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Comment mettre en œuvre la véritable protection sociale de demain ?
Depuis une dizaine d’années, l’idée d’un revenu, d’une allocation universelle creuse son chemin et fait l’objet de débats et publications diverses, démontrant que l’intérêt pour cette question dépasse les cercles universitaires. Mais cette profusion est également révélatrice des controverses que cette proposition suscite. Récemment, en 2017 en France, un candidat à l’élection présidentielle l’a popularisée et même le pape François s’y est dit favorable.
Ce livre représente la deuxième vague des réflexions sur cette allocation universelle. Il aborde la question du pourquoi, mais aussi du comment, en le comparant avec les différentes mesures de protections sociales existant actuellement en France. Nul doute que l’allocation universelle fera à nouveau l’objet de nombreux débats lors des prochaines échéances électorales en France, d’où l’intérêt de cet ouvrage et de ses nombreuses démonstrations pour nourrir la réflexion sur cette idée dont l’heure est venue.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Guy Valette est un des membres fondateurs en 2013 du
Mouvement Français pour un Revenu de Base (MFRB). Son blog « La science du partage » en est une des expressions. Ce livre s’inscrit à la suite de ceux publiés par le MFRB et les complète :
Revenu de base, un outil pour construire le XXIe siècle et
Revenu de base, comment le financer, (coordonnés par
Jean Eric Hyafil), aux éditions Yves Michel en 2016 ; et
Pour un revenu de base universel, vers une société du choix, par le MFRB (collectif) aux éditions du Détour en 2017 (rééd. 2019).
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Seitenzahl: 240
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Collection Ruptures
Les Éditions Utopia
61 Bd Mortier 75020 PARIS
www.editions-utopia.org
www.mouvementutopia.org
Diffusion: CED
Distribution: Gaudin
© Les Éditions Utopia, août 2021
Avant-propos
Préface
1. L’universel, l’inconditionnel, l’individuel et le commun
2. Insécurité sociale et inégalités
3. L’État tente de redistribuer ce qui est mal distribué
4. Vers une redistribution transformatrice
5. Pour une allocation réparatrice et émancipatrice
6. Une allocation universelle d’existence suffisante tout au long de la vie
7. Avec ou sans allocation universelle : il n’y a pas photo !
8. Vers une Sécurité sociale universelle
9. Pour assurer nos retraites : soyons réalistes, assurons l’existence !
10. L’allocation d’existence émancipatrice pour les femmes
11. Pour les enfants et les jeunes, une allocation et une dotation tremplin
12. L’allocation d’existence, c’est aussi du capital temps
13. Allocation d’existence et transition écologique
14. Un coût exorbitant, l’allocation universelle d’existence ?
15. En complément de l’AUE : l’extension de la gratuité de ressources et de services
16. S’émanciper des aliénations individuelles et collectives
17. Et vous, que feriez-vous si vous ne deviez plus perdre votre vie à essayer de la gagner ?
18. À quand un projet de loi ?
ANNEXES
Annexe 1. Monnaies locales, création monétaire et monnaies libres
Annexe 2. Une autre philosophie : mettre à contribution la consommation et les transactions financières
Annexe 3. Ma petite entreprise ne connaît pas la crise
Annexe 4. Osons une expérimentation sur site de saturation
Annexe 5. Une simulation
Remerciements
Bibliographie
Notes
Les Éditions Utopia
Le but de la société est le bonheur commun.
Article premier de la constitution de 1793
La liberté est une illusion, si une classe d’hommes peut impunément en affamer une autre; l’égalité est un leurre aussi longtemps que les riches exercent le droit de vie et de mort sur leurs concitoyens. La République est un fantôme si les trois quarts des citoyens ne peuvent payer les denrées sans verser des larmes.
C’est ce qu’écrivait Jacques Roux, ce curé rouge, dans le cadre du débat sur la Constitution de l’An I et la nouvelle Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 23 juin 1793. Celle-ci reprend les droits politiques et garanties juridiques de l’homme déjà présents dans la Déclaration de 1789 en leur donnant un contenu démocratique et social plus précis.
Il est des époques où, parce que l’ordre se disloque, ne laissant subsister que ses contraintes vides de sens, le réalisme ne consiste plus à vouloir gérer ce qui existe mais à imaginer, anticiper, amorcer les transformations fondamentales dont la possibilité est inscrite dans les mutations en cours. André Gorz1
En 1968, certains ont interprété le formidable mouvement de révolte étudiant comme une contestation de la société de consommation. Il s’agissait avant tout de faire sauter certains interdits d’une société figée et autoritaire pour libérer des énergies… que le capitalisme s’est très vite chargé de récupérer à son profit en recyclant les principales revendications estudiantines et leurs désirs les plus enfouis.
Ensuite, malgré les conquêtes ouvrières acquises grâce à la grève générale de mai 68, les gouvernants successifs ne se sont pas gênés pour afficher leur connivence avec les puissants et pour abandonner sans vergogne la défense de l’intérêt public.
En 50 ans, seuls le marché mondial et son élite, dont certains membres n’étaient pas les derniers à participer au mouvement de contestation, se sont interdit de s’interdire quoi que ce soit. On a laissé libre cours à l’avidité, au toujours plus, au mépris d’un minimum d’équité dans le partage des richesses, au mépris de l’environnement et des ressources disponibles.
Face à l’indécence, à l’obscénité, à la démesure dans le niveau des inégalités, face à la violence de cette guerre de tous contre tous, face à cette compétition internationale mortifère qui marginalise des pans entiers de la société, il n’est pas possible de rester indifférent. Je n’emprunterai pas le chemin des démagogues qui sont prêts à mettre au profit de leurs ambitions personnelles la colère de ceux qui ne sont jamais entendus. Beaucoup trop dangereux. L’histoire l’a montré à maintes reprises et les victimes sont toujours les mêmes : les gens ordinaires.
Si le Grand Soir de la révolution prolétarienne se fait attendre, heureusement de nombreuses initiatives locales fleurissent, remettant radicalement en cause le modèle de développement basé sur l’accumulation du profit. D’une idée qui pouvait n’être hier qu’une utopie, peut naître une expérience qui sera perçue comme une évidence, tant sa réalisation locale aura été un succès.
Il reste à généraliser, à mettre en cohérence. Peu à peu la confiance reviendra, le rapport de force s’inversera et le vieux monde s’éteindra sans que plus rien ne réussisse à le retenir.
Nous pouvons autour de propositions concrètes redonner à l’individu confiance dans la société, en lui octroyant toutes les conditions pour penser par lui-même la société des humains et retisser les liens indispensables à toutes les communautés humaines. Ces liens que le Marché s’est évertué à rompre en atomisant les individus condamnés à vivre en égoïstes moutonniers2.
Il est temps de briser les chaînes de cette servitude volontaire3, de se libérer des normes, de la standardisation de nos modes de vie, du contrôle de nos comportements.
Il faut oser lancer quelques idées réalistes qui peuvent, si elles sont reprises par une majorité, contribuer à la reconstruction d’une communauté humaine où chacune et chacun jouit d’une égale considération, redonner du liant à nos sociétés éclatées en groupes identitaires ou d’intérêt, clubs, tribus et clans et permettre ainsi de retrouver le réconfort vital dans le regard de l’autre.
Les crises économiques successives de par le monde, la dernière pandémie de Covid-19 ont révélé combien nos sociétés étaient incapables d’assurer les nécessités vitales dont tout être humain a besoin.
Quand dans ce monde, en 2020, de plus en plus d’humains sont voués à des tâches inintéressantes, à la précarité voire à la très grande pauvreté, certains chantres du libéralisme ne voient dans le revenu de base qu’une bouée de survie pour solde de tout compte.
D’autres y trouvent le bon moyen de simplifier un système social qualifié de lourd et coûteux. Un montant de ce revenu de base apparemment généreux permettrait, pour les plus libéraux, de liquider notre Sécurité sociale, avec les retraites par répartition, les allocations chômage ou même l’assurance maladie ; chacun étant censé avoir les ressources, avec cette allocation, de se payer auprès d’organismes privés une retraite par capitalisation, une mutuelle santé, ce qui permettrait d’abaisser le coût du travail par la suppression des cotisations sociales. Bref, pour ces penseurs libéraux, ce serait un moyen de transformer le plomb des services sociaux en or pour quelques-uns4.
Devrait-on alors se satisfaire comme seul projet de société de ce cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète, comme l’a proposé l’ancien conseiller de Jimmy -Carter, Z. Brzezinski5 ?
Au contraire, c’est convaincu que la mise en œuvre d’une allocation universelle d’existence peut être le lien entre les êtres, le ciment d’une société à venir, beaucoup plus résiliente et inclusive, que j’ai écrit cette contribution. Ce n’est pas en expert que j’interviens, mais en citoyen ordinaire éclairé et engagé. Après un état des lieux, j’esquisse ce que pourrait être une allocation d’existence émancipatrice, déconnectée de l’emploi, qui renforce et complète notre système de sécurité sociale fondé sur la solidarité du groupe.
Si cette allocation d’existence n’a pas vocation à remettre directement en cause l’ordre capitaliste, elle assure un droit fondamental à une vie digne en toutes circonstances, en protégeant les individus des excès de ce système mortifère, en permettant à chacune et chacun de dire non et de tracer le chemin de son émancipation. Elle permet de ne pas aller les mains nues dans les batailles à venir pour imposer une alternative à une minorité qui profite encore de ce monde finissant.
Les divers chapitres et annexes qui composent ce livre s’inspirent des nombreux articles que j’ai écrits au fil du temps sur mon blog intitulé La science du partage6.
Pour bien appréhender cette idée d’allocation universelle, il faut d’abord décrire le plus complètement possible l’insécurité sociale que nous impose une minorité et comment l’État tente vainement de venir en aide aux victimes de plus en plus nombreuses de ce capitalisme mondialisé. J’ai mouillé la chemise en allant au plus près de la mécanique de distribution et redistribution de la richesse, avec des exemples de situation chiffrés qui permettent d’illustrer le propos. J’esquisse quels seraient les effets bénéfiques de cette allocation d’existence pour les différentes composantes de la société : femmes, jeunes, salariés, retraités, sur l’organisation de la protection sociale, sur l’environnement. Travailler sur des données comporte des risques : les montants sont datés, des erreurs ou omissions peuvent se glisser dans la présentation. Il s’agit, à partir d’éléments qui structurent la société telle qu’elle est, de construire une proposition comme un droit humain émancipateur qui se substitue à toutes les aides sociales conditionnées que l’État a mises en place au fil du temps et qui maintiennent l’ayant droit dans sa condition d’assisté. Aides qui trop souvent rabaissent et assignent à résidence la personne au lieu de l’élever. L’exemple chiffré, décliné tout au long de l’ouvrage, a pour seul objectif de donner corps à cette belle idée. Il peut être éventuellement corrigé sans en altérer les principes généraux. Je sollicite aussi les experts pour vérifier et compléter par des études macroéconomiques ce qui n’est qu’une esquisse, pour en cerner tous les effets sur l’ensemble de la société. Je demande aux différentes organisations et aux partis qui prétendent défendre les victimes de la machine néolibérale de s’emparer de l’idée et de l’inscrire dans un programme plus vaste, alternatif à ce capitalisme mortifère. C’est une urgence vitale !
Chacun de nous peut changer le monde. Même s’il n’a aucun pouvoir, même s’il n’a pas la moindre importance, chacun de nous peut changer le monde, écrivait Vaclav Havel quelques semaines après la chute du Mur de Berlin.
Chacun de nous peut changer le monde. Même s’il n’a aucun pouvoir, même s’il n’a pas la moindre importance, chacun de nous peut changer le monde, écrivait Vaclav Havel quelques semaines après la chute du Mur de Berlin.
2 700 milliards ! Non ce n’est pas l’argent qui sera consacré en plus cette année pour combattre la pauvreté. Cette somme représente en fait l’enrichissement des milliardaires de la planète pendant la période d’août à novembre 2020, comme le souligne l’historienne des questions sociales Axelle Brodiez-Dolino dans une interview récente à Télérama1. La crise aura encore une fois (de trop) appauvri les pauvres et enrichi les riches. Le cœur des combats pour la justice sociale devrait battre à la chamade, mais l’apathie a souvent pris le dessus et les questions identitaires monopolisent bien malheureusement les plateaux télé. Pourtant, la période devrait être propice pour proclamer haut et fort la soif d’égalité et de liberté.
Certains, comme Guy Valette, membre fondateur du Mouvement Français pour un Revenu de Base, font partie de ceux qui y croient encore. De ceux qui pensent qu’une juste distribution des ressources est nécessaire sur le plan moral comme sur le plan socio-économique. Sa contribution au débat dans cet ouvrage est claire et concise. Le propos juste et affûté.
L’auteur embrasse dans L’allocation universelle d’existence, la protection sociale du xxiesiècle les principaux enjeux modernes de la question sociale. Comment une juste distribution peut permettre l’émancipation et la dignité des femmes et des hommes ? La structure salariale permet certes de socialiser et de rendre digne les individus. Mais cela n’est pas une règle. Déjà, parce que cela ne touche évidemment pas les sans-emploi. Mais en plus de cela – et comme l’a parfaitement montré le sociologue David Graeber – certains font des « jobs à la con » (Graeber, 2018). Vidés de sens et d’intérêt, ces emplois globalement inutiles n’apportent de dignité que dans leur capacité à subvenir aux besoins financiers des individus. Et encore, ce n’est de loin pas toujours le cas.
Une autre voie est possible et cette voie prend le sillage d’une philosophie de la transition et de la transformation. Transition notamment au niveau du modèle écologique en permettant, comme le suggère l’économiste Jean Latreille, de rémunérer une gigantesque quantité de tâches indispensables au sauvetage de la planète2. Transformation quand l’objectif est de s’attaquer aux causes profondes des injustices, en restructurant notamment les rapports de production et en estompant la différenciation entre les groupes sociaux, comme le défend la philosophe américaine Nancy -Fraser (Fraser, 2005).
L’auteur s’inscrit dans cet idéal. Aborder la protection sociale impose l’universalité et l’inconditionnalité. Le but d’un revenu universel n’est sûrement pas de déshabiller la protection sociale actuelle et encore moins les services publics qui contribuent très largement au bien-être, à l’émancipation et à la dignité des individus. Cette allocation universelle d’existence (selon ses termes) que l’auteur propose pour chaque individu n’est pas une somme versée pour solde de tout compte, comme le défendent certains libéraux. Elle participe à sa juste part à un écosystème vertueux fondé notamment sur les acquis sociaux. Aborder la justice sociale dans la complexité des enjeux que nous avons identifiés ne revient pas à compliquer les réponses politiques et philosophiques. Au contraire, nous avons besoin de lisibilité et de simplicité dans les dispositifs sociaux. Les dizaines d’aides souvent affublées de noms très technocratiques stigmatisent les plus précaires. Leur conditionnalité et l’industrie de contrôle administratif qui accompagnent le versement des aides nuisent à la dignité des individus et augmentent de fait le non-recours. Au final, beaucoup ne parviennent pas à vivre décemment parce que le système les décourage.
L’auteur défend une allocation universelle, individuelle, inconditionnelle, donnée à tous sans distinction, de la naissance jusqu’à la mort. Le montant est modulé en fonction des besoins vitaux attachés à chaque étape de la vie. Cette allocation est un droit et non une aide ! Comme le défendent les philosophes québécois David Robichaud et Patrick Turmel (Robichaud, et al., 2020), les droits ne sont pas des fleurs, ils ne poussent pas à l’état de nature. Et d’ajouter, pour qu’il y ait des droits, il a fallu qu’on les crée et qu’on les défende. C’est ce que fait résolument et avec enthousiasme Guy Valette, en défendant l’instauration de ce droit à une allocation universelle d’existence. En nous proposant en somme de l’accompagner sur le chemin – selon l’expression du philosophe John Rawls – d’une utopie réaliste. Réaliste et pour le moins aujourd’hui nécessaire pour scruter à nouveau l’horizon moral de l’égalité et garantir à tous le maximum de liberté réelle si chère à Philippe Van Parijs (Van Parijs, 1991), l’un des pères fondateurs du revenu de base.
Guillaume Mathelier3,
Docteur en sciences politiques, Enseignant à la Haute école de Gestion de Genève et membre associé de l’institut d’éthique appliquée de Laval à Québec (IDEA)
Les hommes vivent et ne peuvent vivre que sur l’idée qu’ils ont quelque chose en commun où ils peuvent toujours se retrouver (…) un lieu commun où les hommes ont une solidarité toute prête. Albert Camus, Extrait de conférences et discours (1936-1958)1
L’universel c’est forcément individuel et pour tout le monde. Si c’est pour tout le monde, c’est inconditionnel, car poser des conditions c’est exclure. Si tout le monde y a droit, c’est aussi un bien commun.
Un bien commun, c’est un bien universel auquel tout le monde a droit. Unbien commun, c’est une ressource partagée, gérée collectivement par une communauté dans le but de la préserver tout en permettant à tous et toutes de l’utiliser. Gaël Giraud2, économiste.
Alors, pour appréhender cette belle idée d’une allocation universelle d’existence inconditionnelle (AUE) versée sans contrepartie, il est important de définir ce qui est universel dans notre condition d’être humain, de ce qui est nécessaire à chacun, où qu’il soit, quoi qu’il fasse, pour être pleinement un acteur social dans sa communauté politique. Nécessités vitales qui fondent les droits universels à l’existence, tels que ceux définis dansla déclaration universelle des droits de l’homme de 1948(Voir l’Annexe 1). C’est en particulier le droit à l’accès aux soins médicaux tout au long de la vie, le droit à l’éducation et à l’instruction, le droit à un niveau de vie suffisant pour assurer l’alimentation, le logement, l’habillement pour soi et sa famille, l’accès à l’eau potable, à l’énergie, le droit de se déplacer librement. Pour la mise en œuvre de tous ces droits et faire en sorte que personne n’en soit privé, il faut mettre en commun les ressources nécessaires grâce àlasolidarité de tous les membres de la communauté.
Ces droits universels concrets, comme les appelle le philosophe Frédéric Worms3, que l’on a oubliés depuis 40 ans, sont nécessairement inconditionnels et individuels, ils ne peuvent dépendre de contingences familiales ou matérielles et ils ne peuvent être soumis explicitement à des contreparties. En d’autres termes, ils ne sont ni négociables ni monnayables.
L’instruction
Si l’accès gratuit à l’éducation et à l’instruction est encore incomplet, l’école laïque gratuite pour tous et toutes existe en France depuis la fin du xixe siècle. C’est un droit universel, individuel et inconditionnel. Il reste, en ce début du xxie siècle, à définir quel socle de connaissances et de savoirs un jeune doit maîtriser à l’issue de la scolarité obligatoire pour à la fois s’émanciper des déterminismes sociaux tout en partageant une culture commune.
L’accès aux soins
L’accès gratuit et inconditionnel aux soins est assuré en France grâce à l’Assurance maladie administrée par la Sécurité sociale créée en 1945, financée par les cotisations sociales sur les salaires et la CSG (Contribution sociale généralisée). C’est aussi un droit universel, individuel et inconditionnel, bien que la prise en charge à 100 % de l’ensemble des soins soit de plus en plus loin d’être garantie. La pandémie de la Covid-19 a révélé les failles de notre dispositif public de protection contre les maladies. L’exemple du port du masque est significatif et symbolique. Si l’on considère que pour protéger la communauté le port individuel du masque est une obligation universelle,alors il aurait dû être à la disposition de tous et toutes gratuitementet inconditionnellement depuis le début de la pandémie. Il s’agit d’unbien commun que l’on aurait dû préserver. À ce jour ce n’est pas le cas, le masque comme les vaccins ne sont que des marchandises comme les autres, accaparées par les groupes de distribution dans lesquels les intérêts privés peuvent faire du profit aux dépens de la santé d’une partie de la population. La pandémie de la Covid-19 a révélé les limites de notre système de santé et le chemin qu’il reste à parcourir pour que la santé de tous les membres de la communauté soit à la fois un droit individuel et un bien commun à préserver dans l’intérêt de l’ensemble du collectif. D’autant que ces dernières décennies, c’est plutôt le chemin inverse qui a été pris.
Le gîte et le couvert
Aujourd’hui, pour garantir cette nécessité vitale, universelle, qu’est le droit à un niveau de vie suffisant pour assurer le couvert, le logis, l’accès aux services de distribution de l’eau et de l’énergie, et l’habillement, pour soi et sa famille, il est obligatoire d’exercer un emploi. Le problème est que la centralité du salariat dans la distribution de la richesse créée est remise en cause, ce qui a pour conséquence un assèchement des revenus d’activité pour une part de plus en plus importante de la population. L’économiste américain William Brian Arthur4 observe que l’économie en est arrivée à un point où la production est largement suffisante pour satisfaire les besoins de tous, mais où les emplois générateurs de revenus suffisants pour accéder à toute cette richesse produite, se font de plus en plus rares.
À cette pénurie de revenus qui empêche de mener une vie sociale choisie, s’ajoute pour de très nombreux individus un sentiment d’échec et d’inutilité sociale que l’idéologie libérale cherche à nous faire considérer comme une faiblesse personnelle. Si on ne réussit pas professionnellement, si on ne trouve pas un emploi, c’est parce qu’on n’est pas assez performant, compétent, mobile, disponible ou qu’on est incapable de s’adapter aux exigences qu’impose le marché. Sans emploi, au fil du temps, les liens sociaux se défont. Sans stimulation, les compétences s’érodent. Dépendant d’aides de l’État, l’estime de soi s’éteint. D’actif on devient un assisté déconsidéré. Les conséquences sur la santé physique et mentale de celui qui se trouve ainsi exclu de l’activité des hommes peuvent être irréversibles. À cette souffrance humaine individuelle s’ajoute un coût matériel et humain pour la société dans son ensemble qui se manifeste par une fracture sociale de plus en plus béante. D’un côté, les inclus, ceux qui réussissent dans un monde de plus en plus livré à la seule compétition individuelle, et de l’autre, les exclus, le monde des assistés, ces citoyens de seconde zone assignés à vivre dans la précarité, dans une insécurité sociale qui ne manque pas de générer addictions et maladies, délinquance et violences. Insécurité sociale qui peut muter dans certains quartiers en insécurité civilequand les personnes et les biens ne sont plus protégés par l’État de droit. Le travail, plus ou moins contraint dans un emploi, est à la fois vital pour assurer les conditions minimales d’existence et pour se produire soi-même, se réaliser dans un environnement social et culturel. Mais trop souvent, pour assurer le premier objectif qui est de gagner sa vie, on sacrifie le second qui est de développer pleinement ses compétences, s’épanouir dans une activité choisie.
La pandémie de la Covid-19, n’a fait que révéler les énormes failles dans la distribution de la richesse par le travail. Malgré les aides d’urgence mises en place par le gouvernement, nombreux sont ceux qui ont vu leurs revenus fondre : artisans, commerçants, travailleurs indépendants, salariés précaires, étudiants privés d’emploi temporaire, saisonniers. Les plus fragiles dans la société, dépendants d’aides sociales, ont eux aussi vu leur situation se dégrader. Christophe Devys, président du collectif Alerte, affirme dans un article de Médiapart5 :
Les plus pauvres d’entre nous ont à la fois dû subir une hausse de leurs dépenses, sur le budget alimentation notamment, et une baisse de leurs revenus car beaucoup ont perdu les petits boulots qu’ils pouvaient avoir. Tout ça a abouti à ce que le recours à l’aide alimentaire augmente de près de 50%. Sans cette aide distribuée par les associations, beaucoup de personnes n’auraient pas pu s’alimenter. Ce n’est pas normal dans un pays comme le nôtre. En outre, avec la crise sociale qui nous attend, les choses vont encore considérablement se dégrader dans les mois qui viennent.
Le gouvernement affirme que seul le travail peut permettre de sortir de la dépendance des aides sociales. Mais aujourd’hui l’emploi n’est plus capable d’intégrer l’individu dans un mouvement d’ensemble de la société comme il a pu le faire dans le passé. Trop souvent il ne réussit plus à assurer ce droit à une existence digne, il n’est plus émancipateur. Au contraire, il devient aliénant.
Le principe capitaliste «qui ne travaille pas, ne mange pas» est devenu complètement archaïque au moment où le travail vivant contribue seulement de manière secondaire à la production6.
La question centrale n’est donc plus comment produire davantage, mais comment mieux répartir la richesse créée. C’est le rôle d’une allocation universelle d’existence qui, en socialisant une part de la richesse créée par le travail et par le capital, permet de ne plus avoir besoin de recourir exclusivement à des emplois de survie. En garantissantinconditionnellement à chacun des conditions d’existence satisfaisantes, ce revenu universel, déconnecté de l’emploi, assure à chacun une égale considération, une égale dignité pour pouvoir exercer librement son métier d’humain7, être soi, s’individuer8, s’engager, créer de la valeur, et être utile dans la société grâce à la solidarité de tous ses membres. Libéré ainsi de la charge mentale d’assurer le lendemain pour soi et ses proches, on peut, dans une activité choisie, se donner pleinement en sollicitant toutes les ressources enfouies que chacun possède et ainsi contribuer davantage à accroître la richesse et le bien commun ; tout en préservant ce bien précieux qu’est l’estime de soi. Pour la mise en œuvre de ce droit universel à l’existence, l’ensemble du corps social dispose des ressources suffisantes, tant au niveau des revenus d’activité que de celui des revenus du patrimoine. Il suffit de mettre encommun une part de cette richesse individuelle pour assurer à chacun ce revenu minimum garanti sans avoir à solliciter le budget de l’État. Cette véritable assurance-vie individuelle devient à son tour un bien communqu’il faut administrer, préserver pour qu’il soit à disposition de tous et toutes.
L’idéologie libérale prétend opposer l’individuelau commun, elle cultive les différences et exacerbe les combats identitaires.Mais ce tout à l’égo montre aujourd’hui ses limites.
Au contraire, l’individuel et le commun se nourrissent mutuellement. La possession individuelle d’un patrimoine inconsidéré n’est qu’un leurre, une drogue plus ou moins dure qui peut devenir une addiction et finir par asservir celui qui s’adonne à l’hybris9, tout en privant l’ensemble de la communauté de son dû. En garantissant individuellementle droit à l’instruction, le droit à l’accès aux soins et le droit à un revenu minimum d’existence, une égale considération, l’ensemble de la communauté se nourrit de ce bien être qui ne manque pas de démultiplier les capacités individuelles à enrichir lepatrimoine commun fait de réalisations, d’infrastructures, de services, de biens culturels et de connaissances. Patrimoine commun dans lequel l’individu, chaque jour, peut se reconnaître.
L’allocation universelle,en assurant en toutes circonstances le minimum vital, permet d’en finir avec cette insécurité sociale qui ne cesse de croître dans l’ensemble des pays. Elle permet aussi de se projeter dans un avenir bien différent de la servitude actuelle, plus ou moins volontaire, à un modèle de consommation. Le système existant nous liant à la corde d’un emploi subi pour, à la fin de chaque mois, consommer et posséder ce que le marketing nous enjoint de posséder et de consommer.
Un revenu non pas pour exister, mais parce qu’on existe. Ces mots du Prix Nobel d’économie britannique James Meade résument bien ce que doit être une allocation d’existence qui ne peut être qu’universelle, c’est-à-dire versée à tous les membres de la communauté sans condition.
Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948
Article25
1. Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté.
2. La maternité et l’enfance ont droit à une aide et à une assistance spéciale. Tous les enfants, qu’ils soient nés dans le mariage ou hors mariage, jouissent de la même protection sociale.
Article26
1. Toute personne a droit à l’éducation. L’éducation doit être gratuite, au moins en ce qui concerne l’enseignement élémentaire et fondamental. L’enseignement élémentaire est obligatoire. L’enseignement technique et professionnel doit être généralisé ; l’accès aux études supérieures doit être ouvert en pleine égalité à tous en fonction de leur mérite.
2. L’éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Elle doit favoriser la compréhension, la tolérance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux, ainsi que le développement des activités des Nations Unies pour le maintien de la paix.
3. Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants.
Les droits sociaux
Être à la merci des événements, ne plus pouvoir assurer les lendemains pour soi ou sa famille à cause d’un accident de la vie, de la maladie, de la perte d’un emploi, de la cessation de l’activité liée à l’âge, c’est ressentir un sentiment d’insécurité sociale face à un avenir incertain. De même, ne pas réussir par son travail à assurer un salaire suffisant pour maîtriser son existence en totale autonomie génère ce sentiment d’insécurité qui ronge le quotidien. L’insécurité sociale de celui qui ne dispose pas d’un patrimoine, qui n’est pas propriétaire, qui n’a que son intelligence et son habilité à vendre, a accompagné et accompagne encore l’histoire du mouvement ouvrier.
Au sortir de la deuxième guerre mondiale, le gouvernement provisoire, réunissant diverses sensibilités, a réussi à mettre en place la Sécurité sociale. Sécurité sociale qui est de fait la propriété de tous les salariés. Grâce à leurs cotisations, ils contribuent à construire ce droit à une retraite, à une assurance chômage en cas de licenciement. Par la socialisation d’une part du salaire, l’accès aux soins et la prise en charge des risques liés à la maladie sont assurés ; des allocations familiales sont distribuées inconditionnellement aux familles avec enfants.
