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Ce roman de science-fiction vous fera vivre un voyage bouleversant entre deux mondes...
Onil s’est fait enlever. Séquestré, martyrisé, il vit des heures éprouvantes et va se découvrir un allié en la personne de Solim, son formateur, avec lequel il entretient des relations difficiles et conflictuelles. Pourquoi Solim met-il sa propre vie en danger pour lui venir en aide ?
Onil est spécial. Il n’en sait rien. Ceux qui l’ont enlevé non plus. Solim s’en doute, mais il ne sait pas exactement en quoi. Sans l’avoir voulu, alors même qu’il croit cela tout à fait impossible, cette particularité que possède Onil va lui permettre de quitter la dimension dans laquelle il vit. Il se retrouve ici… dans le monde où nous vivons… Des garçons ordinaires vont croiser sa route et cette rencontre va bouleverser leur vie… ainsi que celle d’Auriane, la sœur de l’un d’eux…
Le premier tome d'une saga fantasy très prometteuse. À découvrir sans attendre !
EXTRAIT
C'était un endroit noir, humide et froid. Le silence total faisait comme un bourdonnement rythmé par les battements de son cœur. Tout son corps lui faisait mal. Ses yeux brûlants pleuraient encore. Il tremblait violemment. S’asseoir lui demanda beaucoup de temps et d’efforts. Il essaya de remettre ses idées en ordre, mais des crampes spasmodiques l’empêchaient de se concentrer. Il lui semblait que son cerveau ondulait au ralenti le long de pensées sans suite.
Soudain, il se rappela qu’il avait vu Solim quelque part, ici… Toute son attention tenta de se fixer sur cette réalité terrible. Que devait-il faire ? Mais le fil lui échappa. Pourquoi devait-il faire quelque chose ? À propos de quoi ? Ses idées avaient les mêmes sursauts que son corps. Elles revenaient en arrière, puis reprenaient le cours de raisonnements qui n’aboutissaient nulle part, se court-circuitaient les uns les autres.
Il ne savait plus comment avançait le temps. Ni même s’il avançait.
Avant n’avait pas plus de réalité que
tout à l’heure. Le présent prenait toute la place et tournait sur lui-même, ramenant constamment les mêmes images, les mêmes interrogations, les mêmes douleurs. Par instant, il lui semblait se rappeler
qui il était. Pendant quelques secondes, il prenait conscience qu’une réalité aussi importante lui avait échappée. Une bouffée d’angoisse le traversait, puis lui échappait à son tour…
Le temps passait pourtant…
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Bref, un livre à la fois divertissant et extrêmement profond pour tous les âges. Je vous le conseille vivement. -
Ciena Ollier, Les nouvelles plumes
À PROPOS DE L'AUTEUR
Cécile Koppel vit dans le sud de la France. Elle est éducatrice de jeunes enfants en crèche depuis plus de 20 ans. Un jour, elle commence à écrire cette histoire et découvre à quel point elle aime écrire... travailler le texte jusqu'à ce qu'il soit simple et fluide et se glisse dans l'esprit du lecteur. Aujourd'hui, les éditions Sudarènes vous invient à aller à la rencontre de son univers et à faire cet insolite et étonnant voyage au côté d'Onil... Lancez-vous !
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Seitenzahl: 354
Veröffentlichungsjahr: 2017
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À Jean.
À Madeleine.
À ceux qui ne sont plus
et qui pourtant m’accompagnent.
C'était un endroit noir, humide et froid. Le silence total faisait comme un bourdonnement rythmé par les battements de son cœur. Tout son corps lui faisait mal. Ses yeux brûlants pleuraient encore. Il tremblait violemment. S’asseoir lui demanda beaucoup de temps et d’efforts. Il essaya de remettre ses idées en ordre, mais des crampes spasmodiques l’empêchaient de se concentrer. Il lui semblait que son cerveau ondulait au ralenti le long de pensées sans suite.
Soudain, il se rappela qu’il avait vu Solim quelque part, ici… Toute son attention tenta de se fixer sur cette réalité terrible. Que devait-il faire ? Mais le fil lui échappa. Pourquoi devait-il faire quelque chose ? À propos de quoi ? Ses idées avaient les mêmes sursauts que son corps. Elles revenaient en arrière, puis reprenaient le cours de raisonnements qui n’aboutissaient nulle part, se court-circuitaient les uns les autres.
Il ne savait plus comment avançait le temps. Ni même s’il avançait. Avant n’avait pas plus de réalité que tout à l’heure. Le présent prenait toute la place et tournait sur lui-même, ramenant constamment les mêmes images, les mêmes interrogations, les mêmes douleurs. Par instant, il lui semblait se rappeler qui il était. Pendant quelques secondes, il prenait conscience qu’une réalité aussi importante lui avait échappée. Une bouffée d’angoisse le traversait, puis lui échappait à son tour…
Le temps passait pourtant…
Quelque part, un bruit de pas émergea du silence. Progressivement, il s’amplifia. L’esprit d’Onil se jeta sur ce bruit et s’y accrocha. Ses pensées parvinrent à s’organiser autour de tout ce que pouvait susciter en lui le fait d’entendre quelqu’un approcher. Qui était-ce ? Pourquoi venait-il ? Il eut le sentiment de tenir à nouveau un fil conducteur et s’y cramponna du mieux qu’il put, angoissé à l’idée de le perdre encore.
Les pas s’arrêtèrent et la paroi glissa. De la lumière entra, éblouissante… Il eût l’impression d’avoir déjà vécu cette situation… d’être enfermé dans un même cauchemar. Quand il réussit à rouvrir les yeux, il devina la forme d'un homme debout dans l’ouverture. Il semblait vêtu de la tenue habituelle des siols : un thermato noir et des bottes également noires. L’éblouissement dû à cette lumière pourtant faible empêcha Onil de le détailler davantage. L'homme s’avança. Derrière lui, la paroi glissa à nouveau et cliqueta dans le silence.
Onil regardait sans bouger, sans même redresser la tête. Son corps était toujours parcouru de longs et violents tremblements, mais son cerveau semblait s’être remis à fonctionner. Par-delà l’inquiétude qu’il ressentait, il prit plaisir à s’observer en train de penser d’une façon à peu près normale. Que tenait l’homme dans sa main ? Une bouteille ? Qu’y avait-il dans ce récipient ? Pourquoi ce siol était-il tout seul ici ? Que venait-il faire ? Quelle tête avait-il ?
Comme s’il avait voulu répondre à cette dernière question, l’homme se baissa, éclairant du même coup son visage. Une peau très sombre… des cheveux drus… Onil reconnut Solim. Ses yeux durs l’avaient fixé un instant avant de se perdre à nouveau dans l'ombre. Onil n’eût aucune réaction visible. Un sursaut mental l’avait secoué, mais tout en lui était trop épuisé pour manifester la moindre réaction physique.
Solim s’approcha et s’agenouilla à côté de lui. Il lui présenta un flacon. Onil pensa qu’il s’agissait peut-être de poison. Venant d’un Solim vêtu en siol, de quoi pouvait-il s’agir d’autre ? Pourtant, n’avait-il pas déjà bu quelque chose ? Mais quand ?
— Bois.
Onil tremblait toujours et ne fit pas un geste. Pourquoi était-ce justement Solim qui venait lui proposer à boire alors qu'il avait si soif ? Un drôle de rêve ?...
— Onil, bois… Il faut que je m’en aille… Dépêche-toi.
Était-ce le ton de sa voix, un peu moins dur que d’habitude ? Onil était intrigué… Surpris et intrigué.
— C’est une préparation protectrice. Du phyzol. Une sorte de potion d'harmonisation que j’ai préparée. Je t’en ai fait boire la nuit dernière. Elle aide ton corps et ton esprit à se restructurer après tous ces chocs… et à résister à ceux qui suivront… Allez… Bois…
Solim avait parlé d’une voix ferme, mais sans la hargne et le dédain qu’il mettait d’ordinaire dans chacune des phrases qu’il adressait à Onil. De sa main gauche, il lui souleva la tête, tandis que de sa main droite, il présenta le liquide à ses lèvres. Onil prit à nouveau conscience du fait qu'il avait soif. Il but sans aucune hésitation. Si Solim disait vrai, Onil n’avait rien à perdre… S’il mentait, il mourrait. Cette mort ne serait certainement pas plus terrible que celle que lui réservait le siol le plus gradé auquel il avait eu affaire, celui qui se faisait appeler Vérité…
Une sensation de bien-être irradia chacune de ses fibres. Son esprit se remit à fonctionner sans efforts et ses muscles se détendirent. Seule la fatigue resta présente. Il eut le sentiment de pouvoir à nouveau bouger normalement mais n’eut pas la force d’essayer. Il arrivait à tenir sa tête sans sursaut. D’une voix qui lui parut lointaine et sans timbre, il demanda doucement à Solim pourquoi il était là. Solim fit disparaitre le flacon vide à l’intérieur de son thermato noir.
— J’ai ajouté des éléments nutritifs au mélange. Un peu. Il ne faut pas que des interactions gênent l'efficacité de la protection… Je ne peux rien faire de plus… Je pense que là-haut, il va continuer à jouer avec toi encore quelques temps. Ta santé mentale lui est tout à fait indifférente. Par contre il ment en ce qui concerne ta vie. Il t’a fait enlever parce qu’il a compris que tu pouvais lui permettre d’atteindre Sienne, l’obliger à faire réagir le Grand Conseil dans l’urgence… et peut-être leur faire prendre des risques. Il se sert de toi comme appât. Mais il faut que tu sois vivant… C’est d’ailleurs pour ça que tu respires encore… Les siols aiment jouer avec leurs prisonniers. Mais généralement, ça ne dure pas longtemps.
Il continua d’une même voix, sèche et dure :
— Ne te leurre pas, Onil ! Ce ne sont ni ton courage ni ta détermination qui te permettront de survivre quand Vérité décidera que tu dois mourir ! Cesse cette résistance ridicule et fait ce qu’il exige de toi… Range ton arrogance dans ta poche, mets ta fierté par-dessus et tâche de survivre sans trop de dommages. Je peux t’aider… et crois-moi, je prends de grands risques… mais il faut que tu t’aides aussi ! J’espère pouvoir revenir la nuit prochaine.
Il se releva. Onil aurait voulu trouver une question qui le retienne encore un peu, mais Solim était pressé et inquiet. Il s’approcha et glissa son poignet le long du mur, à gauche. La paroi coulissa.
— Souviens-toi, Onil. Obéis. Fais tout ce qu'il veut. Survivre le plus longtemps possible est ta seule mission pour l'instant. La seule chose qui compte.
Il disparut, et la paroi se referma derrière lui.
Tout redevint noir. Le bruit de pas s’éloigna. Onil se retrouva seul dans le silence. Son cerveau semblait être parfaitement connecté à la réalité et son corps restait fatigué, mais calme et détendu. Il s’allongea sur les pierres froides et sombra rapidement dans un sommeil sans rêve.
Il se réveilla, incapable d’apprécier le temps qu’il avait dormi. Il se redressa et grimaça. Des courbatures mordaient profondément chacun de ses muscles. Il se cala contre le mur, remonta ses genoux contre sa poitrine et les enserra de ses bras pour essayer de garder un peu de sa propre chaleur. Il était à peine vêtu d’un reste de tenue qui ne remplissait plus aucune des fonctions dont était normalement capable tout vêtement, même le plus basique. Ni réglages, ni thermorégulation, ni… rien. Un fin tissu posé sur lui et qui baillait, trop large et trop grand, autour de son corps. Il faisait froid. Le noir était absolu et aucun son ne venait le distraire de ses pensées.
Le sujet Solim était inépuisable. Il avait probablement dit vrai en ce qui concernait les projets de Vérité. Mais il n’avait rien dit sur son propre rôle. Le fait qu’il vienne aider Onil suffisait-il à prouver qu’il travaillait quand même pour leur camp ? Ou bien s’agissait-il d’un double jeu encore plus subtil ? S’il suivait les directives que lui donnait les siols, quel intérêt y avait-il à ce que lui, Onil, croie que Solim était de son côté ? Agissait-il de sa propre initiative ? Ou sur ordre ? Et de qui ?
Onil s’obligeait à se concentrer sur chacune de ces questions, à les dérouler dans tous les sens, à les observer sous tous les angles. Il occupait son esprit pour oublier qu’il avait peur, soif et faim. Il essayait surtout de ne pas penser à ce qui l’attendait.
Dans le noir, le temps s’éternisa. Il sembla s’être englué… L’infini s’écoula, sans aucun repère.
Un bruit le fit sursauter. Plusieurs personnes s’approchaient. Partant de derrière son nombril, un frisson glacé coula rapidement jusqu’à l’extrémité de ses membres. Organiser ses pensées lui demanda à nouveau un gros effort.
Une lumière l’éblouit. Des mains l’obligèrent à se lever et le tirèrent sans ménagement vers la sortie. Ce n’est que dans le couloir qu'Onil parvint à ouvrir les yeux. Deux hommes en thermato noir marchaient à côté de lui.
Il emprunta un chemin fait de couloirs et d’escaliers. L’air se réchauffait et la luminosité augmentait au fur et à mesure qu’ils gravissaient des marches. Il déboucha sur un vaste palier. La paroi en face de lui était ouverte et il entra dans la grande salle où il était déjà venu deux fois.
Du bureau derrière lequel il était assis, Vérité releva la tête. Il s'écria sur le ton qu’il aurait pris pour accueillir un hôte de marque :
— Ah ! Notre invité !
Il se leva et contourna le bureau. C’était un homme grand au corps massif et musclé. Ses cheveux très courts se dressaient en brosse sur son crâne. Son visage était taillé d’angles aigus et saillants rendant ses traits sévères et inflexibles.
Sa bouche dessina un sourire avenant.
— Approche !
Onil fit quelques pas en avant.
— Quel plaisir de te retrouver ! Cette pause de deux jours aura au moins permis que tu tiennes à nouveau debout. Nous allons pouvoir reprendre là où nous en étions…
Onil n’arrivait pas à croire qu'il ne s'était écoulé que deux jours. Il avait l’impression d’arriver dans un autre temps. Le temps vide et sans repère qui se trainait dans la nuit sans fin de son cachot ne pouvait pas être le même que celui qu'il vivait là, dans ce stress intense de chaque instant.
— Viens jusqu’ici…
Des marches coupaient la pièce sur toute sa largeur. Sur la droite de la partie surélevée, trônait le bureau transparent. Au bas de l’estrade, les siols étaient cette fois très nombreux et discutaient par petits groupes. Le silence se fit et tous les regards suivirent Onil qui traversa la pièce et monta sur l’estrade, poussé par ses deux gardiens… Il fut amené dans l’espace dégagé sur la gauche de l’estrade. Un des siols s'approcha et dessina sur le sol autour d'Onil un grand cercle semblable à celui tracé deux jours plus tôt, quoiqu'un peu plus étroit. Tous les siols s’approchèrent au pied des marches et Vérité se leva.
— J’ai invité ceux qui le souhaitaient à assister à cette troisième leçon.
Il s’approcha.
— Tu vois, ils sont nombreux ceux que ton dressage intéresse… C'est un peu notre récréation !
Beaucoup ricanèrent. Onil, debout au centre du périmètre de feu, regardait devant lui. Autour de lui, le cercle tracé au sol rougeoyait. Par deux fois déjà, il s'était trouvé dans la même situation… Il savait très bien ce qui l'attendait. Il essaya de se concentrer sur ce que lui avait dit Solim. N'offrir aucune résistance, se couler dans la volonté de son tortionnaire, cesser de réfléchir, se débarrasser de lui-même... Il se demanda si Solim était là, parmi ces spectateurs qu'il n'avait pas eu le temps de dévisager. La voix de Vérité reprit :
— Tu es presque en forme !… Fier et droit !
Il se mit à déambuler de long en large.
— Vous autres, rebelles, vous aimez jouer les héros, hein ?... Tu fais de la résistance. C’est plus fort que toi… Même quand il n’y a aucun espoir… Combien de fois crois-tu que l’on peut supporter l’impact des rayons de pouvoir sans en garder des séquelles ?… Combien de temps crois-tu qu’a duré le supplice de Mitcili, avant de la transformer en un corps décérébré… ce qu’elle est certainement encore aujourd’hui ?… Tu connais Mitcili ?...
Vérité fit quelques pas et s’arrêta à la hauteur d’Onil.
— Ta santé mentale m’indiffère autant que ta vie… Voyons ce que tu as retenu des précédentes leçons… Je vais me répéter. Pas pour toi, non. Pour ceux qui ont manqué les premiers épisodes. On va reprendre au début. Commence par nous montrer le respect que tu nous dois. Tourne-toi vers la salle et agenouille-toi.
Onil planta son regard dans celui de Vérité. Quelques instants, il ne sut plus quoi faire puis se laissa tomber sur ses genoux, s’étonnant lui-même d’avoir obéi. Un air de pleine satisfaction s’afficha sur le visage haineux qui lui faisait face.
— Quelle surprise ! Un pareil empressement après tant de résistance pourrait bien avoir quelque chose de suspect… Tu as donc passé la nuit à réviser ? !…
Ses yeux brillèrent d’un éclat pervers et sa voix se fit suave et cruelle :
— Ce n’est pas mal… Ce n’est pas mal, mais j’avais dit vers la salle… Et puis… C’est un peu long… J’attends une obéissance plus rapide… Instantanée, même ! Je veux que la volonté de n’importe lequel des siols que tu croises devienne la tienne à l’instant où il l’exprime… Et parfois même, avant qu’il ne l’exprime !... Je crois qu’un peu de fermeté t’aidera à comprendre ce que je veux dire.
Lentement, Vérité fit un pas en direction d'Onil. Ce dernier comprit ce qui allait arriver. Il comprit aussi que rien de ce qu’il pourrait faire ou dire n’y changerait quoi que ce soit.
Le puissant rayon de pouvoir toucha Onil à la hanche. Il fut arraché à lui-même et projeté sur le sol. Quand il fut à nouveau capable de percevoir des sons, il entendit parler autour de lui. Mais il ne comprenait pas de quoi il était question… Trop de mots… Trop d’idées différentes… Un ordre pourtant, arriva jusqu’à son cerveau.
— Relève-toi.
Obéir. Il fallait obéir. Il ne savait plus pourquoi, mais il devait faire vite. La panique le gagnait, rendant encore plus difficile la coordination de ses mouvements… Le périmètre de feu faisait autour de lui comme un cylindre électrifié qui lui envoyait un choc supplémentaire à chaque fois qu’une partie de son corps en franchissait la ligne.
— Relève-toi.
Le silence revint. Onil rouvrit les yeux et entreprit de se remettre debout. Pendant qu’il essayait de se concentrer sur chacun de ses gestes, il entendit la voix de Vérité qui répétait sur un ton plus menaçant :
— C'est long… C'est trop long... On n'a qu’un peu de temps pour s'amuser avec toi.
Son esprit bouillonnait. Il lui semblait déjà qu'une éternité s'était écoulée depuis qu'il était entré dans cette pièce. Combien de fois pourrait-il supporter de pareils chocs ?… Il n’en savait rien. Pourquoi se relever ?… Parce qu’il pouvait encore le faire... Mais pourquoi le faire ?… Il n’en savait rien… Il avait peur.
Une violente douleur l’atteignit une nouvelle fois, l'écrasant contre le parquet de l'estrade… Son esprit explosa en mille pensées sans suite et une vague d’angoisse l’envahit, s’infiltrant partout, prenant toute la place. Il retrouva un fil qui le conduisit à travers son esprit vers des informations aussi essentielles que sa propre identité.
Quand il put à nouveau prendre possession de son corps, il entreprit de se lever… Ses mouvements étaient désordonnés, lents et saccadés. Ses yeux brûlants pleuraient. Pourquoi se relevait-il ? Pour prouver quoi ?
Onil ne parvenait pas à aller jusqu’au bout de ses pensées. Il continuait laborieusement à enchainer ses gestes pour se remettre debout. Comme un automate. Comme une machine qui n’aurait été conçue que pour ça et qui n’était pas encore suffisamment abimée pour cesser de le faire. Il retomba et recommença… Puis retomba et recommença encore… et encore…
Il fut à nouveau debout, titubant. Il sentait peser sur lui le regard froid de Vérité. Il chercha des yeux un recoin où se précipiter pour échapper au prochain rayon. Mais il n’y avait rien sur cette estrade que le bureau et il ne pouvait pas franchir le périmètre de feu. Il pensa qu’il allait mourir là... qu'il ne passerait plus jamais la porte de cette pièce.
Cette leçon numéro trois, qui commença aussi violemment que les deux précédentes, amena très rapidement Onil au point où il lui était impossible de raisonner. Il essayait de faire tout ce qu’on lui ordonnait, sans réfléchir. Chaque nouvelle exigence remplaçait la précédente, dans une spirale sans fin...
« DEBOUT ! » entendait-il encore... et encore... et encore...
Là, tout de suite, Onil ne pouvait pas. Il ne bougeait pas, il ne pouvait pas bouger... ou bien était-ce qu'il ne devait pas bouger ? Son esprit patinait dans le vide :
— Je n’aime pas avoir à répéter mes ordres…
N'avait-il pas déjà entendu ça ? C'était juste avant ? Quand ? C'était quoi qu'il ne voulait pas répéter... Debout... Onil fixait le mur en face de lui. La peur faisait un nœud dans sa gorge, dans sa poitrine, dans son ventre... Voilà longtemps qu’il ne tentait plus de serrer les poings pour empêcher ses mains de trembler. Tout son corps n'était que tremblements... Debout...
— Soit.
C’était la voix de Vérité. Un nouvel éclair l’atteignit à l'épaule et le temps s’arrêta. Rien d’autre n’exista que cette souffrance extrême qui l'incendia et cette angoisse terrible dans laquelle il se noya. Un cri le traversa, provenant de chacun de ses os, de chacun de ses muscles. Il jaillit par sa bouche sans qu'Onil ait eu conscience d’avoir crié.
Quand la douleur s'atténua, il s’entendit geindre. Il percevait des sons, la présence de gens, il y avait un brouhaha incompréhensible, fait de rires et d’exclamations, mais tout cela n’avait plus aucun sens. Onil n’avait plus, que par instant, conscience de lui-même. La finalité de l’épreuve, le sens des ordres, mêmes simples, qu’on continuait de lui donner lui échappaient. La souffrance n’en finissait plus… Quand un nouveau rayon l'atteignit, il renonça à lutter pour exister. Il renonça à être… Il disparut à l’intérieur de son propre corps…
Solim s’avança dans le cachot, portant un seau rempli d’eau. Onil était recroquevillé sur le sol, là où les siols l’avaient jeté. Les pierres poreuses avaient en partie absorbé la flaque d’urine et de vomi qui l’entourait. Il tremblait sans arrêt et délirait en gémissant. Solim l’attrapa sous les bras, le tira et l’assit contre le mur. Il lui pencha la tête en arrière et fit couler dans sa bouche la mixture qu’il avait apportée.
L’effet fut immédiat. Onil sembla reprendre vie. Il cessa de trembler et ouvrit les yeux. Un instant, il parut étonné et eut un geste de recul. Puis il se détendit et son regard s’assombrit. Solim l’adossa à nouveau contre le mur.
— Tu ne pourras pas supporter ça encore très longtemps.
Ce n’était pas de la compassion, mais un froid constat. Il se tut un moment puis plongea le flacon dans le seau et le glissa dans la main d'Onil :
— Tiens… Bois encore.
Mais Onil ne réagit pas. Des larmes coulaient sur ses joues sales. Solim s'accroupit et se cala lui aussi contre le mur. Ils étaient côte à côte et Solim sentait contre son bras les frissons d'Onil. Au bout d'un moment, il l’entendit demander d’une voix à peine audible :
— Vous étiez parmi eux ?
Solim acquiesça.
— Vous avez ri avec eux ?
Il acquiesça à nouveau.
— Vous trouviez ça drôle ?
D’une voix étrangement douce, Solim répondit :
— Non, Onil. Je n’ai pas trouvé ça drôle.
Onil pleurait sans pouvoir s’arrêter, les yeux dans le vide. Solim continua d’une voix ferme :
— Tu es épuisé, Onil… Physiquement et mentalement… Il faut que tout ça s’arrête… Continue d’obéir. Fais tout ce qu’il te demande. Sans réfléchir. Ce qu’ils font avec toi n’a pas d’autre intérêt que le plaisir qu’ils prennent à te regarder te débattre. Si tu ne te débats plus, le jeu va très vite cesser de les intéresser.
Onil continua longtemps à fixer le mur d’en face. Son corps était de temps à autre secoué par un sanglot. Il murmura :
— Pourquoi prenez-vous tous ces risques pour moi ?
Solim répondit :
— Parce que Sienne… enfin… le Grand Conseil, me l’a ordonné.
Le silence retomba. Solim et Onil étaient contre le mur, le regard au loin. La respiration d'Onil redevenait progressivement lente et régulière. Qu’il y ait quelque part des gens préoccupés par son sort, paraissait appartenir à une autre réalité.
Onil murmura :
— Que vous a dit Sienne ?
Solim répondit, toujours aussi succinctement :
— Elle m’a dit de tout faire pour te garder en vie, avec un cerveau en état de marche…
Après un long silence, il ajouta :
— Elle m’a dit que cette mission était plus importante que ma propre vie.
Onil fut surpris. Il tourna son visage vers Solim et demanda :
— Vous savez pourquoi elle vous a dit ça ?
Solim réfléchit un instant puis dit :
— J’ai bien compris que cette exigence dépassait l’estime qu’elle a pour toi et l’affection qu’elle te porte. Je pense que tu es dépositaire de quelque chose d’important pour l’avancée de la cause rebelle. Mais je n’ai pas cherché à savoir quoi…
Sa voix était ferme, ses propos, concis et efficaces :
— Ce que je fais ici est difficile… Jouer les agents doubles, veiller en permanence à garder mon esprit vierge de tout lien qui pourrait mener à l'un d'entre vous, le rendre imperméable à toute pénétration tout en donnant l’impression qu’il est parfaitement accessible et transparent, tout ça nécessite énormément de maitrise et d’énergie. Il est inutile que j’encombre mon cerveau avec des secrets qu’il ne m’est pas vraiment indispensable de connaitre.
Tous deux se perdirent un moment dans leurs pensées.
Onil but longuement un bon litre de l’eau du seau. Un peu de temps passa encore. Puis Solim fit mine de se lever. Onil sursauta. Son visage, marqué par la fatigue, la saleté et les larmes, se tourna vers lui. Il dit d’une voix qu’il aurait aimée moins implorante :
— Vous pouvez rester encore un peu ?
Solim laissa aller son dos contre le mur.
— Si tu veux.
Il avait parlé doucement… Il sembla à Onil qu’il y avait comme une pointe de gentillesse dans ce « si tu veux ».
— Depuis ce soir, je suis sensé m’assurer que tu aies toujours de quoi boire. C’est une excellente raison pour le cas où j’aurais à justifier ma présence ici.
Ils restèrent longtemps épaule contre épaule, sans plus rien se dire. Onil laissa grandir en lui le sentiment qu’il n’était plus seul.
Il y eût une quatrième leçon. Vérité s’étonna du surprenant pouvoir de récupération d'Onil. Une fraction de seconde, un vague soupçon sembla l’effleurer quant à la possibilité d’une aide extérieure. Mais il avait accès à tous les esprits qui l’entouraient et chassa l’idée d’envisager que des informations puissent lui échapper. Sans prendre le temps de s'attarder sur cette question, il attribua cette aptitude aux capacités personnelles de son prisonnier.
Pourtant, Onil se rendait bien compte que son corps restait de plus en plus meurtri et que chaque nouveau choc le menait plus rapidement vers le moment où son esprit n'arrivait plus à reprendre pied… Il craignait que cette préparation d'harmonisation que Solim lui faisait boire ralentisse l’installation des troubles, mais ne l’empêche pas.
Onil atteignait un seuil de fatigue et de lassitude qu’il n’avait jamais connu auparavant, qu’il n’imaginait même pas possible. Face aux siols, il essayait de n’offrir aucune prise, d’être souple, lisse et malléable. Mais cette attitude changeait-elle réellement quelque chose ? Quoi qu’il fasse, ses tortionnaires se déclaraient insatisfaits et les punitions s’enchainaient, entrainant Onil dans un puits de douleur et d’angoisse où s’engloutissait jusqu’à sa propre identité.
Cette quatrième leçon fut relativement brève : Onil perdit très rapidement contact avec la réalité, ce qui rendait le jeu beaucoup moins amusant. Peut-être Vérité avait-il simplement mal évalué la faiblesse croissante de son souffre-douleur. Onil fut assez vite ramené dans son cachot, encore conscient, mais dans un état inquiétant. Son corps, comme les soirs précédents, était parcouru de violents soubresauts, et dans ses yeux, perdus et hagards, une absence d’expression donnait l’impression qu’il n’y avait plus personne à l’intérieur.
Il fut abandonné par deux siols qui le lâchèrent sans ménagement contre le mur de son cachot, le long duquel il glissa sur le sol comme un tas de chiffons sales.
Quand Solim ouvrit la porte cette nuit-là, il trouva Onil assis, occupé à taper doucement sa tête contre les pierres en scandant un murmure régulier qui ressemblait à une berceuse. Il l’attrapa par les épaules et l’obligea à stopper son balancement. Onil ne résista pas. Il ne parut même pas le voir.
Solim savait, sans avoir besoin d’essayer, qu’il était inutile de lui parler. Il le maintint contre lui d’un bras et de l’autre, il écarta les longues mèches de cheveux sales collés sur son visage par la sueur et la crasse. Il attrapa ensuite la petite fiole qu’il avait apportée et lui en fit boire le contenu.
Le corps d'Onil fut parcouru d’un long frisson. Ses yeux rouges et larmoyants clignèrent plusieurs fois, puis il les ferma et laissa aller sa tête sur l’épaule de Solim. Il ne bougea plus. Il avait des vertiges et de vagues nausées. Solim resserra son étreinte et attendit qu'Onil récupère, partageant avec lui un peu de sa chaleur.
Au bout d’un moment il demanda :
— Comment te sens-tu ?
Onil marmonna :
— Mal.
— Un peu mal, ou très mal ?
— Assez mal.
La voix d'Onil était étouffée. Il releva la tête et regarda Solim. Il résuma ses pensées à l’essentiel :
— J’ai peur… Peur de rester fou.
Solim ne chercha pas à le rassurer.
— C’est possible en effet…
Onil se dégagea vivement de son bras.
— Que va-t-il se passer maintenant ? Je vais continuer à vivre ce cauchemar encore combien de temps ?
Il y avait dans sa voix fatiguée une violente colère contenue. Solim répondit calmement :
— Je crois qu’il n’y aura pas de cinquième leçon… Vérité a peur de te tuer.
Onil reprit d’une voix vibrante :
— Alors, il va me laisser crever de faim ou de froid… ou bien veut-il que je devienne lentement fou, tout seul, dans le noir ?…
— L’un et l’autre, probablement… mais lentement… Tu n’es en vie que pour lui permettre d’atteindre Sienne. J’imagine que ses projets n’ont rien de bien réjouissant en ce qui te concerne…
Cette manière abrupte de lui asséner froidement des propos dont le contenu lui ôtait tout espoir, décontenança Onil. Mais il trouva encore un temps les ressources nécessaires pour garder intacte la colère qui bouillait en lui.
— Que se passe-t-il dehors ? Pourquoi les rebelles ne font-ils rien pour me sortir de là ?
Solim monta lui aussi le ton :
— Que tu es impatient, Onil ! Ce n’est facile pour personne. Laisse-leur le temps d’agir.
La voix d'Onil devint sourde et pleine de hargne :
— C’est trop long. Je n’en peux plus. Pourquoi ne s’est-il encore rien passé ?
Solim tenta de le raisonner :
— Ça fait huit jours, Onil… Seulement huit jours…
Onil s’emporta :
— Si vous, ou n’importe lequel d’entre eux, vivait ce que je suis en train de vivre…
Solim l’interrompit violemment :
— Certains l’ont vécu, Onil ! Que tu es prétentieux et imbu de ta petite personne ! La lutte que mènent les rebelles a commencée bien avant que tu y participes ! Tout ne tourne pas autour de toi !… Certains ont vécu ce que tu vis. Et souvent tout seul. Ils ont dû faire face à l’angoisse, la douleur et la peur sans aucune aide extérieure. Quelquefois longtemps… quelque fois jusqu’à la mort…
Il continua d’une voix ferme et sèche :
— Je passe de longs moments avec toi. Je les prends sur le peu de repos dont je dispose. À tout moment, n’importe qui peut me demander des comptes et c’est ma vie que je risque. Il n’y a pas que ta place qui soit difficile.
— Je sais.
Onil avait répondu sur le même ton. En cet instant, n’importe quelle place lui semblait plus enviable que la sienne… Chacun de son côté se renferma dans le silence un moment. Puis, Solim reprit :
— Il veut te faire communiquer directement avec les rebelles.
— Comment le savez-vous ?
Solim fronça les sourcils, prêt à s’emporter de nouveau :
— Je le sais. C’est tout !…
Il reprit, un ton plus bas :
— Quoique qu’il veuille que tu dises, quoiqu'il veuille que tu fasses, fais-le. Je m’occupe de faire en sorte que ça n’ait aucune importance.
Onil poussa un profond soupir et se renferma sur lui-même. À quoi bon se battre ? À quoi bon essayer de comprendre ? Y avait-il seulement quelque chose à comprendre dans cette attente sans fin ?… Sa colère s’était évanouie et il se laissa envahir par le frisson glacé de ce futur froid et désolant… Il ne dit rien un long moment, puis murmura d’une voix étrangement lointaine :
— Merci de ce que vous faites pour moi…
Solim déclara abruptement :
— Je ne le fais pas pour toi. Je le fais pour la cause que je défends et les idées pour lesquelles je me bats.
Dans le silence qui suivit, Onil murmura encore :
— Merci quand même…
Solim se tourna vers lui et le dévisagea longuement. Onil l’avait remercié sur un ton grave, presque solennel... comme si c’était la dernière chose qu’il lui restait à faire avant de se désintéresser de son propre sort. Il le regarda se caler contre le mur, resserrer ses bras autour de lui pour emmagasiner le maximum de chaleur.
Onil était pitoyable. Il avait le visage marqué, les yeux larmoyants, le corps crasseux. Ses cheveux pendaient en mèches sales sur ses épaules. Son vêtement trop large dégageait une odeur désagréable… Solim le voyait mordre sa lèvre inférieure, perdu dans des pensées sombres qui semblaient peser très lourd sur ses épaules déjà solides, mais si jeunes...
Solim savait tout des conditions matérielles qui faisaient la vie actuelle d’Onil, de son état physique et psychologique… Il savait la difficulté extrême de l’épreuve qu’il traversait... Il savait aussi que la situation pouvait s’éterniser ainsi… Quant à l’issue… Solim parut hésiter. Il se caressait la lèvre de son doigt en réfléchissant, comme s’il cherchait par quel bout commencer.
— Onil…
Onil ne réagit pas. Il se sentait infiniment fatigué et le désespoir le tirait lentement vers le fond. Ce que Solim voulait lui dire n’avait, maintenant, plus la moindre importance. Tous ces mots ne servaient à rien qu’à ralentir sa chute dans ce puits où il se laissait descendre. La voix de Solim semblait s’éloigner et le berçait.
— …Nos relations étaient déjà difficiles avant d’arriver ici…
Solim s’arrêta, se demandant comment il allait continuer. Il prit une longue inspiration et se lança.
— Je n’ai jamais apprécié ton géniteur… Après la mort de Baelis, je l’ai carrément haï. Il avait sa part de responsabilité dans l’avènement de cette tuerie… et sa réaction à l’époque a été odieuse…
Il porta son regard sur le mur.
— Le temps a passé et j’ai continué de le haïr... La haine se nourrit d’elle-même… Elle nous suit et n’a un jour même plus besoin de justification pour exister… Tu es sa lignée. Tu as beaucoup de ses traits, la même aisance dans ce que tu entreprends, le même charisme… Et j’ai été désigné pour être ton formateur. Crois-moi, je ne t’aurais pas choisi comme élève si j’avais eu à choisir ! Mais pour ces cinq derniers cycles, tu t’es retrouvé faire partie des mohezals qui me revenaient. La première fois que je t’ai vu, sans même t’avoir jamais adressé la parole, j’avais déjà fait de toi l’héritier de cette haine.
Onil s’était redressé. Entendre parler de Nathol était bien le seul sujet capable de capter son attention, de l’extraire de cette indifférence totale qui le submergeait doucement comme des sables mouvants. Solim prenait le temps de chercher ses phrases, sûr maintenant qu'Onil l’écoutait et certain aussi qu’il ne l’interromprait pas.
— Pourtant, même si tu lui ressembles, tu n’es pas Nathol… J’ai longtemps refusé de voir ce qui te rend différent. Te détester me faisait du bien… Ici, j’ai été obligé de risquer ma vie pour préserver la tienne. Je t’ai regardé te débattre. Je t’ai regardé souffrir… Je t’ai vu faire face… avec courage… un courage qui a quelque chose d’énervant… un courage qui me rappelle ton géniteur… Je déteste ta fierté, Onil… ton arrogance… ton assurance… tout ce qui chez toi me fait penser à Nathol… La nuit dernière, je t’ai trouvé dans ton cachot, complètement seul, désemparé… Complètement perdu dans une histoire qui te dépasse. J’ai eu le sentiment de t’avoir rencontré pour la première fois... Toi, Onil. Pas la lignée de Nathol… Juste toi... Débarrassé de tout ce qui pourrait me faire penser à ton géniteur… Ce soir encore…
Il hésita, cherchant ses mots.
— Ce que tu vis me touche, Onil… C’est nouveau, mais c'est sincère...
Il s’interrompit un instant, comme pour donner à Onil le temps de prendre la pleine mesure de ce qu’il venait de dire. Puis il le regarda à nouveau et son visage s’assombrit.
— Pourtant, je continuerai à être dur avec toi… Parce qu’il serait dangereux pour nous deux de nous apitoyer sur notre sort. Parce que nous nous battons et que ni toi, ni moi, ne devons-nous laisser guider par nos sentiments. Si tu dois survivre, c’est avant tout pour faire avancer la cause des rebelles. Et si je dois mourir, ce sera pour la même raison… Peu importe que l’on s’aime ou pas...
Onil était profondément surpris par ce qu’il venait d’entendre Il laissa ses pensées courir un instant… Ce que Solim lui offrait là, était encore plus précieux que l’eau qu’il lui avait apportée… C’était un peu de chaleur humaine… un peu de force pour espérer encore… pour croire en ceux qui voulaient l’aider.
Il esquissa pour lui-même un triste sourire en posant son menton sur ses genoux et murmura :
— C'est difficile pour moi d'envisager qu'on puisse en arriver là, mais si on s’apprécie, même un peu, ça ne pourra pas nous faire de mal...
Solim lui sourit franchement mais n’ajouta rien. Un silence léger s’installa entre eux.
Les heures de la nuit s’écoulaient. Onil profita de l’avènement de ces nouvelles relations pour essayer d’en savoir plus sur la mission de Solim et les contacts qu’il avait avec l’extérieur. Mais il n’apprit rien de nouveau. Solim ne lui expliqua même pas où ils se trouvaient. Après maintes tergiversations, il finit par dire qu’il valait mieux qu’Onil ne sache rien.
— Ce que l’on ne sait pas, on ne peut pas en parler… Ni dire comment on les a apprises.
Onil haussa les épaules et demanda avec une pointe d’exaspération :
— Vous avez peur que je vous trahisse ?
Solim s’écria :
— Onil ! Ta prétention me désespère ! Avec tout ce que tu as déjà cruellement expérimenté ! Crois-tu que si Vérité te soupçonnait détenteur d’un quelconque secret qui l’intéresse, tu puisses résister, ne serait-ce qu’un bref moment, à sa volonté de le connaitre ? C’est un Kadjal, Onil ! Il sait lire dans les esprits et tu n’es pas formé pour lui résister… Au mieux, tu ruses… et tu as de la chance…
Il se leva.
— Je dois m’en aller, maintenant.
Onil redoutait cette phrase, ces quelques mots qui allaient le renvoyer à l'obscurité totale, au froid et à sa solitude. Aussitôt que Solim eût décidé de partir, il sortit rapidement. Ce soir-là, il ajouta un signe de la main.
Effectivement, il y eut une pause dans le rythme des séances. Solim rejoignait Onil chaque nuit et restait de longs moments avec lui. Onil appréciait la présence de Solim quoique leurs échanges soient souvent acides. Solim maniait le cynisme avec dextérité, bousculant ou rabrouant volontiers son élève.
Ce Solim là n’était pas différent du Solim qu'Onil connaissait à Serdhif : sec et dur, souvent silencieux, attendant des autres la même rigueur que celle qu’il s’appliquait à lui-même, le tout ponctué d’un humour à froid assez déroutant fait de sarcasmes et de sous-entendus. Onil avait du mal à déterminer si le plaisir qu’il prenait à ces visites provenait de Solim lui-même ou du fait qu’il était son seul interlocuteur.
L’état d’Onil n’avait pas empiré. Cela le rassurait un peu. Il aurait été difficile de dire si sa faiblesse provenait des rudes traitements qu’il avait subis, ou de son alimentation réduite au minimum.
Solim continuait à lui procurer la mixture de sa composition. Celle-ci devait contenir suffisamment d’éléments nutritifs, puisqu'à part de l’eau, Onil n’avait rien ingurgité depuis plus d'une semaine et semblait malgré tout maintenir une forme physique acceptable. Il s'obligeait à ne parler ni de sa faim, ni de l’obscurité, ni du froid humide qui régnait dans cette cave.
Deux jours passèrent sans qu'Onil soit extrait de sa cellule.
Dehors, le jour était levé depuis longtemps. Onil n’en savait rien. Il avait dormi… Maintenant, il grelottait, assis sur ses talons, à l’écart du mur, pour n’être en contact avec les pierres froides que par la plante de ses pieds nus.
Depuis des heures, il occupait son esprit en développant au maximum la moindre pensée. Il en était au sayik… Énumérer les règles, le nom de toutes les figures possibles, de toutes les feintes, détailler des stratégies éprouvées, en imaginer d’autres…
Solim avait dit qu’il n’y aurait pas de cinquième leçon. Onil se raccrochait à cette relative bonne nouvelle pour avoir moins peur de ce que lui réservait l'avenir. Il n’avait aucune idée du temps qui s’écoulait. Il espérait autant qu’il appréhendait l'approche de pas dans le couloir, ces pas qui, immanquablement viendraient l’extraire violemment de ce temps bloqué qui ne comptait pas et n’en finissait plus.
D'abord un frottement lointain... Puis un clapotis qui grandit… Le cœur d'Onil sauta quelques battements. Il y avait plusieurs personnes. Cela n’annonçait rien de bon. La porte s’ouvrit. Avant que ses yeux ne soient accoutumés à la lumière, Onil fut trainé hors de sa cellule. Il marcha de couloirs en escaliers et d’escaliers en couloirs.
Il fut conduit dans un petit salon clair et à la température agréable. Il y avait plusieurs parois coulissantes. Un canapé et un fauteuil faisaient un angle. À gauche, sur le mur, il y avait un miroir long et étroit, des étagères, de très vieux livres. Devant, se trouvait un guéridon sur lequel était posé un drôle de cadran qui comptait au moins six aiguilles.
Aucun de ces meubles n’était escamotable et tous paraissaient très anciens. On aurait pu se croire dans le décor d'une reconstitution historique. Onil enfonça avec un discret bonheur ses pieds gelés dans l’épais revêtement chaud et doux sur lequel il avançait. Dans la pièce, il y avait un homme de dos.
L’un des siols traça à même le sol autour d’Onil, un périmètre de feu étriqué. Puis il se dirigea vers l’ouverture par laquelle il était entré.
En se redressant, l'homme grommela :
— Envoie-moi Talens.
Il resta de dos tandis que les deux siols qui avaient amené Onil s’éloignaient. La paroi se referma doucement.
— On a un peu de temps devant nous, tous les deux.
La voix était trainante. Onil l’avait reconnue. C’était la voix du plus âgé des représentants de la lignée My. Pas MyDy, donc… mais celle de son géniteur, MyLy. L'homme se retourna. Un visage aux traits mous encadré d’une chevelure filasse tombant, raide et terne, jusqu’aux épaules… des bras courts contrastant avec un buste trop long… Une physionomie épaisse que même le noir seyant d’un thermato de siol ne parvenait pas à délier… : il s’agissait bien de MyLy.
— Dix jours sans rien te mettre sous la dent et un traitement soigné de rayons variés… ce n’est pas trop difficile ?… Quoique, à te regarder… je m’étonne…
Il abandonna son ton suave pour des intonations plus menaçantes :
— Tu ne nous dis pas tout... Tu fais des cachotteries à notre chef, et crois-moi, il n’aime pas ça.
Le rythme cardiaque d’Onil s’était accéléré. Il continuait à regarder droit devant lui. Il sentait ses mains trembler légèrement. Il connaissait MyLy. Il l’avait croisé plusieurs fois. Sa lignée, MyDy, était lui aussi un élève de Solim. Il était de notoriété publique que MyLy était un siol et qu’il consacrait la majeure partie du temps dont il disposait à participer aux cessions de regroupement de la cellule à laquelle il avait demandé d’appartenir comme réserviste.
Se retrouver à la merci d'un chien de garde du régime en place, dans un lieu où il pouvait se départir de son vernis social et se laisser aller à sa vraie nature, c’était très inquiétant.
— Vérité est un grand Kadjal... Rien ne lui échappe… Rien.
MyLy le regarda fixement de ses yeux mauvais légèrement trop rapprochés. Sa voix se fit forte et dure.
— Il veut t’entendre dire ce qu’il sait déjà. Il veut que tu lui confirmes d’où te vient ce formidable pouvoir de récupération… Il peut aller chercher cette information directement dans ton cerveau, mais je crois qu’il aime l’idée que ce soit toi qui la lui donne.
MyLy poursuivit sur un ton satisfait qui disait le réel plaisir qu’il prenait à la situation :
— Il m’a demandé d’en profiter pour titiller un peu tes amis… Faire en sorte de les obliger à réagir… Pour l’instant, les rebelles te savent en mauvaise posture, mais ils doivent avoir une idée assez floue de ce que l’on fait de toi. Peut-être ont-ils eu le moyen de savoir où tu en étais jour après jour, mais... en tous cas, c’est fini. Ils ne doivent plus avoir beaucoup de détails… On va commencer à envoyer régulièrement quelques images… de toi… de ce que tu vas nous dire… de ce qui en découlera… Pas de l'intox. Des images infalsifiables pour que l'impact soit plus fort… Dommage que nous ne leur ayons pas fait parvenir l’intégrale de ta troisième séance de dressage… Nous étions hélas, trop nombreux pour tenir dans cette pièce… Les rayons, ça n’a rien de très original, mais rien n’avait manqué ce jour-là : les larmes, les cris, les suppliques… J’ai beaucoup aimé ! On s’est amusé en égoïste. Maintenant, on va partager.
Tout en débitant son monologue d’une voix posée, il continuait de marcher les mains dans le dos.
— Chaque jour, on enverra quelques informations visuelles infalsifiables bien choisies… Quelques images éprouvantes qui devraient commencer à sérieusement inquiéter ceux qui tiennent à toi… D’autant que ce seront désormais les seules nouvelles qu’ils auront… À mon grand plaisir, j'ai reçu carte blanche pour réaliser cette première transmission.
Il fit encore quelques allers retours puis reprit le fil de son propos :
