DimHénoé - Cécile Koppel - E-Book

DimHénoé E-Book

Cécile Koppel

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Beschreibung

Onil est à la recherche d'Ariane...

Le tourbillon d’évènements qui s’est abattu sur Auriane l’a brutalement séparée d’Onil. Captive, elle a pu s’évader. Elle est maintenant relativement en sécurité à DimHénoé où vit une communauté mystérieuse. Onil est à sa recherche. Il a survécu au soulèvement d’Eghenne, réussissant à s’extraire de la nasse en compagnie de Solim. Il n’a qu’une idée en tête : retrouver Auriane... Le périple risqué dans lequel il projette de se lancer va le précipiter dans une situation dont il ne mesure pas tous les dangers...

Grâce à ce troisième tome, replongez dans l'univers d'Onil, à la croisée de deux mondes !

EXTRAIT

De retour dans la cage de sayik, on lui passa de l’huile sur tout le corps et on lui tendit un caleçon tissé dans une matière synthétique très souple et élastique. Ulysse le prit et l’enfila. Il était légèrement moulant et confortable. Ulysse s’étonna de ce qu’il ressemblait parfaitement à celui que lui avait fait porter Ambroise chez lui. C’était une pièce d’habillement qu’il n’avait encore jamais vue dans son monde. Pour les combats, les lignées, hommes ou femmes, portaient des justaucorps qui allaient des épaules aux cuisses et qui incluaient des protections au niveau de la poitrine et des parties génitales. Dans les slanes, les serviles se battaient nus. Pardessus ce boxer, il endossa la robe de champion. Maintenant qu’Ulysse était propre, elle ne paraissait plus très nette…

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Oui ! C’est addictif ! Les rebondissements s’enchaînent et la découverte du monde d'Anaonil pose beaucoup de questions sur notre réalité (...la famille, la filiation, la sexualité, la liberté… ), comme une réalité déformée qui nous interroge.. Passionnant ! - Céline G., Sudarènes

Fascinée, j'évolue avec avidité dans le Monde d'Anaonil. La narratrice sait nous entraîner dans son univers avec facilité et gourmandise. Vite la suite... - Nadine, Sudarènes


A PROPOS DE L'AUTEUR

Cécile Koppel vit dans le sud de la France. Elle est éducatrice de jeunes enfants en crèche depuis plus de 20 ans. Un jour, elle commence à écrire cette histoire et découvre à quel point elle aime écrire... travailler le texte jusqu'à ce qu'il soit simple et fluide et se glisse dans l'esprit du lecteur. Aujourd'hui, les éditions Sudarènes vous invitent à aller à la rencontre de son univers et à faire cet insolite et étonnant voyage au côté d'Onil... Lancez-vous !

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Seitenzahl: 352

Veröffentlichungsjahr: 2018

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à mes parents,Jacqueline et Herman

37---ping-pong---

(Ulysse)

Ulysse était assis sur un énorme tuyau. Il se passait les mains sur le visage. Il inspira profondément puis expira lentement et longuement par la bouche. Après cette prise de conscience et la fatigue aidant, il sentait monter en lui une sorte d’hébétude faite de peur et d’accablement. Solim ne lui donna pas le temps de se laisser envahir par le découragement.

– Onil… Reprends-toi… Tu as ma vie entre tes mains, Auriane compte sur toi et les siols ne te tiennent pas encore.

C’était la première fois que Solim appelait Auriane par son nom… Jusqu’à présent, il avait toujours parlé d’elle en disant l’innée. Ulysse fut surpris, et les sombres idées qui l’assaillaient passèrent un instant au second plan… Auriane… c’est à elle qu’il devait penser… Il était recherché de toute façon. Un peu plus, un peu moins, qu’est-ce que cela changeait ?

Une trentaine de jours s’étaient écoulés depuis son enlèvement par les siols, en plein jour, en pleine ville… C’était à cet instant que sa vie avait basculé. Toutes ces révélations ne modifiaient rien pour lui. Matériellement, sa situation restait sensiblement la même. Entre hier et aujourd’hui, il n’y avait en réalité qu’une seule différence : Ulysse comprenait mieux en quoi il était différent. Il commençait à concevoir l’étendue de ce dont il était capable. Il avait quelques coups d’avance et il devait mettre toute cette stratégie au service d’Auriane…

Un moment passa sans qu’aucun d’eux ne parle. Le tranquille ronronnement des pompes emplissait l’air d’une vibration aux oscillations hypnotiques. Solim posa la main sur l’épaule d’Ulysse en opérant une petite pression par laquelle il lui signifiait son soutien et peut être aussi une certaine estime… Ulysse le laissa faire et se mit debout. Il s’étira pour expulser un peu de cette fatigue qui engourdissait son corps.

– Allez, Onil… On y va.

– Où ?

Solim lui montra le passage souterrain abritant les machineries des jeux d’eau.

– On quitte Serdhif.

En voulant garder les codes du thermato noir qu’il portait quand il avait fui les siols, Ulysse avait transféré d’un thermato à l’autre tous les codes qu’il possédait, y compris ceux du thermato gris qu’il avait sur lui pour déambuler dans Eghenne. Il était donc en possession des codes gris de Serdhif, ceux des circuits d’eau. Les tunnels d’entretien étaient pleins de ramifications, mais Ulysse possédait tous les éléments nécessaires pour s’y retrouver. Solim et lui progressèrent une bonne partie de la nuit. Parfois l’espace dont ils disposaient leur permettait de rester debout. Parfois il fallait se courber ou ramper.

– On s’arrête. On dort un peu.

Ulysse n’avait plus parlé à Solim depuis les révélations qu’il lui avait faites, mais Solim lui avait déjà proposé plusieurs fois de s’arrêter. Ulysse ne ralentit pas l’allure. Ils progressaient déjà tellement lentement…

– Pas le temps…

– Onil… tu peux essayer d’ici…

Régulièrement, Ulysse caressait de la main, à travers le tissu de son thermato, le téléphone portable de Sylvain qu’il avait fait passer d’un vêtement à l’autre depuis son départ du monde d’Ambroise. C’était un modèle petit et léger, mais dans l’esprit d’Ulysse, son poids était considérable… Et pourtant… l’espoir ne pèse pas lourd…

– Non. Il me faut un point en hauteur et dégagé… et le moins d’écrans protecteurs possible à traverser. D’ici, il faudrait une puissance énorme… et même en supprimant le maximum d’obstacles, je ne suis pas sûr d’y arriver.

Un silence fait de fatigue et de résignation sembla emplir tout entier l’espace restreint qui les entourait. Ulysse avait encore fait quelques pas, mais Solim ne le suivait plus.

– Ça fait combien de temps ?

Ulysse ne se retourna même pas.

– Combien de temps que quoi ?

– Qu’Auriane a été ramassée par les violets ?

– Je ne sais plus…

Il réfléchit.

– Peut-être six… ou sept jours…

– Quelle précision !

Ulysse devinait le petit sourire cynique au coin des lèvres de Solim. Il répondit impassiblement, avec une froide lassitude.

– Ne recommencez-pas… Je n’en sais rien. Je dors n’importe quand… quand je dors… je passe mon temps dans des tunnels et des souterrains…

Solim conclut posément :

– Ne cherche pas. On n’est plus à un jour près, de toute façon. On s’arrête et on se repose un peu.

Un jour… des millions d’instants… Ulysse se rappelait sa propre captivité. Il savait qu’un jour pouvait représenter une éternité… Quand le temps s’arrête au fond d’un cachot, un jour d’éternité, ça compte… Ulysse aurait voulu tenir bon et continuer d’avancer. Mais Solim s’assit et se cala le dos contre les tuyaux. Il ferma les yeux.

Ulysse s’arrêta à son tour un peu plus loin. Il pensait à son plan. Il sortit le portable de Sylvain et il le regarda longuement. C’était le même que celui qu’Auriane avait sur elle. Du moins… Ulysse voulait croire qu’elle l’avait encore sur elle… Sinon… Il ne voulut pas s’attarder sur cette éventualité.

Ulysse comptait déterminer exactement les performances techniques de ce téléphone et en étudier le fonctionnement. Avec l’aide de son telib, ce serait facile. Mais il avait eu tellement d’autres problèmes à résoudre qu’il n’avait pas encore pris le temps de s’y mettre.

Il commença à tapoter sur l’écran et envoya des textos. Peu importait où allaient les ondes que le téléphone émettait dans ce tunnel. C’était son telib qui les captait. Il allait en analyser les différentes trames. Il déterminerait la taille des séries constituant chaque unité d’information et les garderait en mémoire. Son telib serait bientôt capable de servir en quelque sorte de serveur téléphonique : il recevrait le message du téléphone qu’Ulysse avait dans les mains et, en amplifiant le signal, il serait en mesure de le transmettre à n’importe quel autre téléphone… Or il n’existait qu’un seul autre téléphone sur terre dans cette dimension.

Quand il lui avait expliqué ce qu’il comptait faire, Ambroise lui avait fait remarquer que l’amplification ne serait jamais suffisante pour couvrir une très longue distance. Ulysse l’avait rassuré. Il savait, lui, de quelle amplification son telib était capable. Mais Auriane ne pourrait pas lui répondre… Envoyer un SMS à Auriane ne lui dirait pas où se trouvait son téléphone… Il ne serait guère plus avancé.

Ulysse avait réfléchi à la question et le téléphone qu’il étudiait maintenant confirmait ce qu’avait dit Alexandre : c’était un appareil capable de réagir à un signal-système. Dans le monde d’Ambroise, on appelait ça un « ping » : un signal très court et insensible aux perturbations qui permettait de déterminer si deux appareils pouvaient communiquer. Si c’était le cas, le « ping » qui arrivait directement dans la puce de l’appareil déclenchait en retour l’envoi d’un signal identique, le « pong ». Même éteint, le téléphone d’Auriane enverrait ce signal de réponse. C’était ce « pong » qui permettrait à Ulysse de calculer où se trouvait le téléphone d’Auriane. Afin de mener à bien ce projet, il fallait qu’Ulysse soit dehors, dans un espace dégagé.

En attendant que le sommeil l’engourdisse, il se concentra sur le premier aspect : donner à son telib tous les éléments pour lui permettre de déterminer le protocole de communication utilisé par le portable. Envoyer un texto à Auriane ne servirait pas à grand-chose, mais l’idée lui occupait l’esprit et lui permettait de penser à elle sans se retrouver projeté dans une spirale de questions angoissantes… Et c’était déjà beaucoup…

(Auriane)

À DimHénoé, les jours se succédaient. Auriane quittait sa cage au matin et la regagnait le soir. Elle passait beaucoup de temps avec Zéhéda, et Nedji ne la lâchait pas. Zéhéda lui avait expliqué qu’on attendait le passage de quelqu’un d’important, et qu’à ce moment, on déciderait de ce qu’il fallait faire d’elle. Le fait qu’elle soit une innée leur posait un problème… son cas n’était pas répertorié. C’est pourquoi elle vivait cette situation bâtarde : surveillée le jour et enfermée la nuit.

Auriane trouvait ce régime à la fois contraignant et humiliant. Mais elle comprit qu’elle aurait pu être traitée bien plus mal : elle aurait dû passer tout son temps dans sa cage, enfermée du matin au soir et du soir au matin. Zéhéda et Lô s’étaient montrés de bons avocats et c’est à eux, semblait-il, qu’Auriane devait ce régime plus souple. Son statut particulier d’innée avait fait pencher la balance dans ce sens. À sa place, une lignée n’aurait certainement pas bénéficié d’une telle liberté ! C’était du moins ce qu’Auriane avait compris.

Mais avait-elle tout compris ? Le ton de Zéhéda s’était fait très dur quand elle avait parlé de lignées. Que voulait-elle dire ?… Que si Auriane avait été une lignée, elle ne serait jamais arrivée jusque-là ? Les lignées étaient gardées ailleurs ?… ou bien… on ne les gardait pas du tout ?… Que faisaient-ils des lignées qui les menaçaient quand ils parvenaient à avoir le dessus ? Les jukams les tuaient ?… Et une innée ? Auriane avait renoncé à comprendre quel pourrait être son sort. Elle se demandait de quoi ces gens avaient peur… Qu’elle se sauve ? Comment ?

Pour qu’elle comprenne tout le reste, il avait déjà fallu énormément de temps, d’imagination, et des talents divers en mime, en dessin ou en bruitage. Chaque nouveau concept abordé nécessitait beaucoup d’efforts et d’attention. Auriane ne chercha pas à creuser ce sujet.

Elles avaient aussi parlé de ce qui était arrivé à Lô. Zéhéda avait expliqué à Auriane qu’un vent de folie soufflait sur Eghenne et que les jukams s’étaient trouvés dans la tourmente. D’après ce qu’Auriane avait compris, Lô avait sauté ou avait été poussé… bref, il était tombé d’un toit ou par une fenêtre d’une hauteur correspondant à deux ou trois étages. Mais une fois en bas, il avait eu la chance de ne pas être roué de coups, puis achevé d’une décharge d’amplificateur, comme le jukam qu’on avait ramené en même temps que lui…

Auriane n’avait pas saisi qui était pris dans ces émeutes, ni avec quelles armes ils se battaient, ni pourquoi des serviles se battaient entre eux. L’eau du Cerli était devenue dangereuse. Peut-être un poison ? Ou plutôt quelque chose de corrosif, comme de l’acide sulfurique. En tout cas, Eghenne était bouclé et personne ne pouvait plus en sortir.

Auriane ne mesurait pas l’ampleur de la violence qui secouait ce labyrinthe de passages tortueux entre des immeubles vétustes et des canaux aux eaux mortelles, mais elle se doutait que les rebelles coincés dedans devaient vivre des heures difficiles… surtout quand ils étaient des lignées…

Lô était toujours dans cet endroit qui semblait servir d’infirmerie. Son état ne lui permettait pas de grimper les échelles ou d’escalader les passages raides, et il n’était pas encore en mesure de regagner des espaces plus personnels. Mais il faisait quelques pas et descendait jusqu’à la cascade grâce à l’astucieux système de nacelles suspendues qui servait de monte-charge ou occasionnellement d’ascenseur. C’était son bras qui était le plus abimé, probablement cassé en plusieurs points. Il le portait en écharpe, immobilisé dans une gouttière en bois. Il se remettait doucement et Zéhéda restait de longs moments avec lui.

Lô était un garçon agréable et avenant, mais il gardait envers Auriane une réserve faite de silences qu’Auriane assimilait à de la défiance. Il l’observait souvent quand elle parlait avec Zéhéda et ne se mêlait pas de leurs conversations. Son regard pesait sur Auriane… Pas franchement hostile, non… mais quelque chose comme réticent… ou circonspect.

Visiblement, Lô et Zéhéda partageaient une relation privilégiée. D’après ses références et sa culture, Auriane aurait dit qu’ils vivaient une relation de couple… ce qui n’empêchait pas Zéhéda d’avoir quelques fois, avec d’autres hommes, un comportement sans équivoque. De temps à autre, Auriane la trouvait dans d’autres bras que ceux de Lô, et pas forcément ceux de la même personne à chaque fois. Zéhéda ne s’en cachait pas. Même Lô ne pouvait pas l’ignorer.

Auriane n’arrivait pas à comprendre comment s’articulaient entre elles les relations de couple de ce monde, mais elle veillait à laisser Lô et Zéhéda seuls de temps en temps pour leur ménager un peu d’intimité. Peut-être n’en avaient-ils rien à faire… Elle agissait quand même comme elle aurait agi chez elle. Dans ces moments où elle voulait se faire discrète, Auriane entrainait Nedji. Elle partait prêter main forte à une tâche ou une autre : aider un groupe qui cueillait des fruits, dégager un passage dans la forêt aux abords de la plaine, tailler ou aménager de nouveaux espaces troglodytes, ramasser du bois pour les feux… Parfois elle restait simplement à rêvasser au bord de l’eau… Et quoiqu’elle fît, Nedji la suivait.

Qu’elle soit avec Zéhéda ou seule avec Nedji, Auriane ne perdait pas de vue le but qu’elle s’était fixé : comprendre et se faire comprendre en simihal. Elle en était à apprendre des petites phrases toutes faites qu’elle essayait de replacer dans le bon contexte. Elle n’en connaissait encore que quelques-unes, mais c’était un bon début. Elle n’avait aucune notion de grammaire. Elle apprenait à parler de la même façon qu’un bébé qui baigne dans une langue et l’utilise progressivement, sans jamais en avoir décomposé les règles.

Ulysse avait su s’exprimer dans sa langue en une semaine. Il avait même su la lire et l’écrire… Auriane était loin d’une telle performance. Combien de temps faudrait-il encore pour qu’elle puisse parler avec aisance, au moins en ce qui concernait la vie quotidienne ? Elle faisait des efforts de mémoire soutenus et constants. Elle comprenait un peu, mais parler… C’était plus difficile.

Quant à lire… Cette langue ne s’écrivait qu’avec des points et des traits placés dans des carrés de taille égale alignés dans un sens comme dans l’autre. Auriane n’avait absolument aucune idée des règles qui permettaient de les transformer en sons…

(Ulysse)

Ulysse et Solim arrivèrent enfin à la cellule de captage. C’était principalement un barrage pourvu de tout un système de régulation pour assurer une pression et un débit constant. Il faisait nuit. Mais ce n’était pas la même nuit que celle où ils étaient entrés dans les tuyaux… Ils étaient restés plus d’un jour entier sous terre. Ils quittèrent la station sans difficulté… et ne déclenchèrent aucune alarme. Ils franchirent les barrières en les escaladant et disparurent dans la nature principalement composée de pinèdes et de garrigue qui environnaient Serdhif.

Ils n’avaient rien emporté. Ils pouvaient compter sur les réserves d’eau recyclée de leurs thermatos respectifs. Heureusement, car ils avaient suivi des conduits et atteint un barrage sans jamais avoir eu accès à la moindre goutte d’eau… Mais ils n’avaient rien emporté à manger non plus…

– J’ai vu Auriane fabriquer des pièges pour attraper des… des bêtes pas très grandes… qui vivent dans des trous… avec des grandes oreilles…

Même dans sa propre langue, Ulysse ne parvenait pas à se souvenir du nom de ces animaux.

– Des lapins ? !

– Oui.

– Pour quoi faire, des lapins ?

– Pour les manger…

– …Ils mangent des lapins ? !…

– Ils mangent un tas de choses dont vous n’avez pas idée. Mais attraper un lapin, ça avait l’air compliqué. Je ne suis pas sûr d’y arriver. Auriane non plus n’avait pas réussi.

– De toute façon, ça ne me tente vraiment pas… Il me reste encore trois pilules de nutram déshydraté.

– Où avez-vous trouvé ça ?

– À Fohem… Celui qui a créé Fohem pour moi avait dû en apporter… J’ai tout pris, mais il n’y en avait pas beaucoup.

– Il n’y en avait pas, au refuge ?

– Je n’ai pas eu le temps de chercher ! Je te rappelle qu’on est partis un peu vite… Pour ma part, une minute avant de me retrouver à te suivre dans les rues d’Eghenne, j’ignorais que j’allais sortir… Et toi ?… Tu as pensé au ravitaillement ?

Ses yeux insistaient. Il soupira.

– L’anticipation n’est décidément pas ton fort…

Ils renoncèrent à chasser le lapin et Ulysse regarda autour de lui pour déterminer l’endroit le plus adapté à l’émission de son « ping ». Il fallait envoyer le signal avec une puissance très importante. Maintenant, ils n’étaient plus sous la cloche de protection de la ville, mais Ulysse pensait que plus l’espace serait dégagé autour de lui, mieux ce serait.

Ambroise avait paru surpris quand Ulysse lui avait affirmé qu’il saurait déterminer la provenance du « pong » que lui enverrait le portable d’Auriane. Les ondes ont une propagation concentrique : elles partent d’un même centre, en cercles. Comme quand on envoie un caillou dans l’eau… Comment pouvait-on déterminer d’où arrivait le signal ? Devant l’assurance d’Ulysse, Ambroise avait cherché sur internet et avait découvert qu’il existait un appareil capable de cette prouesse. Seules les armées utilisaient cet outil de haute technologie appelé « radiogoniomètre ».

Son radiogoniomètre, Ulysse l’avait dans la tête. Il connaissait la puissance du signal qu’émettrait le portable d’Auriane. Quand il aurait établi sa direction et sa puissance à l’arrivée, il calculerait les pertes d’amplitude en chemin et serait alors en mesure de déterminer la distance (*) (voir note en fin de chapitre)… Dès lors qu’il aurait la direction et la distance, il saurait exactement où se trouvait le portable d’Auriane.

Contrairement à Ambroise, Solim n’avait pas cherché à savoir ce que comptait faire Ulysse. Les équations physiques ne lui auraient pas posé de problèmes, mais à aucun moment il n’avait demandé à manipuler le portable pour en comprendre les capacités et le fonctionnement. Il suivait son ancien élève… et ne partageait pas cette obsession de retrouver Auriane à tout prix.

Cette capacité qu’avait Ulysse de se déplacer sans être repéré, tous deux auraient pu l’utiliser pour se réfugier quelque part. Maintenant qu’ils avaient quitté Serdhif, Solim avait sa petite idée sur l’endroit où ils auraient pu se rendre. Il essaya d’en toucher un mot à Ulysse, mais sans succès. Ulysse lui suggéra d’aller se mettre à l’abri et de le laisser se débrouiller tout seul. Solim s’énerva un peu. Comment ferait-il sans telib ?

– Sans telib, vous pouvez marcher. C’est ce que j’ai fait pour rejoindre Serdhif la première fois. C’est lent et fatiguant, mais il y a très peu de risques !

Solim pesta intérieurement. Il ne disposait d’aucun moyen pour contraindre Ulysse à le suivre, et, sa préoccupation principale restant de garder un œil sur lui, il ne lui restait pas d’autre choix que de l’accompagner.

Solim et Ulysse grimpèrent autant que le terrain leur permit de grimper. Ils atteignirent enfin le haut d’un promontoire naturel qu’Ulysse jugea parfait pour ce qu’il voulait faire… au grand soulagement de Solim qui commençait à s’impatienter… Ulysse se prépara. Il choisit l’endroit où il voulait s’installer et récapitula silencieusement comment il allait s’y prendre.

La puissance que nécessitait l’envoi d’un signal assez fort pour couvrir le plus de distance possible lui demanderait un maximum de concentration. Par contre, capter le signal de retour ne lui poserait aucun problème. Son telib savait exactement quel signal chercher. Il arriverait à le déterminer même s’il était extrêmement faible… Encore fallait-il qu’il y ait un retour… Peut-être serait-il obligé de s’y reprendre à plusieurs fois.

Une fois suffit. Le « pong » arriva, très faible. Son telib traça la direction et la trajectoire du signal, compara la force du signal reçu, calcula l’atténuation et détermina la distance (*). Il ne fallut pas longtemps pour qu’Ulysse connaisse exactement le point d’où le signal était parti. Il chercha l’écade de ce point dans sa carte intérieure, mais bizarrement il n’y avait que de l’eau. Juste un point dans la mer…

Il recommença et chercha encore. De quoi s’agissait-il ? D’une ile ?… Une ile minuscule, alors. Vraiment minuscule et dont son telib ne savait absolument rien, sauf qu’il y avait dessus une plateforme. Comment pouvait-il y avoir une plateforme dans cet endroit dont la réalité physique était si mal répertoriée ? Son telib ne lui communiquait strictement aucune autre information… C’était surprenant… Le telib de Solim ne lui signalait absolument rien sur ce même écade… aucun indice attestant qu’il pouvait exister à cet endroit un relais assurant une quelconque forme d’échange, de propagation ou de transmission au sein du réseau…

– Comment est-il possible tu aies si peu de données ? Tu es en mesure de déterminer qu’il existe une plateforme sur cet écade et tu ne peux rien repérer d’autre ?

Ulysse ne répondit pas. Il trouvait cela bizarre, lui aussi. Solim reprit :

– Et tu veux nous téléporter d’ici vers un endroit aussi mal défini ? Une plateforme sortie de nulle part et que tu localises aussi mal ? Est-ce que tu te rends compte combien c’est risqué ?

– Oui. Et je le ferai tout seul si vous ne souhaitez pas venir avec moi.

Solim parla des dangers d’une téléportation sauvage.

– On va arriver sur une plateforme. Des dangers, il y en a très peu… à part celui de ne pas partir…

– Et si les régulateurs nous repèrent ?

– Si réellement je ne suis pas traçable, personne ne nous repèrera…

____________________

(*)Voici pour les matheux l’équation d’Harald T. Friis :

Gtest le gain linéaire de l'antenne d'émission,

Grest le gain linéaire de l'antenne de réception,

Ptest la puissance délivrée à l'antenne d'émission,

Prest la puissance collectée sur l'antenne de réception,

Aest la longueur d'onde (de la fréquence de travail)…

Donc en développant :

…et R, c’est justement ce que cherche Ulysse,

à savoir la distance séparant les deux antennes…

(**)Bon… d’accord…☹…

…cette formule n’est valable que dans le vide absolu…

La vraie formule, c’est celle-là :

Mais là,… pour isoler R… c’est compliqué !…Pourtant les matheux y arrivent…Sans telib !Voilà ! Merci à Aymeric et Ambroise,Mes conseillers techniques !Cécile☺

____________________

38---prudence---

Solim et Ulysse se retrouvèrent éblouis par une luminosité qui n’avait rien à voir avec celle qu’ils venaient de quitter. Ils regardaient autour d’eux. Le grand cercle et le portique se trouvaient comme posés par hasard sur cette plage de sable blanc. Les matériaux utilisés pour sa construction étaient les mêmes que sur n’importe quelle autre plateforme. Par contre, le cercle au sol comportait des éléments surprenants et l’ensemble laissait le sentiment d’un assemblage artisanal.

– C’est une plateforme spéciale, ça… Sûrement que n’importe qui ne peut pas s’y matérialiser. Et on n’est même pas partis d’une autre plateforme… Comment tu as fait ?

– Je ne sais pas. Rien. Je n’ai rien recherché.

– Ce n’est pas une plateforme du réseau. Comment pouvais-tu en connaitre l’existence ?

Songeur, Solim détaillait Ulysse. Mais il ne chercha pas à en savoir plus. Il regarda autour de lui.

– Il n’y a pas grand-chose, ici… Tu es sûr qu’elle est là ?

– En tout cas, son portable s’y trouve.

– Quelqu’un a pu l’emporter là…

Ulysse frissonna. Oui. Il y avait tellement de choses dans ce plan qui pouvaient mal tourner… Mais… un problème après l’autre… Il chercha une autre réponse.

– Sauvage ou pas, il y a une plateforme… Si personne ne vivait là, il n’y en aurait pas.

– Pas sûr. On se trouve peut-être sur un lieu d’étude.

– Perdu au milieu de rien ?

– On peut étudier la faune, la flore ou la géologie partout. Une plateforme, ça veut dire plusieurs personnes et plusieurs provenances à la fois. Sinon une porte aurait suffi.

Ulysse reconnut que Solim avait raison. Visiblement, il n’y avait rien au bord de l’eau. Il fallait chercher des traces de vie ailleurs. Ulysse se dirigea vers la lisière de la forêt qui bordait la plage. Solim lui emboita le pas.

– Onil… Il faut être extrêmement prudent…

– Je suis extrêmement prudent.

Toujours cette… orgueilleuse prétention ! Ou bien était-ce simplement de la provocation ? Solim secoua la tête et haussa les épaules. Il se sentait démuni sans l’appui de son telib.

– Tu vois quoi, plus loin ?

– Rien de remarquable. Il n’y a ni route ni habitation. Il n’y a rien de répertorié. Je vois une rivière par là…

– Suivons cette direction. Les humains placent toujours leurs lieux de vie près des points d’eau.

Ils s’avancèrent vers la forêt mais n’aperçurent pas le départ du sentier. La végétation devenait vite trop dense pour s’y aventurer. Ils continuèrent sur la plage. Ils choisirent de rejoindre la rivière à l’endroit où elle se jetait dans la mer et de la remonter. Ulysse marchait devant. Assez rapidement, il gagna le bord de l’eau. C’était beaucoup moins fatiguant d’avancer sur le sable mouillé. Les traces qu’ils laissaient derrière eux disparaissaient chaque fois qu’une vague un peu plus forte venait lécher le rivage.

– Et si je renvoyais un signal maintenant qu’on est tout près ? On saurait localiser exactement l’endroit où se trouve-le…

Solim le coupa.

– Et après ? Tu comptes nous transférer dessus ?… Non… On a vu que ce n’était pas très grand, cette ile. On va chercher d’abord par nous-mêmes. Inutile de prendre le risque de se faire repérer… ce n’est pas le moment !

– C’est rarement le moment de se faire repérer. Mais ça nous ferait peut-être gagner du temps.

– Non. On va marcher. Comme tu le disais toi-même, c’est lent et fatiguant, mais il n’y a pas de risque.

Les risques… les risques… Ulysse trouvait que Solim ne parlait que de ça. Tout seul, il serait allé beaucoup plus vite. Peut-être bien qu’il finirait par expérimenter quand même les idées qu’il avait, quoi qu’en pense Solim !… Il prit sur lui de ne rien ajouter et changea de sujet :

– Pourquoi les violets l’ont-ils amenée là ?

– Elle s’est peut-être échappée…

– C’est une innée. Elle n’a pas pu arriver là toute seule… même à pied. Il y a de l’eau tout autour.

– Je n’en sais rien, Onil. Mais…

Solim suspendit sa phrase et Ulysse la termina en imitant sa voix :

– …il faut être très prudent…

Solim prit un air agacé mais ne dit rien.

Ils remontèrent la rivière jusqu’en fin d’après-midi. Le terrain était difficile et ils ne progressaient pas très vite. Ils avaient à boire autant qu’ils voulaient, de l’eau vive et fraîche, mais la dernière pilule de nutram qu’ils avaient avalée était loin et Ulysse avait très faim. Solim ne disait rien à ce sujet. Il ressentait certainement les mêmes appels qui agaçaient son estomac.

Ulysse donna le signal d’une pause. Il se plaça en guetteur les deux pieds dans l’eau. Un petit moment, il ne bougea pas. Solim le regardait faire depuis le bord et ne posait aucune question.

Soudain, il vit Ulysse plonger ses mains dans l’eau et rejeter du même geste un gros poisson sur la berge. L’animal sauta dans tous les sens un moment et finit par ne plus bouger. Ulysse l’avait laissé bondir à droite et à gauche sur les galets et s’était éloigné. Il revint avec du bois. Il fit un feu. Pendant qu’il attendait qu’il y ait des braises, Solim ouvrit enfin la bouche.

– Onil… Le feu, ce n’est pas une bonne idée… Que veux-tu faire ?

– J’ai mangé un truc comme ça chez Auriane. C’était bon et j’ai faim. Il n’y a pas de boules de contrôle, ici.

– Qu’est-ce que tu en sais ?

Si Ulysse s’était sincèrement posé cette question, il aurait reconnu que Solim avait raison de l’inciter à davantage de prudence. Mais… il se sentait coincé. Comme si Solim le gardait en laisse… Ce n’était pas par manque de prudence qu’il avait été enlevé… Un « Ulysse prudent » se serait quand même retrouvé entre les mains des siols et ne vivrait plus aujourd’hui dans le monde tranquille des lignées… davantage de prudence ne lui aurait pas non plus permis de s’échapper…

Aujourd’hui, un Ulysse plus prudent, serait probablement prisonnier dans un nid de siols… ou mort… Mais Ulysse ne jugea pas utile d’entamer une polémique. Il préféra garder ses réflexions pour lui. Il posa le poisson directement dans le feu. Assez vite, ce dernier s’enflamma.

– Ils font comme ça chez les innés ?… Et ils mangent quoi ? Le charbon ?

Le poisson brûlait. Ce ne devait pas être la bonne méthode, parce que bientôt, il n’en resterait rien. Ulysse le retira du feu en le faisant rouler à l’aide d’un bâton. Il posa une pierre plate au milieu du tas de braise et y déposa le poisson qui finit de cuire tranquillement.

Quand il le jugea prêt, Ulysse l’entama par le côté qui n’avait pas entièrement brûlé. Il ne restait pas grand-chose de consommable et Ulysse comprit en arrivant à ce que le poisson avait dans le ventre qu’il aurait fallu le vider d’abord… C’était nettement moins bon que ce qu’il avait mangé chez Auriane. C’était même assez mauvais. Il devait manquer toutes ces herbes et les autres ingrédients que les innés mettaient en même temps sur le feu. Et puis peut-être que la méthode de cuisson nécessitait quelques mises au point. Mais pour une toute première expérience culinaire, il était assez fier de lui. Il avait faim et mangea avec plaisir. Il en proposa à Solim qui n’émit aucun avis, mais engloutit volontiers sa part lui aussi.

Ulysse s’éloigna à nouveau. Ne pas le voir rendait Solim anxieux. Il revint un bon moment plus tard avec des fruits. Les connaissances de Solim en botanique lui permirent de déterminer qu’ils ne contenaient pas de substances toxiques. Ulysse se jeta dessus jusqu’à être rassasié. Pour sa part, Solim n’avait jamais songé à se nourrir d’aucun des végétaux qu’il avait eu à manipuler, mais il en mangea aussi.

La nuit allait tomber. Ils décidèrent de rester là. Solim demanda à Ulysse de ne plus s’éloigner seul. Ce constant souci de prudence continuait d’irriter Ulysse qui répondit que tout de suite, il allait dormir et qu’après, on verrait. Solim insista :

– On ne sait pas où on est. On ne connait aucun des dangers possibles de cette forêt. On reste ensemble… tout le temps.

Ulysse soupira.

– …Oui…

Solim dormait encore. Le jour se levait. Ulysse s’étira et regarda autour de lui. La lumière était belle et la température engageante. Il hésita à se déshabiller pour se baigner. Ce serait agréable… Et rincer un peu ses cheveux ne serait pas un luxe. Il les détacha. Quel violet aurait eu une tignasse pareille ? Auriane serait déjà dans l’eau si elle avait été là… Cette pensée le fit sourire… et lui fit mal. Où était-elle ? Non. Manger d’abord… Ils avaient été si bons, ces fruits, hier… Il se leva et s’enfonça dans la forêt pour retourner à l’endroit où il les avait ramassés.

Il marchait à travers la végétation dense et déboucha dans l’espace dégagé où poussait l’espèce de manguier qu’il avait trouvé la veille. Concentré sur sa cueillette et aucunement sur ses gardes, il ne perçut pas le mouvement derrière lui. Rapides et silencieuses malgré les nombreux obstacles, cinq personnes s’approchèrent au plus près et formèrent un demi-cercle dans son dos. Quand il les aperçut, il n’avait déjà plus le temps de les gagner de vitesse en fuyant d’un côté ou de l’autre. Devant, il y avait l’arbre et ses branches basses qui s’entrelaçaient jusqu’au sol. Il fit volte-face, mais n’eut pas la présence d’esprit de lâcher les fruits qu’il avait dans les mains… ses assaillants furent sur lui immédiatement.

Ulysse utilisa ses jambes et ses pieds pour envoyer des coups dans tous les sens avant de réaliser qu’il n’avait rien à faire de ce qu’il tenait dans les mains. Alors il envoya aussi ses poings sur ses agresseurs et parvint à faire reculer deux d’entre eux. L’un de ceux-là se servit de la machette qu’il avait à la ceinture pour faire de grands moulinets. Ulysse, occupé à tenter d’en assommer un autre, lui tournait le dos et le tranchant l’atteignit, ouvrant une profonde entaille dans son thermato d’abord, puis dans sa chair. Les fibres du thermato se ressoudèrent au premier contact, mais dessous, Ulysse sentit la chaleur du sang qui dégoulinait le long de son dos et dans une de ses manches, trop abondant pour être recyclé immédiatement.

Il continua à se démener, envoyant ses mains et ses pieds en se maudissant de n’avoir jamais appris à se battre à coup de rayons. Impossible de se concentrer un seul instant pour se transférer ailleurs. Il allait si peu souvent dans des endroits où la téléportation sauvage était possible, qu’il n’avait même pas envisagé cette solution-là. De toute façon, ce n’était probablement pas possible ici non plus… Une lame s’enfonça dans son bras. Quelque chose lui piqua le cou et il sentit son corps s’engourdir. Il tomba d’un seul coup.

Il était toujours conscient mais… très loin. Comme s’il s’était regardé depuis la cime des arbres à travers un long tuyau. Il voyait ce qu’il y avait dans son champ de vision mais ne pouvait plus tourner la tête, ni bouger aucune partie de son corps. Son esprit était comme englué. Rien n’était bien… rien n’était mal… Les choses étaient. C’était tout.

– Tu en as mis, du temps !

– Je ne trouvais plus la fléchette.

– Regarde dans quel état il a mis Soya ! La prochaine fois qu’on marche en forêt, garde-la à portée de main !

Soya était sur le sol, complètement groggy. Mais il finit par se relever, le visage tuméfié. La fille qui avait parlé tenait son bras. Visiblement, elle avait mal. Elle s’approcha d’Ulysse.

– Qu’est-ce qu’un violet vient faire ici ?

– Peut-être un déserteur qui vient nous rejoindre ?

– Ouais… Et il a fait comment pour arriver là ?… On lui demandera ça plus tard. En attendant on ne le laisse plus bouger… même pas un orteil !

Elle se tourna vers celui qui se trouvait à côté du porteur de machette et qui avaient pris suffisamment de recul pour ne pas se faire amocher :

– Cherche autour s’il n’y en a pas d’autres.

– J’ai rien vu. Il faut rentrer vite pour lui griller son telib avant qu’il s’en serve.

– T’es pas allé bien loin ! Trouillard !… Allez. On rentre. Attachez-le.

– Pas la peine de faire vite… on est tranquille pour un moment…

Ils transportèrent Ulysse suspendu à une grosse branche par les poignets et les chevilles.

Ulysse retrouvait progressivement ses facultés. La conscience exacte de ce qu’il vivait était revenue d’un coup, mais son corps lui semblait lourd et extrêmement lent. Il était au pied d’une grande falaise, au milieu d’un large cercle formé par de nombreuses personnes, toutes vêtues de tissus chamarrés. Aucun thermato… La plupart avait les cheveux longs, mais Ulysse aperçut trois personnes au crâne curieusement lisse. Celles qui étaient derrière se haussaient sur la pointe des pieds pour le voir. La distance que ces gens avaient laissée entre eux et lui était plus que prudente. Ils restaient là, à regarder, et ces regards qui le détaillaient sous tous les angles n’avaient rien d’accueillants.

Très vite après leur arrivée, un homme qui, lui, avait les cheveux courts, s’était approché d’Ulysse et, à l’aide d’un initialiseur portable, avait stoppé le fonctionnement de son telib. Il avait dû certainement griller son code comme l’avaient fait les siols dès qu’ils l’avaient enlevé. Ulysse ne fut pas surpris de l’étrange sensation que produisait la perte totale de son telib. Il pratiquait cet exercice régulièrement, ces derniers temps… Il ne réagit pas et l’homme vérifia le bon fonctionnement de l’opération.

Ceux qui arrivaient de la forêt avec Ulysse le détachèrent.

– Rattache ses mains dans son dos. On ne sait jamais… Il doit revenir à la surface. Il pourrait…

– Non… Regarde-le…

Ulysse paraissait encore complètement drogué.

– Il y a du sang qui est sorti par la manche. Déshabille-le, qu’on voit où il est blessé.

Pour le déshabiller, il fallut lui laisser les mains libres. C’est le porteur de machette et le « trouillard » qui s’y collèrent. Ulysse avait suffisamment amoché trois d’entre eux, et ceux-là ne pourraient pas tout de suite se servir correctement de leurs mains. Un quatrième avait le visage abimé. Restaient les deux qui avaient reculé avant qu’Ulysse ne les approche et ces deux-là entreprirent de lui ôter son thermato.

Le premier trouva le portable. Il le retourna dans ses mains et le tendit à l’homme aux cheveux courts qui le manipula à son tour. Pendant ce temps le deuxième dégageait les épaules d’Ulysse en abaissant le haut du thermato violet. Il s’arrêta net et eut un mouvement de recul.

– Eh ! C’est quoi, ça ? !… Il a un talem dans le dos !

Un silence absolu tomba. Ulysse sentit leur stupeur… Être une lignée, ici, ce n’était pas bon… Il n’avait pas complètement récupéré et ne savait pas s’il serait capable de courir, mais il pensa que cet instant de surprise était sa dernière chance de s’enfuir. Il se redressa d’un coup. Il envoya promener les deux qui le tenaient mais n’eut pas le temps de faire un pas de plus. La fille au bras abimé lui lança son pied dans l’épaule et Ulysse entendit craquer quelque chose quelque part. Il perdit l’équilibre. Des mains le plaquèrent au sol. L’herbe et les cailloux s’amalgamèrent aux croutes pâteuses de son dos. La plaie s’était remise à saigner.

Ulysse réussit par deux fois à se dégager et à progresser un peu mais son corps était difficile à mouvoir. Il ne réagissait pas assez vite. Il ne sentit même pas la piqure de la fléchette. Comme la première fois son corps s’engourdit et il sombra d’un coup. Il n’avait plus mal nulle part et de nouveau, rien n’avait plus aucune importance. Des gens parlaient. Il entendait. Il comprenait… et tout était absolument égal.

– C’était un telib de servile qu’il avait, tout à l’heure. Un telib de violet. Je suis sûr. Je l’ai vu.

– Tu n’es pas le seul à l’avoir vu !

– Eh bien, c’est un servile violet avec un talem dans le dos…

Et ça, ce n’était pas possible.

Les commentaires allaient bon train, chacun y allant de son interprétation. Derrière chaque nouvelle explication, Auriane sentait de la peur. Elle avait vu revenir le groupe et son prisonnier. Elle s’était rapprochée, curieuse comme tous ceux qui étaient là.

Toujours discrète, elle était restée derrière et s’était hissée sur la pointe des pieds pour apercevoir quelle était la drôle de prise qu’avaient faite les patrouilleurs. Elle ne l’avait pas reconnu tout de suite. Il avait été déposé sur le sol face contre terre et elle ne voyait pas son visage. Puis il s’était assis et le cœur d’Auriane avait sauté quelques battements. Elle avait reculé, s’éloignant un peu, le temps de reprendre son souffle. Ulysse ? !… Il était là !… Enfin ! Personne ne faisait attention à elle.

Elle était revenue dans le cercle et ne l’avait plus quitté des yeux. Quand plus tard le cercle s’était éparpillé, chacun retournant à ses occupations, Auriane aurait voulu rester là, devant ces poteaux auxquels était suspendu un Ulysse nu qui n’avait plus aucune réaction. Mais elle venait de prendre une décision : personne ne devait comprendre qu’elle le connaissait. Elle s’obligea à s’éloigner.

Les discussions à propos de l’arrivée d’Ulysse n’avaient pas cessé. Auriane écoutait en essayant de comprendre. C’était difficile. Quand Zéhéda ou Nedji s’adressait à elle, elles parlaient lentement, en détachant les mots. Prise au vol, cette langue chantante coulait comme de l’eau, souvent trop rapide pour une débutante. Elle avait compris qu’Ulysse était drogué et avait attendu. Elle était partie cueillir des herbes en lisière de forêt. Maintenant, elle revenait et elle voulait qu’il la voie. Qu’il sache qu’elle était là.

Auriane marchait vers lui. Elle le voyait de dos. Il était attaché par les poignets à de grands poteaux qu’elle avait jusque-là pris pour des haubans. Peut-être s’agissait-il quand même de haubans ?… Ses pieds touchaient à peine le sol. Ses bras très écartés tiraient sur ses épaules. Des volutes brunes se détachaient sur la peau blanche d’une de ses omoplates, mais ailleurs, plusieurs plaies avaient saigné, brouillant le dessin de son talem que décidément, elle n’arriverait jamais à voir en entier. De longues mèches sales et broussailleuses tombaient dans son cou. Le soleil n’allait pas tarder à brûler sa peau là où ses cheveux ne la protégeaient pas.

Le savoir près d’elle lui apportait un immense réconfort. Son statut de prisonnier ne faisait pas de lui une relation très utile… Il n’était pas le bienvenu et ne pourrait strictement rien changer à la situation qu’elle vivait… pourtant il suscitait en elle un soulagement qui n’était pas dû uniquement à sa présence… un apaisement qui provenait d’ailleurs. D’encore plus loin. C’était comme si son monde, celui de ses parents, de ses frères, existait à nouveau… Avait-elle fini par en douter ?

Elle se prépara à passer tout près de lui et préféra ne plus le regarder. Ce serait plus facile pour rester de marbre. Elle s’était confortée dans ce choix qu’elle avait fait de l’ignorer. Elle bénéficiait d’une certaine marge de liberté dans ses déplacements et d’un capital d’estime restreint, mais qui augmentait doucement… Elle devait faire comme si elle ne le connaissait pas. Il ne servirait à rien de mettre en danger tout cet acquis en se montrant proche d’un individu que tout le monde ici considérait comme un ennemi.

Ulysse n’avait rien senti pendant un long moment. Tout l’indifférait, son corps autant que ce qui l’entourait. Puis la conscience était revenue. Ce qui faisait la réalité de sa situation s’était abattu sur lui d’un seul coup. Maintenant, il avait mal. Partout.

Dans son épaule, c’était une douleur vive et mordante qu’il tenait en respect tant qu’il ne bougeait pas. Dans son dos, le coup de machette traçait une ligne brulante qui battait au même rythme que son cœur. Il se concentrait sur cette crampe qui revenait sans cesse dans son mollet, celui qu’il s’était volontairement blessé. Il essayait de bouger juste sa cheville afin de détendre le muscle. Il fixait ses pieds. Se concentrer ainsi sur un point ne suffisait pas à lui faire oublier tous les autres… Il se maudissait d’être bêtement tombé entre leurs mains.

Il vit du coin de l’œil une silhouette passer non loin de lui… Il sut que c’était elle sans l’avoir réellement regardée. Il redressa la tête d’un coup sec, renvoyant sa tignasse en arrière et un fulgurant trait de douleur vive transperça son épaule. Auriane !… Elle était là ! Elle était là ! Il l’avait retrouvée !

Elle passa sans lui prêter aucune attention, comme si son sort l’indifférait totalement. Juste un peu plus loin, elle s’arrêta et fit volte-face pour s’adresser à la jeune fille qui semblait accrochée à ses talons. Leurs regards se croisèrent un infime instant. Il crut y discerner de la compassion mais aussi une grande détermination. Ensuite, elle s’éloigna pour de bon.

Ulysse la suivit des yeux avec intensité aussi longtemps qu’elle fut dans son champ de vision. Derrière elle, la jeune fille se retourna et le dévisagea avec curiosité.

39---exogène---

– Comment tu as fait pour parvenir jusqu’ici ?