L'Amazone aux cheveux d'or - Vivian Stuart - E-Book

L'Amazone aux cheveux d'or E-Book

Vivian Stuart

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Beschreibung

Un rallye - papers devait marquer la fin des cours du Poney-Club. Le rôle du Lièvre avait été confié à une des jeunes monitrices : Deirdre Sheridan, fille d'un éleveur dont l'écurie était déjà connue des turfistes. Les affaires de Dennis Sheridan n'étaient pas très prospères. Le directeur de la banque s'en était plaint dernièrement à la jeune fille. Pourtant le capitaine avait son idée : il suffisait de vendre Moonbeam. — C'est toi qui le vendras à ce Carmichael. Il te suffit de le monter au prochain steeple... Ne disait-on pas que Je colonel Alan Carmichael, nouvellement installé dans la région, était fort riche? Le jour du rallye, Denis Sheridan annonça à sa fille à la dernière minute, qu'il ne ferait pas le Lièvre avec elle : Carmichael le remplacerait. Et le père ajouta : — N'essaie pas autre chose que de lui vendre Moonbeam. Lady Hollis s'était donné assez de mal pour attirer un épouseur pour Pénélope... et on ne pouvait mécontenter les Hollis, qui patronnaient le Poney-Club. Sur son superbe cheval, la jeune amazone partit donc à la recherche du colonel…

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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L’Amazone aux cheveux

L’Amazone aux cheveux

Gay Cavalier

© Vivian Stuart, 1955

© eBook: Jentas ehf. 2022

ISBN: 978-9979-64-610-5

This book is sold subject to the condition that it shall not, by way of trade or otherwise, be lent, resold, hired out, or otherwise circulated without the publisher’s prior consent in any form of binding or cover other than that in which it is published and without a similar condition, including this condition, being imposed on the subsequent purchase.

All contracts and agreements regarding the work, editing, and layout are owned by Jentas ehf.

I

Quand Deirdre Sheridan vit la voiture de son père pénétrer dans la cour, elle lança à la petite troupe qui l’entourait :

— Il faut que je vous quitte... Nos chevaux arrivent.

Ses élèves ne la laissèrent partir qu’à regret. Deirdre, étant une des monitrices de l’Ecole d’équitation du Poney Club, possédait de l’autorité ; mais depuis que les enfants avaient appris que le rôle du Lièvre — dans le rallye-papers qui marquerait la fin du cours — lui serait confié, elle était à leurs yeux parée d’une auréole...

D’ailleurs, avec ses dix-neuf ans, c’était déjà une demoiselle. Ses élèves l’admiraient et le montraient en tentant de la retenir. Elle parvint avec peine à se dégager et se dirigea rapidement vers les écuries.

On ne pouvait se tromper sur l’identité de l’homme qui arrêtait sa voiture devant les stalles. Les couleurs de course des Sheridan resplendissaient sous le soleil et, sur les côtés du van tout neuf, on pouvait lire :

« Cap. Dennis SHERIDAN. »

« The Sheridan Stud. - King’s Martin - Berks »

Au-dessous de l’inscription on avait dessiné, en traits vigoureux, la tête de l’illustre Merry Marcus : le vieux champion, naseaux dilatés, oreilles couchées, semblait, dans un fantastique élan, distancer ses rivaux et passer le poteau avec une longueur d’avance... Cette tête était devenue les armes parlantes de Dennis Sheridan et elle était connue sur les champs de course. Pourtant, Sam l’avait reproduite avec plus d’imagination que de vérité, six ans après que le champion eut, d’une manière absolument inattendue, triomphé dans le Grand National, imposant le nom de son écurie à l’attention des turfistes.

Tel quel, éclatant sur la peinture brillante du van tout neuf, il faisait beaucoup d’effet ; mais en regardant la coûteuse caravane, Deirdre plissa le front. Son père l’interpella d’un ton joyeux :

— Il a grand air, n’est-ce pas ?

Il descendit et, de ses fortes mains brunes, caressa avec fierté le vernis luisant. Le froncement de sourcils de Deirdre lui échappa tout à fait. Il était comme un enfant devant un nouveau jouet et sa fille n’eut pas le coeur de briser cette joie. Pourtant, la veille, lorsqu’elle était allée à la banque encaisser le chèque pour payer les salaires, le directeur n’avait pas été rassurant... Il lui avait dit, de sa voix plate et un peu affectée :

— Miss Sheridan, si vous avez quelque influence sur votre père, essayez donc de lui faire comprendre que les choses ne peuvent pas continuer ainsi. Notre établissement s’est montré très compréhensif avec lui... Je dirai même : aussi compréhensif qu’il lui était possible de l’être. Le découvert dépasse, depuis longtemps, le plafond que nous avions fixé et, malheureusement, nous avons l’impression que Mr. Sheridan ne fait aucun effort sérieux pour le réduire. Il dépense l’argent comme il laisserait couler de l’eau. Ce nouveau van, j’en suis persuadé, n’était pas indispensable...

Deirdre avait promis au directeur de parler à son père. Elle savait qu’elle le ferait en vain. Pas indispensable ? Cela dépendait uniquement de l’opinion que l’on avait sur ce qui est indispensable et sur ce qui ne l’est pas...

Quand il avait été question de l’acheter, elle avait parlé à son père du découvert qui ne se résorbait pas. Il lui avait décoché un de ces sourires très jeunes et très optimistes qui lui servaient le plus souvent d’argument et il avait affirmé d’un ton léger :

— Allons, petite, ne vois donc pas toujours l’avenir en noir ! Il nous suffit de vendre Moonbeam le prix qu’il vaut, et le découvert sera amorti. Il faut bien te rendre compte que je dois maintenir le rang de nos écuries, sinon personne ne me prendra plus au sérieux... L’argent va à l’argent et on n’en donne volontiers qu’à ceux qui semblent ne pas en avoir besoin. Il me serait impossible d’obtenir une somme raisonnable pour une bête que je transporterais dans une carriole prête à tomber en morceaux ! Ce magnifique van sera la meilleure publicité que j’aie jamais faite.

Il sera payé en quelques mois. Ce n’est pas une dépense, c’est un investissement productif. Un directeur de banque intelligent ne devrait avoir aucune peine à comprendre cela.

— Malheureusement, avait soupiré Deirdre, celui avec qui nous sommes en affaires n’a pas du tout la même conception que toi de ce qui est nécessaire et de ce qui est purement ostentatoire... Il parle de gaspillage... et il insiste énormément pour que le découvert soit résorbé.

— Eh bien, il le sera, avait affirmé le capitaine d’un ton convaincu. J’achèterai mon van et cela me permettra de vendre Moonbeam très cher. Je n’aurai pas de mal à rembourser ce vautour.

Deirdre était trop raisonnable, et elle avait déjà trop d’expérience, pour prendre comme bon argent les illusions et les promesses de son père. Elle avait murmuré, d’une voix découragée :

— Mais quand vendras-tu Moonbeam ?

Et c’est alors qu’il lui avait lance, comme si cela avait été une chose toute naturelle, aisée et déjà faite :

— C’est toi qui le vendras, à ce Carmichael.

— Moi ? avait-elle balbutié, stupéfaite.

— Oui, toi... Ça ne te sera pas difficile. Il te suffit de monter Moonbeam au prochain steeple. Dès que Carmichael verra de quoi ce cheval est capable, il l’achètera.

— Mais, tu ne sais même pas si le colonel a l’intention d’avoir une écurie !

— Tout le monde le dit... D’ailleurs, s’il entend tenir son rang, il faudra bien qu’il se procure quelques bons chevaux. Nous en avons précisément un à lui offrir. Nous lui rendrons service en le lui vendant. C’est une bête magnifique et il ne sera pas enrossé s’il la prend.

Présentée de cette façon, l’affaire pouvait sembler aisément réalisable. La fille de Dennis Sheridan était parfaitement capable de mettre en valeur un cheval tel que Moonbeam. Mais était-elle capable de le vendre ? De le vendre, surtout, à un inconnu ?

Le Colonel Allan Carmichael était un nouvel arrivé dans la région. Deirdre l’avait à peine entrevu et, pour elle, c’était un étranger. Un homme de haute taille, svelte, avec des cheveux blonds et, sur le visage, une expression étrangement distante et fermée, qui parcourait les routes du comté au volant d’une puissante voiture de sport et semblait s’intéresser davantage aux automobiles qu’aux chevaux.

La rumeur publique, qui s’occupait énormément de lui, lui accordait une très grosse fortune et une brillante carrière militaire. Elle affirmait qu’il était résolu à se tenir à l’écart du monde et à tenir tout le monde à l’écart. Certains de ses voisins avaient cru civil de lui faire une visite de bienvenue dans sa résidence de Manor Farm. Ils avaient été reçus sans enthousiasme. Le colonel ne s’était pas vraiment montré impoli, mais il s’était borné à ce que la bienséance l’obligeait à faire et à dire, accueillant très froidement les avances et demeurant impénétrable et inaccessible autant que le lui permettaient les lois de l’hospitalité.

On disait qu’il avait récemment quitté l’armée, après avoir combattu en Corée — justement comme Scan, le frère de Deirdre. Comme lui, il avait été longtemps captif des Jaunes et les gens bienveillants expliquaient l’humeur insociable de leur nouveau voisin par l’effet des souffrances endurées durant sa détention. Mais la grande majorité des habitants du comté se montraient moins compréhensifs, n’excusaient pas du tout le comportement inamical du nouveau-venu et lui faisaient hardiment la réputation d’un ours mal léché.

Alan Carmichael ne semblait pas en souffrir. Manifestement, il ne tenait pas à se faire des relations. Pourtant, il ne parvenait pas absolument à se tenir à l’écart. Sur l’invitation pressante de Sir Henry Hollis, il était venu visiter les installations du Poney Club, où Deirdre aurait facilement pu le rencontrer. Elle n’avait pas cherché à le faire, d’une part parce que ses fonctions de monitrice l’occupaient. ailleurs, d’autre part parce qu’elle ne se doutait pas qu’avoir fait connaissance avec celui que son père considérait comme un client aurait facilité les choses lorsqu’il se serait agi de lui vendre un cheval.

Elle regrettait à présent l’occasion manquée, car elle se rendait fort bien compte qu’elle aurait besoin de tous ses atouts pour réussir l’affaire que son père considérait comme tout faite. Elle refusait de partager l’optimisme de Dennis Sheridan, et vendre Moonbeam au colonel lui apparaissait comme une chose très malaisée.

D’abord, Moonbeam n’était pas exactement le cheval qu’aurait dû acheter un homme qui — si ce qu’on disait était vrai — entendait ne monter qu’occasionnellement, à l’occasion de quelques rallyes. Indiscutablement, la bête était magnifique, déjà dressée, et capable de franchir haies et barrières avec un cavalier bien plus lourd qu’Alan Carmichael. Elle valait certainement le prix que Dennis en demandait. Mais c’était une bête très jeune, qui avait besoin d’être montée régulièrement, et ce n’était pas le cheval de n’importe quel amateur !

« Certes, se répétait Deirdre avec un sentiment de malaise, il serait plus correct d’offrir au colonel Snowgoose, ou même Rudolf... Seulement, il y a ce maudit découvert, et Moonbeam est le seul cheval des écuries Sheridan dont on peut demander une somme suffisante... ».

Elle conclut qu’elle devait faire de son mieux pour le vendre.

Paddy, le garçon d’écurie, resserrait en cet instant les sangles du cheval, en lui parlant d’une voix caressante et pleine d’admiration. On voyait qu’il tenait Moonbeam pour un animal exceptionnel, et il ne se trompait pas. Si Carmichael achetait cette monture, il ne serait pas volé, de toute façon...

Mais l’achèterait-il ? Deirdre n’arrivait pas à s’en persuader. D’abord, il n’était pas certain que le colonel assisterait à la compétition ; mais, même s’il acceptait l’invitation des Hollis, elle savait parfaitement qu’elle ne pouvait compter sur aucun d’eux pour faire la connaissance du nouveau-venu. Ces Hollis étaient des snobs, qui la méprisaient... Moins, toutefois, qu’ils ne méprisaient son père, coupable d’élever des chevaux pour les vendre et de gagner ainsi sa vie. Des vendeurs de chevaux, ils en étaient convaincus, n’appartiennent pas « à la société ».

Pourtant, il était certain que Penelope Hollis s’arrangerait pour faire remarquer au colonel « cette jeune personne qui vend des chevaux ». Ceci afin de bien préciser quelle différence il y avait entre elles. Deirdre pensait qu’une fois que Carmichael l’aurait identifiée comme la fille de Dennis Sheridan, il lui suffirait de mettre le plus possible Moonbeam sous les yeux du colonel. Si les bavardages avaient raison et que le nouveau-venu désirât vraiment se procurer un cheval... s’il était aussi riche qu’on le disait... Moonbeam devait se vendre de lui-même sans qu’elle eût à faire d’efforts pour le placer.

Naturellement, si le colonel ne lui parlait pas le premier, ce serait sa tâche de l’aborder... Elle se crispait un peu à cette perspective. Mais son père comptait sur elle. Et Dennis Sheridan qui, à cause de ses propres défauts, était le plus indulgent des pères, avait inspiré à sa fille une tendresse sans limite. Elle aurait traversé l’eau et le feu pour lui, s’il le lui avait demandé.

« Après tout, se dit-elle pour se réconforter, vendre des chevaux, c’est mon métier ! Il faut bien que je le fasse... »

Elle regarda son père, en se disant une fois de plus que c’était un très bel homme, plein de séduction et de charme avec sa peau hâlée, ses gais yeux bleus, ses cheveux blonds frisés et son corps mince et souple. Il avait dépassé la quarantaine, mais cela ne se voyait pas. En ce moment, avec son visage joyeux, il semblait très jeune. Très élégant, aussi, dans sa culotte de cheval bien coupée et son gilet jaune. Oui, elle pouvait le regarder avec fierté.

Lui aussi admirait sa fille, mais une tristesse passa soudain dans ses yeux clairs. Deirdre savait que lorsqu’il laissait ainsi son regard s’embuer en la contemplant, c’était parce qu’il évoquait sa femme, morte douze ans plus tôt, à qui elle ressemblait beaucoup. Elle-même ne se souvenait pas très nettement de sa mère, mais Dennis sentait encore douloureusement la perte de celle qu’il avait adorée. Le coeur de Deirdre se serra et, d’un geste impulsif, elle passa son bras sous celui de Dennis. Il se redressa et dit d’un ton un peu bourru :

— C’est l’heure de faire courir les chevaux.

Il l’entraîna vers Mooheam et, tout en examinant l’animal sous tous les angles, il affirma :

— Il est tout à fait à son avantage, n’est-ce pas ? C’est une bête magnifique.

— Pour sûr ! confirma le vieux groom. Il n’v a pas, dans tout le comté, un cheval qui puisse lui être comparé.... Et, pour le monter, il n’v a nas Plus une amazone comparable à Miss Deirdre.

Il étendit sa main toute ridée pour aider la jeune fille à se mettre en selle, puis il demanda :

— Est-ce que je sors Marigold, maintenant ?

Dennis acquiesça d’un signe de tête et, tandis que le garçon d’écurie se dirigeait vers le van, il continua à détailler Moonbeam avec des yeux approbateurs. Il était si profondément absorbé dans ses pensées que sa fille dut élever la voix pour se faire entendre quand elle demanda :

— Tu as bien dit de sortir Marigold ? Je croyais que tu monterais Rudolph.

Dennis tourna vers Deirdre des yeux qui voulaient prendre un air innocent, mais qui dissimulaient une malice, et il dit d’un ton léger :

— Oh, j’ai changé d’idée. Rudolph a quelque chose au sabot, et ça ne fera pas de mal à Marigold de trotter un peu derrière les enfants, de prendre le galop et de sauter quelques haies quand Hollis aura le dos tourné.

— Oui, père, mais... qu’est-ce que tu manigances ? Tu m’as promis de faire le Lièvre avec moi. Ce matin, Rudolph se portait parfaitement. Je ne comprend pas...

Son père l’interrompit, en souriant d’un air malin :

— Tu comprendras, mon enfant.... Je crois nécessaire de manquer à ma promesse... Je ne serai pas Lièvre avec toi, mais je t’ai trouvé un remplaçant. J’ai eu asspz de mal à le décider, mais c’est arrangé.

— Qui est-ce ? demanda la jeune fille, dont le coeur se serra un peu dans l’attente de la réponse qu’elle redoutait.

— Qui ? Mais naturellement le Colonel Carmichael. Sir Henry lui prête un cheval. Un cheval qui ne vient pas à la cheville du tien. Cela te donnera l’occasion de vendre Moonbeam. Tu n’auras pas à user de beaucoup d’éloquence car la différence de classe des deux bêtes sautera aux yeux.

Deirdre baissa la tête... Ce procédé lui déplaisait. Cela sentait la combine à plein nez. Avait-elle le droit de se servir du Rallyepapers du club pour favoriser la vente d’un cheval ? Instinctivement, cette idée lui était pénible. Mais son père ajouta, d’une voix inhabituellement sérieuse :

— Il faut que nous vendions Moonbeam, n’est-ce pas ?

— Oui, il le faut. Seulement...

Elle n’acheva pas. C’était si peu l’habitude de son père de se faire du souci pour quoi que ce soit, qu’elle comprit combien l’affaire envisagée était nécessaire. Elle soupira,’puis demanda :

— Le découvert à la banque te préoccupe à ce point ?

Il s’efforça de rire et affirma :

— Pas beaucoup ! Je possède assez d’actifs pour le combler vingt fois... Mais, tout de même, je préférerais me sentir plus à l’aise. Il est difficile de bien vendre, quand on est talonné.

Il flatta l’encolure du cheval en disant :

— Moonbeam s’agite... Il faut le faire courir un moment.

— Il faut que je place les jalons de la piste...

— Ils sont dans la voiture de Sean. Vas-y en passant par la terrasse et laisse Sir Henry regarder tout à loisir cette magnifique bête. Il n’est pas mauvais qu’elle soit vue...

— Très bien, papa, répondit-elle en retenant un sourire.

Son père avait tenté de vendre Moonbeam à Sir Henry, qui en avait offert ce que le vendeur appelait « un prix ridicule ». Il était bien possible qu’en voyant le cheval devant lui il éprouvât quelque regret.

A l’instant où la jeune fille allait le quitter. Dennis lui demanda encore :

— Tu connais le colonel Carmichael, je suppose ?

— De vue, seulement. Il est très grand, blond... très jeune pour être déjà colonel mais, comme il a l’air farouche et autoritaire, je suppose qu’il l’est réellement.

— Tu le reconnaîtras facilement, de toute façon. Sans doute trouveras-tu Penelope Hollis accrochée à ses basques : sa mère s’est donné assez de mal pour attirer un épouseur éventuel. N’oublie pas que, si elle fait tant de grâces au colonel, ce n’est pas pour qu’il s’intéresse à quelqu’un d’autre, et n’essaie pas autre chose que de lui vendre Moonbeam ; Lady Hollis doit le considérer comme une chasse réservée à sa douce Penelope. Va donc.... Je vais dresser Marigold, qui a encore tendance à s’effrayer. Si tu as besoin de moi, envoie Paddy me chercher... Ah ! tu as une allure, sur ce cheval ! N’oublie pas de bien laisser Sir Henry s’emplir les yeux de cette vision.

— Je n’y manquerais pas. promit-elle.

Elle n’était pas tout à fait heureuse à la perspective du travail qui l’attendait, mais elle n’avait pas le droit de se plaindre. Son rôle consistait à vendre des chevaux, et pas seulement à s’amuser au Poney Club. Elle dirigea son cheval vers la maison de Sir Henry.

La terrasse de King’s Martin Manor touchait au terrain sur lequel le Poney Club avait dressé ses tentes bigarrées et les installations du champ de course se trouvaient toutes proches de l’imposante demeure de style georgien qui constituait la résidence des Hollis. Ces gens étaient riches car Sir Henry avait fait une fructueuse carrière dans la City, et ils tenaient à le faire savoir, en subventionnant les sociétés sportives du comté. Le Poney Club bénéficiait tout spécialement de leurs largesses et, à l’occasion du Rallve-papers qui marquait la fin des cours d’équitation, ils avaient fait dresser un buffet sur la terrasse, devant leurs fenêtres ouvertes. Quand Deirdre s’en approcha, le soleil faisait étinceler l’argent des plats et des théières. Quelques invités se restauraient déjà ; mais les enfants, groupés autour des tentes, s’affairaient à seller les poneys pour la course dont on donnerait le départ dans une demi-heure environ.

Comme Deirdre s’avançait à travers la terrasse, elle vit Sir Henry, très gros, le visage très rouge, debout sur les marches et parlant à ses hôtes. Il tenait à la main une tasse de bouillon et sur ses lèvres poupines s’imprimait un large sourire. Ce sourire s’effaça lorsqu’il vit l’amazone. Il fit un petit salut distant, tandis qu’il accrochait son regard au pelage luisant de Moonbeam. Il suivit longtemps des yeux le superbe cheval et, quand il se retourna vers ses invités, il vit qu’eux aussi contemplaient Moonbeam avec admiration. Deirdre, se rendant compte qu’elle était sur le point de mire de tant de regards, ne se hâta pas, laissant sa monture marcher délicatement sur le gravier avant de retourner dans le parc.

Elle retrouva son frère, à côté de la voiture arrêtée en bordure de la tente. Elle fut surprise de voir qu’il ètait en compagnie de Penelope Hollis, qui lui parlait avec animation.

Les yeux bleus de Sean se firent aussi innocents que, tout à l’heure, l’étaient ceux de Dennis, mais il souriait étrangement. Penelope s’éloigna en rougissant lorsque Deirdre s’approcha. Elle avait sur le visage une expression assez indéfinissable. Deirdre pensa qu’il s’y mêlait de la confusion et du défi.

La fille de Sir Henry était une mince jeune fille, aux cheveux noirs, dont les manières prétentieuses gâtaient le charme naturel. Sa bouche, au repos, s’abaissait en une sorte de moue à la fois insolente et malheureuse. Penelope Hollis n’était pas aimée de ses compagnons mais, parce qu’elle était la fille d’un homme riche et influent, elle occupait une position sociale en vue. On ne pouvait pas ne pas l’inviter, bien que son intolérance, ses propos souvent méprisants et sa suffisance ne la fissent nulle part accepter avec plaisir.

Sean avait toujours affirmé son antipathie pour cette jeune personne et sa soeur fut très surprise de les voir en si bons termes. Elle demanda, sans songer à cacher son étonnement :

— Tu parles à Pénélope, à présent ? Que t’arrive-t-il ?

Sean haussa les épaules et riposta d’un ton sec :

— Tu as pu le voir.... comme tout le monde. Nous ne nous cachons pas ! Cette fille est beaucoup plus intelligente qu’on ne le pense. Elle s’intéresse à l’art... Elle est venue à une exposition et elle a émis quelques remarques flatteuses sur mes tableaux. Quand j’ai réussi à reprendre mon souffle — Tu comprends, je m’attendais si peu à cela ! — nous nous sommes mis à parler. Elle a acheté une toile, et je l’ai naturellement invitée à déjeuner. Ainsi, maintenant que nous avons fait connaissance, nous échangeons quelques mots lorsque nous nous rencontrons. Ça ne va pas plus loin que les habituelles banalités ; et quand ton arrivée a interrompu notre conversation, nous parlions de cette agréable journée, avec beaucoup de considérations profondes sur la température qu’il fait, en bons Anglais que nous sommes.

Il regarda attentivement la monture de sa soeur et décréta :

— Moonbeam est un cheval admirable.

Je vais en faire un croquis ; puisque tu es sur son dos, tu passeras avec lui à la postérité sur une de mes toiles. Ne le laisse pas trop s’agiter... Et ne t’impatiente pas, il ne me faudra pas plus d’une minute ou deux...

Il s’éloignait dans la direction de sa voiture. Deirdre lui lança :

— Apporte-moi les jalons et le sacs de haricots ! C’est bien toi qui les as ?

Sean ne répondit pas tout de suite. Il prit son carnet de croquis et commença à dessiner. Sa soeur répéta :

— Je suis venue chercher les haricots pour faire la piste.

— Ils sont dans la tente de l’état-major... Je les ai donnés à Penelope. Ne bouge pas, je t’en prie.

Sean faisait courir son crayon sur le papier, en s’appuyant contre la voiture. Deirdre l’observait, avec un mélange de pitié, d’affection et d’orgueil. L’affection datait de toujours, l’orgueil était venu avec les premiers succès du cavalier, la pitié était née au retour du soldat. Car Sean, qui avait donné les plus grands espoirs dans les steeplechases, avait été si sérieusement blessé en Corée qu’il avait dû renoncer à monter. Il prétendait n’éprouver aucun regret de cette carrière qui s’annonçait brillante et il s’était mis à peindre. Il avait déjà acquis une certaine réputation comme peintre animalier, mais cette activité ne l’enrichissait pas. Au moins semblait-il y prendre plaisir.

Deirdre savait fort bien que son frère livrait un dur combat, bien qu’il ne se plaignît jamais. Elle était heureuse des visites qu’il faisait à la maison paternelle parce que, au moins, il était convenablement nourri. La voiture lui avait été fournie par le Ministère des Pensions. C’était le seul luxe qu’il se permît, mangeant frugalement, s’habillant pauvrement et travaillant presque sans pose.

— Voilà qui est fait ! dit-il bientôt. Et je crois que c’est bien... Pas pour un tableau, mais pour une carte de Noël. Tu ne serais pas trop déçue de te voir sur une carte de Noël, je suppose ?

Deirdre regarda son frère avec des yeux ébahis et demanda :

— Tu ne dessines pourtant pas des cartes postales, Sean ? Je pensais... que tu étais peintres

Il sourit, d’un sourire un peu pincé, et expliqua :

— Je suis un peintre, c’est vrai, mais il est tout de même plus facile de vendre des dessins pour des cartes de fête et pour des calendriers que des tableaux... Je dois gagner ma vie, je ne puis faire grise mine au commerce des cartes postales !

— Non, bien sûr...

Deirdre se sentait attristée. Il lui semblait que son frère était descendu d’un échelon, en acceptant un .travail tel que celui dont il parlait. Elle changea de sujet et dit :

— Je suis à la recherche de mon compagnon. Il faut que je le trouve : la course va commencer et je n’ai ni les haricots, ni le second Lièvre.

Sean s’approcha, en boitant, flatta l’encolure lustrée de Moonbeam et fit remarquer :

— N’était-il pas entendu que père serait ton compagnon pour le rallye ? Tu n’as pas besoin de le chercher, il saura bien te trouver.

La jeune fille fit une petite grimace et avoua :

— Il a été empêché au dernier moment... Enfin, il a trouvé une excuse. Tu comprends, nous essayons de vendre Moonbeam et, comme il a un acheteur en vue, il s’est arrangé pour que nous soyons ensemble pendant la course. C’est sans doute une excellente tactique commerciale, mais elle ne me plaît guère.

Sean sourit et affirma d’un ton convaincu :

— C’est tout à fait ce qu’on peut attendre de père... Une de ses brillantes idées ! Il doit être très fier d’avoir arrangé les choses de cette façon. Il ne pense pas à mal, il essaie simplement de faciliter les affaires. Et qui est donc cet acheteur éventuel ? Quelqu’un que je connais ?

Deirdre secoua la tête :

— Je ne suppose pas que tu le connaisses, dit-elle. C’est le colonel Carmichael. Il vient d’acheter Manor Farm. C’est un nouveau venu dans le comté.

— Carmichael ?

Sean avait lancé ce nom d’un ton violent et sa soeur s’étonna.

— Tu le connais ?

— Je connais un Carmichael et, celui-là, je l’ai assez vu pour tout le reste de ma vie !

— Il doit y avoir bien des hommes de ce nom, fit-elle observer.

— Evidemment... Comment est-il ?

— Je l’ai entrevu, simplement, je ne l’ai pas encore rencontré. Il a la réputation d’un ours. On prétend qu’il est devenu insociable après avoir été prisonnier en Corée.

— Il était donc en Corée... Connais-tu son régiment ?

— Non, pas du tout. Je sais simplement que son prénom est Alan.

Dans la tente de l’état-major, une cloche se fit entendre. Moonbeam, surpris, se mit à exécuter une sorte de danse de guerre. Deirdre eut fort à faire pour le retenir et elle n’entendit pas ce que Sean lui disait. Elle lui cria :

— C’est moi qu’on appelle... Il faut que j’aille.

— Oui, bien sûr... répondit-il d’un ton un peu hésitant. Il ne regardait plus sa soeur. Son regard était fixé sur un homme de haute taille, qui s’approchait, montant un des chevaux de Sir Henry. Dans les yeux de son frère, Deirdre vit briller de la colère. Elle lui dit :

— C’est lui, Sean... le colonel Carmichael. Le connais-tu ?

Instantanément, le regard du jeune homme devint terne et vide. Il affirma :

— Non... je ne l’ai jamais vu. Je ne fréquente pas des colonels !

Sa bouche n’était qu’une ligne mince et tendue et, sur son visage, un masque s’était posé.

Puis il s’efforça de sourire à sa soeur en lui disant :

— Rejoins-le, Deirdre, il te cherche. Fais ton travail et vends-lui Moonbeam. Je tiendrai les pouces pour toi.

Brusquement, il lui tourna le dos et se dirigea vers sa voiture. Deirdre le regarda, inquiète et mal à son aise. Il ne se retourna pas.

Alors, laissant échapper un soupir, l’amazone libéra sa monture et, au petit trot, se dirigea vers le colonel.

II

Vu de près, le colonel Carmichael paraissait bien plus jeune que Deirdre ne l’avait supposé. « Il n’a pas plus de trente-deux ou trente-trois ans, décida-t-elle. Et il ne donne pas du tout l’impression d’un militaire en retraite. C’est vraiment un très bel homme... »

Mais il avait sur le visage une expression désabusée et presque rébarbative et la jeune fille ne se sentit d’abord pas à son aise. Pourtant, lorsqu’il la salua, un sourire détendit sa bouche, ses yeux gris perdirent un instant leur regard glacial et il se fit plus humain.

Il leva sa casquette et s’approcha en disant :

— Bonjour, Miss Sheridan. On m’a dit que je vous trouverais ici. Il est temps que nous partions, sinon les poursuivants seront sur nos talons dès les premières foulées.

Deirdre étudiait le colonel. Elle se demandait pourquoi sa vue avait à un tel point bouleversé son frère. Sean avait menti, elle en était certaine, en prétendant ne pas connaître Carmichael. Il y avait, entre eux, quelque secret...

Mais elle ne pouvait beaucoup réfléchir à ce problème. On leur apportait les sacs de haricots. Ils les placèrent en travers de leur selle et ce fut le départ, avec dix minutes d’avance pour s’éloigner le plus possible de la meute qui se lancerait à leur poursuite. La troupe des enfants tourna docilement le dos pendant que les Lièvres s’éloignaient au trot.

— Je vous propose de mettre ce petit bois entre nos poursuivants et nous, avant de laisser tomber les premiers haricots, Miss Sheridan, dit le colonel à sa compagne tandis qu’ils se hâtaient. Oh ! excusez-moi : je suis certain que vous avez déjà fixé le parcours.

— Oui, mon père et moi l’avons déterminé ensemble. Mais, si nous partons de l’extrémité du petit bois, cela retardera en effet les chasseurs.

— Je vais donc vous suivre, dit-il. Je me tiendrai exactement derrière vous.

Ils prirent le petit galop, marquant de place en place leur passage par quelques grains blancs. Ils ne s’arrêtèrent que deux fois pour laisser souffler les chevaux, et une fois pour créer une fausse piste. Ils eurent peu d’occasions de parler. Lorsque Deirdre s’arrêta soudain, pour écarter un câble égaré qui aurait pu provoquer un accident, le colonel la complimenta sur les performances de Moonbeam. Elle avait remarqué avec quel intérêt il observait le cheval, et cela lui fit bien augurer de la vente envisagée. Elle constata aussi, avec une certaine surprise, que Carmichael n’était pas du tout un cavalier ordinaire. L’alezan que Sir Henry lui avait prêté était déjà vieux et fatigué, mais son cavalier l’enlevait aisément par-desus les haies et ne se laissait pas distancer par le fougueux Moonbeam.