L'heure des naufrages - Pier Paolo Corciulo - E-Book

L'heure des naufrages E-Book

Pier Paolo Corciulo

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Beschreibung

À la suite d’une déception sentimentale, Leo erre dans les rues de sa ville et s’interroge sur le monde qui l’entoure, son mal-être et sa passion pour l’écriture. Sa seule ambition : devenir un écrivain reconnu ! Entre dérives et situations rocambolesques, il dépeint le monde et sa vie avec cynisme et sans demi-mesure. De sa plume acérée, poétique et crue, il part à la recherche de son salut. L’heure des naufrages parle d'amitiés fortes, du deuil, de la banalisation du sexe, des désillusions, de l'amour pour la littérature. Ce n’est pas l’histoire d’un homme juste mais juste celle d’un homme. Un roman fédérateur où chacun pourra se reconnaître car le monde nous engloutit et nous sommes tous paumés à un moment donné de notre vie...

À PROPOS DE L'AUTEUR

Parallèlement à sa fonction de sous-directeur d’un établissement scolaire, Pier Paolo Corciulo est passionné de musique et de littérature. En 2013, il obtient le prix « Salve nosciu » pour la publication d’un recueil de poèmes bilingues français-italien qui parle de ses racines et de la recherche d’identité. En 2017, Pier Paolo sort un album de variété française, Sortir de l’ombre, dont il compose et écrit chaque chanson. En novembre 2019, les éditions i-lirédition publient son premier polar Enigme Rimbaud suivi d’un second Le Successeur (l’héritage du mal), fin 2020. À 44 ans, Pier Paolo publie son premier roman, L’heure des naufrages

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Seitenzahl: 172

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

Certains ne deviennent jamais fous…

Leurs vies doivent être bien ennuyeuses.

Charles Bukowski

Va bene, va bene, va bene, va bene così

Va bene, va bene, va bene anche se non mi vuoi bene

Va bene… telefonami… telefonami !

Vasco Rossi

L'heure des naufrages

IL faut être fou pour s’asseoir à un bureau et passer plusieurs heures à construire, déconstruire et reconstruire une phrase dans l’espoir qu’un jour quelqu’un daigne la lire. Il faut être encore plus fou de ne pas le faire. Certains individus entendent une voix intérieure qui les incite à prier ou à tuer (ou les deux), la mienne m’indique un chemin sinueux, souvent douloureux, rarement gratifiant mais unique. Que voulez-vous que je vous dise… À chacun son enfer, à chacun son fardeau, sa malédiction. Et son salut.

Alicia me crie :

– Gifle-moi le cul et traite-moi de chienne !

Pris dans l’euphorie, j’exécute les ordres de cette inconnue croisée quelques heures plus tôt à une soirée de fin d’année. J’ignore encore si je la trouve belle, j’ignore aussi ce qu’elle pense de moi. La question ne se pose plus puisqu’elle vient d’enlever son string sous mes yeux imbibés.

– Tiens espèce de chienne, tu aimes ça, hein ?!

CLAC ! CLAC ! Et une autre gifle de revers. CLOC ! Ses cheveux noirs voltigent dans les airs au ralenti. Elle soigne sa mise en scène, Alicia. Je perds la cadence, absorbé dans le souvenir d’un texte de Carver1. J’adore l’œuvre de Raymond Carver, il transcende le quotidien. Pas de fioritures, pas de chichi, il va droit à l’essentiel et le fait de manière efficace. Seul le pouvoir de l’écriture parvient à sublimer la banalité des jours.

– Vas-y plus fort !, crie-t-elle.

Reprenant l’euphorie là où je l’avais laissée, je la multiplie par dix. Je m’active, m’enflamme et dérape.

– Tiens salope !

Soudain son va-et-vient s’interrompt. Alice ou Alicia, je ne sais plus, me regarde interloquée. Je cherchais un synonyme de « chienne » et le premier qui me soit passé par la tête était celui-là.

– Désolé, lui dis-je, ça m’a échappé.

– Chienne oui, mais salope je te l’interdis.

En effet, peu approprié et jugeant. Pourtant j’en avais trouvé d’autres.

– Et « pute », ça passe ?

J’ose un silence ambigu avant d’éclater de rire. Elle me regarde médusée, puis se détend et me lance un oreiller.

– T’es vraiment con toi !, grogne-t-elle entre deux fous rires.

Je sauve la situation qui semblait compromise une minute plus tôt. Alice-Alicia et moi nous endormons sur le canapé. À mon réveil, elle a disparu et je ne la reverrai plus. En ce moment ça se passe ainsi dans ma vie. Les femmes sont de passage. Leurs sous-vêtements se répandent dans le salon comme des pétales fanés. Elles veulent parfois être traitées comme des reines, parfois comme des garces, et moi je m’adapte selon la circonstance, puis les regarde partir. Si je ne me suis pas endormi avant.

Une partie de jambes en l’air est comparable à la littérature : il faut trouver les bons mots. Et le bon rythme.

/ / /

ELLE habite de l’autre côté du lac depuis peu, ce n’est pas très loin et pourtant c’est à des années-lumière. Tout dépend de l’humeur du jour, je trouve rassurant qu’elle soit partie vivre avec son nouveau petit ami dans un lieu où je ne risque pas de la croiser. Quand je tourne en rond dans ma petite ville où le temps languit, je la maudis de la savoir heureuse avec un autre.

ELLE, c’est la femme de ma vie. C’était. L’imparfait du verbe « être » me contraint à accumuler les relations sans lendemain, histoire de me distancer davantage de mon bel amour chaviré.

J’aime coucher avec les femmes mariées parce qu’après la baise elles rentrent à la maison sans aucun malentendu, aucune attente, aucune conversation à entretenir, sauf avec Céline qui ne veut pas être considérée comme un coup d’un soir. Céline, je l’ai connue vingt ans plus tôt, elle était maquée, je l’étais aussi. Nous avons flirté brièvement avant de reprendre la voie de la raison. Oui, à vingt ans, nous croyions encore à certains idéaux qui, vus d’ici, ressemblaient déjà à un phare de voiture amoché. Puis elle s’est mariée, a fait deux gosses et a préféré disparaître sans laisser de traces. De temps en temps nous nous écrivions des messages, mais les nouvelles se raréfiaient jusqu’au jour où j’ai compris qu’elle ne répondait que par politesse.

Dernièrement, je l’ai croisée à une fête, bien éméchée. Elle ne m’a pas remarqué tout de suite à cause de la foule. Je l’attrape par le bras pour la saluer et c’est là qu’elle me fait une déclaration devant mes amis, elle, d’habitude si réservée, si évanescente.

– Écoute, je t’ai toujours aimé et je t’aimerai toujours, déclare-t-elle entre deux hoquets. Tu es mon plus grand regret, mon rendez-vous manqué.

Mon rendez-vous manqué. Plutôt joli pour définir une personne, je m’en servirai sûrement dans mon texte. Je lui réponds un peu par défi :

– Si tu m’aimes vraiment, alors prouve-le.

David, qui a fait le plein en shots et cocktails variés, me balance :

– A dónde vas, mi hermano ? ¡ Es la hora de los naufragios ! (Où vas-tu mon frère ? C’est l’heure des naufrages !)

Et il lâche un cri strident, tel un coyote mexicain au milieu du désert.

À la grande stupéfaction de mon entourage, je m’éloigne avec Céline en direction du lac, nous quittons le centre névralgique de la fête et échouons dans un parking désert où la musique, bien qu’éloignée, nous parvient encore. Céline a de magnifiques seins que je mordille avec avidité sous les notes de Baila Morena de Zucchero. Ses soupirs me font perdre la raison, j’écarte ses jambes et elle m’invite à la pénétrer. Je ne me fais pas prier. Toutes nos frustrations accumulées pendant vingt années de courtoisie y passent. Derrière un buisson, un type avec une casquette blanche NY pisse à cinq mètres de nous et fredonne un air qui me rappelle vaguement quelque chose. Céline jouit, pas moi. L’alcool joue avec ma libido. Si la bière l’endort, la vodka la décuple. Et ce soir j’ai bu beaucoup de bière. Monsieur Casquette Blanche s’éloigne en titubant.

Céline me raconte qu’elle s’ennuie dans sa vie de couple, qu’elle regrette d’avoir repêché son mari alors qu’il avait décidé de la quitter quelques années plus tôt. Scénario classique à quarante ans : le mariage, un boulot stable, l’apéro du vendredi avec les collègues, deux grossesses assez rapprochées, la maison, des vacances en Guadeloupe ou à Bali et bim ! la dégringolade… On s’évertue à se construire ses propres cages.

D’un pas incertain, elle monte dans le bus, et avant que les portes ne se referment, me dit qu’elle a envie de me revoir. Je ne dis pas non.

/ / /

Moins underground que Lausanne, moins guindée que Montreux, moins cosmopolite que Genève, moins militante que Berne, moins folklorique que Lucerne, ma ville somnole dans le brouillard en automne, s’endort en hiver, balbutie au printemps et conjure le malheur aux premiers jours de l’été. Ici, on trouve plus de pharmacies que de boîtes de nuit. Après, on s’étonne du nombre pharamineux de dépressifs. À partir de 19h, les rues sont désertées. Les gens se précipitent à la maison avec leurs courses. Le dîner, le JT, un film ou une série Netflix pour les plus captivés et dodo. Tout est tranquille. Précis comme une horloge. La sérénité c’est moins bandant que la passion, et des gens passionnés dans le coin j’en connais peu.

Agota Kristof2, l’écrivaine d’origine hongroise, a vécu ici mais rien ne le rappelle, pas de plaque commémorative, aucune rue à son nom. On ne sait même plus qui est Agota Kristof. L’autre jour j’en parlais au bureau avec un collègue qui m’a répondu qu’il avait adoré Le Crime de l’Orient-Express. C’est dire…

Le jour je suis athée, trop occupé à fonctionner, et à la tombée de la nuit je me surprends à prononcer quelques prières à voix haute. Personne ne les entend, personne ne m’entend. La maison est vide et si lourde de SA présence invisible. L’idée – plutôt un raccourci – c’est d’avoir l’esprit toujours en éveil, sans répit. Et les bars deviennent mes temples.

Les potes me disent qu’ils aimeraient tant avoir mon charisme. J’ai toujours pensé qu’on racontait ce genre de salades à ceux qui ne ressemblaient à rien. Quand je me regarde dans le miroir, je vois le charisme d’un pingouin et l’habileté d’un rhinocéros. C’est le genre de compliment que j’oublie quand je commence à boire. Jusqu’à quand tiendrai-je le coup ?

Les mots et les images s’empilent dans ma tête à une vitesse foudroyante, il faut que ça sorte avant le brouillard ou l’implosion. Comme j’ai oublié mon cahier de notes à la maison, le serveur désœuvré m’apporte serviettes et stylo. Tout un pan de la littérature déconseille les fulgurances stylistiques, sous prétexte que ces dernières n’apportent rien au texte si ce n’est un côté artificiel, voire convenu. Rien à cirer. Les mots arrivent de manière inopinée et on fait avec.

Pourquoi les gens activent-ils la touche haut-parleur sur leur téléphone portable au milieu d’un café ? N’existe-t-il plus de barrières entre la chose privée et celle publique ? Est-ce si important d’apprendre que Félix a oublié l’anniversaire de sa femme alors que personne dans le bistrot ne connaît ni Félix ni sa femme ? Mon texte mental se dissipe avant même de le coucher sur la serviette. Alors je me lève, m’approche de l’inconnu au portable, renverse ma bière sur sa tête et écrase son foutu appareil sous mon talon. Ensuite je lui plante le stylo dans l’œil et lui care les serviettes dans le cul après les avoir soigneusement enroulées ! En fait non, rien de tout ça. Je paie et m’en vais. Je n’ai pas l’âme téméraire ou bagarreuse. Depuis toujours, le monde me passe dessus avec son rouleau compresseur, et en plus je demande pardon.

/ / /

ELLE est traductrice, maîtrise l’allemand comme personne et déteste l’anglais. Moi c’est l’inverse. Elle fait son jogging tous les matins derrière son chien et pratique la natation à outrance. C’est pour elle qu’un jour, deux semaines après notre rupture, par un après-midi ensoleillé d’avril, j’ai décidé de me jeter dans le lac (choix ironique, la noyade !) avec ma voiture. Ce jour-là, deux choses m’ont sauvé la vie : une boîte à vitesse défectueuse et mon pote David qui passait dans le coin par hasard. Depuis, mon ami d’enfance m’a pris sous son aile. Pendant deux mois il m’a hébergé, consolé les nuits où je faisais des crises d’angoisse à faire pâlir Freddy Krueger3. David, l’éternel optimiste, espagnol, célibataire dans l’âme, refuse de me voir sombrer. Les femmes qui le connaissent le surnomment Rocco. Je vous laisse à vos interprétations.

– Ne pense plus à elle, Leo, m’a-t-il craché en pleine figure, ELLE ne veut plus te revoir, tu l’as blessée. Plus vite tu intégreras ce concept, mieux tu te porteras.

– Facile à dire.

– Les femmes d’aujourd’hui, elles méprisent les dépressifs. Elles ne raffolent pas des écrivains maudits de ton espèce, plus d’action et moins de réflexion, hombre ! Alors remets-toi vite d’aplomb ! Plus tu te comporteras comme un salaud avec elles, le type bad boy, et plus elles te chercheront.

C’est ce genre de conseils que David m’a prodigués pendant ma période down. Ses phrases commencent souvent par « Plus tu fais ci et plus etc., etc. », un peu comme si l’effort payait à tous les coups. J’écoutais d’une oreille alors que mon cœur était toujours planté dans le même jardin, là où il n’avait plus sa place. Et pourtant je m’entêtais à l’arroser.

/ / /

Le succès relatif de mon premier roman, Le désert d’un tartare de bœuf, ne dépasse pas les frontières de ma ville, une mauvaise promotion de la part de ma maison d’édition en est sans doute la cause. Ceci dit, les retours de mes connaissances et de quelques inconnus me font du bien en cette période compliquée. Dans ce premier récit, au-delà de l’histoire d’amour bancale des deux protagonistes, je faisais une critique féroce de la civilisation occidentale, avec beaucoup de cynisme et d’humour grinçant. Je m’évertuais à démolir les bien-pensants. Comment le message a-t-il été perçu dans le milieu si guindé de la littérature ? Je crains que le message ne leur soit pas parvenu.

Le deuxième manuscrit, achevé depuis quelques temps, repose dans un tiroir au chaud chez mon éditeur, en attendant la rentrée littéraire et la promesse d’une meilleure publicité. Je ne vis pas de mon écriture. En ce moment, à vrai dire, je ne vis que de choses passées, de souvenirs que j’essaie de chasser et qui reviennent encore plus éclatants, avec le fantôme d’ELLE en première ligne qui me hante en permanence. Le reste compte peu.

Pendant longtemps j’ai essayé de mener une vie équilibrée, sans dérapages, et rien de bon ni de merveilleux ne s’est profilé à l’horizon, excepté une déception ahurissante. Dieu sait ce que j’attendais de la vie. Une récompense ? Un prix de consolation ou un truc dans le genre ? Aujourd’hui, je m’attends à tout mais n’attends plus rien. Il n’y a aucun génie dans la lampe. Ce qui arrive est juste un enchaînement de petites choses, entre moments d’éclat et déprimes abyssales.

/ / /

Récemment, je me suis rapproché de ma collègue Julia. À une soirée de boîte, je l’ai surprise en pleurs devant le parking alors que je revenais d’un soulagement de vessie en plein air. Nous avons sympathisé. Julia a les cheveux en bataille, bruns avec des reflets orangés. Silhouette musclée, de grande taille, elle a un peu ce côté femme fatale dont les hommes sont friands mais dont aucun ne s’approche de peur de se prendre un joli râteau en pleine face.

Nous discutons un long moment de bouquins, de rêves freudiens, du dernier Joker qui est passé sur les écrans. Je la trouve intéressante, pertinente dans ses propos. Nous décidons de partir dans un endroit moins bruyant, rien de tel que le bistrot voisin encore ouvert et inanimé, à l’exception des deux habitués avachis sur le comptoir qui se chambrent. Nous commandons une bière.

– Sauf indiscrétion de ma part, pourquoi pleurais-tu tout à l’heure ?

– …

– Un homme ?

– Ça se voit tant que ça ?

– La plupart du temps, il n’y a qu’un salaud pour mettre une femme dans cet état.

Sourire mélancolique.

– Tu es un salaud, toi ?

– Je l’ai été autrefois, oui. Avec la femme que j’ai le plus aimée.

– Tu l’as trompée ?

– C’est la seule femme que je n’ai jamais trompée. Ça ne m’a pas empêché de lui faire du mal.

– Tu la battais ?

– Tu rigoles ou quoi ? Bien sûr que non.

– Alors ?

– Je n’ai pas réussi à m’investir dans notre histoire comme elle le souhaitait. La peur sans doute.

– La peur de quoi ? De perdre ta liberté ? Ton indépendance ?

– Oscar Wilde a écrit : « Être en couple c’est ne faire qu’un. Oui, mais lequel ? »

– Je comprends.

– Je l’ai quittée en lui disant que je n’avais plus de sentiments pour elle. Trois mois plus tard, en larmes et à genou devant elle, elle m’a repris. Puis j’ai remis ça. Je suis parti une seconde fois prétextant une incompréhension chronique de sa part envers moi. Toute cette histoire alors que je l’aimais à en crever.

– Un gros connard en somme.

– Exact. Et il n’y a pas un jour qui passe sans que je ne regrette.

Je bois ma bière au goulot, fraîche elle s’installe dans mon estomac pour se mélanger au vin blanc de l’apéritif, aux trois verres de vin rouge du repas et à l’amaretto après le dessert. Je lui demande :

– Et toi, c’est quoi ton histoire ?

– Ce serait trop long à raconter.

– Nous avons toute la nuit devant nous. Comment il s’appelle ?

– Évitons les noms, veux-tu.

– Ok, qu’est-ce qu’il t’a fait, Mister Inconnu ?

Après un silence :

– Mister Inconnu est marié, il a une famille. Il dit qu’il m’aime mais il n’arrive pas à quitter sa femme.

– Ça dure depuis combien de temps ?

– Bientôt trois ans. Il l’emmène à la montagne ce weekend pour leurs dix ans de mariage. Il me dit qu’il ne peut pas faire autrement. J’en ai marre d’attendre.

Je ne blâme personne. D’un côté, le monde est fait de trouillards, de lâches et de l’autre, d’individus qui prennent leurs responsabilités, des gens « clean », et parfois tout ce beau monde se mélange et intervertit les rôles. Les lâches deviennent responsables et les justes dérapent. Il n’y a aucune règle. Plus il y a d’individus et plus il y a de masques à porter, c’est inévitable. Personne n’est à l’abri du malheur, personne n’est à l’abri d’un bonheur manqué.

– Quand deux personnes partagent des sentiments amoureux, reprend-elle, je crois tout bonnement et connement que cela constitue une raison suffisante pour les vivre.

– Là où ça merde, lui dis-je, c’est que tu es apparemment la seule à le penser.

– Tu as raison. Peut-être que la meilleure réplique à cette histoire d’amour bancale, c’est d’être heureuse sans lui. Avec un autre.

– À mon avis, il faut être heureux pour soi d’abord.

(Leo, voici la sortie la plus plate de la littérature mondiale, digne d’un feuilleton texan dont je tairai le nom !)

– J’aimerais me trouver un petit coin où m’effondrer un moment, ça me ferait du bien.

Julia en a plein le cul de cette situation. Et moi de la mienne. Encore combien de temps vais-je devoir en baver ? La brutalité du temps qui passe me détruit, moi qui pensais avoir anesthésié mes tourments.

/ / /

De taille moyenne, noiraud, regard ténébreux, Gérard fait partie de la bande, un ami d’enfance lui aussi, comme David. Élevé à coups de sermons religieux, il consacre sa vie à faire le bien autour de lui. Je suis le parrain de sa petite. Sa femme Marion, petite brindille aux yeux marrons et verts en amande, discrète, aimable et très attentionnée, m’écrit un message chaque année le jour de mon anniversaire, et n’en a pas oublié un seul depuis notre rencontre.

Gérard la trompe occasionnellement. Marion boit pour transcender la monotonie.

– Tu sais, avec Marion, ça se passe plutôt bien, j’ai rien à redire là-dessus, mais j’ai envie de coucher avec d’autres. On s’est connus trop jeunes, j’ai pas eu le temps de faire mes expériences. Quand je vois la vie que tu mènes, Leo, je t’envie.

Je fais abstraction de sa dernière considération. Gégé ne retient que le meilleur de chaque personne et pense souvent, avec envie et amertume, à la réussite des autres et à sa condition injuste. Qu’ai-je réussi de plus que lui ? Je n’en sais strictement rien.

– Et elle, tu penses qu’elle va voir ailleurs ?

– Non, pas Marion. C’est pas son truc. Elle est plutôt casanière, elle. Je voudrais presque qu’elle le fasse pour que j’arrête de culpabiliser.

– Propose-lui le libertinage.

– T’es malade !

– Pourquoi ?

– On a la petite et puis les gens, qu’est-ce qu’ils penseraient de nous ?

L’avis des autres a toujours été un problème pour Gégé, c’est sans doute dû à son éducation judéo-chrétienne. Les évangiles ne l’ont pourtant jamais empêché de « convoiter » en dehors de son couple. Le soir de la fête nationale, l’année dernière, il se faisait sucer pendant les feux d’artifices, a ensuite rejoint une autre femme en fin de soirée pour un second feu d’artifice, plus abouti celui-là. L’Éden… à en croire son compte rendu.

Nous sommes à l’anniversaire de la petite. Elle souffle ses cinq bougies. Depuis le début de l’après-midi, Marion et Gérard ne se sont pas adressé la parole. De temps en temps, elle laisse traîner sa main sur la cuisse de son mari et lui, répond par un sourire furtif. Ils essaient de sauver les apparences, ça se voit à des kilomètres. Un certain malaise s’installe parmi les invités. Marion me fait de la peine et mériterait que son homme, malgré ses écarts, lui accorde plus d’attention. Ce n’est pas antinomique. Constatant cela, j’essaie d’apporter un peu de légèreté. Je les prends tous les deux dans mes bras, les bouscule affectueusement et ose une phrase qui se veut drôle :

– Ah mon Gégé, tu en as de la chance ! Si Marion était célibataire, je lui demanderais son numéro de téléphone.

Tout le monde rit et l’atmosphère se détend. La petite renverse le gâteau, déballe ses cadeaux et affiche son bonheur sur ses joues rondes et rouges.

Je vais chercher ma veste, la fête est finie. Marion m’accompagne dans la petite chambre et me souffle à l’oreille :

– Tu l’as déjà mon numéro de téléphone.

Et elle m’embrasse sur la bouche en me caressant l’entrejambe. Par réflexe, ma langue sort de son antre pour finir sa course dans sa bouche sucrée. Nos langues s’entremêlent deux ou trois secondes. Un coup de vent. Sans un mot, ni un regard, je disparais. Une fois dans la voiture, je me rends compte que je n’ai pas dit au revoir à mon Gégé. La fête est finie.

/ / /

Ce soir David veut sortir, et quand il hurle « On fait la fête ! » à la manière de José Garcia, on ne peut qu’accepter le sort qu’il a prévu pour nous. Rien ne l’arrête alors qu’un rien m’arrête. Je le compare souvent à un super-héros dont le rhume des foins est le seul point faible, sa kryptonite.