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Amélie, jeune bretonne du 19ème siècle, ne savait pas qu’en embarquant sur un navire, en route pour les mers du sud, en compagnie de jeunes femmes tahitiennes, sa vie prendrait un cap exceptionnel et dramatique.
C’est une île, oubliée de tous dans l’immense Pacifique sud qui recueillera et tiendra captive la jeune fille et ses compagnes ainsi que plusieurs hommes, bandits et malfrats. Une grande complicité et un grand secret les unira toutes : île et femmes, pendant des générations, jusqu’au jour où, 150 ans plus tard, un jeune navigateur canadien venu du grand large découvrira un étonnant document qui bouleversera l’histoire de l’île. Pendant des siècles Are Nui passa inaperçue, seuls les anciens polynésiens la connaissaient. Un naufrage sur ses dangereux récifs bouleversa sa quiétude. C’est le récit de femmes courageuses unies dans le malheur, d’une culture forte qui a surmonté les obstacles. Enfin dévoilé, le secret de l’île réunira trois familles éloignées dans le temps et l’espace.
Ce roman entraîne les lecteurs dans un voyage passionnant dans le temps et l'espace au cœur des îles polynésiennes !
EXTRAIT
Océan Pacifique Sud, 20 juin 1843
Ses doigts se crispèrent sur la rugosité des grains de sable. Elle percevait, à travers le brouillard nauséeux qui appesantissait son cerveau fatigué, le refrain fracassant des vagues qui se brisaient sur ses mollets, soulevant sa jupe en une caresse effrontée. Elle n’osait pas bouger, incertaine encore : était-ce une trêve dans le chaos ? Était-ce une bribe d’espérance qui allait soulever les ténèbres de cette triste nuit ? Ses yeux s’obstinaient à se fermer, non plus par peur du sel qui les brûlait, mais par crainte de voir s’échapper le dernier espoir et de ne s’ouvrir que sur le néant bleu indigo qui l’avait aspirée, violentée, puis rejetée dans un puissant crachat.
Elle voulait dormir, dormir toujours pour oublier, pour espérer ne vivre qu’un simple cauchemar dont l’épouvante s’évaporerait au matin en une volute occulte esquissant les filaments d’une chevelure de sorcière.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Isabelle Briand est Bretonne. Elle n’a connu pour domicile que des voiliers de grande croisière. Depuis 35 ans, elle a vécu et navigué de l’Afrique à l’Amérique du Sud, du Brésil au Mexique, des Antilles à l’Amérique du Nord et au Canada, de la côte atlantique à la côte pacifique. Elle navigue actuellement en Polynésie qui lui a inspiré deux de ses romans.
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Seitenzahl: 328
Veröffentlichungsjahr: 2017
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L’île de la grande solitude
Du même auteur
Et vient le Ressac, éditions 5 sens, 2016
Le voyage de Poema, éditions Flamingo, 2016
Isabelle Briand
L’île de la grande solitude
Avant-propos
Ce récit est totalement le fruit de mon imagination, tout comme l’est l’île que j’ai volontairement située vaguement dans le grand Sud Pacifique. Si son histoire et sa géographie ont une vague similitude avec l’île de Pitcairn c’est que celle-ci a enflammé mon imagination quand après 40 jours de mer, j’y ai accosté avec mon voilier. Pour le reste, c’est pure fantaisie et je m’excuse auprès des Polynésiens pour avoir emprunté quelques-uns de leurs noms et de leurs traditions.
«…Du soir montent des feux et des points de silence
Qui vont s’élargissant et la lune s’avance.
Et la mer se déchire infiniment brisée
Par les roches qui prient des prénoms affolés.
Et puis plus loin des chiens, des chants de repentance
Et quelques pas de deux et quelques pas de danse… »
Jacques Brel (Les Marquises)
Prologue
Océan Pacifique Sud, 20 juin 1843
Ses doigts se crispèrent sur la rugosité des grains de sable. Elle percevait, à travers le brouillard nauséeux qui appesantissait son cerveau fatigué, le refrain fracassant des vagues qui se brisaient sur ses mollets, soulevant sa jupe en une caresse effrontée. Elle n’osait pas bouger, incertaine encore : était-ce une trêve dans le chaos ? Était-ce une bribe d’espérance qui allait soulever les ténèbres de cette triste nuit ? Ses yeux s’obstinaient à se fermer, non plus par peur du sel qui les brûlait, mais par crainte de voir s’échapper le dernier espoir et de ne s’ouvrir que sur le néant bleu indigo qui l’avait aspirée, violentée, puis rejetée dans un puissant crachat.
Elle voulait dormir, dormir toujours pour oublier, pour espérer ne vivre qu’un simple cauchemar dont l’épouvante s’évaporerait au matin en une volute occulte esquissant les filaments d’une chevelure de sorcière. Comme lorsqu’elle rêvait enfant, blottie dans la couette, encore craintive après un méchant rêve. Elle gémit tout en repliant ses genoux vers son menton, les yeux toujours fermés sur le pays lointain de son enfance. Le sable avait pénétré sous son caraco et meurtrissait ses chairs encore engoncées dans le bustier dont les baleines mâchaient sa peau. Ce fut son nez d’abord qui, flairant des effluves nouveaux et aguichants, lui redonna espoir. C’était la première fois depuis bien longtemps qu’il se rassasiait d’odeurs suaves, légèrement poivrées et ses narines s’agitèrent, étonnées de ne plus sentir les remugles habituels. Pourtant ses yeux, obstinément, refusaient de s’ouvrir, engendrant même une douleur au front tant ses paupières s’entêtaient. Ce furent finalement ses oreilles qui forcèrent l’obstination ophtalmique. Le vent, qui avait soulevé les vagues, transformé leurs crêtes en butoir et mis en scène l’horrible scénario de la nuit, s’était calmé et s’il harcelait encore l’océan, il rendait peu à peu les armes, fatigué après sa belle performance nocturne. Derrière le fracas cascadant des vagues qui s’alanguissaient sur le sable, un chœur insolite chuchotait le même refrain, inlassablement. Un chuintement paisible, un chuchotement malicieux. Elle ouvrit alors les yeux sur les frondaisons de grands cocotiers qui balayaient le ciel pur sur un rythme parfait. L’île, en une élégante révérence végétale saluait sa captive.
Chapitre 1
Teaki était heureuse. Elle s’en étonnait même. Ses dernières vacances l’avaient ennuyée à mourir. Tito était sans aucun doute le petit magicien qui rendait son séjour sur l’île si plaisant. Ou bien était-ce plutôt qu’elle avait grandi et qu’elle voyait son lieu de naissance sous un tout autre œil ? Elle n’avait pas revu son arrière-grand-mère, ses tantes, grand-tantes, oncles et cousins depuis trois ans.
Tito, court sur pattes, des yeux de perles noires au-dessus d’un museau fureteur commença à gémir. Le jeune chien de māmā rū’au1 n’aimait pas les humeurs rêveuses de l’adolescente. Il voulait l’emmener dans des courses folles vers le grand plateau d’où l’on découvrait l’incommensurable océan qui emprisonnait la petite île, astre isolé dans la grande nébuleuse aquatique.
La jeune fille avait fêté ses dix-neuf ans la veille avec sa famille insulaire. Elle avait alors éprouvé une grande indulgence frisant la condescendance envers ses cousines, de plusieurs années ses cadettes. Celles-ci n’avaient encore jamais quitté l’île et ne connaissaient du monde que ce que la télévision via satellite leur jetait en pâture sans grand discernement. Koe, son arrière-grand-mère, l’avait vertement rappelée aux réalités quotidiennes des îliens : « Teaki, ne te montre pas supérieure parce que tu es partie dans la grande île étudier ! Ta mère aussi est partie. Elle n’est jamais revenue et elle n’a pas étudié beaucoup non plus, et maintenant, elle n’est plus d’ici, ni d’ailleurs. »
L’aïeule, toute menue dans sa robe ample et fleurie, avait fixé l’adolescente, froncé ses sourcils, fait sa moue des mauvais jours en secouant la tête. Elle en voulait toujours à Toa, mère de Teaki, qui avait préféré – comme quelques autres de ses petits-enfants – s’installer sur la grande île lointaine et qui n’était jamais revenue, même en visite. Ce qui l’avait désolée était de ne pas profiter davantage de ses arrière-petits-enfants dont certains vivaient à Nouméa, d’autres à Papeete, un ou deux en France. Leurs visites s’étaient espacées à mesure qu’ils grandissaient. Quelques-uns oubliaient leur langue, et certaines coutumes apprises durant leur petite enfance se volatilisaient au contact de tous les leurres de la société occidentale. C’est en entourant de ses bras la vieille femme, qui était venue à sa rencontre sur le petit quai, que Teaki comprit qu’elle devrait, durant ses vacances, réserver plus de temps à son aïeule. Sa belle chevelure grisonnante soigneusement tressée était coquettement décorée, ce jour-là, d’une fleur d’hibiscus orange. Elle avait aussi mis sa jolie robe fleurie aux festons ajourés blancs qu’elle réservait pour l’office religieux du dimanche. Petite, un peu gracile même, elle avait un visage rond, peu ridé, à l’expression joviale. Sa peau, légèrement plus claire que celle de la jeune fille, sentait bon le monoï qu’elle fabriquait elle-même selon la vieille recette ancestrale qu’elle avait confiée à ses filles et petites-filles. Teaki la respira à pleines narines, charmée comme toujours par cette odeur si sucrée, si sensuelle. Elle avait serré un peu fort, et Koe avait gémi. Naheiti, sa marraine dodue, belle-fille de la vieille Koe qu’elle avait accompagnée sur le quai, confia à l’adolescente :
– Elle n’est plus aussi alerte. Elle vit maintenant avec Marouna, ta grand-tante. Souviens-toi, elle a eu quatre-vingt-neuf ans il y a trois mois ! Sois indulgente avec elle, prends le temps de l’écouter, tu apprendras les choses qu’elle nous a aussi transmises, c’est important tu sais.
Et ainsi le séjour de Teaki dans son île ancestrale commença sous l’égide des trois aînées : Koe, Naheiti, Marouna, piliers de la petite communauté que constituait le village d’une centaine d’âmes, seule congrégation de l’île. Elle était arrivée en bateau, dans une cabine du cargo ravitailleur. Bien qu’elle eût fait le voyage auparavant, cette fois-ci elle prit pleinement conscience de la grande isolation de l’île, de sa majesté tragique. Ses pics, et ses falaises se dressent tels des crocs acérés empêchant tout espoir d’une piste d’aviation. Ses côtes corsetées de rochers, gravats volcaniques, n’abritent aucune baie paisible, encore moins de plages accessibles. Le petit quai ne permet qu’aux navettes du cargo d’accoster, encore faut-il que la houle l’autorise. Ses huit kilomètres carrés sont mieux défendus que n’importe quel château fort médiéval. Alors que la silhouette massive avait jailli sur la ligne d’horizon cassant soudain son trait pur après tant de milles sur l’océan infini, Teaki comprit que l’île est véritablement une forteresse. Elle n’a pas la douce beauté nonchalante des atolls, ni la sérénité des plus grandes îles volcaniques du nord qu’adoucissent toujours de lumineuses plages blanches. Elle est bloc, masse. Elle s’impose sur ce lit liquide voulant le dominer, blesser son infini d’azur. Elle y parvient, car on ne peut la quitter des yeux tant sa présence semble incongrue, là, minuscule point de verdure ; un radeau où s’accroche pourtant une petite humanité. Et dans la paresse du grand océan, ce matin-là, elle s’avançait inexorablement au-devant du cargo, déjà intimidante, déjà sur la défensive. Peu à peu les passagers du navire avaient distingué ses deux pitons de basalte de chaque côté du grand plateau central, appelés depuis toujours taras2.
On la devinait, on l’imaginait encore seulement. Ce n’est qu’à deux ou trois milles qu’elle se dévoila doucement. Ce jour-là, elle n’avait pas eu l’humeur belliqueuse et avait donné congé à ses soldats d’écume. Les abords du seul mouillage, en face du village, avaient paru calmes. Passagers et marins en furent soulagés. Cette fois-ci, pas d’accostage rodéo en comptant les vagues traîtresses pour franchir l’entrée du minuscule bassin protégé sommairement par une petite digue. Dès que les visiteurs posèrent un pied à terre, l’île tomba enfin le masque et offrit tout son charme tropical.
Le petit groupe de passagers grimpait fort péniblement le sentier qui mène au village dont les maisons s’éparpillent un peu anarchiquement disparaissant souvent derrière le rideau de toute la belle panoplie végétale des tropiques. Là, Teaki, les autres visiteurs, marins ou autochtones avaient humé l’air chargé d’effluves de frangipaniers, de fleur de tiaré encore en boutons. Tels des colibris, ils s’étaient saoulés à l’âme de ces parfums, oubliant l’océan, le terrible geôlier de cette belle captive que coiffent depuis toujours les banians et les pandanus.
– Attends, Tito, māmā rūau veut un uru3 pour le souper ! Le petit chien frétillait d’impatience et elle sourit en ajoutant : ses vieilles jambes ne t’emmènent pas souvent sur le plateau, hein ? Ne t’inquiète pas, nous aurons tout le temps d’y aller. Allez, hop, à la maison, je vais me faire gronder !
Elle cueillit un bel uru à la peau rugueuse qui s’offrait sur son passage. Tout ici se partageait, même si l’arbre ombrageant un petit jardin ou une maison avait théoriquement un propriétaire. L’arbre à uru était l’arbre ami, le bienfaiteur. Son fruit versatile et nourrissant avait été primordial à la survie des îliens. Longtemps avant que d’autres plantes furent intégrées à l’agriculture insulaire, seul l’uru, avec le taro4, avait procuré l’essentiel.
Il y avait de l’agitation autour du faré5 familial. Sa venue avait créé fébrilité et gaieté et les rires agitaient tout le petit hameau. On la jugeait trop maigre, on voulait la rassasier des bonnes recettes de grand-mère Koe qui retrouvait tout un regain d’énergie. Koe ordonnait à une demi-douzaine de femmes, filles, nièces, filleules, belles-sœurs, cousines. Pas question d’échapper à son regard encore vif ni à ses ordres précis lancés du ton autoritaire de la tupuna vahiné6, l’aînée adorée de tous.
Le banian familial, l’aoa, protégeait ce petit monde, l’embrassant dans ses racines gigantesques qui ressemblent à de gros cordages. On avait installé tables et chaises près de son tronc torturé où s’abritaient toujours quelques chiens aux airs farouches que Tito ignorait royalement, lui le seul à avoir le privilège du confort du faré. Un foyer aux braises écarlates répandait sa chaleur un peu plus loin. Koe insistait toujours pour y cuire les copieux repas familiaux dominicaux, quelquefois même tout le village était concerné quand s’organisait le ahima’a7 qui demandait l’effort et l’attention de tous. Elle profitait de ces grands moments pour transmettre ses recettes apprises de sa mère. Poules et poussins furetaient, l’air affolé, entre les jambes et Tito s’improvisait gendarme en veillant à ce qu’ils n’aillent pas picorer le taro et le poisson étalés sur les feuilles de pandanus.
Les parfums des fleurs de tiaré et de frangipanier engourdissaient les sens de Teaki qui s’adossa et glissa le long du tronc lisse du banian. Elle ferma les yeux. Elle s’abreuvait du son des voix chantantes des femmes de sa famille, mais aussi des odeurs qui l’entouraient, suaves comme les fleurs, alléchantes comme le porc qui grillait doucement depuis l’aube ou même celle bien âcre et puissante du bouc qui broutait à l’arrière du jardinet.
Comme il était loin l’appartement exigu qu’elle partageait avec sa mère et ses frères et sœurs ! Comme il était délicieux, aujourd’hui, de se laisser porter par l’amour de sa famille. Elle refusa de penser au-delà de la belle journée qui commençait à peine, à l’ennui qui viendrait bien assez vite…
Chapitre 2
David aimait sentir son bateau bondir sur les vagues comme l’homonyme dont il avait emprunté le nom breton pournommer son voilier : galern8. Heureux, il avait oublié les ennuis des mois passés ; les copines intransigeantes, les patrons malhonnêtes avaient détalé de son esprit comme son lièvre devant la vague. À vingt-quatre ans, il faisait peau neuve sur un nouvel océan, seul.
Gaspésien de naissance aux ascendances bigoudènes, il avait appris la mer comme l’écriture : avec son grand-père. Celui-ci avait raconté sans cesse le grand large, les pêches miraculeuses, les destinations mythiques bien qu’il n’ait jamais lui-même quitté l’abri de la grande baie des Chaleurs. Ses histoires, il les avait empruntées à son propre père, à ses oncles, à ses voisins. L’enfant David avait tout gobé. Alors rien d’étonnant à ce qu’il s’engage, dès qu’il eut terminé son lycée, sur un vieux trois mâts rafistolé qui allait faire du charter aux Antilles. Il avait roulé sa bosse, jeté son barda sur des couchettes, des hamacs. Mais il était loin de l’idéal marin de son grand-père, de l’aventurier, du pêcheur hardi, de l’homme des tempêtes et des horizons infinis. Il entendait souvent la voix graveleuse du grand-père Jaouen résonner du pays froid de son enfance :
« Mon père à moi, tiens mon gars, c’était du breton pur beurre ! Un marin à dix ans sur un thonier, puis après sur les baleiniers. Il a été jusque dans les mers du sud, au Chili, en Nouvelle-Zélande avant d’échouer en Gaspésie à vingt-trois ans. Il a été même sur l’île de Pâques, puis sur une autre dans un coin paumé du Pacifique. Pas Pitcairn, plus loin encore. Des naufragés l’avaient peuplée, personne ne l’a su avant une centaine d’années. Pas un coin facile, pas de ports, ni de baies protégées. Il n’est pas resté longtemps, mais il a quand même eu le temps de conter fleurette à une jeunette ! Alors il a toujours parlé d’y retourner. Il l’a regretté jusqu’à sa mort. Ah, les Bretons, de grands sentimentaux ! »
David, enfant, avait rêvé de cette île de Robinson. Il avait joyeusement mélangé l’histoire de Pitcairn et de l’île mystérieuse de l’ancêtre. Quand à l’âge de sept ans il la découvrit sur une carte, il se plongea dans tous les livres d’aventures que son grand-père lui offrait. Cette île perdue, isolée, taquinait et stimulait son imagination. Depuis qu’il s’était improvisé marin de plaisance – comme disait le grand-papa – il en faisait une fixation. Un jour il irait sur cette île que son arrière-grand-père avait affublée de tous les mystères du grand sud polynésien. Son grand-père, fils de ce hardi marin, qui ne vivait les aventures que par procuration, avait grandement brodé sur l’histoire de l’ancêtre breton.
« C’est tout juste, avait pensé David, si je n’ai pas un grand-oncle et des petits-cousins là-bas ! »
C’est que l’arrière-grand-papa, selon la légende familiale, avait été un sacré luron… Son arrivée à Gaspé sur un baleinier fort endommagé par une tempête n’était pas passée inaperçue. Costaud, bronzé du dernier soleil des tropiques, le beau Yann Jaouen, surnommé Galern par ses pairs était le joyeux drille qui égayait les escales de ses rires tonitruants et de ses blagues assorties. On disait qu’il ne voulait pas rentrer au pays sachant qu’il avait engrossé, lors de sa dernière visite, une fille de ferme. Revenir sans l’épouser ne serait jamais pardonné ni par sa famille, ni par le village et les nouvelles couraient comme le galern en pays bigouden. Le beau jeune homme aux yeux gris vert, la couleur d’un Atlantique coléreux, planta ses deux pieds sur la terre de Gaspésie et annonça en breton, langue qu’il parlait toujours quand il s’adressait à la longue houle océane, aux cieux et aux bateaux : « C’est ici que je vais planter mon pennti9, juste en face du pays breton, sur la même latitude. Pt’ête qu’en gueulant bien fort, le gwalarn10 soufflera mes mots chez moi, là-bas où mes vieux parents doivent me maudirent. Pardon à tous, mais je ne marierai pas la Jeanneton ! »
Cette nouvelle terre, aussi revêche que le pays d’Armor accueillit Yann Jaouen. Sur une vieille photo jaunie qui trônait dans son beau cadre doré au-dessus de la cheminée du grand-père, David avait fait connaissance avec son arrière-grand-mère Adeline. Une photo figée dans un décor de carton-pâte. La mariée était assise, petite pâquerette transformée en tulipe le temps de la noce. Elle disparaissait dans sa grande robe à corolle immaculée. Un visage fin et rond au regard un peu étonné le fixait depuis le vieux cadre. L’objectif avait saisi l’instant où la petite mariée s’interrogeait sur la longueur du procédé. Elle avait avoué plus tard qu’elle avait eu une furieuse envie d’uriner et qu’elle ne retournerait jamais chez un photographe qui prenait presque autant de temps qu’un peintre à dessiner un portrait ! Yann sur le daguerréotype, comme dans la vie, dominait la scène de sa taille, de sa santé, de son allégresse. Debout, les deux mains sur le dossier de la chaise, il souriait à l’encontre des clichés de l’époque, et cela suffisait pour adoucir le guindé de la photo où Adeline disparaissait dans sa robe trop vaste. C’est qu’elle était toute petite l’arrière-grand-mère et un peu boiteuse. Yann la surnommait sa Bigoudène. Elle avait aussi du sang breton, mélangé à du basque assaisonné d’une goutte de sang micmac11. Mais elle lui avait rappelé quelques filles de Pont l’Abbé, et il avait commencé sa cour au grand dépit des autres demoiselles. Les parents d’Adeline furent heureux de la pousser dans les bras du vigoureux Breton. Ils leur offrirent quelques terres en dot et le pennti à la mode bretonne fut construit, sa façade tournée vers l’océan, dos bien calé au vent du nord et l’étable s’ouvrant sur le vaste plateau où broutaient quelques moutons. David retrouvait la fermette de l’aïeul tous les étés de son enfance. Son grand-père souffrait de la petitesse et de la claudication de sa mère. Comme elle, il se réfugia et voyagea dans les livres. Il acquit même une réputation d’ermite philosophe. Le petit-fils hérita de l’anticonformisme du grand-père qui lui répétait chaque été : « Tu ressembles à mon père de plus en plus ! »
Le jeune garçon avait en effet la large carrure de l’aïeul, les mêmes cheveux noirs épais, les mêmes yeux clairs au regard malicieux, le sourire charmeur et une joie de vivre insouciante. Un beau gosse, nul doute. Il préféra le vent de l’Atlantique à toute promesse citadine. Après ses études secondaires, il prit le large. Avec lui des livres offerts par son grand-père, un carnet de notes écrites sous la dictée de Yann qui, à l’aube de sa mort, racontait encore ses aventures, son escale et la jolie vahiné de l’île lointaine où son bateau avait dû relâcher suite à une avarie.
Chapitre 3
Yann racontait les îles, les pêches, les escales comme un poilu son service, sa guerre, ses batailles. Son fils qui le soignait sur la fin de sa vie s’aperçut, qu’au seuil de la mort, il revenait sur ses souvenirs avec une nostalgie qui gommait toutes les exagérations dont il avait, au fil des années, affublé ses récits. Il sentit que sans l’esbroufe, l’aïeul revivait ses véritables souvenirs et ceux-ci, invariablement le ramenaient à son île lointaine, celle qui fascinait le grand-père et son petit-fils.
Il avait donc recopié mot pour mot la narration du vieux Yann, pour conserver un peu de lui à travers sa faconde. Il avait dû, néanmoins, traduire les expressions bretonnes qui revenaient de plus en plus alors que les années courbaient les épaules de son père.
« Un bout de terre, où qu’il soit, on est bien content de le trouver quand la coque sur laquelle on patauge a failli y rester dans une tempête ! C’est ce qu’on s’est tous dit sur le Jean-Gaillard, en juin 1920. On s’était fait tire-bouchonner pendant une semaine, on avait changé de route pour fuir devant ce foutu océan déchaîné. Le capitaine ne voulait pas descendre trop au sud pour éviter de tomber dans le piège de la mer de Tasmanie. Le bateau, il avait fait son temps et lui et le capitaine allaient se mettre à la retraite après la saison. Un bon capitaine, oui dame ! Il savait repérer les souffles et suivre les baleines.
Quand le vent en a eu marre de nous faire tourner en bourrique, on s’est aperçu qu’on n’était pas loin de cette île. Le capitaine l’avait vue plusieurs fois auparavant mais ne s’y était jamais arrêté. Mais là, notre réserve d’eau douce a craqué dans la tourmente, il ne nous en restait pas beaucoup, alors puisqu’elle était sur notre route, et qu’après la tempête vent et mer étaient aussi benêts qu’une vieille mule, on a mis le cap dessus.
Elle n’avait pas trop bonne réputation, surtout parce qu’il n’y avait pas d’abris fiables pour les bateaux. Il y avait aussi une sorte de superstition. Penses-tu, elle était passée entre les mailles de Cook, Bougainvilliers et les autres, pas répertoriée avant 1913 ! Oubliée, sauf peut-être par les Polynésiens qui n’ont pas moufté pendant des lustres. Depuis 1913, on savait donc qu’il y avait du monde et pas tout à fait du coin : des mélangés, des métisses, des descendants de naufragés qui sont restés isolés pendant environ 70 ans… Mais quand je suis arrivé, petit jeunot de dix-sept ans, ça changeait un peu. Les Anglais et les Français se sont crêpé le chignon pour ce rocher. Enfin, dans les bureaux des gouverneurs et des amiraux, parce que le reste de nous autres, on s’en fichait bien ! Finalement, après avoir vu l’évidence : on y causait le français, pas un mot d’anglais, ils ont admis que les premiers européens, les naufragés, avaient dû être Français. Les Anglais, après y avoir mis un nez pincé ont déclaré : « Gardez-le votre caillou ! »
Lorsque je suis arrivé cela faisait sept ou huit ans qu’elle avait été redécouverte. Il y avait environ deux cents personnes. Des renforts de Tahiti étaient venus aider la population, surtout pour la convertir, car curés ou pasteurs sont arrivés les premiers ! Certains y sont restés avec leur famille et ont heureusement apporté du sang nouveau. Il y avait nettement du sang blanc dans les veines des îliens. Personne n’a pu dire d’où venaient leurs ancêtres, de quel bateau et quand le naufrage a eu lieu. Les missionnaires ont essayé de faire parler les anciens qui sont restés têtus, soit parce qu’ils ne savaient pas, soit parce qu’ils n’aimaient pas le ton des inquisiteurs ! Les femmes surtout et les vieilles en particulier, qui étaient les vrais livres d’histoire de l’île, se refermaient comme des huîtres. Les faits ne coïncidaient pas. Elles affirmaient même qu’il n’y avait pas de sang blanc. Y’a eu des recherches depuis, mais moi je ne sais pas… Ce que je te raconte, je l’ai appris d’un cureton qui essayait de voler les ouailles d’un pasteur. Derrière leur dos, entre deux Pater et deux lectures d’évangile, les petites vieilles et les moins vieilles continuaient leurs rites bâtards de croyances maoris et de christianisme mélangés, dans les coins secrets. Mais moi, je ne m’intéressais pas aux vieilles, j’avais dix-sept ans. J’ai cueilli une jolie fleur : Maeva, quinze ans, des cheveux bruns soyeux et brillants qui descendaient en cascade jusqu’aux chevilles, une peau dorée, assez claire, des yeux presque gris, douce et parfumée, et rieuse, et heureuse et tendre ! Ah ! Elle parlait tahitien et français, de ce français à l’accent roulé, utilisant des mots un peu désuets que j’ai retrouvés ici en Gaspésie. Avant que l’île ne soit « retrouvée », seulement quelques vieilles savaient encore écrire le français. Le curé ou le pasteur, car ils se volaient les ouailles, n’avaient pas beaucoup d’autorité face aux mémés qui en fait dirigeaient l’île et leur famille respective. Les hommes, pas guerriers et pour cause, y’avait personne à trucider, étaient pêcheurs et se la coulaient douce… Maeva disait descendre de « l’institutrice », une femme blanche naufragée, Amélie, c’est tout ce qu’elle savait d’elle ou tout ce qu’elle voulait bien m’en dire…
Maeva et moi, on a été sages. Mon capitaine me tenait à l’œil et la mère de ma petite amie ne la lâchait pas. Les marins blancs n’étaient pas accueillis à bras ouverts comme sur d’autres îles. On se méfiait de nous. C’était l’impression générale.
Enfin tu vois mon gars, sur ce méchant rocher qui n’inspirait que la crainte aux capitaines, que des tracasseries aux colonies, que de la peur aux Tahitiens qui l’avaient il y a bien longtemps déclaré tabou, moi j’ai trouvé mon bonheur. Un amour naissant pur et beau, des lits de fleurs, des petits croissants de plage de sable fin cachés entre de gros rochers noirs. Maeva m’a montré son île, m’a fait découvrir la douceur d’un jardin tropical qu’elle n’a sans doute jamais quitté. Avec elle, j’ai vu les pierres sacrées des anciens qui me rappelaient nos menhirs, j’ai oublié qu’un affreux naufrage avait eu lieu ici, que l’île avait retenu prisonniers les pauvres bougres si longtemps et les avait avalés dans sa terrible solitude. Ils avaient survécu et avaient produit une douce beauté comme Maeva. Alors moi, je dis qu’une île comme ça n’est pas mauvaise, et j’ai promis à mon jeune amour de revenir. La pauvre, a-t-elle attendu ? Elle a dû se dire : voilà encore une vaine promesse de ces blancs qui viennent nous éduquer, nous changer pour devenir comme eux…
J’ai pleuré, mon gars, quand j’ai vu l’île disparaître sur la ligne, entre le bleu clair et le bleu saphir. Maeva m’avait donné un collier de coquillages et un de boutons de fleurs de tiaré que j’ai séché. Je veux être enterré avec… Ce n’est pas trahir ta mère, elle le savait. »
Grand-papa Jaouen avait trouvé le collier et les fleurs séchées dans un coffret et il devina que ce premier amour avait été le seul dans la vie de son père. Lorsqu’il donna le carnet de notes à son petit-fils David, il savait que celui-ci allait comprendre. Le héros de son enfance lui passait le relais ; sans le lui demander, le grand-père se doutait que David retrouverait la trace de l’île lointaine.
Chapitre 4
Grand-mère Koe, doyenne de l’île, avait l’autorité d’un chef. On la consultait sur tous les petits malheurs quotidiens, en quête de sages conseils offerts avec un grand sourire malicieux qui apaisait de suite les plus anxieux. Elle ne conseillait pas seulement. En accord avec le pasteur – un de ses gendres – elle s’occupait de la transmission de la langue polynésienne et des traditions comme l’avait fait sa mère, et avant elle la lignée des femmes descendantes de la première tupuna. D’autres familles venues d’atolls lointains avaient, il y a une cinquantaine d’années, décidé de s’établir sur l’île resserrant ainsi les liens avec la Polynésie française.
Koe avait quitté son faré une seule fois pour accompagner son mari malade à Nouméa où il avait perdu la vie. Depuis, elle avait refusé tout voyage, même pour des visites familiales. Elle encouragea néanmoins les jeunes gens à partir, à voir ailleurs, à s’instruire. Les élèves de la petite école communale partaient au collège à Tahiti ou Nouméa où ils étaient pris en charge par une petite communauté issue de l’île. La plupart y restaient, ne revenant visiter les anciens qu’une fois l’an au mieux. L’île ne pouvait supporter plus de deux cents personnes. Ils l’avaient tous compris, il y a longtemps.
Koe savait que leur situation sur cette île avait été contrainte, contraire à la logique. Depuis le premier contact avec ce gros rocher isolé dans l’immensité fluide, les ancêtres avaient été prisonniers, incapables de s’en échapper, c’est du moins ce qu’on racontait depuis des lustres. Les hommes, fils, époux n’avaient jamais appris les pratiques ancestrales de navigation. Leur sang blanc dilué leur rappelait seulement l’histoire vague de leurs origines, le français qui avait perduré, quelques notions diffuses de christianisme, une peau plus claire, un nom : Amélie.
Koe était sa descendante directe et comme sa mère et sa grand-mère avant elle, elle continuait à honorer sa mémoire en conservant une tradition : l’apprentissage du français, la prise en main des affaires de l’île, la volonté d’oublier leurs origines blanches. Et pourtant, Amélie était de sang européen.
Transmise oralement, l’histoire de leur petite île avait suivi bien des chemins tortueux au gré de l’imagination des vieilles. Mais la volonté d’omettre des détails était unanime : on restait vague. Face aux questions des plus jeunes, Koe admettait qu’elle avait brodé un peu, comme sa grand-mère avant elle, quand quelques étrangers curieux l’avaient interrogée inlassablement.
« De quoi se mêle-t-il celui-là, disait-elle, je ne vais pas moi, fouiller dans ses histoires de famille ! »
Les anciennes éludaient les questions des fouineurs, jusqu’à annoncer comme leurs mères l’avaient fait :
« Il n’y a jamais eu de naufrage, jamais eu de blancs. On est tous venus il y a longtemps de Tahiti, regardez les sculptures des maraes12. »
Personne n’était dupe.
Koe se sentait fatiguée. Transmettre son savoir, une histoire bien floue, des traditions ancestrales polynésiennes qui étaient bien ancrées, maintenir une main ferme sur une petite population qui perdait son homogénéité, était devenu lourd sur ses épaules frêles. Elle observait un abandon, une désillusion comme si, exigeant, le passé les rattrapait. On se cachait une vérité qu’on avait même oubliée mais qui planait encore comme les petits cumulus qui s’entêtaient à coiffer les deux pics. Teaki, curieuse, avait questionné. Celle-ci ne s’était jamais contentée de l’histoire officielle qui lui paraissait incomplète et elle n’hésitait pas à harceler sa chère māmā rū’au :
– Cela ne fait pas si longtemps, tout de même ! Comment se fait-il que le nom du bateau, les hommes, les femmes naufragés ont été si vite oubliés ? Toute l’île semble avoir la mémoire courte, toi la première, et pourtant tu te rappelles de toutes les traditions tahitiennes qui venaient bien de certains naufragés… Alors pourquoi le reste de l’histoire n’est-il pas connu ?
« Oui, pourquoi ? » pensait Koe. Parce qu’il avait fallu oublier pour continuer, cela elle le savait, sa propre grand-mère avait été catégorique. L’ombre d’Amélie planait toujours. Amélie, la seule femme blanche rescapée du naufrage. Elle était l’unique indice. Un nom maintenant transmis à chaque génération dans la famille. La vieille femme s’interrogeait encore souvent :
« À quoi ressemblait-elle ? D’où était-elle venue, si loin de sa terre de naissance ? Accompagnait-elle des jeunes filles tahitiennes vers de nouvelles terres ? »
Teaki allait encore la tarabuster avec toutes ses questions, comme lors des visites précédentes, sur ce ton qui semblait accuser. Elle ne comprenait pas que Koe répétait simplement ce que sa propre mère lui avait appris. Le récit des anciennes n’avait jamais été questionné. La jeunesse d’aujourd’hui ne respectait plus rien pensait Koe, assise dans son fauteuil, sous l’auvent du faré. Elle émit un long soupir qui fit sourire sa fille aînée Marouna, installée à ses côtés pour la sieste quotidienne.
– Tu as mauvaise conscience ? Tu souffles tes mauvais esprits ? interrogea-t-elle moqueuse.
– Ah toi ! Tu es trop bêtasse pour avoir une conscience ! Je réfléchis moi ! s’exclama la vieille Koe, l’air faussement offensé.
– Tu as peur de Teaki, je le sais. Cela fait deux semaines qu’elle est arrivée et déjà elle te fatigue…
– Oh non… Je suis heureuse de l’avoir, mais elle est curieuse et semble tout savoir de la vie. Dix-neuf ans ! Ma pauvre Marouna, on est d’un monde révolu, mille fois plus perdus que tous les vieux de tous les coins paumés de la terre. On vit sur la lune ici, c’est tout comme ! On est entouré d’étoiles brillantes, mais on ne peut y aller.
– Arrête, maman ! Tu sais bien que tu peux y aller, on le peut tous maintenant. Mais on aime bien se sentir victimes ici et cela fait longtemps que cela dure. Tout ça à cause des anciens qui par leur silence nous ont gâché notre passé. À croire qu’ils avaient bien des choses à se reprocher !
L’île, par grand vent de sud-est, le formidable mara’amu13, prenait des airs de coq de combat. C’est ce que disait Matahi, le jeune cousin de Teaki. Crête hérissée, ergots en garde, bec pointé, elle s’apprêtait à se battre à mort contre l’océan qui la harcelait continuellement. Elle grondait du creux de ses grottes et falaises, sifflait de la cime de ses arbres, feulait de ses palmes de cocotiers ; blanche de bave, elle provoquait l’océan qui la battait, elle l’insoumise. Aucune ceinture de corail ne la protégeait, et telle une chaste jeune fille, elle devait repousser sans relâche les assauts d’un océan qui cherchait à la pénétrer, à la violer pour mieux la soumettre. Pourtant, lorsque ses ardeurs s’essoufflaient, il redevenait câlin. L’amant charmeur la parait alors de mille reflets lui offrant des colliers de brillantes vaguelettes qu’un soleil superbe irisait.
Teaki, plus habituée à la douceur des îles du nord, où le vent de l’hiver austral perdait sa virulence et où la température était moins capricieuse, n’avait pas trop apprécié ses dernières vacances, trois ans auparavant. Les congés scolaires de juin et juillet correspondent au pire de l’hiver et le fort alizé de sud-est, dont rien n’arrête la course, déferle toute sa furie sur l’île. Pluie, vent, baisse de température alternent avec de magnifiques périodes ensoleillées où l’île retrouvait son beau visage tropical. La jeune Teaki et certains de ses demi-frères et sœurs n’avaient jamais manqué de tendresse et de soins sur l’île de Tahiti. Ils avaient, selon la pure tradition polynésienne, été élevés comme des metua fa’a’a’mu14. Tao, la mère de Teaki qui refusait obstinément une visite à sa famille, avait senti sa mauvaise conscience lui gâcher sa vie. Après la naissance de son aînée, déracinée sur la grande île de Tahiti, malheureuse, elle avait noyé son amertume dans la bière et avait fumé la pakalolo15. Teaki avait été confiée, bébé, à Koe jusqu’à l’âge de onze ans quand elle dut retourner vers Tahiti pour étudier au collège. À l’adolescence, le désir de revoir sa dynamique arrière-grand-mère était devenu soudain pressant. Sa mémoire de petite fille en avait fait une reine, une « Pomaré IV16 » dont elle avait été la petite princesse.
La jeune fille avait toujours conservé une grande nostalgie de ses premières années où elle avait vécu comme une petite sauvageonne, éblouie par le grand savoir et la grande sagesse de l’aïeule. Aujourd’hui, libre des contraintes du lycée et à la veille d’une décision concernant ses futures études, elle voulait que ses vacances soient les plus belles. Elle avait choisi de partir début mars, en début d’automne austral. Elle pourrait conserver le souvenir de cette dernière visite et les revivre dans les moments de désespoir, de mélancolie, de grand fiu17.
Après la brève ondée qu’un gros grain noir avait déversée sur ce jardin planté au milieu de l’océan, les parfums des frangipaniers et des fleurs de tiaré saoulaient les sens et faisaient presque tourner la tête. Les feuilles luisantes des bananiers se débarrassaient de leur trop-plein d’eau sur les têtes d’enfants ravis qui s’aspergeaient de bon cœur, barbotant dans les flaques comme de petits chiens. Le grain avait été bref. À croire que les deux pics, les taras, l’emblème de l’île sur le drapeau de la commune déchiraient les nuages au passage. L’océan ne s’était même pas donné la peine de gronder. Le vent dormait bien et ce nuage, un orphelin, s’était perdu dans le grand ciel azur. Tito rejoignit Teaki, la queue en étendard, suivi d’un grand bâtard un peu benêt, le seul que le petit chien supportait à ses côtés.
« Allez les amis, allons aux donjons surveiller s’il y a des ennemis en vue ! »
Les chiens approuvèrent et prirent le sentier du grand plateau situé entre les deux pics, nommés donjons par Teaki après qu’elle ait lu « Barbe Bleue », à l’âge de sept ans.
Le chemin était raide, un peu glissant après l’averse. Elle passa près du petit cimetière. Là, avaient été enterrés tous les habitants morts sur l’île, depuis les premiers naufragés. Pourtant Teaki s’était toujours étonnée : seules des tombes les plus anciennes, quelques-unes portaient des inscriptions en tahitien à peine lisibles. Des noms féminins. Celle d’Amélie était en permanence fleurie. Quand, enfant, Teaki avait questionné ses grands-tantes, oncles, et bien entendu sa māmā rūau au sujet des tombes non marquées et isolées des autres, les réponses avait varié, vagues, trop vagues :
« Le temps a effacé les noms, on ne peut plus les lire… »
Teaki la fouineuse, comme l’appelaient ses cousines, se demandait si le temps n’avait pas aussi effacé autre chose. Les tombes qui entouraient celle de cette Amélie, dont tous se souvenaient, devaient être celles des femmes contemporaines de la Française. Elles se situaient dans l’endroit le plus ancien du cimetière, à l’opposé de celles non marquées, très vieilles également. Le coin nord-est, était, supposait-on, celui des hommes.
Elle sentit la fumée avant d’apercevoir le vieux Peva qui alimentait un feu à mesure qu’il défrichait une parcelle du plateau où se situait le fa’a’apu18, potager et aussi verger du village. Peva, qui était déjà à la retraite quand Teaki n’était qu’une enfant, s’activait encore comme un jeune homme. Septuagénaire avancé, il avait toujours sa force colossale. Ses muscles saillaient à chaque vigoureux coup asséné de sa machette sur les troncs noueux de quelques vieux arbres, et même lorsqu’il aperçut la jeune fille, son rythme ne ralentit pas. Il arborait toujours ce grand sourire qui charmait les enfants. Il ne s’adressait à eux qu’en langue tahitienne car il prétendait ne pas connaître le nom des fruits, des légumes en français. Il faut dire que c’était là son principal sujet de conversation. Il était intarissable sur les végétaux. Une encyclopédie d’histoire naturelle plaisantait son amie Koe. Sa passion pour l’agriculture l’avait désigné comme responsable des vergers.
La culture des fruits et légumes subvenait entièrement aux besoins des îliens. Le cargo ravitailleur, appelé affectueusement « la grande pirogue », apportait le reste vendu dans la petite épicerie du village. Tous avaient des poules, des chèvres, des cochons et les hommes étaient bons pêcheurs. L’île avait un trésor que connaissaient les anciens polynésiens venus de très loin, premiers à fouler cette terre : deux sources d’eau pure qui, en plus des réserves d’eau de pluie, assuraient les besoins de la population et des jardins.
– Alors, Peva, les litchis vont être bons cette année ?
La culture des litchis, très saisonnière, apportait de bons revenus aux îliens qui les expédiaient à Tahiti avec le cargo. Ils étaient devenus l’or rouge de l’île…
– Mais oui ! Tu sais bien qu’une année pauvre en mangues est une bonne année à litchis. Nous avons eu moins de mangues, alors les litchis il y en a plein les arbres. Dans une semaine, ils seront prêts. Tiens, en redescendant, apporte ces taros à Koe, veux-tu ? Oh ! regarde donc ! s’exclama-t-il soudain, pointant son doigt vers l’océan.
Du plateau, on avait une vue fabuleuse sur l’horizon.
– Un voilier ! C’est le troisième cette année. Avec ce temps-là, ils pourront débarquer.
Teaki sentit son cœur bondir comme dans son enfance, quand était annoncée la venue d’un voilier. Si l’arrivée du cargo agitait toujours la population, celle d’un voilier était plus exotique, plus mystérieuse. Des étrangers venaient les voir. Ils choisissaient de s’aventurer dans leurs eaux, de s’arrêter chez eux. On les recevait alors comme des hôtes royaux : on était avide de leurs histoires, de leurs récits de voyages et lorsqu’il y avait de jeunes enfants, ils étaient immanquablement invités à l’école où les petits îliens, peu farouches, les adoptaient instantanément. Teaki se demanda bien ce que cette allègre tache blanche dansant sur l’horizon, tout là-bas, allait apporter.
Peva, toujours la main en visière déclara :
– Il ne sera pas dans la baie avant deux ou trois heures, juste pour le coucher de soleil. Les gens du bord seront heureux d’avoir quelques fruits et légumes, je vais en descendre avec moi.
Tito aboyait maintenant et s’efforçait d’attirer leur attention en courant comme un démon en haut du sentier pour le dévaler aussitôt.
– Bon voilà Tito qui me rouspète. Je lui ai promis une balade et je m’arrête tous les cinquante mètres… Nana19 Peva !
– Nana Teaki !
La jeune fille suivit d’un pas léger les deux chiens qui furetaient de concert, museaux enfouis dans les hautes herbes. Ils passèrent non loin du sentier nommé Tuahine qui menait vers une grotte du même nom. Elle décida de réserver cette autre promenade au lendemain.
Chapitre 5
