L’Homme invisible - Herbert George Wells - E-Book

L’Homme invisible E-Book

Herbert George Wells

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L’Homme invisible est un roman de science-fiction de H. G. Wells, publié en 1897.
Présentation
| Après quinze ans de recherches ruineuses, l’albinos Griffin invente une formule scientifique permettant de devenir invisible. Ayant réussi une expérience sur le chat de sa voisine, le savant décide d’expérimenter la formule sur lui-même, notamment pour fuir ses créanciers, avant de déclencher un incendie visant à effacer ses traces. Néanmoins, Griffin supporte fort difficilement les nombreux inconvénients générés par son invisibilité. D’un naturel caractériel et misanthrope, en butte à mille difficultés matérielles l’empêchant de poursuivre ses expérimentations, il sombre progressivement dans la démence…|
|Wikipédia|

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SOMMMAIRE

Chapitre I. Un étrange voyageur

Chapitre II. Les premières impressions de Teddy Henfrey

Chapitre III. Les mille et une bouteilles

Chapitre IV. Une interview

Chapitre V. Un voleur au presbytère

Chapitre VI. Le mobilier qui danse

Chapitre VII. L’Étranger démasqué

Chapitre VIII. Sur le passage de l’homme invisible

Chapitre IX. M. Thomas Marvel

Chapitre X. Visite de M. Thomas Marvel à Iping

Chapitre XI. Dans l’auberge

Chapitre XII. L’homme invisible se fâche

Chapitre XIII. M. Marvel discute sa soumission

Chapitre XIV. À Port-Stowe

Chapitre XV. L’homme qui courait

Chapitre XVI. « Aux joyeux joueurs de cricket »

Chapitre XVII. L’Hôte du Docteur Kemp

Chapitre XVIII. L’homme invisible dort

Chapitre XIX. Premiers principes

Chapitre XX. Le logement de Great Portland Street

Chapitre XXI. Oxford Street

Chapitre XXII. Dans un grand magasin

Chapitre XXIII. La boutique de Drury Lane

Chapitre XXIV. Projet avorté

Chapitre XXV. La chasse à l’homme invisible

Chapitre XXVI. Meurtre de Monsieur Wicksteed

Chapitre XXVII. Siège de la maison de Kemp

Chapitre XXVIII. Le chasseur chassé

Épilogue

Notes

HERBERT GEORGE WELLS

L'HOMME INVISIBLE

roman

1897

Raanan Edition

Livre 233 | édition 1

Chapitre I. Un étrange voyageur

L’étranger arriva en février, par une matinée brumeuse, dans un tourbillon de vent et de neige. Il venait, à pied, par la dune, de la station de Bramblehurst, portant de sa main couverte d’un gant épais, une petite valise noire. Il était bien enveloppé des pieds à la tête, et le bord d’un chapeau de feutre mou ne laissait apercevoir de sa figure que le bout luisant de son nez. La neige s’était amoncelée sur ses épaules, sur sa poitrine ; elle ajoutait aussi une crête blanche au sac dont il était chargé.

Il entra, chancelant, plus mort que vif, dans l’auberge, et, posant à terre son bagage :

« Du feu, s’écria-t-il, du feu, par charité ! Une chambre et du feu ! »

Il frappa de la semelle, secoua dans le bar la neige qui le couvrait, puis suivit Mme Hall dans le petit salon pour faire ses conditions. Sans autre préambule, et jetant deux souverains sur la table, il s’installa dans l’auberge.

Mme Hall disposa le feu et alla préparer le repas de ses propres mains. Un hôte s’arrêtant à Iping en hiver, c’était une aubaine dont on n’avait jamais entendu parler. Et encore un hôte qui ne marchandait pas ! Elle était résolue à se montrer digne de sa bonne fortune.

Dès que le jambon fut bien à point, dès que Millie, la lymphatique servante, eut été un peu réveillée par quelques injures adroitement choisies, l’hôtesse apporta nappes, assiettes et verres dans la salle et commença de mettre le couvert avec le plus d’élégance possible. Quoique le feu brûlât vivement, elle constata, non sans surprise, que le voyageur conservait toujours son chapeau et son manteau, et, regardant par la fenêtre la neige tomber dans la cour, se tenait de manière à dissimuler son visage. Ses mains toujours gantées étaient croisées derrière son dos. Il paraissait perdu dans ses réflexions.

Elle remarqua que la neige fondue qui saupoudrait encore ses épaules, tombait goutte à goutte sur le tapis.

« Voulez-vous me permettre, monsieur, dit-elle, de prendre vos effets, pour les mettre à sécher dans la cuisine ?

– Non », répondit l’autre sans se retourner.

N’étant pas sûre d’avoir bien entendu, elle allait répéter sa question, quand il retourna la tête et, la regardant :

« Je préfère les garder », ajouta-t-il nettement.

Mme Hall observa qu’il portait de grosses lunettes bleues, avec des verres sur le côté à angle droit, et que d’épais favoris, répandus sur le col de son vêtement, empêchaient de rien voir de ses joues ni de son visage.

« Très bien, monsieur, comme il vous plaira… Dans un moment la pièce sera plus chaude. »

Il ne répliqua pas et se détourna de nouveau. Mme Hall, sentant ses avances inopportunes, acheva lestement de dresser la table et s’empressa, en trottinant, de sortir. Quand elle revint, son hôte était toujours là, debout, immobile comme une statue de pierre, faisant le gros dos, le collet relevé, le bord du chapeau rabattu et dégouttant, la figure et les yeux complètement cachés. Elle servit d’un geste important les œufs au jambon et cria, plutôt qu’elle ne dit :

« Votre déjeuner est prêt, monsieur !

– Merci », répondit aussitôt l’étranger.

Mais il ne bougea pas jusqu’à ce qu’elle eût refermé la porte sur elle.

Alors seulement il fit volte-face et s’approcha de la table avec une certaine impatience.

Comme elle arrivait à la cuisine, en passant derrière le comptoir, Mme Hall entendit un bruit renouvelé à intervalles réguliers : tac, tac, tac, cela se répétait toujours ; c’était le bruit d’une cuiller tournant dans un bol.

« Ah ! cette fille ! s’écria-t-elle. Là ! j’ai tout à fait oublié la moutarde. C’est sa faute : pourquoi est-elle toujours si lente ? »

Et, tout en achevant elle-même de battre la moutarde, elle lança vers Millie quelques aménités sur les inconvénients de l’indolence. « N’avait-elle pas de ses mains préparé les œufs et le jambon, mis le couvert, et tout fait en somme, tandis que Millie, mon Dieu ! mon Dieu ! n’avait réussi qu’à l’empêcher de servir la moutarde ! Et cela, avec un nouvel hôte, qui montrait l’intention de séjourner ! » Alors l’hôtesse remplit le moutardier et, le plaçant avec cérémonie sur le plateau à thé, noir et or, elle le porta dans le salon.

Elle frappa et entra tout de suite. Aussitôt l’étranger fit un mouvement rapide : elle n’eut que le temps d’entrevoir un objet blanc qui disparaissait derrière la table ; le voyageur avait l’air de ramasser quelque chose sur le parquet. Ce n’est qu’après avoir déposé son plateau qu’elle remarqua que pardessus et chapeau avaient été ôtés et placés sur une chaise devant le feu. Une paire de souliers mouillés menaçait de la rouille son garde-feu en acier. Elle s’avança résolument vers cette défroque, et, d’un ton qui n’admettait pas de refus :

« Maintenant, sans doute, je puis prendre tout cela pour le faire sécher.

– Laissez le chapeau ! » répondit le visiteur d’une voix sourde.

En se retournant, elle vit qu’il avait levé la tête et qu’il la fixait. Pendant une minute, elle le considéra fixement, trop surprise pour dire un mot.

Il tenait un linge blanc, une serviette apportée par lui, sur la partie inférieure de sa figure, de façon que sa bouche et ses mâchoires fussent complètement cachées : cela expliquait le timbre assourdi de sa voix. Mais ce n’était pas cela qui étonnait le plus Mme Hall. En effet, tout le front du voyageur, au-dessus des lunettes bleues, était couvert d’un bandeau blanc, un autre bandeau, appliqué sur les oreilles, ne laissait pas apercevoir le moindre bout de visage, si ce n’est un nez rouge et pointu, toujours aussi rouge et luisant que tout à l’heure, à l’arrivée. L’homme portait une jaquette de velours foncé, avec un large collet noir, relevé autour du cou et laissant passer une ligne de linge. La chevelure, épaisse et brune, qui s’échappait au hasard, en petites queues, en petites cornes singulières, de dessous les deux bandeaux croisés, donnait à la physionomie l’aspect le plus étrange que l’on pût imaginer. Cette tête, enveloppée, emmitouflée, était si différente de ce qu’avait prévu Mme Hall que celle-ci, pendant un moment, demeura pétrifiée.

Lui, n’écartait point sa serviette ; il continuait à la tenir sous son nez, ainsi qu’elle le voyait maintenant, d’une main gantée de marron, et, de ses verres impénétrables, il la regardait.

« Laissez le chapeau ! » répétait-il, parlant indistinctement à travers sa serviette blanche.

Les nerfs de Mme Hall commençaient à se remettre de la secousse éprouvée. Elle laissa le chapeau sur la chaise auprès du feu.

« Je ne savais pas, monsieur, que… que… »

Et elle s’arrêta, tout embarrassée.

Ses regards allaient alternativement d’elle à la porte.

« Je vais les faire bien sécher tout de suite », dit-elle en sortant de la pièce avec les vêtements.

Elle lança un dernier coup d’œil vers cette tête emmaillotée de blanc, vers ces lunettes sans expression ; la serviette cachait toujours la figure. Elle frissonna un peu quand elle eut fermé la porte derrière elle, et son visage exprimait bien toute sa surprise, toute sa perplexité.

« Non, jamais je n’ai… », dit-elle tout bas.

Elle retourna tout doucement à la cuisine, trop préoccupée pour demander à Millie ce que celle-ci fricotait juste à ce moment.

Le voyageur s’assit et tendit l’oreille au bruit des pas qui s’éloignaient. Avec inquiétude il regarda du côté de la fenêtre, avant d’écarter sa serviette ; puis il reprit son repas. Il avala une bouchée, jeta vers la croisée un nouveau regard de méfiance, mangea une autre bouchée ; puis il se leva, et, tenant à la main sa serviette, il traversa la chambre et abaissa le store jusqu’à la hauteur du rideau de mousseline qui couvrait les carreaux du bas. La pièce fut plongée dans une demi-obscurité. Après quoi, il revint, l’air plus tranquille, à la table et au repas.

« Le pauvre homme a eu un accident, ou une opération, ou quelque chose, se dit Mme Hall. Mon Dieu, quelle peur il m’a faite, avec tous ses bandeaux ! »

Elle raviva le feu, ouvrit un chevalet et étendit dessus les vêtements de son hôte.

« Et ces lunettes !… À coup sûr, il avait l’air d’un scaphandrier plutôt que d’un homme ordinaire ! »

Elle pendit le cache-nez à un coin du support.

« Et il tient tout le temps ce mouchoir sur sa bouche ! Il parle à travers… Peut-être aussi a-t-il quelque chose à la bouche. Qui sait ? »

Elle tourna sur elle-même, comme frappée d’un brusque souvenir :

« Que Dieu me bénisse ! s’écria-t-elle en changeant subitement de sujet. N’avez-vous pas encore fait ces pommes de terre, Millie ? »

Lorsque Mme Hall vint pour desservir le déjeuner de l’étranger, elle fut confirmée dans son idée qu’il devait avoir eu la bouche blessée et déformée par un accident. En effet, il fumait une pipe et, pendant tout le temps qu’elle resta dans la pièce, il ne se sépara point, pour porter le tuyau à ses lèvres, du foulard de soie dont il avait enveloppé la partie inférieure de sa figure. Pourtant ce n’était pas distraction, car elle le vit surveiller le tabac qui allait s’éteindre.

Il était dans un coin, le dos tourné au store, et – ayant bien mangé et bien bu, s’étant bien réchauffé – il parlait d’un ton moins bref. Le reflet de la flamme prêtait à ses grosses lunettes une sorte de rougeoiement qu’elles n’avaient pas eu jusqu’alors.

« J’ai des bagages à la gare de Bramblehurst », dit-il.

Et il demanda comment il pourrait se les faire envoyer. Très poliment, il inclina sa tête emmaillotée pour remercier Mme Hall de ses explications.

« Demain ! dit-il. N’est-il pas possible d’avoir cela plus rapidement ? »

Il parut contrarié quand elle lui répondit que non. En était-elle bien sûre ? N’y avait-il pas un homme qui voulût y aller avec une charrette ?…

Mme Hall, sans hésiter, lui expliqua les difficultés du pays, et la conversation s’engagea.

« Il y a, monsieur, une route très montante, par la dune », dit-elle pour écarter l’idée de la voiture.

Puis, allant au-devant d’une confidence : « Une voiture y avait versé, un peu plus d’un an auparavant. Un monsieur avait été tué, sans compter le cocher. Les accidents, monsieur, arrivent si vite, n’est-ce pas ? »

Mais le visiteur n’était pas si commode à mettre en train.

« Oui, en effet ! » dit-il à travers son foulard, en observant tranquillement Mme Hall à l’abri de ses verres impénétrables.

« Sans compter qu’il faut longtemps encore pour se rétablir, n’est-ce pas ? Tenez, mon neveu, Tom, il s’est coupé au bras, en jouant avec une faux, en tombant dessus dans un champ où l’on faisait les foins. Dieu me pardonne, il est resté trois mois, monsieur, sans pouvoir rien faire. C’est à ne pas le croire : j’ai toujours, depuis lors, grand-peur des faux.

– Je comprends cela !

– Nous avons craint, une fois, qu’il n’eût à subir une opération. Il était si mal, monsieur ! »

Le visiteur éclata brusquement d’un rire qu’il parut réprimer et étouffer dans sa bouche.

« Ah ! vraiment !… fit-il.

– Oui, monsieur. Et il n’y avait pas de quoi rire, occupée de lui comme je l’étais, parce que ma sœur avait assez de besogne avec son petit monde. Il y avait des pansements à faire, défaire. En sorte que, si j’osais le dire, monsieur…

– Voulez-vous me donner des allumettes ? fit brusquement l’étranger. Ma pipe est éteinte. »

Mme Hall fut arrêtée net. Cela était vraiment malhonnête de la part de ce monsieur, après qu’elle venait de lui dire tout ce qu’elle avait eu d’ennuis !… Elle le dévisagea un moment, interloquée ; puis elle se rappela les deux souverains donnés à l’arrivée, et cela fit qu’elle alla chercher des allumettes.

« Merci ! » fit-il, quand elle lui en apporta.

Et il se détourna de nouveau pour regarder par la fenêtre.

Évidemment il était chatouilleux sur la question des opérations et des pansements. Elle n’osa plus rien dire, mais cette manière de la rudoyer l’avait irritée… Millie eut lieu de s’en apercevoir pendant l’après-midi.

Le voyageur resta dans le salon jusqu’à quatre heures, sans donner à son hôtesse prétexte à y entrer ; il demeura presque continuellement immobile, sans doute assis, dans l’obscurité croissante, fumant à la lueur du foyer, ou peut-être sommeillant. Une ou deux fois, quelque oreille attentive l’aurait entendu tisonner ; après cela, pendant cinq minutes, il arpentait la pièce. Il semblait se parler à lui-même. Puis le fauteuil craquait : il venait de se rasseoir.

Chapitre II. Les premières impressions de Teddy Henfrey

À quatre heures, il faisait tout à fait sombre. Au moment où Mme Hall prenait son courage à deux mains pour aller demander à son hôte s’il désirait du thé, Teddy Henfrey, le petit horloger, entra dans le bar.

« Vrai, madame Hall, voilà un fichu temps pour des bottines légères ! »

La neige tombait de plus en plus fort.

Mme Hall acquiesça d’un hochement de tête et remarqua que Teddy avait sa trousse avec lui.

« Pendant que vous êtes là, monsieur Teddy, je vous serais obligée de vouloir bien donner à la vieille pendule, dans le salon, un petit coup d’œil. Elle marche et elle sonne bien, mais la petite aiguille s’obstine à marquer six heures. »

Lui montrant le chemin, elle se dirigea vers la porte du salon ; elle frappa et entra.

Son hôte – elle le vit en entrant – était assis dans le fauteuil devant le feu, assoupi à ce qu’il semblait ; sa tête emmaillotée s’inclinait de côté. Pour toute lumière dans la chambre, la lueur rougeâtre qui venait du foyer. Tout était ou violemment éclairé ou tout à fait sombre. Elle avait d’autant plus de peine à rien distinguer qu’elle venait précisément d’allumer la lampe du bar et que ses yeux étaient encore éblouis. Mais, pendant une seconde, il lui parut que l’homme qu’elle regardait avait une bouche énorme, béante, une bouche invraisemblable, qui « mangeait » tout le bas de sa figure. Ce fut une image instantanée : une tête enveloppée de blanc, de gros yeux à fleur de front, et, au-dessous, un large four.

Alors, il bougea, il se redressa sur son siège, il leva la main. Ayant ouvert la porte toute grande, pour que la chambre fût mieux éclairée, Mme Hall le vit plus nettement : il tenait un foulard sur sa figure, tout comme elle l’avait vu auparavant tenir sa serviette. L’obscurité, pensa-t-elle, l’avait trompée.

« Est-ce que vous voudriez bien permettre que monsieur vienne arranger l’horloge ? dit-elle en surmontant son trouble.

– Arranger l’horloge ? » répéta le voyageur, jetant autour de lui des regards endormis et parlant pardessus sa main ; puis, tout à fait réveillé : « Mais, certainement !… »

Mme Hall sortit pour prendre une lampe ; lui se leva et s’étira. Alors, la pièce éclairée, M. Teddy Henfrey se trouva face à face avec l’homme aux bandeaux. Il en fut, disait-il, « tout chose ».

« Bonjour ! » lui dit l’étranger, en le fixant « avec des yeux de langouste », selon l’expression pittoresque de M. Henfrey qui désignait ainsi les lunettes aux verres fumés.

« J’espère, dit celui-ci, que je ne vous gêne pas.

– Non, pas du tout, répondit l’étranger. Pourtant, j’entends – et il se tournait vers Mme Hall – que cette pièce soit bien à moi, pour mon usage particulier.

– Je pensais, monsieur, que vous préféreriez que l’horloge…

– Certainement, certainement… Mais, règle générale, je désire être seul et que l’on ne me dérange pas. »

Il fit volte-face, les épaules à la cheminée, les mains derrière son dos.

« Et maintenant, ajouta-t-il, quand la réparation sera faite, je voudrais avoir du thé… Mais pas avant que la réparation soit terminée. »

Mme Hall était sur le point de sortir – cette fois, elle n’essaya pas d’engager la conversation, pour ne pas s’exposer à être rabrouée devant M. Henfrey – lorsque le client lui demanda si elle avait pris ses dispositions au sujet des malles restées à Bramblehurst. Elle répondit qu’elle avait parlé au facteur et que le voiturier les apporterait le lendemain.

« Êtes-vous sûre que ce soit le moyen le plus rapide ? »

Elle en était sûre, elle l’affirma avec froideur.

« C’est que, voyez-vous… Je vais vous expliquer ce que je n’ai pu vous dire plus tôt parce que j’étais trop gelé et trop fatigué : je suis un travailleur, un homme de laboratoire…

– Ah ! vraiment, monsieur ! fit Mme Hall, très intéressée.

– Et mes bagages contiennent des appareils, un matériel.

– Toutes choses bien utiles, sans doute !

– Naturellement, je suis impatient de poursuivre mes recherches.

– Naturellement, monsieur !

– Ma raison de venir à Iping, continua-t-il d’un ton assez délibéré, était le désir de la solitude. Je tiens à n’être pas troublé dans mon travail. En plus, d’ailleurs, de mon travail, un accident qui m’est arrivé… (« Je le pensais bien ! » se dit Mme Hall)… exige une certaine retraite. Mes yeux sont quelquefois si affaiblis et si douloureux que je dois m’enfermer dans l’obscurité des heures entières, m’enfermer à clef. Cela, de temps à autre. Pas pour le quart d’heure, toutefois. À ces moments-là, le moindre dérangement, par exemple l’entrée de quelqu’un dans ma chambre, est pour moi une cause de véritable torture… Il est bon que cela soit entendu.

– Parfaitement, monsieur. Si j’osais me permettre de demander…

– C’est bien tout, je crois », dit l’étranger, de ce ton tranquille et sans réplique qu’il savait prendre pour couper court aux interrogations.

Mme Hall dut garder sa question et sa pitié pour une circonstance meilleure.

Quand elle eut quitté la pièce, il resta debout devant le foyer, attentif – M. Henfrey le rapporta – à la réparation de l’horloge.

M. Henfrey travaillait, une lampe posée tout près de lui : l’abat-jour vert jetait une lumière plus vive sur ses mains, sur le cadran et sur les petites roues de l’horloge, laissant dans l’ombre le reste du salon.

Lorsqu’il leva la tête, sa vue d’abord fut troublée par les reflets colorés. Curieux de sa nature, il avait démonté les pièces, chose parfaitement inutile, avec l’idée de retarder son départ et d’arriver ainsi peut-être à engager la conversation avec l’étranger. Mais celui-ci demeurait silencieux et immobile. Si bien immobile que cela finit par agacer Henfrey. Il eut l’impression d’être seul et regarda : grise et peu éclairée, se dressait l’énorme tête à bandeaux, qui l’examinait avec ses grosses lunettes sombres, obscurcies d’une buée verdâtre. Cela devint pour Henfrey si insupportable que, pendant une minute, ils demeurèrent tous deux à se considérer d’un air confus. Puis Henfrey baissa les yeux. Situation vraiment bien gênante ! Il eût aimé à dire quelque chose. Convenait-il de faire observer que le temps était bien froid pour la saison ? Il se redressa comme pour choisir l’instant de placer cette remarque.

« Le temps…, commença-t-il.

– Pourquoi ne terminez-vous pas et ne partez-vous pas ? » dit la figure rigide, évidemment en proie à une fureur difficilement contenue. « Tout ce que vous êtes parvenu à faire, c’est de resserrer l’aiguille sur le cadran. Vous vous moquez du monde !

– Bien, monsieur… Une seule minute encore. Je revoyais avec soin… »

M. Henfrey finit sa besogne et s’en alla. Mais il s’en alla extrêmement contrarié.

« Sacrebleu ! » se disait-il en traversant à pied le village au milieu d’une rafale de neige, « il y a des fois où il faut bien arranger une horloge, tout de même ! »

Puis :

« Un homme n’a-t-il donc pas le droit de vous regarder ? Vilain singe ! »

Et encore :

« Non, à ce qu’il paraît… La police serait à ses trousses qu’il ne serait pas mieux enveloppé, mieux entortillé ! »

Au coin de la rue, devant chez Gleeson, il vit Hall, qui avait depuis peu épousé la patronne de l’auberge, et qui maintenant conduisait la « voiture à volonté », d’Iping à l’embranchement de Sidderbridge, quand par hasard quelqu’un en avait besoin ; Hall se dirigeait vers lui, revenant de la gare. À n’en pas douter, « il s’était arrêté un brin » à Sidderbridge : il suffisait, pour en être sûr, de le voir conduire.

« Comment va, demanda-t-il en passant.

– Ah ! vous avez chez vous un drôle de corps ! »

Hall, sans se faire prier, arrêta son cheval.

« Quoi donc ?

– Un client qui a l’air bien original est descendu chez vous, mon vieux !… »

Et Teddy commença de faire à Hall une description pittoresque de l’hôte bizarre de sa femme.

« Il a un peu l’air d’un déguisé. Moi, je tiendrais à voir la figure d’un homme si j’avais à le loger dans mon établissement. Mais les femmes sont si pleines de confiance, dès qu’il s’agit d’étrangers ! Hall, il s’est installé chez vous, et il n’a même pas encore donné de nom !

– Vraiment ? répondit Hall, qui avait l’intelligence plutôt paresseuse.

– Parfaitement ! reprit Teddy. Il a loué à la semaine, et vous ne serez pas débarrassé de lui avant huit jours. Et il traîne un tas de bagages, qui arriveront demain, à ce qu’il dit. Espérons, Hall, que ce ne sont pas seulement des caisses remplies de cailloux ! »

Il raconta comment sa tante, à Hastings, avait été refaite par un étranger dont les valises étaient vides. Bref, il laissa Hall vaguement inquiet.

« Hue, donc ! fit celui-ci. Il faut que j’y aille voir. » Teddy poursuivit sa route, l’esprit tout à fait soulagé.

Au lieu d’ « y aller voir », Hall, à son retour chez lui, fut sévèrement attrapé par sa femme pour le temps qu’il avait passé à Sidderbridge ; ses questions timides furent accueillies avec aigreur, sans qu’elle répondît à l’objet de ses préoccupations. Mais, en dépit des rebuffades, la graine de méfiance semée par Teddy germait dans sa cervelle.

« Vous ne savez pas tout, vous autres femmes ! » dit M. Hall, résolu à être renseigné le plus tôt possible sur la qualité de son hôte.

Dès que l’étranger fut couché, vers neuf heures et demie, M. Hall entra, l’air agressif, dans le salon, et il examina d’un œil soupçonneux le mobilier de sa femme, pour bien affirmer que l’étranger n’était pas maître dans la place ; il reluqua, non sans un peu de mépris, une feuille d’opérations mathématiques oubliée par l’autre. En se retirant, il recommanda à Mme Hall de veiller de très près aux bagages, quand ils arriveraient le lendemain.

« Occupez-vous de vos affaires, Hall ! répliqua celle-ci ; moi, je m’occuperai des miennes. »

Elle était d’autant plus portée à quereller son mari que l’étranger était évidemment un voyageur extraordinaire, et que, au fond, elle ne se trouvait pas du tout rassurée sur son compte. Au milieu de la nuit, elle s’éveilla en sursaut, rêvant de grosses têtes, blanches comme des navets, montées sur des cous sans fin, avec de gros yeux noirs, qui s’avançaient vers elle en rampant. Mais, femme de bon sens, elle maîtrisa ses terreurs, se retourna et se rendormit.

Chapitre III. Les mille et une bouteilles

C’est le 29 février, au commencement du dégel, que le singulier personnage était tombé des nues à Iping. Le lendemain, on apporta ses bagages, à travers la neige fondue. C’étaient des bagages bien remarquables. Il y avait deux malles, telles que le premier venu peut en posséder ; mais, en outre, il y avait une caisse de livres – de livres gros et lourds, dont quelques-uns couverts d’un grimoire manuscrit incompréhensible, et une douzaine, ou plus, de mannes, de boîtes, de coffres contenant certains objets enveloppés dans de la paille, des bouteilles de verre, à ce qu’il parut à Hall, lequel, curieux, arrachait la paille comme par hasard.

L’étranger, bien emmitouflé, avec son chapeau, son pardessus, ses gants, son cache-nez, avait manifesté l’intention d’aller au-devant de Fearenside et de sa voiture, tandis que Hall, cherchant l’occasion d’offrir son aide, risquait quelques mots de bavardage. Il sortit sans prendre garde au chien de Fearenside, qui flairait en amateur les jambes de Hall.

« Allez, arrivez donc, avec ces caisses ! Vous m’avez assez fait attendre ! »

Et il descendit le perron, se dirigeant vers l’arrière du chariot comme pour mettre la main sur la malle la plus petite.

Le chien de Fearenside ne l’eut pas plus tôt aperçu qu’il se hérissa et se prit à grogner d’une manière farouche ; l’autre avait à peine fait les premiers pas que l’animal sauta d’abord d’une façon inquiétante, puis s’élança bientôt sur la main.

« Oust ! » cria Hall, en reculant, car il n’était pas brave. Fearenside hurla :

« Allez coucher ! » et prit son fouet.

Tous deux virent les dents du chien effleurer la main, la bête exécuta un saut de côté et saisit la jambe de l’étranger : le pantalon se déchira, avec un bruit sec. Alors, la fine pointe du fouet de Fearenside atteignit le coupable, et celui-ci, aboyant de peur, se réfugia sous la voiture. Cela fut l’affaire d’une demi-minute. Personne n’avait parlé, tout le monde avait crié. L’étranger jeta un coup d’œil sur son gant déchiré, sur sa jambe, fit comme s’il voulait se baisser, puis se redressa brusquement et franchit le perron pour rentrer dans l’auberge. On l’entendit traverser précipitamment le corridor et grimper jusqu’à sa chambre l’escalier sans tapis.

« Ah ! la sale bête ! » fit Fearenside, sautant de la voiture avec son fouet à la main, tandis que le chien, sous la voiture, le suivait du regard. « Ici ! ici !… »

Hall était resté bouche béante.

« Il aura été mordu, dit-il. Je ferais bien d’y aller moi-même. »

Il suivit l’étranger. Dans le couloir il rencontra Mme Hall et lui apprit le méfait du chien. Il monta rapidement l’escalier. La porte du voyageur étant entrebâillée, il la poussa, l’ouvrit et entra sans cérémonie : la nature l’avait fait d’humeur familière. Le store baissé, la pièce était sombre. Il ne fit qu’apercevoir une chose tout à fait singulière : comme un bras sans main, s’agitant dans sa direction, et une figure à peine indiquée par trois gros points noirs sur du blanc, pareils aux taches marquées sur une pensée jaune. En même temps, il recevait un coup violent à la poitrine, il était rejeté en arrière, la porte lui retombait sur le nez, la clef tournait dans la serrure. Tout cela fut si rapide qu’il ne put rien distinguer : des formes vagues en mouvement, une poussée, un choc, rien de plus. Il resta abasourdi sur le palier obscur, se demandant avec terreur ce qui s’était passé.

Deux minutes, et il rejoignit le petit groupe qui s’était réuni devant la maison. Il y avait là Fearenside racontant pour la seconde fois l’incident du chien ; il y avait là Mme Hall se plaignant que ce chien mordît ses voyageurs ; il y avait là, en curieux, Huxter, le boutiquier d’en face, et, en arbitre, Sandy Wadgers, qui venait de sa forge ; puis des femmes et des enfants, tous parlant à tort et à travers.

« Je ne me laisserais pas mordre, moi, je vous en réponds ! »

« Il devrait être défendu d’avoir de pareils animaux. »

« Pourquoi l’a-t-il mordu ? »

Et le reste à l’avenant.

M. Hall, qui les examinait et les écoutait du perron, n’était plus sûr maintenant d’avoir vu là-haut quelque chose de si étrange. D’ailleurs, son vocabulaire était trop limité pour lui permettre de traduire ses impressions.

« Il prétend n’avoir besoin de personne, répondit-il à une question de sa femme. Il vaudrait mieux rentrer ses bagages à l’intérieur.

– Il aurait dû cautériser la plaie immédiatement, prononça M. Huxter, surtout si elle est à vif.

– Moi, je tuerais la bête, voilà ce que je ferais ! » dit une femme, dans le groupe.

Tout à coup, le chien se mit à grogner de nouveau.

« Venez donc, allons ! » cria sous la porte une voix courroucée.