L'avenir de l'intelligence : Charles Maurras - Charles Maurras - E-Book

L'avenir de l'intelligence : Charles Maurras E-Book

Charles Maurras

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Beschreibung

Un essai d'une actualité incroyable. Ni le temps, ni les polémiques n'y peuvent quoi que ce soit.

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Seitenzahl: 80

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Sommaire

L'illusion

Grandeur et décadence

1. — Grandeurs passées

2. — Du XVI

e

siècle au XVIII

e

4. — L'abdication des anciens princes

5. — Napoléon

6. — Le XIX

e

siècle

La Difficulté

8. — Les anciens privilégiés

9. — Littérature de cénacle ou de révolution

10. — La bibliothèque du duc de Brécé

11. — Le progrès matériel et ses répercussions

12. — Le barrage

13. — L'industrie

15. — Le socialisme

16. — L'homme de lettres

Asservissement

17. — Conditions de l'indépendance

18. — L'autre marché

19. — Ancilla ploutocratiae

20. — Vénalité ou trahison

21. — Responsabilités divisées

22. — A l'étranger

23. — L'Etat esclave, mais tyran

24. — L'esprit révolutionnaire et l'Argent

25. — L'âge de fer

26. — Défaite de l'Intelligence

L'aventure

WWW.EDITIONS-AOJB.FR

L'illusion

Un écrivain bien médiocre, mais représentatif, est devenu presque fameux pour ses crises d'enthousiasme toutes les fois qu'un membre de la République des lettres se trouve touché, mort ou vif, par les honneurs officiels. Tout lui sert de prétexte, remise de médaille, érection de statue, ou pose de plaque. Pourvu que la cérémonie ait comporté des uniformes et des habits brodés, sa joie naïve éclate en applaudissements.

— Y avez-vous pris garde, dit-il, les yeux serrés, le chef de l'Etat s'est fait représenter. Nous avions la moitié du Conseil des ministres et les deux préfets. Tant de généraux ! Des régiments avec drapeau, des musiciens et leur bannière. Sans compter beaucoup de magistrats en hermine et de professeurs, ces derniers sans leur toge, ce qui est malheureux. — Et les soldats faisaient la haie ? — Ils la faisaient. — En armes ? — Vous l'avez dit. — Mais que disait le peuple ? — Il n'en croyait pas ses cent yeux !

Pareille chose ne se fut jamais vue depuis vingt-six ans. Des tambours, du canon et le déplacement des autorités pour un simple gratte-papier ! Jadis, un bon soldat, un digne commis aux gabelles purent ambitionner ces honneurs ; les auteurs, point. Ces amuseurs n'étaient pris au sérieux que d'un petit cercle condescendant.

Grâce aux dieux, la corporation écrivante se trouve désormais égale aux premiers de l'Etat. Elle les passe même tous. Ils ne sont que des membres, et elle est leur tête superbe. Rien ne nous borne. Rien ne nous manque non plus. Nous avions les plaisirs de la vie intellectuelle, il s'y ajoute la satisfaction des grandeurs selon la chair : pouvoir et richesse. Les Lettres et les Sciences mènent à tout. Combien d'anciens élèves de l'Ecole normale, de l'Ecole des Chartes ou de l'Ecole des Hautes Etudes devinrent présidents d'assemblées, ministres d'Etat ! Nulle dignité ne nous pare, et c'est nous qui la relevons quand nous daignons en accepter une.

Comment ne régnerions-nous pas ? Le plus certain des faits est que nous vivons sous un gouvernement d'opinion ; or cette opinion, nous en sommes les extracteurs et les metteurs en œuvre. Nous la dégageons de l'inconscient où elle sommeille et nous la modelons en formules pleines de vie. Mieux que cela. A la lettre, nous la faisons, nous la mettons au monde. Par cette fille illustre, simple et sonore, répercussion de notre pensée, une force des choses nous rend maîtres de tout.

Il faut le dire sans surprise. La puissance que nous exerçons est la seule bien légitime. Soyons plutôt surpris qu'on lui mette une borne. Mais les bornes disparaîtront. Le flot de notre fortune monte toujours. Le règne de l'Esprit sur les multitudes s'annonce, le Dieu nouveau s'installe sur son trône immortel. Rangés sous les pieds de ce monarque définitif, les Forts des anciens jours, les débris des pouvoirs matériels détruits, ceux qui représentaient soit l'énergie brutale, soit la ruse enrichie, soit l'héritage perpétué de l'une ou de l'autre de leur alliance, les dominateurs foudroyés sont à attendre les ordres que leur dicte notre Sagesse. En lui faisant la cour, en devenant nos plus diligents serviteurs, ils espèrent se laver des crimes passés. Voilà qui vaut mieux que le rêve des premiers poètes. Le fer du glaive n'est point changé en fer de charrue : l'instrument se met au service d'un peu de substance pensante, il obéit aux injonctions de notre encre d'imprimerie. N'en doutons plus, rendons justice à l'aurore des temps nouveaux.

— Et ce n'est qu'évidence pure ! ajoute le simple docteur, qui n'est point seul dans sa croyance : des esprits aussi dénués de candeur que Monsieur Georges Clemenceau osent écrire, peuvent écrire « que la souveraineté de la force brutale est en voie de disparaître et que nous nous acheminons, non sans heurts, vers la souveraineté de l'intelligence. »

Je ne demande pas s'il faut souhaiter ce régime. La dignité des esprits est de penser, de penser bien, et ceux qui n'ont point réfléchi au véritable caractère de cette dignité sont seuls flattés de la beauté d’un rêve de domination. Les esprits avertis feront la grimace et remercieront. Il ne s'agit point de cela, dans ce petit traité ! Car, de quelque façon qu'on y soit sensible, qu'on sourie d'aise ou qu'on soit choqué, nulle conception de l'avenir n'est plus fausse, bien qu'on nous la présente avec autant de netteté que de chaleur. Sans doute les faits qui la fondent ont une couleur de justesse. Mais est-ce qu'on les interprète bien ? Les comprend-on ? Les voit-on même ? Les nomme-t-on exactement ?

Oui, la troupe suit le convoi des auteurs célèbres ; on décore, on honore, on distingue aux frais du Trésor ceux d'entre nous qui semblent s'élever du commun. Ce sont des faits ; mais tous les faits veulent être éclaircis par des faits antérieurs ou contemporains, si l’on tient à les déchiffrer.

Grandeur et décadence

1. — Grandeurs passées

Tout d'abord, précisons. Nous parlons de l'Intelligence, comme on en parle à Saint-Pétersbourg : du métier, de la profession, du parti, de l'Intelligence. Il ne s'agit donc pas de l'influence que peut, en tout temps, acquérir par sa puissance l'intelligence d'un lettré, poète, orateur, philosophe ; la magie de la parole, la fécondité de la vie et de la pensée sont des forces comme les autres ; si elles sont considérables ou servies par les circonstances, elles entrent dans le jeu des autres forces humaines et donnent le plus ou le moins suivant elles et suivant le sort. Un juriste dirait : voilà des espèces. Un casuiste : des cas. Nous traiterons du genre écrivain.

Un saint Bernard, pénétrant un milieu quelconque, y agira toujours et, comme dit le peuple, il y marquera à coup sûr. Un esprit de moitié moins puissant que ne le fut celui de saint Bernard, mais soutenu, servi par une puissante collectivité telle que l'Eglise chrétienne, dégagera de même, et dans tous les cas, une influence appréciable. Mais le sort des individus d'exception, fussent-ils gens de plume, et le sort des grandes collectivités morales ou politiques dans lesquelles un homme de lettres peut être enrôlé, n'est pas ce que nous examinons à présent. Nous traitons de la destinée commune aux hommes de lettres, du sort de leur corporation et du lustre que lui valut le travail des deux derniers siècles.

Ce lustre n'est pas contestable ; nous fîmes tous fortune il y a quelque deux cents ans. Depuis lors, avec tout le savoir-faire ou toute la maladresse du monde, né bien ou mal, pauvre ou riche, entouré ou seul, et de quelque congrégation ou de quelque localité qu'il soit originaire, un homme dont on dit qu'il écrit et qu'il se fait lire, celui qui est classé dans la troupe des mandarins a reçu de ce fait un petit surcroît de crédit. Avec ou sans talent il circula, il avança plus aisément, car on s'écartait devant lui comme autrefois devant un gentilhomme ou devant un prêtre. Quelque chose lui vint qui s'ajoutait à lui. On le craignit, on l'honora, on l'estima, on le détesta ; de tous ces sentiments fondus en un seul s'exhalait une sorte d'estime amoureuse et jalouse pour le genre de pouvoir ou d'influence que sa profession semblait comporter. Il avait l'auréole et, si quelque uniforme l'avait fait reconnaître des populations, c'est à lui qu'on aurait fait les meilleurs saluts.

2. — Du XVIe siècle au XVIIIe

L'histoire de notre ascension professionnelle a été faite plusieurs fois. Il n'y a, je suppose, qu'à en rappeler la rapidité foudroyante. Au XVIIe siècle, les dédicaces de Corneille, les sombres réticences de La Bruyère, la triste et boudeuse formule du vieux Malherbe, qu'un poète n'est pas plus utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles, permettent de nous définir la condition d'un homme qu'élevait et classait la seule force de son esprit.

On fera bien d'apprendre la langue du temps avant de conclure d'une phrase ou d'une anecdote que c'était une condition toute domestique. Ni l'éclat, ni l'aisance, ni la décence, ni, à travers tous les incidents naturels à une carrière quelconque, l'honneur proprement dit n'y faisaient défaut. Le rang était considérable, mais subordonné. Les Lettres faisaient leur fonction de parure du monde. Elles s'efforçaient d'adoucir, de polir et d'amender les mœurs générales. Elles étaient les interprètes et comme les voix de l'amour, l'aiguillon du plaisir, l'enchantement des lents hivers et des longues vieillesses ; l'homme d'Etat leur demandait ses distractions, et le campagnard sa société préférée : elles ne prétendaient rien gouverner encore.

La Renaissance avait admis un ordre de choses plus souple et moins régulier ; le roi Charles IX y passait au poète Ronsard des familiarités que Louis XIV n'eût point souffertes. Cependant, au XVIe siècle comme au XVIIe