour de moi ? Spécialement au docteur ?

— Bien sûr, du moment que vous ne citiez pas le nom de la patiente. Si vous saviez comme Justine est restée modeste. Elle m’a dit que c’était moi qui lui avais tout appris. Maintenant, elle joue avec le bébé comme avec une poupée.

Le docteur Schnitzler passa dans l’après-midi, pendant sa tournée. Il éclata de rire.

— Mais c’est une pure coïncidence, Haenen. Tu me dis qu’elle lui massait le ventre. C’est le massage qui a provoqué la contraction. Elle a de la chance de ne pas l’avoir empoisonnée avec son ergot. C’est un des poisons les plus violents de la pharmacopée. Hilare, il quitta le pharmacien.

Haenen était vexé, mais un peu ébranlé quand même. Ce n’est qu’une petite fille de douze ans… Il faut que je relise le traité dont elle parle. Il faut en avoir le cœur net.

L’exploit de Justine avait déjà fait le tour du village de Laneuville-au-Bois, mais aussi de Tenneville. Lors de la prochaine atonie utérine, les accoucheuses feraient appel à la fillette. Même si les médecins rigolaient.

Seul Hubert, l’instituteur, n’était que modérément surpris. Il voyait tous les jours l’application de la petite à déchiffrer les gros bouquins du pharmacien Haenen.

Robert, un condisciple un peu plus âgé que Justine, l’attendait à la sortie de l’école. Il était grand, sympathique, un peu timide et regardait toujours la fillette avec une intense admiration.

— Justine, est-ce que je peux te faire une communication de la part de mon grand-père ?

La famille de Robert, les de Tilleux, habitait une grosse maison, une sorte de petit château, sur les bords de l’Ourthe, à Sainte-Ode. On le conduisait à l’école, matin et soir, en voiture attelée.

— Oui, bien sûr, dit la petite, surprise. Qu’est-ce que ton grand-père peut bien me vouloir ?

— Il voudrait te voir. Il a appris la réussite de ton accouchement et, comme il s’est disputé avec le docteur Schnitzler, il se demande si tu ne pourrais pas lui donner un conseil pour sa maladie.

— C’est quel genre de maladie ?

— Il est essoufflé et a de gros pieds. Les drogues de Schnitzler ne lui font rien. Est-ce que tu peux venir avec moi ? Je te reconduirai.

— Oui, je vais prévenir mon grand-père, l’instituteur.

— Ne lui dis pas pourquoi tu viens chez moi.

La maison était très jolie. Elle avait presque les pieds dans l’Ourthe, si douce à cet endroit. Le grand-père de Robert les attendait dans son fauteuil devant la porte.

— Bonjour, Mademoiselle Binet. Comme c’est gentil de venir voir un vieux monsieur malade.

— C’était très facile, c’est Robert qui m’a amenée dans son carrosse.

Le grand-père sourit. Justine lui demanda :

— De quoi souffrez-vous et en quoi puis-je vous être utile ?

— Mes pieds gonflent de plus en plus, j’ai du mal à respirer et j’entends comme un râle dans ma poitrine.

Justine s’approcha et lui demanda de relever le bas de son pantalon. La jambe était bleutée, très gonflée, et quand la petite la touchait, son doigt s’enfonçait dans la chair et y laissait une marque.

— C’est votre cœur, dit-elle. Il est bien fatigué. Je crois que je peux vous aider.

— Je m’en doutais, dit le vieux monsieur avec un grand sourire. Que dois-je faire ?

— Il faudra bien suivre les conseils que je vais vous donner. Je ne peux pas vous promettre la guérison complète, mais bien un soulagement important de vos souffrances. Tout d’abord, vous ne pouvez absolument plus prendre de sel. Pendant trois jours, vous devrez vous contenter de riz sucré avec de la cannelle.

La maman de Robert, la fille du grand-père, rentrait. Elle écoutait, stupéfaite.

— Ensuite, et c’est cela le plus dur, il faut rester deux jours sans boire une seule goutte de liquide. Après vous pourrez boire de l’eau, mais pas plus d’un litre par jour, potage compris. Pendant ces deux jours, vous devrez garder le lit. Vous urinerez beaucoup. Demain, je donnerai à Robert une potion de ma composition. Vous prendrez trois cuillers à soupe par jour, avec votre riz. Voilà. Respectez bien mes conseils et vous irez tout de suite mieux. Mais vous devrez toujours éviter les efforts et les grandes fatigues. Robert me tiendra au courant de vos progrès. S’il le faut, je reviendrai vous voir.

— Et cela a douze ans ! pensait la dame, abasourdie. Nous allons suivre ses instructions à la lettre. Nous ne risquons rien. Peut-être Papa va-t-il s’améliorer…

Justine serra la main du grand-père qui voulut à toute force lui donner un gros baiser sur la joue, et remonta dans la carriole.

— Elle raconta son aventure à Sylvie et se mit en devoir de préparer la « potion » promise. Elle prit une poignée de muguets séchés et la plongea dans une théière d’eau bouillante. Elle laissa infuser pendant cinq minutes, puis passa le thé dans un chinois. Elle en remplit une bouteille, colla une étiquette de cahier et écrivit soigneusement : 3 cuillers à soupe par jour, avant le repas.

— Que fais-tu ? lui dit Sylvie ?

— Je prépare la potion du vieux de Tilleux.

Sylvie s’inquiéta de la composition, de la réalisation, et s’abîma dans de profondes réflexions. À douze ans, sa fille pratiquait l’exercice illégal de la médecine dans toute l’acception du terme. Elle administrait du poison à un malade. Elle connaissait la toxicité du muguet, comparable à celle de la digitale. Que faire ?

À six heures, la carriole des de Tilleux était devant la porte. Bien poliment, le cocher venait voir si Justine avait préparé son remède.

Sylvie bredouillait quelques mots quand Justine sortit avec son flacon.

— Mes patrons ont perdu la tête, dit le cocher, je ne doute pas que votre fille soit un petit génie, mais enfin, se disputer avec le docteur Schnitzler et se faire soigner par une gamine de douze ans, trouvez-vous cela raisonnable ? Le vieux de Tilleux a toujours eu des idées originales.

Il emporta le précieux liquide et tout le village se mit en attente. Non seulement Laneuville et Tenneville, mais aussi Sainte-Ode.

Après trois jours, le vieux de Tilleux avait émis des litres d’urine, ses pieds étaient complètement dégonflés et sa respiration ne sifflait plus. Il voulut absolument revoir sa « petite sorcière », comme il disait.

Le cocher vint encore la chercher, mais Sylvie l’accompagna.

— Ne dites rien au docteur Schnitzler, implora Sylvie. Nous allons être mal vues de la faculté.

— C’est trop tard ! Il sort d’ici. Je lui ai dit qu’il ferait bien de retourner à l’université et que je ne voulais plus le revoir.

— Restez bien calme, dit la fillette. Vous ne pouvez plus vous fâcher désormais : c’est mauvais pour votre cœur.

Toute la famille éclata de rire. La maman vint avec un panier où elle avait placé trois bouteilles de grands crus extraites de son cellier.

— C’est trop ! dit Justine. Pour moi, c’était juste un petit service.

— Ce n’est pas pour toi, c’est pour ta mère qui t’a si bien élevée, dit le grand-père.

— Continuez bien mon traitement dit la petite et surtout pas de sel ! Vous pouvez vous lever deux heures par jour, pour le fauteuil. Rappelez-vous : ne pas boire plus d’un litre par jour.

Le cocher les déposa chez grand-mère Marguerite qui était folle de fierté. On but joyeusement deux bouteilles avec les beaux frères et l’instituteur.

Schnitzler repassa chez Haenen. Le pharmacien ne pouvait retenir un sourire ironique.

— Tout le monde se fout de moi. Je lui avais pourtant prescrit un diurétique et un tonicardiaque. Vous vous souvenez certainement, Haenen, le Diumox et le Cardiopan. Rien ne marchait. Ses pieds grossissaient à vue d’œil. Que pouvais-je faire de mieux ? Des médicaments réputés ! Pour prescrire le Diumox, j’ai reçu un porte-plume réservoir, avec une plume en or et une petite pompe sur le côté pour aspirer l’encre. Pour le Cardiopan, on m’a offert toute une garniture de bureau. Et voilà cette péronnelle qui le guérit avec du repos, un régime sans sel et un thé de muguet ! Un thé de muguet ! Où allons-nous ?

Haenen faisait des efforts désespérés pour ne pas rire. Il se rendait compte que les sociétés pharmaceutiques ne reculaient devant rien pour faire prescrire leur camelote, bien que celle-ci eût un effet plus que douteux, et que les médecins avalaient leurs boniments sans le moindre sens critique.

— Il a eu le toupet de me conseiller de retourner à l’université ! Je vais aller la trouver cette gamine. C’est sûrement sa mère qui lui met toutes ces idées en tête.

— Je ne crois pas, dit Haenen. Il faut voir avec quelle application, elle lit les grimoires de ma bibliothèque. Elle les a presque tous lus. L’effet cardiotonique du muguet, elle ne l’a pas sucé de son pouce… Le régime désodé, et la limitation des boissons non plus.

— C’est quand même de l’exercice illégal de la médecine !

— Bien sûr, mais où allez-vous porter plainte sans être ridicule ? Une petite fille de douze ans !

— Je constate votre mauvaise foi, Haenen. Bien le bonjour !

Schnitzler sortit en claquant la porte et Haenen eut un tel fou rire que sa femme entra dans l’officine pour voir ce qu’il s’y passait.

Il démarra en trombe au volant de la nouvelle Ford T, achetée à Liège. Il s’arrêta devant le chalet de Sylvie. Il était quatre heures, la petite rentrait de l’école. Ce fut elle qui accueillit le docteur.

— Bonjour, Monsieur le Docteur, dit-elle avec le plus grand respect.

Sylvie tremblait dans sa cuisine. Elle s’approcha en s’essuyant les mains.

— Bonjour, Docteur, que nous vaut l’honneur de votre visite ?

— Je voudrais avoir un entretien avec Mademoiselle votre fille.

— Je suis là et je vous écoute, dit Justine en priant le médecin de s’asseoir.

— Puis-je vous servir un verre de vin ? demanda Sylvie qui avait encore une bouteille de la cave de Tilleux.

— Bien volontiers, dit Schnitzler, un peu surpris de la gentillesse de l’accueil.

Quand les verres furent remplis, le docteur fit hum hum et commença son discours.

— Savez-vous, Mademoiselle, que vous pratiquez l’exercice illégal de la médecine ?

— Non, dit Justine très calme. J’ai rendu service à un vieux monsieur malade qui m’avait appelée au secours. Soulager la souffrance n’a rien d’illégal. Dans un livre de monsieur Haenen, j’ai même trouvé une bien jolie phrase en latin que j’ai recopiée dans mon carnet, mais que je sais par cœur : « Sedare dolorem divinum opus2 ». Vous devez la connaître, elle est d’Hippocrate. Justine disait tout cela d’un ton uni, presque tendre. Une œuvre divine ne peut pas être illégale. Ce n’est pas votre avis ?

Schnitzler était estomaqué. Cette gamine de douze ans lui en bouchait un coin.

— Mais où as-tu trouvé tout cela ? Ce n’est quand même pas ton grand-père qui te l’apprend à l’école ?

Non, je lis beaucoup. Monsieur Haenen m’a prêté de nombreux livres de sa bibliothèque. Des livres qui semblaient n’avoir jamais été lus. Je ne m’arrête pas aux considérations théoriques. Ce qui m’intéresse ce sont les faits, en particulier la signification des plantes toxiques. Bien employées, elles devraient toutes avoir un effet pharmaceutique. Je doute de l’efficacité des autres plantes. Je crains que leurs effets ne soient avant tout psychologiques.

Le médecin se taisait. Il était rentré en lui-même. Il sirotait son chambertin sans en remarquer la qualité. Son silence se prolongeait au point de gêner Sylvie et Justine.

Sylvie rompit le silence en proposant de remplir son verre. L’homme de l’art sursauta et s’excusa de son silence.

— Madame Binet, je viens de recevoir la plus formidable leçon de médecine de ma vie. Que cela reste entre nous, car je serais trop ridicule. Et c’est une petite fille de douze ans qui me l’a donnée. Je ne l’oublierai jamais. Désormais, je suis à sa disposition pour tout renseignement, pour tout prêt de livres de médecine ou d’anatomie dont elle pourrait avoir besoin.

Le médecin se leva, se pencha sur Justine pour lui baiser le front et s’en alla mettre en marche sa nouvelle Ford T qu’il devait mater comme un mustang sauvage.

— Maman, je vais cueillir des fleurs dans les prairies à l’entrée du bois. Pour toi, pour grand-mère Marguerite, et pour la Sainte Vierge de la chapelle.

Sylvie la regarda partir avec une petite inquiétude. Elle se souvenait que Pépé Hubert se tracassait parfois pour Justine. Elle est trop forte, disait-il. Pourvu que cela ne cache pas autre chose…

1 Section d’une lèvre pour agrandir l’orifice vaginal.

2 Soulager la douleur est une œuvre divine.