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Comment un obscur écrivain ultra-conservateur, né il y a cent trente ans, a pu devenir omniprésent et central dans la pop culture actuelle ?
La réponse à cette question ne peut être que complexe et multiple ; elle implique de s’intéresser avant tout à l’auteur lui-même et à son art. C’est tout l’objet de L’œuvre de Lovecraft. Terreur cosmique et angoisse humaine. Ludovic Guichard, avec l’appui des nombreuses sources qui ont été recueillies au fil des décennies, a pour ambition de donner à un lecteur profane, ou amateur curieux, une idée de l’homme, de son œuvre, de ce qui s’y joue et de pourquoi elle est importante de nos jours.
Ce livre dresse un panorama large et sans complaisance de la vie de Lovecraft et de ses écrits. Son approche de l’écriture, son goût pour l’horreur indicible, son rapport à la philosophie, sa vision de la science, son racisme, ses multiples correspondances avec ses amis écrivains, ses relations familiales : tout ce qui a pu jouer un rôle dans son art est ici expliqué, analysé et remis en perspective.
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Seitenzahl: 1002
Veröffentlichungsjahr: 2025
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L’Œuvre de Lovecraft Terreur cosmique et angoisse humainede Ludovic Guichardest édité par Third Éditions10 rue des Arts, 31000 [email protected]
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Directeurs éditoriaux : Nicolas Courcier et Mehdi El Kanafi Édition : Damien Mecheri Assistants d’édition : Ludovic Castro et Marion Millier Textes et dessins : Ludovic Guichard Relecture : Thomas Demongin (préparation de copie) et Charles Vitse (épreuves) Mise en pages : Bruno Provezza Couverture classique : Hubert Griffe Couverture « First Print » : Luc Rony Montage de couvertures : Marion Millier
Cet ouvrage à visée didactique est un hommage rendu par Third Éditions à l’oeuvre de l’écrivain Howard Phillips Lovecraft.
L’auteur se propose de retracer un pan de l’oeuvre de l’auteur dans ce recueil unique, qui décrypte les influences, le contexte de création et le contenu de ses écrits à travers des réflexions et des analyses originales.Le visuel des couvertures est inspiré des oeuvres de Lovecraft.
Édition française, copyright 2025, Third Éditions. Tous droits réservés.ISBN numérique : 978-2-37784-549-1
LUDOVIC GUICHARD
À mon parrain, Bruno Bordat, qui m’a fait découvrir Lovecraft et les mondes merveilleux de la littérature.
De nombreuses traductions des œuvres et lettres de Lovecraft existent ; nous avons utilisé plusieurs d’entre elles selon la pertinence que nous leur avons estimée ou leur disponibilité. Voici la manière dont elles sont indiquées dans le texte :
« That is not dead which can eternal lie,And with strange aeons even death may die. »
« N’est pas mort ce qui sait pour l’éternité dormir,Et durant d’étranges ères même la mort peut mourir. »
L’Appel de Cthulhu
En 1936, un jeune écrivain nommé Fritz Leiber entreprend, sur l’insistance de sa femme, une correspondance qui l’inspirera et le poussera à publier quelques années plus tard les aventures de Fafhrd et du Souricier gris. Ses écrits seront une influence majeure dans le développement de la fantasy, puis dans l’invention du jeu de rôle.
En 1960, le jeune Stephen King découvre, dans une caisse poussiéreuse appartenant à son père, un livre à la couverture criarde et aux pages jaunies. Habitué aux histoires d’épouvante d’EC Comics, il se plonge avec stupéfaction dans une forme d’angoisse qu’il n’avait jamais éprouvée et qui le guidera dans sa carrière à venir.
En 1974, Dennis O’Neil cherche à nommer l’asile de l’univers de Batman. Il souhaite un nom évocateur de la folie de ses résidents, mais aussi de l’ambiguïté d’un lieu corrompu dont l’influence délétère doit inquiéter le lecteur. Sa création servira de décor à certaines des meilleures histoires de l’homme-chauve-souris et de titre à une remarquable série dérivée de jeux vidéo.
En 1977, à Los Angeles, le scénariste Dan O’Bannon finit de rassembler une équipe pour la préproduction d’un scénario qu’il développe depuis des années. Parmi les concepteurs se trouve le peintre H. R. Giger, rencontré sur le projet Dune d’Alejandro Jodorowsky. Les deux artistes s’étaient alors découvert une influence commune qui orienterait leur nouveau projet, nommé Alien.
En 1991, Michel Houellebecq publie son premier livre. Il s’agit d’une étrange biographie, même si elle constitue peut-être surtout un témoignage de la pensée et du style du futur lauréat du Goncourt.
La même année, Frédérick Raynal prépare un jeu vidéo qui posera les fondations de tout un genre : le survival-horror. Alors qu’il cherche un univers et une histoire pouvant s’accorder à des mécanismes de jeux horrifiques, son collègue Hubert Chardot lui fait une proposition influençant tout le reste du développement de ce qui sera nommé Alone in the Dark.
En 2007, Hidetaka Miyazaki, jeune prodige du studio FromSoftware, se trouve propulsé à la tête du nouveau projet de dark fantasy que le studio développe pour Sony. Le créateur déniche dans la littérature une inspiration qu’il parvient à transcrire avec succès jusque dans les mécanismes de jeu. Demon’s Souls et ses suites spirituelles Dark Souls donneront naissance à une nouvelle mode dans le jeu vidéo. En 2015, Miyazaki rend un hommage définitif à l’une de ses inspirations majeures à travers le somptueux Bloodborne.
Tous ces événements, importants dans l’histoire de la pop culture, sont reliés entre eux par un réseau d’influences enchevêtré et tentaculaire. Plus qu’une suite d’anecdotes, il s’agit de certaines des manifestations les plus connues d’un vaste courant souterrain. Si on remonte celui-ci, on trouve une source commune, longtemps restée dissimulée dans l’obscurité : l’écrivain H. P. Lovecraft (1890–1937).
LOVECRAFT LUMINEUX
Si vous lisez ces lignes, vous avez certainement rencontré les écrits de Lovecraft par l’introduction d’une référence ou d’un hommage. « Lovecraftien » est devenu le seul mot dérivé d’un nom d’auteur à servir d’étiquette pour certains services célèbres de jeux vidéo dématérialisés. Cela est loin d’être abusif, puisque les jeux puisant leur inspiration chez l’auteur sont légion et se multiplient exponentiellement. On en trouve ainsi plus de sept cent trente occurrences sur la plateforme Steam à l’automne 2024, contre trois cent cinquante à l’aube 2021. En librairie, il est courant de trouver les rééditions de l’auteur sur présentoirs, en continu, au rayon fantastique. Pour l’amateur de pop culture peu versé dans l’histoire littéraire, il s’agit surtout d’un ensemble de noms croisés dans de nombreux univers : Arkham, le Necronomicon, Cthulhu, Azathoth, Nyarlathotep, Dunwich, etc.
Le nom Lovecraft, que l’on pourrait traduire par « le savoir-faire de l’amour », sonne lui-même comme un pseudonyme potache et ironique pour un écrivain de fictions horrifiques. Il s’agit pourtant du véritable nom d’un Américain né en 1890 et mort en 1937 dans l’indifférence totale du grand public. De son vivant, le natif de Providence n’a été édité que dans le milieu du journalisme amateur des revues pulps, que nous présenterons plus loin. Aucun livre n’a été publié avec son nom sur la couverture.
Non seulement il n’a rencontré le succès que de manière posthume, mais c’est aujourd’hui, plus de cent trente ans après sa naissance, qu’il connaît sa plus grande popularité. Cette évolution a pourtant de quoi surprendre par bien des aspects.
LOVECRAFT OBSCUR
En effet, en 2015, les World Fantasy Awards annoncent qu’ils abandonnent la sculpture qui ornait leurs trophées depuis 1975. Celle-ci représentait une caricature de Lovecraft. Cette décision découle d’un mouvement militant sur Internet lancé par la brillante autrice de science-fiction Nnedi Okorafor. La raison ? La découverte par la gagnante du trophée en 2011 que l’auteur représenté avait témoigné toute sa vie des points de vue explicitement racistes.
Lovecraft prenait les théories pseudoscientifiques raciales, en vogue à son époque, pour des acquis de la science. Jusqu’à sa mort, il a témoigné dans ses écrits et ses discussions privées d’une haine indécrottable envers les populations étrangères, jugées inférieures. Cela s’accordait parfaitement avec un conservatisme assumé, une nostalgie du passé et une méfiance à l’égard de la démocratie. De nombreux auteurs ont pointé l’importance de son racisme, qui transparaît dans son œuvre. Les passages concernés ne manqueront d’ailleurs pas de poser problème à tout lecteur actuel un peu attentif. Pourtant, si cela était un élément central pour la fiction de Lovecraft, comment expliquer son succès au xxie siècle, alors que la société occidentale n’a jamais été, en théorie, aussi éloignée de cette idéologie ? La réponse s’impose presque d’elle-même : il s’agit d’un aspect parmi d’autres de l’homme et de l’œuvre qui, s’ils s’y résumaient, n’auraient pas connu un tel succès récent. Loin de balayer ce sujet d’une triste actualité sous le tapis, nous le recontextualiserons plus loin dans son époque, sa vie et son œuvre.
LOVECRAFT MYSTÉRIEUX
Une question demeure pourtant : comment et pourquoi un obscur écrivain ultraconservateur né il y a cent trente ans a-t-il pu devenir omniprésent et central dans la pop culture actuelle ?
Pour citer Alan Moore dans son magistral comics lovecraftien Providence : « Lovecraft a poursuivi ses histoires, et elles ont fini par imprégner la culture occidentale. C’est ce qui est le plus inexplicable. Mais pourquoi est-ce que personne n’a remarqué à quel point c’était improbable ? Il n’y a pas que l’improbable popularité de son œuvre, mais aussi ses effets : tous ces gens convaincus que le Necronomicon est réel, toutes les fausses éditions, les autres écrivains qui jouent le jeu… Pensez-y, était-ce déjà arrivé avec une autre œuvre de fiction ? »
La réponse à notre question ne peut être que complexe et multiple.
Malgré cela, nous n’entendons pas révolutionner une tradition critique vieille de plusieurs décennies avec cet ouvrage. En fait, le présent livre a pour ambition de donner à un lecteur profane, ou amateur curieux, une idée de l’homme, de son œuvre, de ce qui s’y joue et de pourquoi elle est importante de nos jours. Le but est de dresser un panorama large et sans complaisance, pour répondre à notre question directrice.
Pour autant, il convient d’éviter les pièges de critiques qui réduisent trop souvent leur objet à la perspective qu’ils ont choisie. Un spécialiste d’histoire littéraire « expliquera » Lovecraft par ses multiples influences, un érudit de psychologie par son enfance et ses multiples névroses, un autre par son conservatisme et son racisme, un connaisseur de philosophie verra dans les livres une simple illustration des positions de l’auteur, tandis qu’un critique aux sensibilités plus sociopolitiques pensera que Cthulhu n’est qu’une réaction métaphorique contre la modernité, et ainsi de suite. Mais quel homme se résume à une seule vision ? Quel livre se réduit à une seule grille d’analyse ? Ces analyses peuvent s’enrichir plutôt que s’affronter.
La critique lovecraftienne n’est heureusement pas réduite à ces visions sectaires, que nous caricaturons, et, même si elle l’était, nombre d’entre elles regorgent d’éléments pertinents. De même, elle est loin de ne concerner que de vieux universitaires feuilletant des revues poussiéreuses ; il s’agit avant tout d’une affaire de passionnés. Tout le monde est touché par ce biais qui consiste à tout considérer comme un clou sous prétexte que l’on ne dispose que d’un marteau. Nous ne prétendons d’ailleurs pas y échapper, mais il serait dommage de limiter notre compréhension en choisissant d’emblée une perspective unique et exclusive.
Nous adopterons donc une vision complexe, au sens du philosophe Edgar Morin. Pour introduire notre approche de manière plus digeste, nous emprunterons la métaphore du « terroir » à Autorité de Jeff Vandermeer. Celui-ci est l’un des héritiers du fantastique lovecraftien, bien qu’il s’en défende, comme nous le verrons. « Le terroir est un terme d’œnologie […] Il désigne les caractéristiques spécifiques d’un endroit : sa géographie, sa géologie et son climat qui, conjointement avec les prédispositions génétiques de la vigne elle-même, peuvent créer un cru surprenant, profond et original. […] La traduction littérale du mot est “esprit du lieu”, et il recouvre la somme de tous les effets d’un environnement localisé, dans la mesure où ils influent sur la qualité d’un produit particulier. […] Toute l’idée du terroir, c’est que deux endroits différents ne se valent pas. Qu’un vin ne peut jamais être exactement comme un autre, parce que deux combinaisons d’éléments ne peuvent pas être exactement les mêmes. Qu’on ne peut pas trouver certains cépages à certains endroits. Mais il faut comprendre une région en profondeur pour parvenir à des conclusions. »
L’EFFET LOVECRAFT
Lire Lovecraft revient à laisser une angoisse sourdre en nous, par les allusions d’un style archaïque et qui, à l’arrivée, prend corps dans des images à l’étrangeté grotesque. Leur peinture extravagante inquiète moins que les circonstances presque familières de leur apparition. On se perd dans un dédale d’allusions érudites brouillant les frontières entre réalité et fiction. On hésite : s’agit-il d’inventions ou du dévoilement de pans insoupçonnés de notre monde ? N’a-t-on pas déjà lu le nom de cette obscure divinité païenne dans un autre livre ? Moins qu’une révélation, c’est la confirmation d’un terrible soupçon qui fait l’effroi lovecraftien. Au fur et à mesure que les apparences s’effritent, une image dantesque se fait jour : l’abysse qui apparaît lorsque la brume se dissipe. L’écriture tout d’abord raisonnable et précise sombre alors dans une folle surenchère.
Lovecraft propose une littérature du dépassement des limites : celles de notre univers, de notre raison, de l’humanité, et même des genres ou des catégories critiques. Souvent considéré, non sans raison, comme un pasticheur d’Edgar Allan Poe, il représente plus exactement le moment où le fantastique du xixe siècle se transforme pour devenir celui de notre époque. Parfois accusé d’un manque de maturité littéraire, il rattrape la maladresse de son art par la personnalité de son style et la puissance de ses visions.
Comme nous l’avons évoqué, Lovecraft est pourtant mort dans l’anonymat et une quasi-pauvreté, après une vie somme toute banale. Il fut redécouvert au fil des années, selon une chronologie que nous aborderons en fin d’ouvrage. Notons pour l’instant que ce fut un parcours de longue haleine, prenant des chemins de traverse, indirects. L’œuvre de Lovecraft, depuis longtemps connue de quelques passionnés, a dormi sous l’océan de la culture académique ou de masse. Sa nouvelle centrale, L’Appel de Cthulhu, nous enseigne pourtant que « n’est pas mort ce qui sait pour l’éternité dormir ». Cette citation mentionne Cthulhu, une sombre entité quasi divine dont l’influence se propage dans le monde en prélude à son éveil. D’une manière similaire, l’œuvre de Lovecraft a exercé une influence distante et indirecte avant de se dévoiler à un large public. Son omniprésence de plus en plus sensible nous amène à penser que, enfin, elle s’est « réveillée ».
Pour comprendre le « terroir » de cette œuvre, nous allons devoir entreprendre un voyage. Celui-ci s’adresse autant au néophyte qu’au baroudeur des terres lovecraftiennes. Le premier y découvrira les clés pour les explorer – il ne devra pas se décourager face à la profusion de noms et de références : ils prendront tout leur sens lors de ses pérégrinations en solitaire. Le deuxième devra accepter d’observer à nouveau des paysages auxquels il est accoutumé sous un nouvel angle. Ce voyage commencera dans les contrées familières de notre monde et s’achèvera dans la géographie imaginaire dévoilée par Lovecraft. À présent, hâtons-nous, car le port est en vue…
L’auteur
Explorateur d’histoires et de mystères depuis toujours, Ludovic Guichard conjugue, par sa formation et son métier d’enseignant, sciences et imaginaire. Son premier essai plonge dans les tréfonds des abîmes lovecraftiennes, qu’il arpente depuis l’adolescence.
PROVIDENCE–LA VIE DE LOVECRAFT
« Ceux qui sont à la recherche de l’horreur hantent les pays étrangers et lointains. […] Mais le véritable amateur de terreur, celui qui trouve la justification de son existence dans la recherche d’un frisson nouveau, insurpassable, ne connaît rien de mieux que les fermes isolées dans les bois de la Nouvelle-Angleterre. »
L’Image dans la maison désertetrad. par Jacques Parsons
Notre voyage sur les traces de Lovecraft commence, comme pour beaucoup d’immigrés, sur les quais du vieux port de Boston, puis, après avoir quitté l’agitation de la ville, par la campagne néo-anglaise. Bientôt, la côte dentelée laisse la place aux collines sablonneuses. Au loin, derrière nous, un phare se découpe encore sur l’horizon. Tandis que les champs se distinguent petit à petit et que le sol devient moins rocheux, les vieilles fermes de style néocolonial apparaissent de plus en plus régulièrement au bout de sentiers poussiéreux. Alors que nous poussons vers le sud en direction de l’Ocean State (autre nom du Rhode Island), des bois touffus nous enveloppent. Le rouge pastel des érables couronne le splendide nuancier sylvestre qui borde la route. Au milieu de l’ocre et du carmin, un clocher blanc pointe vers le ciel gris.
En route vers Providence…
Pour comprendre le « terroir » lovecraftien, il nous faut commencer par explorer la Nouvelle-Angleterre, et plus particulièrement le Rhode Island, où Howard passa l’essentiel de sa vie et qu’il considérait comme son foyer. Si le moindre doute persiste sur la pertinence de notre première étape, le début de L’Image dans la maison déserte le dissipe en justifiant pour partie la place centrale de ces paysages dans les histoires de l’écrivain.
La Nouvelle-Angleterre est une région de la côte atlantique nord des États-Unis. Elle comprend les six États du Maine, du Vermont, du New Hampshire, du Massachusetts, du Rhode Island et du Connecticut. Le Canada la longe au nord tandis que l’État de New York la borde à l’est et au sud. Les Appalaches, qui la traversent, et la côte océanique à l’est assurent à la région une grande diversité de paysages et de variations saisonnières. Les guides locaux prétendent d’ailleurs qu’il s’agit de la région américaine offrant la plus vaste palette de couleurs automnales.
Le berceau des États-Unis
La Nouvelle-Angleterre est largement considérée dans la culture américaine comme le berceau des États-Unis et la région la plus chargée d’histoire. Les noms de ses États et de ses villes évoquent, pour un Étasunien, de nombreuses images et représentations profondément liées à la formation et l’évolution du pays. Cette importante histoire locale suscitera la passion et l’inspiration chez Lovecraft, de son enfance à sa mort.
Pour comprendre cela, nous devons, nous-mêmes, plonger dans les tréfonds du temps, jusqu’à une époque où la région n’était peuplée que par des indigènes de peuples dits « algonquins », qui vivaient en tribus. En ce qui concerne le Rhode Island, on retiendra principalement les Narragansetts et les Nipmucs, qui auront laissé leurs noms à certains lieux. Si l’apparition de l’homme sur le continent américain remonte quelque part entre 14000 et 25000 ans, son arrivée en Nouvelle-Angleterre se serait produite il y a environ 12000 ans. Ces populations développèrent alors les cultures autochtones que rencontreraient les Européens des millénaires plus tard.
En effet, aux alentours de l’an 1000, l’explorateur islandais Leif Erikson aurait longé la côte au sud du Groenland, où son père avait installé une colonie. Sa rencontre avec les habitants de la région aurait été à la hauteur de la réputation viking ! Les historiens soutenant l’exploration viking de la région fondent leurs analyses sur la Saga d’Erik le Rouge et les cartes médiévales tardives en dérivant. Cette présence est archéologiquement attestée jusqu’à Terre-Neuve, son exploration du Maine et du Massachusetts reste hypothétique.
Ce qui est certain, c’est qu’en 1492, Christophe Colomb révèle l’existence de ce continent oublié à l’Europe médiévale. Commence alors un long mouvement d’exploration puis d’invasion de ce monde inexploré. Cinq ans seulement après sa découverte, Jean Cabot atteint Terre-Neuve et le Labrador en cherchant, lui aussi, une nouvelle route commerciale vers l’Orient. Voulant contourner les terres pour y parvenir, il longe patiemment le Maine et le Massachusetts, réclamant la propriété de la région au nom du roi d’Angleterre, Henri VII. Si d’autres voyages de reconnaissance font suite à cette exploration, aucun événement de grande ampleur ne vient perturber les autochtones ou changer la donne pour les Européens durant les années suivantes.
En 1524, l’Italien Giovanni da Verrazano revient cependant explorer la zone, passant par Terre-Neuve, l’estuaire de l’Hudson et le Maine, réclamant au passage le Maine au nom de François Ier. Certains historiens lui attribuent également l’origine du nom Rhode Island. L’explorateur aurait en effet comparé une île de la baie de Narragansett à l’île grecque de Rhodes, conservant ce surnom pour la désigner. Suit l’Anglais Bartholomew Gosnold, en 1602, qui donne, entre autres, son nom au fameux cap Cod (« cap aux Morues »).
En 1614, Adrian Block, d’origine hollandaise, effectue une reconnaissance approfondie de la côte correspondant à l’actuelle Nouvelle-Angleterre. Il examine particulièrement la baie de Narragansett, qui verra plus tard naître Providence. C’est d’ailleurs en son honneur que l’île Block, que l’on trouve dans cet estuaire, est baptisée. Selon d’autres historiens, ce serait plutôt à lui que l’on devrait le nom du Rhode Island : il aurait surnommé l’une des îles « Roodt Eyland » (« île rouge ») en raison de l’argile visible sur ses côtes. Une fois anglicisé, le nom serait devenu celui de l’État que nous connaissons. La même année, John Smith – oui, le même que dans l’histoire de Pocahontas – amorce réellement la colonisation. Il doit évaluer et cartographier le secteur pour la couronne britannique. C’est d’ailleurs à lui que l’on doit le nom de la Nouvelle-Angleterre, popularisé par son récit de voyage A Description of New England. Ce récit connaît une certaine popularité dans son Angleterre natale et attire l’attention d’une communauté religieuse dont l’influence sera décisive.
L’influence puritaine
Pour comprendre la suite des événements qui ont conduit à l’évolution de la Nouvelle-Angleterre, à son rôle prépondérant dans l’histoire des États-Unis et à la formation de Lovecraft, nous devons faire un saut dans l’espace et dans le temps. Il est nécessaire de traverser l’Atlantique tout en remontant les années. Ce saut a pour objectif la présentation d’une secte dont le nom fait aujourd’hui surgir de sinistres connotations : les puritains.
Tout commence avec la Réforme protestante du xve siècle. Celle-ci s’explique par plusieurs facteurs, parmi lesquels une crise économique globale, la révolution de l’imprimerie (permettant la diffusion d’exemplaires de la Bible en langue courante) et enfin la corruption ecclésiastique, dont le commerce des indulgences fut un symbole.
Martin Luther lance la Réforme en 1517, mais elle prend ensuite de multiples formes. Son unité provient d’une tentative partagée de retourner à l’essence du christianisme et de rejeter l’Église romaine, jugée corrompue. Les conséquences des réformes sont donc similaires : l’alphabétisation (pour un rapport personnel à Dieu et au texte biblique), une plus grande liberté de conscience et, en conséquence, le développement de l’intimité.
L’une des étapes les plus importantes de ces mouvements est la création de l’Église anglicane par Henri VIII, en 1543. Cette dernière conserve la structure épiscopale et une partie de la tradition catholique tout en intégrant les apports théologiques de la Réforme. Après un bref retour du catholicisme en Angleterre sous Marie Tudor, le règne d’Elizabeth Ire, qui restaure le protestantisme, fait de nombreux déçus par ses compromis. Ce mécontentement donne naissance au fameux mouvement puritain qui entend « purifier » l’Église anglicane de l’influence du catholicisme pour appliquer avec plus de rigueur l’esprit de la Réforme. Ce mouvement sera une référence historique pour Lovecraft, qui entretiendra avec lui une relation complexe faite de fascination et de dégoût.
La pensée puritaine développe plusieurs points importants par rapport au christianisme. Tout d’abord, l’éducation revêt pour les puritains une importance capitale, puisqu’elle permet à chacun de lire la Bible. Ensuite, il y a l’idéal d’une certaine sobriété, centrée autour de la communauté et de la relation individuelle à Dieu, loin du faste corrompu de l’Église catholique. Dans cette logique, la famille repose sur le modèle d’Adam et Ève, avec le père comme tête spirituelle du foyer. D’un point de vue plus théologique, ils croient à la prédétermination : Dieu, hors du temps, a déjà prévu quels êtres tomberont dans le péché ou bénéficieront de sa grâce en rachat du péché originel. Une vision partagée avec les jansénistes français, qualifiée par certains chrétiens de pessimiste. Dans ce cadre, la nécessité d’un comportement moral est sauvegardée par l’ignorance qu’a l’homme des plans de Dieu et donc de son destin. Concernant un autre aspect théologique, de nombreux puritains croient en l’existence et l’activité du diable et des démons. Ils croient donc à la nécessité des exorcismes et de diverses chasses aux sorcières. Comme nous le verrons, ces caractéristiques de l’esprit puritain influenceront la philosophie de Lovecraft, bien que souvent sous une configuration transformée.
Dans la logique de ces idées, une partie des puritains est congrégationaliste : en accord avec un rejet de la hiérarchie ecclésiastique et un rapport plus personnel à Dieu, ils estiment que les décisions importantes doivent être prises par l’ensemble de la communauté. Cet aspect prendra une importance décisive dans la suite des événements. En effet, le pouvoir britannique voit d’un très mauvais œil cette remise en cause de son autorité et déclare illégaux l’absentéisme à la messe anglicane d’abord, puis certains groupes religieux, comme celui de Robert Brown.
Au début du xviie siècle, une congrégation de brownistes, à Scrooby, cherche une échappatoire aux persécutions grandissantes. L’intronisation de James Ier, particulièrement intolérant, les pousse à se réfugier aux Pays-Bas, à Leiden : le pays est marqué par une grande tolérance religieuse accompagnant le développement du calvinisme.
Cependant, les brownistes y restent pauvres et déplorent l’influence calviniste. Rejoints par d’autres séparatistes puritains, ils décident alors de traverser l’Atlantique pour établir une cité idéale, selon les lois divines. Leur voyage sur le Mayflower se fait avec l’idée de revivre l’Exode de l’Ancien Testament vers la Terre promise. Alors que la charte qu’ils avaient établie avec la London Company leur permettait de s’installer dans la baie de l’Hudson, c’est au cap Cod, dans le Massachusetts, que les cent deux puritains du Mayflower débarquent le 11 ou 12 novembre 1620. À la suite d’accrochages avec les autochtones, ils migrent de l’autre côté de la baie pour fonder Plymouth, où ils s’établissent. Ce groupe, plus tard connu sous le nom des Pères pèlerins, formera un véritable mythe d’origine pour les États-Unis et donnera lieu à des rituels nationaux, comme la fête de Thanksgiving. Lovecraft passera de nombreuses heures de son existence à tenter de rattacher sa généalogie aux premiers temps américains qui suivirent cet épisode.
D’autres puritains fondent des colonies afin de vivre en harmonie selon les règles de leur propre congrégation, comme à Salem. Cette structure religieuse originaire de la Nouvelle-Angleterre se retrouvera d’ailleurs dans plus d’une nouvelle de Lovecraft. Les problèmes de tolérance religieuse structurent la prolifération des premières villes américaines dans la région. Ainsi, en 1630, un groupe de baptistes mené par Roger Williams quitte Boston pour fonder Providence dans la baie de Narragansett, découverte par da Verrazano un peu plus d’un siècle auparavant.
La divine Providence
Après des premiers temps marqués par la guerre contre les autochtones et les cohabitations religieuses, Providence devient un pôle économique. Elle passe de l’agriculture et de la pêche des débuts à des activités plus industrielles durant le xviiie siècle. Ses activités maritimes restent de toute première importance. Au-delà de la pêche, le port de Providence joue un rôle de premier plan dans le commerce d’esclaves et l’élite économique de la ville se développe en partie sur cette activité. Cette expansion l’amène à devenir naturellement la capitale de l’État.
Les taxes imposées par la couronne britannique pour renflouer ses caisses dans la seconde moitié du xviiie siècle font monter l’insatisfaction dans toute la Nouvelle-Angleterre et tout particulièrement dans le Rhode Island. C’est dans l’État voisin du Massachusetts, à Boston, qu’a lieu la fameuse révolte du Tea Party, où les cargaisons de thé anglaises sont jetées à la mer. L’État natal de Lovecraft se trouve ainsi à l’avant-garde de la révolution américaine.
Bien plus tard, au xixe siècle, lors de la guerre de Sécession, toute la Nouvelle-Angleterre se range du côté de l’Union, contre l’esclavagisme. Pourtant, la place de celui-ci dans l’économie de la capitale du Rhode Island fait débat parmi l’élite. Quoi qu’il en soit, la population et l’industrie s’engagent massivement dans la lutte contre les confédérés.
La fin du xixe siècle est principalement marquée par l’immigration et la mutation de son industrie. Comme l’indique André Kaspi dans Les États-Unis au temps de la prospérité – 1919-1929 : « Entre 1890 et 1914, plus de 17 millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont traversé l’Atlantique pour accoster sur les rivages de la terre promise. Ces nouveaux Américains, encore mal intégrés dans leur pays d’accueil, s’expriment dans un anglais approximatif et restent attachés aux souvenirs, bons ou mauvais, de la terre qu’ils ont quittée. Ils sont des Américains à trait d’union, des Irlando-Américains, des Germano-Américains, des Polono-Américains, etc. »
À Providence, ce sont principalement les Italiens et Portugais qui arrivent en masse, après 1890. Autrement dit, cette ville, longtemps restée à très grande majorité baptiste, voit sa proportion de catholiques augmenter brutalement. Cela est vu d’un très mauvais œil par la vieille élite, à laquelle la famille de Lovecraft se rattache, et provoque une réaction xénophobe dans la politique locale.
Arrêtons là notre avancée dans le temps pour entrer plus profondément dans Providence et rencontrer certains de ses habitants qui nous intéressent tout particulièrement…
« La folie était le triste apanage de tous les Jermyn, et l’on se réjouissait qu’ils ne fussent pas nombreux. La famille n’avait qu’une branche, dont Arthur était le dernier rejeton. »
Faits concernant feu Arthur Jermyntrad. par Yves Rivière
Après des heures de route, nous passons enfin Pawtucket pour apercevoir la vénérable Providence, sur ses sept collines, scintillant dans le crépuscule. Après le sinistre Swan Point Cemetery, le véhicule s’arrête devant un grand parc dans lequel nous nous enfonçons à pied. Quinze minutes de marche nous amènent face au secret de ce parc : une imposante bâtisse de quatre étages en briques rouges s’offre à nous. Les hautes fenêtres de son architecture néogothique semblent observer les patients hagards qui se promènent sur le gazon.
Les murs de ce sinistre édifice verront les derniers souffles du père et de la mère de Lovecraft. Ils seront l’épée de Damoclès qui planera au-dessus de sa vie et de son œuvre. Toujours, l’ombre de son hérédité psychique signifiera la menace de finir, lui aussi, ses jours au sein de l’« hôpital Butler pour aliénés ».
« Je suis Providence »
La famille de Lovecraft est liée à cet hôpital, et plus largement à la ville de Providence. La généalogie de l’artiste représentera tout au long de sa vie un sujet important. Il s’adonnera ponctuellement à des recherches sur le sujet, mélangeant parfois fantasme et réalité ; il en fera régulièrement état avec fierté auprès de ses très nombreux correspondants. Il s’agira aussi pour lui de trouver des ancêtres flattant ses goûts historiques et ses opinions politiques. Les personnages principaux de certaines de ses nouvelles partageront même cette passion.
L’importance de la lignée dont il descend, probablement mise en avant par sa propre famille, épouse l’autre sentiment d’appartenance de Lovecraft : celui à sa ville, Providence.
Dans une lettre du 10 février 1927 à Donald Wandrei, il l’explique on ne peut plus clairement : « J’ai appris par expérience que Providence était le seul endroit où je pouvais être satisfait. Ici je suis né, et ici la moitié de mes ancêtres ont eu leurs racines pour presque trois siècles. Le sol & l’air sont dans mon sang & mes cellules […]. » C’est cela qui lui fera affirmer dans une lettre du 16 mai 1926 adressée à James F. Morton : « Je suis Providence. » Une phrase qui deviendra son épitaphe en 1977.
Une lignée anglo-saxonne ?
Lovecraft aimait se réclamer d’une longue lignée anglo-saxonne dont les ramifications s’étendaient jusqu’aux tout premiers colons. Les recherches actuelles tempèrent pourtant ces sources de fierté.
De son côté paternel, tout est hypothétique. La plupart de ses affirmations reliant son père à la noblesse rurale anglaise, aux Lovecroft et aux Mustgrave d’Eden Hall sont, au mieux, gratuites. Il apparaît néanmoins fortement probable qu’il s’agit bel et bien d’une famille d’origine anglaise, mais sans lien avec les grandes lignées nobles. Seul son arrière-grand-père, Joseph Lovecraft (1775-1850), est un ancêtre attesté de l’auteur de Providence. Il s’agit d’un immigré anglais, dont le fils George, né en 1815, deviendra le grand-père de Howard. Ce dernier passera toute sa vie à Rochester en tant que sellier, loin des prétentions aristocratiques de son futur petit-fils.
Le côté maternel de son arbre généalogique, les Phillips, dont il se vante le plus, est mieux connu. S’il est probable que l’un de ses ancêtres, Michael Phillips, soit un colon du xviie siècle, aucune preuve ne permet de le relier à une famille plus illustre, comme le fait Lovecraft. En revanche, un autre de ses ancêtres, Abraham Whipple (1733-1819), est un commodore de la marine américaine de Providence. Il s’est illustré durant la révolution américaine en brûlant le premier navire anglais. Parmi ses descendants, notons Jeremiah Whipple (1800-1848), entrepreneur audacieux qui mourut… entraîné par ses vêtements dans le moulin à grain hydraulique qu’il venait de construire sur la rivière Moosup, près de Foster, à une trentaine de kilomètres de Providence. Malgré une mort absurde, il transmet à son fils, Whipple Van Buren Phillips (1833-1904), son sens de l’entreprise.
Malgré toute la fierté qu’il éprouve pour sa famille maternelle, Lovecraft regrettera toujours la prédominance de figures religieuses plutôt qu’intellectuelles ; il dira ainsi, dans une lettre à Maurice W. Moe du 5 avril 1931 : « [Du côté de ma mère], ils tendent à être des puritains et autres phénomènes au lieu de sobres anglicans. » Cela explique néanmoins une partie de son éthique et de son attirance doublée de répulsion pour les puritains.
Cela nous amène surtout à l’une des personnes les plus importantes de la vie de Lovecraft, qui lui servira de mentor et de modèle.
Un grand-père que rien n’arrête
Whipple Van Buren Phillips perd en 1848 non seulement son père, mais également sa mère, qui l’avait précédé dans la tombe. Il se retrouve ainsi orphelin à 14 ans avec ses trois frères et sœurs. Après des études et un bref passage par une ville anti-alcool, il s’installe à Foster où il est enseignant dans les écoles de campagne. Il épouse Robie Alzada Place en 1856, alors qu’elle est déjà enceinte de leur première fille, la future tante Lillian de Lovecraft. Robie Phillips se révélera une épouse discrète, apparemment exemplaire, et une mère tendre. Ensemble, ils forment un fondement parfait pour une famille adaptée à la culture puritaine de Nouvelle-Angleterre.
Bien installé, Whipple tient ensuite un bazar à Foster et se lance dans la spéculation… Bref, vous l’aurez compris, Whipple a hérité de l’esprit d’entreprise typiquement étasunien. Avec une ambition et une audace caractéristiques, il part pour Coffin’s Corner, non loin de Foster. Il y rachète les terres municipales, fait construire moulin, salle communale et habitations, puis rebaptise carrément la ville en Greene. En 1857, Whipple est donc propriétaire d’un village, alors qu’il n’a que 24 ans !
C’est à ce moment qu’il donne naissance à Susie, la mère de Lovecraft. Ce n’est pas sans fierté que ce dernier visitera d’ailleurs le coin avec sa tante Annie. On trouve toujours le lieu au code postal 02827 Rhode Island.
Arrêtons-nous pour dresser un portrait de la maisonnée Phillips. Lillian développe une passion pour les arts qu’elle conservera toute sa vie. En plus de Lillian et Susan, le couple donne naissance en 1859 à la petite Emeline. En 1864 vient s’ajouter Edwin, seul garçon. Hélas ! l’année suivante, Emeline meurt de diphtérie. Ce décès marque son aînée, Susie, et contribue probablement à la rendre nerveuse et renfermée en grandissant. Une année plus tard, en 1866, naît Annie Emeline (en hommage à feu sa sœur), qui sera la petite dernière, joyeuse et populaire.
La famille restera toujours très proche, à l’exception d’Edwin qui aura une vie erratique, passant par de nombreux métiers et plusieurs femmes. Ses tentatives de suivre l’exemple paternel, notamment par la fondation d’une entreprise, le tiendront éloigné des autres Phillips.
À 36 ans, Whipple fonde une loge maçonnique avec quinze autres hommes, un fait supplémentaire qui fera la fierté de son petit-fils. Cet acte lui permet de se lancer en politique ; il siège à la chambre basse du Rhode Island deux années consécutives, en 1870 et 1871. Cela souligne l’éclectisme impressionnant de Whipple, qu’il transmettra en partie à Lovecraft. Cependant, à la même époque, arrive la première des crises financières de la famille, conséquence d’une escroquerie. Il se sépare de sa demeure de Foster. L’homme semble avoir trouvé des limites à sa réussite.
En 1874, toute la famille déménage à Providence, d’où ils ne bougeront plus. Whipple voyage alors fréquemment autour du monde pour les affaires. En 1878, il se trouve à l’Exposition universelle de Paris et, en 1880, il se rend à Londres et Liverpool, voyages qu’il racontera à son petit-fils émerveillé. C’est également à cette époque de regain financier qu’il fait construire la superbe maison sur Angell Street, dont Lovecraft sera nostalgique toute sa vie.
Une dernière suite de péripéties nous aide à cerner la personnalité de cet entrepreneur au sens fort du terme. Durant le début des années 1880, il crée la Owyhee Land and Irrigation Company, dans le comté d’Owyhee, sur la côte ouest. Cette société est structurée autour d’un projet de barrage sur la rivière Snake, afin d’irriguer la région alentour. Le projet l’occupe toute la décennie et les travaux courent de 1887 à 1890. Whipple en profite pour fonder une ville sur la rive voisine : Grand View, que l’on trouve toujours au code postal 83624 Idaho. Il confie la gestion d’un hôtel qui y est construit à son fils Edwin. Le tableau ressemble à une véritable success story. Pourtant…
En 1890, l’année de sa construction et celle de la naissance de Lovecraft, le barrage est emporté par une inondation. Le grand-père n’est pas du genre à abandonner, mais la suite de cette histoire devra attendre la naissance de notre auteur.
L’origine de Lovecraft
À un moment donné durant ces dernières années, Susie rencontre, on ne sait comment, le jeune Winfield Scott Lovecraft. Il est son aîné de quatre ans et vient lui aussi d’une famille conservatrice. Né d’un père agent commercial de Rochester, il exerce le même métier. Il utilise une manière de parler très britannique, si bien qu’on pourrait le prendre pour un natif du Royaume-Uni. En plus de ce centre d’intérêt, il est passionné par tout ce qui a trait à l’armée.
Whipple semble bien accueillir leur mariage et acceptera même que la cérémonie se déroule dans une église épiscopale de Boston alors que la famille Phillips est baptiste. Ainsi, le 12 juin 1889, Susie Phillips devient Susie Lovecraft. Elle est, à ce moment, la première fille du foyer à se marier.
Après plus d’un an de mariage, le 20 août 1890, à neuf heures du matin, un cri retentit au 194 Angell Street. Howard vient de naître.
Durant ses premiers mois de vie, le petit Howard et ses parents déménagent régulièrement, à cause du travail de son père. Ils occupent plusieurs logis à Dorchester, non loin de Boston, puis se rendent à Aubundale, juste à côté de Newton, dans la même région. Ils habitent alors une maison partagée avec Mlle Louise Imogen Guiney, poétesse d’un certain renom que connaissait vraisemblablement sa mère. Lovecraft a 2 ans. Il parle parfaitement, connaît l’alphabet et développe un certain attrait pour la poésie et la métrique. Cet intérêt sera bien entendu alimenté par Mlle Guiney, qui l’entraîne à réciter des œuvres, au grand amusement de tous. Elle le surnomme « petit rayon de soleil ». De son côté, son père lui propose plutôt des chants et poèmes militaires.
Les plus anciens souvenirs clairs que petit rayon de soleil possède datent de cette époque. Certains semblent présager sa future vie artistique. Il explique dans une lettre à August Derleth, en janvier 1930 : « Ce qui a hanté mes rêves pour presque quarante ans est l’étrange impression d’une audacieuse anticipation connectée au paysage, à l’architecture et aux effets atmosphériques. Je me revois à 2 ans et demi sur le pont de la voie ferrée à Auburndale, Massachusetts, regardant en contrebas les quartiers des affaires, et sentant l’imminence de quelque merveille que je ne pouvais ni décrire, ni pleinement concevoir – et il ne s’est pas écoulé ensuite une heure de ma vie dépourvue de ce type de sensation. » Sa fascination pour les chemins de fer perdurera également.
Ce semblant de vie idéale dissimule une terrible réalité. Celle-ci, comme dans les futures nouvelles de l’écrivain, ne se manifeste pas soudainement, mais par petites touches. Il arrive, très occasionnellement, que Winfield se comporte de manière décalée. Au cours des mois, ces décalages se transforment en bizarreries, en propos ou conduites étranges. Son visage s’amincit et son teint pâlit. Ce déraillement progressif du père donne lieu à toute sorte de spéculation et obsédera certains adeptes d’analyse psychologique de l’œuvre qu’écrira Howard.
Le 21 avril 1893 intervient un événement qui changera à jamais la vie de la petite famille. Winfield est alors en déplacement à Chicago et dort à l’hôtel, lorsqu’il dévale soudainement dans la rue, complètement affolé. Il hurle, appelle à l’aide. Une femme de chambre l’a insulté ! Deux hommes violentent sa femme dans la chambre du dessus ! Tout n’est pourtant qu’hallucinations. Les secours sont appelés, mais il demeure agité et violent. Après deux jours, il est tranquillisé chimiquement et transféré à l’hôpital Butler de Providence.
Le délire paranoïaque que Winfield a développé à Chicago n’est que le premier d’une longue série – l’agression de sa femme revient d’ailleurs au cours d’au moins une autre crise. Les soignants demeurent pour lui objet de méfiance et il s’enferme dans ses illusions de grandeur. On soupçonne qu’une certaine obsession sexuelle s’est adjointe à ses accès de démence. Ainsi, Winfield traverse, durant cinq années, une lente déliquescence psychique et physique. Les rares signes d’amélioration font long feu. Pendant cette période, l’homme reste à l’hôpital, sans diagnostic ; à l’époque, le mal dont il souffre, probablement la syphilis, n’est pas documenté. Finalement, des saignements, une constipation et une fièvre croissante amèneront à une paralysie générale. Winfield Lovecraft est déclaré mort de « paralysie générale » le 19 juillet 1898.
À l’extérieur des murs de l’hôpital Butler, la vie a poursuivi son cours. Après l’hospitalisation du père, Susie et Howard ont déménagé chez Whipple, dont la maison est maintenant numérotée au 454 Angell Street. Le petit Howard, gardé dans l’ignorance de l’état de santé de son père, restera toute sa vie persuadé que ce dernier est demeuré paralysé à l’issue de la crise à Chicago. Pour lui, son père est mort d’un faible système nerveux surmené, faiblesse dont il se croira l’héritier. On ne sait si Susie, ou un autre membre de la famille, rendait visite à son mari, mais l’épouse était durement affectée.
Le 21 juillet, alors qu’il a bientôt 8 ans, Howard assiste à l’enterrement de son père dans le caveau de la famille Phillips. Il ne sait pas que, bien des années plus tard, ce sera Susie elle-même qui expirera entre les murs de l’hôpital Butler. Le spectre de la folie et de l’hérédité hantera longtemps sa fiction.
Toutefois, l’héritage que Lovecraft fait de son père ne concerne pas seulement des aspects négatifs. C’est au moins en partie de lui que lui vient son anglophilie. Il conservera de lui, par exemple, l’ouvrage Dictionary of the English Language de James Stormonth, qui lui servira de référence linguistique et participera donc à forger sa manière de s’exprimer.
« Sa maison, une grande bâtisse de style géorgien, était perchée au sommet de la haute colline escarpée qui se dressait à l’est de la rivière ; depuis les fenêtres situées à l’arrière de ses ailes labyrinthiques, il jouissait d’une vue vertigineuse sur les entremêlements de flèches, de dômes, de toits et de sommets de gratte-ciel du centre-ville, et, par-delà, sur les collines violettes de la campagne qui s’étendaient à l’infini. »
L’Affaire Charles Dexter Wardtrad. par David Camus
Descendons à présent Blackstone Boulevard, en longeant le lit de la Seekonk River vers le sud. Nous passons devant le Blackstone Park pour arriver à la longue Angell Street, qui se dirige vers College Hill. Les splendides demeures de style fédéral se succèdent jusqu’à notre arrêt, une fière construction dissimulée par quelques cerisiers dont les escaliers donnent directement sur la chaussée : le 454 Angell Street.
Bienvenue à Providence
Entre les murs de son imposante demeure, tout en poursuivant sa carrière d’entrepreneur, Whipple prend en main l’éducation du jeune Howard. Il adore son petit-fils et celui-ci le lui rend bien. Devenu écrivain, Howard lui rendra hommage, notamment à travers Elihu Whipple, oncle du héros dans La Maison abandonnée.
Lorsque le jeune Howard et sa mère arrivent dans la demeure familiale, s’y trouvent déjà Whipple et sa femme, Robie, ainsi que les deux sœurs de Susie, Annie et Lillian. On devine l’attraction que constitue pour eux l’arrivée d’un petit bout rempli d’énergie.
Cependant, l’ambiance est loin d’être au beau fixe. Susie est accablée par une forme ou une autre de dépression ; son fils la remarque constamment frappée par le chagrin. À cette époque, en conséquence de l’internement de son mari, la jeune femme commence à adopter certains comportements étranges.
Probablement en réaction au malheur touchant sa famille, elle devient plus protectrice que jamais envers son enfant. Howard ne peut s’éloigner d’elle trop longtemps. Cependant, malgré l’amour qu’elle lui porte, un regret constant semble être attaché à son fils. Au fil des années s’installeront certaines considérations qui peuvent pour le moins surprendre de la part d’une mère : par exemple, elle considérera toujours Howard comme particulièrement laid, ne s’en cachant ni auprès de lui ni auprès des amies lui rendant visite.
On peut imaginer que cela soit lié au fait qu’elle attendait une fille plutôt qu’un garçon, ou encore à l’amertume de le voir grandir. Ainsi, un peu plus tard, quand le coiffeur coupera les boucles blondes abondantes de Howard, pour lui donner la coupe courte des petits garçons de son époque, Susie pleurera abondamment.
Heureusement, Whipple constitue un père de compensation avec une influence très positive sur la construction de son petit-fils. Véritable papi gâteau, il devient le centre de l’univers enfantin de Howard et demeurera toute sa vie le modèle familial de ce dernier. L’entrepreneur rapporte nombre d’objets et de souvenirs de ses voyages. Dès qu’il le peut, il régale l’enfant d’histoires terrifiantes, sans savoir que ce sont les graines d’une véritable vocation qu’il plante dans son esprit.
Robie, la grand-mère, est une représentante typique de la vieille école puritaine, calme et exigeante pour ce qui est de la tenue. En conséquence, elle fait son possible pour calmer l’enfant plein de vie qui vient de débarquer dans sa maison.
Quant aux sœurs de Susie, les tantes de Howard, elles s’attachent rapidement à leur neveu. Lillian, passionnée par la science, la peinture et la littérature, participe à son éducation. Annie, la benjamine, est un véritable rayon de soleil dans l’ambiance conservatrice de la maison ; son prétendant et futur mari, M. Gamwell, étudiant à l’université Brown, fait forte impression au garçon, qui l’érigera en modèle, juste après son grand-père adoré.
De la maison, on aperçoit le vieux Providence, et ses maisons datant de l’époque coloniale perchées sur ses collines. Lovecraft admire ces silhouettes sombres avec une fascination inquiète. Il s’agit des débuts de l’attraction pour l’époque fondatrice des États-Unis qui le poursuivra toute sa vie. Les vieilles bâtisses l’ayant ensorcelé se retrouveront parfois directement dans ses futures histoires.
Dans l’abîme du temps perdu
Dès qu’il le peut, Lovecraft entraîne sa dévouée mère dans les collines, explorant les quartiers coloniaux, contemplant l’architecture de ces étranges demeures. Il se rend compte du contraste entre ceux-ci et le monde bétonné en pleine modernisation du centre-ville. Éduqué dans une pure ambiance de fin d’époque victorienne, le garçon a l’impression de pénétrer dans un autre univers, surgi d’ailleurs ou d’un autre temps, révélant une réalité qui dépasse son petit monde.
L’année de ses 4 ans, 1894, voit une transformation décisive s’achever chez lui – une de ces transformations qui changent non seulement l’horizon d’un monde, mais orientent toute une vie : il apprend à lire.
Il fait alors la découverte du sombre grenier sans fenêtre ni éclairage caché au sommet du logis. Ce lieu recèle un secret : la bibliothèque familiale, constituée avec goût par Whipple au long de sa vie. Le petit Howard y monte alors avec des bougies pour explorer cette mine d’or littéraire. Il débute son expédition avec l’exploration des contes de Grimm qui lui inspirent un temps l’imaginaire médiéval idéalisé si fort chez les enfants.
Dans le même temps, la lecture lui donne accès à une nouvelle perspective sur le monde qui l’entoure. Un jour, il décode avec surprise l’inscription « MARDI 1er JANVIER 1895 » sur le journal. Il est alors pris d’un véritable vertige. 1894 lui avait paru durer une éternité, toute une existence. Comme il le raconte lui-même : « L’éternité du présent, par opposition à certaines dates comme 1066 ou 1492 ou 1642 ou 1776 – & l’idée de survivre personnellement à cette éternité m’impressionnaient et me captivaient profondément […]. Je n’oublierai jamais la sensation que je tirai de l’idée de déplacement à travers le temps (si vers l’avant, pourquoi pas vers l’arrière ?) que provoqua en moi cette date de ‘95. » ASF
Cette expérience ancre chez Lovecraft un rapport au temps qui influencera non seulement sa philosophie et le thème de nouvelles, comme Dans l’abîme du temps, mais également ses goûts esthétiques (comme son admiration pour Proust) et philosophiques, ainsi que de nombreux motifs se répétant dans sa fiction.
La littérature constitue pour lui une autre exploration de l’expérience du temps et du passé. Après avoir bien sondé l’univers féerique, le petit aventurier littéraire tombe sur un autre type de conte, beaucoup plus stimulant et parfumé d’encens : Les Mille et Une Nuits. Les rois laissent alors place aux sultans, les pierres nues aux tentures orientales, les tours aux minarets et les ogres aux djinns.
Le garçonnet à l’imaginaire vivace et stimulé s’aménage un espace oriental dans sa chambre, qu’il remplit de bibelots orientaux réclamés à sa mère. Il se convertit au mahométisme et adopte le surnom d’Abdul Alhazred. Comme l’a montré l’essayiste Cédric Monget dans Lovecraft, l’Arabe, l’horreur, il s’agit d’une étape fondamentale dans le chemin de Lovecraft pour s’éloigner de la foi protestante de sa famille. La découverte d’une culture si riche et plus proche de ses goûts personnels, mais éloignée de la religion chrétienne, lui fait découvrir un relativisme culturel fondateur de sa philosophie. Dans cette lignée, il demandera, lorsqu’on lui annoncera, plus tard, que le père Noël est une invention pour le plaisir des enfants, pourquoi cela serait différent avec Dieu.
Son grand-père profite de la maturité de son petit-fils pour lui raconter les histoires fantastiques gothiques qu’il apprécie tant : celles adaptées des auteurs britanniques du siècle passé, d’Ann Radcliffe à Bram Stoker. Néanmoins, il serait erroné d’imaginer le vieux Whipple prenant plaisir à traumatiser son protégé. Au contraire ! Celui-ci prend, par exemple, le temps de l’aider à vaincre sa peur du noir. Il lui fait traverser des pièces de la maison plongées dans le noir, avec de plus en plus d’autonomie.
Un deuil dans la famille
L’année 1896 s’ouvre sur un cataclysme pour le cocon familial. Le 26 janvier, Robie, la grand-mère de Howard, s’éteint. Son petit-fils se souviendra toute sa vie de cet événement comme la fin d’un âge d’or qui aura plongé définitivement sa famille dans la morosité.
L’enfant de 6 ans essaie bien d’égayer les tristes vêtements de deuil des adultes par des rubans de couleur accrochés à la sauvette, cela ne change guère l’abattement général. C’est d’ailleurs à cette période que se déclenchent les vifs cauchemars dont Lovecraft souffrira longtemps.
La découverte du Paradis perdu de John Milton, illustré par Gustave Doré, fournit des images évocatrices à son inconscient.
Dans la nuit, l’enfant de 6 ans est assailli par d’horribles créatures qu’il surnomme « maigres bêtes de la nuit » (nightgaunts). Ces monstres l’embrochent et l’emportent à une vitesse inouïe dans les airs. Ces visions sont si intenses qu’il développe une crainte de fermer les yeux et lutte contre le sommeil. Elles le tourmenteront épisodiquement jusqu’à l’âge de 10 ans. Cependant, après leur disparition, la peur restera ; ce sont ses rêves de fiction qu’elles envahiront.
Sa passion pour la littérature l’amène à explorer la partie la plus importante de la bibliothèque, celle constituée de livres du xviiie siècle. C’est alors qu’il développe réellement son amour des lettres et sa culture par la fréquentation des représentants des Lumières britanniques. Cette avidité pour la lecture vient compenser l’absence d’amis de son âge. À 6 ans, Howard ne fréquente que des adultes. Le développement de son langage se fait donc entre sa famille conservatrice et les livres d’un autre temps. On ne sera donc guère surpris qu’il conserve un goût pour l’archaïsme linguistique. Toute sa vie, il se vantera d’être un des rares contemporains à avoir appris à lire et à parler avec l’anglais du xviiie siècle pour langue maternelle.
Pendant deux ans, il se plonge avec avidité dans la poésie et les revues littéraires de l’époque, améliore sa grammaire et son vocabulaire avec ces références. Parallèlement, sa famille commence à souffrir de problèmes financiers et les domestiques se font de moins en moins nombreux. Déjà se développe chez le jeune garçon une dichotomie entre, d’une part, un présent de plus en plus morose, une détérioration sociale et psychologique de son cocon et, d’autre part, un passé britannique idéalisé. À 6 ans, il déclare d’ailleurs être rétrospectivement du côté des Anglais dans la guerre de l’Indépendance américaine, ce qui ne manque pas de produire son petit effet sur la famille. N’oublions pas que Whipple Phillips tire son nom d’un illustre parent, commodore du côté des colonies durant cette même guerre.
Cette anglophilie littéraire assouvit et développe sa passion pour l’ancien, déjà bien nourrie par les vieilles bâtisses de Providence et l’ambiance victorienne de sa maison. C’est également son goût naissant du fantastique qui se trouve attisé. Difficile de ne pas voir une annonce des horreurs lovecraftiennes dans « les mille milliers de choses visqueuses » grouillant sur un pont « en putréfaction » dans La Complainte du vieux marin de Samuel Taylor Coleridge ; d’autant que Lovecraft n’a pas seulement adoré le poème, il a été très sensible aux inquiétantes illustrations de Gustave Doré.
Très logiquement, ces lectures l’amènent à la découverte de l’Antiquité gréco-romaine. En effet, celle-ci avait servi de référence aux poètes dont Lovecraft se délectait. Pourtant, ce sont surtout les adaptations de la mythologie gréco-romaine par des auteurs comme Bullfinch et Hawthorne qui le feront passer à une nouvelle étape du développement de son imaginaire.
Un fervent païen
Dans les mythes grecs et romains, Lovecraft découvre des histoires imaginaires, épiques et poétiques aux dimensions de l’univers. C’est également un autre saut imaginaire dans un passé idéal qui s’offre à lui. Il s’entiche de la société romaine impériale, aidé en cela par les mosaïques et descriptions que son grand-père lui rapporte de Rome.
C’est à peu près à cette époque, alors qu’il a 7 ans, qu’il se met à l’écriture. Influencé par ses modèles anglais, il commence par des adaptations poétiques de l’Odyssée et l’Iliade d’Homère, de l’Énéide de Virgile, des Métamorphoses d’Ovide et des mythes grecs ou égyptiens. Il décide même de vendre ses œuvres, bien que sa clientèle se limite certainement à sa famille. De là, il rédige sa première fiction, Le Noble indiscret (The Noble Eavesdropper), inspirée par les récits gothiques de son grand-père.
Conformément à son habitude de s’immerger totalement dans sa passion du moment, le jeune Lovecraft choisit alors le nouveau surnom de Lucius Valerius Messala. Il traîne un membre de sa famille au musée de la Rhode Island School of Design, dans le sous-sol duquel sont exposés des moulages en plâtre de sculptures antiques. Howard est aux anges et a l’impression d’être transporté à l’époque de ses rêves. Il commence lui-même la collection de miniatures en plâtre.
Le petit garçon ne s’arrête pas à cette collection. Il dresse de petits autels aux dieux gréco-romains : Pan, Diane, Appolon, Athéna, etc. Cthulhu ne fait pas partie du panthéon, mais cette époque marquera toujours, dans ses souvenirs, le moment où il s’est définitivement détaché des croyances et valeurs chrétiennes. À l’école du dimanche, où sa mère bien plus pieuse l’a inscrit, il va jusqu’à défendre les persécutions romaines contre les chrétiens ! Il faut dire qu’il sait, par ses lectures historiques, que la religion débutante était un facteur d’instabilité sociale pour les autorités romaines soucieuses de l’ordre. De retour chez lui, il s’imagine torturer des chrétiens imaginaires dans des amphithéâtres surgis de son esprit. Compte tenu de ce genre de plaisir, on comprend mieux que les jeux des autres enfants de son âge le lassent ! Définitivement, Lovecraft s’identifie aux valeurs des religions païennes et de l’Empire romain.
C’est encore à cet âge qu’il vit une aventure que l’on croirait sortie de ses futures nouvelles. Alors qu’il joue seul dehors, dans la lumière blême du soleil automnal, il croit apercevoir des dryades et des satyres danser sous les chênes colorés du voisinage. Lorsqu’il évoquera ce souvenir, adulte, il niera qu’il s’agissait d’un jeu d’enfant : pour lui, c’était une véritable impression, à laquelle il donne la même valeur que les expériences religieuses des mystiques judéo-chrétiens ; c’est-à-dire celle d’une hallucination.
Il se passionne également pour le théâtre, dont on sait l’importance dans la culture grecque. Sa chambre voit une scène de papier apparaître. Son respect pour Shakespeare demeurera toute sa vie. Il assiste également, à cette époque, à une représentation dans laquelle joue un enfant de 10 ans, Fritz Leiber, dont le fils devra beaucoup à Lovecraft.
Pendant ce temps, le cocon familial évolue. Le 3 janvier 1897, sa tante Annie se marie avec Edward Gamwell et le suit dans le Massachusetts. Avec ce départ, la maison Phillips perd son plus joyeux atout.
La naissance de grandes passions
En 1898, alors qu’il va avoir 8 ans, le petit païen découvre dans les pages d’un livre un imaginaire encore plus bouleversant que la mythologie, plus terrifiant que les histoires de son grand-père, plus évocateur que les contes merveilleux. Il se découvre un mentor défunt : Edgar Allan Poe.
Cette découverte correspond au début de sa passion pour l’écriture et l’oriente probablement définitivement sur la voie du fantastique. Si Lovecraft s’était, à ce moment, passionné pour Les Quatre Filles du docteur March de Louisa May Alcott ou Orgueil et préjugés de Jane Austen, aurait-il été un écrivain de romans de mœurs ? Un monde parallèle amusant mais complètement impossible. Il faut bien voir ces passions comme l’aboutissement de toutes les années précédentes plutôt qu’un événement décisif.
Quoi qu’il en soit, c’est à ce moment que le petit Lovecraft se lance réellement dans la création littéraire. Il multiplie les textes courts de jeunesse l’année de ses 7 ans : La Petite Bouteille de verre, La Caverne secrète ou l’Aventure de John Lee, Le Mystère du cimetière ou la Revanche d’un mort.
Par chance pour nous, ces récits ont survécu ! Toutefois, l’amateur de fantastique cosmique sera bien déçu. Force est de remarquer, comme le souligne l’essayiste S. T. Joshi dans sa biographie consacrée à Lovecraft, qu’on y voit beaucoup moins l’influence de Poe que celle des romans de gares (les dime novels) et des romans d’aventures qu’il lisait alors. Seule La Petite Bouteille de verre utilise les codes de la chasse au trésor avec une espièglerie ludique qui n’est pas sans rappeler le récit fondateur de Poe : Le Scarabée d’or.
La mort de son père, en juillet, n’améliore pas l’ambiance de la maison, et le petit garçon développe ce qui s’avère a posteriori comme de nombreux symptômes de dépression, qui sont interprétés comme les signes d’un faible « système nerveux », selon les théories psychologiques de l’époque. Les tocs qu’il acquiert font même penser à la chorée, une maladie infantile dont il ne manifeste toutefois pas d’autres symptômes.
Tout cela n’amoindrit heureusement pas ses capacités intellectuelles et l’enfant continue ses apprentissages. Son prochain sujet d’étude est le latin, inspiré par les modèles des poètes anglais du xviiie siècle. À l’instar de Dryden, il traduit les illustres poètes romains : Virgile, Ovide, mais aussi Horace et Juvénal.
Parallèlement, son intérêt pour les sciences ne cesse de croître. Cela tient probablement à l’influence des Lumières anglaises, qu’il admire, mais également à l’enthousiasme de Poe pour ces disciplines. Il commence par adopter une approche encyclopédique, amassant des faits et connaissances. Les dictionnaires, notamment grâce à leurs belles illustrations, deviennent le nouveau territoire qu’il arpente ; il y croise des catalogues de tenues médiévales, de blasons, d’oiseaux, de reptiles et de toutes sortes d’animaux, pour finalement tomber en admiration devant les instruments de chimie.
Ni une ni deux, le jeune enthousiaste réclame un kit de petit chimiste à sa mère. Celle-ci cède, comme à tous ses caprices. De son côté, sa tante Lillian lui offre le livre The Young Chemist
