L'Amitié dans la Bible - Benoît Standaert - E-Book

L'Amitié dans la Bible E-Book

Benoît Standaert

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Beschreibung

Curieusement, à notre surprise à tous, l’amitié n’est pas un thème biblique central. Bien des encyclopédies qui traitent de toute la Bible n’ont pas, comme porte d’entrée : « l’amitié », « die Freundschaft », « Friendship » ! Et si l’on se concentre sur le mot comme tel, on ne le retrouve que rarement. Ainsi dans tout le Nouveau Testament le mot grec philia qui dit justement « amitié », n’apparaît qu’une seule fois et encore dans un sens avant tout péjoratif : « Ne savez-vous pas que l’amitié envers le monde est inimitié contre Dieu » (Jc 4,4) ! Mais l’absence du mot ne signifie pas encore l’absence de la réalité ! Ce fut pour moi une recherche passionnante d’examiner d’abord dans le Premier Testament, puis dans le Nouveau tout ce qu’on vit et pratique comme amitié. Qu’en pensent les prophètes, les sages, les milieux sacerdotaux ? Comment Paul, Luc, Jean s’y retrouvent-ils ? Et Jésus lui-même ? Partons en excursion et découvrons les fleurs de l’amitié dans ce qui au premier abord avait l’allure d’un désert. Or chacun sait que la moindre fleur dans le creux d’un rocher après de longues promenades arides au désert, est une grande joie !
Amitié et fraternité, en dialectique constante. Thème grec entré progressivement dans la révélation biblique et bien assimilé dans le milieu chrétien ultérieur. Aujourd’hui encore bien des milieux rêvent d’une Église d’amis, avec réciprocité dans la confiance et la transparence. « Elle coûte aux yeux du Seigneur la mort de ses amis » (Ps 116,15).


À PROPOS DE L'AUTEUR


P. Benoît Standaert est moine bénédictin du monastère de Saint-André à Bruges, entré en 1964. Après des études à Anvers, Rome, Jérusalem et Nimègue en philosophie, philologie classique, théologie et spécialisation biblique, il a enseigné l’Écriture sainte et la Christologie à l’Institut international Gaudium et Spes, au monastère de Bruges, donné des cours sur le Nouveau Testament à Rome (Saint Anselme) et à Bangalore (Sint Peter’s Seminary), et en France au STIM (formation théologique pour moines et moniales). Il a dirigé la revue de spiritualité Heiliging (« Sanctifier ») de 1978 à 2006. Il est engagé depuis plus de vingt-cinq ans dans le dialogue interreligieux monastique (DIMMID).
Il a vécu sept ans en ermite près de-Malmedy (Belgique) et mène pour l’instant encore une vie semi-érémitique à Clerlande (Ottignies). Formé à l’analyse rhétorique ancienne et bon connaisseur de l’histoire de la spiritualité, il est l’auteur de plusieurs commentaires bibliques et d’ouvrages de-spiritualité, composés en néerlandais et en français, et traduits en italien, hongrois, polonais, anglo-américain et espagnol.

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Seitenzahl: 238

Veröffentlichungsjahr: 2022

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L’amitié dans la Bible

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saintlegerproductions.fr

© Saint-Léger éditions, 2022.

Tous droits réservés.

P. Benoît Standaert osb

L’amitié dans la Bible

Introduction générale

En septembre 2020, du 6 au 11, les moines de Camaldoli en Italie ont organisé toute une « semaine monastique », consacrée à l’Amitié. Je fus invité à parler de l’amitié dans la Bible, pendant deux jours, à raison de cinq heures par jour. Je suis heureux de pouvoir reprendre avec vous ces causeries : le thème en lui-même invite à la joie !

I.

Parlons donc de l’amitié dans la Bible. Appliquons-nous à étudier les textes fondateurs pour mieux vivre le texte, le tissu de notre propre existence quotidienne où l’amitié, comme un fil rouge, passe et repasse, et cela depuis notre sortie de l’enfance.

Je vous propose une double entrée en matière.

Commençons par un questionnement plus existentiel : « Avons-nous des amis, ou un(e) ami(e), ou une manière de vivre amicale, un art concret d’exercer l’amitié ? Est-ce secondaire ou primordial ? Est-ce un accident ou quelque chose d’essentiel, de vital, aujourd’hui et jusqu’à notre dernier souffle ? »

C’est qu’en vieillissant, nous voyons nos amis mourir, l’un après l’autre. Allons-nous rester sans ami, tôt ou tard ? Et est-ce viable, en allant vers la mort, pas à pas, irrémédiablement ? Oui, est-ce possible de créer encore de nouvelles amitiés en étant devenu âgé, ancien, ancienne ? Laissons ces questions entrer au fond de nous et interrogeons-nous : où en sommes-nous actuellement ? Faisons un premier bilan spirituel quant à l’existence amicale et quant au désir d’avoir ou de mener une existence amicale.

Ma deuxième entrée commencera par une constatation, qui peut vous surprendre : l’amitié n’est pas un thème universel. En réalité toutes les cultures n’en parlent pas. On peut dire que, culturellement, on se trouve devant deux modèles qui interagissent et qui ont des difficultés à s’entendre.

Il y a le modèle de la fraternité et du clan et de la tribu d’une part et, d’autre part, le modèle, un peu prophétique et bousculant de l’amitié. Il y a quelques mois, je suis tombé sur un très beau récit autobiographique d’une dame qui est originaire de Somalie et qui a eu toute une carrière politique aux Pays-Bas. Elle est maintenant aux États-Unis et s’appelle Ayaan Hirsi Ali. Dans Ma vie rebelle elle raconte entre autre son enfance première avec sa grand-mère qui avait mené une vie nomade en Somalie. Or une des choses que, selon sa grand-mère, elle devait absolument apprendre par cœur, comme une exigence vitale, c’était la liste généalogique de ses ancêtres. Cela pouvait remonter vingt-cinq, trente générations et embrasser plusieurs siècles ! Elle devait connaître toutes les branches de l’arbre généalogique, tant du côté du père que de la mère, pour pouvoir se situer et aussi, pour une certaine part, pour pouvoir se protéger par rapport aux autres, les autres clans, avec lesquels on a eu des guerres il y a un siècle, ou même deux siècles passés. Comment se maintenir autrement, si ce n’est en respectant les conflits que nos ancêtres ont eus !

Elle raconte qu’un jour, quand, venant d’Allemagne, et arrivant aux Pays-Bas, alors qu’on lui cherchait un logement dans un camp de réfugiés, il y avait là une caravane spacieuse avec une famille, quelques personnes, d’origine somalienne – l’organisatrice pensant que cela allait aller tout seul lui dit : « Entrez dans cette caravane ce soir et allez loger avec les autres Somaliens ». Mais tout était fermé et pas question d’entrer ! Quand elles se sont rencontrées plus directement, elles ont commencé de chaque côté par se rappeler leurs ancêtres pour découvrir que deux ou trois générations passées, il y avait eu un rapport de connivence, de congénialité même entre leurs familles respectives… Et alors, – alors seulement ! – elle a pu entrer et elle a pu loger avec les autres dans la même caravane.

Voilà un modèle que nous ne comprenons peut-être plus mais qui, par exemple dans le monde nomade, continue jusqu’à aujourd’hui de structurer les rapports. Cette dame, assez brillante, a raconté qu’en fait, elle a, en une génération, traversé un nombre considérable de cultures, depuis l’âge du Fer, avec ses relations anciennes, jusqu’à la culture de l’internet, de la démocratie et de l’intelligence artificielle !

Je vous raconte cela pour montrer d’où nous venons tous, et comment sont nées de grandes différences une fois que certaines catégories comme la fraternité ont évolué. Certains débats aujourd’hui même gardent les cicatrices de ces différents stades d’autrefois, traversés tant bien que mal de génération en génération.

Dans notre propre mémoire d’Occidentaux, il y a une culture qui, au milieu de bien d’autres, a particulièrement exalté l’amitié. C’est la culture grecque. Selon les historiens, c’est l’invasion des Doriens en Grèce, qui a introduit ce qui deviendra une philosophie originale de l’amitié. Ils ont occupé à la fois le Péloponnèse, avec Sparte notamment, et puis différentes îles dans la mer égéenne.

Or ce courant dorien a été dûment digéré par toutes les écoles philosophiques grecques. Cela commence déjà avec Pythagore, cela passe par Platon, par Aristote, par Épicure et cela sera transmis aux maîtres de pensée latins : Cicéron, Lucrèce, Horace, Ovide, Sénèque. Ce courant a même croisé la toute première génération des chrétiens avec un saint Paul et un saint Luc par exemple, ainsi que l’école johannique.

Dans l’Ancien Testament, on retrouvera la présence de cette pensée grecque jusque dans certains écrits sapientiaux, comme celui de Ben Sira, ce grand sage du début du IIe siècle avant notre ère.

En soi, ce thème n’est pas spécifiquement biblique. Une des surprises, dans ma recherche – j’ai commencé par consulter, comme il est d’usage de faire, les encyclopédies et les bons dictionnaires bibliques. Une bonne encyclopédie culturelle redistribue toute la matière biblique, avec les thèmes principaux récurrents, etc. – c’est que partout où je cherchais, il n’y avait rien sur l’amitié !… Ce n’était manifestement pas un thème biblique : ni dans le DictionnaireEncyclopédiquede la Bible (DEB), ni dans celui du Judaïsme (DEJ), ni dans un très grand dictionnaire américain de la Anchor Bible, en six gros volumes, le mot Friendship, comme entrée, ne se trouvait ! Et cela m’a fait un coup et m’a réveillé !

C’est alors que j’ai pris le temps d’aller voir comment les concordances reflètent la réalité au niveau lexical. En français on a une très bonne concordance, celle de la TOB, où l’on peut retrouver derrière les mots français « ami » ou « amitié » quels sont les mots originaux en hébreu, en araméen ou en grec. Or pour « amitié », il n’y a pas un terme unique mais au moins cinq notions différentes qu’on trouve dans l’hébreu et qui ont sollicité les traducteurs à choisir le mot « amitié » en français ! Si vous comparez la Bible de Jérusalem avec la TOB, par exemple, vous verrez que les uns ont traduit tel mot comme « les amis », les autres y lisent « les fidèles », ce qui est peut-être bien un rien plus fidèle à l’original hébreu de chassidim, par exemple. On verra plus loin toute la richesse du vocabulaire employé et les nuances respectées.

Mais cela signifie donc que notre sensibilité pour l’amitié ne vient peut-être pas d’abord de notre Bible ! Néanmoins cela vaut la peine d’étudier ce thème dans la Bible car tous les grands traités de l’amitié en milieu chrétien se rattachent à ce qu’on a pu trouver dans saint Paul, dans saint Luc, chez Ben Sira ou même dans le livre des Proverbes de Salomon.

La chose intéressante est donc aussi de réaliser que, en touchant au thème de l’amitié dans la grande Bible, nous touchons aux racines d’un arbre, d’un arbre avec des ramifications extrêmement riches et pleines. Prenez des grands auteurs comme saint Basile ou saint Augustin ou même Cassien (qui a toute une conférence consacrée à l’amitié) : ils ont une vraie théorie très mûrie sur l’amitié. Plus tard, au XIe siècle, avec saint Bernard, on va retrouver le thème de l’amitié. Un de ses amis, Aelred de Rievaulx, va écrire tout un traité sur l’amitié spirituelle. Et on constatera qu’à chaque grande renaissance de la vie spirituelle, on voit renaître le thème de l’amitié. Ainsi, au XXe siècle, on a vu comment Taizé, dans sa Règle et dans les écrits de Roger Schütz, mais également du frère John et de quelques autres, l’amitié est un thème vraiment central et de grande qualité. Il y a par exemple un frère hollandais de Taizé, Jan Fentener van Vlissingen qui a écrit un beau livre intitulé DuetenDuel, qui est tout un traité de l’amitié (1966). Et frère John de Taizé, beaucoup plus récemment, a écrit : Une multituded’amis. Réimaginer l’Église chrétienne à l’heure de la mondialisation. Ce livre date de 2011, donc vraiment récent, et il propose une ecclésiologie qui s’inspire de la relation amicale.

Dans la même ligne, on ne peut manquer d’observer que la dernière encyclique du Pape François s’intitule non seulement Tous frères, mais elle a comme sous-titre : De la fraternité et de l’amitié sociale ! On bute ici sur un des aspects les plus intéressants de la question : « Qu’est-ce qu’être frère ? Qu’est-ce qu’être ami ? Est-ce que cela se conjugue ? Est-ce que cela se dépasse mutuellement ? Et jusqu’où est-ce que cela nous conduira ? »

On verra que Jésus lui-même travaille sur la notion de fraternité et sur l’expérience d’être ami. Ce travail détermine toute la réflexion jusque dans l’encyclique de notre pape François. Parmi les réveils récents au XXe siècle et au XXIe, il y a le mouvement de Sant’Egidio, avec ses communautés qui se sont donné comme règle et comme principe d’action de développer « l’amitié avec les pauvres ». Ne pas seulement faire des choses pour les pauvres mais avec les pauvres, en tant qu’amis, en partage, en solidarité. Bien des pensées qu’on trouve dans l’encyclique Fratellitutti sont en consonance parfaite avec la philosophie de l’amitié du mouvement Sant’Egidio.

Dans la règle de Taizé, Roger Schütz dira : « Vivons entre nous le partage des biens, pas seulement ceux qui sont matériels mais également les spirituels ». Il pousse l’idée du partage un peu plus loin que ce qu’on en dit habituellement, en soulignant la nécessité de savoir se partager également les biens spirituels. C’est souvent un rien plus difficile… Quoi qu’il en soit, la Règle de Taizé nous ouvre résolument à toute la richesse de la spiritualité du partage amical.

Pour conclure cette introduction, voici un modèle qui peut être inspirant. Prenons la Règle de saint Augustin : elle se termine sur un huitième chapitre qui ne comporte que deux phrases, à tout prendre. Augustin y esquisse la vie communautaire comme un cercle que nous formons ensemble autour du Christ et il précise : « Entre nous, nous sommes les amis les uns des autres, mais en outre, nous sommes tous ensemble amoureuxdu Christ qui est en notre centre. Ce Christ est en personne la Sagesse et la Beauté et nous pratiquons la Philo-Sophia ou “l’amour de la Sagesse” et la Philo-Kallia qui est “l’amour de la Beauté” ». Voilà une vision épurée d’un des plus grands penseurs de l’amitié dans la tradition chrétienne. Je trouve splendide cette image, qui a été bien analysée par le père Augustinien Luc Verheijen : le cercle, l’amitié qui nous unit entre nous, est porté par le fait d’être amoureux ensemble de la beauté et de la sagesse de Dieu, incarnées dans la personne du Christ.

Intermezzo : les cinq ou six « livres de l’amitié » dans toute la Bible

En guise de transition et d’intermezzo, si vous le voulez bien, prenons quelques textes clefs qui illustrent « l’Amitié » dans la Bible. Il y a au moins un livre tout entier qu’on peut considérer comme le livre de l’« amitié-fidélité » : c’est le petit livre de Ruth. On y reviendra par la suite. Ruth elle-même, son nom, a quelque chose à voir avec « amitié », au moins dans certaines étymologies de son nom propre, qui reste un peu mystérieux1.

Il y a aussi la parabole de l’amitié, qu’on trouve dans Luc 11, dans une catéchèse sur la prière : il s’agit des trois amis qui se retrouvent en difficulté, en tension, au milieu de la nuit, avec la demande de l’un à l’autre de trois pains. Trois pains, trois amis, dans la nuit ; voilà l’intrigue de « la parabole des amis ».

Il y a aussi la maison de l’amitiéet des amis, à savoir chez Marthe, dans Luc 10, ce remarquable petit récit incrusté au beau milieu des deux grands chapitres 10 et 11 de saint Luc. Et là, il y a Marthe, accompagnée de sa sœur Marie. Jésus y est à demeure, comme l’ami invité. La maison est celle de Marthe, c’est elle qui reçoit, c’est elle qui tient à proprement parler la maison.

Et puis, en quatrième lieu, on peut parler aussi de « la lettre de l’amitié ». Il y a beaucoup de lettres dans le Nouveau Testament, plus d’une vingtaine ! Laquelle pourrait être désignée comme la lettre de l’amitié ? Il y a en réalité plusieurs candidats !

Prenons la troisième épître de saint Jean qui est curieuse, d’abord comme troisième épître, c’est la seule qui est en troisième position dans un seul petit corpus et, en finale l’on trouve : « Les amis te saluent, salue les amis chacun par son nom » (v. 15). Il y a des amis des deux côtés, j’allais dire « de la table », dans la correspondance, un cercle d’amis autour de celui qui écrit et un cercle d’amis autour de celui qui reçoit la lettre, Gaïus. Et donc on se parle et on s’entretient d’amis à amis. Le seul texte où, dans la même phrase, on trouve deux fois le mot philos, « amis » au pluriel, philoi, c’est dans cette dernière épître de saint Jean.

Un autre candidat est l’épître à Philémon, parce que Philémon, déjà par son nom, contient la résonance du mot philos : « ami » en grec. Et philèma, engrec, signifie : un « baiser ». Or Philémon, dans ce court billet, est par excellence le confident et l’ami de Paul, comme on le verra en étudiant de plus près l’amitié dans Paul. Il y est question des « entrailles de miséricorde » et de bonté qui unissent Paul, Philémon, et l’esclave que Paul a réussi à introduire dans la voie chrétienne et à baptiser pour en faire un frère. Donc là aussi, il y a amitié, il y a entraide et miséricorde et il y a fraternité. Le mot « frère », ou « frère bien-aimé », retentira une toute première fois pour Philémon et retentira au cœur de l’épître pour Onésime. Est-ce que Philémon sera capable d’accueillir cet esclave qui s’est enfui et qui revient maintenant avec la lettre de Paul entre les mains ? Est-ce qu’il va savoir le recevoir en tant que « frère bien-aimé », comme Paul le salue, lui ? Ce court billet est un deuxième candidat, comme « lettre de l’amitié ».

Il y a un troisième candidat : l’épître aux Philippiens. Là, en effet, Paul se trouve en face de la communauté la plus chérie entre toutes, la seule dont il a accepté des dons. Dans toutes les autres communautés, il travaille de ses mains pour joindre les deux bouts et pour n’être à charge de personne. Mais cela n’a pas toujours réussi et, dans le besoin, il écrivait alors un mot pour ses amis à Philippes. Cette épître aux Philippiens est appelée aussi « l’épître de la joie », je crois que c’est quatorze fois en ces quatre pauvres petits chapitres qu’on trouve le thème de la joie qui est le fil rouge qui tisse les différents exposés réunis dans cette épître. Joie et amitié se sollicitent toujours mutuellement !

Cela vous donne un apéritif : relire Ruth, relire les paraboles et surtout la parabole du chapitre 11 de Luc (v. 5 à 8), revoir et revisiter l’hospitalité vécue avec Marthe et Marie en Lc 10, 38-42 et puis se trouver devant cet éventail de trois possibilités d’une « Lettre de l’Amitié ».

On n’est pas surpris qu’il y en ait trois parce que, en fait, la lettre est par excellence la possibilité de renouer avec l’autre et de créer un climat d’amitié. De tout temps la lettre est un lieu de liberté pour des gens qui, dans la société, ne peuvent pas se rencontrer parce qu’ils sont cloisonnés derrière un mur de clôture, par exemple une religieuse et un religieux (pensez à Héloïse et Abélard). Par le biais des lettres, on peut retrouver un espace d’égalité et de réciprocité que les codes sociaux d’une époque donnée n’autorisaient pas. Pas d’amitié sans ce minimum de liberté et d’égalité. La lettre offrait un tel espace indispensable.

Le Premier Testament

1 Le nom de Ruth pourrait être dérivé, selon certains, de la racine re‘a (avec les deux lettres : resh, ‘aïn), qui désigne l’ami, le compagnon, également dans l’hébreu moderne.

Le Premier Testament

David et Jonathan

Ouvrons le grand livre, la Bible, et, dans la Bible, recherchons l’amitié.

À la découverte du mot et de sa réalité par-delà les mots

Quand je me trouvais devant ce devoir de retrouver les pages et les phrases bibliques qui parlent de l’amitié, la première chose que j’ai faite, c’est d’aller voir dans les lexiques, dans les dictionnaires encyclopédiques, convaincu que, quelque part, il aurait un article récapitulatif sur l’amitié. Et, coup sur coup, j’ai dû constater l’absence de terme « amitié » dans les grands lexiques qui ratissent toute la Bible pour en repérer les thèmes principaux. Qu’est-ce à dire ? N’y aurait-il pas d’amitié dans la Bible ou encore : cette notion n’apparaît-elle nulle part ?

Dans la toute première conférence, je vous ai parlé des cultures. J’ai rappelé que toutes les cultures n’avaient pas l’amitié comme quelque chose de développé et d’approfondi. Eh bien, dans la langue hébraïque, il n’y a pas de parole stricte qui fixe le sens unique du mot « amitié », comme en grec où là, on a le mot philia, bien connu. Ce qu’on peut faire, après une recherche infructueuse du côté des dictionnaires encyclopédiques, c’est ouvrir une bonne concordance et une des toutes bonnes que nous avons en francophonie, c’est la concordance de la Bible TOB, la traduction œcuménique de la Bible. Là, vous trouvez les mots « amitié », « ami » et, en tête de tous, les équivalences hébraïques ou grecques, puisque en effet la Bible est conservée, en trois langues : outre l’hébreu et le grec, certaines parties de la Bible sont rédigées en araméen. Or dans cette concordance, on vous indique le mot qui a été traduit comme « amitié » dans la TOB. Et la constatation intéressante, et surprenante en hébreu, c’est qu’on ne trouve le mot « amitié » que vingt-huit fois dans la TOB. Et, quand on va vérifier à quoi cela correspond dans le texte original, eh bien, il s’agit d’au moins cinq mots différents :

–chesed, mot qui, en hébreu, veut dire « amour-fidélité » ; ou encore :

–’ahavah, mot qui sert pour « amour » ;

–berakha, qui veut dire une « bénédiction » mais qui, dans un des cas, a été traduit par « amitié » ;

–sod qui veut dire « mystère », « secret », « intimité »

–et enfin ’ahav, on le trouve aussi, qui veut dire « amour/aimer »2.

Cependant, il n’est pas certain que, dans la Bible de Jérusalem, vous trouviez le mot « amitié » comme traduction d’un de ces cinq mots. Il faudra donc tout le temps rester vigilant car le mot peut être présent mais couvrir autre chose, comme, par exemple, le terme « bénédiction » ou « fidélité » ou inversement, la réalité d’une relation de confiance et de réciprocité que nous appelons intimement « l’amitié », peut être racontée et présente dans le texte mais le vocabulaire peut manquer du tout au tout. On peut ainsi avoir une toute belle page sur une relation amicale sans qu’apparaisse une seule fois le mot « amitié ».

Suivons encore le Nouveau Testament, écrit entièrement en grec et là, on voit le mot philia correspondre fidèlement au mot « amitié » de notre langue. Surprises des surprises : vous ne trouverez le mot qu’une seule fois dans tout le Nouveau Testament ! Et c’est encore un usage du mot assez désagréable, si vous regardez de près, puisque il s’agit de « l’amitié pour le monde » ! On le trouve dans l’épître de Jacques, au chapitre 4 verset 4 : « Adultères que vous êtes, ne savez-vous pas que l’amitié pour lemonde est inimitié pour Dieu. Qui se fait l’ami (philos) du monde devient l’ennemi (echtros) de Dieu ». Ce qui est pour le moins curieux, c’est qu’en allant voir dans le Coran, un beau volume du Coran en arabe, avec traduction et notes en anglais et dans le magnifique lexique qui s’y trouvait, une seule fois il est question de « friends ». Une seule fois pour tout le Coran. Et c’est également, comme pour Jacques, une mise en garde : « Entre frères, nous avons notre foi. Faites toutefois attention aux amis, car ils peuvent vous séduire vers l’amour des idoles et des autres déités que nous ne voulons aucunement continuer à adorer. Il n’y a qu’un seul Dieu ! » (voir Coran 3 : 28).

Les nombreux mots composés avec phil- en grec

J’aimerais vous montrer, par ailleurs, une autre surprise linguistique qui concerne seulement, en premier lieu du moins, le Nouveau Testament. Ce sont tous les mots qui ont en tête philo-, ce qui a tout à voir avec « amitié » et « tendresse » : philos, philèma, philagathos, philadelphia sont en effet tous des mots plus ou moins apparentés. Certains d’entre eux sont des noms propres, comme Philèmôn, à qui Paul adresse une lettre très personnelle ; Philètos, Philippèsioi, les Philippiens ; Philotheos, « ami de Dieu », ou, dans sa forme inversée : Theophilos, l’adressé du grand livre de Luc et Actes ; ou encore Philologos, « ami de la parole ». Notons encore certains substantifs et adjectifs comme philoxenia (« amitié pour les hôtes » ou « hospitalité »), et philoxenos (« accueillant pour l’étranger »). Ces deux derniers sont de très beaux mots que, curieusement, on ne trouve nulle part dans toute la Bible grecque, la Septante, alors que c’est un mot attesté deux fois en Romains et Hébreux et trois fois dans 1 Timothée, Tite et 1 Pierre. Cela surprend tout de même de devoir constater que c’est un mot qui n’existe que dans le Nouveau Testament et n’a pas encore son apparition dans le Premier Testament grec.

On a ainsi dans tout le Nouveau Testament une belle liste de trente-cinq mots avec la racine phil- qui vient en tête. Autre exemple : philostorgos. C’est un très beau mot qui dit tout « l’amour et affection entre vous » que Paul souhaite à ses correspondants de la communauté romaine (Rm 12, 10). On va retrouver ce passage assez remarquable quand on étudiera l’amitié dans saint Paul.

En conclusion, le mot peut être absent mais des dérivés et des mots fabriqués à partir de la racine de philein et de philos en grec, se trouvent tout de même présents dans le Nouveau Testament jusqu’à trente-cinq fois. Et si l’on consulte la Septante on trouvera bien davantage de mots avec le préfixe phil- ! En réalité, la Septante est un univers beaucoup plus large, quant au grec, avec toute une série de textes qui n’existent que dans la tradition grecque de la Bible. Vous y aurez une liste bien plus longue, faite d’au moins quarante notions et plusieurs mots nouveaux par rapport à ceux qu’on trouve dans le Nouveau Testament. Il y a, par exemple, le mot philogynaios, « celui qui aime les femmes » (gynè : « femme »). Cela est dit de Salomon. Il reçoit cette caractéristique-là au Premier Livre des Rois (11, 1). Autre exemple : il y a un roi qui a « le goût de l’agriculture » : on dit de lui qu’il est philogeôrgos, voilà un beau nom, digne de notre époque (phil-)écologique. Il s’agit du roi Ozias, dans le Deuxième Livre des Chroniques (26, 10).

L’entrée en matière donc n’est pas si simple. À nous de rester vigilants et d’essayer de réfléchir la réalité (la res) de l’amitié, où le vocabulaire (le verbum) de l’amitié même manque.

L’amitié entre David et Jonathan (1-2 Samuel)

Prenons un tout premier exemple, un des plus fameux, celui qui concerne David et Jonathan dans le Premier Livre de Samuel. Il s’agit d’une remarquable amitié entre un fils de berger et un fils de roi. David est le dernier garçon né de Jessé de Bethléem en Juda, tandis que Jonathan est le fils de Saül, le premier roi qui a été consacré en Israël par les mêmes mains qui un jour vont consacrer David, à savoir celles de Samuel.

Tout a l’air de commencer assez bien entre David et ce roi mais cela va tourner à tout autre chose. On découvrira dans ces pages une déclaration d’amour et d’amitié parmi les plus belles de toute la Bible, scellée entre Jonathan et David, comme s’ils « n’avaient plus qu’une seule âme », expression qui deviendra aussi une des définitions de l’amitié dans la littérature gréco-romaine.

Au départ, c’est d’abord à travers son père, Jessé, que David fréquentera la cour du roi Saül. Or le roi s’est senti assez abandonné pour différentes raisons, même par l’Esprit du Seigneur, et il a des moments de dépression et des mauvaises humeurs, avec de mauvais démons qui en viennent à occuper son esprit. On cherchait quelqu’un qui sache jouer de la cithare… Quelqu’un suggère le nom du fils de Jessé, le Bethléemite : « Il sait jouer, et c’est un vaillant, un homme de guerre, il parle bien, il est beau et le Seigneur est avec lui ». Voici comment les choses se sont passées : le père de David, Jessé, « prit cinq pains, une outre de vin, un chevreau et fit tout porter à Saül par son fils David. Et David arriva auprès de Saül et se mit à son service. Saül se prit d’une grande affection pour lui et David devint son écuyer. Saül envoya dire à Jessé : “Que David reste donc à mon service, il a gagné ma bienveillance.” Ainsi, chaque fois que l’esprit de Dieu assaillait Saül, David prenait la cithare et il en jouait. Alors Saül se calmait, il allait mieux et le mauvais esprit s’écartait de lui » (1 Sa 16, 14-23).

Voilà la belle entrée en scène. On dirait : mais n’est-ce pas de l’amitié entre ce roi et ce gamin qui vient à la cour et qui joue et qui est sympathique à mourir, oui, « à mourir » ? Tout de suite après, il y aura le grand événement : la guerre avec les Philistins et le défi que lance le géant Goliath. Tout le monde tremble, personne n’ose affronter le Philistin Goliath. Mais voilà que David se présente, tout jeune, quasiment nu. On le couvre avec tout l’armement de Saül mais cela ne lui va pas. Il rejette tout et va chercher quatre, cinq petits galets très fins dans la rivière et, les mains nues, avec seulement cinq cailloux dans sa besace, il ose affronter Goliath. Ce n’est pas une petite chose et, de fait, il y aura tout un dialogue célèbre avec Goliath, qui se moque de « ce chien crevé » qui vient l’embêter lui, armé jusqu’aux dents, avec une lance qui pèse autant et des armes incroyables, et aussi un écuyer marchant devant lui. Quoi qu’il en soit, on envisage de part et d’autre un combat un contre un qui, s’il débouche sur la victoire de l’un, les autres doivent se considérer comme battus. Et vous connaissez l’histoire : David prendra un de ses petits galets et avec sa fronde… Lisons le passage à la lettre, tellement il est beau (1 Sa 17, 48 s.) :

« Dès que le Philistin s’avança et marcha au-devant de David, celui-ci sortit des lignes et courut à la rencontre du Philistin. Il mit la main dans son sac et prit une pierre qu’il tira avec la fronde. Il atteignit le Philistin au front ; la pierre s’enfonça dans son front et il tomba la face contre terre. Ainsi David triompha du Philistin avec la fronde et la pierre. Il frappa le Philistin et le fit mourir. Il n’y avait pas d’épée entre les mains de David ».

Il va quand même prendre l’épée de son adversaire en la tirant du fourreau et achever le Philistin, lui tranchant la tête. Derrière cette fronde et cette épée, il a deux cultures. La nouvelle culture du Philistin, et des Philistins en général, était celle du fer, la culture antérieure étant celle du bronze. Le berger David défendait ses troupeaux contre les lions et bêtes sauvages avec une technique beaucoup plus ancienne : la pierre et la fronde. Ainsi on assiste à la glorieuse confrontation entre David et Goliath.