L'envol du flamant rose - Jérôme Idelon - E-Book

L'envol du flamant rose E-Book

Jérôme Idelon

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Beschreibung

Théo, dix ans, orphelin de père, n’a plus que Rose, sa mère pour grandir. Il l’adore au point d’accepter d’entrer dans son monde, à mille lieues de celui que nous connaissons tous...

Devant le regard innocent et amoureux de son fils, Rose plonge petit à petit dans la folie qui la dévore. Atteinte de bipolarité sévère, elle change peu à peu de réalité, arrange la sienne, fantasque et excentrique. Pour supporter la maladie de sa mère, Théo, dix ans, se protège en composant avec les maux de Rose. Il va alors l’accompagner dans ses phases de démence, embrasser son extravagance et suivre chacune de ses danses. Il déploiera des trésors d’inventivité, d’humour et de tendresse pour aider sa mère à contenir sa folie. Cependant, un jour, des adultes en costume voudront savoir pourquoi il y a tant de rires, de bruits et de larmes dans leur monde. Effrayée à l’idée que Théo soit coupé du sien, Rose prendra une décision qui aura raison de leur royaume.
En délaissant les jouets de son âge pour jouer avec les mots, Théo nous entraîne dans un univers mêlant poésie et surréalisme. Grâce à son âme d’enfant, son histoire, pourtant dramatique, deviendra au fil des pages aussi légère que sa plume.
Plongez dans un monde onirique où les roses ne fanent jamais.

Cette histoire vous arrachera le cœur, vous bouleversera, vous amusera. Tout y est : la tendresse, l’humour, la peur, l’amour inconditionnel, la tragédie...

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Avec les mots d'un petit garçon pour décrire les douleurs des adultes, Jérôme Idelon nous dépeint un univers que les yeux d'enfant rendent carrollien. Si Alice a pleuré au point de presque se noyer dans ses larmes, Théo ne pleure pas. Pas souvent. Moi par contre... Comme Alice, j'ai débordé. de détresse, de joie, de ces éclats de sentiments bruts brillants comme les plumes des oiseaux. L'auteur raconte avec un talent extraordinaire, une plume incroyablement juste et précise, la maladie, la mort, la folie à travers le prisme étincelant de l'enfance, quand tout est magique, quand tout est possible pour peu qu'on y croit. - GabrielKevlec, Babelio

On est transporté dès les premières pages par un tourbillon de folie, un vent d'allégresse teinté de larmes, qu'un petit garçon débordant d'amour pour sa maman essaie de contenir.
A mi chemin entre "En attendant Bojangles" et "La vie devant soi", cette épopée fabuleuse, bouleversante et pleine de tendresse, où l'on se demande sans cesse quand cette folie cessera d'être douce, nous fait voyager hors du temps et de la normalité, sur un chemin créé uniquement par l'amour d'une maman pour son fils. - Alisouuu, Babelio

J'y ai retrouvé du Musso et du Boris Vian... mais avec une fraicheur et une simplicité qui fait du bien. Pas besoin de démêler des intrigues compliquées pour commencer à se faire plaisir, se retrouver les larmes aux yeux ou à rire aux éclats.
L'auteur joue avec les mots et les émotions pour nous faire découvrir une histoire touchante, à la fois sombre et lumineuse, quel bonheur!
Ouvrage poétique, astucieux et brillant, je recommande vivement. - Bruno78, Babelio




À PROPOS DE L'AUTEURJérôme Idelon est diplômé d’écoles de commerce et spécialisé dans le développement de start-up digitales. Il se passionne pour les nouvelles expériences et les voyages. Rapatrié de tour du monde, c’est confiné entre les quatre murs de son appartement parisien qu’il a écrit ce roman.

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Seitenzahl: 282

Veröffentlichungsjahr: 2021

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SOMMAIRE

Préambule

Madame Arthur

Mon papa

La tempête

L’éclaircie

Les articles du télé-achat

Maman s’est endormie

Les plantes, elles parlent

Mon examen avec les médecins

Maman n’a jamais aimé les riches

Les adultes, laissez mes cheveux tranquilles

La dame homme

La visite

Et dire que c’est comme ça que tout a commencé

Les prêteurs sur gages sont pires que les tueurs à gages

Être sur ses grands chevaux

Et c’est là que tout a dérapé

La fuite

La fille aux yeux d’émeraudes

COURS !

Ma première réunion de famille

Le bout du monde

Le naufrage

La fin de l’histoire

Madame Arthur (2)

Remerciements

Jérôme Idelon

L’envol du flamant rose

Roman

ISBN : 979-10-388-0069-4

Collection : Accroch’Cœur

ISSN : 2111-6725

Dépôt légal : janvier 2021

© couverture Ex Æquo

©2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays

Toute modification interdite

Préface

Théo, dix ans, orphelin de père, n’a plus que Rose, sa mère pour grandir. Elle est belle, elle est fantasque et il l’adore. Au point d’accepter d’entrer dans son monde, à mille lieues de celui que nous connaissons tous. Et pour cause. Rose ne va pas bien dans sa tête, elle a deux pôles qui se chamaillent entre eux. Alors pour être toujours dans sa danse, Théo va suivre les pas de Rose, apprendre des tours de garde, emprunter des détours obliques et subir des retours de bâton. D’envolées de plumes duveteuses, en passant par des champs de courses et de tournesols, marchant le long des bords de mer et de cimetière, Rose embarque Théo vers un horizon qui n’annonce rien de bon.

Et pourtant, Théo ne recule pas, il avance avec sa mère, pour sa mère, à côté de sa mère, derrière ou devant sa mère, parce que Rose est son univers. Il n’en connaît pas d’autres. Comment pourrait-il faire autrement ?

Cette histoire vous arrachera le cœur. Vous serez bouleversé, amusé, secoué. L’émotion est palpable parce que tout y est : la tendresse, l’humour, la peur, l’amour inconditionnel, la tragédie.

Jérôme Idelon joue avec les mots, il leur donne un second sens, une nouvelle image qui colle à la perfection à chaque fois. La poésie est le troisième personnage de ce roman, elle nous emmène dans un monde où le surréalisme flirte avec la réalité sans que cela ne nous fasse jamais lever les yeux au ciel. Nous entrons dans les lignes, nous serrons les dents, nous soupirons de soulagement, nous sourions et nous pleurons.

Et c’est tellement bon.

Que votre lecture soit belle.

Jeanne Malysa

Préambule

Je m’appelle Théo. Je n’ai que dix ans. J’aime bien mon âge. Il est rond. Il est facile à calculer. Mais maman m’a dit de ne pas m’y attacher. Car il change tout le temps.

Avant de l’écrire, je n’avais jamais pensé à ma vie. C’est vrai qu’il faut du temps pour prendre du recul. Il faut du temps pour parcourir assez de distance et être capable de regarder en arrière. De loin, tout nous paraît plus petit. Nos problèmes deviennent aussi minimes que les petits pois qu’on nous sert à la cantine. On relativise alors. Certains préfèrent cependant prendre de la hauteur plutôt que du recul. Ce sont des privilégiés. Tout le monde n’a pas d’avion ou de fusée pour se le permettre.

Beaucoup de gens ont peur de passer à côté de leurs vies. Alors ils font tout pour essayer d’y trouver un sens. Mais je n’ai jamais de panneaux sur le bord de la route pour leur montrer la bonne direction à prendre. Heureusement d’ailleurs. Parce que maman, la connaissant, elle aurait fait exprès de la prendre à contre sens.

Ce qui m’énerve avec la vie, c’est qu’il n’y a pas de pause, d’accélération ou de retour en arrière. Mais en même temps, quand on aime un passage, cela nous force à le savourer. Non ? La vie, c’est comme un film bloqué sur « Play » où les acteurs qui y meurent ne jouent plus jamais. Le cinéma devrait peut-être s’inspirer de la vraie vie sur ce point. C’est toujours étonnant de retrouver un acteur qui a été pendu ou écrasé, en tête d’affiche une semaine après sa mort dans un film. Ils pourraient au moins lui laisser une période de rétablissement. Le laisser faire semblant de se remettre de ses blessures, d’enlever la marque de la corde autour de son cou, de soigner sa jambe cassée.

C’est un médecin qui m’a conseillé d’écrire mon histoire. Il m’a dit d’écrire comme ça venait. D’employer mes mots à moi. Mais moi, de toute façon, je ne connais pas ceux des autres. Il m’a dit que cela pourrait m’aider de mettre mes mots par écrit. Ou était-ce mes maux ? Il aurait dû me l’écrire. Je n’aurais de toute façon pas pu le savoir. Personne ne peut lire les écritures des médecins. Sauf les pharmaciens. Des fois, je me dis qu’ils écrivent mal pour que personne ne puisse les comprendre. Voilà comment le monde fonctionne. On fait confiance aux gens que l’on ne comprend pas. Et c’est ainsi que certaines personnes finissent par dire « c’est comme ça ».

Après ce qui est arrivé à maman, je ne fais plus confiance aux médecins. Mais comme je n’ai plus grand-chose à perdre, je vais écouter le mien. Je vais l’écrire mon histoire. Mais je préviens, ça ne va pas être joyeux.

Madame Arthur

La nuit est tombée sur le quartier de Pigalle. Dans le scintillement des néons des sex-shops, les filles de joie racolent les touristes sur les trottoirs. Allongés sur les bancs, même si certains n’ont jamais appris à nager, des malheureux noient leurs détresses à coup de blanc. Ce soir-là malgré le vent, les pales lumineuses du Moulin Rouge ne se sont pas encore décidées à tourner. Elles sont bloquées là, au-dessus des toits de zinc comme les aiguilles paresseuses d’une vieille horloge. Un peu plus loin, des applaudissements et des hurlements rebondissent sur les pavés de la rue des Martyrs. Et pour cause. Ce soir, le mythique cabaret « Madame Arthur » fête ses soixante bougies. Derrière ses portes rouges, devant un public plongé dans le noir, une créature mystique toute de rose vêtue s’avance sur la scène. Une large perruque blonde et un serre-tête lumineux recouvrent sa tête.

— Ce n’est pas qu’on s’emmerde, mais vous ne trouvez pas qu’il est temps de rajouter un peu de tendresse dans ce monde de folles ? Ce n’est pas tous les jours qu’on a soixante ans.

Le transformiste se tourne vers Virgina, son collègue au piano, tout en suçant son long doigt ganté.

— Ma chérie, tu veux bien nous les faire frissonner d’amouuuurrrrr ? ajoute-t-il langoureusement.

— Mais avec grand plaisir.

Virgina est assise derrière son instrument à queue. Sa tunique moulante laisse deviner un corps svelte. Ses nombreuses paillettes agissent dans la salle comme une boule à facettes. Ses éclats de lumière éclairent les guirlandes et les ballons de baudruches installés pour l’occasion. Suspendues à un fil, de grandes lettres en papier crépon indiquant « Happy Birthday » ont été accrochées sur le devant de la scène plus tôt dans la journée.

Le dos droit, le regard concentré, Virgina suspend ses mains au-dessus de l’instrument avant de les faire retomber sur le clavier. À l’intérieur du mécanisme, les marteaux feutrés frappent simultanément les cordes d’acier. Les premiers accords de « Pour que tu m’aimes encore » de Céline Dion résonnent alors. Au centre de la scène, le transformiste entame les premières paroles.

— « J’ai compris tous les mots, j’ai bien compris, merci ».

Sa voix de velours est grave, mais délicieusement juste. Jouant avec son boa enroulé autour de son cou, il s’approche de son collègue au piano. Il le caresse tout en continuant de chanter. Puis il prend la direction du public. Il descend les quelques marches à l’extrémité de la scène. À chaque pas, il prend soin de ne pas planter ses talons dans sa longue robe effleurant le sol. Il s’avance. Il est maintenant au milieu du public. Il se déhanche au milieu des tables.

— « Fallait pas commencer, m’attirer, me toucher ».

Il caresse les épaules des spectateurs, frôle leurs sièges de quelques mouvements de hanches. Il prend soudainement le bras d’un homme. Il le fait se lever. La gêne peut se voir sur le visage du désigné, mais il ne résiste pas. Le transformiste l’emmène alors avec lui sous les projecteurs. Il entoure à nouveau son boa rose fuchsia autour de son Roméo d’un soir. Comme un charmeur de serpents, il ne le quitte pas des yeux. Son invité se laisse faire. Il entre dans sa danse. Le transformiste se frotte à lui, le caresse de ses plumes tout en continuant à chanter.

— « J’irai chercher ton âme dans les froids, dans les flammes ».

Les lumières de la scène s’estompent peu à peu pour ne laisser que les ombres de leurs deux corps. Le public est sous le charme et chantonne à son tour les paroles.

— « Que les choses ont changé, que les fleurs ont fané ».

Dans les coulisses, des bruits secs de talons claquent le parquet d’un pas pressé. Ils résonnent violemment le long du couloir menant aux loges. Perché sur des chaussures blanches à talons compensés, un transformiste habillé en tenue de mariée se dirige à toute allure vers le fond du couloir. Sa foulée est si rapide que sa longue traîne blanche peine à le suivre. Elle flotte derrière lui à quelques centimètres du sol comme pour ne pas le ralentir.

Tout au fond du couloir, seul dans sa loge, Théo vient de finir de se préparer. Il aime cet endroit. Il aime son parfum de fond de teint, de vernis à ongles et de liner. Il aime la lumière jaune tamisée des spots entourant le miroir, la chaleur qui se dégage de ses ampoules incandescentes. Il aime le chaos réconfortant des pinceaux et des trousses de maquillage éventrées sur les tables, des fourrures, des combis, des corsets, des capes et des plumes qui débordent des armoires. Il aime dire que cette loge, c’est son antichambre de la nuit.

Alors qu’il finit de s’apprêter, Théo regarde son personnage prendre peu à peu vie dans son reflet. Il le fixe droit dans les yeux, l’observe avec une extrême délicatesse avant de lui murmurer :

— Bonjour, Marcusine. Je suis heureux de te revoir. (Théo porte délicatement ses doigts sur sa joue) Tu ne m’as pas l’air en forme toi non plus. Qu’est-ce que tu as ?

Derrière le miroir, Marcusine reste de glace. Pas un mot ne sort de sa bouche encerclée par de fins traits de gloss.

— Ils t’attendent sur scène alors t’as intérêt de te bouger ! lui crie tout à coup Théo avant de reprendre son souffle. Marcusine... Je suis désolé. Mais j’ai besoin de toi ce soir... 

Marcusine est plus qu’un nom de scène pour Théo. C’est sa créature, sa confidente, sa face B, l’ombre de ses jours. Théo opère sa métamorphose en se transformant avant chaque spectacle. En la regardant dans le miroir, Théo ne voit plus dans son reflet une chenille au corps imberbe, mais un véritable somptueux papillon de nuit.

Théo s’est vêtu tout en noir pour sa prochaine performance. Au-dessus de ses chaussures à talons, des bas résille sombres remontent jusqu’à l’embouchure de ses cuisses. Elles sont fines et musclées. Un tanga en cuir verni recouvre leurs extrémités. Il laisse deviner les contours de son sexe au hasard de ses reflets. Son buste fin mais puissant est enveloppé dans un corset en latex. Théo a vingt-six ans. On dit de lui qu’il est joli garçon. Il a le pubis et les sourcils soigneusement épilés. Il a les lèvres fines et les cheveux courts, presque rasés. Bien qu’il soit impossible de s’accrocher à eux, ses petits amis adorent passer leurs doigts dedans, et parfois essayent de s’y agripper. Le reste de son corps est vierge de toute pilosité. Ses collègues du cabaret envient sa féminité. Quand il se meut sur scène, son corps transpire le désir. Ses veines remontent comme des lianes de sang le long de ses muscles allongés. Ses omoplates dansent sous sa peau de soie. En le voyant ainsi se mouvoir sur ces planches, personne ne peut soupçonner la timidité presque maladive de Théo une fois le rideau descendu. Il ne répond jamais aux numéros inconnus et passe au rouge plus vite qu’un feu de circulation quand le regard d’un homme se pose sur lui. Pour la combattre, Théo a trouvé son arme : l’extravagance. En été, il aime ainsi se promener en peignoir aussi bien dans sa salle de bain que dans la rue. Par temps de pluie, il ne sort jamais sans sa capuche de grand-mère. Ses amants disent que ça lui donne un air de Jackie Kennedy. Certains passants le prennent pour une fille aux cheveux courts. Cela ne le dérange pas. Bien au contraire. Il en joue. Il envie la sensualité des femmes. Il envie leur douceur, mais surtout, il envie leur folie.

Seul au milieu de la loge, Théo s’avance vers le miroir. Il respire fort. Un rond de buée se forme autour de sa bouche. À quelques centimètres de la glace, il sonde le regard de Marcusine. Seul face à elle, c’est le grand plongeon. Dans les abysses de ses pupilles noires dessinées à l’encre de Chine, il s’enfonce dans ses pensées et remonte ses souvenirs jusqu’à sa jeunesse. Il repense à son innocence, à sa violence. Il repense à sa mère. Elle lui manque tellement. Il était si jeune quand tout est arrivé. Malgré les nombreuses photos qu’il a gardées d’elle, le temps pille inexorablement sa mémoire.Ainsi, sans même qu’il ne s’en rende compte, une année lui enleva le son de sa voix. Elle était rauque et douce à la fois. Une autre, le grain de beauté au coin de son œil droit. Puis disparurent de ses souvenirs, l’odeur de son parfum à la fraise des bois, la couleur océan de son regard et de nombreux autres petits détails. Plus que jamais concentré à redessiner les formes du visage de sa mère, Théo n’entend pas les applaudissements, ni même le bruit des talons derrière sa porte. Il sait pourtant qu’il ne devrait pas être là. Il sait qu’il devrait être prêt à monter à son tour sur scène. Mais il n’arrive pas à décrocher son reflet de celui de Marcusine. Il porte ses doigts sur le maquillage bleu perroquet qui entoure ses yeux comme pour la caresser.

Dans le couloir, une main enveloppée d’un gant de dentelles pousse avec fracas la porte de sa loge.

— Théo, mais qu’est-ce que tu fous ? Tu déconnes, c’est à toi, putain !

Théo sursaute. La réalité lui revient en pleine face comme après avoir avalé un shot de Tek Paf. Il se retourne et regarde son collègue, le visage caché sous son voile de mariée. Il peine à l’enlever. Ses poils de barbe se sont coincés dans les carreaux de tulle comme du scratch.

— Alors tu nous fais quoi ? Tu t’actives ? Il y a tout le monde dans le public. Déconne pas. Pas ce soir.

— Je… Oui désolé, j’arrive.

— Et c’est quoi cette tenue, ma chérie ? Tu fais peur tout en noir. On enterre quelqu’un ce soir ? Je te rappelle que c’est une soirée d’anniversaire au cas où tu aurais oublié le thème !

— Non… c’est que…, Théo balbutie.

— Peu importe, t’es sacrément sexy mon chaton. Dépêche-toi. Je vais dire à Florian de les faire patienter.

Théo s’empresse d’ajuster sa cape en face du miroir, et à toute allure, remonte le couloir. Il ralentit en arrivant à hauteur du rideau. Il le saisit dans ses mains et l’écarte légèrement. Dans l’interstice, il regarde le public. Il est bien plus nombreux qu’à la normale. Plongé dans le noir, il ne peut cependant distinguer leurs visages. Théo reprend alors sa respiration. Il ferme ses yeux, se concentre. Il inspire fort. Il est maintenant prêt. Il fait un signe à son collègue à la régie. Les lumières des projecteurs plongent peu à peu la salle dans un rouge tamisé.

Son collègue au piano entame alors les premières notes de son morceau. Théo passe le rideau. Le public le découvre telle une veuve noire venant les dévorer pour son repas du soir. Ils applaudissent. Théo continue de s’avancer sur la scène. Il décroche sa cape de latex qui tombe sur les lattes du parquet. Il rapproche le micro de ses lèvres rouge fuchsia et s’apprête à chanter le premier couplet de sa chanson : « Mon Fils Ma Bataille »{1}. Mais au moment de prononcer les premières paroles, rien ne sort. Juste un silence, un mince filet d’air. Apeuré, Théo s’y reprend. Il cherche une note dans sa gorge, puis au fond de ses poumons. Mais malgré ses efforts, aucune ne résonne sur la scène. À la régie, les regards de ses collègues sont inquiets.

— Tiens-toi prêt pour le remplacer, entend Théo derrière le rideau.

Au piano, Virgina ne s’arrête pas. Le syndrome de la note blanche, elle connaît. Et puis elle le sait, le plus important, c’est qu’il ne faut rien montrer au public. Elle reprend alors les premières mesures. Elle fait pivoter son tabouret à la banquette de velours et regarde Théo. Un regard qui veut dire : « T’en fais pas ma belle, je suis avec toi ». Il ne le lâche pas des yeux « Allez chérie, on va le faire ensemble » pense-t-elle. Après quelques notes, d’un geste de tête rassurant, elle lui indique qu’il peut recommencer. Théo lui fait confiance et se laisse finalement aller.

— « Ça fait longtemps que t’es partie, maintenant ».

Cela fonctionne. Théo disparaît. Comme une chrysalide, Marcusine apparaît devant les yeux des spectateurs. Sa voix de cristal, ses formes unisexes, son regard bleu perroquet ne laissent personne indifférent. Aux tables, le public commence à fredonner les paroles. Du haut de ses talons, virevoltant à quelques centimètres au-dessus du parquet, Marcusine se déhanche tout en continuant de chanter puissamment.

— « C’est mon fils, ma bataille. Fallait pas qu’elle s’en aille ».

L’artiste transporte toute la salle dans les hauteurs de ses notes, dans la vibrance de ses mots. Il tient chacun d’entre eux jusqu’à ce que son souffle ne puisse plus. Et enfin les relâche dans une infinie puissance. Les ronds lumineux des projecteurs caressent les courbes de sa silhouette noire. En écoutant toute la sincérité que met cette créature dans ses paroles, le public est persuadé que ces mots ne sont pas repris ou inventés. Ce sont les siens. Le poing serré, Marcusine continue à crier sa douleur : « C’est mon fils, ma bataille. Fallait pas qu’elle s’en aille ». Les derniers accords arrivent. Virgina relève doucement ses doigts du clavier blanc. Il n’y a plus que la voix de Marcusine. Et puis, c’est le silence.

Les lumières donnant sur la scène se rallument. Dans le public, pas un bruit. Puis, dans le fond de la salle, un applaudissement se fait entendre. Et très vite, c’est tout le public qui se lève pour taper de leurs mains. Théo reprend conscience. Il regarde les visages de ces inconnus. Il se sent nue. Il les remercie d’un mouvement de buste. Il passe le rideau. Ses collègues le félicitent. Mais il n’en a que faire. Arrivé dans sa loge, Théo se jette sur son fauteuil. Il desserre son corset qui l’étouffe lorsque quelqu’un frappe à la porte.

— Fabien ? Putain, mais qu’est-ce que tu fais là ? C’est réservé aux artistes ici.

— Tu ne m’as pas dit ça la dernière fois, lui répond son compagnon en tournant le clapet de la porte derrière lui.

D’un mouvement nonchalant, Fabien jette sa cape en cuir à ses pieds.

— Tu as oublié ça sur la scène au fait.

Théo la ramasse et la place sur le dossier de sa chaise.

— Qu’est-ce que tu veux ? Je ne suis pas d’humeur.

— Ça aussi, tu ne me l’as pas dit la dernière fois.

Fabien s’avance près de Théo. Il s’agenouille à ses pieds comme pour donner un ton plus solennel à ses propos.

— Théo, tu as été magistral ce soir. Tu aurais dû voir dans le public, tu les as toutes retournées. Mon Dieu, quand j’y repense. J’en ai encore des papillons plein le ventre. Ce n’était pas Daniel Balavoine sur scène ce soir. Non. C’était… sa résurrection.

Fabien se lève tout à coup, saisit un chapeau à paillettes, une cravache dans une armoire et se met à crier fièrement.

— Mesdames, Messieurs, mes chéries, je vous présente Daniela Belle Avoine.

Théo ne sourit pas. Il souhaite qu’il arrête son cirque, qu’il dégage. Il a envie d’être seul. Mais déjà, Fabien s’est remis à genoux devant lui.

— Ma Belle Avoine, lui demande-t-il soudain en faisant glisser sa cravache le long de son torse.

— Quoi encore ?

— J’ai très envie de sucer votre tige, lui répond-il tout en laissant descendre sa cravache à l’embouchure de ses cuisses.

Théo le regarde sans émotion. Il est épuisé. Fabien le saisit alors. Il sort son large sexe qu’il caresse quelques secondes. Il se penche ensuite en avant pour le prendre en bouche. Fabien malaxe à présent de ses doigts et de sa langue la chair nue convoitée. Il la noie dans sa salive suante de désir. Puis il attrape ses testicules de sa main libre. Elles sont bouillantes. Malgré ses efforts, Théo ne réagit pas. Fabien le libère alors et lève son regard vers lui. Son amant pleure. Ses yeux sont fermés. Avec deux fines paupières pour seuls barrages, elles ne font pas le poids. Deux ruisseaux de larmes s’échappent. Ils s’écoulent sur son visage et emportent avec eux une infinité de paillettes. Fabien retire sa main du caleçon et la porte sur la joue trempée de son amoureux afin de recueillir ces deux rivières de diamants.

— Théo ! Théo qu’est-ce qu’il y a ? lui demande-t-il paniqué.

Son amant n’a pas la force de répondre. Au coin de ses yeux, la marée monte. Théo gémit de douleur. Fabien ne sait pas quoi faire. Il se relève et lui prend la tête entre ses mains. Il essuie les larmes de ses larges pouces.

Durant de longs instants, Théo se laisse aller. Fabienle sait. Cette douleur, il faut qu’elle sorte. Elle l’a déjà fait trop souffrir. Ilcherche des mots pour le réconforter mais n’en trouvant aucun, se résout à se taire. Sous la porte, quelques rires du public se font entendre. Après de longues secondes, Fabien pose son front contre celui de Théo.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon cœur ? Parle-moi. C’est ce que je t’ai fait ? Je suis désolé. C’est que la dernière fois, tu…

Fabien n’a pas le temps de finir sa phrase que Théo décolle sa tête de la sienne.

— Mais non, ce n’est pas toi.

Théo se saisit d’une boîte de mouchoirs au pied du miroir et s’essuie le bord des yeux.

— C’est ma mère, dit-il soudainement.

Bien sûr, pense Fabien. Je suis con. Le costume noir, le malaise au début de la chanson, le titre qu’il a choisi.

— Eh merde, dit-il à voix basse. J’en étais sûr. Quoi ta mère ? Théo, il faut que tu me dises maintenant. Cela fait des mois que tu refuses de m’en parler. Comment veux-tu que je t’aide si tu ne me dis rien ?

Face à son reflet, Théo replonge ses yeux dans ceux de Marcusine. Ses larmes ont emporté son maquillage. Il sait que son compagnon a raison. Il est temps de tout lui révéler.

— Il lui est arrivé quelque chose. Aujourd’hui, cela fait vingt ans exactement. Cela fait vingt ans qu’elle a disparu.

— Quoi ! Disparu ? Mais comment ?

Théo n’a pas le temps de lui expliquer. Il n’en aurait de toute façon par la force. Il se lève alors de son siège et se dirige vers une armoire et ouvre l’un de ses tiroirs.

— Attends, il doit être là.

Il extrait un cahier et le tend à son amant qui s’en saisit. Il l’ouvre à la première page. C’est celui d’un enfant signé Théo Flamant. Il tourne la page : « Préambule ». Il y a des ratures et quelques gribouillages entre les premières lignes. Fabien dévisage son amant, le regard interrogatif.

— Mon amour, écoute les applaudissements. Ils m’appellent. Je dois repartir sur scène. Mais si tu veux savoir, lis-le.

Mon papa

Il paraît que nous avons notre premier souvenir à l’âge de trois ans. Je l’ai entendu à la télévision. C’était encore en noir et blanc. C’est pour ça que je ne me souviens pas de mon papa. Il est mort dix jours avant l’anniversaire de mes trois ans. Dix jours, c’est trop peu pour emporter à un enfant les souvenirs de son père. La mémoire devrait faire des exceptions. Partout il y a des exceptions. Je suis sûr que même les exceptions ont des exceptions. Dix jours, ce n’est rien. Et un papa, c’est tout pour un enfant.

J’ai tout de même quelques images de lui qui me viennent en tête. Elles sont floues comme si elles avaient été photographiées derrière une vitre embuée. Je me vois jouer avec lui dans un jardin que je ne connais pas. Il y a des haies de thuyas et des chrysanthèmes. Il me pousse à la balançoire. Il fait beau. J’entends des rires d’enfants. Ce ne sont pas les miens. On dirait une publicité pour le bonheur. Ces images, je crois que je me les suis fabriquées en grande partie. Je m’en doute fortement parce que les chrysanthèmes sont les fleurs préférées de maman. À ce qu’il paraît, tout le monde se fabrique des souvenirs. Il suffit de penser très fort à quelque chose, pour que cela en devienne un. Alors, je m’en fous d’être triste. Je m’en fiche d’avoir mal. Plus tard, il me suffira de me fabriquer des faux souvenirs. Des souvenirs heureux, avec des jardins immenses remplis de chrysanthèmes. Je recouvrirai alors tous mes souvenirs douloureux d’une pluie de leurs pétales.

Mon papa, il était dans l’armée de terre. Je ne sais jamais quel grade il avait parce que ça changeait tout le temps. Papa n’était pas souvent à la maison. Il était toujours en mission. Et quand il n’était pas en mission, il était en entraînement. Moi, je n’avais pas encore de souvenirs, alors cela ne me dérangeait pas. Mais ma maman m’a dit plus tard qu’elle se sentait souvent seule. Mon père était en Afrique quand je suis né. Il n’a pas pu me dire bonjour quand je suis venu au monde. Il était encore en mission quand il est parti de ce monde. Cela a été à mon tour alors, de ne pas pouvoir lui dire adieu. Je me suis souvent demandé ce qui est le plus triste : ne pas dire bonjour, ou ne pas dire adieu ? Adieu peut-être, car on a souvent qu’une seule occasion de le faire. Mon père, il a marché sur une mine antipersonnel. J’ai demandé à maman ce que cela veut dire « antipersonnel ». Elle a réfléchi quelques secondes en levant les yeux presque plus haut que ses sourcils. Et puis elle s’est assise le dos droit sur une chaise à côté de moi et me l’a expliqué en do mineur, comme la Sonate au Clair de Lune de Beethoven. Le même ton qu’elle utilise pour expliquer toutes les choses compliquées, mais qui ne le sont pas. Le ton d’une mère qui veut protéger son enfant des atrocités de ce monde qui ne s’expliquent pas.

— Tu vois Théo, une mine antipersonnel, c’est une bombe qui ne fait pas de distinction. C’est une bombe qui n’en veut pas personnellement à telle ou telle personne. Personne n’a appuyé sur un bouton. Elle a explosé toute seule, quand papa a marché dessus. Mais je suis certaine que si cette foutue bombe avait su que c’était ton papa qui marchait dessus, je suis sûre…

Des larmes jouaient aux funambules sur la pointe de ses cils. Maman a repris une grande respiration pour ne pas pleurer.

— Je suis sûre qu’elle n’aurait pas explosé. Aucune bombe n’aurait osé emporter un homme comme ton papa.

Maman, elle trouvait toujours les mots pour réconforter. Elle aurait pu me dire la vérité. Que la bombe a déchiqueté la moitié du corps de papa. Qu’il était encore vivant quand ses collègues ont retrouvé le bon morceau. Et que ses derniers mots, ils étaient pour maman et moi. Plus je grandis, et plus je me rends compte à quel point maman m’a protégé quand j’étais petit. Pour le faire, ses mots étaient sa plus belle arme. Elle savait jouer et jongler avec eux comme personne.

Si mon papa était grand et fort, moi je suis petit et fin. Dans ma nouvelle école, on me traitait de ver de terre. Les plus cultivés, eux, me traitaient de lombric. Si on me demande lequel je préfère, alors je répondrai que j’ai une légère préférence pour le terme géodrilologique. Et puis lorsque mes camarades ont appris par la maîtresse que mon père était mort, ils ont arrêté. Des fois, j’aimerais bien qu’ils recommencent, et en échange, récupérer mon papa.

Si je n’ai pas son physique, il paraît que je lui ressemble beaucoup. Maman dit que j’ai son nez, ses cheveux et ses yeux. Ils sont verts et grands, comme deux mers d’émeraudes qu’elle dit. Parfois, papa manque beaucoup à maman. Quand il lui manque, elle fait tout le temps la même chose. Elle se recroqueville sur le canapé avec un grand verre de gin et serre un oreiller bleu blanc rouge entre ses bras. Cet oreiller, elle l’a cousu elle-même avec le drapeau qui recouvrait le cercueil de papa quand ils l’ont descendu de l’avion. Je n’ai jamais jugé maman quant à cet oreiller. Car j’avoue que moi aussi, j’aime le serrer parfois dans mes bras.

Un soir après le travail, elle est rentrée dans ma chambre. Elle avait le drapeau de papa amputé d’un grand rectangle dans une main et un verre dans l’autre. Il n’y avait presque plus ni de blanc ni de rouge. Et ce, ni sur le drapeau ni dans la cuisine. Maman a commencé à beaucoup boire après la mort de papa. Je n’ai jamais osé lui en parler, parce que je ne sais pas ce que cela fait de perdre quelqu’un dont on a des souvenirs.

Après quelques verres de gin, maman se sent toujours mieux. Je sais que c’est un bonheur éthylique, qu’en réalité rien ne va mieux. J’ai tout essayé pour la consoler quand elle était dans ces états-là. J’ai dessiné pour elle, chanté, dansé pour elle, je me suis collé à elle. Qu’est-ce qu’un enfant de dix ans peut faire de plus quand sa maman a mal ? Et puis un jour, j’ai trouvé. Je me suis souvenu que je portais le regard de papa. Je me suis dit que cela lui ferait peut-être plaisir de le revoir. Alors je lui ai proposé de jouer au jeu du regard. Et c’est ce qu’on faisait à chaque fois qu’il lui manquait. On jouait à se regarder. On s’asseyait sur le canapé face à face, et on jouait à être le dernier à dévier son regard de l’autre. Alors maman plongeait ses yeux dans ceux que papa m’a donnés. Elle regardait les deux avec la même intensité. Elle n’en avait pas de préféré. Alors je faisais attention à ne pas bouger. Même quand mes yeux piquaient jusqu’à me faire pleurer, je les laissais ouverts pour qu’elle puisse rentrer dans ses souvenirs. Quand elle y arrivait enfin, son regard changeait. Il devenait plus brillant, plus doux, plus heureux. J’espère qu’un jour quelqu’un d’autre que ma maman portera ce même regard sur moi. Ainsi, à chaque fois que mon papa lui manquait, nous restions sur ce canapé de longues minutes. Ce qui est triste, c’est qu’elle finissait toujours en larmes à la fin du jeu. Mais comme elle me disait « merci mon chéri » à chaque fois après avoir joué, je me dis que ça devait lui faire du bien.

Ma maman et moi, on vivait dans un vieil immeuble dans l’ouest de Paris. C’est grâce aux aides de l’État quand papa est mort que maman a pu louer cet appartement. Parce que je suis une pupille de la Nation, le Président est généreux avec maman. Je me demande d’ailleurs pourquoi ils nous appellent comme ça. Ils auraient pu trouver une autre partie du corps. Pourquoi pas les cheveux de la Nation ? Ils sont comme ceux des hommes. Ils poussent quand un autre tombe. Mais peut-être que là-haut, au gouvernement, ce terme aurait rappelé aux vieux fonctionnaires leurs calvities naissantes.

Avant, on vivait à la caserne où papa travaillait. Quelques semaines après sa mort, maman a préféré la quitter. C’est quand elle m’a donné son explication que j’ai entendu pour la première fois le verbe s’émanciper et l’expression « voler de ses propres ailes ». Moi, je crois que c’est le regard des autres qui était trop dur à supporter. Ça ne doit pas être non plus facile de faire le deuil de l’homme qu’on aime quand tous les jours, les trompettes qui ont joué à son enterrement résonnent dans la cour.

— Encore ces trompettes de la mort, criait-elle, à chaque fois qu’elle les entendait.

Depuis, elle n’a jamais pu en manger de nouveau.