La Campagne avec Thucydide - Albert Thibaudet - E-Book

La Campagne avec Thucydide E-Book

Albert Thibaudet

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Beschreibung

De la guerre du Péloponnèse à la guerre de 14-18. Dans ce texte, un soldat de la Grande Guerre nous offre une mise en perspective avec la guerre qu'il vit.

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Seitenzahl: 399

Veröffentlichungsjahr: 2023

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La Campagne avec Thucydide

Albert Thibaudet

1922

© 2023 V. Florentin

Tous droits réservés

ISBN : 978-2-3224 -8098 -2

Édition : BoD - Books on Demand, Norderstedt.

TABLE DES MATIÈRES

LA CAMPAGNE AVEC THUCYDIDE

CHAPITRE II L’HISTOIRE

CHAPITRE IV L’IMPÉRIALISME

CHAPITRE V LES SENTIMENTS ET LES IDÉES

CHAPITRE VI LA FIGURE DES ÉTATS

CHAPITRE VII LES DEUX GUERRES

La moitié environ de ces pages ont paru en 1920 dans les premiers numéros de la Revue de Genève. Presque tout le livre avait été jeté sur le papier, à l’état de notes décousues, pendant l’hiver de 1917. Les hasards de la vie militaire m’avaient procuré, chez les Anglais, le filon d’un camp vide à garder avec quatre hommes. Un premier était voué à la cuisine, un second au bois, et les deux autres employés au ravitaillement, distant de deux kilomètres. Quelques Anglais égarés nous rendaient de temps en temps visite, prenaient du thé et laissaient du tabac. Le flot militaire s’était alors retiré de ce pays de Morcourt, rendu à une solitude complète. Les cinq Robinsons restèrent là deux mois, jusqu’au moment où, le service anglais ayant pris le parti de démolir ces baraques, il n’y eut plus rien à garder. Ces croupes gelées dans le froid sec et le soleil d’hiver faisaient un beau promenoir philosophique. Le caporal, n’ayant alors aucune passion ni aucun service qui le troublassent, put convertir son étroite baraque de planches en poêle cartésien. Il crut cependant que son habit bleu exigeait que ses méditations prissent la guerre pour objet, et, comme il portait un Thucydide dans son sac, il le relut à loisir et lentement. On ne lit bien que la plume à la main ; il entassa les griffonnages jusqu’au moment où l’équipe débusquée dut reprendre, sur les grandes routes et sous le ciré canari, la pioche et la massette.

Mon ami Camille Mauclair possède dans la montagne de Grasse, entre les oliviers, un bastidon rustique que les bons lettrés connaissent bien sans le connaître : lui, seshabitants, ses voisins et son paysage forment en effet les personnages et le décor du livre charmant de Francis de Miomandre (qui y habita longtemps), Au bon soleil. Mauclair et Madame Mauclair l’offrirent comme lieu de repos au guerrier délivré du harnais. J’y passai les mois de mai et juin 1919, dans les roses, les genêts et les lucioles, et, ayant emporté mes notes avec un grand Thucydide d’Arnold, j’y rédigeai, ces deux mois, ce livre sous le néflier du Japon que les lecteurs de Francis ont respiré dans ses dialogues.

À cette époque où l’intelligence restait en France mobilisée, je songeais qu’une revue européenne, établie en Suisse, serait nécessaire, au lendemain de la guerre, pour servir de forum à une littérature de ce genre. Et je n’étais pas seul à éprouver ce besoin, car j’appris bientôt sans surprise que Robert de Traz avait eu la même idée, et, ce qui valait mieux, qu’il la réalisait. Quand il me demanda ma collaboration pour la Revue de Genève, je pus lui répondre que je l’avais pressentie et que je travaillais pour elle avant d’en connaître l’existence.

Je rappelle ces circonstances simplement pour remettre autour de ce livre l’atmosphère d’aisance, de tranquillité et de liberté où il a été écrit. Je l’ai laissé tel qu’il a été rédigé en 1919, dans un coin de Provence, pendant que les traités de Versailles et de la banlieue fondaient la nouvelle Europe. Il ne me semble pas que ces repos sous le platane, à cette époque, fussent inutiles ou interdits. Et était-il davantage mauvais de s’y préparer pendant la guerre, de les entrevoir non seulement à son horizon personnel, mais à l’horizon du monde ?

S’il arrive à des hellénistes et à des historiens d’ouvrir mon livre, je leur demande leur indulgence. Il existe un bon ouvrage anglais sur Thucydide et l’histoire de son temps. On en ferait un autre encore plus intéressant sur Thucydide et l’histoire de notre temps. Je n’ai nullement prétendu l’écrire. Le sujet est encore à peu près intactpour un historien plus pénétré des choses grecques que je ne le suis, ou mieux placé que moi dans le courant de la vie politique moderne. Ces notes sans prétention ne sauraient déflorer une si belle matière. Elles trouveraient leur meilleur succès si elles inspiraient à quelqu’un, à la fois par leurs suggestions et par leurs défauts, l’idée de la traiter dignement.

LA CAMPAGNE AVEC THUCYDIDE

Il semble qu’il y ait, comme en des œuvres d’art, une vie intérieure intense et un rayonnement indéfini dans certains apologues de l’antiquité. Apologue, allégorie, mythe, je ne sais : des histoires simples, en tout cas, qui respirent d’intelligence subtile. Je ne me souviens plus du sens que je voyais autrefois à l’histoire de la sibylle de Cumes et de ses livres, je sais seulement que ce sens me charmait, et que j’y vois aujourd’hui un sens qui, certainement, n’est pas le même, et qui me séduit et me fait songer autant que l’ancien.

On sait le conte. La Sibylle apporta un jour à Tarquin neuf livres dans lesquels était contenu l’avenir de Rome, et dont elle demandait beaucoup d’argent. Tarquin, économe, refusa. L’année suivante, elle revint, dit au roi qu’elle avait brûlé trois de ses neuf livres et lui offrit les autres pour le même prix. Tarquin la tint pour folle et la chassa. Un an après il la revit : elle avait brûlé trois livres encore, et des trois qui restaient elle voulait toujours la même somme. Tarquin alors, soit sur un bon conseil, soit de lui-même, la reconnut pour sage, lui fit compter l’argent et les trois livres furent conservés dans le Capitole : les livres sibyllins.

Les prêtres qui gardaient les livres sibyllins, pour peu qu’ils eussent le goût poétique, pouvaient proposer de nombreux thèmes à leur imagination. Les trouvant plus chers — aux deux sens du mot — d’être un reste et un débris, éprouvèrent peut-être déjà cette poésie des ruines que les Orientaux et les Grecs ignorèrent et que les grands Latins allaient donner à l’humanité. Mais aussi, dans ces corporations de devins, où l’esprit était tendu tout entier vers le futur, où l’on contractait comme à Delphes un sens inquiet et scrupuleux de l’avenir pareil à celui du passé chez nos historiens, peut-être, en pensant aux six livres perdus, dut-on songer que cette proportion d’un tiers dans notre connaissance possible de l’avenir était à peu près normale et proportionnée à l’intelligence humaine. L’étude de l’histoire peut nous amener à conclure qu’en matière historique il y a des lois et que ce qui a été sera. Elle peut aussi nous conduire à penser que la durée historique comporte autant d’imprévisible que la durée psychologique, et que l’histoire figure un apport incessant d’irréductible et de nouveau. Les deux raisonnements sont également vrais et se mettraient face à face comme les preuves des antinomies kantiennes. Mais à la longue l’impression nous vient que dans la réalité les deux ordres auxquels ils correspondent sont mêlés indiscernablement, que ce qui est raisonnablement prévisible existe, débordé de toutes parts par ce qui ne l’est point, par ce qui a pour essence de ne point l’être, que l’intelligence humaine, appliquée à la pratique, doit sans cesse faire une moyenne entre les deux tableaux, et que cette proportion d’un tiers prévisible (dépourvue de sens au point de vue théorique) constituerait une croyance pragmatique assez saine, fournirait une bonne base à la sage Descartomancie que prêche un journaliste qui n’est point du tout une bête, M. Louis Forest.

Ce tiers prévisible, fondé sur la régularité des lois de l’univers, suffit, quand nous savons l’exploiter, à notre action et à l’enchaînement à peu près raisonnable de notre vie individuelle et sociale. Sans lui nous ne saurions vivre. Mais sans les deux tiers d’imprévisible nous ne vivrions pas davantage, ou plutôt nous vivrions à l’état de machine. La Sibylle avait dû vendre au roi de Rome plus cher encore une prévision de trois neuvièmes qu’une prévision de neuf neuvièmes. Une prévision complète de l’avenir enlèverait à notre action tout son caractère humain, vivant, tragique. Et, à notre intelligence, elle n’offrirait aucun intérêt. Nous connaîtrions deux passés, l’un en arrière, l’autre en avant. Une histoire de l’avenir, doublant l’histoire du passé, à quoi bon, alors qu’une vie d’homme, absorbée par l’histoire et oublieuse de tout le reste, arrive juste à connaître de ce passé un lambeau ou des poussières ? Le passé m’offre toujours assez de nouveau, dussè-je vivre cent ans, pour que le nouveau d’un avenir intégralement prévisible me paraisse superflu. N’imitons pas ce bachelier à qui ses professeurs avaient donné pour Sophocle une estime qui lui faisait déplorer profondément la perte de cent de ses pièces, mais n’avait pas suffi pour qu’il eût jamais consenti à lire une des sept qui nous sont demeurées. En histoire comme ailleurs, le tiers d’avenir prévisible donne du poids, un sens, une portée, à notre connaissance du passé, les deux tiers imprévisibles lui fournissent une atmosphère et des ailes.

À un certain degré de raréfaction le prévisible et l’imprévisible finissent par se confondre. Sur le chemin de l’histoire des livres sibyllins on pourrait placer ce conte d’Orient que rapporte Anatole France. Une histoire du monde, composée sur l’ordre d’un prince par tous les savants de son royaume et qui charge je ne sais combien de chameaux, finit par s’abréger, de résumé en résumé, en cette ligne : ils vécurent, ils souffrirent, ils moururent. Elle résume aussi bien l’histoire future que l’histoire passée : un pur κτῆμα ἐς ἀεί.

L’histoire de la sibylle de Cumes, sa variante sur le beau proverbe delphique : la moitié est plus que le tout, me venaient souvent, pendant la guerre, à l’imagination. Lorsque j’étais obligé de limiter ma bibliothèque à ce que peut recevoir un sac de soldat, trois livres me suffisaient (six volumes qu’avec de la complaisance finissaient toujours par contenir Azor et son cortège de musettes), un Montaigne, un Virgile, un Thucydide. Un soldat de 1914 pouvait être un homme qui vit avec poésie un moment important de l’histoire, et comme à l’étape on puise dans sa main l’eau des sources, confondues ici avec des essences éternelles, en Montaigne je puisais l’eau de la vie, en Virgile l’eau de la poésie, en Thucydide l’eau de l’histoire. Les trois formes, Naïades, Nymphes ou Parques, française, latine et grecque, s’enchaînaient comme un chœur parfait autour de mon sac, et une sibylle ingénieuse m’enseignait que, reste et témoin de milliers d’autres, cette bibliothèque de trois livres était strictement d’un prix plus haut que les six et les neuf, les dix et les cent, les mille et les dix mille, aujourd’hui lointains, inexistants, brûlés.

J’ai écrit beaucoup dans les marges de tous trois (je n’ai jamais plus barbouillé de papier que pendant ces quatre ans). Les marges sont ici une façon de parler. J’écrivais sur des feuilles auxquelles j’avais bien soin de donner la figure extérieure de lettres. L’apparence d’écrire des « mémoires » vous attirait, dans nos tribus nomades, des étonnements et des quolibets. Rien de plus naturel. Écrire pour soi est aussi absurde, socialement, que parler tout haut à soi et pour soi. Le dialogue étant la forme normale de l’écriture, mes lignes en prenaient l’apparence. Et ce n’était point qu’une apparence. J’entrais aussi docilement dans cet habit que dans mon bourgeron ; ce sont bien des lettres à Montaigne ou à Thucydide, tous ces petits morceaux de papier que je garde dans un meuble, et d’où je tire aujourd’hui ce livre, des correspondances entre un front de guerre et un arrière de paix, entre l’aujourd’hui et l’hier, entre le moment et la chose de toujours.

Cette chose de toujours que Thucydide a voulu réaliser dans son livre, elle a reçu de cette guerre sa preuve authentique. Il est beau de voir les lignes de la guerre entre les nations épouser les lignes de la guerre entre les cités, telles que les a isolées et retracées le génie solitaire du fils d’Oloros. L’Histoire de la Guerre du Péloponèse cristallise comme un diamant lumineux le tiers prévisible que comportait la guerre mondiale.

Entre ce cartouche oriental du : ils vécurent, ils souffrirent, ils moururent, — et le détail innombrable, toujours nouveau de l’histoire, l’esprit grec a compris qu’il y avait place pour un raccourci à la fois généralisateur et vivant, faiseur d’ordre et créateur d’humanité. Clio comme la sibylle de Cumes, s’est arrêtée en un point, en une juste mesure digne de ce Capitole qui garde l’écrit où la sagesse la fixa. L’histoire de Thucydide développe, rend présents, vivants et ordonnés, comme des frontons du Parthénon, les thèmes éternels de la vie, de la souffrance et de la mort tels qu’il s’imposent à l’homme constructeur, destructeur et défenseur de cités. Ils nous arrêtent en un point solide, en un foyer indestructible de l’esprit. Par eux lentement notre intelligence prend de la dureté et du poids, ainsi que les madriers et les poutres de la construction primitive sont devenus, dans le temple grec, pierre et marbre, et ont transporté intact à une matière solide et compacte le détail même des formes qu’inspira la matière encore molle et docile du bois.

CHAPITRE PREMIERL’HISTORIEN

Thucydide, bien qu’il ait eu dès le début de la guerre l’intention de se consacrer à son histoire, écrit sans doute sur l’histoire faute de pouvoir faire l’histoire, être de l’histoire. On lui donnerait volontiers pour devise le mot de son contemporain Démocrite : λόγος σκιά ἔργου. Le discours est l’ombre de l’action. Mais la merveille de l’esprit humain ne consiste-t-elle pas à faire avec des ombres une réalité dont le corps lui-même ensuite paraîtra l’ombre ? Le dessin, selon la légende, est né du trait par lequel un homme circonscrivit un jour sur un mur l’ombre d’un corps qu’il aimait, et de ce trait autour d’une ombre naît le monde des formes éternelles.

Il a écrit sur l’histoire comme un homme d’aujourd’hui, Stendhal, par exemple, écrit sur l’amour. Rémy de Gourmont a fait des livres sur l’amour une psychologie qu’on pourrait être tenté d’appliquer à ces livres sur l’ambition que sont la plupart des ouvrages de grande histoire ou de grande politique depuis Hécatée de Milet jusqu’à Auguste Comte. « On n’écrit jamais sur l’amour en état de santé parfaite. Il faut pour cela être malade de corps ou de sentiment, éprouver des troubles physiques ou psychologiques. Un homme parfaitement sain, jeune, fort et joyeux, fait l’amour et n’écrit pas sur l’amour ; il ne lit pas non plus de livres écrits sur l’amour. Le sujet l’intéresse comme action, et non comme dissertation. »

Attitude élégante chez l’auteur de Sixtine et de la Physique de l’amour, mais, comme toutes les affirmations de ce genre, cela n’est vrai qu’à moitié. M. Desmaisons trouverait ici de quoi répondre à M. Delarue. Cet état de santé, de jeunesse, de force et de joie parfaites, on le verra par exemple chez un jeune Anglais construit pour l’eau froide, le foot-ball et la chasse au renard ; il donne admirablement un bonheur de surface, sans dessous, et, après tout, le bonheur tout court. Aimer sans complications sentimentales fait partie de ce bonheur, y tient une place analogue à celle des autres satisfactions normales, tant physiques que morales. Qui a tiré cette destinée à la loterie ne pouvait évidemment amener un meilleur numéro. C’est là faire l’amour au sens presque tout physique où l’entend Gourmont, mais est-ce connaître l’amour, sentir l’amour, vivre l’amour, avec la signification que toute la sensibilité moderne, particulièrement française, donne à ce mot, et qu’un grammairien est par conséquent obligé de lui maintenir ? Certainement non. L’amour, tel qu’il existe pour des amants de chez nous, pour des amants français, est tout de même quelque chose d’un peu plus délicat, multiple et tourmenté. L’amour n’intéresse comme action et non comme dissertation que s’il est tout physique, et l’amour purement physique n’est peut-être comme l’individu isolé qu’une abstraction sociale. Il comporte chez tout être un minimum de cristallisation. Or, cristalliser, c’est disserter. Faire l’amour, pour un homme, c’est déjà écrire sur l’amour. Écrire sur l’amour, c’est encore faire l’amour, puisque c’est se souvenir, c’est espérer, et si l’on enlève de l’amour le souvenir et l’espérance, le passé et l’avenir, qu’est-ce qu’il en reste ?

Dans l’autre grande passion humaine, l’ambition, et dans la vie politique où elle s’exerce, on verrait des rapports généraux analogues. Un véritable homme politique, dirait-on ici en calquant Gourmont, gouverne et n’écrit pas sur le gouvernement, le sujet l’intéresse comme action et non comme dissertation. Évidemment, il faut faire les distinctions nécessaires. En amour, la cristallisation se sépare facilement, à l’analyse, de l’acte ou du fait sur lequel on cristallise. En politique, elle se sépare plus mal, mais il n’y a qu’à analyser plus délicatement. Ici, la cristallisation s’appelle l’imagination, comme l’imagination, dans la métaphore de Stendhal est devenue, par un fait même d’imagination cristallisatrice, la cristallisation.

Il n’y a pas de grand politique, pas plus que de grand militaire, sans imagination, sans une puissante et riche imagination. Je n’insiste pas, on l’a déjà dit et démontré : « Il ne suffit pas, écrit un général français tué pendant la guerre, d’un courage inébranlable, pour concevoir à l’instant de la défaite de Caldiero, l’étonnante manœuvre d’Arcole ; pour imaginer l’ingénieuse défensive offensive de Rivoli et cette prodigieuse embuscade d’Austerlitz. Si les campagnes et les batailles de Napoléon inspirent tant d’admiration, et semblent aux militaires de véritables œuvres d’art, c’est à cause du tour original, extraordinaire, dû à l’effort d’imagination qui les a produites, et qui les distingue des opérations conduites régulièrement, dans la voie la plus naturelle, pour les esprits ordinaires. » Ce qui est vrai de l’art de la guerre est tellement vrai de l’art politique que l’un et l’autre, et les deux imaginations auxquelles ils correspondent, figurent les deux espèces d’un genre. On reconnaît dans le Code civil et le blocus continental des œuvres d’imagination extraordinaire : imagination précise et puissante qui réalise dans le premier cas le citoyen moderne administré, dans le second la lutte entre un empire de terre et un empire de mer. Bismarck excitait sa puissance d’imagination politique en se faisant jouer par sa femme des sonates de Beethoven. En 1866, entre Guillaume et les militaires, qui veulent une entrée triomphale et en musique dans Vienne, et Bismarck qui veut ménager l’Autriche, il y a la différence exacte entre d’honnêtes professionnels appliqués à leur tâche et un homme d’imagination vaste qui construit d’avance la figure d’une Europe centrale organisés, comme Napoléon, construisait celle d’une Europe continentale organisée. Le Testament Politique de Richelieu — en dehors de ses grandes imaginations de politique extérieure — nous le montre imaginant un noble, un évêque ou un bourgeois avec le même réalisme substantiel et charnu qu’un Napoléon met à se représenter au physique et au moral un soldat de son armée, que le Bismarck de la loi sur les retraites (autre œuvre de grande imagination constructrice) se représente un ouvrier allemand. Car on ne se représente bien ce qui doit être que par le jeu des mêmes facultés qui font que l’on se représente bien ce qui est.

On n’est un homme d’action que si on imagine, de même qu’on n’est un homme d’amour que si on cristallise. Sans imagination, sans cristallisation, il n’y a que le spécialiste borné et l’animal reproducteur. Mais, dans les deux ordres, l’imagination et la cristallisation, si elles sont seules, se dissipent en la même fumée. Il est certain que Louis-Philippe manquait d’imagination, mais son gouvernement valait mieux que ceux de M. de Polignac ou des hommes de 1848, qui n’avaient guère que cela. Napoléon à Sainte-Hélène, quand la captivité a ankylosé ses facultés d’action, fait de l’imagination politique extravagante à la Victor Hugo. L’amour qui n’est que cristallisation pure porte un nom, c’est l’amour platonique, qui peut se dispenser de la présence réelle de la personne, celui de Dante pour Béatrice, de Jaufré Rudel pour la comtesse de Tripoli ou de Victor Cousin pour Mme de Longueville. Alors cette cristallisation cesse à peu près d’être cristallisation amoureuse, elle devient cristallisation artistique, elle se confond peu à peu avec une véritable impuissance d’aimer. Il y a quelque chose d’analogue dans l’ordre de l’action politique et dans ce qui répond à la passion ambitieuse. C’est la politique en idée, l’ambition platonique, qui ne va pas sans l’impuissance d’agir : celle de Platon, de Rousseau, de Comte. L’imagination y est pure, comme plus haut la cristallisation, imagination constructrice qui bâtit de grandes idées comme la cristallisation de l’amour platonique construisait de belles figures. Ces idées et ces figures serviront d’ailleurs à d’autres, qui sauront en nourrir leur action et leur amour : une partie des vues politiques de Rousseau ont pu passer dans nos constitutions modernes, et le souvenir de Béatrice a, chez des milliers de couples, donné plus de finesse au véritable amour. Mais il n’y a aucune raison pour qu’on n’écrive pas sur l’amour du fonds dont on aime, sur l’action politique du fonds dont on agit. Racine écrit ses tragédies d’amour quand il commence d’aimer et les cesse quand, cessant d’aimer, il se marie. Si Stendhal ne fut pas un grand amoureux, ce fut tout de même un vrai amoureux. On peut l’appeler au moins le Jomini de l’amour. Et quand je regarde mes contemporains, je vois l’amour tenir bien autant de place chez la moyenne de ceux qui en écrivent que chez la moyenne de ceux qui n’en écrivent pas. Ainsi et plus encore pour l’action. De grands hommes d’action et même la plupart d’entre eux, ont agi en écrivant, écrit en agissant ; une certaine écriture imperatoria leur est même assez commune et les tient très haut : César, Henri IV, Napoléon, Frédéric II, Bismarck. L’action et le style ne se font d’ailleurs point face chez eux, comme deux colonnes d’Hercule opposées. Entre leur action et leur style il y a un palier qui réunit tout dans une même essence, et qui leur est parole. Ils ont parlé, ce qui est chez un homme d’action agir ; et leur style est celui de la parole, non de l’écrit.

Puis, être amoureux, c’est être conduit à penser à l’amour, agir c’est être conduit à penser à l’action. Quand l’amour ou l’action sont froissés, comprimés ou heurtés, leur pensée s’impose, se formule de façon plus aiguë ; les contrariétés donnent à l’un comme à l’autre sa conscience — dites en termes bergsoniens que cette pensée est une coupe, une détente de la vie qui s’arrête, se manifeste dans cet arrêt comme l’étoile filante dans la ligne où elle se détruit, — ou transférez à la pensée ces lignes que je cueille dans le même livre de Gourmont : « Le christianisme a maté la chair comme un resserrement de roches mate un fleuve dans son cours : il a obtenu des chutes, des cascades, des bouillonnements, des tourbillons et beaucoup d’écume. » Ces chutes et ces bouillons et ces écumes sont encore de l’eau. Ainsi amour et pensée sur l’amour, action et pensée sur l’action, ne sauraient se dissocier chez l’homme complet d’amour ni chez l’homme complet d’action.

Il n’est pas plus exact, et pour les mêmes raisons, de dire avec Gourmont : « De ce fait qu’il faut être au moins un peu malade pour écrire sur l’amour, il s’ensuit que tous les livres de ce genre sont des livres tristes, cyniques ou désenchantés. Les traités de l’amour sont rédigés avec des regrets, des désillusions, de la rage, de la mélancolie, de la rancune, de la haine, jamais de l’amour. » Mais pas du tout. Le signalement de Gourmont s’applique tout juste au livre de Senancour, qui était en effet malade et pessimiste. Il ne s’étend ni au Phèdre ni au Banquet qui sont deux traités de l’amour, ni à Stendhal, pour qui l’amour est bien la seule chose délicieuse de la vie, ni à la Physiologie de M. Bourget, ni aux deux livres sur l’Amour de M. Mauclair, ni à l’Essai sur l’Amour de M. Montfort, ni à la plupart des autres ouvrages de ce genre. « Tristes, cyniques, désenchantés ». Il faut bien qu’il y ait dans de tels livres mélancolie, goût de la volupté, et les alternatives d’enchantement et de désenchantement, temps faible et temps fort de ce rythme poétique ; mais Gourmont, qui écrit dans ces lignes un traité des traités sur l’amour a tout l’air de projeter lui-même sur eux cette tristesse qu’il leur reproche ensuite de projeter sur l’amour : il l’y retrouve parce qu’il l’y a mise.

Je ne croyais pas que mon détour irait si loin, mais enfin je reviens à Thucydide. Thucydide est évidemment une tête politique puissante, équilibrée, complète. L’accident qui coupe brusquement sa destinée politique, qui le confine dans l’exil et la retraite et le concentre en réflexions et en écrits, n’altère pas (sauf probablement en ce qui concerne Cléon) la tranquillité de son jugement. Rien à peu près de ces regrets, désillusion, rage, mélancolie, rancune, haine que Gourmont croit voir dans les traités sur l’amour, et qu’il n’y a aucune raison de principe pour que nous trouvions dans les traités de l’ordre politique et historique, mais que tout de même en réalité nous y rencontrons quelquefois et même assez souvent. C’est ainsi que Platon, dans la République, n’aborde pas la politique avec la même joie lumineuse et profonde qu’il apportait dans le Phèdre et le Banquet aux choses de l’amour. Thucydide a écrit son histoire du même fonds dont il aurait agi s’il était resté général et homme politique, de même que Racine ou Stendhal (je ne dis pas Rousseau) écrivaient de l’amour ou sur l’amour du même fonds dont ils aimaient.

On trouvera peut-être un peu artificielle cette insistance à mettre sur le même plan deux questions fort différentes et à impliquer Thucydide dans une comparaison inhabituelle. C’était pourtant une coutume assez juste de notre psychologie classique, après Montaigne et l’auteur du Discours sur les passions de l’Amour, que de considérer en fonction l’un de l’autre l’amour et l’ambition, et Stendhal lui-même, élève des idéologues, n’y a pas manqué. Selon Montaigne, l’amour et l’ambition s’excluent, et quand ils sont en lutte dans une même conscience, l’un et l’autre à leur plus haut point, la seconde l’emporte toujours. Pascal les aimerait alternés, une belle vie devant commencer par l’amour et finir par l’ambition. Stendhal a montré souvent que la grande culture amoureuse française du xviie et du xviiie siècles, dans son détail sentimental et intellectuel, son raffinement de conscience et d’analyse, sa merveilleuse histoire et sa riche littérature, chef-d’œuvre de notre civilisation, n’allait pas dans l’ancienne France sans la monarchie centralisée et l’absence de vie politique. Évidemment l’ambition et l’amour sont deux puissances du même ordre, et le même homme est apte généralement à l’une comme à l’autre : les écrits de jeunesse de Napoléon, sa vie jusqu’à la campagne d’Italie, nous le montrent capable d’une passion dévorante qui aurait sans doute été sa destinée s’il avait fait sous la monarchie sa carrière d’officier sans appui. Il faut choisir entre elles, ou la destinée choisit pour nous. Mais une belle vie d’ambition sera chez un Napoléon aussi riche, aussi infiniment nuancée que l’est une grande vie d’amour.

Une complète nature d’homme moderne (je laisse de côté l’exception des spectateurs et des philosophes) a donc le choix entre ces deux registres. Vouloir l’un et l’autre entièrement serait désirer comme les enfants à la foire. La société peut choisir en gros pour l’individu : ainsi l’ancienne France avait choisi l’amour. Un Thucydide s’explique en partie par le choix différent qu’a fait de l’autre registre la cité antique.

La cristallisation propre de l’amour est évidemment une cristallisation amoureuse ; mais nous la voyons tendre chez un Dante ou un Pétrarque à une cristallisation idéologique ou esthétique. Dans la cité grecque l’amour cherche à prendre, il est encouragé à prendre une cristallisation politique. La seule forme de l’amour qui cristallise publiquement avec une bonne conscience, avec des raffinements qui donnent leur caractère et leur achèvement à la sculpture et à la philosophie du ve siècle, comme l’amour moderne le fait pour le théâtre et le roman, c’est avec mille nuances l’amitié passionnée entre jeunes gens ou entre hommes et adolescents. Ce que nous savons de ces mœurs, aussi bien en Crète, à Sparte, à Thèbes qu’à Athènes, nous les montre données fort naturellement dans une société où l’homme seul, actuel ou futur, soldat et citoyen, avait une valeur, une réalité publique. Cet amour qui nous paraît si normal et si robustement candide dans la littérature des Grecs, il perd sa bonne conscience en plusieurs étapes, dont la principale est l’étape romaine. Rome, en intégrant à la cité la femme, vestale ou matrone, a fait tourner en même temps et par là même sa littérature dans le sens de l’amour féminin, dont Lucrèce, Virgile, Ovide, Tibulle, Properce, développeront les nuances avec une complaisance inconnue aux Grecs. La deuxième églogue virgilienne, d’ailleurs presque unique dans la littérature latine, est un exercice de lettré sur des thèmes grecs, avec des vers d’ailleurs aussi beaux et de même source que ceux de l’Après-midi d’un Faune. (Je ne parle pas d’Horace à peu près aussi étranger à l’amour que Boileau, mais moins honnêtement). En même temps, Rome conserve de l’amour grec, en y ajoutant même beaucoup, tout son côté physique et grossier. Ce n’est plus que le gitonisme, voué par l’Église victorieuse au bûcher des hérétiques. La femme fait désormais partie de la société au même titre que l’homme, en attendant qu’elle devienne le noyau même de la « société » et du « monde », et que la cité se féminise avec le même excès qui l’avait, chez les Grecs, masculinisée.

On comprend alors un peu cette maturité, cette plénitude vigoureuse et qu’aucun moderne n’a pu atteindre, même de loin, de la culture politique chez Thucydide. La quantité et la qualité même de la culture féminine et morale, chrétienne et française, qu’il a fallu pour produire un Pascal et un La Bruyère, un Stendhal et un Sainte-Beuve, transportons-les à la culture exclusivement masculine et politique que peut présenter chez les Grecs un Thucydide. Voyons dans cette culture politique donnée par le génie de la cité antique l’équivalent de la culture intérieure donnée par le génie de la Cité de Dieu. Un même nombre, une même loi, ici dans le milieu politique et là dans le milieu moral : un Discours sur les passions de l’ambition forme avec Thucydide la somme oratoire d’une civilisation, comme un Discours sur les passions de l’amour donne le schéma verbal d’une autre civilisation. L’ambition et l’amour sont faits du même métal et ces hommes aussi. Ils se répondent en des groupes alternés avec ce même équilibre établi dans les deux moitiés de l’Apothéose d’Ingres.

On comparerait facilement le génie de Thucydide et le génie de Montesquieu, mais moins facilement la place et l’assiette de ces deux génies dans leur temps. Un Montesquieu occupe moins qu’un Rousseau et un Voltaire, moins qu’un Pascal et un La Bruyère le centre des idées, des préoccupations et de l’être même de son époque. Si l’homme antique est avant tout un animal politique, l’homme moderne, surtout chrétien et français, est davantage un être religieux et social. Sa religion ou les succédanés sentimentaux qu’il donne à cette religion, les sociétés multiples et complexes auxquelles il appartient avant d’appartenir à l’État, la « société » surtout, et le « monde », termes qu’il serait aussi impossible de faire passer dans une langue ancienne que chocolat et tabac, tout cela désigne bien comme centre d’une époque une Nouvelle Héloïse plutôt qu’un Esprit des Lois. Mais dans une civilisation politique un livre comme celui de Thucydide occupe rigoureusement cette place centrale, cette ligne d’axe. On peut lui voir la même force de résonance que nous voyons à Pascal ou à Rousseau dans le monde moderne. De là — il me semblait en avoir eu le sentiment très exact pendant la guerre — son actualité. La guerre a donné pendant cinq ans aux États, en les ramassant uniquement dans leur être politique et militaire, la figure de cités grecques. Noyon fut notre Décélie. J’éprouvais là-bas que la lecture de Thucydide en même temps me mettait en pleine réalité contemporaine, et m’en isolait pour me placer dans le monde des lois, de l’abstrait. Par lui le procès où j’étais pris se sublimisait dans une grande épure des destinées humaines. Le son politique qu’il rendait se propageait en ondes aussi éternelles que les sons religieux des Pensées, le son d’amour de la Nouvelle Héloïse.

L’Histoire, telle que l’a comprise et exposée Thucydide, est placée au cœur de la vie et de l’intelligence grecques. La vie grecque, je veux dire la cité, les remparts, la mer, la palestre, la sculpture, Olympie, Delphes. Comme la géométrie grecque dans l’ordre théorique, Thucydide nous fournit ici cette clef, l’idée du vrai…

Non, pour parler rigoureusement, le vrai. Lorsque nous y portons une réflexion intense, la réalité du fait historique, comme toute réalité humaine et vivante, se complique, se multiplie, se brise en nuances, se développe en finesses ; le système clos que constitue un livre comme celui de Thucydide se détaille, se broie comme le monde de Démocrite en des milliards de systèmes, de totalités vivantes qui ne sont pas seulement des individus et des cités. Qu’est-ce que Cléon ? Qu’est-ce que Sparte ? Quel rôle jouèrent dans la guerre la question du blé, celle des espèces monnayées, celle du Barbare ? Quelles causes de la guerre doivent s’ajouter à celles que donne Thucydide ? Toute cette série indéfinie des questions que soulève l’ouvrage le fractionne en des pensées dont la file successive, c’est-à-dire l’ensemble jamais totalisé, constituerait l’histoire. Cette pulvérisation conduit une intelligence faible au scepticisme historique et à rappeler comme parabole d’évangile l’anecdote de Walter Raleigh à la tour de Londres. Ainsi, lorsque Henri Poincaré eût, dans un petit volume exotérique de grande diffusion, popularisé les idées des métagéomètres et montré quel rôle jouait la commodité dans la géométrie euclidienne, bien des gens s’en allèrent répétant que le professeur Poincaré ne croyait même plus à la vérité des mathématiques, et, tout comme le bonhomme Strepsiade trouve dans la philosophie de Socrate un moyen de ne point payer ses dettes, des personnes qui s’étaient déjà déclarées nietzschéennes en arguèrent de nouvelles raisons pour vivre leur vie.

Mais la décomposition d’un système en ses éléments et de ces éléments eux-mêmes ne doit pas nous gêner si ce système total nous a donné l’instrument de pensée avec lequel nous abordons ces systèmes partiels. Le livre de Thucydide réalise devant nous une idée de la vérité telle que nous pouvons l’appliquer à toutes les questions que nous nous posons au sujet de son Histoire, que lui-même ne résout pas ou bien ne pose pas. Nous l’appliquons aux problèmes restés en suspens dans cette Histoire, comme nous l’appliquons aux problèmes qui se sont posés après elle, aux problèmes et aux faits de l’Histoire moderne, de l’Histoire de notre guerre, aujourd’hui. Toute histoire est incomplète et inexacte, si l’on veut, par cela seul qu’elle est dans le temps, qu’elle fait abstraction d’une histoire plus ancienne dont elle n’est que la suite, d’une histoire future qui lui conférera seule son sens clair, d’une histoire présente avec laquelle elle est infiniment mêlée. Être historien c’est découper des systèmes dans cette durée. Imaginons une création planétaire d’êtres intelligents qui seraient tous historiens, tous fixateurs du passé comme toutes les abeilles sont faiseuses de miel : ils n’épuiseraient pas plus les possibilités d’histoire que, tous sculpteurs épuisant le marbre de la terre ainsi que l’humanité machiniste épuisera son charbon, ils n’épuiseraient les possibilités de nouvelles figures vivantes. Au contraire ce qui n’est point inépuisable, ce qui ne se trouve pas tout de suite, mais finit par se trouver et ne se trouver qu’une fois, pour demeurer ensuite identique à la perfection de cet acte pur, c’est la meilleure manière de fixer pour un système déterminé, si fragmentaire qu’il soit, ce miel de la vérité historique ; c’est la cellule hexagonale de l’abeille, obtenue après les tâtonnements des mélipones. L’histoire de Thucydide eût été plus complète s’il avait pu se rendre à Suse et consulter les archives du roi, certainement fort intéressantes pour les affaires de Grèce. Mais il n’eût pas étudié ces archives avec une autre méthode, avec une autre idée du vrai qu’il n’étudie les témoignages de ses contemporains.

L’histoire de Thucydide eût été encore plus complète si un miracle de longévité lui avait permis d’assister à la construction de l’Europe dans les temps modernes et à sa destruction par la guerre de 1914. Mais, à l’heure où nous sommes, nous ne pouvons même pas concevoir qu’il existe un cerveau assez puissant, assez calme et assez libre pour contempler, raconter et pénétrer notre guerre avec la même méthode sûre, la même lucidité pure que Thucydide a pu appliquer à la guerre qui se déroulait devant lui. Un historien moderne reste encore l’héritier des vieux légistes, auxquels les rois en mal d’agrandissement commandaient leurs plaidoyers : il est seulement passé au service des peuples. Un Macaulay, un Michelet, un Treitschke ont pour eux des moyens historiques, artistiques, et un acquis humain qui manquaient à Thucydide, mais quelle nostalgie nous emporte vers le vieil historien et vers la belle chair nue de la Clio grecque quand nous voyons la Clio moderne déguisée chez eux sous ces oripeaux du pharisaïsme britannique, du féminisme français et de la morgue militaire prussienne ! La pureté historique d’un Thucydide demeure à notre génération, pour cette seconde guerre du Péloponèse, inaccessible. Il a fallu cent ans pour que les guerres d’où était sortie l’Europe du xixe siècle trouvassent un Sorel. De sorte qu’aujourd’hui, en plein siècle de l’histoire, des archives, des bibliothèques, en plein déluge de l’imprimé, on peut dire que l’idée du vrai, la notion abstraite et solide du vrai, est en recul sur le ive siècle grec, exactement comme notre sculpture sur celle de la même époque. Archives, bibliothèques, imprimés, sont à cette idée du vrai ce que les écoles primaires, secondaires et des Beaux-Arts, les Académies et les Musées sont à l’idée statuaire du corps humain. Ces milliards d’assignats n’arrivent plus à fournir la valeur d’une pièce d’or à l’effigie de l’Homme.

Employée par nous avec plus ou moins de science, d’adresse et d’art, l’idée du vrai telle que Thucydide l’a exposée, aussi pure que l’idée du bien dans la philosophie platonicienne et que l’Homme qui, à l’angle du fronton du Parthénon, s’éveille devant le soleil, cette idée demeure le schéma directeur de la recherche historique, comme la géométrie grecque figure le schéma de notre activité dans l’espace. Quel historien de la grande guerre se soumettra à la discipline de ce texte ?

« Pour ce qui est des actes accomplis pendant la guerre, je n’ai pas cru devoir en écrire d’après les récits du premier venu, ni en suivant ma propre impression ; mais j’en ai parlé soit d’après ce que j’avais vu moi-même, soit après enquête aussi attentive que possible sur le témoignage d’autrui. Tâche bien difficile, parce que de chaque côté les récits des témoins oculaires étaient commandés non par les faits eux-mêmes, mais par la partialité des deux camps, ou par des caprices de mémoire. » (I, 22).

La vocation historique de Thucydide est de l’action empêchée au même titre que la vocation mystique de Fénelon et de Madame Guyon est de l’amour empêché. Bien qu’il nous dise s’être mis au travail dès le début de la guerre, la sentence de mort ou d’exil, prononcée contre lui à l’occasion de sa campagne malheureuse contre Brasidas, et peut-être à l’instigation de Cléon, l’a conduit sans doute à prendre comme tâche essentielle de sa vie la suite d’Hérodote. Ces trois hommes, Brasidas, Cléon, Hérodote, ont déterminé sa courbe, et son attitude vis-à-vis de chacun d’eux nous fournit nos meilleurs points de repère pour descendre dans l’intérieur d’un écrivain qui a mis tant d’orgueil viril à ne jamais parler de lui.

Thucydide n’a gardé certainement nulle rancune au Lacédémonien qui prit Amphipolis devant lui. La figure de Brasidas est la plus belle, la plus nue, la plus grecque, que, non par des paroles, mais par des faits, il ait mise en lumière dans son récit. On ne trouve rien de pareil dans les portraits d’Hérodote. Ce qu’il y a de plus vivant chez celui-ci, ce sont peut-être les figures de monarques orientaux, un Crésus, un Cambyse, un Darius, un Xerxès. De son récit des guerres médiques ne sort en relief aucun héros grec. L’Ulysse athénien, Thémistocle, apparaît, dans les quelques chapitres que lui consacre Thucydide et dans la biographie de Plutarque, autrement solide que dans Hérodote. Mais la prise d’Amphipolis marque dans un beau style du destin artiste, pour Brasidas et Thucydide, le sommet de la courbe de leur destinée, la rencontre de ces deux courbes, et à leur choc l’étincelle qui va maintenir sur les deux hommes une lumière éternelle. Brasidas y gagnait une victoire, et, mieux que la victoire, un Homère, ou mieux qu’un Homère, une mémoire de prose, de raison et de faits dont la figure dorienne convenait exactement à un homme de Sparte.

Si Brasidas fournit à l’exil de Thucydide son occasion, son auteur réel et direct doit bien avoir été l’orateur Cléon. Car l’homme et son ressentiment se voient sous le calme de l’historien. Nous ne connaissons Cléon que par ses deux ennemis, Aristophane et Thucydide. On peut négliger Aristophane, pour qui Cléon n’est qu’une figure typique, un masque comique du démagogue, comme le visage pittoresque de Socrate sert dans les Nuées de masque à la sophistique. Mais le Cléon réel, tel que nous l’entrevoyons à travers Thucydide et à travers certains traits généraux de la psychologie historique, nous aide à mesurer l’équation personnelle de Thucydide quand il envisage un de ses ennemis véritables. Ennemi véritable parce qu’ennemi politique : les haines étrangères n’ont jamais l’intensité des haines civiles.

L’artifice malveillant de Thucydide éclate en plein dans son récit de l’affaire de Pylos. D’après l’historien, Cléon attaquant devant le peuple les généraux qui conduisaient le siège de Sphactérie et qui ne réussissaient pas à emporter les Spartiates qu’ils bloquaient, Nicias lui cède la place, et Cléon, pris au piège de son offre de gascon, part malgré lui. Tous les propos de Cléon devant le peuple paraissent déterminés par les ambitions et les haines les moins avouables, et tout le passage (les deux chapitres 27 et 28 du livre IV) donne un compte rendu de l’assemblée du peuple analogue au résumé parlementaire de l’Écho de Paris, quand un socialiste a parlé. Plus exactement il y a chez Thucydide l’application adroite à déshonorer son adversaire en éliminant de son récit tout ce qui laisserait transparaître la qualité principale de Cléon : le courage.

Il ne lui enlève pas l’intelligence : ce démagogue est un routier malin de la tribune, mais c’est un lâche. Alors on comprend mal. Cléon a déclaré que les généraux manquaient de courage, qu’ils devaient attaquer et que s’il était à leur place il attaquerait. Et quand Nicias et le peuple lui disent : Allez-y, nous vous donnons pleins pouvoirs ! il se dérobe et se débat. Mais comment ne comprenait-il pas à l’avance que c’était la seule solution et qu’il allait être nécessairement mis au pied du mur ? Il vient de repousser l’échappatoire qui lui aurait permis d’envenimer la plaie sans responsabilité et de faire tomber la colère du peuple sur les généraux : la nomination de commissaires enquêteurs, dont lui-même. Je ne veux pas aller là-bas, dit Cléon, comme commissaire. Pas de commissions ! L’action, l’attaque, le plus tôt possible, avant la mauvaise saison, qui va rendre la côte intenable à la flotte. Évidemment Nicias — il allait le montrer amplement par la suite — n’était point l’homme de cette initiative audacieuse. On comprend alors qu’il ait proposé au peuple de charger Cléon du commandement, comme M. Ribot a pu conseiller à M. Poincaré de faire passer M. Clémenceau de sa tribune de l’Homme Enchaîné au ministère de la Guerre. Que Cléon ait demandé ou non le commandement, son commandement devient synonyme d’action et d’attaque, et la situation est telle que les Athéniens ne peuvent absolument décider l’action sans décider que Cléon commandera : lui-même n’a pas pu ne pas le prévoir.

Dans les incidents, les réflexions, les embarras du discours indirect qu’adopte ici trop adroitement Thucydide, peut-être pourrait-on entrevoir les éléments d’une malveillance avisée. Qu’on regarde de près ceci : Cléon, dans son discours « se fait fort de prendre dans les vingt jours les Lacédémoniens vivants ou de les tuer sur place. Cette légèreté de propos égayait les Athéniens ; mais les gens sensés ne laissaient pas d’en être satisfaits, pensant que l’on allait au devant de l’un de ces deux biens : ou être débarrassé de Cléon, ce qu’on voyait de plus probable, ou bien s’emparer des Lacédémoniens » (IV, 28). À l’alternative posée par Cléon répond symétriquement celle que posent les σώφρονες. Il semble que toutes deux soient liées, la seconde suppose qu’un des termes de la première impliquait que l’on serait débarrassé de Cléon. Or celle-ci ne parle que des deux possibilités de prendre les Lacédémoniens ou de les tuer. Ce serait d’ailleurs la première fois que cette éventualité d’être obligé de tuer tous les Lacédémoniens serait envisagée : jusqu’ici Cléon a dit seulement que si les généraux athéniens étaient des hommes, il leur serait facile de prendre les ennemis dans l’île λαβεῖν τοὺς ἐν τῇ νήσῳ (IV, 27), les prendre vivants et posséder ainsi des otages. Je supposerais volontiers que ce discours de Cléon a dû être celui de tout général en pareille occurrence. Sa situation rappelle celle de Ducrot, comme celle de Nicias celle de Trochu, et Cléon a dû dire comme Ducrot : Vous ne me reverrez que mort ou victorieux. C’est à cette alternative que répond exactement celle où se complaisent les σώφρονες athéniens : ou nous serons débarrassés de Cléon (s’il meurt), ou « nous les aurons » (s’il est victorieux). Thucydide (nous ne savons s’il assistait à l’assemblée), ne travaillait pas sur des comptes rendus analytiques, mais sur des résumés et des récits. Ce coup de pouce ou plutôt cette interprétation d’un discours qui a dû lui être rapporté de plusieurs manières ne dépasserait pas les limites des droits (I, 24) qu’il s’arroge en matière de discours. Je ne me donnerai pas le ridicule de faire de la critique conjecturale, n’étant pas philologue. Observons pourtant que pour conférer à la phrase de Cléon le sens de la phrase de Ducrot, il suffirait de changer (IV, 28) αὐτοῦ ἀποκτενεῖν en αὐτός ἀποθανεῖν qui répondrait au ἢ Κλέωνος ἀπαλλαγήσεσθαι de la phrase suivante. Mais pourquoi déranger ici, mal à propos la critique ? Si par impossible le discours indirect employé par Thucydide reproduisait exactement les termes de l’alternative posée par Cléon à la tribune, j’imaginerais fort bien la moitié de l’assistance entendant d’une façon et l’autre moitié de l’autre, ou encore Cléon passant tout naturellement d’une alternative à l’autre, et, soucieux avant tout de parler en homme qui est un peu là, (il vient de reprocher aux stratèges de n’être pas des hommes, εἰ ἄνδρες εἶεν οἱ στρατηγοί) il excite aussi bien l’enthousiasme du peuple en promettant de tuer les Lacédémoniens qu’en jurant qu’il se fera tuer lui-même pour les avoir. Les deux effets oratoires sont interchangeables

Mais en somme le texte de Thucydide ne permet pas de croire ce que lui-même en conclut, que le succès de Cléon n’ait été que l’effet d’un bonheur insolent. C’est de la même façon que Saint-Simon explique les victoires de Villars, qu’il déteste, et nous savons ce qu’il en faut penser. Cléon, de sa tribune même d’Athènes, s’est parfaitement rendu compte de ce qui paralysait à Sphactérie l’activité des Athéniens. Le siège était un blocus, fait par des hoplites athéniens, d’un ennemi dont on ne savait pas empêcher le ravitaillement. Ces hoplites, incapables d’attaquer efficacement des gens bien retranchés, ne pouvaient marcher que derrière une vague de troupes légères. Si Cléon déclare qu’il n’emmènera pas d’Athéniens (qui ne servaient que comme hoplites), c’est qu’il n’a pas besoin d’hoplites. Il n’emmènera que des étrangers, auxiliaires légèrement armés, et surtout archers. Il a donc pris sur-le-champ la décision qui (lisez le récit de la bataille) va amener la victoire. S’il promet une solution dans vingt jours, ce n’est pas extravagance ridicule comme le dit Thucydide ; c’est que la belle saison s’achève, que dans vingt jours on ne pourra plus ravitailler les troupes, la navigation autour de la Grèce étant suspendue pendant les mois d’hiver, et c’est cette pensée permanente de vingt jours qui le talonne, ne lui permet pas de perdre une heure.