L'épée de chair - Stéphanie Lecomte - E-Book

L'épée de chair E-Book

Stéphanie Lecomte

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Beschreibung

Jamais Daniel, Marc et Alain n'auraient imaginé qu'un simple week-end de spéléologie avec leurs amis puisse les mener d'une grotte méditerranéenne familière à un monde inconnu où deux lunes brillent dans le ciel. Un monde dans lequel leurs destins croisent ceux d'un guerrier solitaire, d'une magicienne en mission, d'un chevalier en quête de justice, d'une étrange enfant et d'une princesse aux yeux vairons... Un empire en plein bouleversement qui se prépare à la guerre, encore une fois...

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Seitenzahl: 470

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Tout ce qu’un homme peut imaginer, d’autres peuvent le réaliser.

Albert Einstein

Je n’ai pas peur de la route,

Faudrait voir, faut qu’on y goûte…

Noir Désir

Sommaire

Perdus dans la grotte

Les deux lunes

Un étrange espion

Lokan

Suyana

Prisonniers

La danse de Marc

Première rencontre

Aya et Sylf

L’attaque de Polgara

Les biches et le Razor

Le réveil de Lokan

Tortures

L’herbe à palabre

Au secours de Suyana

Kaya et Ashie

Retour à la grotte

A la croisée des chemins

Un nouveau destin

L’auberge de Tirâz

Les adieux de Daniel

La Maison du Cerf

La biche et le chevalier

Au château de Suyana

Le cauchemar d’Alain

L’enterrement

La Bataille de Dam Ran

Epilogue

1. Perdus dans la grotte

3 heures 14. Lundi.

Daniel regarde machinalement sa montre. A cette heure-ci, il devrait dormir à poings fermés sauf qu’il est tout bonnement incapable de trouver le sommeil.

Il a échoué.

Il avait une mission, une mission comme il en a rempli souvent, et il a lamentablement échoué…

Ses compagnons croient certainement qu’il s’est assoupi mais si son corps demeure parfaitement immobile, dans sa tête une tempête fait feu de tout bois. Il perd définitivement tout espoir d’apaisement. S’il aspire à la sérénité, trop de pensées et questions se bousculent dans sa tête. Il sait que, dans son métier, la panique ne mène qu’à commettre des erreurs et à empirer des situations déjà problématiques. Bien sûr qu’il en a conscience… Cependant, il n’arrive pas à calmer son cœur qui tambourine dans sa poitrine.

Face à lui, au cœur de la grotte obscure, il perçoit le foyer écarlate d’une cigarette qui lui indique la position de l’un de ses compagnons. Petit phare dans un espace de ténèbres sans limite… Indice qu’il n’est pas le seul à souffrir d’insomnie... Familiarisé aux contraintes de la spéléologie, Daniel n’a pas besoin de voir ou d’entendre distinctement ses compagnons pour les reconnaître. Même dans le noir le plus total, il sait mettre un nom sur un souffle, un visage sur une ombre. Là par exemple, c’est Marc qui fume une énième clope au milieu de cette nuit sans sommeil.

Marc, son ami.

Marc, qui n’a toujours pas osé lui demander pourquoi les secouristes tardent tellement.

Marc, à qui Daniel en veut, en dépit de leur sincère amitié. Parce que c’est aussi la fâcheuse propension de Marc à n’en faire qu’à sa tête qui les a mis dans la merde ! Cette sortie dans la grotte devait être une réelle partie de plaisir, un moment de retrouvailles entre vieux copains, l’occasion de se couper du monde le temps d’un week-end. Daniel et Marc avaient initialement prévu une expédition en petit comité, six hôtes privilégiés d’un palais de merveilles naturelles. Seulement voilà, Marc est incapable de tenir sa langue ou de dire non à ses amis. Et parce que personne ne sait non plus lui refuser quoi que ce soit, pas plus Daniel que les autres, ils sont finalement partis à dix-huit. Comme toujours, Marc n’a pas manqué de défendre son idée avec superbe, usant et abusant d’arguments pour convaincre un Daniel un peu réticent. Dix-huit, d’accord. Mais tous des potes de longue date, essentiellement des sportifs d’ailleurs, des gens en qui on ne peut qu’avoir une confiance absolue. Et puis, Daniel ne serait pas le seul à encadrer, Marc et son frère Rémi connaissant suffisamment la spéléologie pour le soulager. Et en l’occurrence, l’objectif est de passer un moment hors du monde, de tous se retrouver pour une bonne marrade. Non ? Il suffit de choisir une grotte sans dénivelé où les salles sont toutes à l’horizontale, ça évitera toutes ces manipulations de cordes qui font perdre du temps et ça minimisera considérablement le risque d’un incident. Et puis, passer des heures dans le noir sous la terre, ça peut donner l’occasion de se rapprocher d’une des filles dont il faudrait guider les pas et soulager les angoisses… Voilà qui ne manque pas d’intérêt, pas vrai ?

Cédant à la joyeuse obstination de son ami, Daniel a donc trouvé la grotte idéale, non loin de son village natal, à Saint Guilhem le Désert. Avec de nombreux tunnels qui se recoupent, tous à l’horizontale. Avec une grande salle au plafond haut, une énorme concrétion calcaire en son centre, blanchie par le lent travail de l’eau. L’endroit propice à une nuit de fête mémorable...

Daniel connaît cette grotte par cœur pour l’avoir « faite » des dizaines de fois étant plus jeune. Ou du moins, croyait la connaître…

Au fil de ses réflexions, tandis que son accès de panique se dissipe peu à peu, Daniel réalise finalement que Marc n’y est pour rien, que même à six, les choses se seraient probablement passées de la même manière. Il est conscient d’être le seul à pouvoir les guider. L’unique responsable. Et il est perdu. Complètement perdu. Au point que les secours, censés être alertés depuis la veille au soir, n’ont toujours pas manifesté leur présence.

Pourtant, jusqu’alors, tout avait marché comme sur des roulettes. Tout le monde avait adoré la première journée.

Bien que déjà tous trentenaires et en bonne condition physique, la plupart débute en spéléologie. En conséquence, Daniel a voulu tester les réactions du groupe une fois privé de ses repères naturels. En tant que guide, il n’est que trop fréquemment confronté à des gens en apparence parfaitement décontractés et maîtres d’eux-mêmes, mais dont la belle assurance se brise dans le cadre exigu et obscur d’une grotte. Il a donc décidé de faire des étroitures, de petits passages très serrés, le plus tôt possible dans la sortie. Ainsi, si l’un montre des signes de faiblesse, les autres peuvent calmer cette angoisse claustrophobe et le mener à une issue avant que l’appréhension ne le submerge. Peut-être parce qu’ils sont tous amis, la présence des plus expérimentés apaise naturellement les novices.

Et pour le coup, nul ne panique. C’est déjà énorme.

Ils sont entrés dans la grotte avant le lever du jour. Expérience qu’avait suggérée Marc de ne pas voir le soleil pendant deux jours, de ressentir pleinement l’absence de repères, de perdre contact avec la réalité. Aucun d’eux n’ayant envisagé ce qui les attendait, tous s’entendent parfaitement et l’ambiance reste au beau fixe toute la journée du samedi.

Oui. Tout s’est vraiment passé à merveille jusqu’à ce que Daniel les égare un peu trop longuement dans les dédales obscurs de la grotte.

Huit premières heures littéralement parfaites au cours desquelles la promenade s’est placée sous le signe d’un plaisir quasi euphorique. Uniquement de la bonne humeur le long de ces couloirs en pierre sombre jusqu’à cette soirée du samedi, lorsque Daniel, tel un magicien révélant sa plus belle surprise, leur a fait découvrir la grande salle centrale, avec cette magnifique concrétion blanche en plein milieu… L’endroit où est née sa passion pour la spéléologie.

Alain est un ami d’enfance de Marc et Rémi. Cuisinier de métier. S’étant exceptionnellement libéré pour tout un weekend du petit restaurant où il officie, Alain a promis de préparer un repas inoubliable, en contribution à cette nuit d’exception dans la grotte. Il a demandé à chacun de prendre victuailles et provisions d’alcool dans son sac et n’a pas failli en concoctant un festin proprement légendaire.

Dans la grande salle, alors qu’ils sont tous réunis autour de la concrétion centrale, l’enthousiasme de la journée et le simple plaisir d’être ensemble se transforment crescendo en une soirée à marquer d’une pierre blanche. Ceux qui ont confié leurs enfants à garder réapprennent le goût délicieux de l’insouciance, des, joies simples et authentiques de fous rires entre copains, de discussions qui s’éternisent et s’enflamment en oubliant les contraintes du quotidien. Les autres en profitent pleinement.

Particulièrement Daniel en l’occurrence, ainsi que Marc l’avait prévu... Quelques pétards roulés par Nicolas, un ami que Daniel fréquente depuis son année de touriste dilettante à la faculté de Montpellier, une playlist soigneusement sélectionnée sur son téléphone portable et voilà que Daniel s’amuse à faire duvet commun avec Virginie. Infirmière dans une maison de retraite qu’elle décrit avec une sensibilité teintée de cynisme, Virginie est devenue la grande confidente de Rémi depuis qu’il l’a rencontrée à ses cours de djembé. Rémi qui les salue d’un clin d’œil espiègle dès qu’il croise leur regard.

Oui, une soirée bien agréable… Et à son réveil contre le corps chaud de Virginie, Daniel ne se doute pas que sa gueule de bois n’augure que le début des ennuis pour leur petite expédition.

A présent Daniel enrage de n’avoir à aucun moment réalisé qu’ils étaient en train de s’égarer. Jamais, en empruntant les tunnels qu’il connaît si bien, il ne lui a semblé perdre le contrôle de la situation. Pourtant, vers quinze heures, alors qu’il pense rejoindre tranquillement la sortie, porté par l’ambiance joyeuse bien que teintée d’une certaine lassitude, Daniel ne reconnaît plus. Au bout de nombreux détours, tandis que s’élèvent derrière lui des soupirs excédés et des reproches étouffés, il avoue aux autres qu’ils sont vraiment perdus. Ensemble, ils s’entêtent à chercher une issue jusqu’à ce qu’ils doivent se rendre à l’évidence. Aucun d’entre eux ne sait où ils sont ni où ils vont.

Daniel pose son barda, s’assoit et allume la torche de son portable. Le reste du groupe l’imite. Chacun cherche à se caler au mieux malgré l’atmosphère plombée par une chape de fatigue et d’énervement.

Naturellement, tout le monde est proche dans cette petite salle au plafond si bas que Marc, le plus grand de tous, doit se plier pour marcher. Il demande :

- T’as une idée de l’endroit où on s’est perdu ?

Toutes les têtes se tournent vers Daniel, dont la silhouette se découpe en ombre chinoise à la lueur de son téléphone.

- Franchement non. Je ne comprends rien. A partir de maintenant, on passe en mode survie. On reste ici sans bouger, on garde les lampes éteintes, on surveille l’eau et la nourriture.

Le silence de ses compagnons à quelque chose d’hostile. Seul Marc veut le rassurer.

- Bah, c’est pas grave… Je suis sûr que dans quelques temps on en rira en se foutant de ta gueule. Ouais, ça nous fera des souvenirs !

Sophie, la cousine de Marc et Rémi, se retient difficilement de craquer et sa voix tremble lorsqu’elle dit :

- Excusez-moi, mais je suis crevée et là, sincèrement, je flippe...

- T’inquiète pas, la rassure Alain en la serrant contre lui. Marc a raison, on en rira plus tard. Si tu veux, dès qu’on sortira d’ici, on s’amusera à molester un peu Daniel, histoire de se détendre.

Quelques éclats de rire résonnent. Puis, Ludo, le frère de Sophie, demande :

- Ça fait combien de temps qu’on est ici ? Daniel regarde sa montre.

- Depuis hier, samedi. On est dimanche soir. On aurait déjà dû sortir.

La voix de Daniel s’éraille, trahissant son envie de pleurer sur tout ce fiasco. Seul réconfort face au mutisme de son groupe, le bras de Marc qu’il sent se poser sur son épaule.

- Le bon côté, c’est qu’étant donné qu’on avait prévu de sortir à dix-huit heures, les secours doivent s’organiser.

Virginie, remarquablement calme, interroge :

- Comment vous savez que les secours vont venir ?

- C’est une procédure standard. Quand un groupe part en grotte, le guide téléphone aux secours spéléo pour expliquer son trajet prévu, ses horaires, etc… J’aurais dû rappeler vers dix-huit heures. Le truc inquiétant, c’est que je ne reconnais absolument rien ici. On est dans un endroit qui n’est pas indiqué sur la topographie. Ça peut arriver mais ça complique quand même les choses…

Personne ne répond sauf Marc qui harangue ses amis d’un ton taquin :

- Je pense que c’est la première et dernière fois que vous nous suivrez sous terre !

Son mauvais trait d’humour ne recueille pour toute réponse qu’un silence pesant. Au fil des heures qui s’étirent, chacun cède à la fatigue et finit par s’endormir, non sans avoir un peu bu et grignoté les restes du festin pantagruélique d’Alain. Les batteries des téléphones ayant pour la plupart rendu l’âme, règne une totale absence de bruit et de lumière dans la grotte. La voix de Marc s’élève de nouveau :

- Avec un peu de cul, on va trouver une mystérieuse salle aztèque ou maya et devenir riches et célèbres !

Silence radio. Personne n’a le cœur à plaisanter et chacun cherche l’oubli de ses tracas dans un sommeil cotonneux comme une plongée dans le coma. Malgré l’épuisement, l’humidité et le froid, Daniel ne dort pas du tout. Il veille dans l’attente du moindre bruit qui signalerait l’éventuelle présence des secouristes. Il se sent comme le gardien protecteur, le berger du troupeau égaré…

Il en est là de ses réflexions lorsqu’il perçoit le réveil de Virginie, blottie contre lui. Daniel consulte de nouveau sa montre.

Lundi, 5heures 26.

Les secours devraient déjà être dans la grotte. Il sort son briquet pour allumer une bougie. Le foyer d’une nouvelle cigarette de Marc rougeoie dans l’obscurité. A quelques mètres sur sa gauche, Nicolas intervient d’une voix intriguée et nuancée d’espoir :

- Attends…

- Pourquoi ?

- C’est quoi là-bas au fond ? C’est pas une lumière ? Daniel parcourt la grotte des yeux sans rien remarquer.

- Non, c’est cinq heures et demie, il fait encore nuit dehors.

- Et les secours, alors ? C’est peut-être eux…

- Je ne vois rien du tout.

- On pourrait aller jeter un œil quand même… Non ?

- Mais je ne vois rien du tout. Et dans une grotte, on voit toujours très bien la moindre lueur ! J’ai l’habitude, Nico, je suis guide, c’est mon boulot !

Nicolas s’approche de Daniel, feignant de ne pas remarquer l’agacement dans le ton de son ami.

- Là… Tu ne vois pas que ça a l’air plus clair ?

Fronçant les sourcils, Daniel fixe plus attentivement la direction que lui indique Nicolas. Effectivement, il distingue vaguement sinon une lumière, du moins une obscurité moins dense, moins opaque.

- T’as raison… Putain, t’as raison ! On y va !

Il bouscule Ludo qui dort à poings fermés. Qui secoue Alain qui réveille Sophie et ainsi de suite jusqu’à ce que tous, sans exception, soient prêts à partir. L’espoir pour tout le monde. Daniel ne veut pas s’emballer en vain mais ne peut s’empêcher d’y croire.

- C’est quand même possible que ce ne soit qu’une concrétion…

Le petit groupe se dirige vers la source de lumière. Mais dans le noir, les distances sont trompeuses. Ils mettent au moins deux heures pour y parvenir.

Ils évoluent dans une sorte de couloir d’un mètre cinquante de haut. C’est plus facile pour les petits et Marc, par exemple, qui culmine à plus d’un mètre quatre-vingts, souffre de marcher le dos courbé. Ils arrivent à un angle suivi d’un étroit zigzag. Le doute n’est plus permis à présent. Une lumière brille dans la nuit minérale de la grotte. Tout le monde accélère le pas. Même Sophie a repris du poil de la bête.

Ils avancent de profil dans une étroiture qui débouche sur un long couloir. Ils progressent avec précaution jusqu’au bout du goulet. Enfin, ils distinguent des lueurs de jour. Promesses d’extérieur qui ôtent le poids oppressant sur la poitrine de Daniel. Le couloir est un cylindre d’environ trois mètres de diamètre que Daniel n’a jamais vu auparavant. L’ultime porte de sortie menant à la lumière comme un tunnel souterrain pour une évasion.

Il est 7 heures 42 à sa montre.

Au milieu de l’euphorie générale, Daniel roule une cigarette, songeant avec quelle délectation il la fumera à l’air libre. Air libre… Les deux mots retrouvent véritablement leur sens bien que le tunnel soit long, très long, trop long… Daniel prend la parole, retrouvant instinctivement son rôle de meneur.

- Bon, je vous préviens, on va pas sortir à l’endroit où on est rentré. On va devoir chercher les voitures.

- Ceux qui ont éteint leurs portables pour garder de la batterie vont pouvoir s’en servir à nouveau, renchérit Alain.

Plus la sortie approche, plus le moral des troupes se gonfle d’allégresse. La simple perspective de sentir bientôt l’air frais extérieur galvanise les esprits, comme un dopant au final d’une course. Younes commence même à taquiner Daniel.

- La prochaine fois, Dany, tu m’appelles pas, d’accord ?

Tout le monde éclate de rire.

- Au contraire, reprend Marc, moi je trouve ça génial de se retrouver dehors après s’être paumé pendant si longtemps ? La prochaine fois, on essaiera de se perdre encore mieux !

Sophie sourit à son ami.

- C’est ça, oui…

La sortie de la grotte se situant un peu en hauteur, il faut gravir encore quelques mètres avant de voir l’extérieur. Daniel ouvre la marche et, par conséquent, avise le premier la surprise qui les attend dehors.

- Putain, j’hallucine… Il a neigé !

A mi-chemin de la petite montée, Alain ironise :

- Bien sûr, ça arrive tous les ans chez nous au mois de mai ! Faut arrêter la fumette mon pote !

Tous jugent la plaisanterie de Daniel un peu oiseuse, jusqu’à ce qu’ils constatent avec stupeur qu’effectivement, il a neigé dehors.

Daniel est assez intrigué de ne rien reconnaître autour de lui. C’est peut-être à cause du manteau blanc et givré. Peut-être à cause de tous ces pins là où ils devraient retrouver des chênes solides. Peut-être est-il resté trop longtemps dans le noir… Toujours est-il que c’est troublant, déconcertant, voire inquiétant…

- Mais, qu’est-ce que…

Nicolas coupe Rémi en montrant le ciel avec stupeur.

- Regardez ! Il y a deux lunes !

D’un même mouvement, les têtes se lèvent vers le ciel qui leur a tant manqué. Tous les cœurs manquent un battement, bondissent dans les poitrines. Personne ne parle. Chacun est terrassé par ce simple cliché matinal d’un paysage de conifères enneigés dont les branches bruissent sous le vent, d’un ciel bleu déployé autour du reflet argenté de deux lunes, l’une ronde, l’autre qui forme un croissant semblable à un C majuscule. Bien que rien ne ressemble plus à leur garrigue printanière, tout paraît étrangement familier à Daniel.

Hormis le vent qui s’engouffre dans les arbres, tout est silence.

Sophie tombe à genoux. Elle pleure.

2. Les deux lunes

- Je ne comprends pas.

Daniel formule tout haut ce que tout le monde pense tout bas.

- Visiblement, on n’est plus sur Terre, renchérit Nicolas.

Ils sont bien trop choqués par le paysage autour d’eux pour trouver la force de réagir. Ils sont entrés dans une grotte du sud de la France, au cœur de la garrigue et des chênes qui entourent le petit village de Saint Guilhem le Désert, au milieu d’un mois de mai clément qui annonce les étés chauds et secs de leur région. Ils ressortent dans une forêt de conifères enneigés, éclairés par deux improbables reflets de lune dans le ciel.

- Mais enfin c’est impossible, dit Rémi, le jeune frère de Marc. C’est carrément impossible.

Nicolas répond lentement, presque songeur :

- En théorie, c’est pas impossible…

- Mais qu’est-ce que tu racontes ? s’emporte Daniel, dont le ton rageur témoigne d’un rejet épidermique pour les hypothèses fumantes qui vont immanquablement suivre et qu’à cet instant précis, il se refuse obstinément d’entendre.

- Ben… Y a des théories qui expliquent que certains points de l’univers sont reliés entre eux. C’est même plutôt classique en science-fiction, d’ailleurs.

- Sauf qu’on n’est ni dans un livre, ni dans un film de Spielberg, réplique Rémi. C’est n’importe quoi !

- Ce qui est n’importe quoi, intervient Marc, c’est de se retrouver ici.

Il désigne les deux lunes et poursuit :

- Mangeons et réfléchissons à ce que nous allons faire.

Chacun, s’exhortant au calme et à la raison, prend à manger dans les sacs et se cale apathiquement pour se nourrir machinalement, plus par nécessité que par appétit véritable.

- Ce que je ne comprends pas, avance Nicolas, c’est qu’on aurait quand même dû le sentir si on avait traversé une espèce de passage entre ces deux fameux points éloignés dans l’univers…

Au milieu du brouhaha des réponses confuses qui jaillissent çà et là, Sophie ramène tout le monde à la réalité en deux mots, qui tombent avec l’intransigeante brusquerie d’un couperet :

- Mon fils.

Les enfants… Alain imagine son fils un bref instant. Déglutissant péniblement, il s’efforce de rassurer Sophie :

- Les petits sont en sécurité, ne t’en fais pas. On a bien fait de tous les laisser. Au moins, ils ne courent aucun danger.

Daniel regarde sa montre. Lundi, 11 heures.

Il soupire. Lui n’a pas d’enfant. Pas plus que Marc. Mais Alain a un petit garçon, Rémi d’adorables jumelles. Quant à Sophie, elle élève seule son fils qui est le centre de son univers.

- Bon, poursuit Marc. Arrêtons de nous focaliser sur ce qui ne va pas et voyons le positif. On a un peu de nourriture, de l’eau, des fringues chaudes et tout ce qu’il faut comme matériel élémentaire de survie. Donc, ça pourrait être largement pire. Maintenant, soit on va visiter un peu pour voir exactement où on est, chercher d’autres vivres et surtout de l’eau ; soit on retourne dans la grotte et on tente de refaire le chemin à l’envers.

Le silence.

- On est peut-être au centre de la Terre, dit Alain. Comme dans le livre de Jules Verne.

- Bien sûr, ironise Rémi, et les deux lunes, c’est des trucs peints au plafond !

- Ça va…Je cherche une explication, c’est tout.

Virginie met tout le monde d’accord, d’une voix sans réplique :

- On cherchera une explication quand on sera chez nous. Cherchons des solutions, plutôt.

- Après manger, j’irai faire un tour pour voir, dit Marc.

Daniel songe en son for intérieur qu’il ne veut pas s’éloigner de la grotte.

- Je ne sais pas si ça servira à grand-chose. Regarde… Il n’y a que des montagnes et des arbres pleins de neige à perte de vue. Je ne vois pas bien ce qu’on pourrait trouver d’utile.

Daniel remarque que le visage de Sophie se crispe brusquement. Elle se met à sangloter, les épaules secouées de tremblements convulsifs. Daniel voudrait la consoler mais n’ose pas. Il ne sait comment réagir vis-à-vis d’elle. Il craint qu’elle ne le prenne à partie, qu’elle l’accuse d’être responsable de ce lamentable fiasco. Il serait tellement facile de dire que tout est de sa faute. Tout en sachant que c’est faux, la culpabilité ronge suffisamment Daniel pour qu’il n’esquisse pas le moindre geste vers Sophie et évite soigneusement de s’approcher d’elle. Il s’assoit à l’entrée de la grotte, relativement à l’abri des regards. Il mange en silence, roule une cigarette qu’il fume lentement, en scrutant ce nouveau paysage. Dubitatif, il observe Marc qui prend son sac et commence à descendre tandis qu’Alain lui emboîte le pas. Peu à peu, tous les autres les suivent. Si Daniel ne voit pas ça d’un très bon œil, il ne peut rester seul et se décide à suivre lui aussi le mouvement, bien qu’à contrecœur.

Le petit groupe descend prudemment avant de s’enfoncer dans les conifères. Le seul bruit perceptible, hormis celui du vent dans les arbres, est la plainte douloureuse des sanglots sans fin de Sophie.

L’air est glacé. Daniel ajuste le haut de sa combinaison de spéléo qu’il a enfilé par-dessus ses vêtements. La pauvre Sophie n’est pas aussi bien couverte et doit avoir vraiment froid.

La neige est molle comme dans les stations de ski. Sauf qu’aux sports d’hiver, il n’y a jamais eu deux lunes au-dessus de sa tête. Daniel cherche en vain les reflets d’argent qui ont déjà disparu au profit d’un astre bien plus attendu. Un soleil trône désormais au zénith dans le ciel d’azur.

Daniel se demande ce qu’ils sont vraiment en train de faire. Il essaie de se calmer, de faire le point rationnellement. Ils sont tous là, à marcher comme des imbéciles, à suivre Marc qui veut explorer un endroit complètement inconnu où jamais ils n’auraient dû se trouver. Ils sont en train de s’éloigner dangereusement de la grotte. Quelle bande d’abrutis ! A ne pas vouloir se séparer, ils sont en train de courir à leur perte ! Daniel rumine, fulmine. Comment les convaincre qu’ils doivent retourner à la grotte ? S’ils cheminent au milieu des sapins depuis déjà un moment, il leur suffit encore de suivre leurs traces en sens inverse pour rebrousser chemin à temps.

Soudain, à travers les chuchotements du vent, Daniel entend distinctement des voix. Des voix d’hommes. De l’aide… Sans réfléchir, instinctivement, il se met à crier :

- Hohééééé ! Il y a quelqu’un ?

- Mais ta gueule, putain ! s’écrie Marc presque violemment. On sait pas où on est ! C’est dangereux si ça se trouve !

Trop tard. Marc n’a pas fini sa phrase qu’un petit groupe d’hommes se dirige droit sur eux.

Ils sont affreusement sales, habillés de cuir et de peaux de bêtes, armés de lames dont l’éclat glacé se reflète aux fond de leurs yeux. Ils doivent être une dizaine et rien dans leur regard n’évoque la compassion. Daniel frémit, devinant instinctivement que le pas pesant et déterminé de ces hommes écrase définitivement tout espoir de trouver secours. Cette rencontre promet de se placer sous le signe de la violence. Daniel sent le sang affluer à ses tempes. Les battements de son cœur s’accélèrent et martèlent sa poitrine. Il veut vivre mais devant les épées en fer, les lances rouillées, les bâtons, il se sent brusquement dans une position aussi inconnue qu’inconfortable. Pour la première fois de son existence, il devient une proie livrée à la vindicte des chasseurs. Il entend la voix blanche de Nicolas derrière lui :

- Fuyons.

Presque un murmure.

Alors, ils se mettent tous à courir au milieu de la forêt. Parce qu’il n’envisage pas une seconde de se retrouver face à cette horde menaçante, Daniel suit ses amis dans leur cavale désordonnée. Il jette machinalement un regard par-dessus son épaule pour jauger la distance avec leurs poursuivants. Il y voit très mal. Le vent l’oblige à cligner des yeux et les sapins occultent son horizon. Mais il distingue tout de même Marc. Marc, son ami, solidement campé sur ses deux jambes, qui attend les barbares, visiblement prêt à les affronter. Seul.

Daniel hurle :

- Marc ! Marc ! Tire-toi !

Mais, à cause du vent ou de sa détermination à engager le combat, Marc ne se retourne pas. Dès lors, Daniel ne tergiverse plus et le rejoint sans hésiter, sans même avoir conscience de prendre une décision. Tandis qu’il n’est plus qu’à quelques mètres de son ami, alors que les barbares sont dangereusement proches, Daniel se range spontanément aux côtés de Marc. A cet instant, il se rend compte qu’Alain l’a suivi.

Puis, tout s’enchaîne très vite. Trop vite.

Un barbare prend son élan et jette avec une violente rage sa lance en direction d’Alain, qui l’esquive miraculeusement. Elle se plante au milieu d’un tronc d’arbre derrière lui. Alain s’en empare et rejoint ses amis. Marc évite ainsi la lame d’une épée et réussit à donner un vigoureux coup de poing à son adversaire, qui s’écroule brusquement. Il récupère l’épée rouillée de celui qu’il vient d’assommer, quand un autre barbare tente de le transpercer sur le flanc. Alain lui enfonce sa lame dans le ventre sans sourciller, pas même quand il l’arrache violemment du corps déchiré. Daniel se précipite aux pieds d’Alain et s’empare de la lance du mort.

Méfiants devant l’ampleur de l’échec de leur premier assaut, les barbares les tiennent maintenant en respect, pointant leurs armes dans la direction des trois amis. Daniel ne réfléchit plus. Il serre très fort la lance et tente de maintenir les guerriers à distance, d’anticiper leurs gestes. Le sang bourdonne à ses oreilles. Il entend vaguement Marc hurler :

- Venez ! Venez, bande de fils de putes ! On va tous vous crever un par un !

Mais les barbares adoptent une nouvelle tactique et lentement, se déploient autour d’eux. Ils les encerclent, essayant de les atteindre avec leurs lances. Mais ils sont trop loin. D’autant que, mus par un solide instinct de survie, Daniel, Marc et Alain luttent comme des chiens enragés, tenant vaillamment leurs adversaires à distance avec leurs propres armes.

- Merde, dit Alain, en reprenant difficilement son souffle. Ils vont nous avoir à l’usure. On fonce ou quoi ?

- On fonce sur le même, répond Marc à voix basse.

Pour Daniel, tout va trop vite. Il ne réfléchit plus. Il n’a plus de conscience. Il n’est plus qu’un corps. Il suit Marc de près lorsque celui-ci se jette contre un barbare qui, surpris, se défend un peu maladroitement, bien qu’armé d’un fléau. La lame d’Alain lui traverse le cou.

Le trou est fait. Ils s’y engouffrent. Les guerriers se lancent à leur poursuite. Ils les prennent en chasse, les talonnant de si près que Daniel, sentant le fil d’une épée frôler sa nuque, accélère de plus belle. Dans la neige, c’est difficile de maintenir le rythme effréné de sa foulée. Quasiment impossible, même… Avec sa tenue de spéléo qui le ralentit. Avec, à ses trousses, ces barbares sanguinaires qui veulent clairement sa mort. Les yeux brouillés par des larmes d’épuisement, le cœur battant la chamade, l’espoir de survivre comme seule ligne d’arrivée, Daniel court.

Les barbares sont sur le point de les rattraper quand une immense crevasse leur barre la route. Daniel n’a pas eu le temps de l’appréhender. Il tombe. Et voit ses amis en faire autant. Il rebondit sur des parois rocheuses, tentant de limiter la casse tant bien que mal, de s’accrocher à une quelconque aspérité, les doigts en sang.

Il veut vivre.

En bas de la crevasse, il tombe dans un torrent d’eau gelée. Dans sa chute, il a cogné durement sa tête et pense s’être fait vraiment mal. Mais il oublie tout au contact de l’eau qui le heurte de plein fouet, comme un mur et l’étreint dans un étau de glace. Le poids d’enclume de sa tenue, le froid atroce qui le cisaille… La mort lui tend les bras. Comme Daniel, Marc et Alain ont cessé de crier, d’appeler au secours, de chercher leurs compagnons égarés. L’espoir les quitte l’un après l’autre. Leurs yeux se ferment. Leurs lèvres bleues tremblent. Leurs dents s’entrechoquent et claquent dans le silence. L’eau est tellement froide. Daniel se laisse peu à peu engourdir. Finalement, il n’en a plus rien à foutre de mourir. Il a bien trop froid, bien trop mal…

Brusquement, le bruit du torrent enfle, le courant s’accélère et, sans rien comprendre, tous trois sont projetés dans une vasque plus large, bordée par de petites plages de galets. La douleur a ôté tous ses repères à Daniel mais dès qu’il aperçoit la rive à travers cette brume de souffrance, il ne voit plus que ça, un endroit où aller pour survivre. A chaque brasse, il sent la morsure du froid glacial sur son corps au bord de l’évanouissement. Trempé, épuisé, il réussit tant bien que mal à sortir de l’eau et s’échoue sur le rivage.

- Ne vous endormez pas tout habillés.

La voix de Marc.

Daniel sait que son ami a raison. S’ils ne veulent pas mourir de froid, ils doivent se débarrasser de leurs vêtements trempés qui semblent peser des tonnes. Tous trois se lèvent et commencent à se déshabiller. Ils se tiennent là, pieds nus, en caleçon, essorant maladroitement leurs habits, lorsque des voix leur parviennent. Immobiles et figés comme des biches dans les phares d’un camion, ils attendent.

Des soldats armés d’épée et de boucliers, entièrement vêtus de blanc et de rouge, surgissent des arbres qui bordent la cascade. Ils avancent sereinement vers les trois amis qui n’osent esquisser le moindre geste. La colonne d’hommes qui sortent des bois semble n’avoir pas de fin et tandis que le premier s’approche d’eux, d’autres soldats continuent d’apparaître en un flot ininterrompu, immaculé et écarlate. Leur chef de file s’arrête en apercevant Daniel et ses comparses. Il les montre du doigt. Daniel baisse les yeux, résigné, incapable de reprendre le combat. Un grand gaillard roux dit quelque chose dans une langue que Daniel ne comprend pas. Aussitôt, plusieurs soldats leur attachent les mains dans le dos. Fermement, mais sans violence inutile. Daniel sent ses dernières forces l’abandonner. Il tremble de froid. Il se soumet à la fermeté des soldats, à l’instar de Marc et Alain.

Peut-être même qu’au fond de lui, il éprouve un réel soulagement de n’avoir plus à décider quoi faire.

3. Un étrange espion

Le chevalier capitaine Fenris, neveu du seigneur Dumuzy, baron de SunMortack, en a plus qu’assez de suivre des pistes qui n’aboutissent à rien.

Trois jours qu’il marche en tenant son cheval par la bride à cause de ce satané chemin de rocaille, trop pentu pour qu’il se mette en selle. Trois jours qu’il a froid et qu’il ne s’est pas lavé. Malgré tout, il ne veut pas montrer sa lassitude à ses dix hommes, qui cheminent en silence derrière Tonnerre, son cheval bai, et lui. Est-ce parce qu’il commence à trouver sa poursuite un peu vaine ou parce que le froid tend à altérer sa détermination ? En tout cas, il songe sérieusement à rebrousser chemin. S’il s’en empêche encore, c’est plus par loyauté envers ses hommes que par la curiosité de capturer un prétendu espion.

D’ailleurs, il pense qu’outre les désagréments de cette poursuite, faire prisonnier un hypothétique espion n’entre pas dans le cadre de ses attributions. Sa mission initiale consiste au recrutement de combattants en vue de la guerre qui se prépare contre les Villes du Sud. Seulement voilà, par excès de zèle, il se retrouve dans une situation plus qu’inconfortable… Et cela, sur la simple intuition de deux de ses hommes, des vétérans, en principe plutôt doués pour ce genre de choses.

Fenris estime à vue d’œil qu’ils ne parviendront pas au sommet de la montagne avant quelques heures de marche. Il se dit que, quoi qu’il en soit, le dénouement approche. Même si un espion du Sud n’a absolument aucun motif de filer ainsi droit vers le Nord, au cœur de ces régions que le froid insoutenable a rendu désertiques, cet homme doit nécessairement avoir une raison pour les fuir. Encore quelques heures à marcher et ils sauront. Enfin.

Trois jours auparavant, Fenris était dans l’auberge de Polgara, dernière ville avant les Déserts du Nord. Seul gîte de la ville, l’auberge était bondée.

Polgara est d’ailleurs plus un gros bourg qu’une véritable cité. Mais elle marque la dernière frontière connue où subsistent encore des habitants et cette réputation lui confère son statut de ville. Après Polgara, il n’y a plus rien.

Dans l’auberge, des poulets rôtissaient à la flamme d’une belle cheminée de pierre. Fenris buvait tranquillement une bière avec deux de ses vétérans dont il est particulièrement proche, Nim et Barkar, attendant que l’après-midi touche à sa fin, avant de rentrer au camp de base, situé à moins de vingt minutes de marche de Polgara. Assis dans un coin de la taverne, ils sirotaient leurs boissons dans de grandes chopes de fer blanc, quand Nin dit :

- Une pièce d’argent que c’est un espion.

Fenris suivit le regard de Nim et avisa un homme en bure noire, avec un capuchon sur la tête. L’homme, dont on ne distinguait pas le visage, sortit en longeant discrètement le mur. Fenris secoue la tête.

- Parce qu’on ne voit pas son visage, c’est un espion ? En fait, ça peut tout aussi bien être un espion, une Sœur du Chiffre, ou tout un tas d’autres choses… Le Razor, même, tant qu’on y est !

Barkar, la barbe dégoulinante de bière, prit la parole avant son inséparable Nim :

- Je crois qu’il a raison, mon capitaine. L’homme est entré il y a peu, il n’a rien consommé. Il a parlé à l’aubergiste et vient de ressortir aussi sec.

- La belle affaire ! Il a peut-être tout simplement demandé une chambre et tout est complet. N’avons-nous pas assez de travail avec le recrutement ? Que voulez-vous qu’un espion fasse ici, à des semaines de cheval de Dam Ran, notre capitale où toutes les décisions se prennent ? Quel intérêt peut bien y trouver un espion des Villes du Sud ? A supposé qu’il en soit un…

Fenris avala bruyamment une gorgée de bière. Il n’avait pas la moindre intention d’accorder crédit aux divagations de ses deux compères.

Même si Nim et Barkar sont des vétérans de la guerre d’Oros, qu’ils manient habilement les armes et ont souvent de bonnes intuitions sur les gens, Fenris ne les écoute pas toujours. Bien qu’il soit plus jeune, il demeure leur capitaine et de plus, il est Chevalier.

Sauf que Nim insistait :

- Il détronche. Quand il parlait à l’aubergiste, il a regardé partout autour de lui, comme un cerf qui va boire au milieu des loups. Et dès qu’il nous a vus, il a détalé vers la porte.

Fenris se leva, finalement convaincu par l’insistance de ses vétérans. Il se fiait généralement à leur instinct et puisqu’ils sentaient quelque chose de louche, il décida :

- D’accord. Allez l’interroger. Vous avez encore le temps de le rattraper. Il vient de nous fausser compagnie à l’instant. Par acquis de conscience, je vais demander à l’aubergiste de quoi ils ont parlé tous les deux. Et on se retrouve au camp de base.

Tandis que Nim et Barkar sortaient de l’auberge, Fenris paya sa note au gargotier, un gros chauve crasseux. Il posa trois pièces de cuivre sur le comptoir et demanda :

- Dites-moi, aubergiste, que vous a dit le type encapuchonné de noir ?

Comme le tavernier le regardait en feignant de rien comprendre, il ajouta deux pièces de cuivre dont s’empara avidement le chauve. Comme par magie, la mémoire lui revint. Il avait même un sacré débit et ne mâchait pas ses mots :

- Un malotru, comme je vous le dis ! Déjà, j’étais obligé de tendre l’oreille tellement il parlait bas, presqu’il chuchotait le bougre ! Pis, y me demande une chambre et quand je vais pour y donner la clef, v’là que cet enfant de salaud me d’mande pourquoi y a des gardes de Dam Ran, ici. En parlant d’vous… Je lui ai répondu que ça m’regardait pas et lui non plus d’ailleurs, mais que par ici, tout le monde sait que vous recrutez pour la guerre contre les Villes du Sud. Aussi sec, il a filé ! Vous imaginez ça ? Et sans rien consommer, ni prendre la chambre ! C’est pas une faute de goût ça ? Les meilleures bières du pays qu’je sers, moi ! Et des chambres cossues, par-dessus l’marché ! Comment vous voulez qu’on s’en sorte, nous autres, pauvres aubergistes, si les clients viennent nous faire perdre not’ temps sans passer à la caisse ? Non mais… Je vous d’mande un peu !

Fenris sortit sans écouter la fin du monologue de l’aubergiste. Il se dit que, tout compte fait, Nim et Barkar avaient peut-être flairé juste. Effectivement, il y avait anguille sous roche. Mais pourquoi un espion viendrait-il en ces lieux ? Cela n’avait toujours aucun sens.

Fenris rentra au camp, en se demandant si Nim et Barkar avaient finalement attrapé ce mystérieux homme en noir. Mais les deux compères tardaient à revenir. Il eut le temps de nourrir et desseller Tonnerre, de manger un morceau et de faire le tour du camp. Comme tous les jours, il demanda à Sylsul, un jeune fermier recruté depuis quelques mois et pour lequel Fenris s’était pris d’affection, de lui raconter sa journée. Puis, alors qu’il s’apprêtait à envoyer une escouade à la recherche des vétérans, Barkar réapparut. Seul.

- Et alors, Barkar ? Où est Nim ?

- On a retrouvé le capuchon mais dès qu’on l’a interpellé, il a filé en courant dans les rues de Polgara. Ce n’est pas clair, c’est sûr. Alors, on l’a suivi jusqu’au chemin du Nord.

- Le chemin du Nord ? Mais il ne mène qu’au grand Désert de Froid. Qu’est-ce qu’il peut bien aller faire dans cette direction ?

- Nim le piste toujours, mais comme ça ne s’annonce pas simple par là-bas, je suis revenu pour vous raconter.

Fenris réfléchit un petit moment avant de prendre sa décision. Il n’aimait guère se séparer de son armée mais, pour l’entraînement, il savait les recrues entre de bonnes mains avec les vétérans. Le temps de rattraper l’espion ne serait pas perdu s’il partait avec une escorte réduite. Par ailleurs, les dernières recrues étaient en manœuvre dans les forêts et ne rentreraient pas avant un jour ou deux.

- Bon… Je vais seller Tonnerre. Prends une mule avec des vivres et assez d’armes pour une dizaine de vétérans en forme. On va aller débusquer ce mystérieux espion. J’avoue que tout cela m’intrigue. Je dois savoir qui il est et ce qu’il cherche.

Ils marchèrent d’un pas vif sur le chemin du Nord pendant la moitié de la nuit, traversant une forêt glaciale de grands pins, avant de rejoindre Nim qui les attendait patiemment, assis sur une pierre à tailler une branche.

- Et ben, ça fait plaisir de vous voir. Je commençais à me demander si vous alliez venir. On le tient. Vous voyez ce chemin ?

Fenris regarda dans la direction que lui indiquait Nim. Le chemin sur lequel ils se trouvaient débouchait de la forêt et gravissait la montagne en colimaçon. Nim avait raison. L’homme n’avait aucune chance. En haut de la montagne, il serait fatalement pris au piège. Il n’y connaissait vraiment rien à rien pour aller se bloquer là-haut. Autant se laisser coincer en bas et éviter ainsi de pénibles jours de marche. L’homme devait espérer décourager ses poursuivants par l’âpreté du sentier cinglé par le vent gelé. Mais là où d’autres auraient rebroussé chemin, Fenris ne renonçait pas. Le devoir avant tout. Voilà la seule loi d’un chevalier de Dam Ran. Il accomplissait ici sa première mission en tant que capitaine de l’armée impériale. S’il ramenait un espion rebelle en surcroît des nouvelles recrues, le général Samuel serait probablement fier de lui, ou du moins, étant donné la jovialité du personnage, pas mécontent. Et puisque Fenris songeait que donner satisfaction à son général ne pouvait pas nuire à son plan de carrière, il suivait la piste de l’espion…

La dernière journée de poursuite s’écoule aussi lentement que le pas des soldats sur la pente abrupte du chemin caillouteux. Le seul fait d’arpenter ce sentier est déjà une prouesse que Fenris se promet de raconter s’il en revient. Le chemin le plus au nord de l’Empire, celui où personne ne va jamais. D’oser seulement s’y aventurer, Fenris devient un héros qui fera briller d’admiration les yeux des jeunes recrues.

Ne restent que deux heures avant le coucher du soleil tandis qu’ils parviennent enfin au sommet de la montagne. C’est un plateau enneigé où quelques pins s’éparpillent çà et là.

- Bon, si on veut être sûr de l’alpaguer, il faut que deux hommes restent ici pour lui couper toute retraite au cas où son plan serait de nous contourner. Ceroic et Phar, vous attendez là. Cachez-vous derrière les rochers avec vos arcs. Si vous le voyez, essayez de l’attraper vivant. On va continuer à suivre sa trace.

Mais au bout d’une demi-heure de marche, Fenris et ses hommes arrivent dans un endroit improbable. Au beau milieu d’une clairière se dresse une maison de bois, au-dessus de laquelle la fumée d’une cheminée dessine des volutes cendrées. Devant la maison, des barrières soigneusement entretenues délimitent des parcelles de terrain. L’une d’elles est remplie d’arbres fruitiers et de légumes. La neige est complètement déblayée. Des planches bien ajustées sont clouées aux barrières, sans doute pour couper le vent froid, se dit Fenris. L’autre parcelle accueille de nombreux animaux, dont une vache bien grasse, un cheval entier, noir, magnifique, puissant, certainement de race. Fenris remarque aussi des poules et des lapins. Comment quelqu’un peut-il s’occuper de faire vivre et prospérer tout ça au milieu de cet enfer glacial ?

L’étalon hennit au moment où, derrière la maison, surgit un homme de proportions extravagantes, géant hirsute avec tous ses poils noirs sur le visage, les cheveux aux épaules, et torse nu. Il mesure deux mètres au bas mot et tire à mains nues une charrette pleine de bois. A ses pieds, un chien-loup trottine, tout blanc, qui ressemble étrangement à un poney compte tenu de sa taille colossale.

Dès qu’il les voit, le géant lâche calmement sa charrette, sans quitter Fenris et ses compagnons des yeux. Il les dévisage sans sourciller, les mains sur les hanches, attendant manifestement que les soldats viennent se présenter à lui. Ils avancent donc. Lorsque Fenris et ses hommes ne sont plus qu’à une dizaine de mètres du géant, le jeune capitaine prend la parole, essayant de déchiffrer le regard ténébreux de l’homme.

- Bonjour, monsieur. Je suis le chevalier Fenris, capitaine de la garde de Dam Ran.

Fenris ne peut s’empêcher de lui trouver l’air sympathique et note dans le regard de l’homme une expression presqu’amusée lorsqu’il répond :

- Bonjour messieurs. Je suis Lokan. Je vous souhaite la bienvenue.

- Je n’aurais jamais cru que quelqu’un pouvait vivre au bout de ce chemin.

Comme le colosse ne répond pas à ce qu’il ne considère visiblement pas comme une question, Fenris poursuit :

- Heu… Nous suivons un homme vêtu de noir… Un espion, très certainement. L’avez-vous aperçu ?

- Non. Désolé pour vous. Personne ne vient jamais par ici. Il a peut-être contourné la maison.

- Il y a un chemin de l’autre côté ?

- Non. La forêt s’étend encore un peu. Il y a mes chèvres, et après, à moins d’une heure, il y a une falaise.

- Il n’existe donc qu’un seul chemin pour venir et repartir d’ici ?

- Oui.

Fenris apprécie l’air presqu’avenant de Lokan qui contraste avec son apparence d’ours des montagnes. Il forme un drôle de tableau avec son énorme chien, docilement assis à ses pieds. Parce que c’est son devoir, Fenris ajoute :

- Avez-vous une famille à charge ?

- A part mes animaux, non.

Fenris se racle la gorge, conscient de devoir irrémédiablement chambouler la vie de l’homme qui se tient devant lui. Cependant, au vu de sa puissance évidente et de son extraordinaire potentiel physique, Lokan promet d’être une recrue de grande valeur dont l’armée impériale ne peut se priver.

- Notre mission initiale n’est pas de chasser les espions. Nous recrutons pour l’Empereur car une guerre se prépare au Sud. Si vous n’avez pas de famille à charge, vous devez nous suivre.

Quelque chose dans le regard de Lokan se durcit, tandis qu’il répond d’un ton paisible bien que catégorique :

- Non.

Fenris craint que le géant n’ait pas très bien compris les termes du contrat. Alors, par souci de pédagogie, il développe :

- Les lois de l’Empire sont strictes. Vous êtes avec nous ou contre nous. Si vous ne venez pas, nous serons dans l’obligation de vous abattre.

- Je connais parfaitement les lois de l’Empire. J’ai fait la guerre d’Oros, il y a vingt ans. J’ai une nuit pour réfléchir, c’est votre loi. Mais je peux d’ores et déjà vous assurer que demain, je ne partirai pas avec vous.

Tout au long de sa campagne de recrutement, Fenris a eu affaire à ce genre de personne. Entre les mères qui jugent que leur fils est encore trop jeune, les paysans qui craignent de laisser leurs champs à l’abandon, les commerçants qui pensent que leurs femmes ne sauront tenir la boutique, Fenris a souvent essuyé des refus. Mais après une nuit de réflexion, les choses ne sont plus tout à fait les mêmes. Partir à la guerre c’est avoir une chance, même faible, de revenir en vie. Par contre, dire non au gouvernement signifie une condamnation à mort immédiate. Au bout du compte, il est très rare d’exécuter des gens pour refus de s’enrôler, tous préférant finalement revenir sur leur décision première plutôt que de risquer l’épée.

Fenris n’a jamais compris que ces gens ne se rendent pas compte que la guerre est obligatoire afin de préserver la vie telle qu’ils la connaissent. Comme le lui a dit l’Empereur lui-même, le jour de sa nomination de capitaine, un empire qui stagne est un empire qui décline, car les ennemis, eux, n’ont de cesse que de progresser et de gagner du terrain.

Fenris a l’habitude d’essuyer des refus mais il devine que celui de Lokan est différent. Il sent que le géant ne va définitivement pas les suivre. L’idée d’abattre un valeureux guerrier tel que Lokan le désole, tant cela lui semble un véritable gâchis. Sans compter, se dit Fenris en évaluant la musculature du colosse, que ça risque d’être difficile.

- Nous verrons demain. En attendant, auriez-vous un coin de grange pour mes hommes et moi-même ? Nous allons continuer à chercher l’espion mais je ne serais pas contre un repas chaud ce soir.

Le sourire revient dans le regard de Lokan quand il dit :

- Bien sûr, avec plaisir. Je tuerai deux porcelets pour le repas.

- Merci Lokan. Je laisse Nim et Barkar avec vous pour vous aider. Nous autres allons patrouiller jusqu’à la nuit.

Fenris se doute que Lokan n’est pas dupe, Nim et Barkar restant surtout pour le surveiller, au cas où il songerait à empoisonner la nourriture. Mais les soupçons du capitaine ne semblent nullement l’offusquer et son ton reste affable lorsqu’il répond :

- Parfait. Les cochons sont derrière la maison. Allons-y dès maintenant, comme ça ils auront bien le temps de rôtir.

A l’idée du festin que Lokan leur prépare, Fenris salive comme un chiot devant une côtelette. Cependant, avant de se régaler, il repart consciencieusement avec le reste de ses hommes pour faire le tour complet des environs et enfin débusquer l’espion qui leur file toujours entre les pattes. Fenris et ses six hommes fouillent méthodiquement le plateau jusqu’à la nuit, explorant le moindre recoin, recherchant ne serait-ce qu’une trace, telle qu’ils en ont déjà vu sur le chemin. Mais rien. Ni empreinte, ni indice. En son for intérieur, Fenris a l’intuition d’avoir été berné par l’espion qu’il poursuit. Comment ? Il ne sait se l’expliquer. Sans relâche, ses soldats et lui poursuivent leurs investigations jusqu’à ce qu’au cœur de la soirée, les deux sœurs de la nuit apparaissent au firmament. Las de ses vaines recherches, il s’en retourne à la maison de Lokan, heureux de se reposer enfin sous les lunes, après ces derniers trois jours de marche exténuante, dans le froid. De trouver un asile où s’abriter, se réchauffer et prendre un solide repas chaud.

Lorsqu’il arrive chez Lokan, Nim et Barkar sont attablés devant de grands bols fumants qui fleurent bon la cannelle. Les hommes se réchauffent devant la cheminée où crépitent quelques bûches. Témoignant d’un vrai sens de l’hospitalité, Lokan sert du vin chaud à chaque nouvel arrivant. Fenris le remercie chaleureusement et se tourne vers Nim :

- Organise des relèves pour l’entrée du chemin. Je veux que demain, on puisse être sûr que l’espion n’a pas rebroussé chemin. Mais je tiens à ce que vous ayez tous un même temps de repos.

Fenris tient la justice et l’équité en si haute estime qu’il ne transige jamais sur des questions d’égalité entre ses hommes. Ses hommes le savent, qui se dévouent d’autant plus volontiers à ses ordres. Autour de la table, l’ambiance se réchauffe entre eux qui se sentent soudain plus convives que soldats. Le repas se déroule fort agréablement. La viande rôtie est délicieuse, tendre et juteuse à souhait. Lokan coupe de larges tranches de pain et sert du fromage généreusement. Le vin est bon. Profitant de la chaleur ambiante, les hommes boivent et bien sûr, les langues se délient. Fenris se tient à l’affût d’éventuelles confidences. Non content de profiter de son repas et de récupérer de sa longue marche, il ne perd pas espoir de faire changer Lokan d’avis. Quelque chose d’indéfinissable chez le géant inspire de l’affection à Fenris, presque malgré lui. Peut-être un air de bonté naturelle, de sérénité… Quelque chose qu’il ne faudrait pas briser…

De sa voix grave et lente, Lokan demande :

- Alors, cet espion ?

- J’avoue que je ne comprends pas. Il n’y a plus aucune trace, nous ne le trouvons nulle part. Et pourtant, il est là… quelque part, sur ce plateau.

Barkar ajoute à l’attention de son jeune capitaine :

- Nous avons fouillé toute la maison de Lokan, et même ses caves à fromage.

Stupéfait de ce que Lokan a réussi à accomplir au sein d’une nature aussi ingrate et inhospitalière, Fenris demande :

- Vous avez creusé des caves ici ?

- Non. Lorsque je suis arrivé ici, je cherchais un endroit à l’écart où m’installer. Il y avait de très anciennes ruines avec des caves presque intactes. J’ai construit ma maison au-dessus en pensant qu’elle serait mieux isolée du froid.

- Mais pourquoi donc vouliez-vous rester à ce point isolé de tout ? La vie ici doit être terriblement pénible et difficile.

Lokan prend son temps pour répondre, buvant quelques gorgées de vin de temps en temps.

- La vie est rude, oui. La terre est difficile à cultiver. Mais chaque réussite n’en a que plus de valeur à mes yeux… J’ai fait la guerre d’Oros, il y a vingt ans. J’étais tout jeune. Quand je suis revenu, j’ai essayé de vivre à Dam Ran, à SunMortack, mais je n’y arrivais plus. Quelque chose s’est cassé en moi pendant cette guerre. Je voulais m’isoler et j’ai trouvé cet endroit. Le temps de le retaper, d’amener des bêtes petit à petit et d’en prendre soin, de planter quelques pieds de légumes, les mois et les années ont passé. Et puis, un jour, en regardant le soleil se coucher sur les montagnes, je me suis aperçu que, pour la toute première fois de ma vie, j’étais bien. Je ne me suis jamais plus posé la question de repartir.

Avant que Fenris, touché par le discours de Lokan, puisse répondre, Alrog, le plus vieux de ses vétérans, s’interpose :

- Tu es vétéran, comme nous. Tu étais avec qui à la guerre d’Oros ?

- Le seigneur Dumuzy.

- Tu sais que c’est l’oncle de Fenris, baron de SunMortack. Quelle extraordinaire coïncidence !

- Oui, c’est mon oncle, renchérit Fenris. Lokan, je ne peux pas croire qu’un ancien d’Oros qui a combattu aux côtés de mon oncle refuse de reprendre du service. C’est impossible. Vous devez nous rejoindre.

Le dialogue s’altère imperceptiblement. Des silences ponctuent maintenant les phrases que s’échangent les hommes. Difficile d’entendre que Lokan risque d’être sommairement abattu après expiration du délai de convenance. Lui qui, en plus de leur accorder si généreusement l’hospitalité, a été des leurs vingt ans auparavant lors d’une guerre particulièrement marquante pour l’Empire… Lui qui, à l’instar de tous les survivants des batailles d’Oros, reste un héros aux yeux du monde. Pourtant, Lokan répond avec placidité :

- Je ne viendrai pas justement parce que j’ai trop souffert d’avoir fait cette guerre. Qu’a-t-elle changé ? Rien. Je suis allé au combat pour les idées d’un autre. Je ne le ferai plus.

Soucieux de rallier le géant à sa cause, Fenris insiste :

- L’Empereur prépare une guerre là-bas car c’est la seule alternative qu’il lui reste. Tant que les Villes du Sud se dressaient les unes contre les autres, elles ne représentaient aucun danger pour nous. Mais peu à peu, grâce à leurs échanges commerciaux, elles consolident leurs alliances. Des mariages arrangés favorisent l’union entre de puissantes familles qui tissent ainsi des liens indéfectibles entre les différentes cités. Ne trouvez-vous pas logique que l’Empereur tente de les pacifier aujourd’hui, tant que ces alliances sont encore précaires, plutôt que d’attendre impassiblement le jour où un état fort du Sud changera radicalement l’équilibre des choses en nous déclarant la guerre ?

Lokan écoute la diatribe de Fenris sans se départir de son demi-sourire. Il se ressert un verre de vin et répond, d’un ton dénué d’ironie :

- L’Empereur trouvera toujours des arguments valables pour justifier la guerre. Vous me parlez de peur. Peur qu’un jour, quelque chose mette en péril les fondements de l’Empire. Sauf que pour se défendre de ce présumé danger, des milliers de gens vont mourir assurément. Et pourquoi ? Qu’est-ce que ça peut bien changer pour des gens comme moi, pour les paysans, les pauvres ? Qu’est-ce que ça change pour nous si c’est l’Empereur ou un autre qui dirige à Dam Ran ?

Lokan vient clairement d’insulter l’Empereur et cependant, aucun des hommes de Fenris ne réagit. Lequel se rend brusquement compte que, dans cette salle, il est le seul à n’avoir pas fait la guerre. D’une certaine manière, Lokan est des leurs, bien plus que lui. A cause de ces batailles au cours desquelles ils ont versé des larmes de sang, perdu des frères, espéré le retour au pays. A cause de ce passé commun qu’ils ont vécu et auquel ils ont survécu. Fenris a toujours voulu être proche de ses hommes. Or, ce soir, ils se sentent vraiment entre eux, unis par une complicité tacite, comme à la taverne. Fenris hésite à intervenir et se ravise au dernier moment. Peut-être parce que Lokan lui inspire une réelle sympathie ou peut-être parce qu’il a appris l’humilité à l’Ecole des Chevaliers, le capitaine préfère chasser ses préjugés. Il se dit que ce soir, il a probablement plus à apprendre en se taisant et en écoutant pour voir où mène cette discussion entre vétérans.

Naturellement, le vieil Alrog reprend la parole :