L'Europe frigide - Elie Barnavi - E-Book

L'Europe frigide E-Book

Elie Barnavi

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Beschreibung

L’Union européenne est-elle en coma dépassé ou ne dort-elle que d’un oeil ? A-t-elle eu raison de s’élargir ? Ses racines sont-elles chrétiennes ? Etc. Élie Barnavi apporte des réponses toniques à l’heure où les questions sur l’Europe sont prédominantes.


À PROPOS DE L'AUTEUR 


Professeur d'histoire moderne à l'université de Tel Aviv, puis directeur scientifique du Musée de l'Europe à Bruxelles, Elie Barnavi a ensuite exercé pendant deux ans (de 2000 à fin août 2002) la fonction d'ambassadeur d'Israël à Paris avant d'être révoqué par le gouvernement d'Ariel Sharon. Il est déjà l'auteur de plusieurs ouvrages traitant de la question juive: Une histoire moderne d'Israël (Flammarion), Lettre d'un ami israélien à l'ami palestinien (Flammarion), Histoire universelle des Juifs (Hachette-Littérature) avec Saul Friedlander, et Dictionnaire critique: les Juifs et le XXe siècle (Calmann-Lévy).

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Seitenzahl: 195

Veröffentlichungsjahr: 2013

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L’Europe frigide

DU MEME AUTEUR

La Révolution européenne, 1945-2007, avec Krzysztof Pomian, Paris, Perrin, 2008.

Jean Frydman, tableaux d’une vie pour servir à l’histoire de notre temps, Paris, Le Seuil, 2008.

Israël-Palestine, une guerre de religion ?, Paris, BNF, Bayard, 2006.

Les Religions meurtrières, Paris, Flammarion, 2006.

Tuez-les tous ! La guerre de religion à travers l’histoire, avec Anthony Rowley, Paris, Perrin, 2006.

La France et Israël, une affaire passionnelle, avec Luc Rosenzweig, Paris, Perrin, 2002.

Lettre ouverte aux Juifs de France, Paris, Stock, 2002.

« LeXVIesiècle »,in Journal de la France et des Français, Paris, Gallimard, 2001.

Les Frontières de l’Europe(éd.), Bruxelles, De Boeck, 2000.

Les Juifs et leXXesiècle. Dictionnaire critique, avec Saül Friedländer, Paris, Calmann-Lévy, 2000.

Temps modernes, 1870-1920, avec Eyal Naveh, Tel-Aviv, 1998 (hébr.).

L’Histoire du peuple d’Israël auXXesiècle, Tel-Aviv, 1998 (hébr.).

Au temps du croissant et de la croix, avec Aviad Kleinberg, Tel-Aviv, 1997 (hébr.).

L’Émergence de l’État moderne, Tel-Aviv, 1995 (hébr.).

Histoire universelle des Juifs, Paris, Hachette, 1992.

Au nom de la liberté et de l’égalité. Lire la Révolution française,avec Moshé Zuckermann, Jérusalem, 1989 (hébr.).

Une histoire moderne d’Israël, Paris, Flammarion, 1988 et coll. « Champs », 1991 (PUF, 1982).

Le Périple de Francesco Pucci. Hérésie, utopie et vérité religieuse au temps de la Renaissance tardive, avec Miriam Eliav-Feldon, Paris, Hachette, 1988.

Lettre d’un ami israélien à l’ami palestinien, Paris, Flammarion, 1988.

La Sainte Ligue, le Juge et la Potence. L’Assassinat du Président Brisson (15 novembre 1591), avec Robert Descimon, Paris, Hachette, 1985.

La Politique étrangère du général de Gaulle(éd.), avec Saül Friedländer, Paris, PUF, 1985.

Le Parti de dieu. Étude sociale et politique des chefs de la Ligue parisienne 1585-1594, Paris/Louvain, Publications de la Sorbonne/Nauwelaerts, 1980.

La publication de cet ouvrage a été encouragée par une subvention accordée par la Communauté française de Belgique

www.andreversailleediteur.com

Photo de couverture : Jane Merkin

© André Versaille éditeur, 2008

ISBN 978-2-87495-020-9

D/2008/11.448/21

Les lecteurs sont invités à prolonger la lecture de cet ouvrage par la consultation de notre sitewww.andreversailleediteur.com

Conseiller scientifique auprès du musée de l’Europe, Élie Barnavi vit l’Europe au quotidien après en avoir mesuré les ambitions et les limites sur la scène du monde, en tant que diplomate international.

Historien, essayiste à la plume franche et directe, il se penche sur cette création politique unique qu’est l’Union européenne et la passe au crible d’un questionnement radical : l’Europe est-elle en coma dépassé ou ne dort-elle que d’un œil ?

Communauté de valeurs fondée sur la démocratie et l’État de droit, comment l’Europe peut-elle et pourra-t-elle confronter cet idéal fondateur à la réalité ? A-t-elle eu raison de s’élargir ? D’ailleurs, ses frontières, quelles sont-elles ? Et quelles devraient-elles être ? Les racines de l’Europe sont-elles chrétiennes ? Colonisatrice heureuse, décolonisatrice faillie, partenaire complexée, l’Europe est-elle agitée par une peur de l’islam qu’elle n’ose s’avouer ? Que peut-elle faire face aux flux migratoires ? Le multiculturalisme s’oppose-t-il à la diversité culturelle ? Quels sens peuvent avoir les lois mémorielles dans la construction d’une Europe consciente d’elle-même ? Enfin, comment l’Europe peut-elle espérer compter un jour sur la scène du monde alors qu’elle peine à « se vendre » auprès de ses propres citoyens ?

Spécialiste du XVIe siècle français et européen, notamment des guerres de Religion, Élie Barnavi est professeur émérite d’histoire de l’Occident moderne à l’université de Tel-Aviv.

Parmi ses publications récentes, citons Les Religions meurtrières (Flammarion), Jean Frydman, tableaux d’une vie (Le Seuil) et, en collaboration avec Krzysztof Pomian, La Révolution européenne (Perrin).

En suivant ce lien, vous aurez accès à des bonus sur le livre (vidéos, extraits de presse, interviews, articles, etc.).

Élie Barnavi

L’Europe frigide

Réflexions sur un projet inachevé

À la mémoire

de Bronislaw Geremek,

citoyen polonais,

grand Européen,

excellent ami.

Table des matières

Avant-propos

État de crise

Le « non » comme révélateur

Le « non » comme miroir aux alouettes

L’Europe aveugle à elle-même

Du malheur d’être heureux

La faute à l’élargissement, vraiment ?

À l’abri du Mur

Les Français et la mondialisation

Désir d’Europe et agoraphobie

L’élargissement : promesse, réussite et fuite en avant

La querelle des « racines chrétiennes » de l’Europe

L’histoire, maîtresse irascible

La Grèce, Rome, les Barbares, l’Église : les quatre piliers de l’Europe

Comment s’est créé l’imaginaire européen

Comment l’Europe a échappé à la théocratie

Une étrange racine de la démocratie européenne

Deux puissances émergentes, la Ville et l’État

Quand la Chrétienté s’efface devant l’Europe

La grande peur des« racines chrétiennes de l’Europe »

Retour à l’histoire

Une civilisation qui s’ignore

L’Europe, une et plurielle

L’Europe des humanistes, des réformateurs et des révolutionnaires

L’Europe des Princes et des États

De « l’esprit européen »

Les ambiguïtés de l’Europe-monde

Retour à l’histoire

Les Tables de la Loi de l’Europe

L’Europe, la tête dans les étoiles et les pieds dans le sang

La rationalité, valeur éminemment européenne

Liberté, libertés

La laïcité, ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle est, ce qu’elle doit rester

La solidarité et le « modèle social européen »

L’égalité, valeur ou passion ?

La démocratie, valeur ou outil ?

Le patriotisme, une valeur désuète ?

La diversité, vraie ou fausse valeur ?

Les Tables de la Loi de l’Europe

Une question d’identité, c’est-à-dire de frontières

Les diktats de l’histoire et de la géographie

L’Europe, un « club chrétien » ?

La Russie entre Tourgueniev et Dostoïevski

Le portrait de Mehmed II

Israël, contre-exemple

L’Europe comme modèle

Au-delà de la peur et de la culpabilité, la politique

L’immigration, une pièce ancienne rejouée avec de nouveaux acteurs

La Méditerranée, «une immense décharge où fermentent les conflits du futur»

Les ambitions déçues de Barcelone

Les promesses de l’Union pour la Méditerranée

L’Européen, colonisateur heureux, décolonisateur failli, partenaire complexé

Pour un nouveau modèle de coopération

Peut-on redonner sens au «devoir d’ingérence» ?

Le multiculturalisme contre la diversité culturelle

Une manière européenne d’être au monde

Un rôle sur les tréteaux du monde

Del’équilibre des puissances à l’équilibre de la terreur

De l’équilibre de la terreur à un monde déséquilibré

Un ordre international illisible

La «fin de l’histoire» ou la fin des illusions ?

L’ère du terrorisme de masse et de la «guerre asymétrique»

L’école de Mars, l’école de Vénus

PESC,PESDCet autresCOPS

Le Proche-Orient, théâtre de l’impuissance européenne

Un moment à saisir

Une conversation de cocktail, un fier aveu d’incapacité, une leçon deLéon Blum

Sept principes d’action pour faire enfin l’Europe

Accepter le monde tel qu’il est, pour le faire évoluer

Comprendre l’Europe telle qu’elle est, pour mieux l’unifier

Admettre que l’Europe telle qu’elle est ne saurait avancer d’un seul pas, pour la faire progresser

Cesser de faire de l’Europe une créature courtelinesque, pour lui faire enfin franchir la « porte sacrée du politique »

Donner à l’Europe une âme, pour lui faire gagner l’âme de ses citoyens

Définir des règles de bonne conduite européenne, pour assurer que la maison Europe ne tombe pas en quenouille

Refaire de l’Europe une grande ambition, pour que l’Europe soit, tout simplement

Avant-propos

Voici un gros demi-siècle, au sortir du conflit le plus atroce qui ait jamais dressé les Européens contre eux-mêmes, un groupe de gentlemen vieillissants imagina le projet audacieux de les unir. Pour les empêcher une bonne fois pour toutes de s’entre-tuer, eux qui n’avaient jamais connu qu’une longue guerre entrecoupée de trêves précaires. Pour pérenniser les valeurs dont ils se réclamaient, la paix et la liberté, la prospérité et la solidarité. Pour leur assurer tant bien que mal une voix dans un monde qu’à l’évidence, ils ne dominaient plus.

À tout prendre, ils n’ont pas mal réussi. Visionnaires pragmatiques, ils ont adapté leur ambition aux réalités, et l’Europe s’est faite ainsi, par tâtonnements, négociations ardues et compromis laborieux, comme elle pouvait se faire. Mais à force de servir, cette méthode a, semble-t-il, épuisé ses vertus. Qu’on l’admette ou non, l’Europe est en crise. C’est cette crise, ses éléments, ses causes et les réponses qu’il conviendrait de lui apporter, que ce bref essai tente de cerner.

*

J’étais en train d’en achever la rédaction lorsque les Irlandais se sont prononcés par référendum contre la ratification du Traité de Lisbonne. Après le double « non » français et néerlandais au Traité constitutionnel, et à peine, voulait-on croire, surmontée la crise que cette mauvaise surprise avait provoquée, voilà que l’histoire bégayait.

À dire vrai, ce n’était pas une surprise. Pour qui a suivi la campagne référendaire, il était évident que les tenants du « non » avaient le vent en poupe. En elle-même, la campagne fut aussi affligeante qu’en France et aux Pays-Bas : après tout, elle portait sur un texte tout aussi obscur que son devancier, et que ceux-là mêmes qui étaient censés le défendre avouaient n’avoir pas lu, ou avoir lu sans y rien comprendre. Mais ce qui est particulièrement frustrant n’est pas tant d’avoir à compter les coups et constater que la démocratie n’en sort pas plus grandie que la cause européenne ; c’est de ne pas être en mesure de rendre compte de manière satisfaisante du résultat final. Pourquoi, au fait, les Irlandais, à la suite des Français et des Néerlandais, ont-ils voté comme ils ont voté ? Manifestement, la plupart des Irlandais ne sont pas heureux de l’Europe telle qu’elle se fait et que le Traité de Lisbonne, du moins tel qu’ils l’ont compris, contribuait à figer. Mais ils ne sont pas heureux pourquoi ? Parce qu’ils ne veulent pas compromettre leur souveraineté nationale, comme les nationalistes du Sinn Fein, ou parce qu’ils sont internationalistes comme les sodats attardés de Léon Trotski ? Parce que l’Europe n’est pas assez sociale, comme l’affirme la gauche, ou parce qu’elle n’est pas assez libérale, comme l’en accuse la droite ? Parce que c’est l’Europe et son mode de fonctionnement qui les inquiètent, ou bien la conjoncture mondiale, la hausse des prix du carburant et la baisse de l’immobilier, bref le ralentissement économique d’un tigre celtique un peu fourbu après des prouesses qui ont étonné l’Europe ? Laquelle n’y a pas été pour rien, soit dit en passant…

Tout cela à la fois sans doute, une coalition se définissant précisément par la variété des intérêts et des passions qui meuvent ses membres. On a souvent entendu dire que les élites, « l’Irlande d’en haut » si l’on veut, ont voté « oui », tandis que l’autre, celle d’en bas, a voté « non ». On aimerait que cela fût aussi tranché, du moins y comprendrait-on quelque chose. Mais non, le milliardaire Declan Ganley et tous ceux qui ont voté dans son sillage au nom d’une Europe plus démocratique et « proche des gens », ne sont pas précisément les laissés-pour-compte de la construction européenne. Ainsi, si l’on peut à la rigueur comprendre pourquoi telle ou telle catégorie de citoyens a voté de telle manière plutôt que de telle autre, on n’en est pas plus avancé pour expliquer le triomphe du camp du « non » sur celui du « oui ». Or, comprendre les raisons d’une rebuffade électorale est essentiel pour pouvoir remédier aux déficiences qui l’ont rendue possible.

Mais peut-être la vraie raison est-elle à chercher ailleurs, dans la manière dont l’Europe se donne à voir, s’explique à ses citoyens, se défend à leurs yeux ? Peut-être. Mais alors, ce n’est pas dans ce qu’elle fait que réside le problème, ni même dans ce qu’elle ne fait pas, mais plutôt dans la façon dont elle le fait et le met en scène. Le problème serait-il donc de l’ordre de la communication, sans plus ? Une Europe plus sûre d’elle-même, mieux ­gouvernée, plus transparente et moins tatillonne, davantage soucieuse aussi de pédagogie et de citoyenneté, emporterait-elle à tous les coups le morceau ? Comment le savoir ?

*

Un bref instant, le découragement me prit. À quoi bon, me dis-je, défendre un projet contre ceux-là mêmes qui en sont les bénéficiaires et devraient en être les porteurs ? Au nom de quoi, moi, qui ne suis même pas détenteur d’un passeport européen, me ferais-je l’avocat d’une cause dont les Européens eux-mêmes semblent indignes ? Un bref instant, j’ai eu la tentation de jeter ces feuillets au panier.

Et puis, je me suis dit que, eussé-je même le courage d’affronter la fureur prévisible, et compréhensible, de l’éditeur, ce serait dommage. Peut-être, après tout, ma position excentrée, un pied dedans et un pied dehors, me rendait-elle plus apte qu’un autre à secouer le cocotier européen.

J’ai donc achevé mon essai. Sans précautions oratoires ni souci aucun de correction politique, avec la liberté de pensée et de ton que seules assurent l’éthique de conviction et l’irresponsabilité politique, il cherche à identifier le mal de langueur dont souffre le projet européen, il met à nu ses racines, en épingle les responsables, et propose enfin des pistes de réflexion pour en sortir.

Comme le veut le genre, je n’ai pas cherché l’exhaustivité. Des questions essentielles, qui préoccupent légitimement les décideurs et les opinions publiques – la crise alimentaire, l’environnement, la dimension sociale de l’Europe même –, n’ont été qu’effleurées, voire délibérément laissées de côté. Je m’y intéresse comme tout un chacun, mais soit qu’elles ne concernent pas particulièrement l’Europe, soit qu’elles relèvent d’un débat idéologique qui recoupe les clivages nationaux, je n’ai pas cru bon de m’y aventurer. Voyez la question sociale : en bon social-démocrate, j’aimerais, bien entendu, que l’Europe s’en préoccupât davantage, je pense même que c’est une de ses justifications morales majeures. Mais j’aimerais aussi que la France s’en préoccupe davantage, et la Belgique, et tous les autres pays de l’Union, et au-delà. L’Europe, après tout, n’est que la somme de ses membres et le reflet des politiques de leurs gouvernements. J’ai donc choisi de ne m’occuper que de ce qui est susceptible de transcender leurs particularismes, en gros, le politique et le culturel. Ce n’est qu’ainsi, me semble-t-il, qu’une Europe plus cohérente, mieux unifiée, pourra devenir plus « sociale ». S’entêter à inverser la liste des priorités, refuser de voir qu’à chaque fois qu’on dit « non » à une avancée politique on retarde d’autant son accession à la justice sociale, c’est tout bonnement mettre la charrue avant les bœufs. Naïveté ou calcul politique ? Parfois l’un, parfois l’autre, cela dépend des protagonistes.

*

De tous les titres, parfois loufoques, qui se sont bousculés dans ma tête, j’aimais bien celui, quelque peu énigmatique, que j’aurais emprunté auxŒconomies royalesde Sully, l’astucieux ministre d’Henri IV qui a prêté à son maître un plan d’unification de l’Europe : « Cette ­magnifique chimère ». Un peu injuste, certes, puisque l’Europe n’est plus vraiment une utopie ; c’est une réalité vivante, et, à tout prendre, une belle réussite. Mais, à l’instar de l’animal fabuleux à la tête de lion, au ventre de chèvre et à la queue de dragon, c’est une créature composite qui cherche encore sa forme définitive. Et l’on aimerait qu’il y ait davantage de lion que de chèvre dans cet animal-là, que, parfois, plutôt que des mots, il apprenne, comme l’autre, à cracher des flammes…

On m’a fait valoir que les titres qu’il faut longuement expliquer ne valent rien pour la santé d’un ouvrage, et je me suis rabattu sur celui-ci, moins poétique, plus brutal, mais aussi plus explicite. Car c’est de cela que souffre l’Europe. Réalité vivante, mais froide et lointaine, elle n’inspire plus le désir à ses citoyens, à peine à ses amants.

On l’aura compris, ce livre n’est pas une apologie pour l’Europe, il y en a tant et plus. Ce n’est pas de thuriféraires que l’Europe a besoin, mais de citoyens concernés qui débattent librement de son devenir.

*

Dans ce qu’il a de meilleur, ce livre doit beaucoup à mon éditeur et néanmoins ami, André Versaille, lecteur attentif et exigeant, ainsi qu’à sa formidable complice, la journaliste européenne Véronique Leblanc. Dans ce qu’il a de moins bon, il est tout mien.

Élie Barnavi

Bruxelles, juillet 2008

État de crise

Le « non » comme révélateur–Le « non » comme

miroir aux alouettes–L’Europe aveugle à elle-même–

Du malheur d’être heureux

Lorsque les Français, puis les Néerlandais ont dit « non » au projet de Traité constitutionnel concocté par la Convention Giscard, les esprits raisonnables, c’est-à-dire ceux qui avaient voté « oui », ont été saisis d’effroi. Les esprits raisonnables se disaient qu’il n’était pas raisonnable de rejeter un texte, certes imparfait, mais qui avait le mérite d’améliorer le fonctionnement d’une Union alourdie par l’adjonction de nombreux nouveaux membres ; que le plan B dont certains agitaient la promesse pour mieux justifier leur vote n’était qu’une illusion, ne serait-ce que parce qu’on ne fait pas l’Europe tout seul et qu’il ne sert à rien de dresser des plans dont vos partenaires ne veulent pas entendre parler ; et que ce « non » malencontreux, provenant non de je ne sais quel pays marginal ou viscéralement eurosceptique, mais de deux États ­fondateurs, allait plonger l’Europe pour un temps indéterminé dans une des crises les plus graves de son histoire. Certains ajoutaient qu’il n’aurait surtout pas fallu soumettre un texte d’une telle complexité, qui d’ailleurs n’était « constitutionnel » que par extension abusive de sens et n’altérait en rien l’équilibre des pouvoirs entre l’Union et les États membres, à la ratification par référendum. Celui-ci n’est-il pas aléatoire par définition, les citoyens ayant tendance à punir le gouvernement en place pour ses méfaits supposés plutôt qu’à répondre à la question posée ? Il suffit de se rappeler comment François Mitterrand a failli rater son référendum sur le traité de Maastricht, crucial pour l’avenir de l’Union, alors que, quelques mois à peine avant le scrutin, on donnait le « oui » gagnant haut la main. Aussi bien, dire « non » à un texte sur l’Europe ne signifie point qu’on est nécessairement anti-européen, ni même qu’on a trouvé ledit texte particulièrement mauvais. Cela peut vouloir dire que, dans d’autres circonstances, sous d’autres chefs et avec une autre politique, intérieure s’entend, on aurait volontiers voté « oui ».

Les esprits raisonnables avaient raison bien sûr, sauf sur un point, mais de taille : si la politique n’obéissait qu’à des considérations rationnelles, cela se saurait. Le double « non » français et néerlandais était un mauvais coup porté à l’Europe, et donc à chacun de ses membres, France et Pays-Bas compris ; mais il n’était pas gratuit. Comme une douleur soudaine signale l’éruption d’une maladie dont on a préféré ignorer les signes avant-coureurs, il était révélateur d’une crise qui couvait depuis longtemps. Le corps social européen voulait dire quelque chose à ses dirigeants. Et ce quelque chose s’adressait aussi, sinon exclusivement, à l’Europe : à la manière dont elle se fait, dont elle fonctionne et dont elle semble évoluer.

*

Quelques semaines après le choc du « non » français, je me trouvais avec un ami à déjeuner dans un restaurant parisien. Ami de Laurent Fabius, l’homme, pourtant européen de toujours, avait voté comme son chef de file. Je fis mine de m’en étonner. « Il faut faire l’Europe, tenta-t-il de m’expliquer, mais pas comme ça. Vois-tu, en arrivant ici, j’ai vu un homme qui faisait la manche, allongé sur le trottoir. Je ne veux pas de cette Europe-là… »

Il y avait quelque chose de comique dans le décalage entre ce restaurant à la mode où nous nous apprêtions à faire ripaille et l’évocation apitoyée du mendiant qui prenait tout à coup valeur de symbole, et je ne me fis pas faute de le lui faire remarquer. Le raccourci, surtout, était d’une telle bizarrerie que je ne pus m’empêcher d’ajouter à mon commensal qu’à ce jeu-là, autant démembrer la France. Après tout, des laissés-pour-compte font la manche ailleurs que dans les pays de l’Union, et ce n’est certainement pas le rejet d’un traité destiné à rendre plus efficace le fonctionnement de ses institutions qui va empêcher notre homme de poursuivre son triste commerce. D’ailleurs, il était toujours là.

Mon ami eut beau jeu de rétorquer que l’Europe n’est pas la France, que c’est une construction neuve et volontariste dont l’unique justification est l’améliorationdu sort de ses citoyens. Que, si elle ne profite qu’aux élites, autant y renoncer. Et qu’il faut s’y prendre autrement, cesser d’­ériger les diktats de la mondialisation libérale en lettre d’Évangile et faire l’Europe sociale. Bref, qu’une autre Europe est possible…

« Ah, le fameux plan B ! », m’écriai-je. Je perdis patience. Le plan B ? Une supercherie politique doublée d’une imposture intellectuelle. Fabius, un Européen de cœur et de raison, n’avait rien trouvé de mieux, pour « rassembler le peuple de gauche » sous sa houlette et s’assurer une stature de présidentiable, que de se draper dans une toge tribunitienne qui lui allait comme un pull jaune. L’hameçon était si gros que personne n’y mordrait – on a toujours tort en démocratie de prendre les gens pour de parfaits imbéciles. Avec qui allait-on peaufiner ce plan B ? Avec les travaillistes britanniques ? Avec les sociaux-démocrates allemands ?

On en est resté là. Depuis, les faits m’ont offert l’amère satisfaction d’avoir eu « raison ». Il n’y a jamais eu de plan B ; Fabius, qui a légitimé le« non » et assuré sa victoire, a plombé du même coup ses chances d’accéder jamais à la présidence (comment un homme aussi brillant n’a-t-il pas compris que cette posture allait le confiner dans une niche d’où aucun destin national ne saurait émerger?) ; les dirigeants européens ne se sont point convertis à l’alter-mondialisme ; et l’Europe ne sait toujours pas où elle va, ni comment.

Qu’on me comprenne bien, je ne prétends pas que le « non » était illégitime, c’était d’ailleurs une faute des partisans du « oui » que de le laisser entendre et de confondre leurs adversaires dans un souverain mépris. On peut sans opprobre rester attaché à la souveraineté nationale, estimer que la démocratie ne peut s’épanouir que dans le cadre légué par la Révolution française, cultiver la foi en un État entendu comme garant du bien commun. Après tout, nos choix politiques sont affaire de sentiments. Nous réagissons d’abord avec nos tripes, ce n’est qu’après que nous ­rationalisons nos réactions d’adhésion ou de rejet, que nous sublimons en idéologie. Aussi bien, si le souverainisme me paraît étriqué et mal adapté au siècle, il ne me semble pas moralement condamnable. Mais il faut qu’il s’affiche comme tel. Voilà pourquoi la position d’un Dupont-Aignant, ou, à gauche, d’un Chevènement ou d’un Emmanuelli me paraît plus honorable que celle de Laurent Fabius.

Cela dit, ce serait s’en tirer à trop bon compte que de renvoyer le « non » à l’archaïsme souverainiste des uns, au prurit « révolutionnaire » des autres et à la peur panique de la mondialisation du reste. On aura beau expliquer jusqu’à plus soif que le Traité constitutionnel n’était en rien plus « libéral » que les Traités de Rome qui ont fait l’Europe telle que nous la connaissons ; qu’il importe de ne point confondre fonctionnement des institutions et orientations socio-économiques ; et que, si on veut faire l’Europe, il faut bien se résoudre à passer des compromis douloureux avec des partenaires qui pensent différemment – et qui se trouvent être majoritaires en Europe. Quand tout aura été dit et expliqué, il restera toujours ce « non » massif que Lisbonne a tenté de contourner sans vraiment y répondre, comme on contourne un obstacle gênant sur une route cahoteuse.

Or ce « non », avec le résultat que l’on sait