L’Âge des extrêmes - Eric J. Hobsbawn - E-Book

L’Âge des extrêmes E-Book

Eric J. Hobsbawn

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Voici la nouvelle édition de cet essai magistral qui a été traduit en plus de vingt langues. Le présent ouvrage fait suite à l’opus magnum de l’historien Eric J. Hobsbawm : la trilogie consacrée au “long dix-neuvième siècle” avec L’Ère des révolutions, L’Ère du capital et L’Ère des empires. L’Ère des extrêmes couvre ainsi la période de 1914 à nos jours, que l’auteur baptise “le court vingtième siècle”, où le monde a été déchiré par deux guerres mondiales qui ont fait des millions de morts et balayé des systèmes entiers de gouvernement. Le communisme s’est d’abord imposé comme une foi messianique avant de connaître un effondrement ignominieux. Les paysans sont devenus des citadins, les ménagères des travailleuses et, de plus en plus, des responsables. L’alphabétisation s’est généralisée alors même que les nouvelles technologies menaçaient de rendre l’imprimé obsolète. Et les forces motrices de l’histoire se sont déplacées de l’Europe vers ses anciennes colonies.
Seul un historien doué d’un souffle et de talents narratifs comparables à ceux de Hobsbawm pouvait brosser ce tableau de “l’Ère des extrêmes” – des extrêmes dans la destruction comme dans la création. Divisant le siècle en trois temps : l’Ère des catastrophes (1914 à 1945) ; l’Âge d’or (1947 à 1963) et la Débâcle (1973 à nos jours), l’auteur mobilise tous les domaines du savoir, se faisant tour à tour historien, sociologue, économiste, philosophe et même moraliste pour tracer le portrait d’une ère dont les révolutions nous ont transformés plus profondément qu’aucune autre période depuis l’Âge de pierre. Loin de tous les dogmatismes, marxistes ou libéraux, cet ouvrage, qui est aussi le bilan d’une vie de “spectateur engagé”, a été salué dans le monde entier, et de tous les horizons intellectuels et idéologiques, comme un chef-d’œuvre à ce jour sans équivalent.

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Seitenzahl: 1438

Veröffentlichungsjahr: 2014

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L’Âge des extrêmes

Du même auteur

L'Empire, la démocratie, le terrorisme, Bruxelles, André Versaille éditeur, 2009.

Aux armes, historiens : deux siècles d’histoire de la Révolution française, Paris, La Découverte, 2007.

Franc-tireur : autobiographie, Paris, Hachette Littératures, 2007.

L’Invention de la tradition, en collaboration avec Terence Ranger, Paris, Éditions Amsterdam, 2006.

L’Ère des révolutions : 1789-1848, Paris, Hachette Littératures, 2002.

Les Enjeux duxxiesiècle, Bruxelles, Éditions Complexe, 2004.

L’Ère des empires : 1875-1914, Paris, Hachette Littératures, 2000.

Les Bandits, Paris, La Découverte, 1999.

L’Ère du capital, Paris, Hachette, 1997.

Nations et nationalismes depuis 1780 : programme, mythe, réalité, Paris, Gallimard, 1996.

Les lecteurs sont invités à prolonger la lecture de cet ouvrage par la consultation de notre sitewww.andreversailleediteur.com. De nombreuses autres informations relatives au sujet traité sont présentées sur la page dédiée au livre. Celle-ci sera régulièrement actualisée et étoffée de nouveaux documents.

Conception graphique : Isabelle Dro

En couverture : Charlie Chaplin,Le Dictateur, 1940. © Roy Export Company Establishment

©André Versaille éditeur, 2008

ISBN 978-2-50705-297-3

Eric J. Hobsbawm

L’Âge des extrêmes

Histoire du courtxxesiècle

1914-1991

Préface à l’édition française

L’ouvrage que voici est paru en 1994 en Grande-Bretagne et, peu après, aux États-Unis sous le titreAge of Extremes : The Short Twentieth Century, 1914-1991. Il devait être bientôt publié dans toutes les grandes langues de culture internationale sauf une : en allemand, en espagnol et en portugais (dans des éditions européenne et américaine), en italien, en chinois (à Taiwan, mais aussi en Chine populaire), en japonais et en arabe. Une édition russe est en préparation. D’autres éditions furent rapidement mises en chantier danstoutesles langues officielles de l’Union européenne, sauf une ; et dans les langues des anciens États communistes de l’Europe centrale et orientale : en polonais, en tchèque, en magyar, en roumain, en slovène, en serbo-croate et en albanais. Mais, jusqu’à aujourd’hui, pas en français. À la différence des éditeurs de Lituanie (3,7 millions d’habitants), de Moldavie (4,3 millions) et d’Islande (270 000), les éditeurs français (58,4 millions) n’ont apparemment pas jugé possible, ou souhaitable, de traduire le livre dans leur langue. La revueLe Débat(janvier-février 1997) l’a pourtant estimé suffisamment important pour y consacrer un dossier critique d’une petite centaine de pages, même si d’éminents éditeurs français s’y efforçaient d’expliquer pourquoi c’était un livre qu’on ne saurait publier en France. N’était l’initiative d’un éditeur belge et duMonde diplomatique, il serait encore inaccessible au monde francophone.

La résistance des éditeurs français, seuls parmi les éditeurs des quelque trente pays qui ont traduitL’Âge des extrêmes, ne laisse pas d’intriguer. L’auteur de ces pages, mais il n’est pas le seul, en a été assurément surpris. Mes précédents livres ont été, pour la plupart, traduits en français, et certains même dernièrement réédités en poche. Je ne m’attendais certes pas à ce que la maison qui avait publié les trois volumes de mon histoire duxixesiècle, toujours ­disponibles, refuse, sans commentaire ni explication, de publierL’Âge des extrêmesqui clôt la série. Était-il probable, comme des éditeurs français l’ont suggéré, que ce livre, à la différence des précédents titres de l’auteur, eût été publié à perte ? À en juger par l’accueil reçu dans tous les pays où il a été édité et par les ventes, son manque d’intérêt pour le public français est une hypothèse peu plausible. Que tous les éditeurs français, unanimes, aient refusé ce livre nécessite donc un mot d’explication.

L’explication la plus concise nous vient deLingua Franca, revue universitaire américaine dont la spécialité est de rendre compte des débats et des scandales intellectuels : « “Il y a vingt-cinq ans de cela, observe Tony Judt, historien de la New York University,L’Âge des extrêmeseût été traduit dans la semaine.” Que s’est-il donc passé ? Il semble que trois forces se soient conjuguées pour empêcher la traduction de ce livre : l’essor d’un antimarxisme hargneux parmi les intellectuels français ; les restrictions budgétaires touchant l’édition des sciences humaines ; et, ce n’est pas le facteur le moins important, le refus ou la peur de la communauté éditoriale de contrer ces tendances. »1Que ce livre soit paru peu avant le dernier grand succès de François Furet,Le Passé d’une illusion, « analyse tout aussi ambitieuse de l’histoire duxxesiècle, mais beaucoup plus conforme aux goûts parisiens dans sa manière de traiter le communisme soviétique », a fait « hésiter les éditeurs français à sortir un ouvrage comme celui d’Hobsbawm ». On trouve une explication très semblable dans la nouvelleNewsletterdu « Committee on Intellectual Correspondance » parrainé par l’American Academy of Arts and Sciences, le Wissenschaftskolleg de Berlin et la Fondation Suntory (Japon)2. Que Hobsbawm soit demeuré un homme de gauche impénitent serait « une gêne » pour la mode intellectuelle en vogue aujourd’hui à Paris.

Tel est aussi le point de vue de Pierre Nora, des éditions Gallimard, dans le tableau clair et autorisé qu’il brosse de la situation telle que la voit un éditeur français : « Tous [les éditeurs], bon gré mal gré, sont bien obligés de tenir compte de la conjoncture intellectuelle et idéologique dans laquelle s’inscrit leur production. Or, il y a de sérieuses raisons de penser […] que [ce] livre apparaîtrait dans un environnement intellectuel et historique peu favorable. D’où le manque d’enthousiasme à parier sur ses chances. […] La France ayant été le pays le plus longtemps et le plus profondément stalinisé, la décompression, du même coup, a accentué l’hostilité à tout ce qui, de près ou de loin, peut rappeler cet âge du philosoviétisme ou procommunisme de naguère, y compris le marxisme le plus ouvert. Cet attachement, même distancé, à la cause révolutionnaire, Eric Hobsbawm le cultive certainement comme un point d’orgueil, une fidélité de fierté, une réaction à l’air du temps ; mais en France et en ce moment, il passe mal. »3On ne sait pas très bien si, ni dans quelle mesure, l’éditeur lui-même se reconnaît dans cette France où l’attitude de l’auteur « passe mal ».

Au vu de ces arguments, le lecteur pourrait s’attendre à découvrir essentiellement, comme dansLe Passé d’une illusionde François Furet, une longue polémique politique et idéologique. MaisL’Âge des extrêmesn’a pas été écrit dans cet esprit. Le lecteur s’en apercevra aussitôt : ce n’est pas du tout le même genre de livre. Il s’agit d’une histoire d’ensemble duxxesiècle (et du dernier volume d’une série commencée il y a de longues années, qui se présente comme une histoire du monde depuis la fin duxviiiesiècle, c’est-à-dire l’Ère des révolutions) : c’est à cette aune qu’il convient d’en juger les mérites. Il a été reconnu et pris au sérieux dans des pays aux régimes et aux modes intellectuelles aussi différents que ceux de la République populaire de Chine et de Taiwan, d’Israël et de la Syrie, du Canada, de la Corée du Sud et du Brésil, pour ne dire mot des États-Unis. Le plus souvent à la grande satisfaction financière de l’auteur et de ses éditeurs, il s’est aussi très bien vendu – et lu – sur trois continents. On observera au passage que les éditeurs de pays au moins aussi profondément « stalinisés » en leur temps que la France, et exposés à une « décompression » encore plus spectaculaire, à savoir les anciens États communistes, n’ont pas hésité à le publier. (À l’époque communiste, les ouvrages historiques de l’auteur n’ont jamais été édités en Russie, en Pologne et en Tchécoslovaquie.)

La publication de cette traduction française deL’Âge des extrêmespermettra donc de découvrir si les critiques et le public français intelligent sont vraiment aussi différents que le suggère Pierre Nora dans son évaluation peu flatteuse de l’état intellectuel de la France.

Il permettra aussi au lecteur de juger un autre argument avancé pour justifier le refus persistant de publierL’Âge des extrêmesen France : le temps d’être traduit, l’ouvrage serait déjà périmé, et sa lecture devenue superflue. De mon point de vue, l’heure de sortir une version révisée n’est pas encore venue. La situation mondiale n’a pas fondamentalement changé depuis le milieu des années 1990. En conséquence, si mon analyse historique générale et mes observations sur le monde en cette fin de siècle nécessitent une révision de grande ampleur, ce n’est pas que la suite des événements les auraient invalidées. La situation internationale demeure telle que je l’ai esquissée dans la première partie du chapitre 19. Les événements dramatiques et terribles de la région des Grands Lacs, en Afrique centrale (Rwanda et Zaïre), n’en fournissent qu’une illustration supplémentaire. Que le « Court Vingtième Siècle » se soit terminé par une crise générale de tous les systèmes, et pas simplement par un effondrement du communisme, est l’une des thèses centrales de ce livre. Si besoin est, l’éruption, en 1997-1998, de la crise de l’économie capitaliste la plus grave depuis les années 1930 le confirme. À vrai dire, elle laisse penser que l’auteur a péché par optimisme en suggérant que l’économie mondiale « devait entrer dans une autre ère de prospérité et d’expansion avant la fin du millénaire », même si c’était pour ajouter aussitôt, à juste raison, que celle-ci risquait d’être « entravée pour un temps par les contrecoups de la désintégration du socialisme soviétique, par l’effondrement de régions entières du monde dans l’anarchie et la guerre, et peut-être par un attachement excessif à la liberté mondiale des échanges ». Bref, du point de vue de l’auteur, ce qui s’est produit dans le monde depuis 1994 – date de la première édition anglaise de ce livre – n’a pas sensiblement affecté les mérites et les faiblesses de son interprétation duxxesiècle.

Aussi, hormis des corrections de détail, le texte présenté au public français est-il le même que le texte publié, ou sur le point de l’être, dans les autres langues. Au lecteur de juger.

Pour terminer, l’auteur aimerait adresser ses remerciements aux éditions Complexe, qui ont rendu cette publication possible, en même temps qu’auMonde diplomatique, et aux traducteurs qui ont superbement rendu un texte anglais long et difficile, ainsi qu’à ses amis parisiens qui, dans les dernières années, ont prouvé que tous les intellectuels français ne voyaient pas d’un mauvais œil que leurs compatriotes lussent les ouvrages d’auteurs qui n’avaient pas les faveurs des modes bien-pensantes des années 1990.

Eric Hobsbawm

Londres, décembre 1998

Notes

1 « Chunel Vision »,Lingua Franca, novembre 1997, p. 22-24.

2 « FuretvsHobsbawm »,Newsletter, automne/hiver 1997-1998, p. 10.

3 P. Nora, « Traduire : nécessité et difficultés »,Le Débat, n° 93, janvier/février 1997, p. 93-95.

Préface et remerciements

Nul ne saurait écrire l’histoire duxxesiècle comme celle d’une autre époque, ne serait-ce que parce qu’on n’écrit pas sur son temps comme on peut (et doit) écrire sur une période que l’on connaît seulement « de l’extérieur », de deuxième ou de troisième main, à partir de sources d’époque, ou d’œuvres d’historiens plus tardifs. Ma vie personnelle coïncide avec le plus clair de la période dont traite ce livre, et, de l’adolescence jusqu’à aujourd’hui, j’ai été attentif aux affaires publiques : autrement dit, j’ai accumulé sur elle des vues et des préjugés en contemporain autant qu’en chercheur. C’est, entre autres, la raison pour laquelle sous ma casquette d’historien professionnel j’ai, pendant la majeure partie de ma carrière, évité de travailler sur l’après 1914, sans pour autant m’en priver à d’autres titres. « Ma période », comme on dit dans le métier, c’est lexixesiècle. Je crois désormais possible d’appréhender le Court Vingtième Siècle, de 1914 à la fin de l’ère soviétique, dans une perspective historique, mais je l’aborde sans la connaissance des études spécialisées eta fortiorides archives, hormis une infime partie, qu’ont accumulée les historiens duxxesiècle, au demeurant fort nombreux.

Il est, bien sûr, absolument impossible pour une personne seule de connaître l’historiographie de ce siècle, fût-ce en une seule langue importante, comme l’historien de l’Antiquité classique ou de l’Empire byzantin pouvait connaître ce qui s’est écrit durant et sur ces longues périodes. Mon savoir n’en est pas moins réduit et parcellaire, rien qu’au regard des normes de l’érudition historique dans le champ de l’histoire contemporaine. Au mieux ai-je pu me plonger dans le dossier des questions particulièrement épineuses et controversées – mettons, dans l’histoire de la guerre froide ou dans celle des années 1930 – pour me convaincre que les vues exposées dans ce livre étaient défendables à la lumière des travaux des spécialistes. Et naturellement, je n’ai pu réussir. Il est certainement plusieurs questions sur lesquelles je ne fais qu’étaler mon ignorance en même temps que j’expose des opinions contestables.

Ce livre repose donc sur des fondements étrangement inégaux. Outre mes lectures amples et variées durant de longues années, complétées par celles nécessaires pour enseigner l’histoire duxxesiècle aux étudiants de la New School for Social Research, j’ai puisé dans le savoir accumulé, les souvenirs et les opinions de quelqu’un qui a traversé le Court Vingtième Siècle, en qualité de ce que les anthropologues appellent un « spectateur engagé »(participant observer), ou simplement en voyageur attentif dans bon nombre de pays – ce que mes ancêtres eussent appelé unkibbitzer. La valeur historique de telles expériences ne tient pas à ce qu’on a été témoin de grands événements, que l’on a connu ou rencontré d’éminents hommes d’État ou encore des hommes qui font l’histoire. En fait, mon expérience épisodique de journaliste enquêtant sur tel ou tel pays, essentiellement en Amérique latine, m’aura appris que les interviews de présidents ou d’autres décideurs sont habituellement décevantes, pour la raison évidente que l’essentiel de leur propos est destiné au public. Les lumières viennent de ceux qui peuvent ou veulent bien parler librement, de préférence s’ils n’ont pas de responsabilité dans les affaires publiques. Néanmoins, si partielle et trompeuse que puisse être cette expérience, le fait d’avoir connu des hommes et des lieux divers m’a été d’une aide considérable. Il suffit parfois de voir la même ville à trente ans d’intervalle – Valence (Espagne) ou Palerme – pour se faire une idée du rythme et de l’ampleur de la transformation sociale dans le troisième quart de ce siècle. Ce peut être le simple souvenir d’un propos tenu lors d’une conversation et emmagasiné, parfois sans raison bien claire, pour un usage futur. Si l’historien est en mesure de dégager quelque sens de ce siècle, c’est en grande partie parce qu’il a su observer et écouter. J’espère avoir communiqué aux lecteurs une partie de ce que j’ai appris ainsi.

Le livre repose aussi, et nécessairement, sur les renseignements glanés auprès de collègues ou d’étudiants et de tous ceux que j’ai pu cueillir (les renseignements ou les collègues) au passage alors que j’y travaillais. Dans certains cas, la dette est totale. Le chapitre sur les sciences a été soumis à mes amis Alan Mackay (membre de la Royal Society), spécialiste de cristallographie doublé d’un encyclopédiste, et John Maddox, directeur de la revueNature. Mon collègue de la New School, Lance Taylor, autrefois au MIT (Massachusetts Institute of Technology), a relu une partie de mes pages sur le développement économique. Le plus souvent, cependant, je me suis appuyé sur la lecture d’articles, les discussions et conférences portant sur divers problèmes macro-économiques qui furent organisées à l’Institut mondial de recherche sur le développement économique de l’Université des Nations unies, à Helsinki (UNU/WIDER), lorsque, sous l’égide du DrLal Jayawardena, celui-ci s’est transformé en grand centre de recherche et de débat. D’une manière générale, les étés que j’ai pu passer dans cette admirable institution en ma qualité de « McDonnell Douglass visiting scholar » m’ont été très précieux, notamment en raison de l’intérêt porté, dans ses dernières années, à l’URSS toute proche. Je n’ai pas toujours suivi le conseil de ceux que j’ai consultés et, même quand je l’ai fait, les erreurs demeurent de mon fait. J’ai tiré grand profit des conférences et colloques au cours desquels les universitaires consacrent une bonne partie de leur temps à rencontrer leurs collègues, essentiellement afin de solliciter leurs lumières. Je ne saurais saluer tous les collègues qui ont éclairé ma lanterne ou corrigé mes erreurs dans telle ou telle occasion formelle ou informelle, ni même signaler tous les renseignements que j’ai glanés au passage en ayant la chance de dispenser mon enseignement à la New School devant un public d’étudiants du monde entier. Toutefois, je crois devoir signaler précisément tout ce que j’ai appris des études trimestrielles de Ferdan Ergut et d’Alex Julca sur la révolution turque ainsi que sur la nature des migrations et de la mobilité sociale dans le tiers-monde. Je suis aussi redevable à la thèse de doctorat de mon élève Margarita Giesecke sur l’APRA (Alliance révolutionnaire populaire américaine) et le soulèvement de Trujillo en 1932.

À mesure que l’historien duxxesiècle se rapproche du présent, il devient de plus en plus tributaire de deux types de sources : la presse quotidienne ou périodique et les rapports périodiques, les enquêtes économiques et autres, les compilations statistiques et les publications des administrations nationales et des institutions internationales. Ma dette envers leGuardiande Londres, leFinancial Timeset leNew York Timesdevrait être assez claire. Celle envers les précieuses publications des Nations unies et de ses diverses agences ou de la Banque mondiale est signalée en bibliographie. Il ne faut pas non plus oublier l’institution qui les a précédées : la Société des Nations. Bien qu’en pratique son échec ait été presque total, ses admirables enquêtes et analyses, dont le rapport pionnier de 1945,Industrialisation and World Trade, méritent notre gratitude. Aucune histoire des changements économiques, sociaux et culturels de ce siècle ne saurait être écrite sans ces sources.

Les lecteurs devront accepter de confiance l’essentiel de ce que j’ai écrit dans ce livre, hormis les évidents jugements personnels de l’auteur. Il ne rime à rien de surcharger un livre de ce genre d’un immense appareil critique et autres signes d’érudition. J’ai essayé de limiter mes références aux sources des citations, aux statistiques et autres données quantitatives – les chiffres variant parfois selon les documents – et, à l’occasion, à la confirmation de certains points de vue controversés de l’auteur ou de propos que le lecteur pourrait trouver surprenants, inhabituels ou inattendus. Ces références sont indiquées entre parenthèses dans le corps du texte. Le titre complet des sources figure en fin de volume. Cette bibliographie n’est rien de plus qu’une liste complète des sources réellement citées ou évoquées dans le texte. Ce n’est pas un guide de lecture systématique. L’appareil de références, en l’état, est donc tout à fait dissocié des notes en bas de page, qui se contentent d’apporter des précisions ou des nuances.

Néanmoins, il n’est que justice de signaler certains ouvrages sur lesquels je me suis beaucoup appuyé ou auxquels je suis particulièrement redevable. Je m’en voudrais que leurs auteurs passent inaperçus. D’une manière générale, je dois beaucoup au travail de deux amis : Paul Bairoch, historien de l’économie et infatigable compilateur de données quantitatives, et Ivan Berend, ancien président de l’Académie hongroise des Sciences, à qui je dois l’idée de Court Vingtième Siècle. Pour l’histoire politique générale du monde depuis la Seconde Guerre mondiale, P. Calvocoressi(World Politics Since 1945)a été un guide solide et parfois, on le comprend, caustique. Pour la Seconde Guerre mondiale, je dois beaucoup au superbe livre d’Alan Milward,War, Economy and Society 1939-1945 ; et sur l’économie après 1945, les ouvrages qui m’ont été les plus utiles sont ceux de Hermann van der Wee,Prosperity and Upheaval : The World Economy 1945-1980, et de Philip Armstrong, Andrew Glyn et John Harrison,Capitalism Since 1945. Le livre de Martin Walker,The Cold War, mérite bien mieux que les tièdes recensions dont il a fait l’objet. Pour l’histoire de la gauche depuis la Seconde Guerre mondiale, je suis largement redevable au DrDonald Sassoon du Queen Mary and Westfield College, University of London, qui a eu la gentillesse de me donner à lire, avant sa publication, son immense et pénétrante étude du sujet,One Hundred Years of Socialism : The West European Left in the Twentieth Century. Pour l’histoire de l’URSS, je dois beaucoup aux études de Moshe Lewin, d’Alec Nove, de R. W. Davies et de Sheila Fitzpatrick ; pour la Chine, à celles de Benjamin Schwartz et de Stuart Schram ; pour le monde islamique, à Ira Lapidus et Nikki Keddie. Mes vues sur les arts doivent beaucoup aux travaux de John Willett (et aux discussions que j’ai eues avec lui) sur la culture de Weimar ainsi qu’à Francis Haskell. Dans le chapitre 6, ma dette envers leDiaghilevde Lynn Garafola devrait être évidente.

J’adresse des remerciements particuliers à tous ceux qui m’ont aidé à préparer ce livre, à commencer par mes assistantes de recherche, Joanna Bedford, à Londres, et Lise Grande, à New York. Je tiens particulièrement à dire ma dette envers l’exceptionnelle Mme Grande, sans qui je n’aurais pu combler les immenses lacunes de mon savoir, et qui a vérifié des faits et des références dont je n’avais qu’un souvenir parcellaire. Je sais aussi gré à Ruth Sayers, qui a dactylographié mes diverses versions, et à Marlene Hobsbawm, pour avoir lu les chapitres du point de vue du non-spécialiste qui s’intéresse au monde moderne et à qui ce livre s’adresse.

J’ai déjà mentionné ma dette envers les étudiants de la New School qui ont suivi mes cours, quand je tentais de formuler mes idées et mes interprétations. Ce livre leur est dédié.

Eric Hobsbawm

Londres-New York, 1993-1994

Le siècle à vol d’oiseau

Douze regards sur le xxesiècle

« J’ai traversé le plus clair du xxe siècle sans, je dois le préciser, souffrir d’épreuves personnelles. Je m’en souviens seulement comme du siècle le plus terrible de l’histoire occidentale. »

Isaiah Berlin(philosophe, Grande-Bretagne)

« Il est une contradiction flagrante entre l’expérience qu’on a de la vie – enfance, jeunesse et vieillesse, écoulées paisiblement et sans grandes péripéties – et les réalités du xxe siècle […], les événements terribles que l’humanité a traversés. »

Julio Caro Baroja (anthropologue, Espagne)

« Nous qui avons survécu aux camps ne sommes pas de vrais témoins. C’est une idée embarrassante à laquelle je me suis peu à peu rallié en lisant ce que d’autres survivants ont écrit, moi compris, quand j’ai relu mes écrits après quelques années. Nous, les survivants, ne sommes qu’une minorité infime mais aussi exceptionnelle. Nous sommes ceux qui, la prévarication, l’habileté ou la chance aidant, n’ont jamais touché le fond. Ceux qui l’ont touché, et qui ont vu le visage de la Gorgone, n’en sont pas revenus, ou sont revenus sans paroles. »

Primo Levi (écrivain, Italie)

« Je n’y vois qu’un siècle de massacres et de guerres. »

René Dumont (agronome, France)

« Il y a eu malgré tout des révolutions pour le mieux au cours de ce siècle […] : l’essor du quatrième état, et l’émergence des femmes après des siècles de répression. »

Rita Levi Montalcini (prix Nobel de Sciences, Italie)

« Je ne puis m’empêcher de penser que ce siècle a été le plus violent de toute l’histoire humaine. »

William Golding (prix Nobel de littérature, Grande-Bretagne)

« La principale caractéristique du xxe siècle est la terrible multiplication de la population mondiale. C’est une catastrophe, un désastre. Nous ne savons que faire à ce propos. »

Ernst Gombrich (historien d’art, Grande-Bretagne)

« Si je devais résumer le xxe siècle, je dirais qu’il a suscité les plus grandes espérances qu’ait jamais conçues l’humanité et détruit toutes les illusions et tous les idéaux. »

Yehudi Menuhin (musicien, Grande-Bretagne)

« L’aspect le plus fondamental est le progrès de la science, qui a été véritablement extraordinaire. […] Voici ce qui caractérise notre siècle. »

Severo Ochoa(prix Nobel, homme de science, Espagne)

« D’un point de vue technique, l’essor de l’électronique m’apparaît comme l’une des évolutions les plus significatives du xxe siècle ; en termes d’idées, le passage d’une vision des choses relativement rationnelle et scientifique à une vision non rationnelle et moins scientifique. »

Raymond Firth (anthropologue, Grande-Bretagne)

« Notre siècle démontre que la victoire des idéaux de justice et d’égalité est toujours éphémère, mais aussi que, si nous parvenons à préserver la liberté, nous pouvons toujours repartir à zéro. […] Nul n’est besoin de désespérer, jusque dans les situations les plus désespérées. »

Leo Valiani (historien, Italie)

« Les historiens ne sauraient répondre à cette question. Pour moi, le xxe siècle n’est que l’effort sans cesse renouvelé pour la comprendre. »

FrancoVenturi (historien, Italie)1

I

Le 28 juin 1992, le président François Mitterrand effectua une visite surprise, aussi soudaine qu’inattendue, à Sarajevo, déjà au centre d’une guerre des Balkans qui allait coûter plusieurs milliers de vies humaines dans le restant de l’année. Son objectif était de rappeler à l’opinion mondiale la gravité de la crise bosniaque. La présence d’un éminent homme d’État, âgé et visiblement fragile, sous les tirs d’armes de petit calibre et de l’artillerie fut largement remarquée et admirée. Il est cependant un aspect de la visite de M. Mitterrand qui passa pratiquement inaperçu, alors même qu’il était essentiel : la date. Pourquoi le président français avait-il choisi ce jour-là pour se rendre à Sarajevo ? Parce que le 28 juin était l’anniversaire de l’assassinat en 1914, à Sarajevo, de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche-Hongrie qui, en l’espace de quelques semaines, déboucha sur la Première Guerre mondiale. Pour tout Européen cultivé de l’âge de Mitterrand, le lien entre la date, le lieu et le rappel d’une catastrophe historique précipitée par des erreurs de calcul politiques sautait aux yeux. Comment mieux souligner les conséquences possibles de la crise bosniaque qu’en choisissant une date aussi symbolique ? Hormis une poignée d’historiens et de personnes très âgées, rares sont ceux qui perçurent l’allusion. La mémoire historique n’était plus vivante.

La destruction du passé, ou plutôt des mécanismes sociaux qui rattachent les contemporains aux générations antérieures, est l’un des phénomènes les plus caractéristiques et mystérieux de la fin duxxesiècle. De nos jours, la plupart des jeunes grandissent dans une sorte de présent permanent, sans aucun lien organique avec le passé public des temps dans lesquels ils vivent. Les historiens, dont le métier est de rappeler ce que les autres oublient, en deviennent plus essentiels que jamais en cette fin du deuxième millénaire. Mais, pour cette raison, ils doivent être plus que de simples chroniqueurs, compilateurs ou hommes de la mémoire, bien que ce soit aussi une de leurs fonctions nécessaires. En 1989, tous les gouvernements, et surtout tous les ministères des Affaires étrangères du monde eussent tiré profit d’un séminaire sur les règlements de paix conclus à l’issue des deux guerres mondiales, que la plupart d’entre eux avaient visiblement oubliés.

L’objectif de ce livre n’est pas de raconter l’histoire de la période qui en est le sujet, à savoir le Court Vingtième Siècle de 1914 à 1991, même si toute personne à qui un étudiant américain a fait remarquer que si on parlait de « Seconde Guerre mondiale », c’est donc qu’il y en avait eu une Première, ne peut tenir pour acquise la connaissance des événements historiques les plus élémentaires du siècle. Mon but est de comprendre et d’expliquerpourquoiles choses ont suivi ce cours et comment elles s’agencent. Pour un homme de ma génération, qui a vécu la totalité ou la majeure partie de ce Court Vingtième Siècle, c’est inévitablement, aussi, une démarche autobiographique. C’est de nos souvenirs que nous parlons, pour les amplifier et les corriger. Et nous nous exprimons en hommes ou en femmes d’un temps et d’un pays particuliers, engagés, de diverses manières, dans son histoire : en tant qu’acteurs de ses drames – si insignifiants que soient nos rôles –, en tant qu’observateurs de notre époque et, ce qui n’est pas le moins important, en tant qu’individus dont les vues sur le siècle se sont formées au gré des événements qui nous paraissaient décisifs. Nous faisons partie de ce siècle. Il fait partie de nous. Les lecteurs d’une autre époque, par exemple l’étudiant qui entre à l’université alors que j’écris ces pages, pour qui même la guerre du Viêt-nam appartient à la préhistoire, ne doit pas le perdre de vue.

Pour les historiens de ma génération et de mes origines, le passé est indestructible, non seulement parce que nous appartenons à une génération où l’on donnait encore aux rues et aux lieux publics le nom d’hommes et d’événements notoires (la gare Wilson, à Prague, avant la guerre, la station de métro Stalingrad, à Paris), où l’on signait encore des traités de paix, auxquels il fallait bien donner un nom (le traité de Versailles), et où les monuments aux morts rappelaient le passé, mais aussi parce que les événements publics ont tissé notre existence. Loin d’être de simples repères, ils sont également ce qui a formé notre vie, publique comme privée. Pour l’auteur de ces pages, le 30 janvier 1933 n’est pas simplement le jour où Hitler est devenu Chancelier mais cet après-midi d’hiver à Berlin où un jeune garçon de quinze ans et sa petite sœur tombèrent sur la une des journaux en sortant de leurs écoles voisines de Wilmersdorf pour regagner leur maison à Halensee. Cette une, je la vois encore, comme en songe.

Mais le passé ne fait pas partie du présent permanent des seuls historiens âgés. Sur d’immenses étendues de la planète, chacun, passé un certain âge et indépendamment de ses origines et de son itinéraire, a traversé les mêmes expériences décisives. Celles-ci nous ont tous marqués, jusqu’à un certain point de la même façon. Le monde qui s’est morcelé à la fin des années 1980 était le monde façonné par l’impact de la Révolution russe de 1917. Nous en avons tous été marqués, par exemple, pour autant que nous ayons pris l’habitude de penser l’économie industrielle moderne en termes de pôles opposés, le « capitalisme » et le « socialisme », comme des systèmes inconciliables, l’un étant identifié aux économies organisées sur le modèle de l’URSS, l’autre au reste du monde. Il devrait être clair aujourd’hui que c’était une construction arbitraire et, jusqu’à un certain point, artificielle, qui ne saurait se comprendre que dans le cadre d’un contexte historique particulier. Et pourtant, à l’heure où j’écris, il n’est pas facile, même avec le recul, de concevoir des critères de classification plus réalistes que ceux qui plaçaient les États-Unis, le Japon, la Suède, le Brésil, la République fédérale d’Allemagne et la Corée du Sud sous une même catégorie ; et les économies étatiques ou les systèmes en vigueur dans la zone d’influence soviétique – qui se sont effondrés à la fin des années 1980 – dans le même ensemble que les économies asiatiques de l’Est et du Sud-Est qui, elles, ne se sont pas écroulées.

Encore une fois, même le monde qui a survécu à la fin de la révolution d’Octobre est un monde dont les institutions et les principes ont été façonnés par ceux qui se sont retrouvés dans le camp des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Ceux qui étaient dans le camp des perdants, ou leur étaient associés, n’ont pas été seulement silencieux ou réduits au silence : ils ont été pratiquement rayés de l’histoire et de la vie intellectuelle, si ce n’est en tant qu’« ennemi » dans le drame moral universel du Bien contre le Mal. Sans doute est-ce ce qui arrive aussi aux perdants de la guerre froide de la seconde moitié du siècle, bien que probablement pas avec la même ampleur ni pour aussi longtemps. Telle est la rançon de la vie dans un siècle de guerres de religion. L’intolérance en est le trait saillant. Même ceux qui vantaient le pluralisme de leurs non-idéologies ne croyaient pas que le monde fût assez grand pour une coexistence permanente avec des religions séculières rivales. Les affrontements religieux et idéologiques, comme ceux dont ce siècle est rempli, dressent des barricades sur le chemin de l’historien, dont la tâche essentielle est non pas de juger mais de comprendre, y compris ce qui résiste le plus à notre entendement. Notre compréhension se heurte à nos convictions passionnées, mais aussi à l’expérience historique qui les a forgées. Les premières sont les plus faciles à surmonter, car il n’est pas vrai, comme on dit en français, que « tout comprendre, c’est tout pardonner ». Comprendre la période nazie de l’histoire allemande et la replacer dans son contexte historique, ce n’est pas pardonner le génocide. Quoi qu’il en soit, qui a vécu ce siècle extraordinaire ne saurait s’abstenir de juger. C’est comprendre qui devient difficile.

II

Comment dégager le sens du Court Vingtième Siècle – du début de la Première Guerre mondiale à l’effondrement de l’URSS –, de ces années qui, comme nous le voyons avec le recul, forment une période historique cohérente désormais terminée ? Nous ignorons ce que la suite nous réserve, à quoi ressemblera le troisième millénaire, mais nous pouvons être certains que le Court Vingtième Siècle l’aura façonné. On ne saurait cependant sérieusement douter qu’une ère de l’histoire mondiale s’est achevée à la fin des années 1980 et au début des années 1990, et qu’une ère nouvelle a commencé. Tel est l’essentiel pour les historiens du siècle : car, bien qu’ils puissent spéculer sur l’avenir à la lumière de leur compréhension du passé, leur métier n’est pas celui d’un turfiste. Les seules courses de chevaux qu’ils puissent prétendre relater et analyser, sont celles déjà gagnées ou perdues. Quoi qu’il en soit et indépendamment des qualités professionnelles des experts, le bilan des prévisions annoncées au cours des trente ou quarante dernières années est à ce point mauvais que seuls quelques gouvernements et instituts de recherche économique leur font ou prétendent leur faire encore un tant soit peu confiance. Il est même possible que les choses se soient dégradées depuis la Seconde Guerre mondiale.

Dans ce livre, la structure du Court Vingtième Siècle apparaît comme une sorte de triptyque ou de sandwich historique. À une Ère de catastrophes, de 1914 aux suites de la Seconde Guerre mondiale, succédèrent quelque vingt-cinq ou trente années de croissance économique et de transformation sociale extraordinaires, qui ont probablement changé la société humaine plus profondément qu’aucune autre période d’une brièveté comparable. Avec le recul, on peut y déceler une sorte d’Âge d’or, et c’est bien ainsi qu’on l’a perçu presque au moment où il touchait à sa fin, au début des années 1970. La dernière partie du siècle a été une nouvelle ère de décomposition, d’incertitude et de crise – et, pour une bonne partie du monde, telle que l’Afrique, l’ex-URSS et l’ancienne Europe socialiste, de catastrophe. Les années 1980 s’effaçant devant les années 1990, ceux qui réfléchissent sur le passé et le futur du siècle cédèrent à une humeur morose de plus en plus fin-de-siècle. Au cours des années 1990, le Court Vingtième Siècle aura connu un bref Âge d’or, sur la route d’une ère de crise à une autre, pour entrer dans un futur inconnu et problématique, mais pas nécessairement apocalyptique. Cependant, comme les historiens sont tentés de le rappeler aux auteurs de spéculations métaphysiques sur « la Fin de l’Histoire », il y aura un futur. La seule certitude générale en matière d’histoire, c’est qu’elle continuera aussi longtemps qu’il y aura une espèce humaine.

Le propos de ce livre est organisé en conséquence. Il part de la Première Guerre mondiale, qui marqua l’effondrement de la civilisation (occidentale) duxixesiècle. Cette civilisation était capitaliste dans son économie ; libérale dans son appareil légal et constitutionnel ; bourgeoise dans l’image de sa classe hégémonique ; fière des avancées de la science, du savoir et de l’éducation, mais aussi du progrès matériel et moral ; et profondément convaincue de la place centrale de l’Europe, mère des révolutions des sciences, des arts, de la politique et de l’industrie, dont l’économie avait pénétré la majeure partie du monde que les soldats avaient conquise et soumise ; dont les populations (avec le flux immense et croissant des immigrants européens et de leurs descendants) avaient augmenté jusqu’à former un tiers de l’espèce humaine ; et dont les principaux États définissaient le système politique mondial2.

Les décennies qui mènent du début de la Première Guerre mondiale au lendemain de la Seconde furent pour cette société une Ère de catastrophes. Une trentaine d’années durant, elle trébucha d’une calamité à l’autre. Il fut des moments où même des conservateurs intelligents ne pariaient pas sur sa survie. Elle fut secouée par deux guerres, suivies de deux vagues de rébellion et de révolution mondiales, qui portèrent au pouvoir un système qui se prétendait prédestiné par l’Histoire à remplacer la société bourgeoise et capitaliste, d’abord sur un sixième de la surface émergée du monde, et après la Seconde Guerre mondiale sur un tiers de la population de la planète. Les immenses empires coloniaux, édifiés avant et durant l’Ère des empires, se trouvèrent ébranlés et retombèrent en poussière. Toute l’histoire de l’impérialisme moderne, si ferme et si dominateur à la mort de la reine Victoria, n’avait guère duré plus que le temps d’une vie : celle de Winston Churchill (1874-1965), par exemple.

Mais il y a plus : une crise économique mondiale d’une profondeur sans précédent mit à genoux même les économies capitalistes les plus fortes et sembla renverser la création d’une économie mondiale unifiée, l’une des réalisations remarquables du capitalisme libéral duxixesiècle. Les États-Unis eux-mêmes, à l’abri de la guerre et de la révolution, semblèrent être sur le point de s’effondrer. Tandis que l’économie vacillait, les institutions de la démocratie libérale disparurent pratiquement entre 1917 et 1942, hormis dans une frange de l’Europe et certaines parties de l’Amérique du Nord et de l’Australasie, tandis que le fascisme et ses mouvements autoritaires satellites progressaient.

Seule l’alliance temporaire et bizarre du capitalisme libéral et du communisme, dans une réaction d’autodéfense contre cechallenger, put sauver la démocratie, car la victoire sur l’Allemagne hitlérienne fut essentiellement remportée par l’Armée rouge, et ne pouvait l’être que par elle. À bien des égards, cette période d’alliance entre capitalisme et communisme contre le fascisme – en gros les années 1930 et 1940 – forme la charnière de l’histoire duxxesiècle et son moment décisif. C’est un moment de paradoxe historique dans les relations du capitalisme et du communisme, dont l’antagonisme demeura irréductible pendant le plus clair du siècle – sauf dans le bref intermède de l’antifascisme. La victoire de l’Union soviétique sur Hitler a été l’œuvre du régime instauré par la révolution d’Octobre : une comparaison entre les performances de l’économie tsariste russe dans la Première Guerre mondiale et celles de l’économie soviétique dans la Seconde (Gatrell/Harrison, 1993) suffit à le démontrer. Sans l’URSS, le monde occidental consisterait probablement aujourd’hui (les États-Unis mis à part) en une série de variations sur des thèmes autoritaires et fascistes, plutôt que sur des thèmes libéraux et parlementaires. C’est l’un des paradoxes de cet étrange siècle : le résultat le plus durable de la révolution d’Octobre, dont l’objet était le renversement mondial du capitalisme, fut de sauver son adversaire, dans la guerre comme dans la paix, en l’incitant, par peur, après la Seconde Guerre mondiale, à se réformer. Le communisme rendit en effet la planification économique populaire dans le monde capitaliste, en même temps qu’elle lui donna quelques procédures pour se réformer.

Mais, alors même que le capitalisme libéral avait survécu – et encore de justesse – au triple défi du marasme, du fascisme et de la guerre, il semblait encore confronté à la progression mondiale de la révolution, qui pouvait maintenant se rassembler autour de l’URSS, sortie de la Seconde Guerre mondiale avec le rang de superpuissance.

Et pourtant, on le voit bien aujourd’hui, la force du défi socialiste mondial au capitalisme était la faiblesse de son adversaire. Sans l’effondrement de la société bourgeoise duxixesiècle dans l’Ère des catastrophes, il n’y aurait eu ni révolution d’Octobre ni URSS. Le système économique improvisé sous le nom de socialisme sur les décombres de l’ancien Empire tsariste, dans les campagnes de la plaine eurasienne, ne se serait pas considéré (ni ne l’aurait été d’ailleurs) comme une solution de rechange globale et réaliste à l’économie capitaliste. C’est la Crise des années 1930 qui lui a donné cette image, de même que c’est le défi fasciste qui a fait de l’URSS l’indispensable instrument de la défaite de Hitler, et donc l’une des deux superpuissances dont les affrontements ont dominé et terrifié la seconde moitié du Court Vingtième Siècle tout en stabilisant à bien des égards sa structure politique. L’URSS ne se serait pas trouvée, l’espace d’une quinzaine d’années au milieu du siècle, à la tête d’un « camp socialiste » comprenant un tiers de l’espèce humaine, et avec une économie qui parut brièvement sur le point de dépasser la croissance économique capitaliste.

Comment et pourquoi le capitalisme, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s’est-il trouvé propulsé, à la surprise générale, à commencer par la sienne, dans l’Âge d’or sans précédent et peut-être anormal des années 1947 à 1973 ? C’est probablement la question majeure qui se pose aux historiens duxxesiècle. Il n’est pas encore de réponse qui fasse l’unanimité, et je ne prétends pas en apporter une qui soit convaincante. Sans doute faudra-t-il attendre que l’on puisse voir en perspective toute la « longue vague » de la seconde moitié duxxesiècle, parce que si nous pouvons aujourd’hui appréhender l’Âge d’or comme un tout, les années de crise qui l’ont suivi ne sont pas encore achevées au moment où s’écrit ce livre. Il est cependant d’ores et déjà une chose que l’on peut évaluer avec une grande assurance, c’est l’ampleur et l’impact extraordinaires des transformations économiques, sociales et culturelles qui s’en sont suivies, les plus grandes, les plus rapides et les plus fondamentales de toute l’histoire. Divers aspects en sont évoqués dans la deuxième partie de ce livre. Au troisième millénaire, les historiens duxxesiècle situeront probablement dans cette période étonnante le principal impact de ce siècle sur l’histoire. Car les changements qu’il apporta dans la vie de l’homme à travers la planète ont été aussi profonds qu’irréversibles. Qui plus est, ils sont toujours à l’œuvre. Les journalistes et les auteurs d’essais philosophiques qui ont cru lire la « fin de l’Histoire » dans la chute de l’empire soviétique se sont trompés. On pourrait dire, sur des bases plus solides, que le troisième quart du siècle a marqué la fin des sept ou huit millénaires d’histoire humaine qui avaient commencé à l’Âge de pierre avec l’invention de l’agriculture, ne serait-ce qu’en mettant fin à la longue période où l’écrasante majorité de l’espèce humaine vivait du travail de la terre et de l’élevage.

En comparaison, l’histoire de la confrontation entre le « capitalisme » et le « socialisme », avec ou sans l’intervention d’États et de gouvernements comme les États-Unis et l’URSS prétendant représenter l’un ou l’autre, semblera probablement d’un intérêt historique limité – comparable, sur le long terme, aux guerres de religion desxvieetxviiesiècles, voire aux Croisades. Pour ceux qui ont vécu une partie, quelle qu’elle soit, du Court Vingtième Siècle, cet affrontement a naturellement occupé une place essentielle : d’où l’importance qui lui est donnée dans ces pages, écrites par un auteur duxxesiècle pour des lecteurs de la fin duxxesiècle. Les révolutions sociales, la guerre froide, la nature, les limites et les flétrissures fatales du « socialisme réellement existant », puis son effondrement sont longuement évoqués. Il n’importe pas moins de se rappeler que l’impact majeur et durable des régimes inspirés par la révolution d’Octobre fut un puissant accélérateur de la modernisation de pays agraires et arriérés. Ses principales réalisations, à cet égard, coïncident avec l’Âge d’or du capitalisme. Il ne nous appartient pas de dire ici dans quelle mesure ces stratégies rivales pour enterrer le monde de nos aïeux ont été efficaces, voire ont été épousées en connaissance de cause. Jusqu’au début des années 1960, on le verra, elles semblaient au moins de force égale – ce qui paraît risible à la lumière de l’effondrement du socialisme soviétique, même si, s’entretenant avec le président des États-Unis, un Premier ministre britannique pouvait encore voir en l’URSS un État dont l’« économie dynamique […] dépassera bientôt la société capitaliste dans la course à la richesse matérielle » (Horne, 1989, p. 303). Observons cependant que, dans les années 1980, la Bulgarie socialiste et l’Équateur non socialiste avaient plus de points communs que n’en avaient jamais eus la Bulgarie ou l’Équateur de 1939.

Si l’effondrement du socialisme soviétique et ses formidables conséquences, encore en partie incalculables mais essentiellement négatives, ont été l’épisode le plus dramatique des Décennies de crise, la crise en question estuniverselleou mondiale. Elle a affecté les diverses parties du monde de manières différentes et à des degrés divers, mais elle les a toutes touchées, indépendamment de leurs configurations politiques, sociales et économiques, parce que, pour la première fois dans l’histoire, l’Âge d’or avait créé une seule économie mondiale, toujours plus intégrée et universelle, opérant largement par-delà les frontières des États (« de manière transnationale »), et donc de plus en plus par-delà les frontières des idéologies officielles. Ainsi furent minées les idées reçues des institutions de tous les régimes et systèmes. Dans un premier temps, on ne voulut voir dans les ennuis des années 1970 qu’une pause encourageante et momentanée dans le Grand Bond en Avant de l’économie mondiale, tandis que les pays de tous types et de tous modèles économiques et politiques se mirent en quête de solutions temporaires. Il devint clair par la suite que c’était une ère de difficultés à long terme, auxquelles les pays capitalistes cherchaient des solutions radicales, souvent inspirées par les théologiens séculiers d’une liberté effrénée du marché pour rejeter les politiques qui avaient si bien servi l’économie mondiale à l’Âge d’or, mais qui semblaient maintenant défaillantes. Les ultras du laisser-faire n’eurent pas plus de réussite que quiconque. Dans les années 1980 et au début des années 1990, le monde capitaliste vacilla une fois de plus sous des fardeaux semblables à ceux de l’entre-deux-guerres, que l’Âge d’or paraissait avoir écartés : chômage massif, graves récessions cycliques, opposition toujours plus spectaculaire entre les exclus sans domicile fixe et les nantis ; entre les recettes limitées de l’État et les dépenses publiques sans limite. Avec leurs économies languissantes et vulnérables, les pays socialistes se trouvèrent acculés à des ruptures parfois plus radicales encore avec leur passé et ce, nous le savons, jusqu’à l’effondrement. Celui-ci signe la fin du Court Vingtième Siècle, comme la Première Guerre mondiale en a marqué le commencement. C’est à ce point que mon récit s’achève.

Comme il se doit de tout livre terminé au début des années 1990, il se conclut par un coup d’œil dans l’obscurité. L’effondrement d’une partie du monde a révélé le malaise du reste. Les années 1980 s’effaçant, il est devenu clair que la crise mondiale n’était pas uniquement générale au sens économique : elle ne l’était pas moins sur le plan politique. La chute des régimes communistes, entre l’Istrie et Vladivostok, n’a pas seulement produit une immense zone d’incertitude politique, d’instabilité, de chaos et de guerre civile : elle a aussi détruit le système international qui stabilisait les relations internationales depuis une quarantaine d’années. Elle a également révélé la précarité des systèmes politiques intérieurs qui reposaient, au fond, sur cette stabilité. Les tensions travaillant les économies en difficulté ont sapé les systèmes politiques de la démocratie libérale, parlementaire ou présidentielle, qui avaient si bien fonctionné dans les pays capitalistes développés depuis la Seconde Guerre mondiale. Elles ont aussi miné tous les systèmes politiques du tiers-monde. Il n’est pas jusqu’aux unités de base de la vie politique elles-mêmes – les « États-nations » territoriaux, souverains et indépendants, y compris les plus anciens et les plus stables – qui ne se soient trouvés déchirés par les forces d’une économie supranationale ou transnationale, ainsi que par les forces infranationales des régions sécessionnistes et des minorités ethniques. Certaines d’entre elles – telle est l’ironie de l’histoire – ont revendiqué le statut périmé et irréel d’« États-nations » souverains miniatures. L’avenir politique était obscur, mais sa crise à la fin du Court Vingtième Siècle était flagrante.

Plus évidente encore que les incertitudes de l’économie et de la politique mondiales, la crise sociale et morale, reflet des bouleversements qui ont affecté la vie de l’homme depuis 1950, se généralisa, quoique de manière confuse, au cours des Décennies de crise. Ce qui est en crise, ce sont les croyances et les principes sur lesquels se fondait la société moderne depuis que les Modernes avaient gagné leur fameuse bataille contre les Anciens à l’aube duxviiiesiècle : ces postulats rationalistes et humanistes, communs au capitalisme libéral et au communisme, qui ont rendu possible leur brève mais décisive alliance contre le fascisme, qui les rejetait. En 1993, un observateur allemand conservateur, Michael Stürmer, notait à juste raison que les croyances de l’Est comme de l’Ouest étaient en cause :

« Il est un étrange parallélisme entre l’Est et l’Ouest. À l’Est, la doctrine officielle affirmait que l’humanité était maîtresse de sa destinée. Mais nous-mêmes croyions à une version moins officielle et moins extrême du même slogan : l’humanité était en passe de devenir maîtresse de ses destinées. La prétention à l’omnipotence a totalement disparu à l’Est, et relativement chez nous, mais les deux camps ont fait naufrage. »

Bergedorf, 98, p. 95

Paradoxalement, une ère, dont la seule prétention à avoir comblé l’humanité de ses bienfaits reposait sur les triomphes écrasants d’un progrès matériel fondé sur la science et la technique, s’est achevée sur leur rejet par de larges secteurs de l’opinion publique et des gens se donnant pour des penseurs en Occident.

Cependant, cette crise morale n’est pas seulement une crise des postulats de la civilisation moderne : elle est aussi une crise des structures historiques des relations humaines que la société moderne avait héritées d’un passé pré-industriel et précapitaliste et qui lui avaient permis de fonctionner. Ce n’est pas la crise d’une seule forme d’organisation des sociétés, mais de toutes les formes. Les étranges appels à une « société civile » non autrement identifiée, à la « communauté », émanent de générations perdues et à la dérive. On les a entendus en des temps où, après avoir perdu leurs significations traditionnelles, ces mots sont devenus des formules creuses. Il n’y a plus d’autre moyen de définir une identité de groupe qu’en identifiant les étrangers qui n’y appartiennent pas.

Pour le poète T. S. Eliot, « c’est ainsi que finit le monde – non pas avec un bang, mais avec un geignement ». Le Court Vingtième Siècle s’est terminé avec les deux.

III

Quel est le monde des années 1990 en comparaison de celui de 1914 ? Il compte six milliards d’êtres humains, peut-être trois fois plus qu’au début de la Première Guerre mondiale, et ce bien que dans le Court Vingtième Siècle on ait tué ou laissé mourir délibérément plus d’êtres humains que jamais auparavant dans l’histoire. Une estimation récente des « mégamorts » avance le chiffre de 187 millions (Brzezinski, 1993), soit plus d’un dixième de la population mondiale totale en 1900. Dans la décennie 1990, la plupart des gens sont plus grands et plus lourds que leurs parents, mieux nourris et promis à une existence bien plus longue, bien qu’on ait peine à le croire au vu des catastrophes survenues au cours des années 1980 et 1990 en Afrique, en Amérique latine et dans l’ex-URSS. Le monde est incomparablement plus riche qu’il ne l’a jamais été dans sa faculté de produire des biens et des services d’une infinie diversité. Il n’aurait pu réussir autrement à subvenir aux besoins d’une population mondiale beaucoup plus nombreuse que jamais. Jusque dans les années 1980, la plupart des gens vivaient mieux que leurs parents et, dans les économies avancées, mieux qu’ils ne l’ont jamais espéré ou cru possible. L’espace de quelques décennies, au milieu du siècle, il sembla même que l’on eût découvert le moyen de distribuer, avec un certain degré d’équité, une partie au moins de cette immense richesse aux travailleurs des pays les plus riches, mais à la fin du siècle l’inégalité devait une fois de plus reprendre le dessus. Elle a également fait irruption dans les anciens pays « socialistes », où avait précédemment régné une certaine égalité de pauvreté. L’humanité était bien mieux éduquée qu’en 1914. Pour la première fois dans l’histoire, la plupart des êtres humains peuvent être qualifiés d’alphabétisés, tout au moins selon les statistiques officielles, bien que la signification de ce fait soit beaucoup moins claire à la fin du siècle qu’en 1914, compte tenu de l’écart immense et probablement croissant entre le minimum de compétence officiellement accepté sous cette appellation, et confinant souvent à « l’analphabétisme fonctionnel », et la maîtrise de la lecture et de l’écriture encore attendue des élites.

Le monde est envahi par une technique révolutionnaire et en constante progression, fondée sur des triomphes de la science naturelle qui étaient prévisibles en 1914, mais qui n’en étaient encore qu’à leurs débuts. Sur un plan pratique, la conséquence la plus spectaculaire de ces progrès est peut-être une révolution des transports et des communications qui a quasiment annulé le temps et la distance. C’est un monde qui peut fournir plus d’informations et de divertissements que n’en disposaient les empereurs en 1914 – quotidiennement, heure par heure, dans chaque foyer. Il permet aux gens de se parler par-delà les océans et les continents au contact de quelques touches de clavier en même temps qu’il abolit les avantages culturels de la ville sur la campagne.

Dans ces conditions, pourquoi le siècle ne s’est-il pas achevé sur une célébration de cet extraordinaire progrès sans précédent, plutôt que dans un climat de malaise ? Pourquoi, comme le montrent les épigraphes de ce chapitre, tant d’esprits pénétrants se sont-ils retournés sur lui sans satisfaction, et surtout sans confiance dans l’avenir ? Pas seulement parce qu’il fut sans doute le siècle le plus meurtrier dont nous ayons gardé la trace, tant par l’échelle, la fréquence et la longueur des guerres qui l’ont occupé (et qui ont à peine cessé un instant dans les années 1920) mais aussi par l’ampleur incomparable des catastrophes humaines qu’il a produites – des plus grandes famines de l’histoire aux génocides systématiques. À la différence du « longxixesiècle », qui semblait et fut en effet une période de progrès matériel, intellectuelet moralpresque ininterrompu, c’est-à-dire de progression des valeurs de la civilisation, on a assisté, depuis 1914, à une régression marquée de ces valeurs jusqu’alors considérés comme normales dans les pays développés et dans le milieu bourgeois, et dont on était convaincu qu’elles se propageraient aux régions plus retardataires et aux couches moins éclairées de la population.

Puisque ce siècle nous a enseigné, et continue à nous enseigner, que des êtres humains peuvent apprendre à vivre dans les conditions les plus abrutissantes et théoriquement insupportables, il n’est pas facile de saisir l’ampleur du retour, qui va malheureusement en s’accélérant, à ce que nos ancêtres duxixesiècle eussent appelé les normes de la barbarie. Nous oublions que Friedrich Engels, le vieux révolutionnaire, fut horrifié par l’explosion de la bombe posée par les Républicains irlandais à Westminster Hall : en vieux soldat, il estimait que l’on faisait la guerre à des combattants, pas à des non-combattants. Nous oublions que les pogromes de la Russie tsariste, qui (à juste raison) révoltèrent l’opinion publique et poussèrent les Juifs russes à traverser l’Atlantique par millions entre 1881 et 1914, restèrent limités, presque négligeables, à l’aune des massacres modernes : les morts se comptaient par dizaines, non par centaines, encore moins par millions. Nous oublions qu’une Convention internationale stipulait jadis que, dans la guerre, les hostilités « ne doivent pas commencer sans avertissement préalable et explicite sous la forme d’une déclaration de guerre raisonnée ou d’un ultimatum assorti d’une déclaration de guerre sous conditions ». À quand remonte la dernière guerre qui ait commencé par une déclaration explicite ou implicite de ce genre ? Ou qui se soit achevée par un traité de paix formel négocié entre les États belligérants ? Au cours duxxesiècle, les guerres ont de plus en plus visé l’économie et l’infrastructure des États ainsi que leurs populations civiles. Depuis la Première Guerre mondiale, le nombre de victimes civiles de la guerre a été bien plus important que celui des victimes militaires dans tous les pays belligérants, sauf aux États-Unis. Combien d’entre nous se souviennent qu’en 1914 il était tenu pour acquis que :

« La guerre civilisée, comme nous l’enseignent les manuels, se limite, autant que possible, à mettre hors de combat les forces armées de l’ennemi ; sans quoi, les combats continueraient jusqu’à ce que l’une des parties fût exterminée. “Ce n’est pas sans bonne raison[…]que cette pratique est devenue une coutume parmi les nations d’Europe.” »

Encyclopedia Britannica, XIeéd., 1911, art. « War »

Si nous voyons bien le regain de la torture, voire du meurtre, redevenus un aspect normal des opérations de sécurité publique dans les États modernes, probablement ne mesurons-nous pas à quel point cela constitue un dramatique retour en arrière par rapport à une longue période de progrès juridique – de la première abolition officielle de la torture dans un pays occidental au cours des années 1780 jusqu’à 1914.

Reste que l’on ne saurait comparer le monde à la fin du Court Vingtième Siècle à ce qu’il était à son commencement en termes de comptabilité historique du « plus » et du « moins ». C’est un monde qualitativement différent à au moins trois égards.

Pour commencer, il a cessé d’être eurocentrique, avec le déclin et la chute de l’Europe, encore à l’aube du siècle le centre incontesté du pouvoir, de la richesse, de l’intelligence et de la « civilisation occidentale ». Du tiers de l’humanité, les Européens et leurs descendants se trouvent aujourd’hui réduits à un sixième au plus : une minorité en voie de diminution vivant dans des pays qui, dans le meilleur des cas, reproduisent à peine leurs populations, cernées par – et le plus souvent (à quelques brillantes exceptions près comme les États-Unis jusqu’aux années 1990) se barricadant contre – la pression de l’immigration venant des régions déshéritées. Les industries dans lesquelles l’Europe avait fait œuvre de pionnier migrent ailleurs. Les pays qui, par-delà les océans, avaient autrefois un œil sur l’Europe, s’en détournent. L’Australie, la Nouvelle-Zélande et même les États-Unis, ouverts sur deux océans, voient l’avenir dans le Pacifique – peu importe le sens exact donné à ces mots.

Les « grandes puissances » de 1914, toutes européennes, ont disparu, comme l’URSS, héritière de la Russie tsariste, ou sont réduites à un statut régional ou provincial, à l’exception possible de l’Allemagne. L’effort même pour créer une seule « Communauté européenne » supranationale et inventer une identité européenne correspondante, qui se substituerait aux anciennes allégeances à l’égard des États et nations de l’histoire, a démontré la profondeur de ce déclin.

Ce changement est-il d’une portée majeure, hormis pour les historiens politiques ? Peut-être pas, puisqu’il ne reflète que des changements mineurs dans la configuration économique, intellectuelle et culturelle du monde. Dès 1914, les États-Unis étaient la principale économie industrielle, le grand pionnier, le modèle et la force de ­propulsion de la production et de la culture de masse qui ont conquis le monde durant le Court Vingtième Siècle. Et les États-Unis, en dépit de leurs nombreuses particularités, étaient l’extension outre-mer de l’Europe, s’accolant au Vieux Continent sous la bannière de la « civilisation occidentale ». Quelles que soient leurs perspectives d’avenir, les États-Unis se sont retournés depuis les années 1990 sur « le Siècle américain » : l’âge de leur essor et de leur triomphe. L’ensemble des pays industriels duxixe