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L’icône est une fenêtre qui permet le passage allant du visible à l’Invisible. Considérer les icônes avec vénération est un art. Art de l’œil du cœur. Cela s’enseigne. L’image traditionnelle visualise en outre le plus souvent aussi une parole comme on en trouve dans les Écritures. En fixant aujourd’hui son témoignage par écrit, il permet sans doute à d’autres de voir à leur tour, avec un même émerveillement .
À PROPOS DE L'AUTEUR
P. Benoît Standaert est moine bénédictin du monastère de Saint-André à Bruges, entré en 1964. Après des études à Anvers, Rome, Jérusalem et Nimègue en philosophie, philologie classique, théologie et spécialisation biblique, il a enseigné l’Écriture sainte et la Christologie à l’Institut international Gaudium et Spes, au monastère de Bruges, donné des cours sur le Nouveau Testament à Rome (Saint Anselme) et à Bangalore (Sint Peter’s Seminary), et en France au STIM (formation théologique pour moines et moniales). Il a dirigé la revue de spiritualité Heiliging (« Sanctifier ») de 1978 à 2006. Il est engagé depuis plus de vingt-cinq ans dans le dialogue interreligieux monastique (DIMMID).Il est l’auteur de "L’amitié dans la Bible" (version papier et enseignement audio) et d’une étude des Lettres de Paul de Tarse en trois volumes, chez le même éditeur, ainsi que "Prier, un art des mots au-delà de tout mot".
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Seitenzahl: 96
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Fr. Benoît Standaert osb
Regarder l’icôneet voir Dieu
Le témoignage d’une vie
Introduction
J’aime certaines icônes. Puis-je partager cet amour ? Ce n’est pas de l’ordre d’une grande passion mais plutôt d’une lente familiarité avec telle ou telle image dont j’ai été amené à découvrir la force, la beauté, la profondeur, la symbolique sous-jacente. Ce petit livre, je le porte en moi depuis des années – trente ans et plus. Chaque icône est entrée dans ma vie à un moment donné, le plus souvent par un donateur ou une donatrice. Lentement, l’icône a rayonné et pris comme possession de mon for intérieur : elle est venue « à demeure » chez moi. Acceptez que je vous raconte ce qui m’est advenu, grâce à elles.
L’icône antérieure à toute icône
Peut-être qu’il est bon que je remonte un rien plus haut : il y a eu dans ma vie un moment fort, révélateur, où j’ai comme « vu » ce que j’appellerais « l’icône avant toute icône ». Si je parle d’icônes, ce n’est jamais sans quelque référence à ce que j’ai vu un jour en face de moi. J’étais couché dans un lit depuis plusieurs semaines, paralysé de la tête jusqu’aux pieds. J’avais seize ans. J’étais ébahi du nombre de gens qui écrivaient à mes parents : comme l’homme est bon, me disais-je. Qu’ont-ils à s’en faire ainsi pour ce gamin étalé sur son lit ? Un ami m’écrivait : « Pourquoi est-ce que cela t’arrive, à toi ? Cela aurait pu nous tomber dessus à nous tous, mais pourquoi à toi ? » Je ne m’étais jamais posé la question comme cela. Je n’avais en moi aucun sentiment du genre : je ne mérite pas cela ! Je ne me sentais d’ailleurs aucunement puni. C’est alors que quelque chose s’est déclenché en moi : une ouverture vers le Seul Innocent qui souffre. J’avais alors le sentiment très fort : « Tout le monde se fait du souci pour moi mais du Seul Innocent qui souffre, personne n’a souci. » Je retrouvais le cri des saints Bernard et François : « L’Amour n’est pas aimé ! » Et c’est alors qu’un Vis-à-vis s’est comme montré en face de moi : le Visage christique, d’un amour innocent qui souffre, crucifié. Plus tard j’en suis venu à penser : l’amour autour de mon lit de malade révèle le cœur profond des humains. Celui-ci est attiré par ce jeune qui souffre. Il est en réalité attiré – à son insu pour une grande part – par Celui qui a dit : « Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi » (Jn 12, 32). Je sais jusqu’à ce jour que je subissais à ce moment-là depuis mon lit cette « traction » christique. J’y communiais. Et je sais jusqu’à ce jour, qu’il n’y a sous le soleil rien de plus pur et de plus fort que ce mystérieux attrait qui agit à partir de Celui qui a dit cela.
Voilà ce qui s’est comme gravé dans ma mémoire profonde, une image-icône pas comme les autres, presque sans traits, dynamique, hautement personnelle, rayonnante d’innocence et d’une bonté infinie. Cet absolu-là est ma référence première quand j’évoque le mystère chrétien dans son noyau central. Mes commentaires des icônes qui suivront, n’explicitent que rarement la référence à ce bel abîme que j’ai pu entrevoir sur mon grabat à seize ans. Mais il peut être bon qu’en parcourant ces pages et ces images, on se souvienne de cette écriture première, comme en découvrant un palimpseste : on lit un texte mais l’on devine constamment un autre écrit, gravé antérieurement sur le même parchemin, dans la même langue mais avec d’autres caractères.
Voir Dieu
« Ne rien avoir pour voir Dieuqui n’a rien et est tout »(Louis Lavelle)
L’icône représente un défi. On y crée une image qui visualise l’Invisible. On s’est battu pendant des siècles pour défendre en milieu chrétien le droit à l’image, avec force arguments théologiques. Le mystère reste. La Bible à la fois interdit formellement de faire des images ou représentations de Dieu mais parle de « voir Dieu » à plus d’un endroit. Dans le travail pour discerner le statut propre de l’icône, on tient à la distinguer radicalement de l’idole. Les deux mots en grec – eikôn et eidôlon – sont quasiment synonymes. La Bible dit aussi que l’homme a été créé « à l’image de Dieu ». Toute image qu’il se créerait de ses propres mains l’éloignerait de qui il est. Il tombe dans l’aliénation de sa vocation première et de sa dignité.
Voir Dieu est un beau désir. On le trouve sur les lèvres de Moïse même, au sommet de son expérience spirituelle, en Exode 33. Sa prière – une des plus belles de toute la révélation biblique – explicite on ne peut mieux son désir : « Fais-moi de grâce voir ta gloire » (Ex 33,18). La correction vient aussitôt après : « Tu ne peux pas voir ma Face car l’homme ne peut me voir et vivre » (Ex 33, 20).
À l’Horeb, « ils virent Dieu », dit le texte hébreu (Ex 24, 10). La Septante traduit respectueusement : « … ils virent “le lieu de” Dieu, “là où il se tient”. » Le Targum araméen et la version syriaque de la Bible ont également modifié la tournure simple et forte qui parle de « voir Dieu » en « voir “l’ange de” Dieu » ou encore « voir “la gloire de la Shekhinah” de Dieu ». C’est que la tradition rabbinique notamment estime que cela ne se dit plus, dans sa simplicité presque brutale : « ils virent Dieu » !
« Heureux les habitants de ta maison, ils te loueront sans cesse !Heureux les pèlerins qui ont à cœur les montées.De hauteur en hauteur, ils montent à Sionpour voir Dieu en son lieu ! » (Psaume 84, 5-6.8).
« Voir Dieu » revient ici ou là. Mais qu’est-ce que « voir Dieu en son lieu », à Sion, au terme de la montée, « de vertu en vertu » et « de hauteur en hauteur » ? Si Dieu n’est pas un objet, comment retrouver la pertinence de l’expression : « Voir Dieu en son lieu » ? Dieu « leur apparaîtra », est-il dit dans la traduction grecque (ophthèsetai). Il « se laissera voir ». Et si Dieu n’est pas autre que son lieu, et même qu’« il est à lui-même son lieu », comme l’écrit Guillaume de Saint-Thierry, comment le voir au juste ? Tout est dans cet « au juste ». Le philosophe Lavelle notait : « Ne rien avoir pour voir Dieu qui n’a rien et est tout. » On passe de l’avoir à l’être, du rien au tout et l’on rejoint le but du désir le plus ancien : « voir Dieu ». C’est que pour Lavelle « Dieu » n’est pas un objet, jamais, et n’est pas à chercher comme à l’extérieur. Il est sujet, plus sujet que ma propre subjectivité, et il est intériorité souveraine. On ne le rejoindra que par la voie du dépouillement (« ne rien avoir ») et la vie intérieure.
Évagre, de son côté, avait déjà identifié « le lieu de Dieu » du texte grec d’Ex 24, 10 (« ils virent le lieu de Dieu », à l’Horeb, selon la version de la LXX), avec l’esprit qui, dans sa pureté et transparence, voit sa propre lumière. « Voir Dieu » ainsi, c’est, après avoir réalisé sa propre lumière spirituelle s’ouvrir jusqu’à coïncider avec la grande Lumière. C’est s’oublier du tout au tout et être envahi, c’est encore entrer dans la stupeur des Pères syriaques Isaac, Jean de Dalyatha et Joseph Hazzaya, qui sur ce point sont également à l’école du même Évagre. Le cœur pur voit Dieu, disait Jésus.
Voir Dieu est un événement intérieur, un accès à une lumière autre, un silence habité, silence de toutes les puissances de l’âme et du cœur, pour se laisser déprendre et surprendre par cet Autre qui devient le seul Sujet dans la conscience. Il importe donc de veiller et de demeurer avec reconnaissance dans ce « voir Dieu », qui est un présent et un avenir. L’homme spirituel « voit » à la fois « déjà » et « pas encore ». Il réalise secrètement une plénitude qui est ouverte sur une surabondance encore plus pleine qui viendra quand sonnera également pour lui l’Heure du « baiser » de Moïse : Dt 34, 5 rappelle qu’il est mort « sur l’ordre », littéralement « sur la bouche », de son Seigneur. En attendant il aspire. Plein de gratitude, il « monte » encore et encore, « de vertu en vertu », de dépouillement en dépouillement, « de hauteur en hauteur », par l’humilité et la grandeur d’âme, et, « en espérance », il connaît déjà ce qui encore se dérobe pour une part à la pleine saisie. Dieu voit, et il voit en Dieu. La lumière baigne son regard. La poutre, laborieusement enlevée de son œil, selon le dire de Jésus (« Enlève d’abord la poutre de ton œil ! »), clarifie son œil et laisse entrer toute la lumière divine. Apertis oculis ad deificum lumen, ainsi saint Benoît dans le Prologue de sa Règle (« les yeux ouverts à la lumière divine, transformante »). « Voir » est l’acte de conscience qui, s’ouvrant à l’absolu, participe à la grande Lumière. Toute autre « considération » s’efface, comme la lueur des étoiles s’efface aussitôt que l’aurore brille et que le soleil levant a surgi. La contemplation des icônes conduit secrètement vers cet événement : alors on ferme les yeux et le regard se repose et se recrée dans la lumière reçue. On adore. Le reste n’est plus que silence.
Icône, face du Dieu invisible
Le cœur et la face. On les trouve réunis dans le verset 58 du Psaume 119 (118) : « De tout cœur je veux attendrir ta face. » Mon cœur et ta Face. « Je quête ton regard », lit-on dans une traduction plus récente. Plus fréquente encore est l’expression : « La lumière de ta Face ». « Fais lever sur nous la lumière de ta Face » (Ps 4, 7 ; cf. la bénédiction sacerdotale en Nb 6, 22-26). Celle-ci irradie, et le fidèle tient à marcher dans cette lumière, être béni par elle, guidé même, pas à pas. Se tourner vers Dieu, c’est s’ouvrir à ce rayonnement premier. Regarder l’icône, c’est à chaque fois se baigner dans cette lumière-là. Lumière qui nous fait fermer les yeux pour qu’elle entre et occupe tout l’espace intérieur, le cœur, les entrailles, la respiration, le corps même. « Tout est lumière en toi », dit le cœur spontanément. Adorons.
En 2 Cor 4, Paul mentionne à deux reprises l’illumination (phôtismos). Dans la seconde attestation (4, 6), il y est question de l’illumination qui provient de « la connaissance de la gloire de Dieu qui est sur la face du Christ » ! Paul vit une parole divine au cœur de son apostolat. Cette parole est lumière et elle rejoint aussi bien la première parole de Dieu à l’absolu, celle de la Genèse : « Que la lumière soit ! » que celle qui s’accomplit dans la venue eschatologique du Messie. Il vit une seule lumière, perçue en trois temps, au tout début, à la fin de tout et dans le présent actuel de la mission. Bienheureuse coïncidence. Or le rayonnement, il le contemple sur la Face du Christ ! Ce Christ pascal, actuellement dans la gloire de Dieu, rayonne et comble la vue de l’apôtre, lui donnant assurance, liberté de parole et d’action, alors qu’il vit entièrement donné au service de Dieu. Paul illustre par cette réflexion à la fois son art de lire et d’écouter jusqu’au bout la Parole des Écritures et sa reconnaissance d’une lumière qui l’habite. La contemplation des icônes, et notamment celles qui visualisent la face du Christ, conduit à une même communion de Lumière intérieure. Recevant la Lumière, on devient lumière, née de la Lumière. « En ta lumière nous voyons la Lumière », dit encore un psaume (Ps 36, 10).
Le plan
Ce petit livre contient trois parties. On commence par des icônes christologiques, puis on passe aux images de la Vierge Marie, suivies d’une illustration d’un saint, et enfin on débouchera sur l’icône de la Trinité de Roublev, parfois appelée « l’icône des icônes ». Ce sera l’occasion de revenir sur un questionnement plus théologique, suite à une réflexion sollicitée par un musulman iranien. La conclusion reviendra sur l’art particulier de vénérer les icônes, dans la pratique.
