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Onil, dépassé par les événements, va devoir lutter pour protéger les siens...
Resté en suspens sur la lame de l'intrigue, accroché au fils de l'histoire, vous voilà prêt à embarquer au côté d'Onil pour continuer le voyage ? Laissez-vous emporter par
Le Tyliom, cinquième et dernier opus de la saga Anaonil ! Dans ce monde complexe où il lui est de plus en plus difficile de distinguer ses ennemis de ses alliés, Onil a vu grandir son inquiétude concernant la survie de ceux à qui il tient. A nouveau acteur dans une lutte acharnée dont les enjeux le dépassent, refusant de se voir balloté au gré de stratégies élaborées par d'autres, il va devoir faire preuve d'audace et de détermination pour résister aux pressions et ne pas perdre de vue ses objectifs...
Découvrez le cinquième et dernier tome de cette formidable saga fantastique pleine d'aventures et de luttes pour qu'Onil puisse atteindre ses objectifs !
EXTRAIT
─ Onil, tu es un rebelle. Nous avons supporté et excusé tes écarts de novice. Nous t’avons fait prêter serment malgré ta situation un peu particulière. Nous avons partagé l’Alliance avec toi et, depuis ce jour, tu nous dois obéissance…
Le maitre de séance fixa Ulysse et reprit :
─ Nous n’exigeons de ta part, ni servilité humiliante, ni soumission aveugle. Toutes nos décisions peuvent faire l’objet d’un recours. Encore faut-il que tu te donnes la peine d’en référer aux instances d’appel… que tu te montres capable de formuler une requête !
À nouveau le silence s’installa. Il dura cette fois un peu plus longtemps. Ulysse se tenait droit. Il regardait celui qui parlait sans baisser les yeux. Il ne voulait rien dire… S’il ouvrait la bouche maintenant, que dirait-il qui ne soit pas une tentative de justification ?
─ Onil ? Nous aimerions tous t’entendre au sujet des différents ordres que tu as reçus et dont tu ne t’es pas soucié. Nous aimerions tous avoir ta position sur ce qui te pousse constamment à n’agir, au final, que comme tu l’as toi même décidé. Après, nous pourrons passer à d’autres problèmes autrement plus importants.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Bien que catalogué SF, ce livre est plutôt à mi-chemin entre le conte philosophique et la SF et est surtout extremement addictif. Les personnages sont attachants, l'écriture fluide et dès qu'on a ouvert le livre, on ne peut plus le fermer. -
Ciena, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Cécile Koppel vit dans le sud de la France où elle a exercé la profession d'éducatrice de jeunes enfants en crèche pendant plus de 20 ans. Un jour, elle commence à écrire, travailler le texte jusqu'à ce qu'il soit simple et fluide et se glisse dans l'esprit du lecteur.
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Veröffentlichungsjahr: 2018
À vous tous,
Cécile Koppel
Le monde d’Anaonil
DimHénoé est tombé. Plus aucun exogène ne sera désormais en sécurité sur l’ile. Au cours de cette invasion, Auriane s’est laissée approcher par les siols et la surprise produite par l’incroyable découverte de cette innée parmi les dims a suffisamment détourné leur attention pour permettre à Solim de s’enfuir. Aidé par Zéhéda, Solim a pu gagner Eghenne tandis que les prisonniers étaient regroupés sur la plage.
De son côté, coincé dans notre monde, Onil a accepté d’explorer les pouvoirs étonnants qu’il détient. Avec Ambroise, Sylvain et Lô, il s’est entrainé à créer et à faire évoluer l’Invictus, une sorte d’hydre virtuelle capable de réunir et d’articuler leurs quatre esprits pour atteindre un but commun.
Chaque soir, comme un rituel, Onil regagne le tunnel et se place sur l’œil du resil, espérant se voir enfin délivré de cette interminable attente… Son monde est devenu un environnement hostile où il lui est de plus en plus difficile de distinguer ses ennemis de ses alliés. Pris dans la tourmente de ces luttes acharnées dont les enjeux le dépassent, Onil ne veut pas perdre de vue son principal objectif : venir en aide à Auriane.
Bon… Vous y êtes ? Alors on y va !
Solim marchait dans Eghenne.
C’était étrange de se retrouver là après si longtemps. Les rebelles s’étaient-ils inquiétés de son sort ? L’avaient-ils cherché ? Quelqu’un s’était-il réellement soucié de sa survie ? Tout en avançant, Solim se demandait ce qu’il en avait été. Il n’avait pas à proprement parler d’amis parmi ses pairs. Solim était un solitaire. Il donnait le change en exerçant sa charge de formateur et, dans l’ombre, il faisait ce qu’il avait à faire… et ce qu’il avait à faire était souvent risqué, jamais manifeste, ni ouvertement reconnu. À cette place à la fois difficile et dangereuse, son statut d’agent double avait grandement handicapé les relations qu’il aurait pu développer parmi les rebelles. Il réalisa que seul Onil se préoccupait réellement de son sort avec constance et détermination. Il était surprenant de penser que la seule personne pour qui sa vie avait de l’importance, la seule qui semblait tenir à lui à l’heure actuelle, se trouvait être la lignée Avanaël. Quelle ironie ! Ce constat l’amusa… Pour le moment, il faisait justement le maximum pour éviter Nathol !…
S’il approchait des rebelles, la nouvelle de son retour se répandrait d’un refuge à l’autre, et, bientôt, la Rébellion entière serait au courant que l’espion disparu était à nouveau opérationnel… Nathol ne manquerait pas d’avoir vent de la nouvelle lui aussi. Or, il était primordial que Nathol ignore ses intentions, le temps de mener à bien ce qu’il avait en tête. Solim fuyait sciemment tout ce qui pourrait faire savoir aux rebelles qu’il était à nouveau libre de ses mouvements.
Bon !… Trouver un initialiseur et remettre en fonction ce telib muet depuis trop longtemps… C’était la première étape. Solim avait réfléchi à qui il pouvait demander de l’aide… Personne. Faire intervenir quelqu’un d’autre était risqué. Mais comment s’y prendre, tout seul ? Sienne l’aurait écouté… Elle aurait compris… Mais comment la contacter secrètement ? On n’entrait pas sans être vu dans les refuges… Et puis, Sienne devait avoir rejoint Nathol… Que ce soit par réelle conviction personnelle ou par amour pour lui, elle partageait probablement sa folie.
Solim voyait bien de quelle manière Nathol avait dû présenter ce… cette… chose insolite qui se développait dans le ventre de l’innée… « L’avènement du nouvel humain »… Un être étonnant qui ne serait ni lignée, ni servile… et pas tout à fait inné non plus… Un être neuf, entièrement extérieur au réseau, mais doté de tout l’arsenal nécessaire pour s’y promener et en exploiter les failles incognito… Une nouvelle étape vers l’apparition d’une communauté vraiment libre dont les membres s’occuperaient eux-mêmes de ce qui les concernait, y compris en matière de continuité de l’espèce.
L’organisation du Monde Parfait pesait sur ceux qui tenaient à décider de leur vie. Ce poids paraissait plus facile à supporter pour les lignées que pour les serviles, mais au bout du compte, ils étaient tous enfermés dans un même carcan. Seuls les fips avaient accès aux instances de réflexion, aux gouvernements, aux assemblées… Toujours et exclusivement des fips pour qui la marge d’autonomie était tout aussi inexistante. Chacun d’eux avait reçu une formation très poussée dans son domaine de compétence et ne devait viser qu’un seul but : faire appliquer les directives et les orientations ‒immanquablement prioritaires‒ du Grand Terminal… Toute leur éducation les vouait à consacrer leur énergie et leur savoir-faire aux dictats du Monde Parfait, en remplissant les tâches inhérentes à l’organisation et à la maintenance des différentes instances administratives et politiques.
Les plus doués, ceux dont le caryotype révélait des prédispositions particulières à la maitrise du kadj, suivaient un complément de formation spécifique et devenaient Kadjals. Ceux-là accédaient aux plus hautes fonctions et occupaient tous les postes clés… Les meilleurs pouvaient prétendre à être directement rattachés au Djal. Les autres se voyaient affectés, par ordre de mérite, à l’ensemble des charges comportant des responsabilités importantes.
C’étaient bien sûr des Kadjals qui se trouvaient à la tête des siols partout sur la planète. Les siols occupaient le terrain de la coercition… Ils garantissaient la cohésion sociale en veillant à maintenir une pression constante, cachant sous un vernis d’autorité rassurante un savoir-faire insoupçonné en matière d’intimidation, d’oppression, de domination et de violence. Le reste de l’humanité suivait et faisait ce qu’on lui disait de faire. Pour certains, ce n’était pas désagréable, loin de là… et puis il y avait la foule des autres, ceux qui supportaient leur sort car ils n’avaient pas le choix.
C’est contre cet état de fait que s’élevait le mouvement qui avait pour nom Équilibre Équitable. Solim y adhérait. Mais s’il en partageait les convictions, c’était davantage pour défendre sa propre liberté que par souci de participer activement à l’évolution de la condition servile.
Au bout du compte, d’où provenaient ces choix en matière d’éducation, d’économie, de défense ?… des choix toujours tournés vers un seul but : le bien-être des lignées, leur quiétude, leur confort, leur agrément, leur sécurité… leur docilité, aussi… Toutes ces directives que les instances dirigeantes faisaient appliquer étaient pesées, disséquées, analysées en continu par des machines…
Dans ce monde verrouillé, leur destin à tous se fabriquait dans le ventre du Grand Terminal, une entité sans âme abritée sous un gigantesque dôme, à Faled… Cet énorme monstre centralisait toutes les informations et essaimait ses injonctions dans tout le réseau… Les exogènes et les rebelles luttaient contre cette dépendance absolue. Solim aussi. Ainsi que Nathol… Mais tous n’avaient pas les mêmes motivations… ni choisi les mêmes armes.
Solim avait marché sans s’en rendre compte. Ses réflexions l’avaient porté vers le refuge du Cerli. C’était celui où avait dû être réinstallée la porte pour atteindre Fohem. Autrefois, Solim avait pu obtenir un initialiseur dans l’asil… Mais le Fohem de cette époque était le sien… Solim détenait un pouvoir de créateur sur ce Fohem-là, celui qu’on avait créé exprès pour lui. Aujourd’hui, il n’avait plus aucune maitrise sur l’asil… et il n’avait de toute façon plus d’habilitation pour s’y rendre. Il ne chercha pas à entrer dans le refuge. Il se posta à proximité de l’entrée.
Ionae… C’était Ionae qu’il essayait de contacter. Elle non plus ne pourrait pas trouver un initialiseur à Fohem. Mais Solim se rappelait ce que lui avait raconté Onil à propos du jour où Auriane s’était fait arrêter par les violets. Ce jour-là, ils étaient en route pour chercher un initialiseur que Ionae disait pouvoir atteindre.
Solim voulait attraper Ionae au vol. Elle rendait régulièrement visite à sa génitrice… Souvent… avait dit Onil… Mais à quel rythme exactement ? Solim pouvait se retrouver coincé là encore longtemps… Il avait un thermato, donc il avait à boire. Et pour ce qui était de manger… Il avait eu le temps de se refaire une santé en partageant les repas d’Auriane au cours de leur captivité, à DimHénoé. Les exogènes la nourrissaient bien. Il saurait jeûner encore une fois… Il n’émettait presque rien… Il n’attirerait pas les boules de contrôle. Il lui suffisait de rester caché… et d’espérer.
Il se rencogna dans un renfoncement du mur. Il y avait des détritus autour de lui. Des « encombrants », comme on les aurait appelés dans le monde d’Auriane. Le recyclage ne marchait pas bien à Eghenne… et le nettoyage de la voirie non plus. Solim se dissimula du mieux qu’il put.Très peu de serviles passaient à proximité et sa présence n’intrigua personne… Il s’était fondu dans le décor.
Il eut quand même de la chance. Il n’attendit que deux jours. Il s’était mentalement préparé à patienter bien plus longtemps. Il repéra Ionae qui sortait du refuge en fin d’après-midi. Il la suivit de loin. Elle se dirigeait vers la passerelle. Elle voulait sûrement quitter Eghenne et rejoindre une porte de l’autre côté du Cerli. Il la rattrapa avant qu’elle soit en vue de la passerelle et l’entraina à l’écart, dans des ruelles sombres, le long d’un petit canal à peine plus gros qu’un caniveau.
Ionae reconnut Solim immédiatement et se laissa faire. Solim avait eu tout le temps de réfléchir à la manière dont il allait lui exposer l’objet de sa requête. Il fallait qu’elle accepte. C’était la seule difficulté qui le séparait encore de son resil. Dès qu’il pourrait se transférer, il le ferait. Il ne prendrait aucune précaution. Un transfert sauvage que les vérificateurs repèreraient aussitôt… Certainement qu’il serait immédiatement poursuivi. Mais il n’avait plus le temps de tenir compte des risques qu’il allait prendre… et peu lui importait qu’on le repère... L’objectif primordial était d’accéder à son resil.
Solim commença par expliquer à Ionae qu’il était à la recherche d’un initialiseur. Elle en fut surprise.
─ Onil est déjà venu ici il y a longtemps… Il cherchait une solution au même problème.
─ Je le sais… c’est la raison pour laquelle je m’adresse à toi. Tu peux m’aider.
Elle se méfia.
─ Et… pourquoi encore moi ?
─ Ionae… Tu sais qui je suis… Tu m’as déjà aidé… Tu sais comment et pourquoi je suis arrivé à Fohem. Tu sais aussi dans quel état… Le sort que j’ai subi, c’est le même que celui enduré par… ta génitrice.
Il avait eu une hésitation. Il essayait de se rappeler le nom de cette Mitcili-là. Quelque chose comme... Non… Son nom ne lui revenait pas…
─ Et c’était le même Kadjal, Ionae. Le même que celui qui a torturé... euh… ta génitrice.
─ Nolmi…
Nolmi. De la lignée Mitcili. On avait tellement parlé de son sort au sein de la Rébellion… Comment avait-il pu oublier ce nom-là ?
─ Oui… Nolmi… Tu sais que c’est contre ses ennemis que je lutte… contre ceux qui l’ont réduite à ce qu’elle est aujourd’hui… Tu ne peux pas douter de ma loyauté. Tu ne peux pas me refuser ton aide.
─ Mais tu es un rebelle. Il te serait aussi simple de…
─ Je suis un espion, Ionae. Ça aussi, tu le sais. J’agis dans l’ombre et je te demande discrètement ton aide parce que dans mon activité, la discrétion est essentielle.
Ionae essayait de peser la sincérité du propos. Mais entendre parler du sort de sa génitrice l’avait profondément remuée. Solim avait déjà emporté son adhésion. Elle ne le questionnait que pour la forme.
(Ulysse)
Comme il l’avait fait des dizaines et des dizaines de fois depuis qu’il avait élu domicile dans le tunnel, Ulysse enfila son thermato et avança au centre du cercle qui figurait le resil. Il s’apprêtait à se coucher sur son carton et à attendre un sommeil salvateur qui mettrait fin, pour un temps, au chapelet de pensées sombres qu’il égrainait, les unes derrière les autres, aussitôt qu’il se retrouvait seul.
Il posa rituellement son pied sur l’œil du resil. C’était un geste qu’il n’oubliait jamais de faire, mais auquel il ne prêtait plus une grande attention. Cette fois, il sentit la caresse sur sa peau. Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Le resil se forma autour de lui. Solim était là et resta saisi un instant… puis il sourit. Il s’approcha et détailla Ulysse.
─ Bonsoir, Onil.
Les lèvres d’Ulysse se serrèrent. En y regardant de plus près, elles tremblaient un peu. Ulysse était emporté dans un flot d’émotions dont la puissance le surprenait… Enfin !… C’était la seule pensée qui lui venait à l’esprit… Enfin !...Enfin il était de retour ! Enfin, c’en était fini de cette attente dont il était prisonnier depuis trop longtemps ! Enfin, il allait pouvoir agir !
─ Je suis heureux de te voir…
C’était une phrase toute simple et un peu banale, surtout dans ce contexte… mais venant de Solim, elle était… inattendue. Peut-être l’avait-il déjà pensée dans d’autres occasions… Pourtant, jamais encore Solim ne lui avait aussi clairement énoncé sa joie de le retrouver. Ulysse sourit à son tour. Lui aussi était heureux de voir Solim… heureux et soulagé… Leurs effusions s’arrêtèrent là… Ils n’avaient jamais été très démonstratifs l’un envers l’autre… Ulysse poussa un profond soupir et se contenta d’un :
─ Bonsoir, Solim.
Il regarda autour de lui et se retrouva saisi par ce qu’il découvrait. À travers le mur transparent qui donnait sur l’extérieur, Ulysse apercevait un bataillon de siols occupé à installer tout un matériel de mesures et de surveillance ainsi que des abris. Il faisait très sombre, mais le peu de lumière permettait de se rendre compte qu’il y avait là de quoi étudier, épier, évaluer, sonder, inspecter les alentours…
─ Qu’est-ce qu’ils font là ?
─ Aussitôt que j’ai eu un telib opérationnel, je me suis matérialisé à cet endroit… en venant d’Eghenne. Je me suis transféré sans aucune précaution et j’ai été tout de suite repéré. Les noirs n’ont pas perdu de temps. Ils se doutent depuis un moment que j’ai construit un resil par là…
─ Le resil pourrait être beaucoup plus loin. Tu n’étais pas obligé de te matérialiser à côté…
─ Détrompe-toi, Onil… Je ne pouvais pas risquer d’avoir trop de trajet à faire. Je savais que je n’aurais pas beaucoup de temps pour atteindre mon resil. Je savais qu’ils me repéreraient instantanément et qu’ils seraient sur place très rapidement. Je devais me matérialiser au plus près. Ils le savent aussi… et ils savent que je le savais… Ils en déduisent logiquement que mon resil est tout près de ce point. Alors ils s’installent… Ils m’attendent…
─ Ils vont devoir attendre un peu, si tu as pensé aux réserves de nutram…
─ Quelle importance ? Ils se disent qu’un jour, il faudra bien que je sorte.
─ Ils n’ont pas tout à fait tort, Solim. Un jour, il faudra bien qu’on sorte…
Solim alla se rasseoir.
─ Non, Onil. Cela aurait été vrai si tu n’étais pas venu…
Il lança un regard vers l’agitation qu’il y avait à l’extérieur.
─ Si tu n’étais pas venu, je me serais retrouvé en très mauvaise posture. J’aurais fini par ressortir… d’autant plus vite que je n’ai strictement rien emporté à manger.
Pendant que Solim parlait, Ulysse le détaillait des pieds à la tête et réalisait à quel point il était amaigri… amaigri et vieilli… Son corps était marqué par les diètes successives et les rudes traitements qu’il avait subis. Il demanda :
─ Tu n’as rien mangé depuis quand ?
Solim dut y réfléchir. La dernière fois qu’il avait mangé, c’était… avec Auriane… à DimHénoé. Ça faisait déjà presque trois jours.
─ Peu importe, Onil. Tu vas bien me trouver rapidement quelque chose de comestible !
Ulysse coupa court à cette conversation. Ils reprendraient les questions stratégiques tout à l’heure, quand ils seraient avec Lô.
─ On va commencer par chercher Lô et te trouver à manger. Mais il n’empêche qu’assez vite, il faudra bien qu’on trouve le moyen de ressortir par là…
Solim sourit franchement et ce sourire n’avait rien de résigné. C’était un sourire plein d’énergie. Un sourire de conquérant.
─ D’abord on mange. Après je t’explique.
Ce n’était pas par là qu’il comptait ressortir.
Solim n’avait encore rien dit du sort d’Auriane, et Ulysse avait été tellement surpris de le retrouver, qu’il l’avait laissé parler et n’avait posé aucune des questions qui le laminaient… ces questions qui s’imposaient à lui en boucle, mais dont il avait infiniment peur de connaitre la réponse.
Ils firent ensemble le saut vers le tunnel. La matérialisation se fit sans encombre, toujours au même endroit. Puis ils sortirent et se dirigèrent vers l’entrée de l’autoroute. Il faisait nuit. Ils marchaient sans rien dire. C’est Ulysse qui rompit le silence.
─ Dis-moi ce qui s’est passé. Comment tu as su que je t’attendais sur l’œil de ton resil ?
Cette question était une manière de demander des nouvelles d’Auriane. Solim ne s’y trompa pas. Qui d’autre qu’Auriane aurait pu lui fournir les renseignements qui lui permettent d’aboutir à cette conclusion ? ...et si Ulysse ne posait pas franchement et directement la question, c’était qu’il craignait la réponse… Solim chercha comment lui présenter la situation.
─ Auriane m’a tout expliqué… et elle m’a permis de m’enfuir.
Solim sentit Ulysse hésiter un bref instant avant d’oser demander sans détour :
─ Pourquoi n’est-elle pas avec toi ?
Inutile de tourner autour du problème. Il faudrait bien qu’il sache.
─ Les siols l’ont emmenée…
Solim eut le sentiment de lui avoir asséné le coup de grâce. Ulysse s’arrêta net, sans même le regarder, et mit quelques instants à retrouver son souffle. Plus rien ne passait au fond de sa gorge. Il s’attendait à une situation difficile… ou même très difficile… Mais il ne s’attendait pas au pire. Solim essaya d’atténuer le choc.
─ Elle n’est pas seule, tu sais… DimHénoé est tombé. Ils étaient des centaines à se faire embarquer.
Mais quel que soit le nombre d’exogènes prisonniers avec elle, cela ne changeait pas grand-chose. Auriane était spéciale et finirait forcément par attirer l’attention. Ils reprirent leur marche. Ulysse était atterré. Solim continuait de parler. Le ton était monocorde. Il racontait ce qu’il avait vécu depuis qu’Ulysse l’avait laissé dans la cage de sayik en fuyant DimHénoé sans réussir à lui retirer le bracelet qu’il portait.
Pas une seule fois Ulysse ne l’interrompit. Il avait retrouvé une respiration normale et laissait les phrases de Solim ruisseler sur lui, pénétrant sa chair d’un froid glacial, insinuant sournoisement un solide découragement jusqu’à la moelle de ses os.
Ils passèrent sous le portique du télépéage et revinrent vers le parking. Ulysse se laissa tomber sur une grosse pierre qui empêchait les voitures de stationner devant l’entrée des toilettes. Solim chercha la phrase qui le ferait réagir.
─ Onil… Dans cet état-là, tu n’es d’aucune utilité à Auriane…
Ulysse s’emporta enfin.
─ Et toi ?! TOI, hein ? Tu lui as servi à QUOI?!
Solim le laissa parler sans se défendre… sans chercher à se justifier.
─ C’était TOI le soldat, sur place ! C’était TOI qui devais la protéger… l’empêcher de faire cette folie. Elle aurait pu se cacher. Personne ne l’aurait trouvée, sur l’ile !
─ C’est elle qui a voulu que je vienne te chercher. Tu es sa seule chance de revenir ici…
─ NON ! Nathol ne veut garder que… que notre lignée. Il aurait ramené Auriane dans son monde, après ! Et tu l’avais compris ! TU LE SAVAIS !
Solim risqua doucement :
─ Onil… Elle ne veut pas. Elle ne veut pas laisser Nathol récupérer ce qui grandit en elle.
Ulysse considéra Solim. Il était abasourdi.
─ Elle ne veut pas ?... Mais… Que veut-elle en faire ?
─ J’ai l’impression qu’elle veut le protéger. Maintenant elle passe de longs moments à lui parler…
─ À lui parler ?
─ Oui… je ne sais pas très bien ce qu’il est en mesure d’entendre… et encore moins de comprendre… mais elle lui parle… Pour ma part, je crois qu’il faut se débarrasser de ce fœtus d’une façon définitive. Il y aura toujours un fou pour vouloir poursuivre l’expérience.
Ulysse fronça les sourcils.
─ C’est Auriane qui doit décider de ce qu’il convient de faire.
─ Tu as ton mot à dire aussi. Bien que ce soit une idée… euh… dérangeante, c’est ta lignée à toiaussi.
─ Je ne suis son géniteur que par hasard.
─ Il est le fruit d’une expérience que je trouve dangereuse pour l’avenir de notre monde.
─ Il n’y avait aucune préméditation, là-dedans ! Aucun calcul expérimental !
─ N’empêche. Tout ça m’inquiète.
─ Auriane est à la fois sa génitrice et son incubateur. Va savoir quelles connections permet une pareille osmose. Elle est plus impliquée que moi. C’est à elle de décider.
Ulysse aurait voulu expliquer à Solim qu’il découvrait des choses étranges ici, sur tous ces liens invisibles qui reliaient les gens les uns aux autres… Il aurait voulu lui faire sentir que tout ça n’avait pas le même sens pour elle que pour eux. Il se tut. Cet emportement l’avait sorti du désespoir qui bloquait ses neurones. Il frotta ses mains sur son visage et se leva :
─ Inutile de perdre encore du temps à en discuter. Allons-y.
─ Où ?
─ On va chercher Lô.
Ils s’éloignèrent vers un coin tranquille pour pouvoir se téléporter chez Bastien.
Autour de chez Bastien, tout était calme. Ulysse n’était pas venu souvent ici. Il réalisa qu’il ne connaissait pas exactement l’endroit où dormait Lô. Il savait simplement que ce n’était pas dans la maison. Sous le hangar, peut-être ?
─ Pourquoi n’utilises-tu pas ton telib pour le contacter ?
─ Il ne répond jamais. Il n’aime pas que je le dérange quand il est ici.
─ On est où ?
─ Chez Bastien… et Sonia.
─ Vous… vous connaissez d’autres innés ?
─ Bien sûr ! Ce sont des amis de la famille d’Ambroise. Ils font pousser des légumes.
Devant l’air interrogateur de Solim, Ulysse ajouta :
─ Pour les manger…
Solim sourit. Il avait faim, et se rappela qu’il ne trouverait pas de nutram chez les innés. Mais il avait l’habitude. Il n’avait plus mangé de nutram depuis une éternité.
─ Et Lô ? Qu’est-ce qu’il fait là ?
─ Lô les aide. En échange, il peut dormir chez eux.
Le regard de Solim disait encore une fois son étonnement.
─ Les innés vivent là-dedans ?
Il ne trouvait ce lieu ni agréable ni confortable. Où s’installaient les innés dans un pareil fourbi ?
─ Non… Ici c’est… une sorte d’entrepôt. Lô y est à l’abri, en sécurité et il a à manger. Que peut-on rêver de mieux ?
Solim regardait le toit du hangar avec une moue pleine de scepticisme. Les poutres, la charpente, les plaques… tout était vétuste, tordu, abimé... Les réparations qui, au fil du temps, avaient permis à la construction de tenir debout, étaient intégralement à ranger dans la catégorie « bricolage improvisé » : un savant mélange d’ingéniosité et de récupération, sans réel souci de sécurité, justement…
Tout en parlant, ils avançaient entre les piles de caisses. C’est Lô qui les interpela depuis la grande mezzanine qui permettait d’entasser encore, sur un autre étage, tout un bric-à-brac varié. Lô s’y était fait une place et y avait aménagé son nid.
─ C’est quoi ce boucan ? Avec qui tu parles, Onil ?
Il s’attendait à voir Ulysse, mais la présence de Solim le décontenança. Penché à l’aplomb des deux autres depuis le plancher qui lui servait de chambre, il resta saisi un moment. Puis il articula :
─ …L’autre lignée !...
Dans l’intonation, Ulysse nota non seulement de l’étonnement, mais aussi un profond soulagement. Comme si Lô venait d’apercevoir la solution à tous ses problèmes. Ulysse crut bon de l’avertir.
─ Ne t’emballe pas… La situation n’a vraiment rien de réjouissant…
Il y avait un vieux réfrigérateur branché sous le hangar. Il servait principalement à faire des glaçons et à conserver au frais l’eau, les canettes de bière et les amuse-gueules des apéritifs que s’offraient les ouvriers après leur journée de travail.
Lô l’ouvrit et en inventoria le contenu. Rillettes, tapenade, pilons de poulet grillés datant d’un lointain barbecue… et même un grand morceau de pizza. Lô fouilla aussi le sac où Nacimiento, Edouardo et Jesús déposaient le pain sec qu’ils destinaient aux chevaux. Tout cela serait parfait.
Lô invita Ulysse et Solim à s’asseoir autour de la vieille table en plastique blanc qui trônait au milieu d’un monceau d’objets, tous plus improbables les uns que les autres… Des meubles cassés, un vélo rouillé, des fauteuils avachis ou éventrés, des présentoirs de magasin, des panneaux publicitaires, des cartons pleins du même agenda vierge d’une année définitivement écoulée (quelques centaines d’exemplaires échoués là par hasard), des caisses à outils béantes, les restes de ce qui avait dû être une tronçonneuse, des morceaux de moteur de tracteur, un aquarium vide bizarrement dressé en position verticale, une pompe à eau, des tuyaux… et partout des piles de cagettes de toutes les tailles et de toutes les couleurs.
Solim jetait à ce fatras hétéroclite un regard perplexe. Il s’assit en continuant d’observer ce qui l’entourait. Lô déposa devant lui tout ce qu’il avait trouvé de comestible. Solim ne se fit pas prier. Il cessa son inventaire et commença à manger sans attendre. Ulysse se tartina un peu de rillettes sur un quignon de pain dur. Il sautait régulièrement des repas dans son tunnel et continuait à avoir chroniquement faim.
─ On rentre comment ? Tu avais l’air d’en avoir une idée tout à l’heure.
Solim n’interrompit pas son repas. Entre les bouchées qu’il enfournait avec une satisfaction proche de la félicité, il voulut commencer à expliquer :
─ Zéhéda…
À ce premier mot, Lô l’interrompit. Zéhéda ? Où était Zéhéda ? Que faisait-elle ? Solim dut révéler à Lô ce qu’il savait à ce propos. Lô se décomposait. Quand Ulysse avait entendu Solim lui exposer les mêmes évènements alors qu’ils marchaient côte à côte vers l’autoroute tout à l’heure, seul ce qui concernait Auriane l’avait préoccupé. Il se rendait compte maintenant qu’à aucun moment il n’avait eu une pensée inquiète ou compatissante pour les exogènes de DimHénoé. Maintenant il se sentait gagné par les réactions de Lô qu’il épiait du coin de l’œil.
Lô était bouleversé… atterré… anéanti. C’était une part de son monde qui s’écroulait. Il était pâle, les narines dilatées, la respiration saccadée… il se mordait la lèvre et agitait nerveusement ses doigts en faisant claquer ses ongles les uns contre les autres. Il ne posa aucune question. Il était sans voix.
Solim se tut. Il reprit le cours de son repas en silence. Il voulait laisser à Lô un peu de temps pour appréhender toutes ces informations dramatiques. Un long moment s’écoula. Ulysse s’impatienta.
─ Tu en étais à nous expliquer comment tu comptais sortir d’un resil surveillé par une cellule entière de siols.
Solim reprit son monologue. Il raconta l’aide que Zéhéda lui avait apportée et comment il avait pu se rendre à Eghenne. Lô semblait avoir réussi à reporter son attention sur le récit.
─ Zéhéda m’a lâché là, mais avant qu’elle parte, je lui ai demandé de porter un message à Joka.
D’une voix éteinte, Lô demanda qui était Joka. Ulysse précisa d’un ton cassant :
─ C’est Justice. Tu le sais. Je te l’ai déjà dit.
Il voulait avancer et trouvait ces interruptions irritantes. Lô s’emporta. Comme pour Ulysse un peu avant lui, transformer en colère ce désespoir qui le dévastait de l’intérieur l’obligea à réagir et à s’extraire de la spirale qui l’aspirait. Il grogna sourdement :
─ Ça suffit, l’Avanaël ! Tu baisses d’un ton ! C’est important que je comprenne, moi aussi !
─ Alors, fais un effort ! On n’a pas toute la vie non plus !
Lô vibrait de colère. Sa voix devint sourde et chargée de menaces.
─ Et tu comptes en faire quoi de si important de ta vie, dans les quelques instants qui viennent ?!
L’altercation n’allait pas tarder à s’envenimer. Solim prit le temps de vider sa bouche et les regarda l’un après l’autre d’un œil sévère.
─ Vous vous taisez tous les deux et c’est moi qui parle !
Solim leur résuma le raisonnement qu’il avait suivi. Joka allait apprendre par Zéhéda sa fuite. Cette nouvelle arriverait rapidement aux oreilles de Nathol qui se douterait de ce que Solim avait fait sitôt qu’il s’était retrouvé libre.
─ Il sait où je suis allé pour te rejoindre, Onil… Et il sait aussi que j’ai dû le faire en me téléportant sans aucune précaution. Il se doute (et il a probablement même les moyens de vérifier) que les noirs sont maintenant tout autour de mon resil. Que je ne pourrai plus revenir par là… C’est exactement ce qui lui est arrivé il y a longtemps, quand les siols l’ont vu disparaitre dans son resil à lui. Ils se sont déployés et Nathol s’est retrouvé coincé. Comme moi… Comme nous…
─ D’accord… Il sait qu’on ne reviendra pas par là… et alors ? Tu crois qu’il fera quelque chose pour nous ?
Solim ne tint pas compte de l’impatience d’Ulysse. Il continua calmement.
─ Zéhéda doit encore ajouter autre chose au message que je l’ai chargée de transmettre à Joka : elle doit lui dire que je sais où se trouve Auriane.
Ulysse sursauta :
─ Tu le sais ?
─ Non… Probablement que lui non plus. Pas encore… et il voudra absolument le savoir. C’est pour ça qu’il va revenir à son resil et nous y attendre.
Ulysse comprenait le plan de Solim, mais il était sceptique.
─ Tu crois vraiment qu’il viendra nous chercher ?
─ Je connais Nathol… Il espère récupérer Auriane. Mais la localiser est sûrement difficile. S’il pense que je sais où elle se trouve, il viendra.
Ulysse fit la moue. Il n’était pas convaincu. Solim ajouta :
─ Et même s’il a un doute et qu’il soupçonne que je le manipule, il viendra… Il sait que tu seras avec moi. Auriane disparue, tu redeviens intéressant. Très intéressant.
─ Moi ?
─ Oui, toi. S’il faut en fabriquer une autre, de lignée, en croisant tes gènes avec une innée, il faut qu’il te récupère.
─ Et il la trouvera où, l’innée ?
─ Il viendra la chercher ici. Il voudra reproduire l’expérience dans les mêmes conditions.
─ Avec moi ?
─ Bien sûr, avec toi. Avec Lô ou avec moi, ça donnerait un inné sans rien de spécial. Il a déjà essayé avec lui-même.
─ Tawana ?
─ Oui. Tawana. Ta lignée, à toi, elle est bien plus surprenante !
─ Mais il doit bien se douter que je ne serai pas d’accord !
─ Nathol a du mal à penser que ses rêves n’emportent pas forcément l’adhésion de toute l’humanité. Pour lui, même ceux qui ne sont pas d’accord avec lui sont en fait des adeptes de sa cause qui s’ignorent… Et même ceux qui n’ont aucun intérêt à cette avancée doivent comprendre qu’il leur faudra s’effacer au profit de l’avènement du monde auquel il croit. Il va vouloir t’ouvrir les yeux.
Le ton de Solim était plein d’ironie. Ses lèvres dessinèrent son habituel petit sourire cynique et il précisa :
─ Ne pas être d’accord avec Nathol est impossible. Tu ne pourras pas. Si c’était le cas, ce serait forcément que tu n’aurais pas bien compris. Et tu peux être sûr qu’il va t’expliquer ! En dernier recours, il fera ce qu’il a décidé. Comme il a toujours fait…
Ulysse réalisa à quel point il ne savait rien de Nathol. Il avait principalement vécu auprès de lui alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Solim l’avait côtoyé bien plus longtemps et la relation qu’ils avaient eue était une relation d’adulte à adulte.
Chercher à comprendre son géniteur au travers de cette caricature qu’en faisait Solim n’était sans doute pas le prisme le plus impartial pour se faire une idée objective de l’homme qu’il était. Mais aujourd’hui, Ulysse avait des raisons de croire qu’il y avait sans doute du vrai dans cette représentation arbitraire et sans concession que lui renvoyait Solim. La voix de Lô coupa Ulysse avant qu’il ne donne son sentiment :
─ Bon… Très bien… On va chercher Auriane… Mais les exogènes ? Il faut qu’on les localise, eux aussi… Et après ? On fait quoi pour eux ?
Les histoires d’êtres aux pouvoirs particuliers, Lô nageait dedans depuis qu’il côtoyait Ulysse. Que tous leurs efforts tournent toujours autour du fait de sauver ou de protéger la lignée Avanaël le contrariait. Lui avait d’autres préoccupations qui concernaient son peuple et tous les amis qu’il comptait au sein des différentes communautés exogènes.
Ulysse lui répondit que son unique souci, c’était Auriane et seulement Auriane. Même le sort de cette lignée exceptionnelle qu’elle portait en elle lui était égal. Mais cette lignée se trouvait à l’intérieur d’Auriane… Elle faisait donc, pour l’instant, partie intégrante du problème.
Cette distance que prenait Ulysse fit réagir Lô vivement.
─ J’aimerais que tu t’inquiètes du destin des exogènes de DimHénoé ! Tu as partagé leur vie. Tu connais bon nombre d’entre eux. Et même si tu as des raisons de ne pas trop les apprécier, tu dois reconnaitre qu’ils ne méritent pas le sort qui s’est abattu sur eux !
Ulysse ne le regardait plus. Il regardait ses mains. Il pinça les lèvres. Il hésitait à parler sachant que sa réponse serait loin de celle qu’attendait Lô. Il se sentait coupable de se découvrir à ce point incapable de compassion.
─ Je ne suis pas le sauveur de ton monde, Lô. On vous a laissé croire que je pouvais des choses pour vous. Récemment Joka en a remis une couche sur ce potentiel d’avancée technologique que je représentais. Il a laissé entendre que m’étudier pouvait apporter une avance appréciable à votre communauté. Mais c’était pour que vous ne m’éliminiez pas. En fait, cette étude, il n’y a que Nathol qui soit en mesure de la mener. Et encore… ses méthodes sont assez empiriques. Il essaie et il voit ce que ça donne… Nathol a des visées bien plus lointaines que la simple préservation des colonies exogènes.
Ulysse releva la tête et regarda à nouveau Lô dans les yeux. Il dit fermement :
─ Désolé, Lô. Si sauver les exogènes va dans le même sens que sauver Auriane, je fonce. Sinon, ce n’est pas dans cette direction que je vais.
Lô allait répondre mais Solim le coupa.
─ Pour l’instant, on va dans la direction que je choisis moi.
Il y avait une telle autorité dans sa voix qu’aucun des deux autres ne répliqua.
Solim repoussa ce qui restait sur la table et se leva.
─ On peut y aller ?
Lô demanda où. Quand Solim lui répondit qu’il fallait se rendre à l’endroit où Nathol viendrait les chercher, Lô regarda Ulysse.
─ On n’avertit pas Ambroise et Sylvain ?
Ulysse réfléchit une seconde et jeta sa tête légèrement en arrière.
─ Non. Pour quoi faire ? Ambroise va vouloir qu’on l’emmène et ni lui ni Sylvain ne peuvent rien pour nous.
─ Au moins leur dire qu’on part…
─ Ils le verront bien… On leur enverra un SMS demain, si tu y tiens.
Solim lança un regard interrogateur. Leur envoyer quoi ? Comment ? Ulysse sortit le portable d’Auriane de son thermato et expliqua :
─ Avec ça. C’est un boîtier pour communiquer. C’est comme ça qu’ils font, ici, pour rester en contact les uns avec les autres. Partons.
Lô détailla à Ulysse l’endroit où se matérialiser. Il allait souvent chez Maria. Il connaissait bien le terrain. Il se chargea de transférer Solim avec lui. Ulysse était en mesure de se débrouiller seul.
Quand ils se matérialisèrent devant chez Maria, le noir était presque total. Il n’y avait aucun éclairage public à cette heure-ci dans ce quartier. Solim et Ulysse durent éclairer un peu leurs thermatos. Avec le décalage horaire, ils étaient remontés dans le temps et c’était à nouveau la première moitié de la nuit. Cette nuit allait être longue… très longue.
Dans la petite allée piétonne bordée d’hibiscus, Lô n’hésita pas une seconde. Il grimpa sur le mur qu’ils longeaient en disant aux autres de continuer vers la maison. Comme Ulysse, il savait envoyer les bonnes informations olfactives pour ne pas inquiéter les chiens. Il passa silencieusement d’un mur à l’autre jusqu’à la courette de Maria. Puis, se glissant à l’intérieur de la maison, il alla ouvrir la grille d’entrée aux deux autres qui arrivaient par la ruelle.
Solim et Ulysse s’étaient installés dehors et discutaient à voix basse. Lô était dans la cuisine. Ce fut probablement la lumière qu’il avait allumée qui réveilla Maria. Elle crut tout d’abord que Lô était venu seul. Par la fenêtre, Ulysse et Solim la virent s’avancer vers lui. Elle n’avait pas l’air surprise de le voir et paraissait apprécier sa présence. Lô se leva et l’embrassa. Le bruit du raclement d’une chaise attira l’attention de Maria. Elle se dirigea vers la courette. Quand elle aperçut Ulysse, elle se montra heureuse qu’il soit présent lui aussi. Elle s’avança prestement et le serra maladroitement dans ses bras.
Puis cette joie fit place à l’inquiétude. Pourquoi étaient-ils venus jusqu’à elle tous les deux avec cet homme qu’elle n’avait jamais vu ? Ulysse lui présenta Solim. Elle avança la main vers lui mais Solim ne sut qu’en faire. Elle laissa retomber son bras et dévisagea ses hôtes alternativement.
─ Vous venez m’apporter des nouvelles de Natao ?
Ulysse voulut la détromper, mais c’est Lô qui prit la parole :
─ Natao va venir. C’est du moins ce que pense Solim.
Maria joignit ses mains devant sa bouche. Elle essayait de démêler le fil de toutes ces pensées qui affluaient dans son esprit.
─ Il a besoin de vous ? Il revient pour mieux repartir… Avec vous… C’est ça ?
Lô, sans doute soucieux d’amortir la secousse que n’allait pas manquer de provoquer l’exposé qu’il s’apprêtait à faire de la situation, hésita un instant à répondre. Ulysse le devança. Il ne s’encombra d’aucune circonvolution oratoire et ne laissa pas le moindre espoir à Maria quant au retour définitif de son homme auprès d’elle. Maria soupira.
─ Je serai heureuse de le voir… et Tawana aussi.
─ Si tu veux bien nous héberger, on voudrait l’attendre chez toi. C’est là qu’il viendra. Mais ça peut prendre plusieurs jours.
─ Vous êtes les bienvenus, ici. Je vous l’ai déjà dit. Quand vous voulez et aussi longtemps que vous le souhaitez.
Elle regarda Solim et ajouta
─ Et vos amis aussi.
Ulysse la remercia. Solim ne comprenait pas la langue de Maria, mais il reconnut qu’il était question d’accueil et d’hospitalité. Il s’inclina légèrement. Maria leur proposa les deux hamacs et le canapé du salon. Elle leur apporta des couvertures et chacun s’allongea pour chercher le sommeil.
Au matin, une longue attente commença. Elle dura plusieurs semaines. Ulysse évitait d’évoquer à haute voix le scepticisme qui le tourmentait. Solim arguait pour lui seul que c’était normal… qu’échafauder un plan nécessitait un peu de temps… qu’il était sûr de son analyse et que Nathol ne pouvait pas comprendre autrement ce qui lui restait à faire. Forcément, Nathol allait venir par son resil… Peut-être avait-il été averti longtemps après le départ de Solim ? Peut-être rencontrait-il des difficultés pour agir ?
Ulysse partait avec Maria visiter les hôtels. Il aidait à porter les sacs de linge quand il y en avait beaucoup, mais le plus souvent, il restait dans la voiture. Il voulait juste ne plus tourner en rond dans la maison. Toujours attendre… et attendre encore… Cette situation bloquée pesait sur son aptitude à rester objectif et chaque fois, la pensée qu’il avait pour Auriane au détour d’une idée, même anodine, coulait en un frisson glacé de son cœur vers son ventre, le précipitant dans des réflexions encore plus noires, encore plus angoissantes… Il imaginait sa peur… Il imaginait ses espoirs… Et les idées affluaient… si nombreuses… si fugaces… si terribles… Elles s’enchevêtraient, s’emmêlaient les unes avec les autres, ne laissant plus dans son esprit aucun espace pour échafauder une pensée un tant soit peu constructive. Il s’obligeait alors à un énorme effort de volonté pour en arrêter le flot…
Lô et Tawana étaient les seuls dans cette maison à sembler s’accommoder parfaitement de la situation. Ils jouaient aux cartes pendant tous les instants libres dont disposait Tawana… Ils riaient souvent et Ulysse enviait cette capacité qu’avait Lô à faire abstraction de ses craintes et de ses interrogations pour être là, au présent, entièrement dans le plaisir de ce qu’il était en train de vivre.
(Auriane)
Heure après heure,Auriane se laissait envahir par la conscience d’un avenir glacial et funeste. Elle ne savait rien de ce qu’il était advenu de Solim. Quel était cet endroit ? On l’avait trimbalée dans la nuit et le silence en lui laissant autour de la tête ce bandeau qui s’ajustait parfaitement pour la rendre aveugle et sourde. Elle était là depuis longtemps, mais elle n’aurait pas su traduire cette durée en jours.
On ne lui avait ôté le bandeau qu’une fois dans cette pièce entièrement blanche et capitonnée, une pièce puissamment éclairée et complètement vide, mis à part une cabine transparente plantée dans un coin. C’était une cellule beaucoup plus vaste mais semblable à celle dans laquelle elle avait été enfermée quand les violets l’avaient arrêtée à Serdhif. Il ne faisait ni froid ni chaud. Il n’y avait rien à regarder, rien à entendre, rien à toucher, rien à sentir. Rien. Aucune ouverture… et une lumière constante, partout, toujours…
Auriane n’était pas seule. Jéol avait été embarquée avec elle. Des autres exogènes prisonniers que les siols avaient rassemblés sur la plage de DimHénoé, aucun ne l’avait suivie. Elles n’étaient plus que deux et personne ne les avait fait ressortir de cette pièce blanche. Son expérience avait permis à Auriane de déterminer qu’un Kadjal, puis un autre, étaient venus et qu’ils avaient tenté de s’informer sur elle en pénétrant l’intérieur de sa tête. Ils avaient déclaré ne rien comprendre à ce qu’ils pouvaient y lire.
C’est Jéol qu’ils avaient sondée ensuite. Ils avaient mené leur inquisition alors qu’Auriane était présente et elle avait pu suivre sur leur visage et d’après leur attitude la progressive prise de conscience du danger potentiel qu’elle représentait : une innée dont on ne savait rien, malade d’une maladie d’innée dont on ne savait rien non plus…
Au milieu des échanges qu’ils eurent entre eux, Auriane comprit qu’ils allaient chercher d’autres renseignements auprès des exogènes arrêtés le même jour. Elle ne s’alarma pas. À moins qu’ils ne sondent Biwam ou Nedji, ils n’apprendraient rien de plus. Même les Avertis ne savaient pas grand-chose à son propos. Seuls Zéhéda ou Joka détenaient réellement des informations significatives. Zéhéda était une jukam. Elle avait dû réussir à fuir… et Joka n’était pas à DimHénoé.
Suite à cette perquisition, plus aucun thermato noir ne l’approcha. Auriane était désormais encerclée par un écran qui formait autour d’elle une sorte de champ de force cylindrique à peine visible et qui se déplaçait avec elle. Elle avait cru comprendre qu’il s’agissait d’un dispositif anticontamination. Elle n’avait affaire qu’à deux ou trois sous-fifres qui apportaient du nutram régulièrement et le lançaient sur le sol. Ils semblaient avoir pour consigne de ne pas entrer dans la cellule.
Auriane se douta que si les siols avaient laissé Jéol avec elle, c’était pour essayer d’obtenir de plus amples informations. Ils devaient constamment l’observer… constamment savoir ce qui se passait dans cette geôle. Mais c’était l’inverse qui se produisait. Jéol racontait un peu de ce qu’elle savait car Auriane faisait mine de parvenir à la comprendre. À d’autres moments, Jéol se berçait de sa propre voix. Auriane assimilait ainsi tout ce qu’elle pouvait, tout ce que Jéol avait compris de la situation dans laquelle toutes deux se trouvaient. Pas grand-chose, en fait… Mais Auriane prenait garde à ne rien lui apprendre sur elle-même. Elle ne parlait que dans sa propre langue, s’adressant le plus souvent à son bébé.
Auriane n’avait pas grossi, ou à peine. Ce bébé semblait savoir qu’il ne serait pas judicieux que quelqu’un détecte sa présence : il bougeait à peine, prenait le moins de place possible. Il se cachait à l’intérieur de sa mère. Auriane méditait sur ces femmes qui vivaient un déni de grossesse. Leur conscience refusait de reconnaitre qu’elles étaient enceintes et leur corps ne laissait rien paraitre de leur état. Auriane savait qu’elle attendait un enfant. Son déni, elle le vivait pour les autres. Tous les autres… Son corps allait dans son sens. Aucun de ceux qui l’approchaient ne devait se douter de quoi que ce soit, et même un œil averti aurait eu du mal à la croire enceinte. Dans ce monde, c’était d’autant plus facile que cette idée ne venait à l’esprit de personne !
Mais le temps passait… Le jour de la venue au monde de cet enfant était inscrit… Il viendrait… forcément… dans un futur pas tellement lointain. Auriane le savait… Et cette pensée la paniquait ! Accoucher la paniquait… Accoucher ici la paniquait… Elle essayait alors de se replacer dans le présent. « Ne rien anticiper », disait Ulysse…
…et la pensée d’Ulysse la submergeait ! Que pourrait-il faire pour elle ? Elle l’évoquait… se raccrochait aux souvenirs qu’elle avait de lui… essayait de retenir l’essence même de ce qu’il était… Mais elle le perdait… Elle n’arrivait plus à se persuader qu’il agissait pour elle… qu’il trouverait le moyen de la retrouver. Le portable qu’elle cachait toujours dans son thermato n’avait plus de batterie. Auriane croyait se souvenir qu’Ulysse n’avait pas eu besoin qu’il soit rechargé pour la localiser à DimHénoé la première fois qu’il l’avait retrouvée. Parviendrait-il à découvrir où elle était détenue ? Et après ? Que pourrait-il faire pour l’atteindre ?
Elle voulait y croire, mais elle n’y parvenait pas… et ce stress intense la gardait en éveil, la gardait sur la défensive, tendue et crispée en permanence… En permanence son bébé recevait ce message de danger… un message qui circulait dans les méandres de leurs deux organismes en parfaite osmose, provoquant pour l’enfant, comme pour sa mère, les mêmes effets : cette tension constante donnait l’alerte, rappelait la menace, les incitant tous deux à se faire le plus discret possible.
(Ulysse)
C’est Tawana qui reconnut le pas de Nathol dans l’allée. Elle se précipita à la porte en criant.
─ Papá !
