L'Odyssée V.I. - Tome 1 - Olivier Dukers - E-Book

L'Odyssée V.I. - Tome 1 E-Book

Olivier Dukers

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Beschreibung

1983, dans une petite ville de province : Mikael Taral, treize ans, se réveille hagard. Serait-ce la conséquence de la raclée qu’il avait reçue la veille au collège ?

Non !
Une extraordinaire métamorphose vient de s'opérer : en une nuit, il est devenu un adulte aussi athlétique qu'intelligent.
Comment ? Pourquoi ? Cela était-il seulement humain ?...
Ainsi commence une fantastique épopée aux confins de l’impossible ; une destinée qui prend sa mesure dans l’immensité d’un Empire de 114 Univers ; une immersion graduelle dans une réalité différente, proche et lointaine, qui dépasse tous les rêves…
Et tous les Cauchemars…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Il a fallu pas moins de 35 ans à Olivier Dukers pour achever ce qu'il qualifie comme étant l'Œuvre de sa Vie. Personnage éclectique et polymorphe, ce "touche à tout" passionné par un très large éventail de sciences, dont humaines, vous emmène au-delà d'un simple rêve, vers une autre réalité construite, structurée, époustouflante et qui sait... crédible…

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Seitenzahl: 351

Veröffentlichungsjahr: 2020

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l’ODYSSÉEV.I.

ULTIMATE EDITION

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-002-0ISBN Numérique : 978-2-38157-003-7Dépôt légal : Juin 2020

© Libre2Lire, 2020

Olivier DUKERS

l’Odyssée V.I.

Première Époque : l’Avènement

Space Opera

À l’enfant dessous le platane…

Première Époque :

L’Avènement

1 – Naissance

Le jour allait s’éteindre. Enflammant quelques cirrus, seul à l’horizon, un soleil fatigué tentait vainement de résister à l’emprise de la nuit.

La lente et quotidienne agonie de l’astre de jour n’interpellait aucun de ces quidams qui, têtes basses et pardessus relevés, pressaient le pas sur un sol détrempé. On rejoignait son foyer, comme chaque soir. Retrouvant les siens autour d’un dîner en regardant les informations télévisées devant un rôti-de-porc-haricots-verts et le spectacle lancinant des catastrophes survenues dans le monde en ce jeudi 22 septembre 1983.

C’était une petite ville, semblable à des centaines d’autres petites villes de France, avec ses trésors historiques et sa monotonie très provinciale que rarement, quelques faits divers venaient troubler. La vie s’y déroulait comme un long parchemin où chaque mot était une histoire, merveilleuse ou tragique, pleine de certitudes. Au fil des paragraphes, elle restait exempte de question. Le quotidien a trop souvent un effet anesthésiant sur les consciences.

C’était l’automne, que l’on trouvait, comme chaque année, un peu plus pluvieux que les années précédentes. L’air était chargé de la fraîche moiteur des brumes de Loire. Les rues commençaient à se couvrir des feuilles de platane et de peuplier, noircies d’avoir trop abusé de l’été. On dit souvent que l’automne est le temps des poètes ; mais ce soir, ils semblaient simplement avoir envie de rentrer chez eux.

Assis sur le bord de sa fenêtre, un adolescent de treize ans faisait exception. Il regardait mourir le soleil, envieux. Il ne pensait pas, il ne rêvait plus. Il était là, posé comme un géranium, sans réaction ni envie, une cheville pendante à la fenêtre. Il se sentait vide, sans intérêt. Regardant vers le bas, il voyait le trottoir, deux étages en dessous. Ce serait si simple de glisser et terminer cette mascarade.

Mais bien sûr, le courage lui faisait défaut. N’en avait-il jamais eu d’ailleurs ? Ses yeux noisette se perdaient dans l’horizon. Loin, très loin. Une brise vint lui chatouiller une mèche de cheveux bruns qu’il plaqua contre son front, respectant la raie de côté qu’il avait depuis son plus jeune âge. Elle lui donnait des allures de gosse endimanché malgré son piètre accoutrement vestimentaire.

Machinalement, il porta une main à sa bouche et rogna les infimes restes d’ongle qui lui restaient sur le pouce. Il regarda sa main. Elle était grande et aurait pu être fine. Sa mère lui avait souvent dit qu’il aurait pu être pianiste avec des mains pareilles. Mais il les avait rendues grossières à force d’acharnement sur les moindres parcelles ongulées. Ces doigts étaient des moignons disgracieux et saignants qui le rendaient gauche. Pourquoi se mutilait-il ainsi ? D’aucuns avançaient une volonté d’autodestruction que sa famille réfutait avec force. Et pourtant…

Comme à chaque fois que ces crises de cafard l’envahissaient, le piètre film de sa vie se déroulait en images obsédantes. Un amoncellement de faits d’une déconcertante banalité. Un court métrage peuplé de gros durs qui frappent trop fort. Un titre s’imposait et sonnait comme une paire de claques : « la vie trépidante de Mikael Taral, mauviette des mauviettes. » Il y tenait le premier rôle de l’antihéros : un gosse malhabile qui sert de défouloir public. Le scénario lui fut imposé dès son plus jeune âge par la marche des choses qui veut que les enfants soient méchants, au détriment de ces autres qui se réfugient dans les jupes de leurs maîtresses de classe. On devient le peureux, le chouchou, rarement le brave gosse. Cette étiquette colle à la peau : portez-la une fois et vous serez marqués du fer rouge qui désigne les vilains petits canards.

Solitaire et timide, rejeté de ses petits camarades, refusant de se bagarrer de peur d’être blessé ou puni, il se réfugiait auprès des enseignants, croyant que ces parents par intérim pourraient le protéger des agressions du monde. Il était devenu aux yeux des autres une bête immonde, un ennemi mortel, un mutant qui n’a pas sa place dans la hiérarchie des collèges, une taupe à traquer et à supprimer.

Face à cette mise au ban d’une société brutale, aux lois spartiates, où le talion est religion, Mikael s’était créé son propre refuge. Un endroit pour lui tout seul, fruit d’une imagination dévorante. Un monde à lui, où il serait le maître. Il y serait compris, écouté, respecté. Il y avait des amis avec lesquels il discutait dans la cour de récréation. Souvent, il partait dans de longs monologues, faisant questions et réponses, échafaudant des problématiques, trouvant des solutions inattendues, afin de trouver l’énergie de s’accrocher à cette vie d’ici-bas, soutenu par ses amis d’ailleurs.

Il se leva, réveillant la douleur qui lui serrait les côtes : un souvenir des coups de pied dont on le gratifiait chaque jour. Il pensait à demain, jour ordinaire d’une vie ordinaire. Qu’allaient-ils encore inventer ? De quoi leur créativité fertile en matière de brimade allait-elle accoucher ? Il ne le saurait que trop tôt. Il se rappela avec effroi que demain, il lui fallait trouver 10 francs pour payer la dîme à Caterpillar ; sinon, il risquait de taper encore plus fort…

Se retournant, il jeta un regard sur sa chambre. Les murs au papier peint jauni, marqué de l’humidité du tuffeau, étaient nus et déserts. Pour seuls ornements, ne subsistaient qu’icônes et crucifix. Il ne manquait plus que quelques vieilles photographies rongées par le temps pour planter le décor de la demeure croupissante d’un vieux grabataire. La table de travail, en bois creusé par la pointe d’un compas ou celle d’un couteau rouillé, était recouverte de pelures diverses et de feuilles volantes à moitié griffonnées. Le cabinet de toilette s’exposait au royaume de la poussière, de marques séculaires de dentifrice et de coulées d’eau dure. L’armoire, blanche et bleue, souveraine du taudis, agonisait des petits trous de fléchettes sur ses portes, dont une, ouverte, allait bientôt s’écrouler sur le lit, défait de la veille. Ce n’était qu’un champ de bataille inextricable où couvertures et linges sales combattaient en une furieuse mêlée dont les victimes se déversaient au sol en un tapis informe et dissolu. Tel était son territoire empreint de laxisme, de profonde lassitude et d’une piètre estime de soi.

Mikael contemplait passivement sa mansarde. Découragé avant même de s’être mis à l’ouvrage. Il se retourna vers la fenêtre. Il pensait à Bénédicte.

Le doux visage de la jeune fille prit forme sur les nuages enflammés. Mikael lui sourit. Bénédicte Freim, une camarade de collège, avait pris sans le vouloir une position déterminante dans sa vie. Cela remontait déjà à plus d’un an lorsque Bénédicte, conduite par ce que l’on appelle la charité chrétienne, tendit une main secourable à Mikael après un accrochage assez dur. Elle était intervenue, certes un peu tard. Mais elle avait vigoureusement apostrophé les assaillants en relevant Mikael de la flaque dans laquelle ils l’avaient précipité. Elle lui avait demandé comment il allait. Il n’avait rien pu répondre, tant la surprise d’une aide si charmante l’avait laissé pantois. Même si cette attention n’avait été que de courte durée, elle marqua profondément le jeune garçon. Au fil des jours, il se prit à aimer la jeune fille. Elle devint son idéal, sa déesse, sa raison de vivre. De ces sentiments fiévreux et purement platoniques, l’intéressée ne se doutait de rien. Mikael préférait une idylle solitaire à l’éventualité plus que probable qu’elle refusât ses avances. Il se contentait de l’épier et de la suivre du regard. Un jour, il avait ramassé un nœud à cheveux qu’elle avait perdu. Placé au-dessus de son armoire, sous un ancien globe de pendule, il en avait fait une relique qu’il vénérait chaque soir. Ainsi avait-il l’impression qu’elle puisse être à ses côtés.

Mais déjà les nuages s’étiraient et le visage disparut. Sortant de sa chambre, Mikael descendit au salon retrouver sa famille. Autour d’une petite table basse, sur laquelle était posé un plateau de charcuterie, chacun faisait ses tartines de jambon-beurre ou de rillettes en regardant le film du soir. Couché à la romaine sur le canapé, Antoine Taral, père de Mikael, coupait le saucisson en tranches si fines qu’on aurait pu en orner les vitraux d’une cathédrale rabelaisienne.

Pour Mikael, son père avait toujours été un mystère. Personnage charismatique, il variait entre air sévère et enjoué. Capable de colères tonitruantes comme de franches rigolades, il alternait avec une verve caractéristique, périodes de travail intense, bouffonneries, discours moralistes et humour percutant. Avec lui, nul ne savait parfaitement sur quel pied danser et c’était là sa force : prêcher le faux pour savoir le vrai. Mettant en exergue le sens du devoir et des responsabilités, il ne parvenait pas à comprendre un fils rêveur, sans force de caractère ni personnalité. Il en souffrait cruellement tant il avait mis d’espoir en ce seul fils.

Aussi, il avait beaucoup plus d’affinités avec Maxime, sa fille, de deux ans la cadette de Mikael. Maxime avait dès son plus jeune âge fait preuve d’une force de caractère impressionnante. Impulsive et boudeuse elle avait un charme que malgré sa jeunesse, elle savait utiliser à bon escient pour attirer les faveurs des garçons. Tapageuse et espiègle, les seuls contacts qu’elle avait eus avec son frère aîné se bornaient à des chamailleries, parfois caustiques, mais jamais réellement méchantes. En fait, elle ne portait aucun intérêt envers ce frère insipide et creux, en plein âge bête, qui riait à la façon d’un paysan aviné et dont l’humour était aussi léger qu’une semi-remorque à pleine charge.

De toute la famille, seule sa mère, Catherine, témoignait une réelle compassion pour son fils. Elle jouait pour lui le rôle de mère protectrice et nourricière, et bien qu’elle fût impuissante à endiguer les rudesses du collège, elle parvenait à les atténuer. Catherine était une femme souriante et enjouée bien qu’un peu naïve. Elle incarnait le pur produit de l’éducation vieille France des petites villes bourgeoises. Issue d’une famille nombreuse, elle attachait un grand prix à l’éducation de ses enfants. C’était là sa fierté. Être mère au foyer était pour elle le plus beau des métiers qu’elle assumait avec beaucoup de conscience professionnelle. Même si pour le cas particulier de Mikael, elle avait reçu l’interdiction du pater familias de tenter la moindre action pour réhabiliter le taudis qu’était devenue la chambre de son fils.

Bien que le film du soir mette en scène un de Funès survolté, il ne parvint pas à sortir Mikael de son spleen. Il est des pensées qui vous collent à la tête et dont il est difficile de se défaire, même avec le talent d’un comique de cette envergure. Au générique de fin, Mikael se leva, adressa son bonsoir à la cantonade et monta les escaliers vers sa chambre. S’allongeant sur son lit sans même prendre soin de le débarrasser des vêtements qui l’encombraient, il riva ses yeux au plafond dont le plâtre se fendillait çà et là.

Sans mot dire, il appelait quiconque aurait pu lui venir en aide. Mais ce soir, personne ne répondait. Éteignant la lumière, il s’emmaillota de draps froissés, pantalons et pull-overs. Sa côte le faisait souffrir. Il n’arrivait pas à trouver le sommeil qui semblait lui aussi, l’abandonner. Ce n’est que tard dans la nuit que la fatigue eut raison de son chagrin.

*

— Nous y sommes, le sujet est disponible !
— Enfin ! Il en a mis du temps !
— Mon Général, il n’y avait pas à s’inquiéter, cela devait arriver à un moment ou à un autre.
— J’en conviens Commandant, mais admettez que cela procède d’une impolitesse caractérisée.
— Mon Général, puis-je me permettre de vous faire remarquer que vous faites preuve d’une impatience qui ne vous est pas habituelle ? Après tout, le sujet n’est pas…
— Inutile de me le rappeler. Je suis au courant. Même si cela fait des années que j’attends, que nous attendons ce moment. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, patienter une heure de plus m’est profondément insupportable !
— J’en conviens, Mon Général.
— Enfin, ça y est, alors au boulot. Carley, qu’affichent les potentiomètres ?
— Vecteurs critiques moins trente-cinq secondes, environnement favorable, puissance à 95 % en augmentation.
— Activez le module principal en configuration réelle !
— Module principal activé, mise en puissance du caisson de transfert : OK
— Enclenchez la première phase !
— Première phase enclenchée, réponse correcte, puissance à 97 % en augmentation… Première phase terminée, rapport positif.
— Deuxième phase, vecteur 7 !
— Deuxième phase enclenchée, vecteur 7 définis, puissance à 100 % stable, sujet en cours de transfert… Sujet transféré en matérialisation réduite. Phase 2 terminée, rapport positif.
— Commandant, c’est le moment de vérité, ouvrez le caisson de réception !
— Caisson de réception ouvert, phase 3 sous vos ordres.
— Mon Général, Lieutenant Briner, alerte secteur 32 ! lignes de défense enfoncées, pénétration d’éléments ennemis secteurs 32, 34 et 18, demandons renforts prioritaires des unités d’interposition, urgence 4 !
— M...., il ne manquait plus qu’eux ! Commandant Smietfield, concentrez toutes les troupes disponibles pour les contenir, il ne faut pas qu’ils parviennent au module central, sinon…
— Reçu Mon Général, ils ne passeront pas cette fois. Et permettez-moi de vous souhaiter bonne chance.
— À vous aussi, vous en aurez certainement plus besoin que moi. Carley, une fois le caisson fermé, continuez l’opération à votre initiative !
— Reçu Mon Général… Ça va marcher.
— Une dernière chose, si nos lignes sont définitivement enfoncées, inversez le vecteur 56 ! Il ne faut à aucun prix qu’il tombe entre leurs mains !
— Reçu mon Général, inversion du vecteur 56 en cas d’échec de l’interposition, mais j’espère que nous n’en arriverons pas à cette extrémité. Je vous souhaite bonne chance, Mon Général.
— C’est ça, et à tout de suite… du moins je l’espère.
— Phase 3 : enclenchée !

*

« … oûtez Radio Flash sur 93,2 FM, nous sommes le vendredi 23 septembre. Il est 6 h 30, les informations, Thierry Monfrey… ».

Mikael, brusquement réveillé, jeta un œil sur le radio-réveil et vérifia qu’il était bien l’heure annoncée. Il lui fallait se lever et reprendre sa routine. Machinalement, il se redressa pour s’asseoir, mais un violent vertige le fit s’écrouler sur l’oreiller. Il prit conscience d’un mal de tête effroyable. Son cerveau, comme étreint par une presse hydraulique, semblait vouloir imploser.

Au prix d’efforts titanesques, il parvint à s’extraire du lit. Tout chavirait autour de lui, des coulées d’encre noire striées d’éclairs blancs lui brûlaient les yeux. Une intense douleur lui faisait ouvrir une bouche sèche et pâteuse, ne laissant s’échapper qu’un petit râle aigu. S’arc-boutant aux murs et à tout ce que ses mains pouvaient agripper, il se traîna vers la salle de bains, ouvrit l’armoire à pharmacie, et chercha tant bien que mal une boîte de comprimés d’aspirine. S’habituant peu à peu à la douleur, il trouva le médicament après avoir fait choir la moitié du contenu de la petite armoire. L’usage de ses yeux retrouvé, il avala goulûment quatre comprimés. Refermant l’armoire, il fut pétrifié du reflet que lui offrait la glace attenante.

Un visage long aux traits fermes et abrupts, que parcourait une barbe de trois jours. Des sourcils nets et francs surlignant un nez droit, faiblement bosselé, encadraient un regard intense… Un inconnu se présentait à lui avec une profonde impression de stupeur.

Le temps s’était arrêté, la douleur était oubliée, l’espace n’existait plus. Seul persistait le reflet de ce visage à la fois beau et effrayant qui n’était pas le sien, mais celui d’un homme accompli. Le plus frappant, c’était la ressemblance, il avait l’impression d’avoir dormi dix ou quinze ans. Peut-être avait-il plongé dans un profond coma. Tournant la tête, il regarda le calendrier où Maxime barrait un à un les jours qui passaient. Elle disait qu’ainsi, elle sentait se rapprocher des vacances. C’était bien l’année 1983, le jeudi 22 septembre était barré, mais pas le vendredi 23. Il pensa que peut-être, à cause de son coma, sa sœur aurait arrêté son rituel quotidien, mais cela ne tenait pas debout. S’il avait réellement été dans le coma, il se serait réveillé à l’hôpital, et non dans sa chambre, vêtu d’un pyjama vieux de dix ans… Qu’il portait hier soir.

Soudain, il s’arrêta de respirer, stupéfait. Pour la première fois de sa vie, il avait réellement réfléchi. Non ! Pas réfléchi, le mot ne convenait pas… Plutôt… Computé. Comme s’il s’agissait d’une machine qui recueille l’information, l’analyse, la recoupe pour proposer une synthèse acceptable et préparer la meilleure interprétation, sans peur ni passion, sans aucun sentiment ni opinion. Toutes ses pensées s’imbriquaient parfaitement dans un ordre logique qui, hier encore, lui était totalement étranger. Et le tout à une vitesse qui semblait surréaliste.

Un bruit de poignée de porte le fit revenir à lui. Quelqu’un voulait entrer dans la salle de bain. Vivement, il repoussa la porte et lança :

— C’est occupé !

Une voix répondit :

— Excuse-moi Papa, je reviendrai.

C’était Maxime. Elle avait pris cette voix grave pour celle de son père. C’était bien la première fois qu’une telle confusion survenait, mais la voix de Mikael avait baissé d’une octave. Appuyé contre la porte, il en resta bouche bée. Le geste lent, il se déshabilla. Prenant conscience que son pantalon de pyjama, raccourci de 10 centimètres laissait apparaître deux chevilles couvertes de poils. Son corps dégageait une forte odeur de chair avariée. Sous le jet chaud de la douche, il fit connaissance avec un nouveau corps d’athlète confirmé : cage thoracique gonflée, épaules larges et droites, pectoraux et abdominaux poussés en avant, bras ayant triplés de volume, mains larges et puissantes, jambes d’un coureur de 100 mètres.

Il se sentait mal, comme s’il avait volé le corps d’un autre. Il avait beau se toucher, il ne parvenait pas à réaliser qu’il était bien lui, qu’il était réel… Et pourtant, une petite voix intérieure lui disait d’accueillir ce cadeau du ciel avec délice. Il succomba à cette dernière, convaincu que de toute façon, il ne pourrait rien y changer, du moins pour l’instant.

Il sortit de la salle de bains en prenant garde à ce que personne ne le vit. S’enfermant dans sa chambre il tenta de s’habiller. Malheureusement tous les vêtements, propres ou non, qu’il avait à sa disposition semblaient avoir rétréci au point qu’il lui était impossible de les enfiler. En douce, il se faufila dans la chambre de ses parents, prit un pantalon, une chemise et une paire de chaussures dans l’armoire de son père.

Habillé, une idée effroyable lui traversa l’esprit : le petit déjeuner. Qu’allait-il faire, confronté à l’ensemble de la famille dont la stupéfaction serait, sans nul doute, à la hauteur de la sienne ? Il pouvait fuir, ce qui était dans ses habitudes, se glisser hors de la maison à l’abri des regards inquisiteurs de toute la maisonnée. Au contraire, il décida de faire face et avouer son ignorance sur ce phénomène extraordinaire. C’était, selon lui, la seule solution qui assurerait le moindre mal.

Descendant l’escalier, il vit Maxime monter à sa rencontre. Son cœur battit plus vite au fur et à mesure que sa sœur s’avançait et pourtant, elle le croisa sans même le remarquer. Mikael n’avait pas de raison de s’inquiéter. La jeune fille n’ayant pas déjeuné, elle évoluait dans un brouillard si dense qu’un éléphant dans le couloir ne l’aurait même pas fait sourciller. Par contre, les parents eurent une tout autre réaction.

À la vue de « ça », Antoine faillit être victime d’un décollement de la mâchoire et Catherine eut le soudain et violent besoin de s’assister d’une chaise. Mikael arbora son plus beau sourire et lança un « bonjour » qui se voulait empreint d’assurance. Prenant les devants, il leur expliqua le plus simplement du monde qu’il s’était réveillé ainsi et qu’il ne comprenait pas un traître mot de ce qui s’était passé. La pilule fut relativement difficile à passer, mais elle fut avalée bon gré mal gré. Ce fut Antoine qui le premier osa une remarque :

— Eh bé… Pour une crise de croissance… C’est une crise de croissance…
— En effet, c’est le moins que l’on puisse dire, acquiesça Mikael avec un calme contrôlé.

Ce n’était pas le moment de paraître inquiet.

— Mais pourtant, tu n’as rien mangé hier soir, risqua sa mère.
— Je pense que j’avais des réserves, dit-il sur un ton le plus égal possible.
— Eh bé… Ça va ? demanda son père.
— Oui, répondit-il après un léger temps de réflexion. En tout cas, jusqu’à présent. Je ne ressens aucun symptôme laissant à penser que mon état risque une quelconque dégradation.
— Eh bé… Depuis quand parles-tu comme ça ? fit Antoine qui avait remarqué un ton posé et une façon de s’exprimer qui n’étaient pas dans les habitudes de son fils.
— Croissance rime avec connaissance… répondit-il avec un léger sourire.
— Eh bé…

Dans la bouche d’Antoine, cette interjection se répéta durant tout le petit déjeuner. Mais la palme revint sans conteste à Maxime. Quand elle rejoignit le reste de la famille, elle s’assit, prit son bol à deux mains, le porta à la bouche, et aperçut enfin son vis-à-vis. Elle ouvrit ses grands yeux verts et demanda doucement :

— Ben… Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— Je ne saurais te dire. C’est un fait, répondit Mikael.

Puis, après un court silence, Maxime observa :

— Ah… Ben en tout cas, t’es mieux comme ça.
— Eh bé… fit très justement remarquer Antoine, alors que sa fille replongeait son petit nez en trompette dans le bol de thé.

D’une manière générale, on pouvait dire que la famille prenait cette transformation avec philosophie, exception faite d’une dernière intervention d’Antoine qui fit remarquer à son fils qu’il eût été de bon goût qu’il se rasât avant de partir pour le collège. Ce n’est qu’après avoir prononcé ces paroles, qu’il se rendit compte que sa remarque était à la limite de l’incongru.

Sur son vélo, victime lui aussi du rétrécissement général dont souffraient toutes ses affaires, Mikael se concentra sur les causes éventuelles de sa métamorphose. Très vite, il avait abandonné l’hypothèse d’une crise de gigantisme. Il sentait une réalisation voulue, planifiée, programmée, plutôt qu’un coup de hasard ou un cadeau du ciel. Une pensée lui revint, troublante. Dans son monde imaginaire, il avait réalisé un surhomme en fusionnant un homme très intelligent et un autre doué d’une grande force physique. Ainsi avait-il obtenu un homme parfait. Dans ce souvenir, ce n’était pas tant la méthode qui le troublait, mais le résultat qui pouvait être relativement similaire à ce qu’il avait découvert au matin. Aurait-il cru si fort en ses rêves qu’ils seraient devenus réalité ?... Cette hypothèse, certainement dénuée de tout fondement, lui parut plaisante, même s’il n’avait jamais été ni costaud, ni particulièrement intelligent. Peut-être était-il simplement en train de rêver. Alors autant en profiter et ne pas gâcher cet exceptionnel moment de grâce.

Des cris ludiques le sortirent de sa réflexion. Sans s’en rendre compte, il était arrivé au collège, dans la cour, à sa place réservée : juste entre la poubelle et les toilettes. Devant lui, un petit groupe empreint de regards interrogatifs le scrutait de pied en cape. À peine avait-il pénétré dans l’enceinte qu’une petite révolution secoua l’establishment de la cour du Collège Saint Marc. Un vieux, ressemblant à Taral venait de s’échouer à la place de la Serpillière (surnom empreint de la créativité sadique et l’apanage de ces tendres gamins boutonneux). La rumeur allait bon train. Qui était-il ? Ce ne pouvait être son frère, il n’a qu’une sœur, en sixième. Alors un cousin… mais pourquoi ? Comme à chaque fois qu’une catastrophe d’envergure survenait, on faisait appel aux autorités dites compétentes : Caterpillar, 17 ans, 95 kilos tout secs, un nombre incalculable d’heures de colles et de redoublements et, champion toutes catégories des punitions en tout genre. Ce héros des temps scolaires – qui avait tagué la porte en chêne du Directeur de cette citation qui marquera à jamais l’histoire de l’humanité : « Dirlo, le peple ora ta pau ! » – se présenta devant la chose afin d’éclaircir le mystère, et entama un dialogue marqué de culture et de clairvoyance :

— T’es qui, ta ?
— Moi.
— Ouais, ta ?
— Taral.
— T’fous d’ma gueule ?
— Non.
— Y’s’fout d’ma gueule là.
— Si ça peut te faire plaisir.
— J’vais l’éclater ta gueule, ta.
— Fais-moi ce plaisir !… répondit Mikael avec un large sourire gourmand.

Un grondement se fit entendre dans l’assemblée, le suspens était palpable. Il avait osé défier Caterpillar ! La montagne de muscles adipeux pointa un doigt accusateur et ajouta :

— T’es mort !
— Où tu veux, quand tu veux ! lança posément Mikael.

La sonnerie annonçant le début des cours retentit, mettant fin à ce dialogue d’une grande profondeur intellectuelle. Caterpillar s’éloigna, fixant son futur adversaire et répétant « t’es mort ». Mikael alla nonchalamment rejoindre ses rangs, sûr de lui. Toutes les classes de quatrième étaient en ébullition, et ce pour deux raisons majeures. Primo le « monstre » disait être Taral et secundo il avait tenu tête à Caterpillar. Tous les élèves se préparaient à une confrontation au sommet pour la prochaine récréation. Mikael quant à lui, n’avait que faire des paris qui allaient déjà bon train. Il humait avec jouissance cette odeur mêlée de colle, de crayons de bois et d’encre si caractéristique de l’école. Il se sentait fort, invincible et parfaitement détendu. Jamais il n’avait éprouvé une telle sensation et c’était un bonheur dont rien ne pouvait briser la plénitude.

Le premier cours de la journée fut celui d’Histoire, animé – si tant est qu’il le fût – par le Maestro Joseph Flotteur. Le professeur entra dans le chahut qui caractérisait son cours. Comme à son habitude, il posa sa sacoche sur la table face aux élèves, se retourna vers le tableau et y écrivit le plan de son intervention qui devait porter sur la présentation du XVIIIe siècle. Faisant demi-tour, il fit face à la classe et commença son cours dans l’indifférence la plus complète. Soudain, il remarqua qu’au quatrième rang, une tête dépassait nettement. Il interrogea ladite tête pour s’enquérir de son identité. La réponse que lui donna l’individu lui fit légèrement écarquiller les yeux. Il regarda un bref instant l’intéressé et reprit le fil de son cours comme si tout avait été parfaitement normal.

Par contre, les deux cours suivants furent beaucoup plus révélateurs : les maths et la physique. Mikael découvrit les capacités logiques qu’il avait entr’aperçues au réveil, avec une faculté de computation impressionnante et surtout nombre de questions qui requéraient la compétence de scientifiques érudits. Il n’est pas donné à tout le monde de prouver, en quatrième, la nécessité de l’utilisation des nombres complexes et surtout d’en démontrer l’existence probable, alors qu’on aborde à peine les joies de X au carré ; de même que définir la supraconductivité en énonçant principes et propriétés, pendant une tentative de présentation de la notion de résistance électrique. Mikael acquit la certitude que sa transformation était autant physique qu’intellectuelle. Pour la première fois de sa vie, apprendre devenait un plaisir. Mais avait-il seulement quelque chose à apprendre ?…

Mikael n’assista pas au dernier cours de la matinée. Il fut appelé par haut-parleur à rejoindre le bureau du Directeur qui l’accueillit fort aimablement. Il avait eu vent des exploits de ce jeune prodige et découvrait par là même qu’il existait un dénommé Mikael Taral dans son établissement. Aussi ne fut-il pas saisi de la stupeur commune à toutes les personnes que Mikael avait rencontrées depuis son réveil. Nanti d’une réserve propre à tout haut responsable, le directeur fit asseoir le jeune homme dans un petit fauteuil devant son bureau. Lentement, il en fit le tour et prit place en face de lui. Mikael eut alors un sourire en remarquant leurs positions. Le siège où il était assis était volontairement bas et ramassé alors que celui du directeur était haut et imposant. Il recala ses fesses à l’avant du siège et tendit sa colonne vertébrale au maximum afin d’indiquer qu’il voulait traiter d’égal à égal.

Très calmement, le Directeur posa quelques questions dans le but évident de déjouer une supercherie. Mikael répondit avec tact et patience en poussant un peu sa voix pour qu’elle ne paraisse pas trop grave. Devant la justesse et la pertinence des réponses, petit à petit, la méfiance du Directeur s’estompait. Leur dialogue fut interrompu par le téléphone. Le Directeur répondit et très courtoisement, invita son élève à rencontrer le médecin scolaire qu’il avait fait mander. Mikael se leva, le salua et prit congé. Le Directeur resta quelques minutes à se balancer dans son fauteuil. Cet entretien l’avait troublé. Il était maintenant convaincu qu’il s’agissait bien d’un élève, et non d’un escroc quelconque. Mais jamais, dans toute sa carrière, il n’avait trouvé chez un si jeune homme, une telle maturité et une telle présence d’esprit. Sortant de sa torpeur, il se remit au travail enpensant : il va falloir que je le suive, ce p’tit gars. Je suis sûr qu’il terminera ministre… si ce n’est plus…

L’examen médical fut long, car très détaillé. Le médecin allait de surprises en surprises : tout était parfaitement normal au point qu’il crut un instant à une farce de mauvais goût. Après un premier examen, le Directeur l’avait assuré du contraire et qu’il était peut-être en présence d’un des grands phénomènes de ce siècle après éléphant-man. Le médecin, visiblement dépassé, diagnostiqua une crise de gigantisme inexplicable. Par précaution, il préconisa qu’on plaçât Mikael sous surveillance médicale afin de vérifier s’il continuait à grandir. Le directeur abonda en ce sens et décida de prévenir les parents.

Mikael partit vers le réfectoire où il mangea seul, comme d’habitude, mais de bon appétit. Pendant la récréation, il se balada dans les allées du Parc sous les regards encore surpris de ses petits, très petits camarades. Mais il n’en avait que faire. Il n’avait d’yeux que pour ses seuls amis : ses chers platanes qui lui avaient offert si souvent leurs branches pour sécher ses larmes. Aujourd’hui, il pouvait enfin les remercier.

Au détour d’un chemin, il aperçut au loin, Bénédicte qui, accompagnée d’une amie, venait dans sa direction. Prenant une grande bouffée d’air, il reprit sa route comme si de rien n’était en regardant discrètement la jeune fille. Il se sentait régresser, redevenir gauche. Pour lui, elle n’était pas qu’une fille, c’était un symbole. Déjà grande pour ses quatorze ans, elle marchait d’un pas alerte et léger. Vêtue d’une jupe plissée bleu marine qui se balançait au gré de la brise d’automne, Bénédicte portait un chemisier blanc, noué au cou d’un ruban de mousseline bleue, et qui découvrait des bras fins et souples. Elle semblait sortie d’un tableau impressionniste avec ses cheveux châtains dont les boucles bataillaient en arabesques volages. Le sourire aux lèvres et les yeux narquois soulignés par de petites lunettes d’écaille, elle allait arriver à sa hauteur. Mikael espéra un geste, puis un regard, puis rien. Elle était passée comme on passe à côté d’un arbre mort.

En effet, Mademoiselle Freim ne laissait jamais transparaître aucune émotion vis-à-vis d’un quelconque garçon, s’étant résolument convaincue qu’ils étaient tous niais et doués de la platitude des autoroutes transsahariennes. Aussi, après une surprise bien légitime en pareil cas, avait-elle très vite repris son sérieux de travailleuse responsable, car de toute façon, cette agitation ne la concernait en rien. Mikael réprima un soupir. Ce n’est pas encore pour aujourd’hui, pensa-t-il, Mais un jour viendra… Un jour viendra…

Plus tard, Mikael fit une autre rencontre. Caterpillar venait laver l’affront du matin et comme un gros dur averti en vaut deux, il avait convié trois de ses amis. L’altercation qui suivit envoya à l’hôpital les quatre compères pour fractures multiples et remit les compteurs à zéro. Ce haut fait de résistance valut à Mikael le nouveau surnom de Strong-man, trois jours de renvoi et les remerciements officieux du Directeur, trop content de se débarrasser d’un coup, de quatre notoires fauteurs de trouble…

Au sortir du bureau du Directeur – qui décidément le voyait déjà ministre –, Mikael repartit chez lui, à pied, en poussant son vélo. Pas à pas, il découvrait la ville avec des yeux neufs. Les dernières lueurs de l’été dessinaient des ombres dans les grands arbres de la rue principale, qui s’étaient parés des premières couleurs de l’automne. La brise légère caressait les visages des badauds qui butinaient d’échoppes en boutiques. Tout respirait le calme, la vie, la quiétude à peine dérangée par le flot d’automobiles et de camions. Sur le pont qui enjambait la Loire, Mikael regarda quelques aigrettes retardataires, en équilibre sur les berges de sable grossier, qui jouissaient des derniers brins de soleil. Çà et là, les flots bouillonnants du fleuve charriaient une branche, quelques feuilles perdues ou une mouette au repos. À nouveau, Mikael prit une large inspiration. Bien que chargé d’odeurs de gasoil, l’air dispensait de légères senteurs d’humus et d’humidité cuivrée où se mêlaient des relents de cuisines, de fragrances de parfums féminins et les effluves variés qui s’échappaient des magasins. Pour la première fois de sa vie, la ville lui sembla belle, libre… Comme lui.

Arrivé chez lui, il trouva sa mère prenant le thé dans le salon avec un vieil homme. Ils l’accueillirent et Catherine le présenta sous le titre de Professeur Briquemont. C’était un vieux monsieur rabougri qui semblait tout droit sorti d’un album d’Hergé. Complet noir et nœud papillon rouge, gabardine grise posée sur l’accoudoir du canapé, il arborait fièrement une barbichette blanche en pointe et, dans les yeux, pétillait un regard lumineux de curiosité et d’excitation.

Après la consultation du matin, le médecin scolaire avait rapporté les premières observations du phénomène à son ancien maître de thèse, un célèbre endocrino-biologiste de la Faculté de Médecine de Paris et membre de l’Académie des Sciences. Briquemont fut très vite passionné par cette crise de gigantisme et avait sauté dans le premier avion pour rencontrer le jeune homme.

L’entrevue fut courtoise. Briquemont venait demander à Mikael s’il était disposé à se livrer à des analyses plus poussées afin de résoudre le mystère. L’intéressé, curieux et docile, donna son accord et prit rendez-vous pour le lendemain matin à l’hôpital de la ville. De toute façon, ses parents avaient déjà prévu son admission à ce même hôpital. Devant la bonne volonté du patient, Briquemont alla jusqu’à inviter toute la famille à dîner le soir même pour commencer ses travaux. Mais Mikael, feignant une légère lassitude, déclina l’invitation. Il estimait avoir autre chose à faire que des mondanités.

Il monta dans sa chambre. La vue du taudis l’emplit d’un tel dégoût qu’il décida d’y remédier sur le champ. Trois bonnes heures et plusieurs gros sacs poubelles furent nécessaires pour transformer l’endroit.

Allongé sur un lit propre, mais un peu court, Mikael repensa à la journée extraordinaire qu’il venait de vivre. D’un coup de baguette magique, il était devenu un homme nouveau, à l’opposé du Mikael Taral d’avant. Il se sentait fort, volontaire, empli d’assurance, ingénieux et surtout débordant de bonheur. À qui, ou à quoi devait-il cette métamorphose ? Peut-être à son monde imaginaire, à Dieu ou à une bonne fée. En tout état de cause, il sentait qu’il entrait maintenant dans les phénomènes inexpliqués… Ou dans la Quatrième Dimension…

Le visage de Briquemont lui apparut en songe. L’impression que lui avait donnée le savant était des plus favorables et il préférait que cela fût ainsi. Il s’attendait en effet, à ce que l’auscultation du médecin scolaire fût la première d’une longue série, et se placer entre les mains d’un vieillard rassurant le mettait à l’aise. Une pensée lui traversa l’esprit. Et si Briquemont avait raison, s’il continuait de grandir, ou, à l’inverse, si toute cette musculature sculpturale se dégonflait aussi vite qu’elle était apparue ? Il fallait envisager cette possibilité pour agir en conséquence. Aussi, Mikael prit-il toutes mesures qui lui semblaient utiles : poids, taille, tours des cuisses, des hanches, du torse, longueurs des mains et des pieds. Il évalua ensuite sa puissance musculaire en soulevant un tronc d’arbre dans le jardin. Il referait les mêmes mesures et les mêmes tests le lendemain matin afin de vérifier si la nuit avait apporté une quelconque évolution.

Vers 21 heures, il descendit dîner au salon. Toute la famille était réunie à l’exception d’Antoine, qui rentrerait tard de l’usine qu’il dirigeait. Ces retards, ou plus souvent ses absences, étaient monnaie courante tant la conception de son métier rejoignait cette parole de Winston Churchill : « Certains pensent que le chef d’entreprise est un loup qu’on devrait abattre, d’autres pensent que c’est une vache que l’on peut traire sans arrêt, peu voient en lui le cheval qui tire le char. » Antoine n’arriva que tard dans la soirée, la mine réjouie. Il s’adressa à Mikael :

— Alors comme ça, tu t’es enfin réveillé, Fiston !
— Pardon Papa ?
— Oui, le directeur de Saint Marc m’a appelé cet après-midi à l’usine pour me faire part de la bagarre. Il a d’ailleurs été surpris de ma réaction. C’est bien fiston ! Tu leur en as mis plein la gueule ! C’est comme moi à ton âge, je me rappelle…

Et il partit dans ses souvenirs d’adolescence. Il avait été pensionnaire juste après la Guerre et avait très vite appris que les mains ne servaient pas seulement à écrire. Toute la famille écouta religieusement, pour la énième fois, l’épopée héroïque d’un Taral dans la jungle puis alla se coucher peu après les douze coups de minuit.

Le lendemain, Mikael se réveilla plus tôt que d’habitude et vérifia que son état n’avait pas évolué durant de la nuit. Pas de changement dans les mesures. Il prit son petit déjeuner et décida sa mère à l’emmener courir les magasins pour se constituer une nouvelle garde-robe. Il acheta tout ce qui lui était nécessaire. Il ne restait plus rien du garçon en jogging, sous-pull et tennis. Il se décida pour des jeans ou pantalons en toile, des chemises de coton unies, des mocassins, et des pull-overs fins. C’est un jeune homme habillé simplement, mais avec goût, qui se présenta l’après-midi à l’hôpital pour y rencontrer Briquemont.

Pendant trois mois, il fut un cobaye docile. De prise de sang en IRM, de tests physiques en tests de Rorschach, Mikael aidait Briquemont, du mieux qu’il pouvait dans ses recherches. Ce dernier tentait de prouver qu’un dérèglement psychique pouvait entraîner une réaction sur le système hormonal, et amener l’hypophyse à sécréter une protéine qui pouvait provoquer une réaction en chaîne de divisions cellulaires aboutissant à une brusque transformation des tissus et du métabolisme, et à une crise de croissance exceptionnelle. En d’autres termes, il pensait que l’organisme de Mikael avait réussi à provoquer une sorte de cancer fulgurant, que son organisme avait contrôlé puis stabilisé.

Une découverte étaya cette hypothèse. Dans les premiers échantillons de sang pris par le médecin scolaire, Briquemont trouva une protéine ressemblant à l’hormone de croissance, mais en beaucoup plus complexe qu’il baptisa la métamorphoïne. Cette dernière isolée fut inoculée à des animaux de laboratoire qui moururent en quelques heures d’un cancer généralisé. Briquemont expliqua ce phénomène par la singularité de la protéine qui était n’était adaptée qu’au corps de Mikael avec l’incidence du contexte psychosomatique. Selon lui, il pouvait exister autant de formulations de métamorphoïne que de patrimoines génétiques, d’où l’absence de débouchés industriels immédiats.

Plus intéressante encore fut l’analyse du caryotype de Mikael. Il apparut très distinctement que Mikael avait trop d’ADN. Outre ses 23 paires de chromosomes, il disposait d’une masse impressionnante d’ADN supplémentaire qui ne portait apparemment aucun gène efficient, un peu comme l’ADN développé des drosophiles. Plus surprenante encore était la duplication des télomères lors de la mitose. Les chromosomes, quand ils se dupliquent pour créer une autre cellule, perdent à chaque fois un peu de matière, le télomère. Beaucoup de scientifiques pensent que c’est la raison pour laquelle le vivant vieillit. Chez Mikael, la duplication d’ADN était intégrale, sans perte de télomère…

Fort de ces constatations, Briquemont fit enregistrer ses découvertes à l’Académie des Sciences, sous le nom de syndrome de Briquemont-Taral, et entreprit avec son patient une large tournée du monde scientifique. Briquemont avait la gloire et Mikael son explication.

Ils passèrent encore six mois ensemble. Mikael était montré comme une bête de foire. On s’extasiait devant ses performances : un Q.I. de 470 pour lequel il avait fallu mettre au point un système d’évaluation spécifique ; un cœur qui battait à 40 pulsations minute au repos ; le 100 mètres en moins de 7 secondes ; une puissance musculaire capable de soulever près d’une tonne… Mais Mikael ressentait de plus en plus de lassitude d’être montré comme un phénomène. Il comprit que tant qu’il ferait preuve de ces facultés hors normes, il ne serait plus qu’une attraction. Aussi décida-t-il au début de l’année 1984 de progressivement biaiser ses performances tant physiques qu’intellectuelles pour redevenir un être apparemment normal. L’intérêt qu’on lui portait s’atténua alors, pour enfin complètement disparaître. En moins d’un mois, il s’était rétrogradé au niveau d’un gamin de treize ans en classe de quatrième. Cette comédie valut à Briquemont son échec au Prix Nobel. Au désespoir, il rendit Mikael à sa famille.

L’ex-phénomène ne partit pas seul, et emporta sous le bras le double complet de son dossier médical, officiellement à titre de souvenir. Malgré les quelque neuf mois passés avec Briquemont, il n’arrivait pas à se convaincre que les conclusions du scientifique fussent les bonnes et entreprit de reprendre toutes les analyses à zéro.

Il arriva chez lui au début des vacances d’été. Rassurant sa famille sur son état, il partagea avec eux le secret de sa baisse de forme en leur faisant promettre de ne rien dire à personne. L’ensemble de la famille acquiesça tant le souvenir des neuf mois précédents était douloureux. Il n’est pas confortable d’être constamment importuné par une nuée de journalistes en mal de sensations…

Concernant son cursus scolaire, Antoine négocia avec le directeur du collège – toujours convaincu que Mikael allait devenir ministre – son passage en troisième après que l’élève eût décroché de justesse la moyenne à un petit examen de contrôle. Tout était réuni pour que Mikael puisse reprendre le cours normal d’une petite vie tranquille.

Cependant, nombre de questions sans réponse hantaient l’esprit du jeune homme. Il travaillait sans relâche à éplucher son dossier médical pour trouver la faille, le détail qui ferait s’écrouler l’édifice et révélerait la vérité. Dormant peu, il pouvait maintenir sa capacité de concentration vingt heures par jour, ce qui lui permettait d’avancer à pas de géant.