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A peine se relèvent-ils de la terrible bataille de DamRan, capitale impériale, que déjà la reine Imahelle, le chevalier Fenris, la princesse Mithra et les autres doivent affronter de nouveaux conflits avec les puissantes Villes du Sud. La menace des molosses pèse toujours sur les survivants qui pleurent la mort de leurs combattants et tentent de reconstruire leur monde en ruine. Entre amitiés infaillibles et alliances inattendues, de sombres trahisons en inaltérables loyautés, la lutte se poursuit pour sauver Aya, démasquer le Razor, retrouver Suyana, se venger d'Iris et abattre les ennemis de l'Empire car, finalement, à coeur vaillant rien d'imposssible...
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Seitenzahl: 542
Veröffentlichungsjahr: 2018
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« Pendant que la marée monte et que chacun refait ses comptes, j’emmène au creux de mon ombre des poussières de toi…»
Noir Désir
« Le cœur a ses raisons que la raison ignore. »
Blaise Pascal
« Le cœur est la source la plus ordinaire des illusions de l’esprit. »
Pierre Claude Victor Boiste
Sur l’île d’Oros
La plage de Dam Ran
La voix d’Arénathor
Morts et honneurs
Le complot d’Iris
L’interminable journée du chevalier capitaine Fenris
Le jeu des flèches-pommes
Les docks et le Razor
La princesse et le chevalier
Le rêve de Marc
Les dédales de Suyana
Le parjure d’Iris
Sur la voie de l’arc
La peste noire
Les ailes de Suyana
La princesse et l’empereur
Le prisonnier du Vereza
Les yeux de Loreine
Les peurs de Daniel
La mouette et le pêcheur
Le Vereza et les voiles noires
Le soleil d’Eleria
Lorsqu’Iris pénètre avec Marc dans sa chambre à Oros, elle écume, littéralement folle de rage. Elle vient de perdre la bataille de Dam Ran.
Elle a tout bonnement assisté à sa propre chute. Une chute vertigineuse. En deux temps… D'abord sur la plage, avec ce terrible monstre qui l’a traquée sans relâche, indifférent aux sortilèges d’illusion, la poursuivant de sa haine véloce jusqu’à ce que lui reste la fuite pour seul recours. Il s'en est fallu de très peu qu’elle y reste et Marc avec elle... Grâce à son sort de transfert, elle a évité une mort certaine, elle a pu s’échapper et sauver ainsi sa vie et celle de son amour. Sauf qu’elle n’a évidemment pas abandonné la bataille si rapidement… Une fois réfugiée sur le vaisseau amiral, elle s’est simplement exhortée à la patience… Attendre, attendre encore et toujours, faire montre de patience afin que ses ennemis s’épuisent et qu’elle puisse enfin leur faire définitivement mordre la poussière. Débâcle et mort, voilà ce qui attendait la pathétique armée de l’Empire. Ha, ha, ha, un simple changement de plan, en somme...
Mais non.
De son navire, elle a subitement vu cette immense colonne de lumière jaillir dans la nuit, puisant ses racines dans le sang qui souillait la grève et s’élevant à la rencontre des deux sœurs de la nuit. Une mystérieuse onde incandescente qui n’a cessé de grandir, dévorant tous les molosses dans un implacable incendie, gagnant les bateaux à une vitesse ahurissante, s’approchant dangereusement d’Iris. In extremis, elle a compris que c’est trop tard, que rien ne la protège plus, qu’elle n’a aucun recours contre cette fantastique attaque magique. Alors que faire, sinon reculer une nouvelle fois pour rester en vie ? Rageusement, elle a lancé trois rubis autour d'elle et Marc. Prononcé le mot pour les mettre à l’abri, là-bas sur Oros. Mais elle a quand même frémi en constatant le peu de temps qui a été nécessaire pour que se consume entièrement l'équipage du bateau amiral.
Elle emporte comme ultime vision de la bataille la menace de cette onde lumineuse fonçant droit sur eux. Et c'est le cœur palpitant qu'elle atterrit à son portail de transfert, sur l’île d’Oros. De ses mains encore moites, Iris étreint celles de Marc, pendant quelques secondes éperdues. Malgré la colère qui bourdonne violemment à ses oreilles, elle ne parvient pas à réaliser tout à fait que ça y est, elle les a sauvés tous les deux, qu’ils ne risquent désormais plus rien.
Elle a échoué. Elle avait une mission, une mission comme elle en a rempli souvent, et elle a lamentablement échoué…
Elle ne se l’explique pas. Toutes les conditions étaient pourtant réunies pour qu'elle soumette ses ennemis. Mais elle doit bien se l’avouer, elle éprouve un certain soulagement à s’en être tirée à si bon compte… C’est qu’elle a vraiment eu très peur. Elle a bien cru mourir. Et par deux fois, encore…
Un sourire flottant sur ses lèvres, Iris regarde Marc qui se relève péniblement. Marc, son homme, celui qu’elle a choisi et qui arbore grâce à elle l'armure gravée du cerf du maître de guerre Tharrick. L’ennemi juré d’Iris. L’assassin de sa mère, qui est mort maintenant. Le sourire d’Iris s’élargit. A la pensée de sa vengeance dûment accomplie, elle ressent une immense satisfaction. Elle s’en délecte comme d’un sirop délicieux, comme de la plus exquise confiserie qui fondrait lentement sous sa langue. Encouragé par la mine réjouie d’Iris, Marc lui murmure amoureusement :
- Merci mon amour. Il s'en est fallu d'un rien.
Iris voit dans le regard de son homme que lui aussi a eu peur lui aussi. Vraiment peur.
- Qu’allons-nous faire maintenant ? Où sommes-nous ?
C’est ce qu'elle aime chez lui. Son aptitude à toujours regarder devant lui. Et sa formidable capacité d’adaptation.
- Nous sommes dans ma chambre, sur l'île d’Oros.
D’un rapide coup d’œil circulaire, Marc avise la chambre de vieilles pierres. Immédiatement, son regard se porte vers le ciel. Devinant les interrogations de son homme, Iris explique. Elle raconte le décor dans lequel elle a grandi et qui peut intriguer, pour le moins… À Oros, les toits et les plafonds n’existent pas, ainsi que le Très Haut en a décidé depuis le début. Dès lors, à la première pluie, l’eau ruisselle partout, suintant des murs de pierre, inondant le sol de flaques froides, s’infiltrant sournoisement dans les vêtements jusqu’à en glacer irrévocablement le corps. Mais on finit par ne plus vraiment y prêter attention. D’ailleurs, lorsqu’elle a débarqué sur les terres impériales, Iris a été choquée par l’architecture des bâtiments, couverts de tuiles, d’ardoise ou de chaume, par les plafonds, les toits sur les habitations de l'Empire, c'est la première chose qui l'a choquée, les plafonds au-dessus de sa tête sous lesquels elle étouffait à moitié. De ces bâtisses étrangement closes, Iris a ressenti une désagréable sensation de claustrophobie. Les pièces lui semblaient des boîtes qui la retenaient prisonnière, où elle respirait plus difficilement, des geôles confinées et oppressantes. Puis, petit à petit, elle y a pris goût. Elle a apprécié le confort de ne plus dormir sur un lit de pierre, de posséder des objets en bois finement ouvragés qui ne pourrissent pas à cause de l’humidité, du linge parfumé jamais gorgé d’eau dans lequel il fait bon se glisser. Sur les marchés de SunMortack, elle a pris plaisir à acheter de belles tentures, des tapis moelleux, à chiner quelques jolies babioles de décoration pour se fabriquer son propre nid, à apprendre la coquetterie et le raffinement. Sur Oros en revanche, les chambres sont toutes rigoureusement identiques, uniformément taillées dans la pierre. Un lit en pierre. Un coffre en pierre au lourd couvercle d’ébène, dans lequel on peut ranger ses rares objets personnels. Le long du mur glacé, perpétuellement imprégné d’eau, une rigole est creusée, dans laquelle s’écoule un filet d’eau ininterrompu, destiné à se désaltérer. Rien d’autre.
Iris songe au nombre d'années qui se sont succédées depuis qu'elle a quitté cet endroit. Plus de dix… Elle plonge ses yeux dans ceux de Marc et lui effleure le visage d’une main légère.
- Je ne sais pas ce que nous allons faire plus tard. Pour l’instant, fais-moi l'amour.
Elle bouillonne, traversée d’un impérieux désir. Désir d’oublier sa défaite dans les bras de son homme. Désir de chasser ses idées noires, de ne surtout plus penser à tout ce qu'elle a perdu en échouant. Aux conséquences. Elle veut tout oublier et s’oublier aussi. Tout de suite, et avec lui. Marc répond toujours favorablement lorsqu’Iris manifeste ce genre d’exigence. Tendrement enthousiaste, il l'embrasse langoureusement et sous la caresse de ses lèvres, Iris glisse dans les bienfaits de l’oubli. Enivrée par la fièvre, elle ne réfléchit à rien, ne se rappelle de rien, ne se souvient que de Marc qui emporte tout dans ses bras. Fulgurante annihilation de tout ce qui la contrarie, tout ce qu’elle redoute. Jusqu’à la colère d’Arénathor, le Très Haut d’Oros. Mais une fois ce néant de grâce terminé, une fois que leurs deux corps en sueur et leurs esprits égaré reprennent contact avec la réalité, tandis qu’Iris repose alanguie contre Marc, ses pensées l’assaillent de nouveau. La peur revient, intacte. Elle écoute somnoler Marc, dont la lente respiration l’apaise un peu. Instinctivement, elle se blottit contre lui.
- VIENS À MOI.
Iris se redresse sur-le-champ et bouscule Marc.
-VIENS À MOI.
Son cœur bat la chamade. Sa respiration s’affole. Elle plante ses ongles dans les épaules de Marc. Le secoue vivement :
- Rhabille-toi ! Vite ! Nous devons y aller !
La Voix s’amplifie dangereusement. L’écho hurlant résonne, prenant toute la place dans sa tête, comme la plus terrible des migraines :
- VIENS À MOI.
- Quoi ?
- Dépêche-toi ! Il nous appelle !
- Quoi ? Qui ?
- VIENS À MOI.
Luttant contre la panique qui l’envahit, Iris regarde Marc avec amour. Elle veut s’imprégner de lui, du moindre grain de sa peau, de chaque détail de son visage. C’est peut-être le dernier instant qu’elle partage avec l'homme qu'elle aime.
- Le Très Haut d’Oros, Arénathor, nous appelle.
- VIENS À MOI.
A chaque syllabe, la Voix la viole, obscure intruse pénétrant dans chaque parcelle de sa chair comme pour la déchiqueter.
- Vite… Tandis que Marc remet son armure, un peu confus et l’œil encore ensommeillé, Iris enfile urgemment sa magnifique robe noire, encore tachée du sang de Suyana. Le temps presse, l’heure n’est pas à la coquetterie… Main dans la main, ils sortent de la chambre. Le pas précipité, Iris les guide à travers les dédales de pierre de Poros. Ils se dirigent vers le centre de l'île d’Oros.
Le centre du monde.
Les gens qu'ils croisent ne leur parlent pas, chacun vaquant à ses tâches et corvées. Ici, à Oros, on ne se promène pas, on ne se déplace que par nécessité, pour obéir à un ordre par exemple. Et Iris frémit de ce qui leur commande de traverser la cité. Durant tout le trajet, la voix d'Arénathor hurle dans sa tête. Les tempes vrillées, elle accélère le pas. Elle ne peut qu’obéir sans protester, en se précipitant à l’appel du Très Haut.
Elle va rejoindre son maître. Elle se soumet à toutes ses exigences. Mais par-dessus tout, elle veut que la Voix cesse de lacérer son esprit.
Le regard désabusé, Fenris contemple le sinistre spectacle qu’offre la grève endeuillée de Dam Ran.
La plage n’est plus qu’un champ de bataille dévasté, une étendue de sable figée dans un immobilisme mortifère, désespérément silencieuse, jonchée de cadavres et maculée de sang. Au-delà des corps entassés, de nombreuses galères aux voiles noires obscurcissent encore les flots. Mais, grâce à Suyana, toute vie a déserté les vaisseaux d’Oros qui appartiennent désormais à l’Empire, funeste butin de guerre arraché au sacrifice de trop nombreuses vies. La journée d'hier restera à jamais gravée dans la mémoire de Fenris. D’ailleurs, aucun habitant de Dam Ran n’oubliera ce jour sombre. Celui où, pour la première fois depuis dix mille ans, leur capitale a été attaquée par la mer, manquant de peu périr corps et biens. Mais Suyana les a sauvés. Sans hésiter, elle a donné sa vie. Car ici, chacun sait que malgré toute leur vaillance et leur détermination, malgré toute leur bonne volonté et leur diligence à manier l’épée, les défenseurs de Dam Ran n’auraient pu s’en sortir sans elle.
Le Chevalier regarde sa main, à laquelle manque désormais un doigt.
Non… Jamais il ne pourra oublier.
Bien malgré lui, Fenris ne peut effacer de sa mémoire les dernières images de cette même plage, il y a quelques heures à peine, juste après la colonne de lumière, juste après Suyana, au moment de la triste victoire. Il ne se souvient que trop bien de la ruée affolée de tous les survivants, encore choqués d’avoir échappé à la mort, qui se pressent autour de l'Empereur et de la reine Imahelle, en attente de la suite, déposant leurs destins bouleversés entre les mains de leurs souverains dont tous espèrent réconfort et conseil. Que l’Empereur et la Reine leur expliquent quoi faire à présent, les rassurent en prouvant qu’ils savent gérer une telle situation de crise, comme la dynastie régnante se doit de le faire sans faillir, puisque depuis dix mille ans il en être ainsi.
Et l'Empereur a parlé.
De sa voix puissante qui brise le silence autour de lui comme un poing tapant résolument sur la table, il leur a dit combien il était fier de chacun d'eux, honoré d'être l'Empereur d'une cité capable d'exploit comme celui que tous ensemble venaient d'accomplir. Il a remercié les soldats, les gardes de la Reine et salué la bravoure de tous ceux qui avaient risqué leurs vies pour l’Empire. Puis il a demandé aux habitants de Dam Ran, ceux qui n'avaient pas été au front mais encouragé cette formidable bataille du haut des remparts, de nettoyer leur ville, de débarrasser les derniers vestiges de la bataille, d'emmener loin les cadavres fumants pour que les charognards terminent leur sinistre festin. Il a ensuite notifié qu’il voulait, dès ce matin, convoquer le Conseil de Guerre. L’Empereur a cherché quelqu'un du regard pendant quelques instants jusqu’à se poser sur Fenris, fixant le capitaine de la garde avant d’ajouter brièvement, les yeux dans les yeux :
- Vous aussi.
Bien sûr, un simple capitaine n'a traditionnellement pas sa place dans un Conseil de Guerre, où ne siègent que les généraux et les hauts dignitaires. Cependant, Fenris les avait prévenus depuis longtemps déjà de cette attaque qui menaçait l’Empire. Et ils ne l'ont pas cru. Il a simplement hoché la tête en guise d’assentiment.
Enfin, l'Empereur a demandé aux tailleurs de pierre présents sur la plage de se manifester, et il est parti avec plusieurs d’entre eux en direction du château. La reine Imahelle, tellement remarquable durant toute la bataille, a achevé de calmer les esprits en répétant qu'il ne fallait pas s’inquiéter, que tout allait bien se passer. Après un salut à la foule qui acclame son courage et sa dignité, elle a, elle aussi, quitté les lieux. Elle tient encore dans ses bras la gamine rousse que Lokan lui avait emmenée, Aya, qui gît inanimée, le visage blafard. Le géant écossais a aussitôt emboîté le pas de la Reine, lui-même suivi de plusieurs personnes. Probablement tous invités par Imahelle à séjourner au château. Les gardes à l'emblème de biche ont évidemment marché dans les traces de leur Reine et finalement, ne sont restés sur la plage que ceux ayant la pénible charge de remplir les charrettes de corps éventrés, sanguinolents et à demi carbonisés.
Alors seulement, le chevalier capitaine Fenris et son apprenti, Layn, sont rentrés au château pour prendre quelque repos dans leurs quartiers.
Débutant sous le sinistre augure de l'enterrement du maître de guerre Tharrick, la journée a basculé dans un tout autre destin, plus sombre encore, bouleversant les jours d’un Empire qui ne pourrait s’en relever tout à fait indemne.
Malgré ses appréhensions bien légitimes, Fenris s’endort comme une bûche, épuisé d'avoir défendu sa vie si longtemps. Et quelques heures seulement après avoir fermé les yeux, il s’éveille en hurlant, avec devant les yeux l'image d'une épée faisant voler sa tête ?
- Maître ?
Tout à ses pensées, Fenris en a oublié Layn, qui se tient en silence derrière lui. Il n'est pas encore habitué à la présence de son apprenti.
- Oui ?
- Regardez.
Par l’étroite fenêtre, Layn désigne à Fenris des hommes qui arrivent sur la plage, tirant une charrette sur laquelle se dresse un immense bloc de granit. Maître et apprenti observent les hommes descendre tant bien que mal la lourde pierre au milieu de la plage, pour la sceller dans le sol. Ils sont nombreux et même à distance, leurs gestes trahissent une sincère motivation, s’appliquant manifestement à accomplir une ultime mission d’envergure.
- Tu sais Layn, je pense que tu devrais te raser la tête. C'est un peu bizarre de voir ton crâne, là, au milieu de tes cheveux.
Layn a failli perdre la vie hier, comme chacun d’eux. Et là où un doigt manque à Fenris, c’est un morceau de peau qui a été arraché au crâne de Layn. Bien que la Reine ait rapidement cicatrisé la plaie béante, les cheveux ne repousseront plus. Frottant machinalement le sommet de sa tête encore endolori, le jeune apprenti répond seulement :
- Regardez, ils s'en vont.
- Allons voir.
A certains endroits, le sable de la plage est encore gorgé de sang mais Fenris et Layn n'en font plus cas. Ils s'avancent ensemble jusqu’au colossal monument de pierre. Se recueillant sans mot dire, la gorge nouée d’émotion, ils lisent ce que les tailleurs de pierre ont gravé au cours de cette courte nuit :
Les jours de deuil sont passés, pour un temps.
Sous le marbre figurent pour la postérité les noms des morts prestigieux,
A jamais sous les pierres froides, le maître de guerre Tharrick, le général Samuel, et Diane, première garde de la Reine,
Nemor, comte de Tolène et deux de ses fils. Elanor et Casor.
Dans les tombes glaciales, la descendance de Gwalys, Planis et Jonon.
Sous les racines qu’ils ont tant aimées, reposent les druides, Euwin, Yvys, Eltana et Fierryn.
Dans les cryptes familiales de leurs châteaux, tous les barons morts au combat
Sous la terre, les soldats anonymes, les sans grade, les sans famille.
Sous terre aussi, Dur Au Mal, l’ami fidèle.
Enfermée dans les ténèbres, Suyana, lumière qui a sauvé Dam Ran.
Tous morts au combat, tous morts à la guerre, pour l’honneur de l’Empire.
Et pour chacun, l’oubli, au fil des ans.
Areb, Empereur de Dam Ran.
Comme dans la roche, chaque mot se grave à jamais dans l’esprit de Fenris et Layn. Mais c'est peut-être la brise matinale qui les fait frissonner.
- VIENS À MOI.
Ayant franchi la porte intérieure de Poros, Iris et Marc traversent maintenant le grand hall côté est. Ils se dirigent vers la porte orientale du centre d’Oros. Un des quatre accès à Arénathor et à l'Amour du Monde.
A chaque porte son gardien que tous les molosses connaissent depuis l’enfance, à l’instar d’Iris. Escorté de ses molosses en faction jour et nuit, Yosin, le Maître des Eléments, le destructeur des mondes, veille farouchement sur la Porte Est, garant auprès du Très Haut de quiconque en franchit le seuil.
- VIENS À MOI.
La voix de son maître ne laisse à Iris aucun répit. L’écho martèle son esprit, lui ôtant tout recours aux illusions, annihilant à la fois sa volonté et sa raison. Tant que règne la Voix, Iris disparaît littéralement pour revenir encore plus terrifiée, vaguement étonnée de retrouver son identité, sa vie, sa conscience. Elle voit bien que Marc ne se rend pas compte de sa souffrance, lui qui scrute avec tant d'avidité cette cité interdite. Iris serre les dents. Bientôt ce sera fini. Les molosses de Yosin s'écartent sur leur passage pour les laisser marcher jusqu'au Maître. A cet instant, Iris les envie. Servir dans l’Ordre des Gardiens est un insigne honneur, une preuve d’excellence, un privilège accordé à ceux en qui le Très Haut d'Oros place sa confiance.
- VIENS À MOI.
Derrière la porte se trouve la cour d’Arénathor, entièrement bâtie en pierre brute, dans l’enceinte d’une gigantesque muraille aveugle, à l’exception des quatre Portes Cardinales. Le centre d’Oros. Le noyau du monde. L’antre du Maître. Arénathor siège là, sur son monumental trône de pierre. Derrière le maître d'Oros, une autre enceinte circulaire protège l'Amour du Monde. Selon le rituel de l’île, tout molosse passe au moins une fois dans sa vie derrière le trône d’Arénathor pour connaître le seul et unique accès à l'Amour du Monde. Marc l’ignore encore et Iris n’a pas le temps d'y penser, Arénathor occupant de sa présence titanesque tout l’espace devant eux. Impossible de détacher leurs yeux de cet homme qui culmine à quatre mètres au moins, croisant tranquillement sur la poitrine des bras d’envergure démesurée, largement plus gros que les cuisses d’Iris. Sans bouger ni parler, le Très Haut d’Oros dégage une formidable puissance magnétique, bouillonnante comme une éruption volcanique. Il est vêtu d'une simple toge d'un blanc immaculé, presque lumineux au regard de la pâleur fatiguée de ses cheveux et de sa barbe filandreuse. Son visage buriné ressemble à celui, taillé à la serpe, d’une statue de pierre. Et ses yeux… Ses yeux qui plongent impitoyablement jusqu’aux tréfonds d’eux-mêmes, sans qu’un seul mot soit prononcé… Comment en soutenir l’éclat d’argent plus acerbe que celui d’une lame ? Iris lutte contre son envie de tourner les talons, glissant subrepticement un coup d’œil vers Marc, devinant instinctivement que le Maître leur inspire un même sentiment d’appréhension. Cet effroi presque solennel qui fait frémir la nuque et déglutir douloureusement… Comme elle, tandis qu'ils avancent vers lui à pas lents, Marc oublie tout à l’exclusion d’Arénathor. Ployant sous l’œil du Maître, Iris se met à genoux et lève les bras vers lui, ainsi que se pratique le salut de l'Amour du Monde. Marc l’imite machinalement. Aveuglés par les abîmes métalliques dans le regard d’Arénathor, ni l’un ni l’autre ne remarque son garde du corps, Norle le Roi des Elfes qui, depuis la nuit des temps, sert d’ombre fidèle au Très Haut d’Oros. Sans jamais dire un mot. Lorsque la bouche du Très Haut s’ouvre enfin, s’en échappe un son au-delà des âges, paraissant avoir vécu mille vies, semblable aux entrailles de la terre.
- Iris. Maîtresse des Illusions. La seule. L’unique.
Eperdue d'amour pour celui qui détient sa vie, Iris lui répond dans un élan qui secoue tout son être :
- Ô, grand Arénathor, Très Haut d’Oros, maître du monde, de la vie et de la mort, notre père à tous.
Silence. Long silence pendant lequel leurs genoux s’ankylosent, meurtris par la morsure des dalles froides, leur rappelant que leur piètre condition ne les autorise à rien d’autre qu’à se soumettre entièrement à celui qui en impose. Les bras toujours levés vers le Maître, ils attendent. Enfin, au bout de ce qui paraît une éternité, Arénathor déplie doucement les bras et pointe un doigt en direction de Marc :
- Approche.
Marc se lève respectueusement et marche vers la main tendue. Il s’arrête à quelques mètres seulement de celle-ci.
- Approche encore.
Docilement, à pas mesurés, dans un état semi hypnotique, Marc s'avance jusqu'à ce que son front ne soit plus qu’à une dizaine de centimètres de l'immense main d’Arénathor. L’ombre d’un sourire spectral aux lèvres, le maître d'Oros saisit la tête de Marc et le soulève par la nuque, nonchalamment, comme s'il n'était pas plus lourd qu'une plume, comme on attrape un chaton pour le réprimander. Iris frémit. Puis Marc pousse un épouvantable hurlement de douleur. Un cri atroce qui déchire le silence pesant. Iris retient un gémissement. Et brusquement, dans sa tête défile un flot d'images que lui envoie Arénathor. Les souvenirs de Marc. Tous ses souvenirs depuis sa naissance jusqu'à aujourd'hui qui déferlent en Iris comme un fleuve puissant de joies, de peines, d'expériences d'un autre monde. Elle voit le premier sourire de Marc à sa mère, Marc et son frère à vélo sur le chemin de l’école, Marc volant un baiser à une jolie blonde, Marc abattant triomphalement un carré d’as au poker, Marc essuyant la sueur sur son front après une journée de chantier, Marc qui allume une énième cigarette dans l’obscurité d’une grotte. Et nombre d’autres détails qui disent tout ce qu’il a été, tout ce qu’il est devenu. Iris cligne des yeux, aveuglée par le douloureux kaléidoscope qui explose dans son crâne. Une kyrielle d’images terriblement nettes ou affreusement confuses qu’elle décrypte tant bien que mal en un éclair. Mais comment s’en plaindre malgré la souffrance ? Après tout, Arénathor lui fait là un magnifique cadeau, lui servant l’intimité de Marc sur un plateau. A sa manière brutale, le Très Haut d’Oros lui offre la connaissance ultime de son homme dont elle sait désormais le moindre secret. D’un bref revirement de poignet, Arénathor jette négligemment Marc aux pieds d’Iris, au seuil de l’oubli, comme lorsqu’on se débarrasse d’une vieille poupée désarticulée avec laquelle on a trop longtemps joué. A travers les larmes qui perlent à ses paupières, Iris distingue la poitrine de Marc qui se soulève légèrement, preuve qu’il respire encore. Elle l’aime tellement… Comme si sa vie en dépendait, elle l'aime. Davantage aujourd’hui où elle le connaît parfaitement, aussi bien que lui-même, si ce n’est plus.
- Un traître. Voilà ce que tu m’as amené. Hermétique à l'Amour du Monde. Que veux-tu que j'en fasse ?
Iris n'est plus que supplique :
- Maître, Maître, je vous en supplie… Je l'aime. C'est un grand guerrier, il s’est montré loyal envers moi, il m'a aidée et m'aidera encore. Montrez-lui l'Amour du Monde, je vous en conjure...
La voix d'Arénathor gronde :
- Tais-toi ! Félon un jour, félon toujours. Il est en vie et je te le laisse mais jamais, non jamais, il ne sera des nôtres. Il t'aime, nous l'avons vu dans son esprit. Et pour cela, je consens à l’épargner. Mais plus que tout et au-delà de toi, il veut la liberté absolue et ne reculera devant rien pour l'obtenir. Il n'a rien à faire dans notre monde. En venant ici, il a déjà compris que, dans son monde, les élus des prophéties ne le sont que par eux-mêmes. C'est une aberration.
Arénathor semble se perdre dans les méandres de son propre esprit, laissant écouler d’interminables minutes avant d’asséner ses conclusions, coup de massue qui s’abat sur les épaules d’une Iris infiniment lasse :
- Je le rejette. Garde-le si ça te convient mais sache qu’il n'a plus le droit de poser ses pieds sur Oros. Je ne peux tolérer qu'un homme sans lien avec moi reste sur mon île, si près de l'Amour du Monde.
Emplis de détresse, les yeux d'Iris s’agrandissent :
- Mais… Maître, si vous le chassez d’Oros, comment puis-je rester avec lui ?
La sentence d’Arénathor tombe à nouveau :
- J'ai encore du travail pour toi sur les terres de nos ennemis. De nouveaux alliés t’attendent déjà. Tu n’as pas complètement échoué. Dans les souvenirs de ce traître, j'ai vu qu'ils ont utilisé le médaillon ancestral des Très Hauts d’Eternia. Leurs petits tours de magie bien inspirés ne leur serviront à rien quand Yosin lui-même débarquera sur leur plage avec ses armées. Ils n'ont plus de médaillon et pendant que tu étais dans la Maison du Cerf, nous avons gagné la guerre et rasé Eternia. Aucun n’a survécu là-bas. Et en les attaquant à Dam Ran, tu les as obligés à utiliser les pouvoirs du talisman que voilà neutralisé pour les trente-trois prochaines années. Ce qui ruine leur seule chance de nous battre. Ainsi que tu le souhaitais, tu as vengé la mort de ta mère, Ekin de Poros, grande magicienne de fusion, en assassinant le maître d’armes Tharrick. À présent une nouvelle mission t'attend.
- Je vous écoute, Maître.
- Il n'y a pas que la guerre pour soumettre les peuples. C'est même une des plus mauvaises solutions. Contre Eternia et contre la lignée des Reines de Dam Ran, nous n’avions aucune autre alternative. Bien trop convaincus du bien-fondé de leurs convictions et des valeurs qu’ils prônent, ces gens refusent de se ranger de mon côté. Peu importe… Yosin va se charger de raser ce misérable Empire. Mais pas tout de suite. Toi, tu vas te rendre à TekTelar, une Ville du Sud, où tu trouveras une équipe à ta solde. Les Villes du Sud sont toutes indépendantes. Douze cités gouvernées par douze souverains. Qui se réunissent pour prendre toutes leurs décisions, établir leurs alliances et organiser leurs stratégies économiques et politiques. C'est le Conseil des Rois. Là sera notamment évoquée l’entrée en guerre du Sud contre l’Empire. À toi de conquérir le trône de TekTelar et de faire incliner le Conseil en notre faveur.
Le visage d’Iris s'illumine. Elle ose à peine y croire. Elle jubile. Le Maître ne lui en veut pas de ses échecs. Mieux, il veut faire d'elle une Reine.
- Comment, ô Arénathor, vais-je devenir Reine de cette cité ?
- Tu es la Maîtresse des Illusions, Iris. Or TekTelar est la seule ville qui vote pour mettre son dirigeant sur le trône. Si tu utilises les atouts de ceux qui t’accompagnent à bon escient, remporter l’élection sera un jeu d'enfants. Qui mieux que toi, Maîtresse des Illusions, saura dire aux gens ce qu'ils veulent entendre, les bercer de ton pouvoir et les persuader que tu es la personne idéale pour les gouverner et rendre leur vie meilleure ?
Pendant un instant, Arénathor se tait, englouti dans les profondeurs abyssales de ses souvenirs. Puis il dit :
- Une fois Reine, fais en sorte de manipuler le Conseil afin que les Villes du Sud rejettent l'aide que l'Empire ne manquera pas de leur demander. Débrouille-toi pour que se poursuive cette guerre entre eux.
Le Très Haut d’Oros tend son immense main une nouvelle fois. À quelques mètres d'Iris, s’ouvre alors une brèche dans l'espace, semblable à une flaque d’eau à travers laquelle elle distingue nettement une pièce où sont réunies plusieurs personnes. Arénathor envoie paresseusement le corps de Marc dans le portail de transfert.
- Va, ma fille. Ils t'attendent. Que ma volonté soit faite.
- Merci, mon père.
Le portail se referme sitôt qu’Iris l'a franchi.
Dorénavant, dans la grande cour où Arénathor et Norle se retrouvent seuls, règne le silence. L’interminable silence des siècles qui s’égrènent sans jamais les atteindre. Le silence de l'absence de mouvement lorsque les années durent moins que de simples heures. Le silence infini des pierres. Des dizaines de générations sont passées avant que ne se produise un semblable évènement. Norle brise le silence :
- Bientôt, Arénathor... Bientôt.
- Réveille-toi, Daniel !
Lorsqu’il entend la voix d’Ashie, claire au milieu des brumes de son demi-sommeil, Daniel met quelques secondes à reprendre ses esprits puis se redresse, subitement réveillé. Il se rappelle instantanément la journée d'hier. La Bataille de Dam Ran. Mais là, où est-il ? Un coup d’œil lui suffit pour reconnaître le dortoir des apprentis.
La veille au soir, à l’issue de l’interminable journée sur la plage, Ashie lui a désigné comme sa nouvelle chambre cette vaste pièce, abritant d’épais murs de pierre sous un plafond en voûte. Une dizaine de lits en bois sont alignés, jonchés de fourrures et de peaux de bêtes et Daniel compte autant de solides armoires de bois. Le regard encore vague et le corps en coton, il est le seul, parmi les trois nouveaux apprentis de la Reine, à être encore au lit. En effet, Alain et Loreine ont déjà quitté leurs nouveaux quartiers. Craignant d’être en retard, il se lève aussitôt, malgré les féroces élancements et les sévères courbatures qui rappellent à son corps endolori combien les combats de la veille ont été violents.
- Merde !
Ashie le regarde, amusée :
- Ne t'inquiète pas. Tu as juste le temps de te laver avant le Conseil de Guerre. Ne traîne pas, je t’attends.
L'archère lui indique une des deux issues de la pièce, fermée par une porte de bois massif. Daniel se souvient d'être arrivé par l'autre, hier soir. Un peu honteux d’avoir dormi plus tard que ses compagnons, il se hâte jusqu’à pénétrer dans une cour extérieure, de taille modeste, mais joliment agencée. Des pavés de pierre blondie par le soleil naissant entourent un petit jardin d’herbes grasses. Au centre de ce camaïeu de verts, une eau limpide s’écoule du bec d’une colombe, sculptée dans le granit. Bien qu’il fasse un peu frais, l'endroit est agréable. Daniel s’étrille vigoureusement, savourant le plaisir de sentir l’eau couler sur son visage, de débarrasser chaque parcelle de son corps du sang collant qui le souille, de laver ses cheveux pleins de sable, de poussière et d'un tas d’autres choses qu’il craint d’identifier. Il en profite aussi pour nettoyer succinctement sa cotte de maille et sa tunique grise ornée du cerf. Ses pensées s’éparpillent parmi un champ de souvenirs, oscillant entre le soulagement de s’en être sorti indemne et les horreurs qu’il garde en mémoire. Certes, il est vivant mais les atrocités vécues la veille, la violence incroyable de la bataille lui font amèrement regretter le confort feutré de son ancienne vie sur Terre. Il pense à ses compagnons, ceux dont il ignore ce qu’ils sont devenus. Nicolas, Virginie, Ludo, Rémi, Sophie et tous les autres, qu’au fil des jours, pour être capable de survivre, de supporter son nouveau quotidien, il a peu à peu rangés au fond d’un tiroir, dans un lointain recoin de sa tête. Qu’est-il advenu d’eux ? Existe-t-il une chance, même infime, qu’il les revoit ? Sont-ils seulement en vie dans ce monde impitoyable ? Et Saint Guilhem, y retournera-t-il un jour ? Pourra-t-il serrer à nouveau ses parents et son frère contre lui ? Et puis, à quoi bon se poser tant de questions ? Les combats livrés la veille lui ont appris au prix fort que la vie est aussi précieuse qu’éphémère. Ainsi que Tharrick lui a enseigné, autant en goûter les parfums du présent et ne penser ni à ce qui s’est passé hier ni à ce qui adviendra demain. Les bras et le dos meurtris, il se rhabille lentement, s’efforçant d’épargner de nouveaux efforts à ses muscles douloureux. Lorsqu’il retourne dans la grande chambre, Daniel trouve Ashie, assise sur son lit, qui lui nettoie consciencieusement ses armes. Son arc, son carquois où ne restent que quelques flèches et ses deux dagues. Ses seuls biens, offerts par Tharrick et gravés du cerf, la maison de son ancien maître où il se rappelle tant d’heureux moments. Ashie lui tend en souriant un paletot propre, blanc, brodé de la biche violette, qu’il enfile pardessus sa cotte de maille, en demandant :
- Nous allons au Conseil de Guerre, c’est ça ?
- Oui. Ensuite, nous irons te choisir un cheval. Sauf contrordre, j’aimerais que nous partions ensemble en forêt, deux ou trois jours. Comment te sens-tu ?
Daniel apprécie la sollicitude que lui témoigne Ashie. Décidément, il a de la chance. Il a d’abord bénéficié de la protection de Lokan, infaillible garant de sa sécurité.
Ensuite, le meilleur maître d’armes l’a pris sous son aile, le regretté Tharrick, un homme au moins aussi extraordinaire que Lokan. Et maintenant, il poursuit son apprentissage sous la férule affectueuse et indulgente de l’archère la plus douée de l’Empire. Dans son malheur d’être un vagabond, projeté de la Terre dans un autre monde, du familier vers l’inconnu, Daniel est bien obligé de reconnaître qu’il aurait pu tomber plus mal...
- Au final, je me sens plutôt bien. J’ai mal partout, des images de cette horrible bataille plein la tête, mais je suis content d’être en vie et de t’avoir pour maître. J’ai de la chance.
Tandis qu’ils sortent côte à côte de la chambre, Ashie adresse à Daniel un sourire chaleureux :
- C’est bien. As-tu des questions ?
- Oui, une au moins. Qu’allons-nous faire au Conseil de Guerre ?
Ils arpentent maintenant les dédales du château, gravissant des escaliers de pierre, à peine éclairés par la lumière du jour qui filtre timidement, tous les trois pas, à travers les meurtrières.
- Diane, notre chef, comme beaucoup d’entre nous avec elle, est morte hier. L’une de nous va être nommée à sa place. Outre tous les ordres qu’elles vont sans doute nous donner, priorité absolue à notre mission initiale, protéger la reine Imahelle et la princesse Mithra. Elles seront au Conseil, donc nous aussi.
Malgré l’impassibilité d’Ashie, sa voix qui ne tremble pas et son regard stoïque, Daniel devine que son maître déplore la perte de nombreux proches et qu’elle dissimule une grande souffrance derrière ce calme apparent.
- Je suis désolé pour tes amies.
Alors qu’ils traversent ensemble une grande cour où vont et viennent nombre de gens, la petite guerrière brune, à l’allure si douce, hausse les épaules.
- C’est comme ça. On vit, on meurt. Pour moi, seul compte ce que nous faisons entre les deux. Je veux oublier les morts pour ne penser qu’aux vivants. Jusqu'à ce que ce soit mon tour.
Daniel réfléchit aux paroles curieusement détachées d’Ashie. Ce fatalisme envers la mort est-il culturel ? Sachant que le mot Dieu n’existe pas dans la langue de l’Empire, il a déjà réfléchi aux éventuelles questions sur ce qui se passe après la mort ? Les hommes d’ici ne sont-ils pas comme ceux de la Terre, perpétuellement taraudés par des angoisses ou des espoirs chimériques sur l’existence éventuelle d’un au-delà ? Daniel n’a pas trouvé la réponse. Depuis le début de son parcours dans l’Empire, préoccupé à assurer sa survie, soucieux d’assimiler les préceptes de Tharrick à propos de l’importance de vivre dans l’instant, il n’a pas suffisamment saisi l’opportunité d’en apprendre davantage sur son nouvel univers. A présent qu’il maîtrise correctement à la fois la langue de l’Empire, l’art du combat et les notions de carpe diem, Daniel ressent le besoin d’appréhender la culture de ce monde plus en profondeur, désireux de savoir quel genre de société peut engendrer des personnes d’exception telles que Tharrick, Fenris ou Suyana.
Suyana…
Son nom résonne subitement dans la tête de Daniel. Il la croyait morte depuis longtemps lorsqu’elle a soudain surgi hier, sauvant Dam Ran in extremis des molosses d’Oros. Et où est-elle maintenant ? Disparue dans une crevasse de ténèbres, enlevée par ce terrible monstre qui l’a emmenée on ne sait où... Probablement morte à l’heure qu’il est... Avec un douloureux pincement au cœur, Daniel se souvient à quel point les prodiges de Suyana l’ont émerveillé. Au-delà de l’abnégation dont elle a toujours su faire preuve, la jeune femme incarne littéralement la Magie. Suyana, c’est le miracle d’apprendre une langue inconnue en quelques heures, c’est la lumière qui s’élève dans le ciel pour triompher des assaillants, c’est une larme d’amour qui déclenche les pouvoirs d’un mystérieux médaillon. Mais Suyana, c’est aussi l’espoir qui se perd dans une sombre brèche vers l’inconnu, le souvenir effrayant d’un Mage Noir sans pitié, l’apparition de ce monstre cauchemardesque qui a fait fuir Iris et Marc en emportant la lueur rédemptrice de Dam Ran. Et les yeux de novice de Daniel qui se sont écarquillés devant les miracles qu’elle a accomplis, s’ouvrent de plus belle afin de percer les mystères liés à la magicienne, même si elle n’est plus là. Tant d’énigmes lui restent à résoudre qu’il espère sincèrement trouver des réponses satisfaisantes lors des jours à venir.
Maître et élève archers franchissent ensemble une grande porte ornée de ferronneries à la gloire du lion et de la biche, un spacieux vestibule où l’austérité des murs de pierre brute contraste avec le faste des tapisseries, toutes de brocart et de soie. Daniel retient un instant son souffle devant l’immense double porte de la Salle du Trône et emboîte le pas d’Ashie, afin de rejoindre le groupe au complet des gardes de la Reine, à droite, juste après l’entrée. Kaya, Alain, Loreine sont là, Cléo aussi, qu’il reconnaît comme celle qui a rempli son carquois à maintes et maintes reprises pendant la Bataille de Dam Ran. Et derrière elle, les nombreux visages désormais familiers de ces femmes qui se sont battues à ses côtés. Alain le serre affectueusement dans ses bras. Kaya lui assène une tape amicale derrière la tête et fait un clin d’œil. Une fossette malicieuse au coin des lèvres, Loreine, sa séduisante amie aux yeux dorés, si habile avec ses dagues, en profite pour lui pincer les fesses. D’ailleurs, toutes les gardes arborent un sourire affable à son attention, certaines le saluent d’un hochement de tête respectueux, d’autres lui souhaitent la bienvenue avec une accolade. Depuis la veille, Daniel appartient à la garde royale. C’est son régiment. Parce qu’il a traversé à leurs côtés la journée d’hier en restant en vie quand tant d’autres ont péri, les guerrières l’acceptent officiellement comme un de leurs condisciples. Leur pair. Leur compagnon. L’un des gardes de la Reine à l’emblème de biche. Non sans fierté, Daniel se range auprès des anciennes. Lui qui a toujours refusé de se ranger dans une quelconque catégorie sociale ou professionnelle s’enorgueillit de rejoindre ce petit escadron d’élite, spécialement flatté qu’Alain et lui soient les premiers et uniques hommes à combattre dans les rangs de la Biche Blanche.
La Salle du Trône regorge de monde, rassemblant dignitaires, soldats et druides de Dam Ran. Devant les gardes à l’emblème de biche se tiennent des gradés de l’armée impériale qui arborent le lion rouge à leurs vêtements. Daniel reconnaît le duc de Solvia et quelques-uns de ses hommes à l’étendard de l’ours. Il remarque Fenris et Layn qui conversent à voix basse avec Lokan et se rend compte qu’il n’a pas encore pu leur parler depuis la veille, lorsqu’ils les a vus sur la plage, avant la bataille. Malgré le soutien manifeste de ses troupes, panthère blanche sur le torse, le duc de Gwalys affiche une mine ravagée. Il ne se remet pas d’avoir perdu ses deux fils. Daniel aperçoit aussi les deux druides qui ont survécu, Cylune la louve blanche et Arundell. Le baron Dumuzy, sa femme Eleria et certains de leurs soldats portent leurs tenues d’apparat brodées de l’albatros. Tout près d’eux, seul à glorieusement brandir la bannière du duché de Tolène dont il est l’unique et dernier survivant, Alar semble muré dans le chagrin. Daniel éprouve une irrépressible envie de le réconforter. Depuis leur apprentissage commun dans la Maison du Cerf, il considère Alar comme son ami et il n’imagine que trop bien le terrible sentiment de perte et d’isolement qui ronge l’héritier de Tolène en cet instant. Il sait parfaitement ce que l’on éprouve quand on réalise qu’on ne reverra jamais ses proches, quand le destin les subtilise sans crier gare, condamnant celui qui demeure à une éternelle quarantaine. Soucieux de lui manifester son soutien, Daniel demande à Ashie :
- Je peux aller parler à Alar ?
Sans se retourner, elle lui répond doucement :
- Non. L’Empereur et la Reine vont arriver.
Effectivement, avant que Daniel n’ait le temps de protester, quatre femmes à l’emblème de biche entrent dans la Salle du Trône, devançant de quelques pas la reine Imahelle et de la princesse Mithra. Ayant troqué sa légendaire armure d’or contre ses plus beaux atours, Imahelle signifie ostensiblement qu’aujourd’hui, elle n’est plus la chef de guerre aux commandes de ses troupes mais la souveraine qui porte haut la couronne de Dam Ran. Tout aussi sublime malgré son jeune âge, la Princesse se tient bien droite, debout derrière sa mère, les mains délicatement posées sur le dossier du siège royale, un sourire réservé aux lèvres, scrutant la pièce qui fait silence de son magnifique regard vairon. Elle est la seule à n’avoir pas participé à la bataille. Daniel se souvient de la véhémence avec laquelle sa mère le lui a interdit, devant lui et les autres gardes. Comme la veille lui semble lointaine, soudain... Puis, le port altier et le pas décidé, arrive l’Empereur qui prend place sur son trône. Lui aussi est magnifiquement vêtu, de velours et de pelisse écarlates. Manifestement, ils veulent en imposer à leur peuple, envoyant des signes forts qui clament le triomphe de Dam Ran. Bien qu’impressionné par leur prestance, leur raffinement et leurs joyaux étincelants, Daniel sourit intérieurement. Tant de faste est-il vraiment nécessaire pour affirmer la gloire de l’Empire ? Personne n’oserait mettre en doute l’héroïsme de la Reine ou de l’Empereur. Au front, ils ont lutté aussi vaillamment que n’importe quel soldat et par leurs actes valeureux, ont prouvé, aussi bien l’un que l’autre, leur légitimité. Au vu du prestige et de l’ardeur avec laquelle guerroie la reine Imahelle, nimbée dans son armure d’or, Daniel lui voue une admiration et une dévotion sans bornes. Qu’elle compte désormais sur son indéfectible loyauté, en tant que sujet et que soldat de sa garde rapprochée.
L’Empereur parle :
- Hier, nous avons gagné une bataille pour laquelle nous n’étions pas prêts. Nous nous sommes battus dans l’urgence contre une menace à laquelle nous ne nous attendions pas. Une nouvelle guerre est née. Une guerre contre ces hommes sans honneur, qui nous ont attaqués par surprise.
De murmures en hochements de tête, la foule boit les paroles de l’Empereur qui poursuit, le regard acéré :
- Or, nous ne pourrons tenir deux fronts simultanément. La guerre au Sud et la guerre contre Oros. Car bien que nous ayons défait les envahisseurs hier, qui nous dit que toutes leurs forces étaient présentes ? Qui nous dit qu’ils n’attaqueront pas à nouveau ?
Une courte pause, puis :
- Je vous félicite tous pour votre bravoure, je pleure avec vous nos frères morts sur nos plages. Mais nous n’avons pas le temps de regarder en arrière. Un grand danger plane sur notre Empire. Et chacun de nous devra donner le meilleur de lui-même pour qu’ensemble, nous dissipions les sombres horizons de cet avenir incertain qui avance sur nous et nos enfants.
D’un large coup d’œil circulaire, l’empereur Areb sonde une nouvelle fois l’attention de son auditoire et dit :
- Avant de savoir comment nous allons nous organiser et d’ouvrir le Conseil de Guerre à proprement parler, nous allons commencer par réparer les erreurs d’hier. Beaucoup sont morts qu’il faut aujourd’hui remplacer.
Un long silence cérémonieux, puis :
- J’appelle le chevalier colonel Baruthin.
Un officier de haute stature, relativement jeune, s’avance vers le souverain. Son regard angélique et ses boucles blondes dénotent avec le souvenir que Daniel en garde, celui d’un homme se battant comme un fauve enragé, écimant férocement les rangs ennemis à la faveur de son immense épée. Baruthin s’agenouille devant son Empereur, lequel se lève de son trône pour taper vigoureusement avec le plat de la lame impériale sur la tête du Chevalier. Le bruit résonne jusqu'aux tempes de Daniel qui craint un instant de ne pas voir se relever le soldat ainsi adoubé.
- Honneur pour toi, chevalier colonel Baruthin. Charge t’est donnée de réorganiser les postes de mon armée, de nommer les remplaçants de ceux qui ont péri hier, de donner ta vie pour notre étendard. Tu as la lourde tâche de remplacer Samuel, mon ami, mon compagnon d’armes. Tu es jeune mais j’ai foi en toi. Tu peux te relever car désormais, tu es le chevalier général Baruthin.
Tandis que l’homme se redresse, l’Empereur lève son épée vers ses soldats qui rugissent de concert pour saluer leur nouveau chef. Baruthin les rejoint, accompagné par les regards de toute la salle qui se tourne ensuite vers l’Empereur, toujours debout :
- Alar de Tolène, avance-toi.
Alar s’approche timidement de l’Empereur, rougissant comme un enfant. Un immense orgueil teinté d’angoisse étreint la gorge de Daniel, à voir propulsé sur le devant de la scène son ami si réservé face aux honneurs. Alar s’agenouille, recevant lui aussi le coup de lame impériale sur la tête :
- Honneur pour toi, Alar de Tolène. Charge t’est donnée de diriger le duché de Tolène, comme ton père, comme ton grand-père, comme tes ancêtres avant eux. Montre-toi respectueux de leur mémoire comme ils ont été dignes de ma confiance. Tu es jeune et je t’assigne le sage druide Arundell pour t’assister dans ta lourde tâche. Tu peux te relever maintenant car tu es Alar, duc de Tolène.
Tandis qu’Alar obéit docilement, l’Empereur brandit de nouveau son épée vers la salle qui, pour célébrer l’héritier, s’époumone toute entière et Daniel avec tous, de la fierté plein le cœur. Alar retourne à sa place, bombant le torse plus qu’à l’habitude en dépit de la tristesse qui voile son regard. Et l’Empereur continue :
- Lokan, avance-toi.
Daniel frémit devant le visage du géant, crispé par une stupéfaction manifeste. Pour bien le connaître, Daniel sait pertinemment que Lokan n’a jamais fait allégeance à l’Empereur, ni à qui que ce soit d’autre. Refusant absolument de s’enrôler dans l’armée impériale, il n’a pas hésité à tuer la totalité du bataillon mandaté par Fenris pour son recrutement. Bien que les deux hommes se soient liés d’amitié, Lokan n’a abandonné sa paisible maison de bois au cœur des montagnes et ne s’est lancé dans la bataille que pour une seule et unique raison, Suyana. Or, celle-ci ayant disparu, Daniel craint le pire. A présent, pourquoi l’écossais, du haut de ses deux mètres, accepterait-il de se soumettre à l’Empereur ? Bien qu’Areb ne sache rien de tout cela, il a évidemment été impressionné par l’influence déterminante de Lokan au front, mettant au service de l’Empire sa puissance colossale, décuplée par une volonté farouche. Aux yeux du peuple de Dam Ran, au cours de la bataille fatidique, tous les rescapés ont acquis un statut de héros, chacun ayant apporté sa pierre à l’édifice de la victoire. Daniel considère la sienne comme dérisoire au regard de ce qu’ont accompli Eleria, les druides, les ducs et de nombreux combattants, l’Empereur, le seigneur Dumuzy, Fenris, Layn ou Loreine et Alain, toujours demeurés en première ligne au cours de cette folle et interminable journée. Cependant, Daniel sait, et tous les témoins de la bataille avec lui, que se comptent sur les doigts d’une main ceux qui ont véritablement fait basculer la lutte inégale en un triomphe de légende.
Lokan, la reine Imahelle, le Razor et Suyana.
Suyana est morte. Le Razor est un hors-la-loi dont personne ne connaît le visage et qui a disparu, sitôt le succès assuré. Ne restent de ses quatre véritables héros que la Reine elle-même et Lokan. Daniel ne comprend que trop bien les raisons pour lesquelles l’Empereur souhaite rallier un tel homme à ses rangs. Que féliciter le géant pour ses prouesses semble évidemment la moindre des choses, la plus élémentaire gratitude à l’aune des services rendus par ses grandes mains armées de haches. Mais comment va réagir Lokan ? Un léger frisson hérisse furtivement la nuque de Daniel tandis qu’il constate que Lokan ne bouge pas d’un pouce. Dans la salle, les gens commencent à murmurer. Daniel entend chuchoter Loreine qui demande ce qu’il fait, bordel, et plusieurs gardes se poser la même question à voix basse. Alors que tous les regards convergent vers Lokan, Daniel retient sa respiration, l’immobilisme de son ami commençant à sérieusement l’inquiéter. Au bout de ce qui lui semble durer une éternité, le géant écossais consent finalement à s’approcher à pas lents de l’Empereur. Lokan s’agenouille devant le souverain qui, ignorant ce qui vient de se passer, lui assène aussi l’honorable coup de lame impériale :
- Honneur pour toi, Lokan, qui t’es battu avec tant de force et de courage. Toi qui, grâce au médaillon autour de ton cou, a rendu la vie à celle qui nous a tous sauvés et à laquelle je tiens à rendre aussi hommage, la magicienne Suyana. Tes exploits d’hier seront marqués dans les livres d’histoire et les enfants s’amuseront à les imiter. Je te fais l’honneur de te nommer à la suite de Tharrick dans la liste des héros de la Baronnie des Grands Lacs. Charge à toi de l’administrer et de la protéger. Tu peux te relever car tu es Lokan, baron de Cerf des Grands Lacs.
Lokan retourne à sa place sous les ferventes acclamations de la salle qui scande son nom particulièrement fort pour mieux exprimer son admiration. L’Empereur retourne s’asseoir sur son trône et à son tour, la reine Imahelle se lève.
- Shéria, avance-toi.
Parmi les gardes du corps de la Reine, celle qui répond à l’appel porte un grand sabre à la ceinture et sa queue de cheval brille du même éclat de jais que ses yeux. Elle demeure debout, face aux trois souverains pour recevoir l’hommage de sa Reine :
- Je loue tes exceptionnelles qualités à la guerre, ta fidélité envers tes souverains, ta loyauté à accomplir ton devoir, ton humeur toujours égale, qui te désignent tout naturellement comme la légitime héritière de Diane, dont nous pleurons aujourd’hui la mort, au poste de chef de la garde à l’emblème de biche. Félicitations.
En guise d’accolade, la Reine embrasse sa nouvelle promue sur la joue, avant de reprendre sa place. Puis comme le veut la coutume, la Princesse s’approche pour baiser l’autre joue de Shéria. Quand celle-ci regagne les rangs de la garde royale, Daniel perçoit le discret commentaire de Kaya :
- L’une de nous va devoir bientôt passer garde du corps.
Ashie se tourne vers son amie mais les mots n’ont pas franchi ses lèvres que déjà, l’Empereur reprend :
- Je n’ai pas dormi de la nuit. Je n’ai cessé de réfléchir à notre situation que je juge proprement intenable. Nous perdrons tout si nous entrons en guerre à la fois contre les Villes du Sud et contre Oros. Pour le bien de l’Empire, nous devrons nous battre sur les terres ennemies de l’île d’Oros.
Il marque une pause à peine perceptible.
- Comme il y a vingt ans.
Les époux souverains échangent un bref coup d’œil. Mais aucune hésitation ne trouble l’infaillible fermeté des paroles de l’Empereur.
- Nous ne pourrons tenir sur deux fronts à la fois. Nous devons donc en abandonner un. Un pigeon s’est envolé ce matin à l’intention de nos armées au Sud, qui requiert expressément le retour à bord du vaisseau impérial de l’amiral Sylios et ce, dans les plus brefs délais. Je veux envoyer une ambassade au Sud en charge de négocier la paix et établir une alliance avec les douze monarques. Ceci visant à en enrôler le plus grand nombre afin de mener avec nous cette guerre contre Oros. J’ordonne également que les généraux Léos et Shyoban reviennent avec leurs armées dès que possible. Ne restera donc que le général Targas pour empêcher une éventuelle contre-attaque des Villes du Sud en attendant l’arrivée là-bas de la délégation impériale. Je mesure le risque encouru mais je le prends sciemment, sachant que je ne vois pas d’autre alternative. Personne ne connaît les plans d’attaque fomentés par les molosses d’Oros. Nous ne pouvons leur laisser le temps de mobiliser leurs troupes et devons impérativement débarquer sur leur île maudite avant qu’ils n’organisent leur revanche. Baruthin, je veux que tu recrutes large, que tu doubles le nombre de soldats et qu’à tout moment, tes hommes se tiennent prêts à partir au front. Ducs de Solvia, de Gwalys et de Tolène, occupez-vous d’approvisionner nos armées avec le fruit de vos terres. Envoyez au plus tôt du grain, de conséquentes réserves de nourriture, des bêtes solides et engagez le plus grand nombre d’hommes dont vous disposez. Jeune, vieux, ouvrier, métayer ou mendiant, chacun doit répondre présent. Plus question de se cacher derrière une famille, une maladie, une récolte ou un commerce pour ne pas rejoindre nos rangs. Pour ceux qui se rebelleront, la mort. Tout le monde sans exception doit se préparer à l’éventualité d’une invasion. A la guerre.
Malgré l’ère sombre qui s’annonce et le péril imminent, l’assistance toute entière garde confiance, galvanisée par le sang-froid de l’Empereur et tranquillisée par son pouvoir de persuasion. Lorsqu’il se tait finalement, le silence retentit de fierté et d’honneur. Si la détermination à accomplir son devoir se lit sur chaque visage se lit, Daniel, lui, déteste ce qu’il vient d’entendre. A l’idée de se battre encore, de risquer sa vie une nouvelle fois, de tuer et de voir tomber ses alliés au nom de la volonté impériale, une boule d’angoisse enfle au creux de son ventre, plus lourde qu’une enclume. Selon Daniel, promettre la mort à ceux qui refuseraient de s’enrôler relève d’une fâcheuse tendance au despotisme, le renvoyant au paradoxe entre son dégoût d’un souverain totalitaire et l’orgueil qu’il tire de son rôle auprès des biches de Dam Ran. Sans se douter des pensées tumultueuses qui agitent la dernière recrue de sa femme, l’Empereur ajoute :
- L’un de vous devra partir au Sud pour représenter l’Empire, négocier la paix et obtenir de l’aide, dans la mesure du possible. Conclure cette trêve relève d’une mission impossible. En conséquence, je veux quelqu’un de grande confiance.
- J’irai.
Daniel ne s’étonne pas que le seigneur Dumuzy, oncle de Fenris et baron de SunMortack, la Ville des Splendeurs, se propose. Il est un membre influent de l’aristocratie, un soldat courageux doublé d’un sage, en outre cousin du monarque auprès duquel il a jadis férocement combattu, acquérant ainsi ses lettres de noblesse au front. L’Empereur n’en attend pas moins.
- Très bien. Tu partiras avec le vaisseau impérial de l’amiral Sylios dès son retour, dans une grosse dizaine de jours. C’est parfait.
- Attendez, père…
Mi-saphir mi-émeraude, le captivant regard de la princesse Mithra étincèle d’une farouche conviction, bravant les visages qui se tournent en sa direction. Les membres du Conseil n’ont pas l’habitude qu’elle intervienne en public mais son aplomb les charme autant qu’il les surprend.
- Ces tractations avec des Rois contre lesquels nous sommes en guerre depuis plusieurs mois déjà promettent d’être difficiles. Or, vous admettrez que nous parlons de la pierre angulaire de votre stratégie car si cette étape échoue, les suivantes ont peu de chance de réussir. Donc…
L’Empereur la coupe sèchement :
- Evidemment. Voilà pourquoi un homme rompu aux usages politiques, tel que le seigneur Dumuzy, s’avère parfait.
Ignorant délibérément l’œil courroucé de son père, la princesse Mithra poursuit :
- Bien sûr qu’il faut des gens d’expérience. Simplement, en l’occurrence, cela ne suffit pas.
Peu enclin à écouter sa fille remettre ses décisions en cause, l’Empereur contient mal son irritation croissante :
- Mais enfin, crois-tu que ton père, ton Empereur, laisserait partir un homme seul ? Une délégation soigneusement choisie l’accompagnera !
Mithra s’entête :
- Oui, et moi aussi, je ferai route avec lui. Pour mettre toutes les chances de notre côté, nous devons montrer aux Rois des Villes du Sud que nous prenons au sérieux les pourparlers avec eux. Mon oncle, en dépit de tout le respect que je vous porte, de toute votre expérience de diplomate, de votre charisme, de vos nombreux talents combinés à ceux de ma tante, pour ces gens vous ne serez qu’un messager. Quelqu’un qui certes, rapporte fidèlement les propos de l’Empereur, mais pas un décisionnaire. Ne disposant pas de la souveraineté de l’Empire malgré votre rang, à leurs yeux vous ne bénéficierez jamais du crédit d’une personne appartenant directement à la lignée royale, telle que moi, en ma qualité de Princesse.
Dans la salle, plusieurs voix approuvent. L’Empereur fusille sa fille du regard. Si en tant que père il souhaite la préserver de toute situation périlleuse, en tant que souverain il est visiblement ulcéré qu’elle ose le contredire et manifeste assez d’arrogance pour émettre des suggestions auxquelles lui-même n’a pas pensé. Devant sa cour, l’Empereur déteste par-dessus tout être pris en défaut. Ulcéré, que sa propre descendance ose mettre en doute sa manière de gouverner, il la foudroie du regard. Cependant, aucune objection valable aux arguments de Mithra ne lui venant à l’esprit, il s’empêche de la rabrouer vertement. . En privé, il aurait radicalement interdit à sa fille de défier ainsi son autorité mais devant ses hommes, devant les ducs, les barons, les gardes de la Reine, son obligation tacite d’agir au mieux pour l’Empire le contraint à sacrifier ses propres convictions à sa fonction, si haute soit-elle. Sans compter que depuis dix mille ans, la couronne de Dam Ran se transmet de mère en fille. Les héritières de la Biche Blanche choisissent l’époux qui règnera avec elles et bien qu’elles s’effacent souvent au profit de celui qu’elles ont mis sur le trône, personne, tradition oblige, ne saurait remettre en cause leur ascendant sur le peuple. Ainsi, les habitants de Dam Ran éprouvent une fierté toute particulière lorsqu’une de leurs souveraines affirme son audace et révèle ses capacités à gouverner. La reine Imahelle le sait, l’Empereur aussi. Mithra a dû le comprendre.
- Soit. Tu partiras donc au Sud, avec l’ambassade.
Confortée par l’incontestable soutien de la salle, la Princesse reprend posément sa place de poupée décorative, affichant son immuable sourire. Daniel croit pourtant déceler une certaine lueur de défi au fond des prunelles d’azur et d’émeraude qui contraste avec l’humilité qu’elle feint d’arborer.
Bien que le Conseil de Guerre touche à sa fin, l’Empereur doit encore régler quelques points :
- Chevalier capitaine Fenris, approche et explique-nous ce que tu sais à propos de cette guerre d’Oros.
Le dos droit, la voix ferme, Fenris s’avance :
- J’en sais très peu, mon seigneur. Simplement que Suyana, la magicienne qui nous a tous sauvés hier, m’avait averti d’une probable attaque d’Oros, voici déjà plusieurs mois. Comme je vous en avais informé, elle évoquait l’éventualité d’un complot, selon lequel un espion d’Oros nous dresserait volontairement contre le Sud, pour affaiblir nos défenses lorsque les molosses frapperaient.
Un brouhaha gronde dans les rangs des combattants de Dam Ran, confusion d’hébétude, d’incrédulité, de colère. S’emportant plus fort que les autres, le duc de Gwalys apostrophe rageusement l’Empereur :
- Tu savais ? Tu savais !
