L’esprit du peuple chinois - Kou Houng-Ming - E-Book

L’esprit du peuple chinois E-Book

Kou Houng-Ming

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Beschreibung

J’ai écrit ce livre pour expliquer l’esprit de la civilisation chinoise et pour en montrer la valeur. Il me semble que, lorsqu’on veut estimer la valeur d’une civilisation, on ne doit pas considérer si elle a construit ou si elle peut construire de grandes cités, de magnifiques maisons, de belles routes, si elle a su imaginer des meubles beaux et confortables, inventer des outils et des instruments utiles et ingénieux. On ne doit même pas s’attacher aux institutions, aux arts et aux sciences qu’elle a créée. Ce qu’il faut examiner avant tout, c’est le type d’humanité qu’elle a su produire, le caractère des hommes et des femmes qu’elle a formés. Seul, l’être humain, l’homme aussi bien que la femme, révèle l’essence, la personnalité, l’âme de la civilisation dont il est issu. J’ajouterai que le langage parlé par cet être humain révèle son essence, sa personnalité, son âme. C’est un fait bien connu des Français, qui aiment à répéter que « le style c’est l’homme ».
Les Américains, qu’on me permette de le dire, ne comprennent pas facilement les Chinois parce que si, dans l’ensemble, ils ont l’esprit étendu et simple, ils manquent de profondeur. Les Anglais ne peuvent pas comprendre la Chine : leur esprit est profond et simple mais il manque d’étendue. Les Allemands, eux non plus, ne peuvent pas nous comprendre car, surtout lorsqu’ils sont cultivés, ils possèdent la profondeur et l’étendue, mais n’ont pas la simplicité.

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Seitenzahl: 214

Veröffentlichungsjahr: 2024

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L’esprit du peuple chinois.

L’esprit du peuple chinois

Préface

J’ai écrit ce livre pour expliquer l’esprit de la civilisation chinoise et pour en montrer la valeur. Il me semble que, lorsqu’on veut estimer la valeur d’une civilisation, on ne doit pas considérer si elle a construit ou si elle peut construire de grandes cités, de magnifiques maisons, de belles routes, si elle a su imaginer des meubles beaux et confortables, inventer des outils et des instruments utiles et ingénieux. On ne doit même pas s’attacher aux institutions, aux arts et aux sciences qu’elle a créée. Ce qu’il faut examiner avant tout, c’est le type d’humanité qu’elle a su produire, le caractère des hommes et des femmes qu’elle a formés. Seul, l’être humain, l’homme aussi bien que la femme, révèle l’essence, la personnalité, l’âme de la civilisation dont il est issu. J’ajouterai que le langage parlé par cet être humain révèle son essence, sa personnalité, son âme. C’est un fait bien connu des Français, qui aiment à répéter que « le style c’est l’homme ». J’ai donc consacré les trois premiers chapitres de ce volume à l’homme chinois, à la femme chinoise, à la langue chinoise.

J’ai fait suivre ces trois chapitres de deux essais dans lesquels j’ai essayé de montrer comment et pourquoi certains étrangers, qui sont considérés comme des autorités en cette matière, ne comprennent pas exactement l’homme chinois et la langue chinoise. Le révérend Arthur Smith, qui a décrit les mœurs chinoises, ne saisit pas le véritable caractère de l’homme de mon pays. C’est que le révérend Smith est Américain, et les Américains n’ont pas assez de profondeur pour comprendre les Chinois. Le Dr Giles, qui est considéré comme un grand sinologue, n’entend pas exactement la langue chinoise ; il est Anglais et ne possède pas la pénétration philosophique nécessaire, la largeur d’esprit que donne cette pénétration. J’aurais voulu joindre à ce volume un article que j’ai écrit en 1911 à propos du livre de J. B. Bland et de Brackhouse sur la fameuse Impératrice Douairière. Mais cet article avait été publié alors dans la National Review de Shanghaï, et je n’ai pas pu en retrouver le texte. J’avais essayé d’y montrer que J. B. Bland et Blackhouse ne pouvaient pas comprendre le véritable caractère de la femme chinoise, et notamment celui de l’Impératrice Douairière, qui est le type de femme le plus élevé qu’ait produit la civilisation chinoise. Des hommes comme J. B. Bland et Blackhouse ne sont pas assez simples. Ils sont trop savants et, comme tous les hommes modernes, ils ont l’intelligence déformée ; ils ont perdu la simplicité de l’esprit. Au fond, pour comprendre le Chinois et la civilisation chinoise, il faut avoir l’esprit profond, étendu et simple, car les trois traits principaux du caractère chinois et de la civilisation chinoise sont : la profondeur, l’étendue et la simplicité.

Les Américains, qu’on me permette de le dire, ne comprennent pas facilement les Chinois parce que si, dans l’ensemble, ils ont l’esprit étendu et simple, ils manquent de profondeur. Les Anglais ne peuvent pas comprendre la Chine : leur esprit est profond et simple mais il manque d’étendue. Les Allemands, eux non plus, ne peuvent pas nous comprendre car, surtout lorsqu’ils sont cultivés, ils possèdent la profondeur et l’étendue, mais n’ont pas la simplicité. Je crois que ce sont les Français qui ont le mieux compris les Chinois, qui sont le plus aptes à apprécier la civilisation chinoise {1}. Les Français, il est vrai, n’ont pas la profondeur des Allemands, ni la largeur d’esprit des Américains ni la simplicité des Anglais ; mais ils ont à un degré tout à fait supérieur une qualité qui manque aux trois autres peuples que nous avons mentionnés, une qualité nécessaire avant tout pour comprendre la Chine, c’est la délicatesse. Car aux trois traits principaux de la civilisation chinoise, je dois en ajouter un quatrième, la délicatesse, qui est le plus caractéristique. Cette délicatesse, les Chinois la possèdent à un degré si éminent qu’on n’en trouve nulle part l’équivalent, excepté peut-être chez les anciens Grecs.

D’après ce que j’ai dit, on peut comprendre que les Américains, s’ils étudient la civilisation chinoise, manqueront de profondeur, que les Anglais manqueront de largeur d’esprit, et les Allemands de simplicité et qu’en outre ces trois peuples manqueront d’une qualité qu’ils ne possèdent pas à un degré éminent : la délicatesse. Quant aux Français, ils manqueront tout à la fois de profondeur, de largeur d’esprit et de simplicité ; ils manqueront même d’une certaine délicatesse d’un ordre encore supérieur à celle qu’ils possèdent actuellement. Aussi, je suis amené à penser que l’étude de la civilisation et de la littérature chinoises sera certainement profitable à tous les peuples d’Europe et d’Amérique.

J’ai fait entrer dans ce volume un article sur les études chinoises, un plan d’études que je traçai pour moi-même, à mon retour d’Europe, il y a exactement trente ans de cela, lorsque je commençai à appliquer mon esprit à la civilisation de mon pays. J’espère qu’il pourra être utile à tous ceux qui voudront étudier le Chinois et la civilisation chinoise.

Enfin, on trouvera à la fin du volume un article sur « La guerre et le moyen d’en sortir ». Je sais combien il est dangereux d’entrer dans le champ des luttes politiques ; j’ai pourtant écrit cet article afin de prouver la valeur de la civilisation chinoise. J’ai voulu montrer comment l’étude de cette civilisation peut aider le monde à résoudre le problème devant lequel il se trouve, problème qui est celui du salut de la civilisation européenne menacée de faillite. Je veux montrer que l’étude de la littérature chinoise n’est pas seulement un amusement pour les sinologues.

Dans cet article, j’ai essayé d’indiquer les causes morales qui ont amené le conflit, car, tant que ces causes morales ne seront pas connues et écartées, il ne faut pas espérer trouver un moyen de finir la guerre. Ces causes morales sont l’adoration de la plèbe en Angleterre et l’adoration de la force en Allemagne. J’ai beaucoup plus insisté sur l’adoration de la plèbe en Angleterre que sur l’adoration de la force en Allemagne. C’est que, si j’examine la question d’une manière impartiale, il m’apparaît que c’est l’adoration de la plèbe en Angleterre qui est la cause de l’adoration de la force en Allemagne. En fait, c’est l’adoration de la plèbe dans toutes les nations européennes, et particulièrement en Angleterre, qui a créé ce militarisme allemand que, maintenant, chacun déteste et dénonce.

Qu’on me permette de dire avant tout que c’est la fibre morale de la nation allemande, son amour intense de la justice, sa haine de toute injustice et de tout désordre (Unzucht und Unordnung) qui amènent le peuple allemand à croire en la force et à l’adorer. Tous les hommes qui aiment ardemment la justice, qui haïssent l’injustice, sont portés à croire en la force et à l’adorer. L’Écossais Carlyle, par exemple, croyait en la force et l’adorait. Pourquoi ? Parce que Carlyle, qui avait en lui la fibre morale allemande, haïssait intensément l’injustice. Or, si je dis que l’adoration de la plèbe en Angleterre est la cause de l’adoration de la force en Allemagne, c’est parce que la fibre morale, la haine intense de l’injustice et du désordre amènent la nation allemande à haïr la plèbe, l’adoration de la plèbe et les adorateurs anglais de la plèbe. Le jour où la nation allemande a vu comment la plèbe, l’adoration de la plèbe et les politiciens anglais adorateurs de la plèbe faisaient la guerre du Transvaal, sa haine instinctive de la plèbe {2}, de l’adoration de la plèbe et des adorateurs anglais de la plèbe lui a fait accepter de lourds sacrifices ; et la nation allemande a consenti à se réduire toute entière à la famine pour créer une flotte,dans l’espoir d’abattre la plèbe, l’adoration de la plèbe et les adorateurs anglais de la plèbe. La nation allemande, on peut bien le dire, se trouvait entourée de tous les côtés par la plèbe, l’adoration de la plèbe et les adorateurs de la plèbe, encouragés par l’Angleterre dans toute l’Europe. Ceci amena l’Allemagne à croire en la force comme au seul moyen de salut de l’humanité. C’est cette adoration allemande de la force, créée par la haine de la religion anglaise de la plèbe, qui a créé ce monstrueuxmilitarisme allemand qu’aujourd’hui chacun déleste et dénonce.

En conséquence si l’Angleterre, les nations européennes et l’Amérique veulent abattre le militarisme allemand, elles doivent d’abord s’efforcer d’abattre chez elles l’adoration de la plèbe {3}. A tous les peuples de l’Amérique, et aussi de la Chine et du Japon, qui parlent aujourd’hui de liberté et demandent la liberté, j’oserai répondre que le seul moyen d’obtenir la liberté, la vraie liberté, est de bien se conduire, d’apprendre à se conduire décemment. Rappelez-vous la Chine avant la Révolution. Il y avait plus de liberté parmi les Chinois : pas de prêtre, pas de policier, pas d’impôt municipal, pas d’impôt sur le revenu pour les molester. Il y avait plus de liberté que chez tous les autres peuples de la terre. Et pourquoi ? Parce que, avant cette Révolution, les Chinois savaient se conduire eux-mêmes ; ils savaient se conduire en bons citoyens. Maisaujourd’hui nous avons moins de liberté en Chine. Et pourquoi ? Parce que les Chinois modernes, qui ont coupé leur natte, les Chinois dernier cri, les étudiants qui ont vécu en Occident, ont appris des peuples d’Europe et d’Amérique et de la plèbe européenne de Shanghaï à se malconduire, à se conduire non plus comme de bons citoyens, mais comme une plèbe, une plèbe encouragée, flattée et adorée par les diplomates anglais et par l’Inspecteur général des Douanes de Pékin qui est, lui aussi, Anglais {4}. Ce que je veux dire ici, c’est que si les peuples de l’Europe continentale et le peuple d’Angleterre veulent abattre le militarisme allemand, le militarisme prussien, ils doivent maintenir l’ordre dans la plèbe de leurs propres pays ; ils doivent faire que cette plèbe se conduise d’une manière convenable ; ils doivent abattre la religion de la plèbe et les adorateurs de la plèbe.

Cependant, maintenant que j’ai dit que le peuple anglais est le principal auteur responsable de l’adoration de la force en Allemagne, je dois reconnaître que, si j’examine à nouveau cette question, il m’apparaît que la responsabilité directe de cette guerre pèse plus lourdement sur le peuple allemand, sur la nation allemande que sur toute autre nation.

Pour faire bien comprendre ceci, il faut avant tout que je fasse l’histoire du militarisme allemand en Europe. Après la Réforme et la Guerre de Trente ans, les nations germaniques, les peuples de race germanique, avec leur fibre morale, avec leur amour de la justice et leur haine de l’injustice et du désordre, le peuple allemand, tenant le militarisme comme un glaive dans sa main, devint le gardien loyal de la civilisation en Europe. En d’autres termes, la charge de maintenir l’ordre (Zucht und Ordnung) en Europe, l’hégémoniemorale de l’Europe fut dévolue au peuple allemand. Après la Réforme, Frédéric le Grand, comme Cromwell en Angleterre, dut se servir du glaive du militarisme allemand pour faire régner l’ordre en Europe, et il réussit dans l’Europe du Nord. Examinons maintenant ce qui se passa après. Son successeur ne sut pas se servir de ce glaive pour maintenir et pour protéger la civilisation de l’Europe. Il se montra incapable de garder l’hégémonie morale. Le résultat fut que l’Europe entière, et même les cours de l’Allemagne, devinrent un puits insondable d’abominations que couvrait à peine l’apparence de la civilisation ; si bien qu’à la fin, les populations souffrantes, les hommes et les femmes simples de France se soulevèrent, la pique en main, pour protester contre ces abominations. Ces rebelles devinrent bientôt une plèbe, et cette plèbe trouva enfin un grand et habile chef Napoléon Bonaparte {5}, qui les emmena piller, massacrer et ravager toute l’Europe jusqu’à ce que les nations européennes, se ralliant autour du petit noyau du solide militarisme allemand persistant en Europe, mirent fin dans les champs de Waterloo à la carrière du grand conducteur de la plèbe. Après cela, l’hégémonie morale de l’Europe aurait dû revenir au peuple de race germanique, aux Prussiens, l’épine dorsale des nations germaines. Mais la jalousie des autres races qui formaient l’Empire d’Autriche sut l’en empêcher. Le résultat fut, la nation allemande étant affaiblie, qu’en 1818 la plèbe se souleva furieusement pour briser la civilisation de l’Europe. Puis la nation allemande — l’épine dorsale des nations germaniques, les Prussiens avec leur fibre morale et le glaive du militarisme allemand — sauva de la plèbe l’Europe, la monarchie (Bismarck l’appelait la dynastie), et la civilisation européenne.

Les Autrichiens — les autres peuples formant l’Empire d’Autriche, — redevinrent jaloux et ne voulurent pas permettre à la nation allemande, à la Prusse, de prendre l’hégémonie morale jusqu’à ce qu’en 1866 le roi de Prusse Guillaume, Bismarck et Moltke eussent abattu par la force la jalousie autrichienne pour se saisir de l’hégémonie. Après l’Autriche, Louis-Napoléon qui n’était pas, comme son glorieux oncle, un chef, mais un escroc de la plèbe ou encore, comme dit Emerson, un voleur heureux, essaya, soutenu par la plèbe de Paris, de disputer l’hégémonie de l’Europe à la nation allemande et de détruire cette hégémonie. En conséquence, l’Empereur Guillaume, tenant dans sa main le glaive acéré du militarisme allemand, dut marcher sur Sedan et abattre le pauvre voleur heureux et l’escroc de la plèbe. Les gens simples de Paris qui avaient mis leur confiance dans cet homme, virent leurs maisons saccagées et brûlées, non par le militarisme allemand, non par les Allemands et Prussiens, mais par la plèbe même en laquelle, ils avaient mis leur confiance. Après 1872, l’hégémonie politique, aussi bien que morale, de l’Europe passa enfin à la nation allemande et, grâce à la fibre morale de la nation allemande, et au glaive du militarisme allemand, l’Europe, depuis 1872, a joui de la paix pendant 43 ans. Les gens qui injurient et dénoncent le militarisme allemand et le militarisme prussien devraient se rappeler tout ce que l’Europe doit à ce militarisme.

Si j’ai pris la peine de résumer ainsi l’histoire du militarisme allemand en Europe, c’est pour montrer au peuple allemand que je n’ai aucun préjugé contre lui en disant ce que je vais dire et en montrant que la responsabilité directe de cette guerre pèse sur lui, et sur la nation allemande, plus lourdement que sur toute autre nation. Et pourquoi ? Parce que pouvoir signifie responsabilité{6}.

Je dis que c’est l’amour de la justice, la haine de l’injustice et du désordre qui amènent le peuple allemand à croire à la force et à l’adresse. Je veux dire aussi que cette haine de l’injustice et du désordre, lorsqu’elle devient trop ardente, lorsqu’elle est portée à l’excès, devient elle-même une injustice, une effroyable et terrible injustice, quelque chose de plus mauvais que le désordre même. C’est cette haine excessive de l’injustice, cette haine intense, étroite, dure et rigide qui amena jadis aux excès le peuple hébreu, ce peuple hébreu à qui le peuple d’Europe doit sa connaissance et son amour de la justice ; et c’est de cette haine excessive, étroite, dure, rigide de l’injustice que Jésus-Christ vint sauver son peuple.

Le Christ, avec ce que Matthew Arnold appelle sa douce et ineffable raison, dit à son propre peuple : « Écoutez mes paroles, car je suis doux et humble et la paix règnera dans vos âmes ». Mais les Juifs ses compatriotes refusèrent de l’écouter. Ils le crucifièrent, et la nation juive périt. Aux Romains qui étaient les gardiens de la civilisation en Europe, le Christ disait : « Ceux qui se serviront de l’épée périront par l’épée {7} ». Mais les Romains ne l’écoutèrent pas ; ils permirent aux Juifs de le crucifier, l’Empire romain, la vieille civilisation européenne périrent et passèrent. Goethe a écrit : « Quelle longue route les hommes ont dû parcourir avant d’apprendre à agir noblement même envers les pécheurs, à être miséricordieux envers ceux qui violent la loi, à être humains même envers les inhumains. Véritablement, c’étaient des hommes d’une nature divine qui enseignèrent ces vérités les premiers et qui donnèrent leur vie pour qu’elles pussent se réaliser et pour hâter le moment où elles passeraient dans la vie pratique.

C’est par ces mots du grand Goethe que je veux commencer mon appel au peuple allemand, à la nation allemande. Je voudrais leur dire que s’ils ne trouvent pas un moyen de détruire leur haine étroite, dure, rigide, excessive de l’injustice, s’ils ne chassent pas leur croyance absolue en la force, ils périront, comme autrefois la nation juive a péri, et avec eux périra une chose plus grande encore, la civilisation moderne de l’Europe, faute d’un gardien puissant pour la maintenir. Elle s’écroulera et passera, de même que la civilisation antique de l’Europe a passé. Car c’est cette haine trop intense de l’injustice qui amène l’Allemagne à croire en la force et à l’adorer. Et c’est cette croyance absolue et cette adoration qui rendent la nation allemande, les diplomates allemands, les fonctionnaires allemands, le peuple allemand si peu raisonnables, si dépourvus de tact dans leur conduite à l’égard des autres peuples. Lorsque mes amis allemands m’ont demandé de leur montrer une preuve de l’adoration des Allemands pour la force et de leur manque de tact, je leur ai simplement montré le mémorial Kettler. Le mémorial Kettler est un monument important de l’adoration des Allemands pour la force, du manque de tact de la diplomatie allemande, du manque de tact de la nation allemande dans ses rapports avec les autres nations {8}. C’est cette adoration allemande de la force, ce manque de tact de la diplomatie allemande, dont le mémorial Kettler est un monument si frappant, qui fit dire à l’Empereur de Russie : « Nous avons supporté cela pendant sept ans ; maintenant cela doit finir ». C’est ce manque de tact de la diplomatie allemande qui amena l’Empereur de Russie si sincèrement pacifique, et les Russes qui sont le meilleur peuple de l’Europe, le plus sain, le plus aimable, le plus doux et le plus généreux, à prendre la parti de la plèbe et des adorateurs de la plèbe en Angleterre et en France, créant ainsi la Triple Entente, qui entraîna même les Russes à prendre en Serbie le parti de la plèbe monarchique et à entrer dans la guerre. En un mot, c’est le manque de tact de la diplomatie allemande, du peuple allemand, de la nation allemande qui est la cause directe de cette guerre.

Je dis donc que si la nation allemande, qui est actuellement la vraie, la juste et la légitime gardienne de la civilisation de l’Europe, ne doit pas périr et que si la civilisation de l’Europe moderne doit être sauvée, la nation allemande doit trouver un moyen d’abattre cette haine excessive de l’injustice qui lui fait croire en la force d’une manière si absolue. Elle doit trouver un moyen d’écarter d’elle cette adoration de la force qui la rend si peu raisonnable et si dénuée de tact. Ce moyen, où le trouvera-t-elle ? Dans cette phrase du grand Goethe : « Il y adeux puissances de paix dans le monde : le Droit et le Tact »... (Esgibt zwei friedliche Gewalten auf der Welt : Das Recht and die Schicklichkeit).

Ce Droit et ce Tact, das Recht and die Schicklichkeit, c’est l’essence de la Religion du bon citoyen telle que Confucius nous l’a donnée à nous autres Chinois ; ce tact, cette Schicklichkeit, surtout c’est l’essence de la civilisation chinoise. La religion formée par le peuple hébreu a enseigné au peuple de l’Europe la connaissance du Droit, mais elle n’a pas enseigné le Tact. La civilisation de la Grèce a enseigné le Tact, mais non le Droit. Or, la religion chinoise nous enseigne à nous, autres Chinois, tout à la fois le Droit et le Tact, dasRecht und die Schicklichkeit. LaBible juive, le plan de civilisation suivant lequel le peuple d’Europe a construit sa civilisation moderne actuelle, enseigne au peuple d’Europe à aimer la justice, à être juste, à agir justement. La Bible chinoise, les Cinq Canons et les Quatre Livres de la Chine, le plan de civilisation par lequel Confucius sauva pour nous la nation chinoise, nous enseigne aussi à aimer la justice : « Aimez la justice, soyez justes, agissez justement, mais, ajoute-t-il, avec goût ». Bref, en Europe, la religion dit : « Sois un homme bon »... En Chine, elle dit : « Sois un homme bon, avec goût ». Le christianisme dit : « Aime l’humanité ». Confucius dit : « Aime l’humanité avec goût... Cette religion de la justice avec goût que j’appelle la religion du bon citoyen est, je pense, la nouvelle religion que le peuple d’Europe doit pratiquer en ce moment, non seulement pour mettre fin à cette guerre, mais pour sauver la civilisation de l’Europe, pour sauver la civilisation du monde. Cette nouvelle religion, le peuple d’Europe la trouvera en Chine, dans la civilisation chinoise. Aussi ai-je essayé, dans ce petit livre, d’expliquer et de montrer la valeur de cette civilisation de la Chine. Je l’ai fait dans l’espoir que tout peuple cultivé, sérieux et pensant qui lira mon livre comprendra mieux les causes morales de la guerre actuelle et pourra ensuite s’employer dans de meilleures conditions à mettre fin à cette guerre cruelle, inhumaine, inutile, la plus monstrueuse que le monde ait jamais vue.

Or, si nous voulons contribuer à cela, nous devons tous nous efforcer d’abattre les deux causes de cette guerre, qui sont d’abord l’adoration de la plèbe, et ensuite l’adoration de la force. Nous ne pourrons abattre l’adoration de la plèbe que si, dans notre vie quotidienne, dans tous nos actes et dans toutes nos paroles, nous ne pensons jamais à nos intérêts, à nos bénéfices, à ce qui rapporte, mais à ce mot de Goethe : le Droit. Confucius a dit : « L’honnête homme comprend le Droit. Laracaille comprend les intérêts, ce qui rapporte ». Enoutre, nous ne pourrons abattre l’adoration de la plèbe dans le monde que si nous avons le courage, même si nous n’en tirons aucun bénéfice, de refuser de nous joindre à la foule, à la plèbe. Voltaire a dit : « C’est le malheur des gens honnêtes qu’ils sont des lâches ». C’est ainsi qu’ils sont égoïstes. Notre égoïsme nous fait penser aux intérêts, au pratique, à ce qui rapporte, et oublie le Droit ; notre lâcheté nous empêche de rester à l’écart de la foule, de la plèbe : cet égoïsme et cette lâcheté ont permis à la plèbe de se lever et ont créé l’adoration de la plèbe dans le monde entier. Les gens disent que le militarisme allemand est aujourd’hui l’ennemi et le danger du monde. Mais je dis, moi, que c’est notre égoïsme et notre lâcheté qui sont aujourd’hui les véritables ennemis du monde ; notre égoïsme et notre lâcheté qui, une fois combinés, deviennent le Commercialisme. C’est cet esprit du commercialisme dans toutes les nations du monde, particulièrement en Angleterre et en Amérique, qui est aujourd’hui le véritable ennemi du monde. C’est, dis-je, cet esprit de commercialisme en chacun de nous, et non le militarisme prussien, qui est le véritable, le principal ennemi du monde aujourd’hui. Car c’est ce commercialisme, combinaison d’égoïsme et de lâcheté, qui a créé la religion de l’adoration de la plèbe, et c’est cette religion de l’adoration de la plèbe en Angleterre qui a créé la religion de l’adoration de la force en Allemagne, qui a créé le militarisme allemand qui, enfin, a fait éclater la guerre. Le fons et origo de cette guerre n’est donc pas le militarisme, mais le commercialisme qui, comme je l’ai déjà dit, est une combinaison de l’égoïsme et de la lâcheté en chacun de nous. Donc, si nous voulons contribuer à mettre fin à cette guerre, nous devons tous abattre en nous l’esprit de commercialisme, cette combinaison d’égoïsme et de lâcheté : nous devons avant tout penser au droit et non aux intérêts et ensuite avoir le courage de nous dresser contre la foule, contre la plèbe. Par ce moyen, et uniquement par ce moyen, nous pourrons contribuer à abattre l’adoration de la plèbe et nous pourrons, par cet acte, contribuer à mettre fin à cette guerre.

En effet, dès que nous aurons abattu l’adoration de la plèbe, il sera très facile d’abattre l’adoration de la force, facile d’abattre le militarisme allemand, le militarisme prussien. La seule chose à faire pour abattre l’adoration de la force, le militarisme allemand ; prussien ou tout autre militarisme du monde, est de penser au second mot de la phrase de Goethe : Schicklichkeit, le Tact, le Goût, de se conduire avec tact et avec goût, de se conduire décemment. La force, en effet, le militarisme et même le militarisme prussien ne peuvent rien faire et se trouveraient bientôt inutiles devant un peuple qui saurait se conduire décemment. C’est là l’essence de la religion du bon citoyen. C’est le secret de la civilisation chinoise. C’est aussi le secret de la nouvelle civilisation d’Europe que l’Allemand Goethe a donné au peuple d’Europe. Le secret de cette civilisation, le voici : Abattre la force, non par la force mais par le droit et par le tact ; en d’autres termes, abattre la force et tout ce qui est mauvais dans le monde non par la force, mais en nous conduisant décemment, ce qui est agir justement et se conduire avec tact et avec goût{9}. Tel est le secret, l’âme de la civilisation chinoise, l’essence de l’esprit du peuple chinois que j’ai essayé de montrer et d’expliquer dans ce livre.

Je veux terminer par les mots que j’avais autrefois placés à la fin d’un livre écrit après la révolte des Boxers. Ils sont de Béranger et je les crois assez appropriés à l’heure actuelle :

Peuples, formez une sainte alliance

Et donnez-vous la main.