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J’ai fait un pacte avec la mer. Elle me laisse le corps de mon mari, m’aide à le ramener à bon port. En échange, j’apprendrai à l’aimer. Je continuerai le rêve de Jim.
Qui est Paula, jeune métisse mexicaine, seule sur un voilier dans le sud Pacifique ? Quel est son étrange parcours qui, de petite métisse orpheline d’un barrio mexicain, l’a conduite dans un désert du Texas, puis dans un riche quartier de la baie de San Francisco et finalement sur l’océan en route vers les îles polynésiennes ? La connaître n’est pas aussi simple qu’une rencontre furtive, qu’une amitié éphémère au cours d’une escale. La connaître c’est un peu apprivoiser cette jeune femme qui cache bien des vérités malgré son grand besoin de se confier. De petite racaille mal aimée, pauvre, perdue, victime de manigances qui la dépassent, elle prendra finalement son destin en main grâce à l’océan. Un monde qu’elle craint et qui la mettra à l’épreuve mais la transformera et l’aidera à retrouver son indépendance.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Isabelle Briand est bretonne. Depuis l’âge adulte elle n’a eu pour seul domicile que des voiliers de grande croisière. Elle a vécu, navigué, travaillé de l’Afrique à l’Amérique du Sud, du Brésil au Mexique, des Antilles à l’Amérique du Nord, de la côte atlantique à la côte pacifique. Elle continue toujours sa vie vagabonde avec son compagnon sur leur voilier. Elle est auteure de cinq romans dont les récits bravent la mer en suivant la trace de femmes aventureuses.
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Seitenzahl: 309
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Isabelle Briand
Une ombre sur la mer
Du même auteur
– Un chemin d’écume, éditions 5 sens, 2017
– L’île de la grande solitude, éditions 5 sens, 2017
– Et vient le Ressac, éditions 5 sens, 2016
– Le voyage de Poema, éditions Flamingo, 2016
« À terre, même dans les moments les plus sombres, la vie recommence toujours le lendemain. En mer, lors d’une tempête, on éprouve un sentiment de piège pour l’éternité… »
Olivier de Kersauson
à Sabine pour ses studieuses relectures sous le ciel polynésien.
Avant-propos
Ce récit est un roman. Il m’a été cependant inspiré par deux faits différents qui ont titillé mes oreilles au cours de mes navigations. Je les ai cumulés pour n’en faire qu’une histoire, qu’une héroïne. Les personnages sont imaginés, les lieux choisis selon mes préférences.
Les escales sont des moments de partage. On y découvre de nouveaux paysages, de nouvelles cultures, de nouveaux visages, et des histoires, des aventures étranges…
Les rencontres sont souvent éphémères dans la vie des navigateurs. Et si on ne se dit pas adieu c’est qu’on espère toujours se retrouver dans une autre escale, sur un autre océan. Malgré tout, on se perd rapidement de vue et ne reste plus qu’un nom de bateau, qu’une aventure partagée, ou simplement l’évocation d’un bon moment passé ensemble. Pourtant, de temps à autre, une histoire s’entête et remonte le long flot du souvenir et reste alors un sentiment d’insatisfaction. Où était-ce déjà ? Qui était-ce ? Pourquoi n’a-t-on pas prêté plus d’attention ? Pourquoi n’a-t-on pas insisté pour en connaître davantage ? Et l’esquisse d’un visage apparaît auréolée de la soie de longs cheveux noirs ; puis la fragilité d’une voix, la lueur intense dans un regard sombre aident à ressaisir un bref instant de convivialité à bord d’un bateau. Des bribes d’histoires se nouent, se dénouent pour finalement tisser une aventure qui a un nom, une héroïne qu’on a connue ou cru connaître… J’ai retrouvé Paula dans ces instants-là.
Rencontre
Elle était petite, jeune encore, guère au-delà de la trentaine, bien que son regard contredise son âge. Le sourire était vif à s’affûter mais disparaissait trop rapidement sur des lèvres sensuelles aussi agiles à rire qu’à faire la moue. Ses yeux sombres, deux mares mélancoliques dont la surface se plissait de quelques risées sauvages, n’avaient rien de juvénile. Sa main s’aventurait souvent dans la jungle sombre de ses cheveux et aussitôt une liane de mèche noire s’enroulait autour d’un doigt nerveux.
Je l’avais rencontrée la veille sur le ponton. Elle avait un chaton dans les bras et c’est elle qui m’avait interpellée.
– Il sera mon équipier ! avait-elle dit en riant.
J’avais été émue qu’elle m’adressât la parole car je savais qu’elle était seule, comme moi, et que d’étranges rumeurs accompagnaient son sillage.
– J’ai un chat aussi, avais-je répondu, viens nous rendre visite avec ton chaton !
Arrivée depuis une semaine, je connaissais déjà son histoire que mes voisins de mouillage, d’un air compassé de commères de village, s’étaient empressés de me communiquer en me montrant le voilier en aluminium de onze mètres, amarré à un corps-mort. J’avais remarqué que, si l’on parlait aisément de la femme qui y résidait, on l’évitait soigneusement, prenant garde de ne pas la croiser en allant en ville. J’étais trop occupée ou plutôt trop absorbée par la découverte de ma nouvelle escale pour prêter attention à ce qu’on appelle entre nous navigateurs : radio cocotier. Trop heureuse d’être entrée sans encombre dans le tumultueux estuaire de la rivière Chole, je profitais pleinement du calme de son mouillage blotti derrière la péninsule, où la ville de Bahia de Caraquez plante ses immeubles fissurés par les nombreux tremblements de terre. Je me perdais avec délice dans cette fascinante terre d’Équateur, dédaignant mes voisins de mouillage, plongeant à perdre haleine dans ce petit pays au grand cœur. Pour l’instant, rassasiée de trajets en bus déglingués, de marchés aux couleurs et fumets pittoresques – et avant d’envisager une randonnée sur les sommets ardents des plus hauts volcans du monde –, j’avais retrouvé un peu de ma civilité, aussi, au retour de l’une de mes balades, j’avais invité l’occupante du bateau en alu à boire un café à mon bord. Simplement parce que je suis curieuse, solitaire comme elle et que je n’avais pas apprécié les élucubrations hypothétiques que les marins voyageurs aimaient à verser sur son compte, dans des logorrhées sans fin.
Chacun s’était, au cours des escales, gargarisé de son histoire. Elle avait eu sa part de publicité morbide et il y avait eu la dérive habituelle de commentaires venimeux poussés par des imaginations un peu perverses. Je m’attendais donc à une certaine résistance à mon invitation. Au contraire, elle accepta aussitôt. Dès son arrivée dans le carré de mon bateau, elle avait déclaré qu’elle s’y sentait à l’aise, à l’abri. Elle n’avait pas osé emmener son chaton. Mon chat n’en fut pas vexé, il s’installa sur son coussin favori et laissa avec délectation la visiteuse chatouiller ses oreilles. Je bavardais un peu sur mon compte pour l’apprivoiser car j’avais espoir de découvrir la véritable histoire de ce petit bout de femme, qui, par sa taille, sa couleur de peau, sa langue, contrastait avec les baroudeurs navigateurs dont je fais partie.
Dans l’intimité du ventre de mon bateau, Paula, sans aucune gêne, avec une certaine reconnaissance même, me livra son histoire. Elle n’avait pas trouvé qu’une oreille attentive, mais également une alliée, bien qu’elle ne me connût pas. Je l’écoutais donc avec déférence, émue de sa confiance mais un peu déconcertée par une singulière lueur qui, de temps en temps, animait le calme de ses grands yeux, et les traversait d’un torrent sauvage. Ce regard, ou plutôt ce clin d’œil féroce, elle le maîtrisait rapidement. Sans savoir pourquoi, cela me troublait et semblait aussi intriguer mon chat qui fixait la visiteuse avec une intensité toute féline.
– Tu comprends, commença-t-elle, avec une vivacité bien hispanique, tout en me regardant droit dans les yeux, toi mon amie, tu sais que la mer peut cacher le crime parfait. Aucun témoin, pas de corps ? On accuse, mais que peut-on prouver ? Rien, rien et donc tout. Mais voilà, la seule idée de suspicion aurait noirci ma vie. On aurait brandi une batterie d’avocats pour essayer de me condamner et n’y parvenant pas tout à fait, ils auraient tout tenté pour me dépouiller, même de mes bons souvenirs. Ils auraient fini par réussir. Qui ? La famille de mon défunt mari. Car vois-tu, et tu le sais ça du moins, n’est-ce pas ? Tout le monde le sait ! Le monde entier même ! Alors, laisse-moi te dire, avec mes mots à moi, là devant toi et devant ton chat ! Je peux te parler en espagnol ? Parce que tu vois, c’est la langue de mon cœur, mes sentiments osent avec elle.
Pour me laver de tout soupçon, pour éviter de retourner dans mon barrio1 mexicain la tête basse, pour crier au monde que je n’ai pas commis le crime parfait dont la famille de mon mari voulait s’empresser de m’accuser, j’ai ramené son corps en décomposition, seule, sur le voilier que tu vois là, et qui m’appartient désormais. J’ai moi, petite traînée latina, comme mes beaux-fils m’appellent, eu ce courage. J’ai demandé à la mer, seul témoin qui m’offrait pourtant son lit en linceul, de m’aider à surmonter ma peur, mon dégoût. Car qu’aurait-on pensé d’une Mexicaine, fraîchement sortie d’un barrio sordide, revenant seule à bord du yacht d’un mari nouvellement épousé contre tous les avis des enfants de celui-ci ? Toi, mon amie, tu comprendras, alors écoute-moi. C’était il y a six mois…
J’ai fait un pacte avec la mer. Elle me laisse le corps de mon mari, m’aide à le ramener à bon port. En échange, je tenterai de l’aimer. Je continuerai le rêve de Jim.
Et ce n’est pas rien ! Car je n’ai plus que ce bateau pour vivre, un chez-moi dont je suis maintenant le capitaine involontaire. Grâce à lui, qui traîne la sépulture provisoire d’un corps pourrissant, j’apprends la liberté. Voilà pourquoi, les derniers sept jours sont devenus intolérables, voilà pourquoi je divague, ivre des effluves de décomposition et folle de désespoir. J’ai encore le choix de couper les amarres du radeau où j’ai glissé le corps. Je peux le laisser filer sur les courants. On finira par le trouver. Mais qu’en restera-t-il ? Si la mer ne le réclame pas, ce seront les oiseaux, les requins, et moi je finirai en prison, accusée par les deux fils de mon mari d’avoir tué leur père pour profiter de ses richesses…
Voilà à quoi je songeais heure par heure, minute par minute jusqu’à ce qu’un bateau de pêche entende mes messages sur VHF bien au large des îles Galapagos. Voilà ce qui m’a soutenu : la peur de la prison. Tu vois, ce n’est pas très héroïque ! Mon mari aurait sûrement préféré être abandonné à la mer, comme une dernière offrande, lui qui l’aimait tant ! Au lieu de cela, sa pauvre dépouille est arrivée aux Galapagos presque momifiée par le sel et on l’a encore abusée en effectuant deux autopsies. Mais le pire est qu’après tout ce calvaire, le doute est resté. Quelle est cette haine qui pousse les gens à contorsionner la vérité pour mieux la violer ? On a été dire que j’avais volontairement provoqué cet arrêt cardiaque et le fait de conserver le corps prouvait que j’avais assez de sang-froid pour avoir conçu cette mise en scène. Car qui, sinon un assassin diabolique, aurait eu la barbarie de ramener un cadavre pourrissant au lieu de le laisser disparaître dans les abîmes ? Certes pas une pauvre femme éplorée, prise de panique à la mort accidentelle de son mari tant aimé ?
Le corps a été autopsié à l’arrivée et en Californie. Les fils de mon mari, placés devant l’évidence, ont quand même tout essayé pour me léser de mes droits. Pour eux, il y a toujours doute. Malgré les ennuis de cœur de Jim, malgré la preuve de trois petites attaques préalables, qu’il n’avait pas soupçonnées, ils me considèrent encore comme une meurtrière. Pourquoi ? Parce que je suis une pauvre fille à peine affranchie de son passé sordide, une aventurière disent-ils avec mépris, qui a mis le grappin sur leur baroudeur de père qui, depuis la mort de sa femme – leur mère, seule légitime épouse à leurs yeux – dérivait, irresponsable sur son voilier. À ce train-là, ils craignaient que leur héritage en prenne un coup ! Enfants sans vergogne !
J’ai raconté cent fois mon voyage macabre, il semble que c’est ce qui intéresse les gens ! On se fichait pas mal de mes sentiments, on voulait du sensationnel. Comment ai-je supporté l’odeur ? Comment ai-je fait pour trimballer le corps qui raidissait dans notre radeau de survie ? J’en passe… Les journalistes ont écrit mes réponses froidement, sans se soucier de mes yeux rougis, des larmes qui ne pouvaient plus couler. Ils n’ont pas retranscrit mes hésitations, mes hoquets, mes sanglots. Ils ont dénudé mon récit de tous sentiments pour faire du bref, du sensationnel. Ils ont même été dire que, pour une femme qui avait vécu ces moments atroces, j’avais fait preuve d’un sang-froid à toute épreuve au moment où le corps fut transféré dans l’ambulance. Les imbéciles ignorants ! Que savent-ils du courage du désespoir, de ce lent engourdissement des sens, de cette prostration qui aident à supporter le pire sans tomber dans la folie. J’ai du sang indien dans mes veines, j’ai su très tôt ce que fatalisme voulait dire…
Paula
Un
– Tu connais le Mexique ? Oui ? Chiapas aussi ! Ah tant mieux ! C’est le poing levé de mon pays. L’état rebelle, et crois-moi, il y a de quoi se rebeller pour les pauvres descendants des vaillants Mayas, dont une partie de ma famille est issue. San Juan de Chamula ? Non ? Tu connais aussi ! Ah, alors je savais que tu pouvais m’écouter !
Ma mère, quand elle m’a mise au monde, n’a ni remercié la Sainte Vierge ni les dieux mayas refoulés sous les tonnes d’Ave Maria. Non, ma mère en a eu assez des petits bouts de viande rouge qui lui avaient rongé dix fois les entrailles. Après moi, le huitième chaton vivant, elle alla rejoindre un royaume où j’espère elle ne plie plus jamais son pauvre dos, où elle ne râpe pas jusqu’au sang ses pauvres doigts. On m’a dit plus tard qu’elle mourut immédiatement après ma naissance, malgré les coqs que sa famille avait sacrifiés pour elle au neuvième mois de sa grossesse, devant le shaman dans l’église de San Juan de Chamula…
Elle était Totzil, Maya de Chamula. Des purs et durs, un peu indomptables. Dans ce village où règne une agitation quasi permanente contre les autorités du gouvernement, on observe encore des rites chamaniques qui se déroulent même dans une église catholique face aux statues de saints qui ressemblent curieusement à de vieilles idoles païennes ! Un chauffeur d’autobus a un jour emmené dans la ville voisine une petite jeune fille timide sachant à peine lire l’espagnol. C’était ma mère. Il l’épousa et aussitôt elle lui pondit de beaux enfants. Mais le conte de fées s’arrête là. Elle ne tissa plus jamais de ses doigts déliés des orgies de fleurs, des paradis d’oiseaux en compagnie de ses tantes, de ses sœurs et de ses cousines.
Je me l’imaginais menue, le visage plein, les pommettes rougies, un front lisse et bombé, le nez court et rond, de longs cheveux noirs nattés, un sourire allumant ses yeux de braise légèrement bridés. En fait, c’était une copie de ses sœurs que je dressais là : mes tantes, vêtues, les jours de fêtes et de visites des touristes, de magnifiques corsages brodés, que j’enviais bientôt à mes cousines. Comme elles étaient fières et joyeuses mes cousines ! Et comment ne pas l’être à vivre parmi ces fils brodés multicolores, ces oiseaux, ces fleurs qui naissaient de leurs petites mains déjà si habiles ? Car elles étaient Totzil et étaient les reines du tissage que les touristes venaient admirer de très loin.
Je suis donc métisse. Les blancs voient l’indio en moi, les Indiens voient l’hispano… On ne m’accorda jamais confiance je crois. J’appris plus tard que c’était à cause de mon père, métis lui-même mais plusieurs fois brassé comme disait un cousin ! Il se croyait supérieur ce chauffeur de bus qui méprisait sa belle-famille. Et pourtant, murmurait-on derrière son dos, la sienne de famille était plutôt douteuse et pour les Totzil, c’était là chose tragique.
J’allais à Chamula régulièrement lorsque j’étais petite fille. Je me souviens encore de ma frayeur quand un de mes oncles m’enlevait dans ses bras à la sortie du bus. Je croyais voir le diable ! Revenant des hauts pâturages, il était enveloppé du poncho en toison de chèvre noire qui lui descendait aux mollets. J’éternuais dans les poils sur son épaule et il riait le bonhomme ! Je ne me rassurais que lorsqu’une fois à la maison, il ôtait sa fourrure pour revêtir sa tunique de cacique, admirablement brodée par ma tante. Ils étaient beaux mes cousins, et à six ans, je rêvais de vivre parmi eux au village. Loin de la masure de San Cristobal où j’habitais avec mon père et sa tribu.
Huit enfants turbulents, plus trois autres avec sa seconde femme, ont transformé la maison de mon père en bastringue tonitruant. La femme criait, les enfants hurlaient, continuellement affamés, et comme de jeunes louveteaux cherchaient ripaille ailleurs, surtout sur le marché où nous avions appris très tôt à chaparder. Ma mère avait été laborieuse et fière comme toutes les Indiennes. Mes aînés me disaient qu’elle faisait tout à la maison. Silencieuse petite fourmi, elle enfantait, nourrissait, soignait, souffrait, pleurait, consolait et éduquait sa couvée souvent seule ou sous l’œil aviné de son mari, qui, privé d’alcool pendant ses heures de conduite, se rattrapait durant ses congés. Disparu ce rempart d’amour et de force, ce fut la débandade lorsqu’une femme mesquine, désabusée et fainéante la remplaça au foyer. Suivant l’exemple des aînés, et je crois encouragés par cette mégère, les petits filous que nous devenions donnèrent mauvaise réputation à la famille. On en expédia trois ou quatre semer le désordre ailleurs chez quelques tantes et cousins de mon père. Moi qui rêvais d’aller à Chamula, je fus le fardeau d’une vague connaissance à Tapachula, qui, voyant mon potentiel, me laissa rôder sur le marché. Après tout, elle était propriétaire d’une cantina2 et ne rechignait pas à accepter mes petits cadeaux, voulant bien croire que j’avais trouvé quelques légumes sur les trottoirs. Ce marché étant immense, mes larcins prirent du volume également… J’ai des souvenirs de jeune gazelle affolée sautant dans les caniveaux, les mains chargées de tomates, de choux, d’avocats. Derrière moi, j’entends les cris, les malédictions des marchands. Mon cœur bat comme un tambourin, mais je ris, je vais les avoir encore ! Cela était un jeu, une épreuve que sauvageonne effrontée je m’imposais presque quotidiennement. Chaparder des fruits, des légumes, des babioles, jamais autre chose. Me vanter de mes exploits avec mes petits copains de rapines. Regarder avec envie, mais aussi avec peur certains des plus grands qui abandonnaient fruits et légumes pour des objets plus clinquants et plus monnayables. C’est bien plus tard que j’ai compris que mon début dans la fripouillerie était une rébellion contre mon père. Je l’avais imploré de m’envoyer à Chamula durant la grande débandade de la famille.
– Padre ! Je veux aller chez tia Maria-Jesus ! Elle m’aime bien.
– Tu iras là où on a besoin de toi chica3 ! Les cousins de Chamula ont assez de leurs enfants et tu ne sais rien faire. Là-bas, pour exister, il faut travailler dès l’enfance, disait le père d’un ton excédé car il n’aimait pas être contredit.
– J’apprendrai, je deviendrai Totzil. Je le suis à moitié, suppliai-je d’un ton qu’un brin de fierté rendait sans doute insolent.
C’est ainsi qu’il le sentit et sa réponse me blessait encore des années plus tard.
– Ah ! Ah ! ricana-t-il, tu n’es rien ! Les cousins de Chamula sont de pauvres dégénérés qui vivent dans la crasse ! Ils m’en veulent encore d’avoir sorti ta mère de leur bouge, alors je ne vais sûrement pas t’envoyer là-bas. Tu iras à Tapachula chez Ignacia où tu travailleras à la cantina quand tu ne seras pas à l’école. Tais-toi !
Mes cousins de Chamula avaient-ils su comment ma vaillante mère avait vécu avec mon père ? Au village, j’avais vu la fierté, la pauvreté oui, mais la propreté dans le dénuement que les doigts habiles des femmes savaient transformer en un incroyable paradis multicolore. J’avais vu un clan uni où chacun avait son rôle, où personne n’aurait osé voler son voisin, moins encore chaparder sur le marché. J’avais, dès dix ans, l’impression que je plongeais dans un gouffre et c’est mon père qui m’y poussait. Seules les mains agiles des cousines m’auraient sauvée. Une fois exilée à Tapachula, j’ai commencé à haïr ce père qui ne venait me voir qu’une fois par an, ce père qui me déniait mon identité indienne. Jamais plus la famille ne fut réunie. J’ignore encore où se trouvent la plupart de mes frères et sœurs.
Je fus saisie à bras-le-corps avant de plonger définitivement dans l’abysse de la délinquance. À Tapachula, l’institutrice, qui avait aussi affaire à mes petits compagnons dévergondés, a su me rendre ma fierté bafouée. Elle était Tetzal l’autre grand clan maya, et zapatiste fervente. Les marchands, excédés, avaient menacé Ignacia qui, par représailles, me faisait travailler du matin au soir, m’interdisant d’aller à l’école.
La maestra4partit en croisade, affrontant avec courage la tenancière de la cantina du barrio le plus pauvre de Tapachula. Celle-ci ne démordait pas affirmant à juste raison que c’était en me rendant à l’école que je rencontrais mes camarades de maraude, avec qui souvent d’ailleurs, j’oubliais le chemin.
– Bien, señora Ignacia, je comprends, dit la jeune institutrice, qui face à la matrone à la face rubiconde, ressemblait à une gamine du barrio. Je vous promets que Paula ne volera plus si elle revient à l’école. J’engage ma parole.
– Eh bien, vous allez au-delà de graves ennuis ! Cette gamine effrontée n’écoute personne. Je la garde ici pour qu’elle m’aide, c’est le marché conclu avec son père. Elle devait aller à l’école, mais si elle vole en allant à cette école, eh bien elle reste ici à travailler.
La jeune maestra ne se démonta pas. Ses nobles idéaux rencontraient une épreuve de choix. Je repris le chemin de l’école, ravie de promettre tout ce qu’on voulait pour échapper à l’austère Ignacia.
– Tu es Totzil, me dit l’institutrice alors qu’elle me retenait après la classe. Une femme totzil doit apprendre le tissage ancestral. Si je te montre comment fabriquer ces petits bracelets, tu pourras aller les vendre sur le marché. Pas besoin de métier à tisser, il te suffit de tes dix doigts. Qu’en dis-tu ?
Elle ressemblait tellement à mes cousines que je l’imaginais instantanément vêtue des beaux corsages fleuris. Son regard me sondait avec la bienveillance d’une grande sœur. Malgré cela, malgré ses airs de jeune fille provinciale du Zinacantán, l’autorité de la maîtresse m’intimidait. J’acceptais avec empressement, flattée de son intérêt. Je restais alors après la classe pour apprendre à tisser des bracelets multicolores. C’était loin des travaux élaborés des Totzil, pas aussi excitant que le chapardage de légumes, mais cela suffit à ma fierté. J’écoutais avec passion la jeune maîtresse et retins davantage ses propos zapatistes qu’elle n’abordait qu’après les cours, que l’algèbre et l’orthographe ! J’appris l’histoire de mes ancêtres avec fierté. Me voyant plus sérieuse, plus appliquée, si pressée d’aller à l’école, Ignacia, pourtant si avare, me laissait quelques piécettes des menus pourboires qu’on me donnait lorsque je l’aidais à la cantina.
Elle était bourrue, plantureuse, une matrone sans charme, vieille fille aigrie ayant toujours vécu dans un barrio minable. Mon arrivée l’avait perturbée, elle n’avait pas pu dire non à mon père, qui, je le sus plus tard, lui avait prêté de l’argent à un moment désespéré de sa vie. Ayant hérité de cette petite cantina, elle en devint son esclave consentante et n’en sortait que pour aller au marché et à l’église. La gamine rebelle qui arriva dans sa vie la déconcerta. J’avais détesté instantanément cette bonne femme moustachue qui rudoyait ses clients et me traitait comme une servante. Les seules paroles que nous échangions étaient, de sa part des injures, de la mienne des répliques venimeuses. Mais, en grandissant, je compris que ce que j’avais pris pour de la méchanceté, n’était qu’une maladresse de vieille fille peu habituée aux enfants. Bientôt adolescente, je me domestiquais doucement et Ignacia s’amadouait jusqu’à me faire des confidences.
– Ton père n’aurait pas dû vous séparer. Il a obligé tes aînés à travailler et a envoyé au diable les autres pour ne garder que les trois derniers de sa seconde femme. On ne fait pas tant d’enfants quand on ne peut pas les élever !
– Je crois qu’il ne nous aime pas, nous les enfants de Nichim. Je crois qu’il ne l’aimait pas ! disais-je alors avec toute l’amertume d’une enfant abandonnée.
– Eh bien, je crois qu’il n’aime pas davantage sa seconde alors ! La dernière fois qu’il est venu ici, il m’a dit qu’elle était devenue énorme et qu’elle buvait comme un trou. Il doit la regretter cette pauvre Nichim, silencieuse, travailleuse ! Je ne l’ai pas connue, mais ton père m’a dit qu’elle était courageuse et parlait peu en espagnol. Elle aurait voulu retourner vivre dans son village avec les siens. Ton père l’a éblouie au début avec son charme et son bagou. Ce n’est pas un mauvais bougre, mais à mon avis, il est trop orgueilleux et ça le perd.
Je n’en sus pas davantage sur mes parents. Mon père, que je ne voyais guère, me paraissait à chaque visite de plus en plus étranger. Arrogant, bavard. Il s’informait de moi brièvement puis allait retrouver d’anciens amis de jeunesse, car il était né à Tapachula. Je n’ai jamais eu vent des arrangements entre Ignacia et lui à part que c’était pour la vieille fille une façon de régler ses dettes. Elle a sûrement regretté de m’avoir acceptée plutôt que de rendre l’argent emprunté à mon père. Elle payait tout pour moi, y compris mes vêtements. Mes heures de travail à la cantina la soulageaient certes, mais elle n’avait pas vraiment besoin de moi. Le temps passant, ma compagnie lui devint cependant agréable et son humeur s’améliora. C’est elle, un jour, un ou deux ans après mon arrivée qui me dit :
– Paula ! As-tu été à la plage depuis que tu es ici ?
– La plage ? Mais où, l’océan est loin…
– Loin ! s’exclama-t-elle les yeux au plafond. Chica que tu es naïve ! Qu’apprends-tu à l’école ? Et ton père n’a pas été fichu de faire dix-huit petits kilomètres avec toi pour te montrer la mer ! Ah ! si j’avais une voiture ! Ma fille, pour ton anniversaire, je vais demander à Tonio le taxi de t’emmener. Il me doit bien ça, je le fais manger gratis de temps à autre.
Franchement, l’idée de voir la mer ne m’excitait pas, moi fille des montagnes. Je pense que ce manque d’attirance cachait la peur. La peur de l’inconnu, du vide. Ma vie jusque-là avait été tortueuse, mais sur des chemins connus, limités par l’asphalte des villes. Du pays de mon enfance, les flancs verts des collines tropicales étaient des barrières sympathiques, toujours agréables à regarder. Elles ressemblaient à de vieilles femmes veillant sur un troupeau. L’océan, c’était autre chose dans mon âme d’enfant. C’était tumultueux, imprévisible, indomptable. Comme la petite sauvageonne qui sommeillait encore en moi et que je ne parvenais à endormir que difficilement. En y pensant à présent, j’imagine qu’inconsciemment, je ressentais que l’océan aurait un impact dévastateur dans ma vie.
Tonio, le chauffeur de taxi, m’emmena un beau matin à Playa Linda. L’océan est lascif sur cette côte. Les vents ravageurs et occasionnels du golfe de Tehuantepec perdent leur effet, et même les cyclones ne lèchent que rarement le littoral. Il n’avait rien de menaçant ce grand Pacifique, mais ce bleu infini qui se mélangeait à celui du ciel m’impressionna. Le sable me parut être aussi vivant que l’eau qui miroitait et je me souviens avoir eu peur de marcher dessus ! Des familles pique-niquaient à l’abri de huttes aux toits de palme. Nous étions un dimanche et tout cela ressemblait à une grande bringue. J’en restai baba… De la musique, des jeux de mômes sur le sable, des adolescents se reluquant sans vergogne et tout ça sous le nez des mamas qui préparaient les tortillas et les tacos et ceux un peu colorés des pères qui sirotaient leur énième cerveza5. Je reconnus même quelques voisins et d’un coup, je découvris un monde différent. Celui de la joie, du plaisir, de l’oubli des jours de semaine entre l’école et la cantina. Là, j’étais comme les autres gamins, et non plus la petite fille orpheline chez Ignacia. L’océan n’a rien à voir avec cette découverte ! En fait, je le regardais à peine, car j’en avais très peur ! Ce qui m’attirait étaient les rires, les cris des mères qui telles des poules rassemblaient leur couvée, les pères tapant dans un ballon avec les gosses. Je me suis dit : « Il faut que je revienne ici souvent. » J’entrai vraiment au paradis à l’instant où le brave Tonio m’offrit une glace.
Je devins une régulière de la plage grâce à un client de la cantina, Paco, qui y vendait des agua frescas6 le dimanche. Nous allions chercher de la glace à Puerto Madero qui n’était qu’un grand port commercial, mais où on apercevait de temps à autre des voiliers.
– Que viennent-ils faire ici ?
Le gros Paco savait tout et aimait s’en vanter. En a-t-il répondu à mes questions ! Son physique d’ours en peluche prêtait à l’épanchement, et il écoutait toujours complaisamment mes jérémiades de gosse.
– C’est un port chica ! Et un bon, bien protégé, alors après avoir traversé le golfe, ils viennent se reposer ici.
– Ils sont riches, je croyais qu’il y avait des ports spéciaux pour ces gens-là.
– Ben, tu ne verras jamais des grands yachts de luxe ici c’est vrai. Le bassin est trop sale pour ceux-là ! Et certain que ces bateaux valent plus d’argent que j’en gagnerais jamais dans plusieurs vies ! Mais peut-être que chez eux avoir un bateau de ce genre n’est pas réservé qu’aux très riches comme ici au Mexique.
Je ruminai une seconde ou deux sa réponse me souvenant des photos dans des magazines où j’admirais des voiliers immaculés posés sur des eaux turquoise où barbotaient des filles comme on en verrait jamais à Puerto Madero ! Des yachts qu’ils appelaient ça. Et pour moi on ne les rencontrait que dans les Caraïbes, du côté de Vera-Cruz et Cancún, à des années-lumière de Chiapas.
Je quittai la gentille influence de ma maestra qui m’avait suivie durant toute ma scolarité primaire. Je crois maintenant qu’elle cherchait à m’enrôler dans le mouvement zapatiste et faire de moi une institutrice pour former les jeunes esprits. Et franchement, l’idée me plaisait. Mais il fallut aller au collège où la petite fille rebelle se transforma en adolescente bébête et insipide !
Deux
– Tu veux un gallo ? interpella la grosse Carmen en fouillant dans son cabas profond comme une mine.
Il ne m’avait pas fallu plus de trois jours pour comprendre qu’un gallo était un joint… Si je ne me suis pas plus tôt plongée dans ce vice, c’est que Carmen ne les donnait pas ses joints ! Elle les vendait au lycée. J’avais treize ans et je commençais ma seconde année de collège. Je n’étais pas une élève brillante. Perdue dans la masse, j’étais une gamine métisse aux yeux mélancoliques. Petite et encore efflanquée, je ne faisais pas le poids avec les filles déjà pubères de ma classe. J’avais aussi du retard sur ce plan-là !
Les filles de Tapachula sont délurées. Est-ce l’influence du port ? L’ouverture sur un monde inconnu amené dans les cales des cargos ? J’appris plus tard que les gens des côtes en général sont plus exubérants, moins méfiants. Tapachula exporte le café qui pousse dans les plantations de l’arrière-pays, mais aussi les belles mangues ataulfo et les ramboutans7 poilus cultivés dans les immenses vergers du littoral. Il y a toujours beaucoup de migrants, surtout à la saison des récoltes. Des Guatémaltèques pour la plupart. Ils sont petits comme moi ! Mayas, comme moi ! Les familles entières affluent des montagnes derrière la frontière.
Quand les filles de ma classe se moquaient d’eux, je baissais les yeux, ravalant les réponses salées que j’avais sur la langue.
– Regarde, disait la prétentieuse Francesca, ils sortent de leurs vallées comme des fourmis d’une fourmilière, avec toute la tribu ! Ils ne savent ni lire ni écrire et baragouinent je ne sais quoi !
Francesca aurait pu passer pour une Anglaise, avec sa peau blanche et ses taches de rousseur… Elle se vantait de ses ascendances européennes qu’elle prétendait allemandes. Pas mal d’Allemands étaient en effet venus à Chiapas au dix-neuvième siècle. Riches, ils avaient investi dans les plantations de café. Une petite aristocratie encore bien raciste existe toujours… Si la population du Mexique est fortement métissée, il y a plusieurs degrés de métissage. Moi, je le suis probablement à soixante-dix pour cent et cela se voit. Mon père s’était moqué de mon sang maya, Ignacia faisait semblant de l’ignorer, la jeune maestra m’avait redonné mon amour-propre. Je le reperdis au collège où je m’éteignais doucement comme une chandelle usée. Il aurait suffi d’un souffle pour l’étouffer totalement, et cela faillit bien arriver.
Mon père, devenu chauffeur routier, faisait des apparitions éphémères qui m’indifféraient complètement car souvent je ne le voyais même pas, étant en classe au collège.
– Ton père est passé, disait alors Ignacia, il m’a demandé de tes nouvelles, mais ne pouvait pas t’attendre. Il partait sur Tuxla Guitiérez8 pour un chargement.
– C’est tout ? Il n’a rien laissé pour moi ?
– Ben… Non…
Ignacia semblait toujours gênée après les visites du père. L’était-elle parce qu’elle ressentait ma déception que je cachais mal sous un ton désabusé ? Eh oui, malgré tout mon flegme, j’espérais encore à quinze ans un signe de mon père, une simple reconnaissance. Ses arrêts à Tapachula n’étaient, je le devinais, que pour se donner bonne conscience envers Ignacia qui m’élevait. Je soupçonnais même qu’il ne s’y arrêtait que me sachant encore en classe. Il ne donnait des nouvelles que de quelques-uns de ses enfants. J’appris donc la mort violente de mes deux frères aînés, durant un règlement de compte entre cartels de drogue à Chihuahua. Une sœur était mariée et vivait à San Cristobál, déjà mère. Des autres, rien ou presque.
Si je n’avais pas de père, je ne manquais pas d’hommes autour de moi. La cantina servait les ouvriers, les camelots du marché, les commerçants de la rue. Je n’ai été qu’une gamine à tresses noires, anonyme pour eux, jusqu’à mes quatorze ans et puis, d’un coup je me suis arrondie et les yeux des hommes aussi ! Ignacia n’avait pas l’instinct maternel, mais par contre un sûr instinct de boutiquière. Les hommes aimaient s’attarder lorsque j’étais dans la cantina. Les plus grippe-sous commandaient même un dessert ou une autre bière. Les yeux se levaient des assiettes pour aller errer sur mes nouvelles courbes accentuées par un t-shirt moulant qu’Ignacia me demandait de passer avant de faire le service.
– Ton uniforme maintenant. Regarde, il y a le nom de la cantina dessus, je les ai fait faire dans une boutique spécialisée, c’est de la publicité, ça s’appelle, disait-elle très fière d’elle.
La cantina se nommait el colibri azul. Entre mes deux seins se nichait donc un oiseau bleu picorant un hibiscus rouge vif. Très rapidement, je m’aperçus que d’autres auraient aimé becqueter le bel hibiscus à la place de l’oiseau ! Bien délurée à présent par mes copines du collège avec qui j’allais aussi certains dimanches à Playa Linda, je savais profiter de la concupiscence des clients, le temps d’un déjeuner sous l’œil indulgent, néanmoins vif de doña Ignacia. Ses recettes augmentaient de quelques pesos, et mes pourboires également. Je n’avais qu’à sourire nonchalamment aux flatteries quelquefois grivoises, en évitant des mains baladeuses. J’acquis une virtuosité à valser entre les tables, à esquiver gestes ambigus et propos salaces tout en résistant au désir de balancer les assiettes sur la tête des pauvres types que je connaissais pour être des pères de famille, des maris de voisines, et même des grands-pères de gamins du quartier.
En somme, je n’étais pas malheureuse. Pas de frangins et frangines pour me chiper l’affection fragile de la grosse patronne de la cantina. Elle était bourrue, maladroite dans ses sentiments, mais je la respectais, consciente que mon père l’avait piégée en la contraignant à me garder chez elle.
J’avais échappé à la délinquance juvénile grâce à la maestra. L’adolescence, sans les garde-fous d’un père et d’une mère, m’ouvrit les portes de quelques interdits…
Et c’est facile ! La rue gouailleuse se charge de transformer les mômes en petites fripouilles, puis le collège délure les plus farouches, enfin la plage ouvre des portes prohibées aux adolescents en mal de rébellion. La marijuana circule et c’est le moindre mal… J’y ai tout découvert : l’étendue taciturne de l’océan qui regarde d’un œil bleu imperturbable nos ébats de moins en moins innocents, le sable chaud qui gratte après les cabrioles, la cerveza glacée qui agace les dents, la tequila qui fait éclater le soleil dans la tête, les baisers salés des mecs qui sucent d’un air blasé le sel sur leur pouce avant d’avaler des rasades de mezcal9 frelaté, et bien sûr la marijuana qui nous transforme en étoiles, en déesses, en reines de carnaval.
Je grandissais, peu en taille, davantage en malice, tandis que mes résultats scolaires suivaient une courbe descendante. J’avais découvert que mon nouveau vice, la marijuana, pouvait aussi être source de revenus. À ce train-là, je filais, comme me le rabâchait Ignacia, sur le même chemin que mes frères aînés. Elle le savait la vieille bourrique de cantinière, mais c’était chose courante et la marijuana n’était pas, dans l’esprit de tous, plus néfaste que la cerveza ou le mezcal.
C’est l’orgueilleuse et pâle Francesca qui m’initia au petit trafic local. Elle avait des ressources que je n’avais pas, mais manquait d’assurance dans les rues populeuses. On la repérait immédiatement à l’ardeur de ses cheveux rouges et à la blancheur lactée de sa peau.
– Toi, me dit-elle un jour avec son habituelle hauteur, tu passes partout, tu connais l’argot de la rue. Moi pas, je suis bien élevée. Je te donne l’herbe et tu vas la vendre. Je te donne vingt pour cent.
Et moi, flattée de cette association qui, croyais-je, me haussait dans l’estime des autres filles, acceptai sans même discuter. Je traînais donc, le dimanche, dans les ruelles poussiéreuses de Puerto Madero, là où on trouve les équipages désœuvrés des cargos en attente d’un chargement de mangues ou de café. J’avais dix-sept ans et ne me faisais guère d’illusions sur mon futur. Je voyais d’autres filles rôder devant les bars, elles aussi en quête de clients. Certaines n’avaient rien d’autre à vendre que leur peau douce et ferme. Pourquoi le toléraient-elles ? pensais-je alors. Était-ce vraiment pour quelques pesos ? Ou plutôt, au contact de ces marins, croyaient-elles au mirage d’un autre monde que les accents, les couleurs de peau faisaient miroiter ? Le temps bref d’une passe les emmenait-il ailleurs ? Je ne laissais pas les regards de ces hommes-là flotter sur mon corps. Je cachais mes nouvelles rondeurs. J’étais dealer pas pute, moi ! Je travaillais pour Francesca, moi, pas pour un mac !
– Que fais-tu là-bas chica ? On t’a vue traîner vers le port. Non, ne me dis pas, je ne veux pas savoir après tout. Je te donne tout moi, le toit, le manger, je t’habille et tu as même les pourboires des clients quand tu m’aides, et tu m’aides de moins en moins. Moi, j’ai fait plus que ne me demandait ton père. Mais il y a de la mauvaise graine en toi, madre de Dios, je le sens bien !
Ainsi pleurnichait Ignacia en essuyant ses yeux sans larmes avec son torchon. Elle m’agaçait la vieille fille ! À dix-sept ans, je rechignais à travailler dans sa cantina
