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Un roman d'aventures et d'océan !
Une jeune fille que la révélation de sa mère accable fuit son pays. Désemparée, elle s’envole pour le Canada. C’est là qu’un bateau et son espiègle baroudeur de capitaine vont lui changer la vie. En route pour les Antilles sur le vieux voilier, en compagnie d’un équipage hétéroclite, elle se découvre une passion pour la mer. C’est Bosco, vieux skipper bourru et pittoresque, qui lui fait découvrir le monde de la mer chargé de ses mystères et de ses dangers. Mais si lui et son vieux bateau la mènent sur le chemin de ses rêves, il la précipite également vers un abîme d’incertitudes où elle dérive avant qu’un autre bateau, qu’un autre capitaine l’achemine vers de nouvelles aventures. Elle trouvera alors le courage de rencontrer sa famille perdue sans toutefois oublier le vieux marin ni le terrible secret qui les unit. Mais d’autres tempêtes émotionnelles l’attendent, d’autres bateaux, d’autres destinations marqueront son parcours avant qu’enfin, elle trouve un cap à sa vie. Elle y forgera son indépendance, elle ne fuira plus.
Découvrez le parcours de vie passionnant d'une jeune fille qui, face à l'océan et ses mystères, affronte des secrets familiaux et traversent des tempêtes émotionnelles.
EXTRAIT
Le grand pélican plie ses ailes et fait un piqué magistral à moins de cinquante centimètres du bateau. Thor en est tout éclaboussé. Il recule vivement, se secoue, et outré, aboie furieusement. Le grand oiseau gobe laborieusement sa prise puis, en fixant le chien d’un air indifférent, lisse ses plumes quelque peu ébouriffées. Mannan doit gronder Thor qui continue à insulter son agresseur. La chaîne remonte doucement en cliquetant sur le cabestan du guindeau. Lorsque l’ancre est hissée, elle se dirige rapidement vers la barre, non sans avoir asséné une petite tape sur la croupe du chien qui, honteux, va se coucher près du mât. Elle aime ces départs solitaires au petit matin. Elle a décidé de descendre la côte jusqu’au prochain village. Et si l’envie lui prend, elle pourra poursuivre l’horizon, se griser de surface d’océan.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Un chemin d'écume est arrivé finaliste du prix 2018 Ecume de mer et prix Jean Loreau de la Fédération Nationale du Mérite Maritime et de la Médaille d’Honneur des Marins.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Isabelle Briand est bretonne. Depuis l’âge adulte elle n’a connu pour chez-elle et seul domicile que des voiliers de grande croisière. Elle a vécu, navigué, travaillé de l’Afrique à l’Amérique du Sud, du Brésil au Mexique, des Antilles à l’Amérique du Nord et au Canada, de la côte atlantique à la côte pacifique. Elle navigue actuellement dans le Sud Pacifique avec son compagnon sur leur voilier. Elle est auteure de 4 romans dont la toile de fond est l’océan, ses héroïnes des femmes aventurières.
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Seitenzahl: 350
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Un chemin d’écume
Roman
Du même auteur
– L’île de la grande solitude, éditions 5 sens, 2017
– Et vient le Ressac, éditions 5 sens, 2016
– Le voyage de Poema, éditions Flamingo, 2016
Isabelle Briand
Un chemin d’écume
Roman
Je suis citoyen du plus beau pays du monde. Un pays aux lois dures mais simples cependant, qui ne triche jamais, immense et sans frontières, où la vie s’écoule au présent…
Bernard Moitessier.
Prologue
Allongée dans son hamac multicolore, bien ombragé sous le petit auvent qui s’offre à la douce brise d’un océan apaisé, épuisé par les terribles vents de nord qui l’ont assailli durant l’hiver, elle sombre doucement dans ses rêves souvenirs, ne sachant plus si elle est encore une intrépide aventurière. Elle n’en tire pas de conclusion hâtive. Trop souvent sa vie a changé de cap. Elle n’est pas dupe : elle appréhende de naviguer seule. Si elle aime la solitude temporaire, elle n’a pas l’audace d’une navigatrice solitaire. Le petit Korrigan est toujours fidèle et prêt à lui obéir, il l’attend sagement au port. Elle partira dans deux ou trois jours avec son chien qui ne la quitte pas d’une semelle depuis qu’elle l’a recueilli, il y a presque deux années. Husky, mais hybride de loup, il avait été promis à l’euthanasie ou à une adoption rapide. La symbiose a été immédiate. Le jeune chien s’est attaché à cette louve solitaire. Baptisé Thor, à moitié loup, c’est un superbe animal intelligent, patient et doux, sauvage et indépendant parfois. Mannan se plaît à penser qu’ils se ressemblent. Deux marginaux, au côté sauvage et insoumis en équilibre entre deux mondes.
Un cheval, un chien, un bateau, une petite cabane provisoire sur la colline et des projets de voyages sont la réalisation d’un rêve d’enfant qui la comble. Elle ne vit pas dans les souvenirs, mais au jour le jour, dans l’instant, comme elle l’a toujours fait depuis qu’elle vit sur l’eau. C’est le moment d’envisager un autre grand départ et de regagner Korrigan. Thor apprécie le bateau, heureux simplement d’être avec sa maîtresse, gardant un œil vigilant sur elle. Ils forment un étrange ménage à trois : le chien aux yeux clairs, le petit sloop rouge arborant un pavillon noir et blanc – le Gwen ha Du breton – au côté du bleu, blanc et rouge de la France et la femme quadragénaire, menue et agile, aux cheveux en broussaille décolorés par le soleil. Personne ne sait vraiment qui elle est ni d’où elle vient. À vrai dire, elle entretient ce mystère davantage par espièglerie qu’autre chose. Elle s’amuse à brouiller les pistes en parlant plus ou moins bien quatre langues et même son prénom est une énigme pour la plupart.
« Thor, nous allons voir Korrigan ? Viens-tu ? » Au seul mot de Korrigan, le chien dresse les oreilles et se précipite vers la vieille Ford. Qu’il préfère le bateau au maquis de la colline serait exagéré. Il aime détecter l’harmonie et la paix intérieure de sa maîtresse quand elle est sur le sloop. Plus que n’importe où ailleurs, même sur leur colline, il la sent apaisée, calme et sereine et cela suffit à son bonheur. Il a vite associé le voilier à ce phénomène et l’a dès lors acceptécomme sa tanière, leur refuge à tous les deux. Et il a raison : le bateau, tel un véritable Korrigan breton, est le gardien d’un beau trésor : l’histoire de Mannan.
Le trajet sur la petite route sinueuse bordée de saguaros géants dure le temps suffisant pour dresser la liste mentale des besoins de Korrigan en vue de leur prochaine escapade.
« Regarde Thor, ton copain est de retour ! »
Bravo, le bâtard rouquin au grand sourire baveux, court frénétiquement sur le quai entre la chaloupe de son maître et la camionnette déjà remplie à moitié des cagettes à poissons récemment déchargées. Le sloop a une place privilégiée dans le petit port bien protégé de la houle du Golfe de Californie. Privilège grandement dû à l’ami Fred, débarqué sur cette côte il y a plus de trente ans. Tombé amoureux du village et de la fille du maire, il est resté. Médecin, il est aussi par nécessité, traducteur et ambassadeur sans titre ni privilège. Une autorité dans la région mais avant tout l’ami de tous.
Le chien roux aux longues pattes a vite fait de repérer la vieille Ford qui bringuebale bruyamment sur les pavés disloqués du quai. Thor et Bravo commencent alors une conversation animée ponctuée de gémissements extasiés, de jappements exclamatifs et de grognements amicaux. À peine la portière ouverte, qu’une course folle au bout de la jetée s’engage, amusant les rudes pêcheurs de la Santa Amalia, la petite chaloupe blanche et bleue de Arturo.
– Holà Arturo, tu vas bien ?
Le sourire du pêcheur éclaire tout son visage rond, buriné et tanné par tant d’années de pêche sur cette mer bordée de terres désertiques.
– Holà, Mannan, les dieux ont été favorables, la pêche est bonne !
Dans ce village, catholique depuis la présence espagnole, Arturo est un original un peu païen et un tantinet anticonformiste. Il a été aussi le premier à l’accueillir et une amitié sincère s’est formée. Tout en serrant les mains calleuses des pêcheurs rassemblés autour de la camionnette d’où dégoulinent de gros blocs de glace, elle devine le respect sans condescendance de ces hommes rudes. Elle n’a jamais eu la prétention ni le désir de s’intégrer totalement. Elle se considère seulement de passage, attitude qui a dominé sa vie depuis une dizaine d’années. Elle se défend d’être touriste, mais reste l’étrangère, la marginale. Fred, lui, a réussi son intégration complète. On oublie qu’il est Canadien, mais il a fallu trente ans, un mariage et trois enfants.
Elle est résolue à entretenir son mystère, son identité, sa différence. Pure fierté sans doute. Sa vie a des secrets qu’elle veut protéger. Elle garde ses distances. Pour les hommes, pêcheurs de pères en fils, elle est une exception. Les villageoises, encore très traditionalistes dans ces lieux un peu isolés, ont eu une attitude plus réservée. Cette femme seule, naviguant sur un petit voilier venant d’un lointain horizon, a été une énigme presque inquiétante. Si jeunes ou vieilles ont craint une rivale, c’est que les hommes de la mer ne peuvent cacher l’admiration que l’étrangère suscite. Cependant, les femmes du village – à la population largement métissée –, malgré leur jalousie inavouée, ont eu la grande délicatesse de l’accueillir avec leur générosité coutumière. Sans entièrement entrer dans le cercle des femmes, elle est désormais bienvenue.
– Eh ! Doña Mannan !
Elle sourit au son de cette voix aiguë et essoufflée. Un petit garçon, haletant, les joues rouges et rebondies, les cheveux embroussaillés comme à son habitude, se précipite vers elle.
– Señor Fred a dit qu’il y a une lettre pour toi à son bureau. Où est Thor ? ajoute le bambin, le regard plein d’anticipation.
Les enfants sont fascinés par le demi-sang et jouent à s’effrayer, prétendant qu’il est un vrai loup sauvage. Mais la gentillesse du chien les a conquis très vite et ils ne peuvent s’empêcher de plonger leurs petites mains, souvent très souillées, dans son épaisse fourrure. Ils le cajolent, lui parlent, lui confient tous leurs petits secrets. Si l’apparence du chien a, au début, créé des méfiances ainsi que des commentaires négatifs, cela n’a pas duré très longtemps. Les enfants, ne tarissent pas d’éloges sur Thor qui, de son côté, considère le petit groupe des gosses du village comme sa horde.
Le jeune Juan sautille d’un pied sur l’autre.
– Qu’as-tu à gigoter comme cela ? Thor est avec Bravo, appelle-le ! dit-elle dans son espagnol teinté d’un accent indiscernable – un mélange concocté au Brésil en compagnie de Péruviens.
Légèrement intimidé par cette dame étrangère au ton un peu sévère, Juan, le souffle court, s’écrie sans ralentir sa course vers Thor qui arrive en trottant :
– Elseñor Fred, il a dit avant midi pour la lettre !
Elle s’irrite parfois de l’intimité de ce petit village où tout se sait. Nul doute, Fred est curieux. Il voudrait élucider quelques mystères. Trop gentleman pour poser des questions directes dont il redoute des réponses virulentes, il se contente d’indices qu’elle lui accorde souvent involontairement. À soixante-cinq ans, il est encore bel homme, grand, mince, en parfaite condition physique. Veuf depuis quatre ans, l’arrivée de Mannan a bouleversé sa vie tranquille. Il imagine un jardin secret dont la clef est soigneusement et farouchement cachée. De tout le village, il est le seul à la connaître un peu. L’usage de l’anglais a rapproché les deux étrangers. Il a proposé son adresse pour la réception de son courrier, et offre sa connexion internet de temps à autre. Elle se doute que la lettre va susciter de multiples questions muettes dans les yeux de Fred, et cela l’agace déjà.
– Juan, garde un œil sur Thor, veux-tu ?
Le garçon enlace le chien d’un air protecteur, très fier de sa responsabilité. Thor a compris. Il doit rester sur le quai pour, pense-t-il, veiller sur le petit Juan. D’un pas énergique et souple, la femme gravit la ruelle escarpée, la tête ailleurs, pensant à cette lettre tout en évitant les crevasses qui lézardent la terre argileuse. Cela la mène directement à la petite plaza ombragée de quelques bougainvilliers flamboyants. Des rambardes basses en fer forgé, délicatement ouvragées, entourent un petit kiosque à musique, témoin suranné du passé colonial.
À cette heure-ci, les anciens, pères et grands-pères des pêcheurs d’aujourd’hui, sont réunis à l’ombre d’un beau palmier pour leurs petits papotages quotidiens, interrompus seulement par quelques jeux de dominos énergiques. Ils la connaissent tous, mais comme d’habitude quand elle se rend au village, elle se sent observée et elle ne peut qu’imaginer les commentaires. Elle sait qu’ils ne sont pas méchants, ni médisants, mais elle se doute que les anciens, tout comme les autres, ont une version de sa vie plus ou moins influencée par les novelas de la télé locale. Et un de ces scénarios implique forcément une relation romanesque avec Fred ! Cela la contrarie. Son cœur, espère-t-elle, est déjà réservé…
La porte s’ouvre au moment même où elle va frapper.
– Je t’attendais, je ne voulais par laisser la lettre sur la table du patio. On ne sait jamais, dit Fred un peu timidement.
– Depuis quand y a-t-il des voleurs de lettres dans ton jardin ?
Elle sourit pour masquer son impatience, car, à son avis, Fred utilise là une bien piteuse excuse pour dissimuler sa curiosité. Le patio typiquement colonial est un petit éden d’ombre et de lumière, de verdure et de couleurs et elle y passerait volontiers davantage de temps si son ami canadien n’était pas si empressé. Il lui tend une lettre, les yeux interrogateurs. Elle a été expédiée d’Espagne. Ses mains tremblent soudain. Ses joues rougissantes la trahissent. Elle sourit distraitement. Fred, qui l’observe, est désolé, lui qui croyait avoir une chance. Il lui a demandé il y a quelques jours si elle est veuve ou divorcée. Un non vigoureux l’a remis en place. Il n’en a pas su davantage. Drôle de Doña…
Elle fixe toujours l’enveloppe, oublieuse de l’homme qui l’invite pourtant à s’asseoir sur le petit banc.
– Fred, dit-elle brusquement, je pars avec Korrigan. Je reviendrai dans quelques mois. Enfin, c’est le plan. Tu sais, avec la mer, tout peut changer, mais je te préviendrai. Peux-tu t’occuper de la jument ? Cela aiderait bien Arturo qui n’a guère le temps avec la pêche et il comptait sur moi avant le retour de son fils.
– Pas de problème, j’enverrai un des gosses. Ils sont fascinés par toi et se feront un plaisir de te rendre service.
– Je sais, ce sont de bons gosses. Je crois que Thor y est pour beaucoup. Ils font cela pour lui, pas pour moi ! Ils doivent me prendre pour une vieille sorcière !
– Détrompe-toi Mannan, ils ont beaucoup de respect pour la « femme au loup » comme ils t’appellent. Je crois qu’ils aimeraient te connaître mieux… Comme tout le monde ici, dit-il avec un sourire hésitant avant de rajouter, soudain inquiet : tu ne vas pas nous fausser compagnie déjà, j’espère ?
– Fred, tu sais que je ne resterai pas toujours sur cette côte, je commence seulement mon voyage. Je compte y revenir, bien sûr, enfin… j’espère. J’attends des nouvelles pour savoir ce que je vais faire après trois mois, jusqu’à la saison des cyclones. Je vis un peu au jour le jour, c’est ma devise. Mais il y aura toujours une place dans mon cœur et mon avenir pour ce village, promis. Je reviendrai, c’est sûr !
Et elle est sincère. Jamais elle n’en a tant raconté sur elle et si elle se sent soulagée, elle en est aussi un peu gênée. Trop dit ou pas assez, elle a ouvert la porte à d’autres questions.
– Il y a un homme dans ta vie, c’est cela, c’est ça la lettre ? se lance Fred, le regrettant aussitôt.
– Il y a mon passé dans ma vie, Fred. Je préfère ne pas exposer ma vie privée.
Sa réponse a été plus cinglante qu’elle ne le souhaite. Fred l’aide bien et ne mérite pas un tel traitement. Serrant la lettre sur sa poitrine, elle n’a qu’une envie : rejoindre le bateau. Peut-être même ira-t-elle ancrer Korrigan dans la baie de la petite île Cabrita. Le bon docteur se contente d’une chaleureuse poignée de main et d’une promesse de retour. « Elle a l’âme nomade, pense-t-il, mais elle reviendra. »
Le quai est vide à présent, seuls les filets étendus sur les pierres témoignent de l’activité de ce matin. Elle rejoint Juan qui, assis au bord du quai, les jambes pendant au-dessus de l’eau, un bras autour du cou de Thor, lui confie ses petits malheurs de benjamin d’une famille de cinq garçons.
– Merci Juan, j’ai demandé à Fred de s’occuper de la jument. Si tu veux tu pourras l’aider.
Le visage brun de Juan s’éclaire d’un sourire radieux qui amplifie sa risette, lui donnant un air mutin.
– Oh oui Señora, j’irai tous les jours !
– Tous les deux ou trois jours suffiront Juan. Allez Thor, dis adios à Juan et viens, le moteur du bateau a besoin de tourner, alors allons àCabritapour le reste de la journée.
Bien que Thor préfère rester sur le pont à contempler les environs tel un roi son domaine, il décide de rejoindre sa maîtresse dans le carré. Il la sent nerveuse et entreprend d’examiner l’enveloppe, nul doute la cause de cette fébrilité.
– Thor, va fourrer ton nez ailleurs, bougonne-t-elle saisissant l’imposante tête du chien pour déposer un baiser sur sa truffe noire. Elle fixe ses magnifiques yeux couleur aigue-marine légèrement ambrée, et lui confie :
– Tout va bien, encore un peu de patience et nous nous retrouverons tous.
Le moteur ronronne au point mort et les amarres sont vite lâchées. Le sloop de dix mètres aux lignes sobres, bien équipé pour la navigation hauturière est très manœuvrable. Elle aime ce petit port où il est si facile d’aller et venir et d’amarrer le bateau sans l’aide de personne. Isla Cabrita, cet îlot désertique, n’est qu’à trois milles et possède deux mouillages protégés des vents dominants, faibles en cette saison. Trois milles, ce n’est pas loin, mais suffisamment pour rêver d’autres horizons. Elle est cependant heureuse ici, au village, confortable même. La petite cabane est un refuge sur la colline où elle aime s’isoler. Mais Korrigan lui manque dès qu’elle y reste plus de deux jours.
Trois mois auparavant, l’idée de louer, pour une somme infime, la petite cabane et d’emprunter le vieux pick-up que Fred lui avait si obligeamment proposé, l’avait enthousiasmée. Elle avait même impulsivement pris en charge la jument du fils d’Arturo. Qu’elle adore ces longues randonnées dans la Sierra ! Avec son cheval, son chien-loup, elle se sent transportée dans un des romans d’aventures de son enfance. Mais depuis quelques semaines, quelque chose lui manque.
« Oui, Thor, ma vie est un rêve que je suis en train de vivre. Mais il y en a eu des hauts et des bas ! J’ai navigué sur des eaux bien turbulentes avant d’atteindre des zones plus calmes. Et franchement je me demande si je ne suis pas entre deux rapides actuellement. Le calme avant une autre tempête ! Souvent d’y penser, je m’étourdis, j’ai l’impression d’avoir vécu plusieurs vies… »
Elle déroule un peu de génois. Le bateau glisse doucement sur l’eau calme. La petite baie se dessine lentement au-devant de la proue. Nul besoin de regarder le sondeur, elle repère le gros rocher en forme de champignon à bâbord et s’aligne sur le vieux tronc surmonté d’un cactus à tribord. Elle ancre par six mètres de fond sablonneux. Contrairement à son habitude, elle ne s’attarde pas sur le pont. L’île rocheuse au maquis odorant ne l’intéresse pas aujourd’hui. Elle laisse Korrigan à lui-même, le vent est tombé, la soirée sera calme. Dans le petit nid douillet qu’est la cabine du bateau, elle se tapit comme une marmotte dans son trou, soupirant d’aise. C’est que son bateau est le seul endroit où elle peut se souvenir, revivre le passé sans se sentir oppressée. Il n’y a pas de fantômes admis dans Korrigan.
Elle n’a pas osé ouvrir l’enveloppe avant d’être confortablement installée. Le cœur battant, elle verse un thé brûlant dans une tasse, s’assied sur un coussin moelleux. Elle retient encore quelques minutes avant de décacheter la lettre. Joie ou déception ?
Quelques lignes d’une grande écriture barrent une carte postale représentant la vieille ville de Séville. En anglais, elle lit : Je pars pour les Canaries demain ! C’est décidé !
Déçue ? Un peu. C’est plutôt laconique comme message. Mais la joie prend le dessus : enfin elle entrevoit un sens à ces quatre mois de quasi-solitude morale. L’immense vide qu’elle ressent parfois, le désir, quoique fugace, d’abandonner cette vie qu’elle sent dériver s’évanouit soudain. Elle ne plonge pas dans un optimisme prématuré ; trop souvent elle a changé de cap dans sa vie, s’adaptant aux situations, tel un véritable caméléon, jusqu’à occulter ses propres désirs. Cependant, elle peut se permettre de faire des projets à nouveau.
Thor, anticipant l’humeur rêveuse de sa maîtresse, se couche le nez dans la queue sous la table du carré, son endroit préféré quand il ne fait pas trop chaud. Le soleil tombe sur l’horizon, les ombres s’étirent. Elle tourne la molette de réglage de la lampe au-dessus de la table pour réduire la flamme. Ces simples gestes, répétés une multitude de fois sous différentes latitudes dans différents carrés de bateaux, ont eu une initiatrice. Sa toute première lampe à pétrole, elle l’a allumée au large du Cap Breton sur un vieux gréement en bois.
Ils passeront la nuit à Cabrita. Elle décide de plonger dans ses souvenirs afin de retrouver le fil de son histoire qui quelquefois lui paraît chaotique, aventureuse et pleine de rebondissements. Elle veut faire le point, prendre ses repères pour corriger le cap.
Sa ligne de vie d’adulte a commencé à Montréal par un pur fait du hasard. Son avenir était ouvert comme une grande fenêtre. Elle y a sauté, s’offrant à tous les vents telle une petite coquille de noix jetée à la mer. Avant de pouvoir redresser la barre, elle a dû se laisser dériver au gré des courants, des rapides que la vie lui resservait.
Un vrai chemin d’écume et d’embruns.
Chapitre un
Jeune fille citadine, têtue et rêveuse, elle avait admiré les aventures d’une Isabelle Eberhart ou d’une Alexandra David Neele, ces femmes courageuses et aventurières du siècle passé. Partir pour découvrir, apprendre. Partir jeune pour se révéler, pour s’éduquer, pour s’endurcir. Elle y croyait fermement quand une annonce invitant à passer de longs séjours linguistiques au Canada la décida. Elle n’avait aucun plan, autre que la très vague idée romanesque de voyager. Mais le moment vint où sa vie allait balancer dans l’inconnu, sans préparation, sans préavis. Elle se sentait déjà changée au départ de l’avion qui l’emportait. L’excitation de ce premier envol était une renaissance. Même la crainte d’être livrée à elle-même dans ce vaste monde était un élixir de courage. La peur développait une témérité jusqu’à présent bien camouflée sous l’enveloppe d’une petite fille un peu timorée. Les corvées de fille au pair dans une grande métropole canadienne avaient douché un peu son entrain. Certes, elle faisait des progrès en anglais, mais s’ennuyait fermement, jusqu’au jour où une certaine Nadine, qui avait obtenu son numéro par l’agence au pair, téléphona.
– Je m’ennuie à mourir, et l’hiver arrive, geignit la jeune fille qui avait manifestement du mal à s’adapter. Quoi faire le week-end ? Tu veux sortir en boite ?
– Non, Montréal ne me tente pas vraiment. Je conserve mon argent, j’ai des plans de voyages au printemps. Mais on peut se rencontrer si tu veux.
Elle avait finalement donné rendez-vous à Nadine sans grand enthousiasme. Sa vie prit pourtant, ce jour-là, un tournant qui allait l’affecter profondément. Les prémices d’un automne déjà fané diminuaient l’attrait de cette glorieuse saison qui l’avait accueillie d’un bouquet final de feuilles d’érable rougissantes. Tout avait rapidement pris une teinte grise, gris du ciel, gris d’asphalte, gris de nuages gorgés de pluie glacée. Elle attendait les premières neiges avec impatience, comme une gamine excitée.
Si le rendez-vous était en lieu neutre, c’est qu’elle était réticente à amorcer une amitié. Déjà, elle eut un a priori quand elle repéra la fille dans la salle vide du restaurant. « Bon, pensa-t-elle, voilà un stéréotype de gamine privilégiée, citadine jusqu’au bout des ongles. » Fagotée d’une grande jupe bariolée et d’un béret à pompon orange coiffant des cheveux très courts roussis au henné, l’adolescente ressemblait à une bohémienne endimanchée. D’un débit rapide bien parisien, Nadine monopolisa vite la conversation. Plaintes et griefs contre le pays, employeurs et météo, défilaient sans qu’elle reprenne son souffle.
– Mais qu’attends-tu de cette expérience ? demanda la Bretonne agacée.
– La liberté ! Je suis partie parce que mes parents voulaient m’envoyer en Angleterre. Je leur ai dit que je préférais le Canada pour améliorer mon anglais. Ils ne savent pas que je suis au pair pour un an. Bah ! j’aurai dix-huit ans dans trente jours, alors ils ne pourront rien faire. De toute façon, ils s’en fichent bien…
Égocentrique, écervelée, volubile à l’extrême, elle continuait à babiller en sirotant son jus de fruit. Alors que la jeune Parisienne voulait explorer Montréal, ses boites et cafés, sa compagne, balayant ces désirs prosaïques, rêvait des grands espaces canadiens où elle avait hâte de retrouver tous les paysages et les endroits découverts dans les nombreux romans lus et relus depuis son enfance. Ce voyage, tenta-t-elle d’expliquer avec une emphase puérile à Nadine, qui ne fit aucun effort pour l’écouter, serait une porte ouverte pour s’affirmer autant que pour explorer le monde. Un chemin initiatique. Deux jours de congé par semaine limitaient quelque peu ses envies qu’elle avoua mettre en veilleuse jusqu’à l’été où elle pourrait se libérer de son contrat. Malgré l’indifférence de sa compatriote qui la regardait avec un dédain amusé, elle fit l’effort d’accepter de passer le samedi suivant à Montréal en sa compagnie.
Du brouhaha enfumé du cabaret perçaient des conversations virulentes teintées d’un fort accent montréalais, malgré les différentes origines des consommateurs. C’était un rendez-vous prisé par la gent estudiantine en mal de rive gauche et Quartier Latin. Il n’avait pas fallu longtemps avant que la jolie et coquette Parisienne se mît à flirter avec une demi-douzaine d’hommes qui, sans nul doute, flairèrent la conquête facile. La compagnie de Nadine était déconcertante. Sous une personnalité immature et encore enfantine, il y avait une adolescente très troublée et instable qui, lâchée dans la faune citadine de cette ville étrangère, aimantait les ennuis. Elle avait cette arrogante mais charmante naïveté de petite fille gâtée à qui tout est permis. La Bretonne avait un sûr instinct malgré son manque d’expérience, et ce qu’elle flairait là, s’appelait problèmes. Elle laissa sa compagne dans la fumée du bar. L’atmosphère de la cité, trop nord américanisée, trop métropole cosmopolite à son goût, n’était pas à la hauteur de ses rêves. Elle qui voulait saisir le passé de la ville ne le retrouva que sur le Mont Royal, ou encore face au fleuve Saint-Laurent, sans la présence encombrante d’une Nadine survoltée.
Trois semaines plus tard, elle eut du mal à reconnaître la voix de Nadine dans ce débit rapide et surexcité.
– Je pars aux Antilles ! En bateau… On m’embarque !
– Oh, hold your horses ! Qu’est-ce que tu racontes ?
– J’ai parlé à un vieux type dans un bar. Il a un voilier, et cherche des équipiers. Je n’y connais rien, mais apparemment, ce n’est pas gênant. Tu veux le voir, samedi ?
– Qui, le type ou le bateau ?
– Les deux… tu ne me crois pas ? Je te jure c’est vrai.
Nadine et ses histoires, ses coups fourrés, ses magouilles obscures la laissaient d’ordinaire indifférente, mais, la curiosité l’emportant, elle se retrouva un clair matin d’octobre sur un ponton de la marina de Montréal. Sa compatriote se tenait fièrement sur le pont d’une goélette d’une vingtaine de mètres dont l’allure portait à croire qu’elle revenait d’un périple autour du monde. Sa coque verte écaillée avait subi bien des dommages, et si sa cabine avait un jour brillé sous les couches de vernis, le souvenir en était lointain. Deux mâts en bois fraîchement peints lui redonnaient néanmoins un peu de fraîcheur.
– Tu veux embarquer, la fille ?
Elle fit une volte-face rapide au son de la voix rocailleuse à l’accent aussi râpeux qu’un violoncelle désaccordé. Un regard vif d’un bleu lavande lui décocha un clin d’œil plein de malice sous des sourcils aussi rouquins que ses cheveux coiffés d’une casquette de couleur et forme incertaines. Le reste du visage se perdait dans une abondante barbe rousse sillonnée de crins gris qui devaient, pensa-t-elle amusée, se coincer régulièrement dans la fermeture éclair de son chandail déformé et rapiécé à grand renfort de fils de toutes les couleurs qui enveloppait un torse puissant de boxeur. Des mains et avant-bras musclés renforçaient cette hypothèse et elle fut presque déçue de constater que son nez, quoique fort rouge, n’était pas de travers. D’un ton narquois, en réponse à la question cavalière, elle interrogea :
– Il tient l’eau votre bateau ? Il doit y en avoir autant à l’intérieur qu’à l’extérieur, non ?
– Oh ! Oh ! demoiselle, vous l’insultez, répondit l’homme d’une voix puissante et gouailleuse. Tout bateau en bois fait de l’eau, raisonnablement, assez pour occuper la pompe de cale. Il n’en a pas l’air, mais c’est un sacré bon rafiot.
– Vous êtes quoi ? Pas Québécois ? Hein ?
– Je suis de partout, mais mes parents étaient de Saint-Pierre. Eh ! Je suis Français comme vous mademoiselle. Mon bateau, lui, porte pavillon canadien. Je peux encore prendre deux ou trois équipiers.
Se penchant légèrement, il baissa le ton :
– La demoiselle là, vient en bagage d’un gars qui a un peu d’expérience, du moins à ce qu’il dit. Mais je ne compte pas sur elle, trop parisienne…, fit-il en secouant la tête avec une moue comique.
Un tourbillon de pensées contradictoires la laissa muette. « Dans quelle embrouille s’est mise Nadine ? Et puis après ? Qu’est-ce que tu en as à faire ? Partir sur mer ? Pourquoi pas ? Mais qui est ce bonhomme ? Et son bateau est-il capable au moins de descendre le fleuve ? » pensa-t-elle en observant le vieux rafiot.
Le Faucon de Saint-Pierre, par ses dimensions et son apparence de grand oiseau fatigué, attirait l’œil des passants. Les commentaires n’étaient pas toujours des plus élogieux mais elle remarqua les sourires bienveillants et les saluts de quelques vieux loups de mer déambulant sur le ponton.
– Je peux visiter ?
– Avec tous les honneurs, monte à bord Bretonne. Oui, je le sais, car la Parisienne est une vraie pie… Mon nom ici est Bosco, capitaine de ce vénérable vaisseau. Et toi ?
– Mon nom ici est Bretonne, répondit-elle sur un ton sec.
Cette bavarde de Nadine aura des comptes à lui rendre. Sitôt le pied à bord, son imagination s’affranchit de tous préjugés, écarta sans vergogne sagesse et prudence. Le Faucon l’embrassa dans son sortilège de vieux bateau, tel un conteur captivant son public. Gréé à l’ancienne, le vieux voilier avait été construit pour la pêche dans les eaux tourmentées du Labrador. Vite reconverti pour le commerce entre les îles de Saint-Pierre et Miquelon, il avait été plus ou moins oublié en faveur des petits caboteurs motorisés et plus rapides. Réquisitionné pendant les guerres, il avait alors repris du service. Puis, ce fut un bref retour à la pêche auquel succéda un lent abandon. Bosco, qui avait été matelot à son bord, alors jeune, dynamique et plein d’ambition, l’avait racheté dans l’espoir de transporter des touristes aux Antilles où il comptait s’installer.
Il avait redonné une nouvelle jeunesse au Faucon au détriment de la sienne. Après maintes croisières le long de la côte Est nord-américaine, il avait enfin décidé de goûter aux tropiques. Si le tourisme aux Antilles était rentable, le bateau souffrait du climat tropical. Il devait le ramener régulièrement au nord pour un lifting intégral. Bosco vieillissant, le Faucon perdait un peu sa belle allure. Le vieux marin comptait alors sur quelques bonnes volontés, jeunes et enthousiastes, afin d’aider à l’entretien de son bateau. Le recrutement sur les quais ou dans les bars n’avait pas toujours attiré que les rêveurs et les amoureux de la mer. Il y eut quelques aventuriers douteux qui ne respectèrent ni Bosco ni le Faucon. Sa réputation en avait pâti et l’ancien bateau de pêche était devenu, aux yeux de certains, le bateau pirate à éviter.
Mais cela, la jeune fille ne le découvrit que plus tard. Pour l’instant, elle eut une révélation fulgurante. Elle avait toujours aimé la mer, ses bateaux, ses côtes lointaines et ses îles de rêves. N’avait-elle pas aussi des ancêtres pêcheurs ? Les quatre-vingts ans de la coque ventrue, encore imbibée de l’odeur de goudron, la transportèrent instantanément dans un autre temps, celui de la vieille marine à voile. Elle franchit l’étroite descente qui menait dans la cabine. Ce fut le coup de foudre. Toute à l’exaltation d’une découverte qui était en train de lui changer la vie, elle ne vit pas la décrépitude des bois malmenés. Au contraire, tout lui contait une histoire chargée d’embruns, d’horizons et d’aventures. Même la forte odeur de cale négligée et de diesel stagnant la charma. Au diable la sagesse, au diable ses plans futurs bien étudiés pendant des journées mortellement ennuyeuses ! Elle se tourna vers un Bosco au sourire goguenard.
– Quand partez-vous ?
– Dès que j’ai quatre équipiers à bord, y m’en manque un ou une… Je fournis la bouffe. Ce que je demande, c’est de bosser un peu sur le rafiot à l’arrivée, et pendant le trajet.
– Je peux avoir mon sac à bord dans une heure.
– Parfait Bretonne ! Si la météo se maintient, nous partons avec la marée demain matin.
Et ils conclurent leur pacte par une vigoureuse poignée de mains. Elle eut le temps d’apercevoir la stupeur sur le visage de Nadine et cela l’amusa beaucoup. La jeune Parisienne l’avait trouvée jusqu’ici trop rationnelle, manquant de spontanéité. Elle allait lui prouver le contraire.
Chapitre deux
Le misérable Faucon roulait bord sur bord sur une mer plombée qui ondulait tel un boa titanesque prêt à surgir des eaux pour l’engloutir. Elle fixait sans voir l’envol lent de cormorans qui semblaient eux aussi victimes de la torpeur océane. Elle était à la vieille barre à roue, tentant de maintenir un cap aléatoire, sourde aux invectives ordurières étouffées qui lui parvenaient depuis l’antre du bateau. Bosco, pour la énième fois en trois jours, tentait d’amadouer le vieux diesel avant qu’il ne passe de vie à trépas, comme il menaçait toujours. Le romanesque d’un grand départ vers des horizons lointains perdait vite son charme. La descente du fleuve se fit sans grands problèmes autres que les récriminations perpétuelles d’un équipier qui se vit interdire de fumer dans la cabine. Le charme de vieux loup de mer nonchalant de Bosco disparut. Il devint bourru et quelque peu cynique. Nadine filait le parfait amour avec un grand garçon malingre à l’air amorphe et désœuvré qui n’adressait la parole à personne sauf par onomatopées dissonantes. Le fumeur, peu causant, ne parlait qu’anglais. Il avait fait maintes saisons de pêche sur les bancs du Labrador et se proclamait le second. Il était évident que ce bonhomme grincheux était un bon marin. Le quatrième matelot était une quinquagénaire rondelette aux cheveux roux luisants et à la voix rocailleuse de tenancière de bar. Occupation qu’elle exerça de nombreuses années à en croire son incessant babillage. Elle avait un fort penchant pour Bosco et se proclama cuisinière du bord. Cependant, même le grand type, émettant pour la première fois des paroles articulées, déclara qu’il préférait faire sa propre tambouille. La dame ne s’en offusqua pas.
La jeune Bretonne, sur cet océan glauque, se sentait comme une feuille à la dérive. Elle avait choisi à la hâte un cap de vie mais ne savait pas le maintenir encore. Des doutes ternissaient la belle envolée aventureuse. Que ferait-elle à l’arrivée ? Et surtout, où serait l’arrivée ? Le crépuscule étira sa longue langue de feu aux braises encore ardentes.
« Un beau temps pour demain, pourvu qu’il y ait du vent, pensa-t-elle amusée. Tiens ! Je deviens un marin obnubilé par le moindre changement de formations de nuages, de couchers de soleil, de frémissements de mer ! » Le diesel avait craché un peu, puis, avec la réticence d’une vieille mule avait pris son élan. Il était temps d’allumer la lampe-tempête du cockpit. Elle s’était désignée d’office car elle aimait la vieille lampe de cuivre qui avait suivi le Faucon dans toutes ses aventures.
– À quoi penses-tu la solitaire ? interrogea une voix moqueuse derrière elle.
– Tiens ! Tu prends intérêt à la navigation maintenant, sans ton épouvantail ?
Nadine, emmitouflée jusqu’aux oreilles dans une vieille couverture, humait l’air salin alors qu’elle sortait du carré. Elle eut la sagesse de ne pas relever l’insulte. Son compagnon n’était guère apprécié du reste de l’équipage.
– Je viens de penser à quelque chose. J’ai entendu Bosco dire que si nous avons du mauvais temps, nous chercherons refuge sur la côte US. Toi et moi n’avons pas de visa…
– Merde ! s’exclama Mannan, j’ai complètement oublié ce détail… Tout s’est passé tellement vite. Il va falloir en parler à Bosco.
– Je l’ai fait, figure-toi. Il n’a pas été content, mais a admis qu’il aurait dû nous demander si nous étions en règle avant d’embarquer. Si c’est pour chercher refuge en cas d’avaries et que nous ne descendons pas du bord, il pense que les autorités ne diront rien… Il ne tient pas à y accoster à moins d’y être obligé. Autre chose…, pour une fois Nadine avait perdu sa verve ordinaire, et c’est en chuchotant qu’elle ajouta :
– Je crois qu’il trafique.
– Drogue ? Mais on peut tous finir au trou !
– Je ne crois pas, il a été vraiment dur avec mon mec. Il a fouillé son sac pour voir s’il avait de la came. Il lui a dit qu’il avait une tête de camé. Il n’a pas fouillé le mien.
– Dis-moi Nadine, tu n’as pas de came dans ton sac, au moins ?
Elle fixa la jeune fille dans les yeux. Nul besoin de confirmation, celle-ci rougit jusqu’aux oreilles et avoua qu’elle avait accepté de prendre un paquet que son beau lui avait remis avant de monter à bord.
– Fiche-le à l’eau immédiatement, imbécile ! Si tu ne le fais pas, je dis tout à Bosco !
Le minois mutin, qui rendait Nadine si sympathique, se transforma sous un rictus haineux.
– Pour qui te prends-tu ? grogna-t-elle. C’est grâce à moi que tu as embarqué. Tu es peut-être la chouchoute de Bosco, mais laisse-moi te dire que le vieux a son bateau plein de marchandises de contrebande. Alors, la leçon de morale, tu te la gardes pour toi !
– Bougre d’idiote ! Tu risques la tôle et ça, je m’en fiche royalement, mais que tu la fasses risquer aux autres, et à moi en particulier, c’est une autre histoire !
Nadine avait dégringolé l’échelle de descente avant la fin de la tirade tout en grognassant des injures à l’adresse de Mannan. Pourquoi était-elle là après tout ? Quand elle lui avait proposé de venir visiter le bateau, elle n’avait jamais pensé que cette pimbêche en profiterait pour s’inviter à bord. Nadine n’avait jamais beaucoup aimé le ton un peu arrogant de sa compatriote. Fine mouche, elle avait deviné que Mannan fuyait une situation désagréable ou embarrassante. Elle lui en voulait de ne pas s’être confiée à elle. L’attitude condescendante de Mannan et ses commentaires sarcastiques sur son petit ami contrariaient tellement Nadine qu’elle avait refusé de partager les quarts avec elle.
La dernière heure de veille que la Bretonne passa dans le cockpit fut gâchée par ce qu’elle venait d’apprendre. La magie de la nuit étoilée où le bateau glissait, tel un fantôme sur une mer à peine ridée, avait laissé place à une inquiétude latente. Pourquoi était-elle partie sans savoir vraiment qui était Bosco ? Elle aimait bien cependant ce vieux filou qui n’avait, sans doute, pas toujours eu les mains propres. C’était un passionné, passionné de bateaux, de mer, d’aventures. Il avait repéré son intérêt pour la navigation et pour son voilier. Il lui enseignait à faire la route, et bientôt, sous sa férule, elle apprendrait à faire le point au sextant.
Il y a quatre jours, à la sortie du grand fleuve, il avait rempli sept petits verres de rhum. Il en avait versé un dans l’océan sous l’œil curieux des néophytes.
– Pour toi Mannanan ! Épargne-nous les tempêtes et donne-nous au moins vingt-cinq nœuds de vent dans le dos pour faire avancer cette péniche ! Allez, vous autres, buvez d’un trait comme des vrais marins !
– Qui est Mannanan ? Je croyais que c’était à Neptune qu’on faisait le coup du rhum.
– Ah ! vois-tu Bretonne, c’est le Dieu de la mer pour les Celtes. Leur Neptune, ils peuvent se le garder pour la Méditerranée. Mannanan, lui, il fréquentait les océans du nord. Foi d’un sang-mêlé de Bretons, d’Irlandais, et d’Écossais ! Tu es Bretonne, c’est aussi ton dieu.
– J’aime bien le nom en tout cas.
Bosco, avant de remplir les verres, avait goûté du breuvage, seul dans la cambuse et était d’humeur joyeuse, heureux de respirer l’air frais du large.
– Eh puis tiens ! J’en ai assez de t’appeler Bretonne, ton prénom, il ne te va pas ! Et puis c’est de tradition d’avoir un nom de guerre sur Le Faucon. Alors Mannanan tu seras ! Enfin, disons, Mannan, hein, c’est moins long ! Mon père avait un cheval qui s’appelait ainsi !
Elle oublia cette dernière remarque et s’avouait bêtement flattée d’avoir été rebaptisée en l’honneur d’un dieu celte. Comme une gamine infatuée de son professeur, elle était fière de l’attention du capitaine. Nadine restait La Parisienne, le grand garçon émacié devait supporter le sobriquet de La Ficelle, le fumeur anglo-saxon conservait son vieux surnom de La Pipe et la replète bavarde semblait avoir toujours connu le nom de La Cerise.
Il ne fallut pas plus de quatre jours pour que le caractère de chacun se dévoilât. À cause du rythme imposé des quarts, ils étaient rarement rassemblés. Cela permit sans doute d’éviter des heurts que les caractères bien différents auraient inévitablement provoqués. Car ce n’était pas un équipage homogène. Seul La Pipe avait l’expérience de la mer, mais il était si taciturne qu’il n’échangeait que trois ou quatre mots. La Ficelle horripilait tout le monde avec son apathie, à part Nadine, toujours très amoureuse. Il disait être d’origine hollandaise, Québécois d’adoption et avait un papa yachtman. Il ne parlait que de Hard Rock music, ses écouteurs de walkman devenant partie intégrante de son visage. La Cerise, Ah, La Cerise ! C’était devenu un jeu de l’éviter. Sa langue se mettait en action dès qu’elle croisait un coéquipier. À cause de ses proportions généreuses il était difficile de la rencontrer sans la frôler dans la coursive. Invariablement, elle commençait, son accent savoureux fortement souligné par une voix éraillée : « Il faut que je te dise… Sais-tu que… »
Bosco semblait gérer tout ce petit monde avec l’aplomb que donne une longue expérience. Il avait établi les quarts dès le premier soir.
– Rien n’est écrit dans du roc, avait-il dit d’un ton emphatique. Mais on va commencer les quarts comme cela. Mannan avec La Parisienne. La Pipe avec La Ficelle et moi avec La Cerise. S’il y a problème, me réveiller, ou réveiller La Pipe. Compris ?
La première nuit avait été chaotique et Bosco avait peu dormi. Le pilote automatique avait eu des faiblesses. Le vent irrégulier s’était joué des voiles et avait laissé le bateau un peu ivre errer hors de son cap. Les néophytes, effrayés par les moindres lueurs aperçues à l’horizon, avaient appelé Bosco sur le pont plusieurs fois. Puis un rythme plus serein s’était instauré. à mesure que la côte s’était éloignée, le vent s’était musclé, ce qui plaisait au Faucon qui avait alors taillé une bonne route.
Passé le Cap Breton, la routine s’établit définitivement à mesure que la brise devenait plus régulière en force et en direction. Nadine, malgré les admonestations de Bosco, était résolue à se désintéresser complètement du bateau et de la navigation, vexée d’avoir été séparée de son chéri pendant les veilles.
Le quart de Mannan était terminé. Bosco, prêt à prendre la relève, était déjà à la table à cartes.
– Ton quart s’est bien passé ? demanda-t-il à la jeune fille qui pointait son nez dans la descente. Je sais que tu les fais seule. La Parisienne, elle est pas bonne à grand-chose… mais bon, elle mange comme un oiseau, et elle cuisine un peu. Tu veux voir où on est ?
Elle se retint de le confronter sur le fret, sujet qui l’obsédait depuis que Nadine lui avait fait sa confidence. « Pas maintenant », pensa-t-elle. Elle aimait trop ces moments-là où, penchée sur la carte, elle découvrait un autre monde. Initiée aux secrets de la navigation, à l’aide d’une équerre, d’une règle, d’un compas, d’une carte, et bientôt du sextant, elle savait presque se diriger sur les océans.
– Nous allons direct sur les Bermudes, pas d’arrêt aux US. Je sais vous, les filles, n’avez pas de visas, et puis de toute manière, je ne m’y arrête jamais. Le Faucon n’aime pas les Ricains. Va te coucher ma belle.
« Non, pas tout de suite », murmura-t-elle alors qu’elle regagnait le carré. Elle projetait une petite exploration des cales depuis l’avertissement de Nadine. Les entrailles du Faucon sentaient encore le poisson. Le bateau roulait sur une mer bien formée à présent et les odeurs de goudron, de diesel et d’eaux usées rendaient l’atmosphère nauséabonde, ce qui mit à l’épreuve son estomac à peine aguerri. Elle ne savait pas ce qu’elle cherchait. Une grande partie des cales servait à stocker les voiles et les cordages. Derrière ceux-ci, des caisses, certaines tamponnées : donations pour école secondaire de… Elle aperçut des bicyclettes, au moins une dizaine. « Bon, rien à redire, chuchota-t-elle, soulagée. On le paie pour transporter des donations, c’est tout à son honneur au Bosco ! » Un coup de roulis la fit jurer en la déséquilibrant et sa lampe roula sur le plancher. Quand elle la récupéra à tâtons de l’autre côté de la cale où elle était allée buter, elle découvrit une trentaine de caisses en bois. Celle au-dessus était suffisamment entrouverte pour y glisser un petit doigt. Elle tâta du verre, une forme de bouteille enrobée dans de la paille.
– T’y verras plus clair avec la lumière…
Elle lâcha à nouveau sa lampe, poussa un autre juron. Bosco, en pleine vue au-dessous de la lanterne de plafond, avait son air des mauvais jours.
