L'alcoolisme est-il une fatalité ? - Philippe de Timary - E-Book

L'alcoolisme est-il une fatalité ? E-Book

Philippe de Timary

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Beschreibung

Comment déjouer les pièges de l’alcool ? Parcourez les réponses d'un spécialiste aux questions sur l'alcoolisme, en suivant les logiques biologique, affective, neurologique et sociale en jeu.

« Je suis le premier à reconnaître qu’il s’agit d’un problème difficile à traiter, mais j’espère vous convaincre, avec ce livre, que ce défi peut être relevé, dans la plupart des cas, à partir du moment où l’on parvient à en décrypter la complexité. »

L’auteur explique les logiques biologique, affective, neurologique et sociale qui peuvent conduire une personne à développer une problématique alcoolique. Il insiste sur le lien fréquent entre une émotion insupportable et le recours à l’alcool. Il décrit aussi les effets de l’alcool sur l’humeur, les processus de pensée et le rapport aux autres.

Comment déjouer les pièges de l’alcool ? Que peut faire pour la famille face à l’alcoolisme ? Quels sont les traitements à envisager ? Abstinence ou modération ? Quel est le rôle de la société face à ce fléau ? Exemples à l’appui, l’auteur répond à toutes ces questions.

Ce livre pratique éclaire sur les causes et les effets de la dépendance à l'alcool et propose des pistes pour la traiter.


CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Dans son livre, Philippe de Timary remarque qu’il serait indispensable d’agir sur plusieurs niveaux simultanément, c’est-à-dire à la fois de mieux sensibiliser le public aux risques liés à la consommation d’alcool, mieux organiser la prise en charge médicale, mais aussi mieux former les soignants, dé-stigmatiser l’alcoolisme et faire confiance aux personnes alcooliques elles-mêmes ainsi qu’à leur entourage. - Marilyn Perioli, Viva

Grâce à de nombreux exemples concrets et témoignages, l’auteur décrit les effets de la consommation sur l’humeur, les relations à autrui, le couple, l’efficacité professionnelle et la santé. Il est le premier à reconnaître qu’il s’agit d’une difficulté complexe à gérer, mais qu’il convient de décrypter pour être ensuite capable d’amorcer un pas vers la guérison. Contrairement à plusieurs rumeurs véhiculées, l’alcoolisme n’est pas une tare ni un vice, mais une maladie. La responsabilité du malade est donc de se soigner. À méditer ! - Daniel Bastié, Bruxelles Culture

À PROPOS DE L'AUTEUR

Philippe de Timary est professeur ordinaire au service de psychiatrie adulte des Cliniques universitaires Saint-Luc (UCL). Il co-dirige, avec un collègue gastroentérologue, une unité pluridisciplinaire qui essaie de rendre les personnes alcooliques actrices de leur guérison. Il collabore aussi activement, en facultés de psychologie et de médecine, à des travaux de recherche sur la problématique alcoolique, dont le contenu est directement inspiré par les questions que pose la clinique.

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Seitenzahl: 178

Veröffentlichungsjahr: 2016

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INTRODUCTION

Lorsque les Éditions Mardaga m’ont contacté, il y a environ trois ans, pour me proposer de rédiger un livre sur la problématique alcoolique et la manière dont il est possible d’aider ceux et celles qui en souffrent, je n’ai pas hésité longtemps. Je les remercie d’ailleurs infiniment de m’avoir offert cette possibilité. L’alcoolisme est un sujet vieux comme l’humanité et pourtant dramatiquement actuel, un problème de santé publique majeur, qui commence heureusement à interpeller les autorités de santé. C’est en 2005 que l’OMS a tiré la sonnette d’alarme en publiant des chiffres cinglants : l’alcoolisme est la 3e cause de mortalité dans le monde ; il est responsable de plus d’un décès sur vingt. Dans la tranche d’âge comprise entre 15 et 56 ans, il constitue même la 1re cause de décès.

De toute évidence, les systèmes de soins actuels ne parviennent pas à répondre à la gravité de ce fléau. En effet, malgré sa fréquence, l’alcoolisme est une des maladies les moins bien traitées, puisque seulement 5 à 20 % des personnes présentant un problème lié à la consommation de boissons alcoolisées ont accès à une aide, qu’elle soit médicale ou non médicale. C’est un constat alarmant. D’autant plus alarmant que la maladie alcoolique semble laisser impuissants tous ceux qu’elle touche : les personnes alcooliques elles-mêmes, leurs familles, leurs soignants et finalement la société dans son ensemble.

Ce que cet ouvrage vient défendre, c’est l’idée que l’alcoolisme n’est une fatalité que si l’ensemble des intervenants se laisse sombrer dans la résignation. Je suis le premier à reconnaître qu’il s’agit d’un problème difficile à traiter, mais j’espère vous convaincre, avec ce livre, que ce défi peut être relevé, dans la plupart des cas, à partir du moment où l’on parvient à en décrypter la complexité.

Je vous propose de vous servir de guide pour comprendre les spirales infernales de l’alcoolisme et vous aider à déjouer ses pièges en proposant des réponses adaptées. Lors de cette visite guidée, je coifferai alternativement deux casquettes, celle du chercheur et celle du clinicien. Deux casquettes que j’enfile d’ailleurs tous les jours dans ma pratique et qui m’ont été conférées par mon parcours personnel.

Au sortir de mes études de médecine, j’ai débuté ma carrière en travaillant pendant huit ans dans un laboratoire de recherche fondamentale. Je m’y suis plus précisément intéressé aux mécanismes qui contrôlent la sécrétion d’insuline. De toute évidence, cela n’a rien à voir avec la problématique alcoolique, mais ce parcours prolongé dans un bon laboratoire de recherche m’a permis d’apprendre le métier de chercheur. Cet apprentissage m’a ensuite été très utile pour mener à bien des projets de recherche en alcoologie.

Après ces années de laboratoire, j’ai éprouvé le besoin de prendre de la distance avec les souris pour revenir à une pratique clinique ! Assez naturellement, mon choix s’est porté vers la psychiatrie, discipline qui m’avait le plus attiré au cours de mes années de médecine. Je me suis alors complètement consacré à la clinique pendant les cinq longues années de ma spécialisation, et j’en ai profité pour me former à l’approche psychanalytique, même si celle-ci peut sembler aux antipodes de la démarche scientifique empirique.

À la fin de cette formation, j’ai eu une opportunité formidable : celle de créer avec un collègue gastroentérologue une unité d’hospitalisation spécialisée dans l’accompagnement de patients alcoolo-dépendants, tout en reprenant en parallèle une activité de recherche dans le même domaine. C’était pour moi l’accomplissement d’un rêve : pouvoir travailler à la fois comme clinicien et comme chercheur. J’avais l’intuition que ces activités étaient tout à fait complémentaires : les rencontres avec les patients permettent d’identifier les questions qui se posent aux cliniciens et méritent que l’on s’y intéresse à travers la recherche ; la recherche donne des réponses précises à ces questions, et permet d’aller plus loin dans la démarche d’accompagnement des patients.

Cette complémentarité s’est avérée très fructueuse dans le domaine de l’alcoologie, encore dominé par une conception moralisatrice considérant globalement les patients comme des êtres faibles qui se laissent aller à leur vice et répètent sans fin leur morbide consommation. Les regards combinés du clinicien et du chercheur permettent de voir la problématique alcoolique comme une pathologie complexe, aux multiples facettes, dont chacune doit être prise en compte si l’on veut aborder le problème de façon efficace.

Dans mes travaux de recherche, je me suis rapidement associé à des équipes de chercheurs en psychologie qui m’ont proposé des outils adaptés pour comprendre les difficultés psychologiques et sociales des patients. J’ai aussi pu collaborer avec des chercheurs de la faculté de médecine pour creuser des questions portant sur les aspects biologiques de l’affection, des aspects qui m’étaient déjà assez familiers du fait de ma formation préalable de chercheur. Ceci m’a aussi convaincu que les aspects biologiques ne sont pas indépendants des dimensions psychologiques ou sociales de l’affection.

Suis-je devenu optimiste ? Pessimiste ? Au cours de mes rencontres avec des patients, des familles ou des collègues médecins généralistes, j’ai souvent été frappé par leur pessimisme partagé au sujet des possibilités d’aider les personnes aux prises avec l’alcool. Certains collègues généralistes, rencontrés lors de moments d’échange, m’ont même confié n’avoir rencontré que des échecs face à ce type de patients – c’était du moins le sentiment qu’ils ressentaient. Elvin Morton Jellinek, le fondateur de l’alcoologie moderne, soutenait encore il y a quelques années que l’alcoolisme était une maladie chronique, laissant penser par là qu’elle est globalement incurable. Dans ces conditions, à quoi bon s’en préoccuper ?

Pourtant les études cliniques qui testent les effets de certains médicaments sur le devenir de ces patients montrent un pourcentage de succès thérapeutique très élevé… même dans le groupe placebo. Il est d’ailleurs difficile de montrer l’effet positif additionnel du médicament, tant cet effet placebo est élevé. Ceci suggère que lorsque ces personnes sont soutenues par un accompagnement psycho-social (ce qui est souvent le cas dans les groupes placebo), une proportion importante d’entre elles voit sa situation s’améliorer.

Nos rencontres quotidiennes avec les patients alcooliques nous montrent que leur parcours thérapeutique est souvent accidenté et que notre optimisme, s’il est justifié, ne doit pas être béat non plus. L’angélisme n’est pas de mise : certains patients causent d’énormes dégâts à leur entourage comme à eux-mêmes. Ce ne sont toutefois pas des raisons suffisantes pour baisser les bras. Même s’ils ont une responsabilité partielle dans leur problème de consommation, ces hommes et ces femmes sont le plus souvent perdus dans quelque chose qui les dépasse. L’aide que nous pouvons leur apporter exige que nous restions à leurs côtés à travers une succession d’étapes et d’épreuves. Ce qui explique probablement en partie pourquoi ils sont finalement si peu nombreux à être soignés.

1OÙ COMMENCEL’ALCOOLISME ?

L’Europe est la région du monde où la consommation d’alcool est la plus élevée : en moyenne l’équivalent de 10 litres d’alcool pur par personne et par an. Cette consommation est considérable, mais reste pourtant, aux yeux de nos sociétés européennes, tout à fait « normale », parce qu’intégrée à nos cultures. Cette indulgence contribue à ce que les problèmes liés à la boisson restent très longtemps inaperçus, voire niés.

Soyons clairs : boire n’est pas forcément un problème en soi. C’est le plus souvent un acte joyeux et convivial. Dans la vie de tous les jours, et pour la plupart des gens, cela contribue à renforcer les liens interpersonnels. Mais cela ne doit pas faire oublier qu’une proportion importante de la population consomme de manière excessive, avec des conséquences à long terme qui peuvent être désastreuses. Le développement d’un problème de dépendance alcoolique n’en est pas la moindre.

Jusqu’il y a peu, le monde médical ne s’était guère intéressé qu’aux personnes présentant un alcoolisme avéré. Actuellement, on attache de plus en plus d’importance à définir une gradation dans la sévérité des difficultés entraînées par la consommation de boissons alcoolisées. Ce qui est pure logique, si l’on envisage la question sous l’angle de la prévention : ce sont idéalement les personnes présentant des consommations relativement modestes, mais qui risquent d’évoluer vers des situations plus pathologiques, qu’il importe de sensibiliser.

Par ailleurs, le terme générique d’alcoolisme n’est plus utilisé de manière courante dans la littérature scientifique, car il est beaucoup trop vague dans sa définition. De plus, ce mot très péjoratif et souvent associé à une dimension de déchéance suscite une stigmatisation, un rejet. Ce qui, soit dit en passant, est assez paradoxal quand on considère l’attitude tolérante, évoquée plus haut, de la société vis-à-vis de l’alcool. Le « bon buveur » est apprécié, mais s’il « tombe » dans l’alcoolisme, il sera méprisé et bien souvent laissé à son sort : il a bien bu avec nous, mais maintenant, qu’il se débrouille tout seul ! Ceci a amené la communauté scientifique à introduire des distinctions dans le rapport des individus à l’alcool.

Quelques définitions pour savoir de quoi on parle

L’organisation mondiale de la santé (OMS) a défini, sur base de recherches scientifiques, les critères d’une consommation normale de boissons alcoolisées, c’est-à-dire une consommation n’entraînant pas de conséquences néfastes pour les individus. La barre a été placée à 3 unités d’alcool par jour pour les hommes, soit 21 unités par semaine. Pour les femmes, qui présentent une sensibilité à l’alcool plus grande que les hommes, la barre a été fixée à 2 unités par jour, soit 14 unités par semaine. En dessous de cette consommation, l’OMS considère qu’il n’y a pas de risques majeurs pour la santé. Toutefois, en matière de prévention du cancer, on préconise même, aujourd’hui, la consommation zéro.

À partir de cette « norme » définie par l’OMS, on distingue ensuite différents degrés de consommation. La consommation à risque est une consommation qui dépasse de temps en temps la quantité hebdomadaire recommandée de 21 verres pour un homme et 14 verres pour une femme. L’usage nocif désigne une consommation qui dépasse de manière régulière les normes de l’OMS. On voit que ces deux premières définitions sont basées sur la quantité d’alcool absorbé.

Les définitions suivantes, qui correspondent à des stades plus avancés de la problématique, témoignent quant à elles des symptômes qui y sont liés. L’abus d’alcool (ou consommation excessive) peut être défini comme une consommation qui commence à avoir des répercussions importantes dans plusieurs sphères de la vie de la personne, plus particulièrement des difficultés d’ordre social, familial, professionnel ou de santé.

Vient ensuite la dépendance à l’alcool, définition qui d’une certaine façon correspond à un stade plus avancé de l’alcoolisme. La dépendance se définit par une série de symptômes précis qui témoignent du fait que la consommation de la personne a réellement engendré des répercussions importantes tant sur le fonctionnement de son corps que sur l’organisation de son existence.

Il y a d’abord les signes dits de la dépendance physique, qui sont de deux ordres. D’une part, ce que l’on appelle la tolérance aux effets de l’alcool : la personne est obligée, pour obtenir les mêmes effets, de consommer des quantités de plus en plus importantes de boissons alcoolisées. D’autre part, l’apparition de signes de sevrage au moment où la personne arrête de consommer. Ces signes de sevrage se marquent par l’apparition de tremblements, de transpiration, d’une accélération du rythme cardiaque, d’une hausse de la tension artérielle et éventuellement de nausées, de vomissements, d’agitation ou d’anxiété. Si les signes de sevrage sont très marqués, l’individu peut réellement se mettre en danger, car il peut présenter des crises d’épilepsie, souvent généralisées, ou encore des épisodes dits de delirium tremens.

Le delirium tremens est une perte du sens de la réalité du temps et de l’espace, accompagné d’ hallucinations visuelles au cours desquelles la personne aperçoit le plus souvent de petits animaux (on parle alors d’hallucinations zoopsiques). Le delirium tremens s’accompagne toujours d’une grande agitation et parfois d’un délire de persécution au cours duquel la personne peut commettre des agressions à l’égard d’autrui. Les manifestations de sevrage telles que le delirium tremens et les crises d’épilepsie sont des situations très dangereuses qui, dans certains cas, hélas pas si rares, peuvent entraîner la mort de l’individu.

L’autre versant de la dépendance à l’alcool (ce que l’on appelle la dépendance psychologique) est la permanence d’un désir très marqué de consommer des boissons alcoolisées, bien souvent accompagné d’efforts infructueux pour en diminuer, contrôler, arrêter la consommation. À tel point que la personne qui présente une dépendance va consacrer une part de plus en plus importante de son temps à chercher à obtenir de l’alcool, à le consommer et à « récupérer » des effets de sa consommation. Par la force des choses, elle va diminuer de manière importante, voire abandonner ses activités professionnelles ou ses loisirs. Finalement, la personne ne parvient plus du tout à arrêter de consommer, alors qu’elle est bien consciente des difficultés psychologiques, physiques ou sociales engendrées par son comportement.

Usage à risque, usage nocif, abus, dépendance : nous voyons bien qu’il existe une gradation dans les répercussions de la consommation d’alcool. On peut décrire cette gradation comme une forme de continuum allant de la consommation normale à la dépendance sévère, situation dans laquelle la personne a généralement mis en péril plusieurs sphères de son existence et se sent tout à fait incapable d’interrompre la prise de boissons. Cette gradation est importante à comprendre pour bien saisir qu’il existera des enjeux différents en fonction de l’ampleur de la problématique. Nous y reviendrons plus loin, lorsque nous développerons la question de l’accompagnement des personnes présentant une problématique liée à la consommation de boissons alcoolisées.

Par ailleurs, si j’insiste ici sur cette question de la gradation de la sévérité et sur l’importance de maintenir des définitions différentes pour les différents stades de la problématique liée à l’usage de l’alcool, c’est parce que j’ai pu observer que la dépendance sévère, qui constitue probablement le stade le plus avancé de la problématique alcoolique, est considérée par beaucoup de personnes aux prises avec un problème d’alcool comme une forme de paroxysme de la déchéance humaine, à laquelle aucune d’entre elles, à un état moins avancé, ne souhaite s’identifier. Et n’en étant pas encore arrivées à ce stade-là, elles préfèrent penser, dans une logique de « tout ou rien », qu’elles n’ont pas de problème d’alcool. Ceci nous amène, d’une part, à soulever la question de la difficulté d’accès aux soins des patients alcooliques et, d’autre part, à aborder la question du déni de l’alcoolisme. Ce seront les sujets du chapitre suivant.

1EN QUELQUESLIGNES

L’organisation mondiale de la santé (OMS) considère que jusqu’à 3 unités d’alcool par jour pour les hommes (ou 21 unités par semaine) et 2 unités par jour chez les femmes (ou 14 unités par semaine), il n’y a pas de risques majeurs pour la santé.

Jusqu’il y a peu, le monde médical ne s’était guère intéressé qu’à l’alcoolisme sévère. Actuellement, on préfère définir une gradation : usage à risque, usage nocif, abus, dépendance. Ceci est plus constructif en termes de prévention, puisque l’on s’intéresse désormais aussi aux personnes présentant des consommations encore modestes, mais qui risquent d’évoluer vers des situations plus graves, qu’il importe de sensibiliser. Cette gradation est importante sur le plan du traitement, car les enjeux seront différents en fonction de l’ampleur du problème.

2POURQUOI LA PERSONNE ALCOOLIQUENE CHERCHE-T-ELLE PAS D’AIDE ?

De toutes les personnes aux prises avec des problèmes d’alcool, que ce soient l’abus ou la dépendance, seulement 5 à maximum 20 % reçoivent des soins appropriés. C’est ce que nous disent toutes les grandes études épidémiologiques qui ont traité de cette question jusqu’à présent. De plus, selon certaines estimations, cette aide n’est apportée qu’après 18 ans de consommation en moyenne ! Ces chiffres soulignent à quel point l’alcoolisme est mal pris en charge.

Mais peut-être penserez-vous : pourquoi des soins ? L’alcoolisme est-il donc une maladie ? La réponse est oui, sans hésiter. C’est même une maladie qui fait d’immenses dégâts. Le statut de l’abus et de la dépendance à l’alcool est longtemps resté flou, entre comportement déviant – dont la personne serait totalement responsable, ce qui lui vaut d’être mise au ban de la société – et maladie caractérisée, mais considérée comme incurable. Ces deux définitions n’ouvrent évidemment pas beaucoup de perspectives de solutions. On sait aujourd’hui que la réalité ne correspond pas à ces deux extrêmes : la personne alcoolique doit être considérée comme « malade », emprisonnée dans cette consommation à laquelle elle participe, mais cette maladie peut souvent être soignée. Les solutions à cette maladie sont bel et bien la raison d’être de ce livre. Toutefois, il ne s’agit pas de solutions semblables à celles des maladies « classiques » ; elles sont complexes et nécessitent de la part du « malade » une bonne compréhension des différentes facettes de son problème. C’est tout cela que nous allons développer ici.

Le manque de prise en charge, que ce soit par le monde médical ou par d’autres approches comme les groupes d’entraide proposés par les alcooliques eux-mêmes, est un premier nœud très important de la problématique alcoolique. Bien sûr, certaines personnes arrivent à s’extraire toutes seules de leur problème, mais elles restent l’exception. De manière générale, son blocage vis-à-vis de l’accès aux soins enferme la personne alcoolique dans une situation de statu quo qui l’empêche finalement de trouver une issue ou une réponse à sa difficulté avec la boisson. Par conséquent, la consommation se perpétue, voire s’accentue avec le temps, au fur et à mesure du développement d’une tolérance plus grande. Les répercussions sur la santé, sur les relations sociales ou professionnelles ont tendance à s’accentuer. Et l’entourage amical, familial ou professionnel se trouve très souvent désarmé face à cette situation qui semble se perpétuer indéfiniment.

Le déni du problème

Une des raisons essentielles de ce manque de soins tient à la difficulté pour le patient à reconnaître sa problématique. Le psychiatre utilise généralement le terme de déni pour désigner chez le patient alcoolique cette difficulté de reconnaissance du caractère problématique de sa consommation et de ses conséquences. Nous sommes parfois très surpris, comme soignants, de rencontrer une personne qui nie avoir bu ou qui prétend ne pas consommer exagérément alors que n’importe quel regard extérieur porté sur sa situation permet de suspecter une dépendance sévère.

La conception véhiculée par le terme de déni est que la personne refuse subjectivement la réalité de sa problématique. Une part de ce refus tient au fait qu’il est terriblement difficile pour elle d’admettre qu’elle a perdu le contrôle de sa consommation. Tout être humain aspire à se sentir responsable de ses actes et décisions. Et tout être humain se projette dans la continuité de ce qu’il a été par le passé. Constater que l’on a perdu une partie de ses aptitudes est donc ressenti de manière cuisante et douloureuse. Ce n’est pas propre à la problématique alcoolique : que l’on « perde » la mémoire, la vue, l’ouïe ou l’usage d’un membre, aucun de nous n’accepte facilement de ne plus parvenir à faire ce qu’il faisait avec aisance auparavant. Cela peut même plonger la personne dans un état de détresse important.

Une partie du refus de la personne alcoolique de voir la réalité en face pourrait donc tenir au fait qu’elle n’accepte pas d’avoir perdu ses capacités de contrôle. Ce déni subjectif serait de toute évidence renforcé par le regard négatif porté par l’entourage, les soignants ou la société en général sur la problématique alcoolique. Je l’ai déjà souligné, l’alcoolisme fait partie des affections les plus stigmatisées au sein de la population. Admettre que l’on en souffre, c’est non seulement accepter que l’on a perdu le contrôle de sa consommation, mais c’est aussi endosser une étiquette infâmante. Dans mon expérience avec les patients, il m’arrive d’observer une levée du déni chez des personnes que j’ai rassurées sur le fait que je ne portais pas un regard péjoratif sur leur affection. Pour d’autres, c’est leur propre cheminement personnel vis-à-vis de la maladie qui leur permettra au gré du temps, et parfois des rechutes, de prendre conscience de la réalité de cette perte de contrôle de leur consommation.

Toutefois, chez un certain nombre de patients, il semble qu’il existe une dimension de déficit neurologique