L'Invictus - Cécile Koppel - E-Book

L'Invictus E-Book

Cécile Koppel

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Beschreibung

Onil n'est pas au bout de ses surprises...

Vous avez suivi Onil à Serdhif, puis à DimHénoé. Vous l’avez accompagné à Eghenne où il est venu en aide aux rebelles. Vous l’avez vu devenir un des leurs, puis leur fausser compagnie pour porter secours à Solim... Entre les lignes de cette aventure étonnante au scénario solide et maitrisé, le Monde d’Anaonil continue de se dévoiler dans sa richesse et sa complexité. Vous attendiez la suite avec impatience ? Partez à la découverte de DimJoania, une communauté inhospitalière où Onil ne va pas tarder à s’apercevoir que sa qualité de lignée engendre autour de lui une puissante hostilité...

Ce quatrième tome des aventures d'Onil vous tiendra en haleine jusqu'à la dernière page !

EXTRAIT

Ulysse ne répondit pas. Inquiet ? Non. Personne n’avait désinitialisé son telib, et ça, c’était bon signe. Il n’était que modérément inquiet. Il ne pensait pas risquer sa vie, ici. Le fait qu’il n’ait plus à mourir forcément dès le lendemain, lui permettait de se projeter d’une manière nettement plus sereine dans la représentation qu’il se faisait de son avenir. Cette réflexion l’amena vers Solim. Ce dernier, détenu à DimHénoé par d’autres exogènes, se trouvait dans une situation plus incertaine que la sienne. Ulysse espérait que ce soit dans des conditions supportables.
Auriane demanda à Ulysse comment il voyait la suite du programme.
─ On attend...

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Ce tome 4 est aussi addictif que les précédents, il annonce une suite et fin explosive. Ulysse se découvre d'étranges capacités (encore). Il n'a pas fini de nous surprendre. (...) Je vais craquer de devoir attendre pour avoir la suite ! - Aurélia K.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cécile Koppel vit dans le sud de la France. Elle est éducatrice de jeunes enfants et a travaillé en crèche pendant plus de 20 ans. Elle a commencé à écrire cette histoire et découvre à quel point elle aime écrire, travailler le texte jusqu’à ce qu’il soit simple et fluide et se glisse dans l’esprit du lecteur. Avec le quatrième opus de cette saga très addictive, les éditions Sudarènes vous invitent à continuer cet insolite et étonnant voyage au côté d’Onil.

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Seitenzahl: 359

Veröffentlichungsjahr: 2018

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à Thierry,Aymeric et Ambroise

Succinct rappel de quelques chapitres précédents :

Onil et Auriane ont quitté DimHénoé, abandonnant Solim aux mains des exogènes. Les deux fuyards ont pu regagner Eghenne où Onil a porté secours aux rebelles de Serdhif en mauvaise posture. Ces derniers ont été heureux de rallier à leur cause ce sympathisant au potentiel surprenant, et lui ont offert leur protection.

Pendant que les instances dirigeantes réorganisent le mouvement et réfléchissent aux stratégies qui feront progresser la cause de la Rébellion sur l’échiquier politique, Onil a présenté son Grand Oral. Il est devenu un rebelle assermenté.

Mais le Grand Conseil complote pour le tenir à l’écart des négociations concernant l’extraction de Solim. Cette défiance a poussé Onil à leur fausser compagnie, en entrainant Auriane avec lui. Son plan : retrouver Joka afin d’en apprendre davantage sur les termes du marché passé avec les rebelles.

Ses recherches l’ont conduit à DimJoania, une nouvelle communauté exogène tout aussi inhospitalière, où il ne va pas tarder à découvrir que l’aversion portée à sa qualité de lignée, engendre autour de lui une puissante hostilité…

Vous y êtes ? Bien !☺Allons-y !

58

---valoïde---

— C’est surprenant que DimJoania soit si haut perché… parce que joania, ça veut dire puits…

Ulysse venait de faire cette réflexion à haute voix. Auriane le fixa.

— C’est tout ce qui te vient à l’esprit ? Tu n’es pas du genre inquiet, toi !

Ulysse ne répondit pas. Inquiet ? Non. Personne n’avait désinitialisé son telib, et ça, c’était bon signe. Il n’était que modérément inquiet. Il ne pensait pas risquer sa vie, ici. Le fait qu’il n’ait plus à mourir forcément dès le lendemain, lui permettait de se projeter d’une manière nettement plus sereine dans la représentation qu’il se faisait de son avenir. Cette réflexion l’amena vers Solim. Ce dernier, détenu à DimHénoé par d’autres exogènes, se trouvait dans une situation plus incertaine que la sienne. Ulysse espérait que ce soit dans des conditions supportables.

Auriane demanda à Ulysse comment il voyait la suite du programme.

— On attend…

L’assemblée de DimJoania avait fait diverses propositions en ce qui les concernait, et Ulysse n’avait pas compris grand-chose. Les possibilités allaient de l’invitation franche et authentique, jusqu’à l’enfermement dans les cages. Entre les deux, les exogènes avaient évoqué des situations variées, qui étaient restées, pour Ulysse, assez absconses… Ils avaient délibéré et voté. À l’énoncé du résultat de ce vote, beaucoup de termes avaient gardé un sens mystérieux. Les exogènes étaient tombés d’accord sur un choix qui ne semblait pas être le même pour eux deux, et Ulysse aurait été bien en peine d’expliquer à Auriane en quoi il consistait. On leur avait demandé de retourner sur le quai d’embarquement de l’ascenseur par lequel ils étaient arrivés presqu’au niveau de la canopée, et depuis, ils attendaient.

Un homme marchait à leur rencontre. Il s’adressa à Ulysse et lui enjoignit de le suivre. Ulysse désigna Auriane. L’homme glapit :

— Non. Elle, elle reste ici.

Ulysse allait refuser de se lever, mais Auriane lui demanda d’obéir. Pour l’instant, personne n’avait l’air énervé à leur encontre, et elle espérait que cette relation sans réelle tension perdure.

Ulysse suivit l’homme qui le mena à un pont suspendu. Ils s’éloignèrent de plus en plus et changèrent plusieurs fois de niveau. Ils passaient d’un espace à l’autre, longeant des habitations fermées par des tentures. Autour, sur de larges planchers, s’égrainaient toutes sortes d’aménagements et d’éléments de décoration : des bancs, des tonnelles, des mâts garnis de rubans, des totems colorés… Curieusement, il y avait aussi des fontaines, et de l’eau courait partout dans des rigoles. Comment faisaient-ils pour avoir de l’eau au sommet des arbres ?

Ils traversèrent un lieu de rassemblement couvert. De larges bandes de tissus épais étaient suspendues d’un mur à l’autre par deux côtés. Auriane aurait deviné qu’il s’agissait de hamacs. Ulysse n’eut pas la moindre idée de ce à quoi ils pouvaient servir. Comme à DimHénoé, il y avait tout un mobilier bas fait de bois et de tissus chamarrés. Ils croisèrent très peu de monde, et tous ceux qu’ils croisèrent, s’affairaient à différentes tâches manuelles. Des regards les suivaient sans manifester d’animosité particulière. Tout avait l’air calme, serein…

Ils arrivèrent sur une plateforme assez petite où se dressait une sorte de portique. On aurait dit une porte de transfert. L’homme fit entrer Ulysse dans un espace couvert. Il y avait là qui abritait des postes de commandes. Ulysse ne parvint pas à définir précisément leur fonction. Des consoles de surveillance, certainement. À l’intérieur, il y avait un autre portique et l’homme demanda à Ulysse de se placer dessous. Ulysse se montra docile. Un écran grésillant l’enveloppa un moment puis sembla s’enfoncer dans le sol. Il n’avait rien senti, et rien ne se passa. L’homme s’approcha et lui plaça autour du cou un collier ajusté, une sorte de tube jaune, fin et souple, qu’il clipsa. Ulysse se laissa faire et ne bougea pas. Il se demandait quel était ce nouveau dispositif. L’homme ne lui donna aucune explication. Toujours silencieux, il l’emmena vers une autre destination, sans préciser laquelle.

Ulysse se retrouva devant l’Assemblée des Avertis de DimJoania. Comme à DimHénoé, ces personnes aux cheveux courts et vêtus de tuniques longues, étaient certainement les « sages ». Ils arbitraient et arrêtaient probablement toutes les décisions concernant l’ensemble de la communauté. Auriane était debout face à eux et Ulysse fut conduit à côté d’elle. Il y avait aussi un groupe chamarré d’une dizaine d’autres personnes aux vêtements disparates, majoritairement coiffés de dreadlocks. Ce groupe se tenait en retrait, debout et impassible. Le long des murs étaient alignés des gardiens aux cheveux tressés ou attachés. Ils portaient des couteaux ou de longues machettes à la ceinture.

Dans le silence qui emplissait la salle, un des Avertis se fit apporter un sac. Il piocha dedans et en sortit une boule. Il la leva au-dessus de sa tête pour que tous puissent la voir. C’était une boule de la taille d’une balle de ping pong et de couleur verte, qui émettait un sifflement rythmé. L’homme se tourna vers le groupe qui se tenait en retrait et une femme s’avança d’un pas, toute souriante.

— C’est moi ! Sojiel.

L’homme s’adressa alors à Ulysse :

— Tu es à la disposition de Sojiel. Au coucher du soleil tu dois te trouver au pontant. Le reste du temps, c’est elle qui détermine les temps et les espaces dans lesquels tu te déplaces, et tu fais ce qu’elle te dit de faire.

Ulysse n’avait pas compris grand-chose à la portée de ce qui venait de lui être signifié. Il demanda quand même :

— Et sinon ?

— Sinon, tu ne manges pas.

C’était simple… Ulysse se demanda dans quelle mesure cela serait suffisant pour le contraindre, mais il se douta qu’il devait s’agir là d’un résumé succinct. Les yeux de l’homme se portèrent sur Auriane et il continua :

— L’innée est la bienvenue parmi nous. Elle peut partager le sel et l’abri de tous les exogènes. Elle peut aller où bon lui semble.

Ulysse allait poser une autre question. L’homme le regarda en fronçant les sourcils et sa voix se fit glaciale :

— Toi, tu deviens un valoïde. Et tu te tais. Un valoïde ne parle que quand on lui demande de parler. Une lignée valoïde ! C’est exceptionnel. Tu es la lignée d’AvanaëlAslanatholias, mais ce n’est pas suffisant pour qu’on te fasse confiance. Et le fait que tu aies faussé compagnie à ceux de DimHénoé, ne plaide pas en ta faveur ! N’exige pas davantage de notre hospitalité. C’est un privilège que nous t’accordons, parce que Justice nous demande de… de te traiter avec le maximum de respect… Et faire de toi un valoïde, c’est le maximum qu’on puisse faire. Et c’est déjà beaucoup…

Joka se leva. L’homme lui transmit la parole d’un geste du bras et s’assit.

— Merci, Pohis.

Joka commença par s’adresser aux personnes présentes et dit qu’il les remerciait encore une fois pour leur confiance. Il se chargeait d’énoncer les règles, puisque c’était lui qui avait mené Ulysse jusqu’ici. Il ajouta, pour les non-Avertis présents, qu’il était question de confier à Ulysse une mission dans un avenir proche, et qu’en attendant, lui, Justice, se portait garant du respect de ces règles. Il se tourna ensuite vers Ulysse.

— Je me suis porté garant pour toi et tu sais quels sont les enjeux à l’extérieur de DimJoania. Nous ne vivons pas comme à DimHénoé. Ici, chacun produit et troque. Les réserves ne sont pas communes et leur partage obéit à des règles précises. Un valoïde appartient à l’ensemble des exogènes. Il doit fournir le travail que lui réclame son embaucheur s’il veut manger, car personne d’autre ne le nourrira, et il ne peut aller nulle part ailleurs que dans l’espace que son embaucheur lui a désigné. Tu ne peux plus t’adresser à aucun d’entre nous, maintenant. Tu ne peux parler qu’en présence de Sojiel, et à condition qu’elle t’y autorise. Tu travailleras sur ses parcelles. Pour ce qui concerne ton passage parmi nous, tu dois te conformer aux règles que j’énonce. Sojiel est ton embaucheur, pour l’instant. Quand elle entrera dans son rôle, c’est-à-dire après les informations que je te donne en ce moment, elle activera le collier, et tu seras à ses ordres.

Ulysse dévisagea Joka et laissa tomber, ironique :

— C’est ça, ton invitation ?…

Tous le foudroyèrent du regard.

— Onil… Tu dois te taire. Tu ne mesures pas à quel point c’est… Si tu continues sur cette voie, tu vas...

Il cherchait ses mots, visiblement mal à l’aise. Il prit le temps de réfléchir à ce qu’il allait dire, et reprit plus calmement.

— Le collier que tu portes est un collier d’astreinte. Il possède bien moins de subtilités, mais il fonctionne un peu comme celui des serviles-S. Il détermine les endroits auxquels tu as accès, et il te contraindra au silence… Entre autre… Ne laisse pas… enfin. Tu verras bien. Au pire, un valoïde qui n’obéit pas est suspendu et son régime alimentaire devient très aléatoire. Mais il est rarement nécessaire d’en arriver là. Je te demande de te soumettre sans résistance le temps que tu passeras à DimJoania. Le jour, tu seras au service de Sojiel quel que soit ce qu’elle exigera de toi. La nuit, tu te rendras au pontant, avec les autres valoïdes. On t’indiquera l’endroit. Les Avertis sont prévenus de la mission que je veux te confier et sont d’accord. Le temps que tu passeras dans ces conditions n’excédera pas une vingtaine de jours.

Vingt jours ? ! Vingt jours à se taire et à obéir ? Voyant la tête que faisait Ulysse, Joka ajouta :

— Vingt jours, au grand maximum. Avec un peu de chance, beaucoup moins. J’aurai l’occasion de te rencontrer à nouveau et je te tiendrai au courant. On ne stoppera pas ton telib. Mais sache que telib et collier ne font pas bon ménage. Je te déconseille de t’en servir autrement que d’une façon passive.

Il continua en expliquant que les Avertis avaient voulu désinitialiser son telib dès son arrivée. Ulysse semblait être venu jusqu’à eux de son plein gré, mais aucun ne parvenait à saisir les motivations qui l’animaient. Joka avait réussi à les convaincre que, puisqu’ils comptaient lui mettre un collier, il serait toujours temps de le priver de son telib plus tard, s’il se montrait rétif. Ulysse fit une moue railleuse.

— Trop gentil de ta part… Vous craignez quoi, exactement ?

— Ils ont besoin d’être rassurés, Onil… Ce sont des mesures de sécurité.

Derrière ces mots, Ulysse comprit ce que Joka ne disait pas… Quelque chose du style : « … Je suis le seul ici à savoir que tu possèdes un telib particulier… et je ne suis même pas en mesure d’évaluer réellement ce que tu es capable de faire avec. Alors estime-toi heureux de le garder opérationnel ! »

Ulysse sentit monter en lui un refus viscéral de toutes ces dispositions par lesquelles on le contraignait à passer. Il n’était plus aussi sûr d’avoir réellement fait un bon choix en venant jusqu’à DimJoania. Il aurait dû exiger de rencontrer Joka ailleurs. Mais il était facile d’arriver à cette conclusion aujourd’hui. La veille encore, il ignorait à quel point Joka avait besoin de lui. Ulysse allait dire quelque chose, mais Joka jeta rapidement un œil sur l’assemblée tout autour et l’arrêta d’un geste de la main.

— C’est moi qui parlerai, Onil… Toi, prends tout de suite le pli de te taire.

Joka lui faisait comprendre qu’il était trop tard pour se rebiffer, que toute résistance n’amènerait que des complications supplémentaires. Ulysse se tut.

Auriane n’avait pas compris le sort réservé à Ulysse. Au geste qu’avait fait Joka en prononçant sa dernière phrase, elle avait seulement compris qu’Ulysse n’avait plus le droit d’ouvrir la bouche. Le ton sur lequel on s’adressait à lui était rêche et acerbe. Elle avait senti qu’elle, par contre, était la bienvenue. Elle prit la parole.

— Je voudrais qu’on m’explique… Profites-en pour me faire savoir comment tu vois la suite des évènements…

Ulysse s’attendait à ce qu’elle parle en simihal, mais lui seul put comprendre ce qu’elle venait de dire. Elle avait prononcé sa phrase comme si elle ne parlait qu’aux Avertis. L’un d’entre eux fut obligé de demander à Ulysse de traduire. Ulysse sollicita l’autorisation de se faire préciser la question. L’Averti acquiesça. Ulysse se tourna vers Auriane.

— Je vais… travailler. Trouve où… et… recharge ton portable comme tu m’as vu faire à Fohem. Tu te souviens ?

Auriane ne dit rien. Ulysse espéra qu’elle s’en souvenait. Il poursuivit :

— Il y a des boules partout autour de nous. Je m’arrangerai pour t’envoyer un message quand... je maitriserai mieux la situation… Tout va bien pour toi. On est là pour vingt jours, Auriane… Au maximum. Après, on s’en va.

Auriane continuait de regarder les Avertis comme si ce qu’elle disait les concernait. Mais son visage exprimait une profonde incertitude.

— Je t’ai vu faire… quelque chose, à Fohem, oui… Mais… Tu crois que ça marche ? Le portable, je veux dire… Simplement en posant la batterie sur une boule… Et le tien ? Comment tu vas faire ?

Oui ça marchait. La batterie du sien était pleine. Ulysse aurait quand même besoin de son telib pour jouer le rôle d’opérateur. Avec son telib, il aurait pu pallier aussi l’absence de batterie de son propre portable. Ulysse ne croyait qu’à moitié l’avertissement que venait de lui donner Joka… Toutefois, si telib et collier était réellement incompatibles, Ulysse allait limiter au maximum le besoin qu’il avait de s’en servir. Auriane n’aurait aucune difficulté à recharger le sien.

Il ne pouvait rien lui expliquer maintenant. Il faudrait qu’elle se débrouille avec ce qu’elle avait compris toute seule. Il ne précisa rien et ne la contredit pas… c’est donc que ce devait bien être la marche à suivre… Elle soupira.

— Vingt jours… Je n’ai rien compris de ce qu’ils vont faire de toi…

Les Avertis regardaient Ulysse d’un œil suspicieux. La question qu’il avait posée à Auriane semblait très longue et les précisions qu’Auriane lui donnait en réponse, bien peu sûres. Ulysse énonça d’une voix claire :

— Elle demande ce qu’elle doit faire.

Ce n’était pas très crédible, comme traduction de l’ensemble de leur dialogue. À l’expression qu’affichait l’Averti que Joka avait appelé Pohis, on voyait qu’il n’était pas dupe. Il enjoignit fermement à Ulysse de traduire mot pour mot ce qu’il disait et découpa les précisions qu’il donnait à Auriane en toutes petites phrases qu’il asséna l’une après l’autre très rapidement. Il était ainsi plus difficile à Ulysse de glisser autre chose que ce qu’on lui demandait de traduire. Il lui avait dit l’essentiel. Maintenant il n’y avait plus grand-chose à faire…

La séance fut levée et chacun retourna à ses occupations. Auriane avait été confiée aux bons soins de Lomal, un exogène qui s’était porté volontaire pour lui expliquer un peu la vie à DimJoania. Il l’avait gentiment prise sous son aile et l’avait l’invitée à le suivre à l’extérieur. Il ne resta bientôt dans la salle que Joka, Pohis et un troisième Averti, ainsi qu’Ulysse et Sojiel. Ulysse, résigné, attendait qu’on lui indique ce qu’il devait faire. Joka s’adressa à lui :

— Je n’ai pas pu obtenir que tu sois notre hôte, mais puisque tu es une sorte de… euh… prisonnier temporaire… et que c’est moi qui t’ai amené ici, je suis ton découvreur. J’ai eu mon mot à dire sur le sort qui t’est réservé et j’ai fait du mieux que j’ai pu.

Pohis regarda Joka d’un drôle d’air.

— Cesse de te justifier ! C’est un valoïde maintenant. Même si c’est pour peu de temps. Et on n’a pas à se préoccuper de ce que pense un valoïde de sa situation ! Si tu lui donnes l’impression que son avis a une quelconque importance, il ne va pas manquer de défendre son point de vue, et il va vite se retrouver suspendu dans les feuilles ! Quant à lui accorder notre confiance… On verra s’il revient de la mission qu’on compte lui confier. En attendant, on se méfie ! Et même s’il n’avait pas l’intention de nous fausser compagnie, c’est encore mieux qu’il n’en ait pas la possibilité !

Joka hésita à répondre. La situation n’était pas banale. Mais un valoïde n’avait, effectivement, rien à dire, et Ulysse pouvait s’estimer heureux ! Il était mieux loti qu’à DimHénoé. Il n’existait pas de valoïdes, là-bas. Leurs prisonniers, les habitants de DimHénoé les tuaient, ou, plus rarement, les troquaient. Ils ne gardaient que leurs champions. Juste le temps des combats. Joka aurait aimé qu’Ulysse ait conscience de la fleur qu’on lui faisait et de la chance qu’avait Solim d’être encore en vie. Mais il renonça à se justifier et sortit sans rien ajouter et sans se retourner.

L’Averti dont Ulysse ignorait le nom demanda à Sojiel d’activer le collier. Visiblement, il fallait qu’ils soient présents tous les deux et cette activation passait par leurs deux telibs. Ils se concentrèrent un moment sans échanger une seule parole et Ulysse ressentit un picotement partout où le collier touchait sa peau. Ce fut tout. La femme lui demanda de la suivre et ils partirent.

Sojiel était une femme âgée, dynamique et bavarde. Tout le temps où elle conduisit Ulysse vers l’endroit où elle voulait le faire travailler, elle lui parla sur un ton enjoué.

— Tu tombes vraiment bien. Quelle chance que ce soit ma boule qui soit sortie ! J’avais besoin de quelqu’un pour désherber les céréales et pailler les plantains. Il est facile de trouver du monde pour m’aider quand j’ai besoin, mais il faut que je rende le travail qu’on me donne… ou que je distribue du miel en échange. Du miel, je n’en ai pas beaucoup… et ça s’échange bien.

Ulysse se rappelait qu’il ne devait pas parler et ne disait rien. Ce que pouvait être ces choses qu’on désherbait ou qu’on ramassait, de même que la cote de ce qu’elle avait appelé « du miel » sur le marché du troc à DimJoania, lui était complètement égal. Il était perdu dans ses pensées, pestant contre l’invitation de Joka qui se trouvait être une belle entourloupe.

De toute façon, avait-il le choix ? Maintenant, non. C’est avant qu’il aurait pu choisir… Et encore… Pas beaucoup. Ces derniers temps, la succession des évènements ne dépendait pas souvent de lui… Il devait prendre son mal en patience. Il était heureux de ne pas être malmené et espérait que sa situation resterait sur cet équilibre précaire.

De planchers en passerelles, ils suivaient une route qui les éloignait des habitations. Comme s’ils avaient quitté la ville. Les chemins se croisaient, formant une véritable toile qui menait partout, y compris vers les espaces les plus éloignés et les moins fréquentés. Sojiel le conduisit vers son exploitation, suspendue elle aussi.

Les parcelles destinées aux cultures se trouvaient proches de la cime des arbres. Elles étaient de surfaces restreintes et il y en avait un grand nombre. Comment de simples planchers suspendus pouvaient-ils supporter une telle quantité de terre ? Aux rares endroits où l’on apercevait la tranche des parcelles, on découvrait que, sous une couche de terreau assez conséquente, se trouvait une épaisseur bien plus importante d’un autre matériau clair et filandreux dont Ulysse n’identifia pas la composition.

Sojiel amena Ulysse en un lieu dégagé, un espace où poussaient ce qu’elle lui dit être des céréales. Compte tenu de ses connaissances extrêmement limitées en botanique, Ulysse aurait été bien incapable de reconnaitre qu’il s’agissait de sorgho, graminées destinées à l’alimentation, ni d’en juger le degré de maturité…

— Voilà. C’est ici. Pour aujourd’hui, tu désherbes. Si tu finis avant que je revienne, tu m’attends. Mais c’est peu probable si tu es consciencieux.

C’était un vaste carré couvert de… végétation. Une espèce en particulier. Et il fallait enlever les autres… Sojiel lui montra la plante qu’il fallait garder et Ulysse dut faire un réel effort pour différencier celle-là de celles qu’il devait arracher. Sous ses pieds s’étendait un vaste tapis vert constitué de myriades de tiges et de feuilles. Des milliers de végétaux plus ou moins bien alignés, tous à peu près semblables…

Elle lui dit aussi qu’elle ne voulait pas avoir à le (…) et là, elle utilisa un mot qu’Ulysse ne connaissait pas et dont il ne comprit pas le sens. Il ne la fit pas répéter et elle ne lui donna pas plus d’explications.

Il y avait… quelque chose planté verticalement dans la terre. Ulysse ne s’y connaissait pas plus en outil de jardinage qu’en botanique, mais c’était probablement avec ce morceau de fer au bout d’un manche qu’il fallait opérer.

— Si tu as des questions, tu peux parler.

Ulysse sentit grésiller son collier sur sa peau. Il jeta légèrement sa tête en arrière en signe de négation.

— Bon. Tu m’as l’air d’un garçon solide et qui comprend vite… Une lignée ! C’est bien la première fois que je ferai travailler une lignée ! Tu es vraiment la lignée de Nathol ?

Elle ne posait pas la question pour qu’il lui réponde et Ulysse n’en avait de toute façon pas l’intention. Elle poursuivit son monologue en regardant Ulysse se mettre au travail. Elle lui donna encore quelques directives et partit.

59

---DimJoania---

(Ulysse)

Ulysse se sentait assommé de fatigue. Tout à l’heure, tandis qu’ils attendaient de savoir quel allait être leur sort, il avait à peine dormi sur l’épaule d’Auriane. La matinée était bien entamée et il aurait volontiers pris à nouveau un petit temps de sommeil pour tenir jusqu’au soir. Surtout s’il fallait qu’il enchaine les mêmes gestes répétitifs toute la journée…

Dès qu’il fut seul il chercha des yeux un endroit où se poser pour se laisser aller un moment. Le pont de bois continuait vers d’autres parcelles suspendues. Un peu plus loin, il faisait le contour d’une grosse branche qui ombrageait le plancher autour d’elle. L’endroit semblait confortable. Ulysse posa l’outil qu’il tenait et se dirigea dans cette direction.

Au moment où il allait descendre le talus pour sortir du champ de sorgho, sa gorge brûla. Il porta les mains à son cou, mais la brûlure se répandit lentement dans tout son corps en vagues cuisantes qui renaissaient dans sa gorge et repartaient à travers son corps, comme une onde sans cesse relancée.

Il stoppa net. Il ne comprit pas tout de suite ce qu’il devait faire pour arrêter cet embrasement qui semblait calciner ses muscles et chacun de ses organes. Il était tétanisé, mais tout son corps tressautait nerveusement. Puis il tomba en arrière et se retrouva tremblant, assis sur le sol. La dernière onde gagna l’extrémité de ses membres et la douleur cessa.

Pendant un instant il ne se passa rien. Ulysse pesta en prononçant une injure à haute voix. Aussitôt, sa gorge le brûla à nouveau. Cette fois, il n’y eut qu’une seule vague qui progressa vers ses mains et ses pieds. Il se recroquevilla sur lui-même et un grognement lui échappa. La douleur repartit à nouveau. Une vague lente… Très douloureuse… Une onde cuisante, brûlant lentement l’intérieur de son corps.

Ulysse comprit enfin qu’il ne devait émettre aucun son et n’osa plus bouger. Il réalisa qu’il venait d’expérimenter l’effet de ce collier qu’on avait placé autour de son cou. Il resta un long moment immobile en s’obligeant à respirer posément pour calmer la colère qui le gagnait.

Il ne ressentait plus aucun malaise, maintenant. Pas même un tremblement. Pas même un vertige. Rien. La douleur avait totalement disparu et il n’en restait pas la moindre trace. Comme si elle n’avait été que le fruit de son imagination. Il se remit debout très lentement et retourna désherber le champ.

Il se regardait faire, soumis et bien dressé. Comme dompté. Il s’étonnait lui-même de sa docilité. Il n’en avait pas fallu beaucoup pour le mater ! Il n’avait même pas osé s’allonger là, sur la terre, dans ce carré de sorgho pour dormir un peu… Il faisait ce qu’on lui avait dit de faire.

Il avait peur ? Non. Pas exactement peur, mais il se méfiait. Il se méfiait de ce… truc qu’il avait autour du cou. Quel autre pouvoir avait ce collier ? Que pouvait-il faire, encore ? L’empêcher de s’endormir ? L’obliger à bouger s’il restait immobile ? Espionner ce qu’il faisait d’une manière ou d’une autre ?

Ulysse se sentait bien plus fatigué psychologiquement qu’il ne l’était physiquement. Résister pour prouver quoi ? Qu’il était plus fort que cette volonté extérieure qui voulait le soumettre ? Et se retrouver bientôt dans une situation encore plus insupportable ? À quoi bon ! Il en avait pour vingt jours au maximum. Il supporterait ces conditions pendant vingt jours…

Il se surprenait à devenir raisonnable. Il travailla jusqu’au retour de Sojiel.

(Auriane)

Auriane avait suivi Lomal. Elle ne savait pas trop quoi penser de la situation dans laquelle se retrouvait Ulysse. Quel était ce travail qu’on lui avait assigné ? Était-ce dangereux pour lui ? Elle-même avait l’air en de bonnes mains. Lomal lui faisait faire un tour dans le centre de DimJoania. Il lui donnait des explications à grand renfort de gestes et de mimiques en parlant très lentement.

Auriane ne lui répondait pas. Elle se contentait d’acquiescer. Elle se demandait s’il était judicieux que les exogènes sachent qu’elle parlait leur langue et mesurent son niveau de compréhension. Vivre au milieu de gens qui parleraient entre eux sans se méfier de sa présence, pouvait lui permettre de surprendre des informations intéressantes.

Lomal lui fit visiter l’ensemble de ce niveau sur lequel ils avaient débarqué et qui constituait l’immense plateforme principale de la ville. Autour du quai d’arrivée il y avait des espaces communs. Certains étaient couverts ou bien fermés. D’autres étaient à l’air libre, délimités par des scènes surélevées et des gradins de bois. Les mâts ornés de rubans étaient nombreux et, dans des rigoles, de l’eau courait un peu partout.

Plus loin, ils arrivèrent dans un secteur où déambulait une véritable foule. C’était un peu l’ambiance d’une zone piétonne commerçante. Ils traversèrent tout un quartier d’échoppes ouvertes sur des promenades. Dedans ou devant travaillaient des artisans fabriquant tous ces objets qu’Auriane leur avait vu troquer lors du Grand Échange de DimHénoé.

Elle avait cru qu’une nouvelle communauté d’exogènes serait semblable à celle qu’elle connaissait déjà, mais, en les voyant travailler, elle prenait conscience que leurs domaines de production étaient très différents.

Les exogènes de DimHénoé ne cultivaient rien et ne fabriquaient pas grand-chose. Ils cueillaient et pêchaient pour leur consommation personnelle. Ils mettaient en commun tout ce qu’ils récoltaient, la nourriture comme le reste, et troquaient le surplus dans l’intérêt de l’ensemble de leur communauté.

Lors du dernier Grand Échange entre leurs deux communautés, ceux de DimJoania avaient apporté une grande quantité et une grande variété d’objets utiles dans la vie quotidienne, mais aussi des farines, des cuirs… Ils les avaient échangés contre des plantes médicinales, des drogues et des pigments destinés à la teinture… mais surtout, contre du sel.

La véritable richesse de DimHénoé, c’était le sel. Ils n’avaient pas à développer leur production dans les autres domaines. Le sel qu’ils récoltaient leur permettait de se procurer tous les objets dont ils avaient besoin et de varier leur régime alimentaire en négociant des céréales, puisqu’ils ne cultivaient rien eux-mêmes. Il devait exister d’autres communautés spécialisées dans d’autres productions…

Plus tard, Lomal conduisit Auriane à une petite pièce inoccupée et indépendante. Elle comprit qu’elle pouvait utiliser cet abri comme bon lui semblait, le jour comme la nuit. Il y avait à l’intérieur un hamac et quelques meubles bas. C’était une sorte de cabane dans les branches. On y accédait par une échelle de meunier périlleuse, surtout à la descente, qui débouchait sur une petite terrasse en surplomb. La pièce était fermée sur trois côtés par des cloisons de bois et un simple rideau la séparait de la terrasse couverte.

Auriane ne s’y retirait que pour dormir, préférant, le reste du temps, flâner dans DimJoania. Elle essayait de comprendre le mode de vie de cette société. On y parlait deux langues. Le simihal, et une autre, plus hachée et moins usitée, à laquelle Auriane ne comprenait vraiment rien. Le travail n’était pas organisé en groupes. Chacun semblait travailler seul et pour lui-même.

Lomal faisait partie d’une caste à part, celle des gardiens, des surveillants, des patrouilleurs. Ceux-là se reconnaissaient à leurs deux grosses tresses qui couraient sur leur crâne et encadraient leurs visages. Le reste de leur chevelure était attaché au niveau de leur nuque et tombait dans leur dos. Ils étaient nourris par la collectivité et pouvaient s’inviter où ils voulaient. Ils recevaient autant de nourriture qu’ils désiraient en manger.

Les trois premiers jours Lomal guida Auriane, l’emportant dans son sillage. Puis Auriane comprit qu’elle bénéficiait du même avantage que lui concernant son approvisionnement. Elle se débrouilla pour s’inviter seule, où bon lui semblait, trois ou quatre fois par jour, chez des artisans qui travaillaient pas loin de chez eux.

L’accueil était plutôt chaleureux et empreint de curiosité. Mais cette nourriture ne lui convenait pas. Au bout de quelques jours, elle se sentit barbouillée du matin au soir et tout le temps fatiguée. Elle espérait qu’avec un peu d’habitude et en fractionnant en plusieurs petits repas ce qu’elle ingurgitait, elle finirait par ne plus ressentir ce malaise. Le barrage de la langue limitait les échanges mais Auriane faisait l’objet de beaucoup d’attentions.

Vingt jours… Vingt jours à attendre qu’il se passe quelque chose… Était-ce encore une promesse en l’air ou Ulysse était-il vraiment certain de ce qu’il affirmait ? Auriane égrainait toutes ces heures dans sa tête. Depuis combien de temps sa famille était-elle sans nouvelle à son sujet ? Elle ne savait plus exactement… Elle se concentrait parfois pour essayer de calculer depuis quand elle avait quitté son monde. Elle comptait sur ses doigts et recommençait plusieurs fois. Un mois et demi ?

Elle avait vécu autant de choses en à peine un mois et demi ? !… Elle avait le sentiment d’avoir déjà passé une vie entière dans le monde d’Ulysse. Elle cherchait à renouer le fil avec elle-même… avec cette étudiante insouciante qu’elle était seulement un mois et demi plus tôt. Elle se sentait… une autre Auriane.

Elle avait tout ce qui lui fallait. Elle se découvrait l’âme d’une ethnologue et considérait comme agréable le sort qui lui était réservé. Mais l’inquiétude restait présente… Diffuse… Elle n’était pas chez elle et les siens lui manquaient. Elle ne savait que faire, à part essayer de retrouver Ulysse. En attendant, elle allait chercher une de ces boules flottantes afin de recharger la batterie de son portable comme il le lui avait demandé.

Elle passa quelques jours à déterminer pour qui travaillait Ulysse et se rendit plusieurs fois en vain chez Sojiel. Cette dernière revenait toujours seule. Par contre, elle n’eut pas à chercher comment se procurer une de ces boules qui flottait dans l’air en émettant de la lumière jour et nuit. Il y en avait un peu partout dehors, mais aussi dans tous les espaces couverts.

Lomal l’aida à en capturer une et à la ramener « chez-elle ». Il lui expliqua qu’il fallait penser à fermer les ouvertures si on ne voulait pas que la boule s’échappe. Auriane put sans difficulté coincer la boule dans la charpente et appliquer contre elle la batterie de son téléphone.

(Ulysse)

Travailler pour Sojiel s’avéra être simple et, somme toute, pas désagréable. Sojiel venait chercher Ulysse dès le lever du jour et le conduisait sur une parcelle ou une autre. Il s’acquittait consciencieusement de ce qu’elle attendait de lui et elle n’avait pas une seule fois eu à le reprendre. Elle lui apportait à manger sur place une fois par jour, à n’importe quel moment de la journée. C’était souvent au moment où elle voulait lui faire changer de travail. Ce qu’il y avait dans son bol n’était ni copieux ni varié, mais c’était de la nourriture.

Il pleuvait régulièrement en fin d’après-midi. Cela ne changeait strictement rien au travail d’Ulysse. Il travaillait sous la pluie et ramenait de la boue sous ses bottes. La température restait agréable, et, vêtu d’un thermato, Ulysse était relativement au sec.

Sojiel lui parlait et l’autorisait parfois à lui répondre. Dans ce cas, le collier grésillait contre sa peau et il pouvait émettre des sons sans faire naitre la brûlure. Il ne s’était laissé surprendre que la première fois. Il avait parlé trop rapidement. Il avait très vite compris ! Il attendait maintenant de ressentir les vibrations du collier autour de son cou avant d’ouvrir la bouche.

Le soir, Sojiel l’accompagnait jusqu’à l’espèce de téléphérique qui transportait des petits groupes de valoïdes au pontant. Il s’agissait d’un espace conçu pour qu’il n’y ait rien tout autour, que le vide. Le plancher était accroché à une branche centrale. Les suspentes qui en assuraient les bords étaient inaccessibles aux porteurs de collier. Là se retrouvaient tous les valoïdes dès la tombée du jour.

Ils n’étaient pas très nombreux. Une quarantaine, tout au plus. L’activité du collier assurait leur silence à tous et rendait leur telib, ou ce qu’il en restait, illisible. Ulysse n’avait aucun moyen de savoir à qui il avait affaire.

Tous ceux qui travaillaient dehors revenaient trempés et fatigués. Ils prenaient, dans le casier qu’ils avaient su défendre, un vêtement sec et se changeaient. Il y avait une cabine, et les plus intimidants y passaient en premier. Elle permettait de se délasser un peu et nettoyait leur corps et les vêtements sales et humides qu’ils y apportaient. C’était leur seul luxe. Les vêtements ressortaient propres, mais encore mouillés de pluie. Ils sécheraient en boule, dans les casiers ou ailleurs.

Le pontant était situé au-dessous de la ville proprement dite et, la nuit, aucun rayon lumineux, pas même la clarté occasionnelle de la lune, ne parvenait à franchir l’écran de végétation. Une boule éclairante le survolait parfois tout à fait par hasard. Le pontant ne disposait d’aucun capteur pour attirer ces boules qui naviguaient paresseusement au grès des ondes qu’elles interceptaient. L’endroit était donc le plus souvent plongé dans une obscurité quasi totale et les valoïdes apprenaient à se déplacer à l’aveugle.

Les réelles bagarres étaient rares. Les contestations se traitaient généralement par simple intimidation. Il n’y avait aucun clan, aucun regroupement. C’était chacun pour soi. Cette continuelle nuit d’encre et le fait que personne ne puisse s’exprimer autrement que par mimiques ou par gestes, handicapait profondément les possibles rapprochements entre eux.

Ulysse ne demandait rien, ne défendait rien, et prenait ce qui restait. Le premier soir, il dût quand même défendre son thermato et ses bottes. Les coups ne lui faisaient pas peur et il se montra suffisamment déterminé pour qu’on le laisse tranquille. Il se tenait à l’écart, ne dormant que d’un œil. Il laissait l’espace couvert et les hamacs à ceux qui jouaient des coudes… Lui s’allongeait à même le sol. Cet inconfort et cette solitude le préservaient de toute promiscuité.

Ce jour-là, quand Ulysse revint après avoir travaillé au paillage d’un champ de bananes plantain le matin et une bonne partie de l’après-midi, Sojiel le fit passer par chez elle. Il n’était encore jamais venu là. Son cœur se mit à battre plus fort : Auriane était assise contre le tronc qui supportait la maison de Sojiel. Elle le regarda arriver. Sojiel grimpa chez elle et Ulysse vint s’asseoir à côté d’Auriane. Il lui sourit et lui prit la main. Auriane murmura :

— Je me doutais bien que tu finirais par venir ici. Tous ceux qui triment avec ce collier autour du cou suivent toute la journée le même exogène. Ça fait cinq jours, Ulysse… Cinq jours que je te cherche et que j’espère tomber sur toi !

Elle s’arrêta et le regarda, étonnée.

— Tu ne dis rien ?

Ulysse rejeta sa tête en arrière d’un petit mouvement sec.

Il avait envie de la serrer contre lui, de la respirer… Mais il n’osa pas. Quelles étaient les règles de DimJoania en matière de rapprochements corporels ? Les exogènes devaient s’autoriser le même comportement que partout… Et les valoïdes ? Quand ils étaient entre eux, au pontant, et à condition de n’émettre aucun son, ils faisaient ce qu’ils voulaient… Mais ailleurs ?

Ulysse se demanda comment s’en sortait Auriane de ce côté-là. Il devait y avoir du monde pour lui tourner autour… Biwam et Lô n’étaient sûrement pas les seuls exogènes à avoir envie de jouer avec elle ! L’avait-t-elle remarqué, cette fois ? Ou peut-être existait-il des consignes particulières de ne pas l’approcher ? Elle était une innée, après tout. C’était une situation inhabituelle… Étrange…

Ulysse s’aperçut soudain qu’Auriane le dévisageait. Elle avait les traits tirés et l’air fatiguée.

— On est seuls, là. Tu peux me parler.

Il lui fit à nouveau signe que non, il ne pouvait pas. Auriane fronça les sourcils.

— Tu ne peux toujours pas parler ?

Auriane ne se laissa pas arrêter par ce problème. Il y avait beaucoup de choses qu’elle voulait savoir et elle allait se débrouiller pour obtenir des réponses ! Elle déclara :

— Bon… Et bien c’est moi qui parlerai.

À partir de ce moment elle lui tint un monologue de ce qu’elle avait vu, de ce qu’elle avait compris. Elle lui demanda de lever discrètement un ou deux doigts pour signifier oui ou non et elle s’informa de ses conditions de vie. Elle égrainait une multitude de questions, cernant ainsi progressivement les réponses qui l’intéressaient : ce qu’il faisait, où il dormait, comment il était traité…

Sojiel ressortit de sa maison pour apporter à manger à Ulysse. Elle lui tendit un bol. C’était toujours le même menu : banane plantain et galette préparée à base d’une farine de céréale. Elle lui tendit aussi un fruit qu’Ulysse ne connaissait pas. Auriane détailla le contenu du bol.

— Tu ne manges que ça ? C’est un peu léger pour un travailleur de force. Et ça manque de protéines. Les exogènes mangent pourtant de la viande à DimJoania. Ils ne t’en donnent pas ?

Des bêtes mortes ? Non. Ulysse ne voyait pas où était le problème. L’équilibre alimentaire lui était une notion totalement étrangère. Il aurait bien voulu lui répondre qu’il avait à manger et que ce n’était déjà pas si mal.

Sojiel fixa Auriane un instant. Elle ne semblait pas trop apprécier sa présence, mais l’espace devant sa maison était public et n’importe qui pouvait s’y arrêter. Parler aux valoïdes n’était pas non plus interdit. C’est eux qui ne devaient pas parler, et, dans la mesure où elle ne l’y avait pas autorisé, Ulysse ne pouvait rien dire à cette innée au langage incompréhensible. Après tout… Si l’innée voulait parler toute seule… Sojiel les laissa et remonta chez elle.

Ulysse sortit discrètement le portable de Sylvain de sa poche. Il le montra à Auriane et lui lança un regard interrogateur.

— Si j’ai rechargé le mien ? Oui. Je crois. En tout cas, j’ai toutes mes barres… Tu le veux ?

Ulysse sourit. Il lui fit signe que non.

— Tu veux que je recharge celui-là ? Tu m’enverras un message ? Il y a le numéro dans ma liste de contact.

Ulysse haussa les épaules. Il n’avait pas besoin du numéro. Il enverrait un message à tous les portables de la planète. Dans cette dimension, il n’existait qu’un seul autre portable pour le réceptionner…

— Tu pourras faire ça ?

Il n’était pas absolument sûr de pouvoir le faire. Si réellement telib et collier étaient incompatibles, il avait peur du résultat. Son expérience tendait à lui montrer qu’il valait mieux croire sur parole ce qu’on lui avait dit concernant le pouvoir de ce collier… Mais là, il n’avait pas le choix. Il ne fit pas part de ses doutes à Auriane.

— Ok… Envoie quand tu veux… Mais… je pourrai te répondre ?

Non. Il faudrait qu’elle vienne jusqu’à lui si elle avait quelque chose à lui dire. Sojiel ressortit de chez elle et appela Ulysse. Auriane demanda vite :

— Je te revois quand ?

Ulysse tapota la poche dans laquelle il avait glissé le portable. Auriane hésita un instant à faire part à Ulysse des malaises qui la minaient… Mais elle y renonça. Il ne pourrait rien y faire et il allait s’inquiéter. Inutile de rajouter d’autres problèmes à ceux auxquels il devait déjà faire face.

Auriane n’eut plus le temps de dire quoi que ce soit. Sojiel les rejoignit. Ulysse sentait son irritation. Elle abrégeait son temps de repos, pressée de le remettre au travail avant la tombée du jour, et surtout, soucieuse de le séparer de cette innée trop bavarde. Sojiel désigna Auriane et s’adressa à Ulysse :

— Inutile qu’elle reste là. Tu n’y reviendras pas. Je t’enverrai directement au pontant ce soir… Dis-lui.

Ulysse porta instinctivement la main à son cou pour sentir le collier frémir entre ses doigts. Il percevait très bien la vibration directement sur sa peau, mais c’était devenu un réflexe. Il ressentait l’impératif besoin de vérifier. Il dit rapidement, d’une traite :

— Je ne reviendrai pas ici. Cherche les champs où je travaille. Je… t’appelle dès que…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Sojiel le coupa en lui ordonnant de la suivre. Le collier avait cessé de grésiller.

60

---Lô---

Quand il fuyait Serdhif avec Solim en passant par les tuyaux d’eau, Ulysse avait pris le temps de formater son telib afin qu’il puisse servir d’opérateur téléphonique : le téléphone qu’il avait dans les mains avait cherché un réseau compatible et le telib d’Ulysse avait déterminé la réponse appropriée. Ulysse avait alors envoyé des textos que son telib avait tenté de renvoyer au téléphone. Un flot d’échanges avaient transité entre le téléphone et son telib jusqu’à ce que ce dernier détermine les bonnes trames pour communiquer et soit effectivement en mesure d’envoyer un texto lisible. Tout ce formatage n’avait encore servi à rien, mais aujourd’hui, Ulysse était en mesure d’envoyer un message texte. Ce message serait reçu par tous les téléphones portables de la planète… c’est-à-dire, maintenant qu’elle l’avait rechargé, par celui qu’Auriane gardait sur elle…

Pour le premier essai, il laissa passer un jour entier après avoir vu Auriane. Il attendit d’avoir un peu de temps seul devant lui et se plaça dans un endroit discret pour tapoter sur le téléphone. Il écrivit un message qui disait simplement à Auriane combien il avait été heureux de la voir.